EN GARNISON D'HIVERNAGE À VILLE-MARIE
La Noël d'un Tambour, en garnison d'hivernage, à Ville-Marie (1665)
« Les compagnies du régiment de Cari-
gnan dont plusieurs sont ce de soixante-six net vont être distribuées dans les forts commencés, pour y passer l'hiver, et aussi dans les trois habitations : Québec
, les Trois-Rivières & Montréal. ..«
Archives de la Marine. Lettre ue Talon,
Colbert, 4 oct. 1665. (Extrait cité par Faillon, Histoire de la colonie française en Canada, tome 111, p. 127.
Claude du Mousson, tambour au régimer* de Carignan-Salières, en garnison d'hivernage, à V !'e- Marie, écrit à sa mère, la marquise douairière du Mousson, à la Rochelle.
Ville-Marie, ce 25ème jour de décembre, 1665.
Jolie Marquise, ma Mère :
Je vous mande que Monsieur de Chomedey, le fondateur de Ville-Marie, a bien voulu, la veille de son embarquement à Québec, cet automne, ! pour
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l'Europe, prendre cure de vous faire tenir de moi plusieurs lettres.
Je l'en ai puissamment remercié.
Je savais au reste le Sieur de Maisonneuve courtois et serviable gentilhomme, pour l'avoir vu à Versailles, quand il y vint il y a neuf ou dix ans, ? alors que j'étais dans les pages de Sa Majesté Anne, la Reyne-Mère.
Son navire a dû toucher le mêle de la Rochelle, ou autre quelconque port de France, au cours de ce présent mois de décembre. Vous avez alors lu mes écritures, qui vous ont été remises par lui.
Dans ces épitres, Marquise, je vous fais savoir, par le menu, comment je partis de l'ancien continent pour le nouveau, le 26ème jour du mois de février de l'an passé (1664), en qualité de page, mais cette fois, de Monsieur de Prouville, marquis de Tracy et vice-roy des possessions françaises d'outre-mer.
De plus, je vous y apprend comment, nous cinglâmes d'abord vers les îles du golfe du Mexique et mîmes par la suite le cap sur la Nouvelle-France, : où nous mouillâmes, dans la rade de Québec, le
3oème jour de juin dernier (1665), soit environ dix-huit mois, après que nous eûmes quitté la digue rochelloise.
Je me rappelle encore l'entrée dans le havre en liesse, de notre escadre, toutes voiles tendues à la brise, et sur laquelle avaient été hissés les grands pavois; je me rappelle dis-je, notre arrivée devant Québec, aux clameurs joyeuses et aux acclamations des Français sur la berge, des sauvages en canots, autour de nos nefs, et de la foudre des canons du fort Saint-Louis.
Sur la rive, après l'atterrissement, je me revois parmi les pages (nous étions six) en beaux hautsde-chausses et pourpoints de velour garnis d'or, à la suite des vingt-quatre gardes portant les couleurs de Sa Majesté, qui frayaient la marche, au milieu de colons et de sauvages accourus.
Nous précédions Monseigneur le vice-roy, accompagné du cortège si beau de ses officiers et gentilshommes, dont les habits couverts d'argent et d'or émerveillaient. Je me remémore les six laquais en livrée, qui venaient après et d'abondance les soldats ensuivant et le peuple qui complétait ce concours. 5
Ah ! Marquise, avec quelle fierté, aux rythme des musiques, flamberges au vent, nous gravimes tous, les chemins escarpés qui mènent sur les sommets du Cap Diamant.
Et, c'est notre arrivée à l'église, dans la haute. ville, où sous le portail, Monsieur de Pétrée, l'évéque, nous attend miître en tête, avec tous ses beaux ornements, et suivi de son clergé.
Quelle pompe, ma Mère !
Il fallait voir aussi la joie des colons et le ravissement des naturels, au spectacle de tant de magnificence. Qu'aurait-ce été, si le régiment complet s'y fut trouvé, avec le nouveau gouverneur, Monsieur de Courcelles et Monsieur l'intendant Talon ? qui n'arrivèrent cependant que deux mois après, avec le reste des troupes. ‘
Je vous ai narré toutes ces choses déjà, avec force détails, Marquise jolie. Mais, par quelle occurrence, je suis à Ville-Marie, et au surplus dans les tambours, vous l'allez voir par la suite des événements.
Au cours du voyage d'arrivée ici, (songeant que j'étais âgé de dix-sept ans et que je ne pouvais être page, toute ma vie) souventes fois j'avais dit au vice-roy : — Monseigneur, que ne me donnez-vous de l'emploi dans le régiment ?
Et lui de sourire et de répondre :
— Par la sambleu ! mon petit, tu veux donc te faire manger par les Agniés ou les Tsonnontouans ? Sais-tu bien, que si le régiment de Carignan a été envoyé en la Nouvelle-France, c'est qu'il est des plus aguerris, ayant fait la campagne de Hongrie contre les Turcs ?
Cependant, après force requêtes, il me permit d'entrer dans les tambours, et comme ma compagnie au mois de novembre, partait pour Ville-Marie, en garnison d'hivernage, avec notre colonel Monsieur de Salières, ? je la suivis en cette place, où j'arrivai sept jours plus tard.
Or sus, c'est donc aujourd'hui Noël.
J'allai cette nuit à la messe, dans l'oratoire de
l'Hôtel-Dieu, où se font les cérémonies religieuses de la paroisse.
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Cettepetite église bâtie de pierre, en (1656).8est la troisième construite à Ville-Marie; puisqu'il en exista une d'écorces et une de bois, dans l'enceinte du fort, dès les commencements de ce poste. Mais, déjà les proportions par trop modestes de l'église d'aujourd'hui n'accommodent plus la population. Cette nuit, les habitants de Ville-Marie la remplissaient toute; et à cause je pense bien de cette exiguité, plusieurs ont dû aller aux messes du jour. Quoiqu'il en soit, c'est là, l'église de la paroisse, en attendant qu'on en élève une plus idoïine, sur la Place-d'Armes,? un peu à l'arrière de cet hôpital. Et ce ne sera pas, sans que besoin soit. Ville-Marie comptemaintenant (1665), six cent vingt-cinq Français, de plus : des religieux, de la soldatesque et des sauvages.
Au demeurant, la chapelleétait bien ornée, avec un beau tabernacle, des bougies à foison, des fleurs or et argent, disposées agréablement sur | autel, par les Hospitalières. Avec les rideaux de lin aux fenêtres, les tentures cramoisies, quelques gonfanons et autres petits drapeaux, aussi la belle
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nappe en dentelle, cela était d'un arre..gement merveilleux.
Vous serait-il agréable, ma Mère, de connaître ceux des notables et des colons qui étaient à la solennité; tous en leurs beaux ajustements ?... Oui?... Alors je vais vous en nommer quelques-uns, vous croirez les voir et y être vous-même.
A l'avant, à la droite et à la gauche de Monsieur le major Dupuy, commandant de Ville-Marie: le Sieur de Sailly, juge de la Sénéchaussée Royale, le Sieur des Musseaux, juge de la cour des seigneurs (Messieurs de Saint-Sulpice), puis, notre colonel de Salières, et le procureur du Roy, le Sieur Charles Le Moyne. En arrière d'eux, les cinq juges de police, élus par les habitants, sur l'ordonnance de Monsieur de Mésy, l'ancien gouverneur décédé au printemps. Ce sont: Louis Prudhomme, Jacques Le Moyne, le Sieur du Clos, Jean Leduc et le Sieur de la Brie. Là de même: le Sieur Picoté de Bélestre, Jacques Le Ber, Dame Elizabeth Moyen, veuve du major Lambert Closse, tué par les sauvages, il y a trois ans (1662).
Puis encore : Mademoiselle Mance et les trois premières Hospitalières: les sœurs de Bresoles, Massé et Maillet. Aussi: les sœurs Marguerite Bourgeoys, Crolo et Raisin, de la Congrégation,
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qui est une communauté établie ici, depuis peu, pour l'instruction et l'éducation des filles.
Et au hasard, dans l'église, avec leurs femmes et leurs enfants (peut-être reconnaîtrez-vous des noms de notre province, Marquise ma Mère) : Jean Desrochers, Urbain Jetté, Nicolas Hubert, Marin Heurtebise, Hugues Picard, Jean Cadieu, Pierre Papin, Mathurin Thibodeau, Pierre Benoist, Jacques Beauvais, Antoine Brunet, Urbain Tessier, Pierre Lachapelle, Jean Descarris!° et sûrement six-vingts autres.
De plus, il s'y trouvait des sauvages, en vêtements de peaux de chevreuils, ornés de porcelaines et de pelleteries.
Tout ce monde à genoux, priait fort dévotement ; la plupart se préparant à recevoir la sainte-communion.
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Messire l'abbé Souart, ! ! le supérieur et le représentant des Messieurs de Saint-Sulpice, seigneurs de l'Isle, officiait. Pierre Gadois, un de mes amis, servait la messe, en belle soutane rouge. L'abbé du Bois, notre aumônier,!? était au sanctuaire, en beau surplis.
Quant à la musique, elle fut chantée bellement par un chœur composé de colons, d'habitants et de soldats, avec force accompagnement, Monsieur de Bransac, le commis général de la compagnie des Indes Occidentales, avec Maître Bénigne Basset le notaire, jouaient du luth, deux soldats, de la viole, le chirurgien Bouchard, du théorbe, et moi de la petite flûte.
Aussi, un peu avant la messe, vers le quart de minuit, lorsque Messire l'abbé entonna le Te Deum et que le chœur répondit avec basses et dessus et les musiques, l'harmonie en plut puissamment. Je pense même, que Monsieur Lully n'eût pas été marri de nous ouir.
Il est vrai, que nous avions faits force préparations, auparavant.
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Le Kyrie et le Gloria, furent d'une messe de Palestrina et les autres parties de l'office,en faux bourdon: de même que le Salvum fac Regem. À l'offertoire, c'est votre fils, Marquise, qui chanta un beau motet de Monsieur Cambert, ! * que lui-même m'avait appris à la Cour, lorsqu'il était le surintendant de la musique de Sa Majesté la Reyne-Mère; avant qu'il n'aille à Londres. Au fait, est-il encore chez le Roy d'Angleterre, Charles I1? Mais qu'importe.
Aux messes d'aurore et du jour, quelques cantiques furent chantés en français et aussi en algon- quin, par une bande venue de la rivière aux Outaouais. Je voudrais Marquise, que vous les eussiez pû entendre. Ils chantent honnêtement, les femmes surtout. Au surplus, les guerriers de cette nation, sont les amis des Français.
Quant aux chanteurs et aux joueurs de musiques, on les complimenta. Et tous de dire. qu'ils n'avaient de longtemps ouï chanter aussi mélodieusement.
Après la cérémonie, nous fûmes tous invités à un festin fort civil, par Messire l'abbé, qui nous reçut
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au château seigneurial:!4 et avec nous vinrent quelques notables convives.
Messire l'abbé nous régala, d'une pièce de pâtisserie bourrée de pigeonneaux. Un pâté d'ortolans, n'eût pas été meilleur. Et ma foi, nom d'un tambour ! j'estime que le maître d'hôtel du prince de Condé, Vatel lui-même, en eût été content. Nous eûmes aussi du pain sucré avec du raisin dedans et des écorces de citrons confits. Pour le boire: du vin et de la bière.
Au moment de nous quitter, nous vidâmes, Messire l'abbé nous y invitant, une tasse: à la santé du Roy, de la Reyne, de la Reyne-Mère, et de toute la famille royale. Après, ce fut le tour des Puissances absentes, à savoir : du marquis de Tracy, le vice-roy, de Monsieur de Courcelles, le gouverneur, de Monsieur l'évêque; qui tous sont à Québec; et puis ensuite, de la hiérarchie ecclésiasti. ue en général et de Messire l'abbé Souart notre emphytrion en particulier.
Enfin, Monsieur le major ayant levé sa tasse en disant : — À la santé de Monsieur de Colbert ! nous répétâmes avec lui :—A la santé de Monsieur
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de Colbert ! ... et ajoutâmes : A la sarité aussi de son lieutenant en la Nouvelle-France, Monsieur Jean Talon ! ...
Hé hé ! palsanguienne ! ma Mère, Monsieur Talon que vous connaissez, et que vous avez dû rencontrer au Louvre, alors qu'il était intendant du Hainaut, est un homme remarquable. De lui, je voudrai toujours écrire de ma plus belle encre. Sa Majesté n'a pas de sujet plus féal, Marquise. Dites-le au Roy. Notre ministre des finances le sait bien d'ailleurs.
Mais, pour en revenir à notre fête, quand nous eûmes honoré toutes les Puissances et toutes les Armoiries, elle prit fin.
Chacun s'en alla en son logis, après avoir chanté l'hymne, Dieu sauve le Roy, que Monsieur Lully à la Cour, a mis en musique.
Ce matin, on ne sonna pas la diane, afin de donner loisir aux soldats,et moi un peu avant la grand'messe, je fus avec mon tambour, accompagné par des flûtes, faire hommage de force roulades et mélo-
dies, au commandant de la place, au colonel et au représentant des seigneurs, Messire l'abbé Souart.
Puis, sur l'heure de midi, m'en fus au Hangar du Roy.
Il était deux heures, quand je commençai à écrire cette lettre, à mon arrivée du Hangar du Roy, où j'étais allé faire ripaille, avec la garnison: il en est maintenant quatre. Le jour baisse rapidement, si tant, que je dois déposer ma plume, pour allumer une chandelle...
Cette missive, je vous l'écris de l'Hôtel-Dieu, ! 5 grâce à la sollicitude de la bonne Demoiselle Mance, fondatrice et administratrice de la maison, qui me baille plume, encre et papier. Cependant, je e demande quand ve . ,ecevrez,. De science certaine, je ne le sais js; car les glaces nous ferment en cette saison, la rute de la haute mer.
Au mois de juillet ? Peit-être bien. Plus tard ? Il se peut encore.
Je suis dans la salle des hommes, où il y a trois malades. Le premier souffre d'une blessure à la
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tête, faite par un Agniéronnon qui a essayé de le scalper, mais duquel il a pu fuir. Ces sauvages, Marquise, ma Mère, sont des marauds! Le second, a eu un pied gelé; quan. au troisième, il est pris d'un grand reume et d'une fiévrote. Monsieur le chirurgien Bouchard vient de lui faire une petite saignée bénigne, pour calmer la chaleur du sang.
Dans la pièce à côté, celle des femmes, il n'y a qu'une sauvagesse, plutôt vieille que malade, et à travers la cloison de bois, j'entend la voix de la Mère de Bresoles qui lui traduit dans sa langue barbare, les prem..cres paroles du Notre Père.
Au moment où je trace ces mots, i: .egarde par la fenêtre, de l'autre côté du sentier, Mademoiselle Mance qui sort du logis de la sœur Bourgeoys, laquelle habite au-dessus de l'école qu'elle fonda, il y a sept ans (1658), la première de Ville-Marie. Cette maison itait autrefois une étable, surmontée d'u solombier, que lui donna Monsieur de Maisonneuve. Aujourd'hui, l'étable c'est l'école, le colombier sa retraite. !6
D'ici, j'aperçois à quelques centaines de perches vers l'ouest, le manoir des seigneurs de l'Isle de Montréal, qui est aussi le séminaire. Un peu plus loin, à l'avant, sur une pointe de terre formée par le Saint-Laurent et une petite rivière dénommée Saint-Pierre, le vieux fort de la compagnie de Notre-Dame ! ? sommeille dans la neige.
Du côté de l'est, à travers les arbres dépouillés, je devine, plutôt que je ne distingue, la chapelle que la sœur Bourgeoys érigea, il y a huit ans: sous le vocable de Notre-Dame de Bon-Secours. !
Un peu au de là, le drapeau à fleurs de lysd azur flotte sur la redoute, qui domine la forêt, du haut de son monticule. ! ?
Dans le lointain, c'est le fleuve immobile, un désert de froidure... Puis, lamer... Et, toujours plus loin, les rives de la patrie absente, où je vois ainsi qu à travers un brouillard, l2 castel de mes pères, dans la campagne de la Rochelle.
Entrant par l'esprit, dans la grande salle, boisée de chêne, tapissée de portraits d'ancêtres, j'y contemple une jolie marquise à cheveux blancs.
mp HS AE TL RS TE 15: AU CŒUR DE L'FISTOIRE Es parle à des enfants. d'un grand frère, en service Ju Roy, en la ‘Nouvelle-France, votre fils, qui vous er rassc Lot, ©: tendrement.
\dier. ::.K« + chérie Marquise, ma Mère.
Je voi -e avec respect les mains.
Claude du Mousson.
Tambour au régiment de Carignan-Salières, en la Nouvelle-France.
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
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PT diane no anis er:
NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES
1 Monsieur de Maisonneuve laissa la Nouvelle-France, pour n'y plus revenir, à l'automne de 1665. Il mourut onze ans plus tard, à Paris; soit, en 1676, au mois de septembre.
? On sait, qu'en 1655, monsieur de Maisonneuve, sur la fin de l'année, traversa en Europe, et qu'il fut absent de la Nouvelle-France, jusqu'à l'été de 1657.
3 Le voyage de monsieur de Tracy et de sa suite, est rappor au Fe I, des Relations des Jésuites, pour l'année 1665. oir aussi : FERLAND, Cours d'histoire du Canada, seconde