‹ Au cœur de la vieChapitre 3 sur 8 · Granny, en an^'lais : petite grand'mcre · texte numérisé non relu

Granny, en an^'lais : petite grand'mcre

lait une Ame forlomeiit travaillée, une pensée active. Le sourire qui naissait au coin de ses lèvres et finissait dans SCS yeux était tour à tour brillant, sarcastique et tendre. Je n'en connais pas de plus expressif. Il est sa grande séduction.

— Pourquoi me regardez-vous tant, Granny? me dcmanda-t-elle brusquement.

— Parce qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue, et que vous êtes bonne à regarder. Vous me faites l'effet d'un riche contralto.

— Quelle idée !

— Oui, pour moi, il y a des femmes qui, moralement et physiquement, sont des contraltos, des soprnni, des mezzo, il y a des hommes qui sont des basses, des barytons et des ténors. Je retrouve chez les individus ces divers registres — et ces registres sont plus ou moins étendus, plus ou moins beaux, plus ou moins purs. Un grand nombre n'ont aucun genre de voi-x — partant aucune individualité. Quelques-uns possèdent des notes mêlées, ce sont des êtres de contrastes et de désharmonie qui n'ont point été accordés. Cette classification n'est pas scientifique, elle est peut-être absurde même, mais elle m'aide. Voilà pourquoi, ma petite amie, je vous ai dit que vous me faisiez l'effet d'un contralto. Vous avez éveillé mon intérêt dès le moment où vous êtes entrée dans mon orbite — dès le moment, plutôt, 011 je suis entrée dans votre compartiment de chemin de fer — vous, vous n'avez eu pour moi qu'un seul regard et passablement dédaigneux.

— Tout le temps, cependant, je sentais que vous m'observiez et j'en étais flallée.

— Et, à chaque instant, vous abaissiez vos paupières

pour me permettre d'admirer la jolie frange de vos cils fauves — une coquetterie, du reste, dont vous n'avez pas perdu l'habitude.

— Oh ! Pierre de Coulevain ! vous êtes brutale ! fit la jeune femme riant et rougissant.

— Je ne vous blâme pas, c'est tellement humain.

— Un peu bébête tout de même. Il y a combien de temps que nous nous sommes rencontrées?

— Dix ans.

— Dix ans! répéta madame Lasserre. Vous avez écrit quatre livres. Moi, je me suis mariée et divorcée... un joli record! ajouta-t-elle en balançant nerveusement ses pieds.

Ou apporta le thé. Ma visiteuse se redressa comme un jonc.

— Permettez-moi de faire le ménage, dit-elle. Sans attendre ma réponse, elle se déganta jusqu'au

poignet et se mit gentiment en devoir de me servir. Ses mains, fort belles, sont des mains actives et fermes. A l'annulaire gauche, elle porte, enroulé quatre fois, un serpent aux yeux d'émeraude : sa bague de divorce comme elle l'appelle. Le bijou me fascine et m'inquiète. Je fais des vœux pour qu'elle ne rencontre jamais sur sa route l'ennemi dont elle porte audacieusement le symbole.

— Vos amis sont-ils d'agréables compagnons de voyage? demandai-jc en prenant la lasse qu'elle me tendait.

— Oh! tout à fait. Jacques d'Auranne est mon petit cousin, vous savez; elle, est Anglaise. Ils se sont connus et fiancés au Japon.

— Et ce ménage anglo-français marche bien?

3g AU COÈrn DE LA VIE

Divinement, Kalo adore son mari et elle aime

tout ce qui est français.

— Quand une Anglaise peut comprendre la France, elle l'aime avec un enthousiasme romanesque. J'en coimais une, qui demeure dans les environs de Saint- Su Ipice ; elle ne voudrait pas que rien de moderne vînt allércr l'atmosphère rehgieuse et provinciale de son quartier. Elle a été ravie de découvrir que sa marchande de journaux ignorait l'existence du New York Herald, Une Française n'éprouverait rien de semblable en Angleterre.

Non, oh! non, fit madame Lasserre en riant.

Et vous ne sauriez imaginer, Granny, combien les d'Auranne vous sont reconnaissants d'avoir écrit sur l'Angleterre; ils vous en remercieront tout à l'heure.

— Bien.

— Les lettres vous arrivent en masse, je suppose?

— Oui, ce sont mes billets doux de vieille femme.

— Voilà qui m'amuserait!

— Dans les premiers temps, elles ont flatté ma vanité. Gela aussi était bébêle, comme vous dites. Maintenant elles me touchent, quelques-unes m'émeuvent profondément. Je comprends mieux l'impulsion dont elles émanent — si je frappe une note sur un piano d que, dans la même pièce, se trouve un autre inslmmcnt, un violon, par exemple, la corde seule qui sera au diapason vibrera, les autres demeureront muettes. Les lecteurs qui m'écrivent étaient au diapason, voilà tout, ils ont vibré et assez fortement pour enfreindre le protocole mondain. Par respect pour celle vibration d'ame, je ne jette pas leurs lettres au panier, je les brûle.

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