I. Rossinhol en son repaire
M'iras ma donna nezer
E dignas lil men affaire... Chrestomathie Provençale, Karl Bartsel, Elberfeld, 1875.
8o AU CŒUR DE L' AUVERGNE
il y en a une centaine qui n'entendent pas la force des mots, et qui ne sont faits que pour garder les moutons.
Chacun recevait son couplet, d'une virulence qui ne serait pas reniée de nos polémiques d'actualité.
De ces vers, courtois ou satiriques, Pierre d'Auvergne devait se repentir :
Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le juge juste m'éloignait de vous, car c'est à vous que je dois les honneurs de la gloire. Mais ceci ne peut durer. Amour courtois ; je cesse d'être votre ami, je suis trop heureux d'aller où le Saint-Esprit me guide ; c'est lui qui me mène ; ne vous fâchez pas, si je ne reviens pas vers vous.
La poésie des troubadours, à ses origines, et longtemps après, est toute profane, malgré tant d'adeptes ecclésiastiques: on l'a vu par le moine de Montaudon. Pierre dAuvergne aura été un des premiers à tourner sa pensée vers des fins religieuses :
Il faudra mourir et passer par le chemin où sont passés nos pères. . . nous mourrons tous ; les richesses ne nous sauveront pas... Contre la mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis.
Ce sont là, conclut J. Anglade, des thèmes lyriques par excellence ; d'autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec plus de bonheur, mais Pierre d'Auvergne est un des premiers à les traiter ; cette priorité, d'abord, et, ensuite, une certaine originalité dans l'expression des sentiments, que la poésie des troubadours ne connaissait guère encore justifie l'attention que l'on doit donner
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dans l'histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses (i).
C'est un autre Auvergnat, un vellave, Peire Gardenal, qui fera entendre, dans ce genre, la voix la plus hardie, d'une éloquence vengeresse, toute chargée de foi et de colère, toute tonnante d'imprécations orageuses.
Peire Gardenal naquit au Puy, de souche noble. Au chapitre de la cathédrale il apprit ses lettres, et sut bien réciter et bien chanter. La cléricature ne l'attira pas : « Il s'éprit de la joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune », tout ce qu'il fallait pour réussir auprès des dames, par les cours où il se présentait avec son jongleur qui interprétait ses compositions. Or, ce n'est point par de frivoles chansons que s'illustra Peire Gardenal. Tout de suite éclate à son esprit le néant des vanités du monde. Encore, le Moine de Montaudon, JMerre d'Auvergne, avait, si peu que ce fût, sacrifié au goût du temps. Pour l'amour Peire Gardenal n'a que de virulentes critiques :
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L'une a un amant, parce qu'elle est de grande naissance, et l'antre, parce que la pauvreté la tue ; l'autre a un vieillard et dit qu'elle est jeune fille, l'autre est vieille et a pour amant un jeune homme ; l'une se livre à l'araonr parce qu'elle n'a pas de manteau d'étoffe brune ; l'autre cm a deux et s'y livre autant.
t. « Les chants de croisade » renferment bien une partie religieuse, mais factice, accessoire ; ils sont historiques, satiriques, plus que religieux.
Sol au cœur de l' Auvergne
N'est-ce point là du meilleur réalisme auvergnat, d'un moraliste du théâtre ou de la chaire plus que d'un poète lyrique? Avec quelle ironie passionnée il raille l'amour et la phraséologie amoureuse :
Maintenant, je puis me louer d'Amour, car il ne m'enlève ni le manger ni le dormir, je ne sens ni la froidure ni la chaleur ; il ne méfait pas soupirerni errer la nuit à l'aventure ; je ne me déclare pas conquis ni vaincu ; il ne me rend pas triste et affligé ; je ne suis trahi ni trompé, je suis parti avec mes dés.
J'ai un plaisir meilleurjene trahis pas,et je ne fais pas trahir — je ne crains ni traîtresse, ni traîlre, ni féroce jaloux, je ne fais point de folie héroïque, je ne suis point frappé, je ne suis pris ni volé, je ne connais pas les longues attentes, je ne prétends pas être vaincu par amour.
Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus belle me fait languir, je ne la prie ni ne l'adore, je ne la demande ni la désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis point soumis, elle n'a pas mon cœur en gage, je ne suis pas son prisonnier.
Tout de même, un jour, il exprime quelque regret de sa solitude :
Je voudrais essayer une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j'en avais une. Je serais l'amant le plus parfait qui soit jamais né. J'ai aimé une fois et je sais comment vont les choses d'amour et comment j'aimerais encore (i).
I. Peire Cardenal n'est pas le seul troubadour misogyne, li y a Marcobrun, de Gascogne, qui déclare : « Je n'aimai jamais et ne fus jamais aime. » De l'amour il parle ainsi: « P'amine, épidémie ni guerre ue font tant de mal sur cette terre comme l'amour ; quand il nous verra dans la bière, son oeil ne se mouillera pas... Amour pique plus doucement qu'une mouche, mais la guérison est bien plus difficile... »
Nous n'en apprendrons pas davantage. D'ailleurs,il s'égarait sans doute sur ses mérites latents d'amant et de chanteur. D'autres vertus et d'autres qualités, plus puissantes, ont été les siennes. Au serviced'une superbe élévation de pensée et de convictions ardentés, il a mis les dons les plus solides du satiriste, l'originalité du tour et de l'expression, le courage del'attaque, une combativité forcenée ; et ses mœurs, son caractère commandaient l'estime . Tout de même, on n'est pas peu surpris de la liberté dont il en usait avec toutes les puissances, sans aucune précaution de langage : ce fut un maître de l'invective farouche, ne faisant grâce à personne. D'autre part, en cette implacable période albigeoise, il ne fut rien moins que tendre aux croisés et au Clergé. C'était un de ces croyants redoutables, qui fourbissent les meilleures armes des hérétiques. Cependant, iln'ap* paraît pas qu'il ait été jamais inquiété. Le notaire qui fournit les seuls renseignements insérés dans la bibliographie provençale. Maître Michel de la. Tour, nous fait savoir que Pierre Cardenal avait bien environ cent ans quand il mourut. C'est-àdire à la fin du xiii* siècle. Long espace d'humanité, aux mœurs peu resplendissantes, s'il faut écouter les sirventes impitoyables du troubadour, dont la vie et l'œuvre ne répondent guère aux images habituelles que l'on se fait du poète médiéval, honoré par les rois et les barons.
Des hommes en général, Peire Cardenal ne parle qu'avec un pessimisme définitif :
Il existait une cité, je ne sais où ; il y tomba une pluie de telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent fous : tous, à l'exception d'un seul ; il se trou-
vait dans sa maison, et dormait quand la pluie tombait Quand la pluie eut cessé il se leva et vint parmi le public, il vit faire toutes sortes de folies ; l'un lançaitdes pierres, l'autre des bâtons, l'autre déchirait son manteau ; celui ci frappe son voisin ; celui-là pense être roi, l'autre saute à travers les boues. Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle, mais les autres manifestaient encore plus d'étonnement ; ils pensent qu'il a perdu son bon sens car ils ne le voient pas faire ce qu'ils font, il leur semble que ce sont eux qui sont sages et sensés et que c'est lui le fou.
Bref, ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s'enfuit à demi mort. C'est bien l'image du monde, dit Peire Cardenal ; les hommes sont les fous, mais ils regardent comme un fou celui qui ne leur ressemble pas, parce qu'il a le sens de Dieu, et non celui du monde (i).
Entre tous, les gens d'église, voilà l'ennemi. Le clergé est sa bête noire ! Il lui reproche tous les vices, tous les calculs, toutes les turpitudes :
Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des criminels ; quand je les vois habiller, il me souvient d'Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l'enclos des brebis ; mais, par peur des chiens, il se vêtit d'une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu'il voulut- Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d'ordinaire le monde ; maintenant, ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l'ont gagné en volant ou en trahissant, par l'hypocrisie, les sermons ou la force... Je parle des faux-pretres qui ont toujours été les plus grands ennemis de Dieu.
Il s'emporte contre l'opinion, accréditée par le pape et les cardinaux, que l'aumône rachète tous les péchés :