‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 98 sur 251 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

pas quitté depuis mon départ de Berlin; nous avions franchi le désert ensemble; il avait partagé toutes les fatigues du voyage. J'espérais qu'il n'y avait plus de danger pour lui. Maintenant que la privation d'eau n'était plus à craindre, je n'avais plus peur de le perdre; mais il tomba malade et fut victime de ce pernicieux climat. Lui seul me parlait de mon pays; c'était le dernier anneau qui m'y rattachait; à sa mort, le lien fut rompu; je sentis comme un abîme entre le sol natal et moi. Perdre mon chien eût été douloureux partout; mais le perdre là, où, plus que jamais, il me tenait lieu d'ami!

Dans toutes nos déceptions, dans tous nos chagrins, la nature est une grande consolatrice; le calme du monde des plantes apaisa mon esprit troublé ; et, cornue alors, je reviens à ce monde paisible.

Rien ne peut donner une idée plus complète de la variété que présente la végétation, à l'endroit où je me trouvais, que le résultat de mes recherches : en cinq mois de résidence j'ai pu recueillir et classer près de sept cents plantes phanérogames. Il serait impossible en Europe, à qui voudrait s'en tenir aux environs d'une ville, d'atteindre un pareil chiffre, même dans l'année entière. Malgré la facilité des communications, — ma propre expérience m'en donne la certitude, — on n'arriverait pas à réunir cinq cents espèces. Deux choses s'y opposeraient : la dispersion des plantes, qui obligerait à de nombreux déplacements, et la diversité des époques de floraison. Ici, au contraire, chez les Diours et chez les Bongos, la nature paraît prendre plaisir à prodiguer ses richesses dans les premiers mois de la saison humide. L'automne est comparativement stérile ; et quand les pluies atteignent leur maximum, il n'y a guère de plantes qui ne soient déjà entièrement développées.

L'ensemble du pays est encore moins varié que dans les provinces d'Allemagne où il est le plus uniforme. Des bois et des steppes ; des pâturages, dont l'herbe est relativement courte, et des fourrés; des champs et des taillis, des étangs, des marais, des plateaux nus, à fond rocheux ; parfois une déclivité rocailleuse ; très-rarement un lit de sable, dans le fond desséché des cours d'eau; et à ces traits ordinaires il y a peu de modification. Mais la variété reparaît dans les détails; les bois sont très-diversifiés.Des essences de trente à quarante pieds de hauteur s'y mêlent à des arbrisseaux et dominent une végétation compacte. Dans beaucoup de champs se remarquent des arbres, largement se-

parés les uns des autres, et que les indigènes ont conservés pour en avoir les fruits. En différents endroits, l'herbe, qui en hiver est très-basse, acquiert pendant la saison pluvieuse une taille qui dépasse de beaucoup celle de l'homme, et rend infranchissable le terrain qu'elle recouvre; tandis qu'ailleurs, même en temps de pluie, elle reste courte et d'une faiblesse relative, par suite du peu d'épaisseur de la couche de terre. Les pâturages sont interrompus çà et là par des fourrés impénétrables, groupés autour de quelques arbres isolés, ou de quelque demeure de termites. A l'ombre de ces taillis buissonnants se trouvent des plantes bulbeuses d'une beauté splendide, des hœmanthes, des gloriosas, des chlorophytums, en compagnie d'orchis terrestres, d'aroïdées et du merveilleux kosaria. Dans les parties sèches de l'intérieur des forêts, où l'argile est mêlée de sable, les plantes herbacées rappellent la flore des steppes du Kordofan. Parmi ces plantes sont des capparidées, qui, existant dans la Nubie méridionale, peuvent à bon droit prétendre au titre de lien entre les deux zones. Si l'on pénètre dans les massifs que renferment les forêts, on y trouve de grands arbres, tellement enlacés par le carpodinus, tellement couverts de l'étonnant feuillage de cette grande liane, que pas un rayon de soleil ne traverse leur ramée. On y rencontre également des vignes sauvages de mainte espèce, dont les festons ploient en outre sous un fardeau de dioscorées et d'asclépias.

Les comparaisons que l'on peut établir, par voie d'analogie, entre les essences qui boisent ce district et celles de notre pays sont nombreuses. A première vue, quelques-uns des arbres de cette région ressemblent beaucoup à nos chênes; par exemple le terminalia et le bassia ou butyrospermwn. Le fruit de ce dernier consiste en une sorte de noix globuleuse ayant un peu l'aspect d'un marron d'Inde, mais de la grosseur d'un abricot de belle taille, et enveloppé d'un brou charnu, de couleur verte. Cette enveloppe, qu'on laisse blettir,ainsi que nous faisons des nèfles, et qui devient mangeable, est considérée comme l'un des fruits principaux du pays. On extrait de l'amande du bassia une huile qui, sous le nom de beurre de Galam, joue un certain rôle dans le commerce de Gambie. La saveur en est désagréable, ce qui n'en fait pas souhaiter l'emploi culinaire, et ce qui, pour nous, rend ce produit insignifiant. Sa propriété la plus précieuse est de prendre la consistance du suif à la température de vingt-cinq degrés centigrades. L'arbre en lui-même est très-beau ; son

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