Joseph Anglade: les Troubadours
Les riches auraient donc plus de facilité pour le salut que les pauvres.
Il faudra venir jusqu'à Pascal pour retrouver cette verve drue, précise et brûlante, auvergnate :
Indulgence, pardons, Dieu et le diable, ils mettent tout en usage. A ceux-là ils accordent le paradis par leurs pardons ; ils envoient ceux-ci en enfer par leurs excommunications. Ils portent des coups qu'on ne peut parer; et nul ne sait si bien forger des tromperies qu'ils ne le trompent encore mieux.
Voyez les jacobins, sur lesquels s'acharna Peire Gardenal :
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelle à la française, et quand il fait grand froid en bon cuir de Marseille, bien cousu, ils vont prêchant et disant qu'au service de Dieu ils mettent leur cœur et leur avoir... Si j'étais mari, je me garderais de laisser approcher de ma femme ces gens-là : car ces moines ont des robes de même ampleur que celles des femmes : rien ne s'allume si aisément que la graisse avec le feu...
Certaines pièces sont d'une véhémence biblique, qui semble monter de TEcclésiaste :
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse ; aussitôt, ils deviennent l'ami du riche, et si la maladie l'accable, ils se font faire des donations. Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise ? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien ; c'est la mort qui les abat, et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne leur manqueront pas.
Evidemment, Peire Gardenal ne s'attaquait, il le
répétait sans cesse, qu'aux mauvais prêtres « larges en convoitises mais chiches de bonté »... Cependant, soit d'élan, soit à la réflexion, il croit utile de préciser sa croyance en Dieu — et à Rome. En effet, plus d'une fois, Peire Cardenal fulmine en marge du dogme et tient à Dieu des discours d'une énergie bien profane :
Je veux commencer un nouveau sirvente que je réciterai au jour du jugement à celui qui me créa et me forma du néant; s'il veut m'accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés, je lui dirai: Seigneur, pitié, arrêtez; j'ai combattu toute ma vie les méchants; gardez-moi, s'il vous plaît, des tourments de l'enfer.
Je ferai émerveiller toute sa Cour quand on entendra mon plaidoyer; car, je dis que Dieu est injuste avec les siens, s'il pense les détruire et les mettre en enfer ; car il est juste que celui qui perd ce qu'il pourrait gagner au lieu d'abondance gagne la disette : Dieu doit être doux et libéral pour retenir à la mort des âmes de ses créatures.
Sa porte ne devrait pas se fermer, pourvu que toute àme qui voudrait y entrer y passât joyeusement ; car jamais cour ne sera parfaite si une partie pleure pendant que l'autre rit ; et quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s'il n'ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison...
Il devrait bien anéantir les diables ; il en aurait plus d'àmes et plus souvent ; cette exécution plairait à tout le monde et il pourrait s'en absoudre lui-même.
Beau Seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous ; au contraire, j'ai en vous le ferme espoir quevous m'assisterez à l'heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et mon âme. Et je vous ferai une belle proposition : renvoyez-moi où j'étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes péchés ; car je ne les aurais pas commis si je n'avais pas existé.
Peire Cardenal fut vraiment un trouveur de poésie
religieuse, — qui se développera ; encore il introduisit cette nouveauté d'écrire en l'honneur de la Vierge ; ce qui deviendra fréquent après lui, mais n'existait pas avant :
Si, ayant soutTert en ce monde, j'allais brûler en enler, ce serait tort et péché ; car, je puis vous reprocher que pour un bien vous m'avez donné mille maux. Par pitié, je vous prie, dame Sainte Marie, qu'auprès de votre fils vous nous serviez de guide 1
Par cette intercession, Peire Gardenal achevait le précédent sirventes. 11 a laissé des invocations à la Yierge d'une suavité qui contraste avec ses satires. Nous en resterons à celles-ci qui émanent plus sûrement du montagnard vellave.
Il nous faut dire que les gens d'église ne lui taisaient pas oublier rois et seigneurs :
Vous les perceriez (les méchants barons) en deux ou trois endroits pour en faire sortir la vérité, qu'il n'en sortirait que des mensonges, qui se déborderaient comme un torrent... Lorsqu'un grand se met en route, il a comme compagnon — devant, à côté, derrière lui — le crime ; la convoitise est du cortège ; le Tort porte la bannière et l'Orgueil le guidon...
Les gens de justice ne sont point épargnés non plus. Mais nous revenons à la terrible opinion que Peire Gardenal avait de tout son siècle :
Depuis le levant jusqu'au couchant, je fais cette proposition à tout le monde : je promets un besan à tout homme loyal pourvu que chaque homme déloyal me donne un clou ; un marc d'or au courtois si le discourtois me donne un denier ; un monceau d'or à chaque homme vrai, si chaque menteur veut me donner seulement un œuf. J'écrirais sur un parchemin, large comme a moitié du pouce de mon gant, toutes les vertus qui
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sont dans la plupart des hommes ; d'un petit gâteau, je nourrirais tout ce qu'il y a d'honnêtes gens, mais si je voulais donner à manger aux méchants, j'irais sans regarder criant partout : Messieurs, venez manger chez moi...
Tel est le thème de furieuse misanthropie où il excelle. Ces diverses citations montrent assez l'originalité, la vigueur du tempérament littéraire, la franchise et le courage du Peire Gardenal, troubadour sans amour.
Pierre de Rogiers, de naissance auvergnate (vers 1160-1180, dans le Carladès), n'apporte guère d'autre contribution à notre point de vue que sa biographie, d'ailleurs semblable par beaucoup d'endroits à celles du Moine de Montaudon,de Pierre d'Auvergne, de Peire Gardenal : il était d'Auvergne, gentilhomme, beau, avenant ; chanoine de Glermont, il manquait de zèle pour la piété et la retraite ; comme il chantait et composait agréablement, il se fit ti»oubadour et même jongleur. Ainsi plus d'un de ceux que leur famille destinait à l'état ecclésiastique succombaient à la tentation de la vie nomade, brillante et courtoise. Mais où d'autres, de leur première affectation, gardaient l'empreinte de moralistes, prenaient tournure de prédicateurs, Pierre de Rogiers n'apporta que son ardeur profane, nullement encombrée des vestiges de sa foi, reléguée pour longtemps avec le camail et l'aumusse.
Pierre d'Auvergne le lui reprochait vivement dans le sirvente où il s'irrite « d'entendre se mêler de
chanter cent poètes pastoureaux dont nul ne sait quelle note monte ou descend » :
En ceci Pierre Rogiers mérite mal — (et pour cela il en sera accusé le premier) — qu'il chante d'amour publiquement ; — et il lui vaudrait mieux porter — un psautier dans l'église ou un chandelier — avec une grande chandelle ardente (i).
En effet, les amours de Pierre de Rogiers ne furent rien moins que discrètes. 11 se rend à la cour fastueuse de la vicomtesse de Narbonne, dont les exploits guerriers, l'intelligence politique, le jeune veuvage font une rare souveraine, royalement entourée et adulée. Pierre de Rogiers soupire, se déclare, est écouté, jusqu'où ? longtemps il est en faveur, tant que la réputation d'Ermengarde n'est pas trop déchirée par la jalousie des courtisans. Pour ce motif, ou d'autres, vient la disgrâce, et, dolent, meurtri, inconsolable, le troubadour doit quitter la Cour de Tort naçetz, — comme il désignait la noble protectrice, dont l'opinion voulait qu'il eût eu toutes joies d'amour.
Désormais, Pierre de Rogiers traîne sa désolation chez Raimbaud, comte d'Orange, jusqu'à la mort de ce grand seigneur, troubadour aussi. Puis, il gagne l'Espagne ; après des séjours en Castille et en Aragon, il revient en France où il fut traité avec honneur par le comte Raymond de Toulouse. Pierre de Rogier se retirera du monde. Il enfermera son désespoir inapaisé dans l'austérité sévère du monastère de Grammont.
D'aisso mer mal Peire Rogier Fer queln'er en colpatz premier.,
go AU CŒUR DE l' AUVERGNE
Enfin, dans une chanson publiée par M. René Lavaud, qui a réalisé la première interprétation française de Pierre de Rogiers, le troubadour dont on chercherait vainement une autre marque originelle, et chez qui manque toute caractéristique du terroir, a laissé un vers de regret tardif, à l'adresse du pays :
Je ne puis m'empêcher de me lamenter De ce que notre compagnie se rompt ; Moi je m'en vais en terre étrangère :
Certes, j'aime mieux froidure et montagne
Que je ne fais figue et châtaigne Et plaine et chaleur (i).
Du moins voulons-nous croire qu'aux vallées ou aux plaines chaudes et fertiles en fleurs et en fruits ce sont les froidures de la montagne d'Auvergne que préfère l'émigrant obligé de partir :
Là-bas s'en va mon corps n>arri, Par ici demeure mon âme... (2).
Il y avait donc, en Auvergne, une « douce amie » qui pouvait faire oublier Ermengarde ?
Si, de Pierre de Rogiers, l'on peut répéter une ligne qui, peut-être, fait allusion à la montagne natale, d'autres troubadours, auvergnats ou vellaves,
1. Non puesc mudar que nom plagna Quar se part noslra compagna...
Etc..