‹ Au cœur de l'AuvergneChapitre 5 sur 61 · L'ESPAGNE (I · texte numérisé non relu

L'ESPAGNE (I

Nos éraigrants d'antan étaient de fameux hommes. Ils allaient en Espagne à pied: les plus cossus S'achetaient un cheval barbe, montaient dessus Et partaient. Travailleurs, ardemment économes.

La plupart, au retour, rapportaient quelques sommes Quadruples et ducats, dans la veste cousus Et qui, par la famille, étaient les bien reçus. Alors, on n'était pas douillet comme nous sommes

Après tout un long jour de fatigue, on avait La selle du cheval pour unique chevet; On partageait un lit de paille rêche et rare

Avec des muletiers, grands racleurs de guitare Des arrieros, nourris de fèves et d'oigons Et l'on dînait avec ces frustes compagnons

Le même plat pour tous, pour tous la même gourde

Pleine d'un vin épais qui sentait le goudron

Et, tous, l'on s'empitTrait à même le chaudron

De pois chiches très durs et de soupe très lourde.

pèlerins avaient l'habitude de chanter, aux étapes, des chansons destinées à leur attirer la bienveillance et les largesses des auditeurs . Ainsi firent-ils dans la ville de « Léon » devant de nombreuses dames (strophe X). La chanson chantée à Léon n'était pas la nôtre, puisque le voyage n'était pas terminé, et ne pouvait encore être narré jusqu'au bout, comme il est fait ici. La chanson actuelle comprend l'entrée à Saint-Jacques et l'accueil généreux fait par Mgr l'Abbé ». Elle a dû être chantée à Saint-Jacques même, et pendant les étapes du retour à Aurillac. »

i. En plein vent (Sonnets d'Auvergne), 8 v. Stock, éditeur, 1900.

l8 AU CŒUR DE L'AUVERGNE

Autour puchero l'on s'asseyait en rond

Et chacun racontait son histoire ou sa bourde,

Trop heureux quand un merle, une alouette, un tourde

Venait corser un peu le menu du patron.

L'escopetle pendue à l'arçon de la selle Et fiers de n'avoir guère allégé l'escarcelle, Les émigrants étaient dehors au point du jour.

Par des sentiers poudreux, ou des routes fangeuses Contemplant les sierras lointaines et neigeuses Et vibrants sous la joie immense du retour

Par les grands steppes nus de la Castille plate, Ils allaient, sans jamais regarder l'Occident, Même à l'heure sublinae où le soleil ardent S'y noie, en une mer de pourpre et d'écarlate

Car ce n'est pas là-bas qu'est la terre Auvergnate, C'est vers le nord ; là-haut, l'Auvergne les attend : L'Auvergne I... A leur regard avide et persistant Le vert fiais et riant du doux pays éclate

Eh î que leur font Madrid, Burgos, Valladolid ? Ils y passent, sans même y coucher dans un lit Et chevauchent, des jours entiers, sans voir un arbre,

Sous un soleil de feu, — des montagnes de marbre Où l'aigle plane au fond d'un ciel d'azur et d'or Et toujours leur regard se tourne vers le Nord.

EnOn, ils vont toucher la côte cantabrique

Et voici les versants pyrénéens français ;

Tout poudreux et tannés par le vent, harassés,

Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.

Mais un léger zéphir, venu de l'Atlantique, Leur apporte une odeur de France : c'est assez I Oubliant la misère et les labeurs passés. Ils s'enivrent, joyeux, du parfum balsamique.

Et bien que n'étant pas, certes, de très grands clercs, Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs, Pour exprimer leur sentiment en l'occurrence.

C'est égal, dit l'un d'eux je ne sais d'où ça vient, Mais il n'est nul pays, dans le monde chrétien, Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France.

Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu S'arrête : à l'horizon, dans le ciel doux et pâle, La chaîne du Cantal, toute entière, s'étale ; Voici la dent du plomb, ce colosse trapu,

La corne du Griou, le pic svelte et pointu. Le puy-Mary... C'est bien la montagne natale Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale. Ces Arvernes, au front volontaire et têtu.

Ces âpres « chineurs », ces a roulants » aux dures âmes, Se mettent à pleurer soudain comme des femmes. Sans se cacher, leurs pleurs s'écrasant sous leurs doigts.

Oubliant l'espagnol, ils clament en patois :

«Quoi rOuvernho; lisoml(i)» et tous, à perdre haleine,

Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.

Nul pays qui sente aussi bon que la France, disait Vermenouze, pour la rime ; car il voulait dire l'Auvergne. Ainsi humait l'air natal le troubadour Pierre Vidal :

Page 1