UN JOUR DE L'AN SOUS L'ANCIEN RÉGIME
Un Jour de l'An sous l'ancien régime (1646)
« On falua Monf. le Gouuer. 4r, fçauoir la foldatefque auec leur arquebufe: item les habitans en corps. 11 nous préuint & eftoit icy à 7. heures pour faluer tous nos PP. qu'il demanda les vns après les autres:
ie l'allé faluer après la grande messe (vne autre fois il le faut préuenir.)...etc...
Journal des Jésuites, janvier 1646.
Veut-on savoir de quelle manière se passait le premier de l'an et l'époque des étrennes, dans la colonie du Canada, aux tem; nouveaux de l'ancien régime? Feuilletons ensembie, le Journal des Jésuites; nous y verrons revivre un épisode intéressant de notre histoire.
Outre les Relations, que le supérieur des missions de la Compagnie de Jésus, en la Nouvelle-France, adressait à son Provincial à Paris, lesquelles contenaient surtout la narration des travaux apostoliques, un Journal était rédigé, où l'on consignait au jour le jour, les événements. Il était tenu par le supérieur, à Québec.
Dans cette cité, capitale de toute la Nouvelle- France d'alors, se concentraient les principaux établissements des pouvoirs civils et des corps religieux, qui se ramifiaient par la contrée entière.
Là, se trouvait la résidence habituelle du gouverneur, là aussi, demeurait le supérieur des Jésuites, en l'année 1646, le Père Jérôme Lalemant, qui note au fur et à mesure qu'ils se produisent, les faits qu'il croit dignes de mention.
Ce Journal, jette sur la vie économique et sociale de ces jours d'antan, une lumière propice à leur compréhension, et beaucoup de détails curieux y sont relatés, que néglige l'histoire générale du pays.
C'est ainsi que nous pourrons évoquer quelques incidents du premier jour de l'année 1646, à Québec,
C'est chez monsieur Charles Jacques Huault de Montmagny, gouverneur général de la Nouvelle- France, que commencent les salutations officielles.
À tout seigneur, tout honneur.
D'abord, la garnison va le saluer, par des décharges d'arquebuses et lui présenter les armes sous ses
fenêtres, puis, les habitants s'unissent à la soldatesque, pour offrir leurs vœux et leurs bons souhaits au représentant de Louis XIV, leur roi.
Sont-ce les coups de feu des fantassins et les acclamations des colons qui ont réveillé monsieur le gouverneur, ou a-t-il i habitude de se lever de grand matin? La chronique ne le dit pas.
Quoiqu'il en soit, monsieur le gouverneur est sur la route bien tôt, ce premier janvier 1646.
En effet, dès sept heures, il commence déjà ses visites officielles, et c'est au collège des Jésuites qu'il s'en va d'abord frapper. Inutile de dire, que le supérieur de la communauté qui est surpris d'être prévenu, lui rend son bon procédé aussitôt que le lui permettent ses occupations: à savoir après la grand messe, ou soit dit en passant, Monseigneur a donné un beau pain bénit. !
Puis, voici monsieur Giffard, qui arrive, pour présenter ses hommages aux Pères, lesquels lui remettent en guise d'étrennes,un volume traitant de la Vie de Notre-Seigneur.
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Le Père Lalemant ne nous apprend pas quel est ce monsieur, mais nous le savons.
C'est un médecin, venu dans la colonie d'abord vers l'an 1627? et au cours des quelques années qui précédèrent, sans alors s'y fixer, cependant. Mais, depuis qu'il a reçu, en 1634, à titre de fief, la seigneurie de Beauport, * près de Québec, il y a définitivement élu domicile avec sa famille, la même année. C'est un contemporain de Champlain donc et l'un des premiers habitants qui se fussent établis dans la banlieue de la capitale. Il est originaire de Mortagne, dans le Perche.
Voici présentement un autre visiteur, monsieur des Chastelets. Il est gratifié d'un petit tome de lectures spirituelles; de Drexellius, intitulé : De aeternitate.
Celui-là, nous le connaissons aussi, quoique le Père ne nous le présente pas. Il se nomme Noël Juchereau, sieur des Chastelets. Il est au surplus, marguillier, commis général de la compagnie des Habitants, à laquelle les Cent-Associés viennent d'accorder le privilège exclusif de la traite des four-
rures, moyennant certaines conditions et conventions. 5
Il y a douze ans, que le sieur des Chastelets est dans la colonie, car il y a abordé avecdes parents, sur le même vaisseau que monsieur Giffard, en 1634. Auparavant, il habitait la Ferté-Vidame, paroisse du Perche. A la différence de son frère cadet, le sieur de Maure, qui était marié, et avait quatre enfants à son arrivée, le sieur des Chastelets est célibataire et restera vieux garçon.
Quant à celui qui justement s'avance et tend la main au Père, c'est monsieur Jean Bourdon qu'il se nomme. Il n'est autre que l'ingénieur en chef de la Nouvelle-France, qui deviendra plus tard, en 1663, sous le gouverneur de Mésy, procureur général du Roy et membre du premier Conseil Souverain. ?
— Bonne et heureuse année, mon Père ! fait monsieur l'ingénieur de la Nouvelle-France, au jésuite qui le reçoit.
— Bonne et heureuse année, Monsieur Bourdon, et le Paradis à la fin de vos jours ! réciproque le
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Père Jérôme Lalemant; lequel lui fait remise, à titre de cadeau, d'un petit télescope; « une lunette de Galilée, où il y auait vne bouffole »; écrit-il, en son Journal.
Et la distribution des étrennes continue.
Aux Ursulines, le missionnaire jésuite fait parvenir deux images sur émail ; l'une de Saint-François Xavier, l'apôtre des Indes, et l'autre de Saint-Ignace de Loyola, le fondateur de son ordre.
A celle qui blanchit le linge de l'église, il donne un crucifix; à Marguerite Langlois, la femme d'Abraham Martin, quatre mouchoirs, et au susdit Abraham Martin lui-même, une bouteille d'eau-de-vie.
Martin est dit l'Écossais.
Notons le fait, que c'est lui, qui a donné aux Plaines d'Abraham, en arrière de Québec, leur appellation.
Enfin, le Père fait tenir « à d'autres des reliquaires, chapelets, médailles, images... & à d'autres
quelques liurets de déuotio' deux mouchoirs à Robert Hache & deux autres qu'il uemanda ».
Robert Hache est un domestique ad vitam de la maison de Sillery.
Mais le Père Lalemant ne fait pas que donner des étrennes, il en reçoit aussi.
Des Ursulines, parviennent « force belles estreines auec bougies, chapelets, crucifix, etc., et fur le difner deux belles pièces de tourtière »
Oh ! les tourtières, que dites-vous des tourtières ?
Monsieur le gouverneur enverra, quelques jours après, six pigeons et trois caapons; monsieur Giffard, une bouteille d'hypocras; les Mères Hospitalières « vn gafteau et six chandelles de cire et... vn beau difner ».5
Enfin, avant la tombée du jour, le supérieur, au nom de sa communauté, fait des visites et rend celles reçues.
Nous savons qu'il est allé ce matin après la grand'messe, saluer le gouverneur, qui est un matinal, étant venu souhaiter la bonne année aux Pères Jésuites, à sept heures.
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Il va donc maintenant, voir le seigneur de Beauport, monsieur Giffard, et ses civilités accomplies, il se rend de là, chez monsieur Guillaume Couillard.
Celui-ci encore, c'est un notable du petit bourg. Quand il y vint, en 1613, il était charpentier. Depuis, il a épousé, en 1621, dans la chapelle de l'Habitation, Marie Guillemette,® fille du sieur Louis Hébert; et à l'instar du pionnier des colons de Québec, est devenu défricheur et agriculteur. Il paraît même avéré, qu'il soit le premier qui ait fait usage de la charrue au lieu de la bêche, pour remuer la terre. Virtuellement, il a remplacé le susdit sieur Hébert, comme chef de la famille, à la mort de ce dernier, survenue, en 1627. Au départ de Champlain, en 1629, (la ville ayant été prise par les Kertk), monsieur Couillard et l'aïeule Marie Rollet (veuve Hébert) et leurs familles, rares colons français, sont restés sur le rocher de Québec. Ils y seront quand Champlain reviendra, en 1633,1° et ce premier de l'an 1646, avec monsieur Couillard, ils y sont encore...
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Cependant, le jésuite qui a bien d'autres visites à faire, a pris congé.
Sur la route il se hâte. Ses souliers font crisser la neige, dont la blancheur étincelle au soleil.
Bientôt, il arrive chez monsieur Pierre Le Gardeur de Repentigny, lieutenant de Monseigneur le gouverneur et l'un des principaux officiers de la compagnie des Habitants. C'est mademoiselle de Repentigny qui le reçoit, car le noble sieur son père est en Europe; son vaisseau ayant levé l'ancre le 24 octobre dernier, avec un autre qui portait monsieur de Chomedey sieur de Maisonneuve. !! Tous deux cependant, reviendront à l'automne. !?
Le Père s'en va ensuite frapper au monastère des Ursulines. Il y rencontre et y salue : la Mère Marie de l'Incarnation, ses religieuses, de même que madame de la Peltrie, qui est de retour du Mon-réal, 1% et enuoya eftreines comme les autres, au collège.
A quel moment du jour, le Père va-t-il à l'Hôtel- Dieu? Le Journal ne le mentionne pas. Mais
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sûrement, il y est allé déjà, ou, il ira: pour remettre les politesses des bonnes Mères Hospitalières, qui Cenuoyèrent des lettres de grand matin, pour faire leur compliment » à sa communauté.
Mettons que par là il finit: à l'heure où le crépuscule hâtif de janvier envahit d'ombres indécises et flottantes, toutes choses sur la terre, et qu'au firmament, soudain se montrent les premières étoiles.
Sa tournée de visites terminée, le soir, le Père Jérôme rentre chez lui, probablement fatigué, harassé, transi, pour distribuer encore, à ceux dont il a la direction et la charge, quelques menus présents. (Je ne donné rien le foir d'auparavant aux Litanies, écrit-il, mais le iour ie donné à nos PP. et FF. ce que ie peus et ce que ie penfé leur pouuoir eftre aggréable. l'auois donné au P. de Quen auparauant pour Sillery tout ce qu'il iugea à propos de ce
que i'auois en ma chambre, particulièrement pour le P. Maffe. »
Voilà une journée bien remplie.
Et le Père Lalemant se retire peut-être tard dans sa chambre, pour s'endormir en pensant et en méditant... «Vanitas vanitatum et omnia vanitas». ..
Cette fête du jour de l'an qui est alors une fête plus religieuse, que civile, a toujours existé au pays.
Son origine de l’autre côté de l'océan, remonte d'ailleurs et se perd dans les temps antiques de Rome, où l'on envoyait aux magistrats la verveine sacrée du bois de Strenia, étymologie du mot: étrenne.
Au Canada, la solennité s'en continuera donc d'année en année, avec ses coutumes ancestrales particulières.
La nature des cadeaux variera peut-être, mais ce sera tout. Ainsi l'on donnera des barillets de vin d'Espagne, de pruneaux, des boîtes de citrons confits, des couteaux, des haches et autres outils et ustensiles.
Québec, qui était le foyer d'où rayonnaient l'activité et la civilisation en la Nouvelle-France,
devait aussi être le miroir, où se réféchissaient les hommes et les usages d'Europe, dispersés et répandus sur notre territoire.
Voilà donc, si nous en jugeons d'après la capitale, comme se passait, se fêtait, cette journée traditionnelle, par toute la jeune colonie: et cela, que se fût aux Trois-Rivières, au fort Richelieu, !4 à Ville- Marie, au pays des Hurons ou en celui des Iroquois, enfin partout, là, où la Robe-Noire et le pionnier civilisateur avaient foulé le sol et où la population se trouvait suffisante.
Et pour preuve, ce que nous lisons, notamment, à propos de Ville-Marie, aux Relations des Jésuites, de cette année 1646 : « Le premier iour de l'an, on tira quelques pièces de canon dès le poinct du iour pour honorer la Feste : les Sauvages allarmez accourent, demandent ce que c'est, on leur dit qu'à mesme iour le Fils de Dieu auoit esté nommé lesus, c'està-dire Sauueur, et que le bruit des canons donnoit à entendre qu'il le falloit honorer : Allons se dirent-ils les vns aux autres, et luy rendons ce mesme honneur. Ils chargent leurs arquebuses et font vne salue fort gentille...
La Journal des Jésuites ne décrit, il est vrai, que les allées et venues du monde officiel et des notables, tant civils que religieux, de Québec, mais il est certain que l'esprit de la fête régnait généralement dans le pays, comme en font foi, les Relations plus haut citées
S'il n'y avait pas de vin d'Espagne, de pigeonneaux et de chapons, partout, comme sur la table du gouverneur, le dîner du premier de l'an ne devait pas manquer de gibier sauvage : oies, outardes, canards, sarcelles. . .élans, castors, porcs-épics, cerfs, lièvres'5... « Pour le poisson, il est icy comme en son empire »,
Peut-être y avait-il des tourtières, comme chez les Ursulines ou des gâteaux, issus de quelque recette vétuste -mme devaient en m.:tre au four, les religier ses de l'Hôpital. Rien ne l'empêche, la terre produit ici de bon fourment. 3e
Pour at oser le tout, il y a du sydre. Il y a voirement de la bière: 7 Blondel déjà en brassait au fort des Trois-Rivières, en 1635. !* Et au mois d'octobre de la présente année (1646), à Sillery, près de Québec, une brasserie sera construite. À
Eh! mais, ce n'est pas tous les jours fête; que diable ! Pourquoi pas du vin aussi ? De France d'abord, oui, mais du pays mêmement. Le Père Le Jeune ne nous apprend-il pas, que dès l'année 1636, on en pressait de très bon, des raisins de vignes sauvages ?20 Ce vin de petits raisins bleus canadiens, que l'on fabrique encore dans certaines de nos campagnes, et dont on extrait le jus, à la main, dans un linge blanc que l'on presse et que l'on tord, beaucoup de la présente génération l'ont connu. Saluons-le, en faveur de son bon goût si Caractéristique, et de l'ancienneté de son cep d'origine.
ut avec ce que ci-de-us, n'y a-t-il pas là, de quoi faire bombance ?