CHAPITRE VIII
Les troubadours d'Auvergne ; Le Pny. — LeVelay et la littérature. — De Nostradamus à M. Joseph Aiiglade. — Les troubadours cantaliens. M. le duc de la Salie de Rochemaure ; les récits Garladéziens. — Pierre de Yic. La cour de TEpervier. — Le moine de Montaudon « Tensons » entre Dieu et le moine. L'hospitalité auvergnate. Les ennuis du moine-troubadour. Ce qui lui plaît. — Un troubadour contre les femmes.
Le Puy...
Le Puy-Sainte-Marie...
Où l'on songe à Orvielo, dressée sur son rocher de tuf isolé, dans la région volcanique de Bolsena, — à Orvieto, à Sienne, avec leurs cathédrales à façades polychromes, leurs assises de basalte noir, de calcaire blanc...
Le Pay, qui a sa légende miraculeuse, son histoire pathétique ou gracieuse, avec les heures nationales où Charles VII venait implorer la Vierge d'Anis, où Jeanne d'Arc faisait porter ses oraisons par sa mère et par ses amis (i), où le sanctuaire du Puy était en même temps le sanctuaire et le palladium de la royauté française, Le Puy, la capitale des Vellaves, dont levêque Aymard de Monteil, en
i. Le Velay et la Littérature, par P. de Nolhac (feuilleton du Journal des Débats, 14 décembre 191*2).
AU CŒIR DE L'aUVERGNE 6i
1096, entraînait les chevaliers à la croisade ! Le Puy, où montèrent des papes et des rois, de Charlemagne à François P"", où siégèrent des Conciles et des Assemblées des Etats du Languedoc, — et qui subit la disette, la peste, les assauts violents des Huguenots ; Le Puy, où l'église Saint-Laurent montre la statue de Du Guesclin et le tombeau renfermant les entrailles du héros ! Le Puy, dont les siècles ont épargné la carrure féodale, une des villes, une des filles de France qui ont le mieux gardé leur visage du moyen âge... On a visité Orvieto, Sienne. Mais non Le Puy ! Ce n'est pas sur les itinéraires en vogue :
On visiterait davantage le Velay, écrit M. Pierre de Nolhac, s'il ne manquait un peu de « littérature »...
— Ce n'est pas l'Italie, c'est plus beau, proclamait George Sand, qui a situé deux de ses romans dans le Velay ; ils n'ont pas suffi à consacrer l'étonnant pays que « les gens qui l'habitent ne connaissent pas plus que les étrangers ».
Ce n'est pas l'Italie ! Ce n'est pas l'Espagne, non plus ! Pourtant, du château de Polignac, ou du rocher Corneille, quels a.«peçts de nature frénétique et désespérée (commen'cn déroulent pas d'aussi hallucinants, aux soirs de lune romantique, les environs de la fauve Tolède et du rude Tage) ! avec ces pics solitaires, ces colonnes géantes, ces aiguilles, ces orgues basaltiques, ces buttes de scories agglutinées, témoins informes et prodigieux des heurts forcenés de la matière, debout depuis l'orée des temps comme les bornes inusables et les points de repère les plus reculés du Néant et de la Création...
62 ATT CŒTTR de l'AU-STERGNE
Peut-être, malgré le charme champêtre des vallons où circule la jeune Loire, si le voyageur n'est pas attiré et retenu ici faut-il en accuser ces horizons comme hantés de menaçants écueils, de farouches épaves, — où, dans la pierre furieuse et immobile dressée contre le ciel, s'enferme, impénétrable, une malédiction mystérieuse de l'origine des choses.
Il fallait, pour que l'homme se passionnât à ces vertigineux parages, l'ardeur épique et religieuse des époques de guerre et de foi où l'esprit ne se lassait point dune incessante confrontation, par l'action ou la pensée, avec la Mort ; où les châteaux, et surtout, les abbayes s'imposaient aux sites les moins accessibles aux passants, et les plus propices à la prière, parmi le silence et la solitude qui sont les enfants de chœur de l'Eternité !
Comme il est des lectures trop sévères, il est des spectacles trop forts pour les siècles raffinés où le goût s'affole du bibelot et se détourne du monument. Combien de gens connaissez-vous — en dehors des sociétés de gymnastique ! — qui acceptent de gaîté de jambe de gravir des ruelles escarpées et cailloutées, et les cent quarante marches composant à Notre-Dame-du-Puy l'avenue verticale où, dans le passé, se pressaient les pèlerins de l'univers, — qui ne faisaient que du centimètre à l'heure, sur les genoux I...
La Vellavie manque de littératui»e ? Pas tellement !
Certes, guides et dictionnaires ne sont point abondants sur ce thème. Ils signalent bien les incursions
des Sarrazins, les rapines des Routiers contre qui s'instituait la Confrérie des Capuchons blancs, l'invasion des Anglais, la dévastation des Bourguignons. Tous les manuels du tourisme renseignent sur la Vierge Noire, en bois de cèdre.
Mais, sur les Troubadours, — silence !
Silence même chez M. de Nolliac, qui n'entend que (( la prière du Puy ). ; chez M. Louis de Romeuf, dans son « Eternelle Prière du Puy » (i). Pourtant, durant deux siècles, les chants et controverses d'amour attirèrent au Puy une clientèle moins grave et douloureuse que les croyants et les souffrants en quête de guérisons merveilleuses ! Gomment omettre ces joutes brillantes des « Trouveurs », qui suivaient les tournois et les jeux des chevaliers, à l'époque des magnificences et largesses de Guillaume-Robert P^, dauphin d'Auvergne (i 169-1234), dans cette cour du Puy où fondit sa fortune, rapidement.
Mais il la réédifia, assez vite, jusqu'à se faire reprocher sa lésine, dans un couplet de l'Evêque de Glermont, d'où, riposte du Dauphin, 1 accusant d'avoir une maîtresse, dont il aurait fait assassiner le mari. Ainsi le prince des Troubadours maniait furieusement l'invective ; l'adversaire n'était pas en repos :
Le Comte veut enseigner à un évêque à donner des bénédictious. Il ferait mieux d'apprendre lui-même à jouter dans un tournoi ; car, je ne crois pas qu'il en ait jamais vu aucun. . .