‹ Au cœur de la vieChapitre 4 sur 8 · DADEN · texte numérisé non relu

DADEN

. — Et vous répondez?

— Quand je puis lo faire tout de suite, sous l'impulsion de retour, mais clic ne dure pas longtemps cette impulsion, je l'avoue, et le flot toujours plus rapide pour moi m'entraîne en avant. J'ai été contente de voir Loti avouer dans les Désenchantées qu'il avait besoin de ces lettres d'inconnues... oh! elles encouragent, elles réconfortent...

— Ah ! vous avez lu les Désenchantées'^ Gerlainoment,

— Parlons-en un peu! fit madame Lasserre en beurrant énergiquement sa tartine. Le roman vous û-t-il plu?

— J'en ai beaucoup joui; il m'a donné la sensation du vieux Stamboul, de l'Islam et de son mysticisme. Dans les livres de Loti, ce que j'aime, c'est Loti. Il ne devrait jamais y mettre do personnages. Sa mentalité ne reflète pas l'àme des êtres, mais l'âme des choses et, par un pouvoir de transmission extraordinaire, un don de magnétiseur presque, il la communique à ses lecteurs.

— Dans ce dernier volume, j'ai senti, comme je ne l'avais jamais fait, qu'il était un Oriental.

— Sa passion pour les félins ne m'étonne pas, ajoutai-^jc. Il en a la sensibilité extrême, la nervosité... le rêve peut-être. Son style me semble feutré comme leurs mouvements.

— J'espère qu'il n'a pas la perfidie du chat.

— Perfide, le chat! me récriai-je. Il est trop fier pour cela. Il grifi'e quand on le prend maladroitement. C'est une épine dorsale, voilà tout.

— Voilà tout... répéta la jeune femme avec un

sourire moqueur... c'est suffisant. Plaisanterie à part, croyez-vous que, dans les harems, il y ait vraiment des silènes d'évolution féminine?

— Dans les harems princiers où l'on s'habille rue de la Paix, c'est possible.

— Des robes décolletées, des meubles anglais, un piano dans un harem? Quelle cacophonie! Quelle désillusion !

— Ah! nous voudrions que la Nature arrivât du premier coup à l'harmonie! Cela lui est impossible. Elle travaille absolument comme l'homme, son ouvrier du reste. Elle ébauche et c'est informe; elle tâtonne, elle cherche, elle supprime, et c'est meurtrier ; elle fait germer des idées nouvelles à côté des anciennes et c'est très douloureux. Ses transitions, bien que préparées longuement, plus longuement que nous ne pourrions l'imaginer, . sont pleines de chocs et de laideurs. Il est certain qu'elle est en train d'affranchir l'élément féminin.

— Ce n'est pas trop tôt !

— Dans toutes ces lettres d'inconnues que je reçois, on me remercie d'avoir fait penser « aujourd'hui plus qu'hier ». Les femmes veulent penser maintenant!

— Oui, mais on ne le leur permet pas. Savez-vous... Loti a tout bonnement prêté à ses musulmanes l'état d'âme des jeunes filles françaises. Est-ce qu'elles ne sont pas immobilisées, « enchantées » elles aussi par le dogme ancestral, les préjugés, les usages anciens? Vous devez recevoir des confidences de jeunes filles. Est-ce qu'elles ne vous disent pas toutes qu'elles sont agacées de leur inutilité?

— En effet. . . mais écoutez ceci. Un jour, l'une d'elles :

dix-liiiît ans peut-être, remarqiialolement jolie, élégante comme une femme, vint me faire une visite, après m'en avoir demandé l'autorisation par une lettre charmante. Elle me parla du vide de sa vie, de la sottise des jeunes gens du monde — elles sont toutes d'accord là-dessus — de l'ennui des dîners politiques de la maison paternelle, puis elle m'exprima le désir d'entreprendre quelque chose comme « ma petite Josée de Sin- la Branche ». Je lui conseillai alors d'établir à la campagne, dans les environs du chaleau de ses parents, un tennis pour les villageois afin de leur donner le goût du sport et de les éloigner des marchands de vin. Savez-vous ce qu'elle me répondit?

— Je ne m'en doute pas.

— « Oui... mais les marchands devin sont les électeurs de Papa. »

Un éclat de rire secoua madame Lasserre, elle posa la tasse qu'elle allait porter à ses lèvres.

— C'est superbe! s'écria-t-elle. Eh bien! mais elle avait profité des dîners politiques, la jeune personne! J'aurais voulu voir votre tête à vous!

— Ma tète! oh! elle devait exprimer ce que je sentais, un mélange de stupeur, d'indignation et de pitié. Ce fut la pitié qui l'emporta. J'exposai à ma visiteuse les conséquences de l'alcoolisme et, aussi éloquemment que je le pus, je lui démontrai que la santé, le bien de l'humanité devaient dominer tous les intérêts particuliers; elle m'écouta respectueusement mais je sentis qu'elle ne me comprenait pas.

— Et comment vous aurait-elle comprise? Pour les jeunes filles l'humanité est une chose abstraite. Est-ce [qu'elles savent comment cela pousse? Il en est de

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mémo du mariage, elles y entrent de gaieté de cœur pour èlro libres sans savoir à quoi elles s'engagent! On les husso dans une ignorance de la vie qui leur fait commcllro un las de sottises. C'est cruel, barbare et

bile!

— Je suis de votre avis. Depuis trente ans que je vis à riiôtel, j'ai vu défder des centaines de nouveaux maiiéi, je puis affirmer que je n*ai jamais saisi sur leurs visages un rayon de bonheur et de fierté. Ils s'observent, ils s'étudient à la dérobée. Lui, a l'air plus ou moins maussade. Il faut le voir attendant, non plus itne femme, mais sa femme ! Elle lui a peut-être dit imprudemment : « Je serai prête dans un quart d'heure »... le quart d'heure s'allonge... Pour la première fois, il se sent c( le hl à la patte ». La sensation n'csl pas agréable sans doute car il mâchonne son cigare, vous connaissez ce signe d'humeur masculine. Elle, ce l'épouse radieuse » en littérature, arrive inconsciente de ses torts. Elle est accueillie, non pas avec des reproches, cela viendra plus tard, mais avec une mine de seigneur offensé. Si elle est faible, les coins. de ses lèvres tombent, si elle est forte, ils se relèvent; elle a pris les armes intérieurement. J'ai vu plus d'une nouvelle mariée essuyer furtivement ses yeux en écrivant à sa famille. Du reste, mari et femme ont la physionomie ahurie d'enfants étrangers l'un à l'autre à qui on a mis la main dans la main en leur disant : « amusez-vous ensemble »... Et ils ne s'amusent pas !

— Ah ! non ! . . . Quand ils se connaîtront ils s'amuseront peut-être ou ils se battront. Heureusement qu'il y a niainlcnant dans le calendrier un saint Naquct et

qu'on peut toujours l'invoquer, ajouta Maïa avec un petit rire mauvais.

— Il faut avouer que les parents d'aujourd'hui sont plutôt à plaindre. Connaissez-vous les Petits Pieds, une comédie en un acte de Henri de Saussine?

— Non.

— Eh bien, clic contient le nœud de la question. Un Céleste, élevé en Europe, épouse une Chinoise de grande race. Il lui naît une petite fille. Il veut aussitôt la soustraire à la mutilation des pieds que l'usage impose aux femmes de l'aristocratie. Pour cela, il l'enlève avec sa nourrice et la conduit sur le yacht d'un jeune couple franco -américain et il supplie ses amis de partir aussitôt pour Shangaï où il les rejoindra. L'aïeule vigilante suit le bébé à la piste et, tout en larmes, vient le réclamer aux jeunes gens. Elle leur explique qu'en Chine les petits pieds sont le signe distinclif de la noblesse, et que si on épargne à l'enfant la mutilation des pieds, elle ne trouvera ni compagnon de jeux ni mari. Elle parvient ainsi à convaincre les étrangers, elle emmène le bébé., et on lui fera des « petits pieds ». Il en est de même chez nous; les hommes tiennent à l'éducation ancienne.

— Ils sont idiots!

— En attendant, les parents n'osent pas émanciper leurs fdles dans la crainte de nuire à leur avenir ! Que faire?

— Compléter l'instruction féminine par des cours de physiologie confiés à des doctoresses ou à des médecins émincnts. Avec ce mystère bêle autour de la plus grande loi de la nature, nous avons l'air de vouloir donner à Dieu, qui la créée, des leçoiib dâ

piulcur. C'est grotesque! Quand la jeune fille saura, elle considcrera le mariage, non plus comme une cérémonie, mais comme un sacrement. Au lieu de «vierges folles » à la lampe éteinte, les hommes auront des « vierges sages » à la lampe allumée. Tant pis pour ceux que la clarté gênera! Ah! si je pouvais écrire!

— Essayez.

— Inutile, je ne peux pas développ-er les idées. Mon professeur de littérature prétendait que mes compositions donnaient l'impression d'avoir été écrites avec des allumetles.

— Eh hien, avec des allumettes on fait de la lumière. Je parie que vous avez des petits cahiers.

La jeune femme, qui avait achevé son thé, se renversa de nouveau dans son fauteuil, puis, avec un sourire provocant :

— Qui n'a pas ses uetits cahiers! J'en avais, naturellement, mais je les ai brûlés.

— Brûlés! m'écria'x-je avec un sursaut d'indignation, oh! Maïa, vous n'a\ez pas fait cela!

— Oui bien, il y a quatre ans, avant de partir pour les Indes.

— Et je suis sûre qu'ils donnaient sur le vif le réveil d'une « Enchantée » d'Europe...

— Et son mariage... et son divorce... et le reste, ajouta malicieusement la jeune femme.

— Oh! vous êtes cruelle d'aviver ainsi les regrets d'un pauvre romancier!

— Mais, Granny, je ne vous les aurais jamais donnés à lire mes petits cahiers! vous auriez été capable de me prondic en grippe, car vous avez un faible pour monsieur de Couzan,

BADEN 4d

— Voilà qui ne ressemble pas mal à un aveu. Les torts étaient donc de votre côté? Je m'en doutais.

— Merci... répondit madame Lasserre avec un éclat de rire nerveux. Les torts ont été largement partagés par monsieur de Couzan, croyez-le, ajouta-t-elle un peu sèchement.

— Eh bien, si j'avais dû, entre vingt, vous choisir un mari, c'est lui que je vous aurais donné.

— Je préfère que vous n'ayez été pour rien dans l'aventure.

— Je me suis demandé souvent comment, avec tous les éléments de bonheur, vous aviez réussi à gâter votre vie.

Une onde d'émotion colora le visage de ma petite amie, ses paupières battirent sous mon regard, puis elle réagit par un haussement d'épaules.

— Comment? répéta-t-elle. Rien de plus facile avec notre éducation baroque... Je vous le raconterai un jour ou l'autre peut-être. Pour le moment laissons cela. Où irez-vous en quittant Baden?

— A la montagne; j'ai écrit à plusieurs endroits.

— Si vous descendez du côté d'Ouchy, nous nous reverrons. Je passerai l'automne en Savoie chez les de Brie, à une demi-heure d'Evian, de là, entre deux bateaux, je pourrai vous faire de petites visites.

— J'en serai charmée, répondis-je chaleureusement. Venez, maintenant, ajoutai-je en me levant, que je vous montre notre bois.

— Ce thé, sous ces tilleuls et avec vous, Granny, a été tout simplement délicieux.

— Quelle bonne inspiration vous avez eue de venir me voir.

|g AU COEUR DE LA VIE

Vous allez encore l'altribiicr ù la Providence,

j'imagine.

— Assurément.

— Et dans quel Lut m'aurait-elle envoyée vers vous aujourd'hui plutôt que demain?

— Je l'ignore, comme j'ignore pourquoi elle nous a amenées en contact il y a dix ans. Toutefois, sans parler du plaisir réel que notre rencontre m'a procuré, je me suis aperçue que vous m'aviez été très utile et qu*à votre insu vous m'aviez servie.

— Je vous ai été utile! Je vous ai sejviel s'écria la jeune femme en rougissant de plaisir.

— Oui, souvent vous m'avez transmis des images, des impressions qui m'étaient nécessaires.

— J'en suis ravie!

— Vous seriez pour mol une excellente entraîneuse. N'avez-vous pas remarqué que certaines personnes activent notre pensée, et que d'autres l'endorment?

— Si je l'ai remarqué! Je craignais que ce ne fût un effet de mon imagination.

— Pas du tout. Ainsi, j'ai une amie américaine qui vit à Rome malheureusement. Pendant ses séjours à Paris nous nous voyions souvent et longuement. En sa présence, les idées semblaient jaillir de toutes les cellules de mon cerveau et quand je rentrais chez moi, je travaillais avec une facilité extraordinaire. Il n'y a rien là de surnaturel. Nous agissons constamment et profondément les uns sur les autres. Nous le savons, nous le voyons sans cesse, mais nous ne parvenons pas h nous en rendre compte. Quand les hommes de

-science pénétreront plus avant dans le domaine do l'invisible, ils découvriront l'étroitesse de notre

parenld. Voilà pourquoi la Providence seule peut grouper les individus et les amener en contact.

— Après mère, vous êtes bien la femme la plus convaincue que je connaisse de l'intervention de la Providence dans les affaires de ce monde.

— Avec cette différence que la loi de votre mère est entièrement subjective et que la mienne est objective. Pour moi, les affaires de ce monde sont les affaires de Dieu même.

Je m'arrêtai.

- — Tenez, regardez, sur cette fleur-là, à droite, ce papillon gris pointillé de noir.

— Je recrarde.

— Ses ailes sont doublées de jaune et le jaune revient en dehors pour les ourler. Est-ce que vous attribueriez cela au hasard?

— Non, assurément.

— Cet ourlet m'en révèle davantage que tous les dogmes et toutes les philosophies. Si une pensée dirigs les forces qui vêtent et les fleurs des champs et les papillons, elle dirige aussi les forces que nous sommes.

— Oh! il y a évidemment une pensée, et une pensée toute-puissante, dans les combinaisons cruelles de la vie, répondit madame Lasserre avec un accent d'amertume. C'est là ce qui me révolte et m'indigne.

— Eh bien, c'est là ce qui me console, car cette pensée toute-puissante ne peut avoir pour but final que la beauté et riiarmonie. Quand vous en douterez, ma petite amie, rappelez-vous le papillon aux ailes doublées et ourlées de jaune.

— Je m'en souviendrai chez la couturière surtout

— Parlait..., dis-jc Iraiiquillement, tout se tient.

La jeiiiio Ibinmc passa son bras autour des mes é)>iiulcs et, à pas lents, nous nous promenâmes dans i allée verte dont le feuillage délicat se détachait sur le fond d'or du ciel. Le bruit soyeux de l'eau, le vol léger des fauvettes et des mésanges, le gazouillis discret du coucher des pattes fines, tout cela créait une harmonie dans le ton de laquelle nous entrâmes incon- «^iominent en assourdissant nos voix et nos pas.

Gomme nous émergions du bois, l'automobile des d'Auranne se fit entendre. Nous arrivâmes à temps pour les recevoir. La présentation eut lieu. Je fus félicitée et complimentée. Nous causâmes une bonne demi-heure sur la terrasse. Je mis tout le monde en voiture. L'automobile glissa, s'éloigna, disparut, retenant quelques fils de ma pensée et de ma sympathie...

Baden.

Ce djlioiciiK après-midi d'hier avait été préparé de longue main. C'est là un échantillon de ce que j'appelle le travail providentiel.

11 y aiH-a dix ans bientôt, je devais prendre le train pour Paris à Saint-Pierre-du-Vauvray. Selon mon li.ibllude, je tramai le porteur de mon sac devant plusieurs compartiments; l'un était trop plein, l'autre était occupé par des têtes antipathiques. Ce fut la vue d'un fox-terrier qui me décida pour celui où se trouvaient deux femmes seules — « tout concourt ». — A mon entrée, une paire d'yeux noirs, une paire d'yeux

aiguë-marine, une paire d'yeux bruns, ceux du chien, se levèrent sur moi et se dclournèrent avec une parlaite indilTérence. Rien ne m'amuse autant que de me rappeler ces impressions de première rencontre qui vous font dire : ce Si nous avions su ! » Oui, mais nous ne savons pas — heureusement.

Quand les forces de la vie jettent dans un espace restreint des créatures qui ne se connaissent pas, il doit se produire une sorte de choc entre les éléments divers dont elles sont composées, ce choc cause tout d'abord une irritation mutuelle... et, du contact... naît... ce qui doit naître. En première classe on affecle de s'ignorer, en seconde classe, la curiosité, moins bien contenue, est gênante parfois. Mes compagnes de voyage étaient (évidemment mère et fdle. La mère, une femme de quarante à quarante-cinq ans, avait des cheveux bruns grisonnants et poudrés, de beaux yeux noirs, des traits fins, un grand air de distinction. Elle lisait des prières dans un de ces livres de dévote qui renferment entre leurs pages de curieux petits papiers. La fdle, dix-sept ans à peu près, était vêtue d'un costume tailleur de drap bleu foncé, élégant par sa coupe, sa toque de même étoffe, garnie de velours coiffait bien son profd. Une seule grosse boucle de ses cheveux bruns dorés retombait sur sa poitrine. La pureté des lignes du haut de son visage, l'ombre que l'arcade sourcilière et les joues un peu hautes mettaient autour des yeux aigue-marine me charmèrent. J'admirai, comme on peut le faire seulement quand on est vieux et fané à jamais, la fleur de jeunesse qui veloutait sa peau. Un roman^^ anglais était ouvert sur ses genoux, mais son rç>îrard suivait le paysage fuyant. Au bout

d'un moment, elle lo reporta buv sa mère, puis, en

anglais :

Gomment pouvcz-vous tant prier! lui dit-cllo.

— No dois-jc pas prier pour toi et pour moi? repondit celle-ci dans la même langue avec un sourire tendre et un peu triste.

La miette haussa légèrement les épaules et retourna à sa contemplation. Jo la regardai avec l'intérêt que ce petit dialogue venait de faire naître en moi. Dans sa physionomie, je découvris de la pensée, de la force, une expression qui la faisait autre que sa mère. Pour ne pas ôlre absolument indiscrète, je partageai mon attention entre elle et le fox-terrier. L'animal ne tarda pas à sentir ma sympathie, il vint s'allonger à mon côté et je caressai doucement son oreille soyeuse et froide. Sa maîtresse n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Pendant tout le reste du trajet, elle regarda le paysage automnal avec un plaisir visible, une admiration dont jo surpris le reflet. Sa mère, elle, n'y donna pas un regard. Ses oraisons achevées, elle remit ses Heures dans un sac élégant et en sortit un livre qui devait contenir sa liste do visites; elle le parcourut; fit des traits au crayon ici et là. La jeune fille s'en aperçut et de nouveau en anglais :

— Vous devriez bien, pendant que vous y ctcs, rayer quelques-uns do ces çieua^ chats qui m'exaspèrent (old cats,., en anglais : personnes médisantes et désagréables).

— Les vieux chats sont quelquefois nécessaires pour tenir les jeunes en respect, répondit ma voisine.

Quelques minutes plus tard nous entrâmes dans la gare Saint'Lûzare... Un valet de pied, une femmo

de chambre se précipitèrent pour prendre les sacs des voyageuses. Un homme d'une cinquantaine d'années, de haute taille, blond aux yeux bleus, arriva à la portière. Le visage de la jeune fdle s'irradia, elle jeta ses bras autour de son cou avec une impulsion enfantine, lui, la pressa contre sa poitrine. Je sentis que c'était là le père, le père préféré à tout. Le mari et la femme échangèrent une poignée de main, le fox- terrier aboya follement sa joie, et toute la famille se perdit dans la foule.

L'été suivant, aux bains de R., j'eus la surprise de rencontrer mes deux compagnes de voyage. Elles me reconnurent instantanément mais n'en témoignèrent rien. Elles mangeaient au restaurant et se tenaient un peu à l'écart. J'appris qu'elles étaient la femme et la fille du grand banquier Lasserre. Les Lasserre existaient déjà au XVI 1*^ siècle et ils avaient fait de l'histoire autant que princes et ducs. Ou me dit que madame Lasserre était la fille du marquis de Marsan et je savais, par hasard, que les de Marsan étaient de grande noblesse bourguignonne. Plusieurs fois, je vis le regard de la jeune fille chercher le mien, me faire littéralement des avances. Je n'y répondis pas par crainte de la désapprobation de sa mère. J'avais découvert dans un coin du parc un couple d'écureuils apprivoisés, sans doute, par d'autres baigneurs et je les gâtais à mon tour. Un matin, comme ils grignotaient, tout près de moi, le pain que je leur avais apporté, Pick, le fox-terrier de mademoiselle Lasserre sortit de je ne sais oii, les mit en fuite, et se jeta comme un possédé contre l'arbre où ils venaient de grimper. La jeune maîtresse, qui, de loin, avait vu la scène, accourut et fit des excuses au

nom de son chien. C'est ainsi que le courant s'établit entre nous. La mère ne tarda pas à m'adresser la parole. Nous n'eûmes ensemble que de très banales conversations. Sous sa parfaite amabilité, sa bonne grâce mondaine, on sentait une formidable intransigeance. Elle me faisait l'effet d'une de ces belles roses au cœur desquelles les fleuristes font passer un ûl de fer. Son fd de fer était la religion. INe se serait-elle pas maintenue sans cela? je l'ignore. Sa passion maternelle était touchante et pathétique. Elle sentait que sa fdle évoluait dans un autre cercle, et elle cherchait à l'atteindre, à la retenir par son grand amour. La jeune fdle, elle, vivait sa vie tout simplement, sa vie de xx*^ siècle. Dans le port de sa tête, dans son allure, dans tout son être il y avait une individualité marquée. Elle aimait à se promener seule avec Pick au bord du Rhin. Je devinai la secrète sympathie qui existait entre son caractère et celui du fox-'terrier. Je n'aurais pas compris qu'elle eût un autre chien. Un soir, sur mon invitation, elle vint avec moi assister au coucher des cigognes qui demeuraient sur une vieille tour voisine. Le ciel, d'une douceur merveilleuse, avait des tons d'opale, la lune nouvelle se trouvait juste au-dessus du grand nid, où les oiseaux, debout sur leurs pattes, faisaient la toilette du soir. Je vis ma compagne saisie et émue par la beauté qui se dégageait de cet ensemble "de choses. Gela me fît plaisir. A son âge je ne l'aurais pas même vue!

;V mon arrivée madame Lasserre n'avait plus que dix jours de cure à faire. Notre connaissance ne fut qu'ébauchée. Quand elle partit nous n'échangeâmes pas mcinc de cartes.

L*année suivante, en avril, je reçus la lettre dje fairepart du mariage de la jeune fille avec le baron Pierre de Couzan. Elle avait écrit dans le bas : « Yolre présence me ferait un grand plaisir » ,

En conséquence, au jour indiqué, je me rendis à Saint-Pierre de Chaillot et cela ridiculement de bonne heure. Je voulais trouver un coin qui me permît de voir les mariés de face. J'étais curieuse de connaître le compagnon de route que la Providence avait assigné à l'indépendante petite personne qui avait éveillé mon intérêt. Je me promettais un vif plaisir de la belle gamme d'émotions humaines que j'allais saisir au passage. Je fus désappointée. Mademoiselle Lasserre, que j'avais toujours vue en costume de voyage et de campagne, me parut plus grande, plus fme, dans sa riche toilette d'épousée, mais moins naturelle. Dans sa physionomie pas signe de trouble ou d'émotion. Elle avait l'air d'assister à une cérémonie dont elle ne comprenait pas le rite. Quand l'anneau fatidique fut passé à son doigt, je vis ses paupières battre, un sourire contracter ses lèvres, puis elle se remit vite et reprit la pose. M. de Couzan me plut extrêmement. C'était un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, grand et bien découplé, un châtain aux yeux bruns, avec des traits fermes et une moustache sérieuse. Pauvre moustache! elle passait un mauvais moment sur les lèvres émues et à portée des dents nerveuses... car le marié, lui, était ému. Plusieurs fois, je le vis regarder sa compagne à la dérobée avec une expression d'étonnement. 11 tachait sans doute de se rendre compte que cette inconnue, cette jeune fille la veille encore inapprochable, lui était donnée, allait lui appartenir. Pour l'homme bien

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clové, de scnlinicnts dcUcats, le mariage tel qu'il so pratique a des allVcs dout on ne se doute pas.

A la sacristie, je fus émerveillée, mais non charmée, de la désinvolture avec laquelle la mariée recevait les félicitations. Elle me serra la main très fort et me remercia d'être venue.

Nous ne tournions pas dans le même cercle, je ne revis plus la baronne de Couzan, je n'en entendis même pas parler. De temps à autre, je rencontrais son nom dans les échos mondains. Un beau jour, dixhuit mois plus tard, sans être annoncée, elle m'arriva avec une splcndide gerbe de roses rouges.

— Excusez-moi, fit-elle en souriant, ce que je fais est digne de madame Sanc-Gêne. Hier au soir seulement, j'ai appris que vous étiez le Pierre de Goulevain auquel j'ai déjà dit tant de choses intérieurement... et me voici pour continuer la conversation. Laissez-moi d'abord vous embrasser et vous remercier.

Je me laissai embrasser et remercier puis j'indiquai à ma visiteuse le fauteuil des amis près de ma table h écrire et nous causâmes. La jeune femme me mit au courant de sa vie, mais elle me parla très peu de son mari, comme s'il n'y avait qu'une place tout à fait secondaire. J'en fus surprise étant donné l'homme que j'avais vu. Elle me demanda avec instance de venir prendre le thé chez elle la semaine suivante. Elle voulait me montrer sa maison. J'acceptai d'autant plus volontiers que l'habitation humaine m'intéresse particulièrement. Pour qui sait la lire, elle ne trompe jamais. Le petit holcl de la rue Ycrnet était admirablement aménagé. Il reiifr^rmait tout ce qui peut plaire au corps, à 1 urne et à l'esprit et, malgré cela, il était

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froid... froid à me faire préférer mon unique chambre. Dans une sorte de salon, égayé par un brillant feu de bois, jo vis deux fauteuils à droite et à gauche de la cheminée. A côté de chacun de ces fauteuils, sur le tapis, deux tas de journaux dépliés... c'était du plus comique effet. Un coup d'œil indiscret m'apprit que ces feuilles n'étaient pas du même bord.

— Voilà tout! dit la jeune femme en me ramenant dans son cabinet de travail.

Voilà tout!... Oh! ce qu'il y avait de désillusion, d'amertume et de colère dans l'accent avec lequel elle jeta ces deux mots.

— Tout... répétai-je, pour le moment, mais bientôt vous aurez une nursery, j'espère.

— Dieu m'en préserve! Je n'ai pas la bosse de la maternité. Je ne saurais ni élever des enfants, ni les rendre heureux.

— Votre mari n'en désirc-t-il pas? dcmandâi-je.

— C'est bien possible.

Je fus fixée, je compris pourquoi la jolie demeure était froide.

Pendant tout le reste de l'hiver, la baronne vint me voir assez souvent. L'impression qu'elle n'était pas heureuse augmenta à chacune de ses visites. Elle calomniait la vie à tort et à travers, elle était amèrc, sceptique, injuste. Quelque chose allait dénaturant son caractère et je le voyais avec peine. L'été nous sépara. Je rentrai à Paris en novembre. Un bel après-midi, elle fit irruption dans ma chambre; elle était très pâle, très nerveuse.

— Félicitez-moi, mo dit-elle en s'asseyant à sa place habiluollc.

— Do quoi?

— De mon divorce.

Je fus sufToqui'e par coite réponse. Instaninnément, la cérémonie de Saint-Pierre de Chaillot se reproduisit derrière mon front.

— Vous êtes divorcée... vous!... répétai-je lentement pour que le fait en (rat bien dans mon esprit. Vous étiez donc malheureuse?

— Il faut le croire. Dans tous les cas, il y avait entre monsieur de Couzan et moi une incompatibilité d'humeur si absolue que nous n'aurions jamais pu continuer à vivre ensemble... Une des surprises du mariage... ajouta la jeune femme avec un demi-sourire.

— Vos parents doivent être désolés !

— Naturellement. C'est à cause d'eux que je le regrette.

— Tout cela s'est fait bien vite.

— Oui et proprement grâce à un amour d'avoué qui est passé maître dans l'art de dénouer le nœud conjugal. Et maintenant souvenez-vous que je suis madame Maïa Lasserre.

— Je m'en souviendrai, répondis-je, et toujours avec chagrin.

lin mois plus tard, e]]e partait pour les Indes, la Chine, le Japon avec son oncle et l'institutrice anglaise qui l'avait élevée et qu'elle avait rappelée auprès d'elle.

Il y a maintenant quatre ans qu'elle est divorcée. Elle habite son hôtel de la rue Yernet. Chaque jour, clic va déjeuner avec ses parents; elle passe les automnes chez eux au château de Mortin, en Normandie. Tout en se ménageant une complète indé-

penJaricc, elle est demeurée ostensiblement sous leur cliaperonnage. Elle a su se créer un petit cercle d'amis dévoués dont le caractère est une protection. Elle est devenue la collaboratrice infatigable du D' Henri Lasserre, son oncle, sa vie est bien remplie et bien employée. Par sa conduite irréprochable, sa dignité, elle tient en échec la curiosité et la médisance. Sa réputation d'honnêteté lui donne une liberté dont elle a la sagesse de ne pas abuser. Les hommes disent : c( elle n'a pas de tempérament ». Cette pensée les console toujours; les femmes : « elle n'a pas de cœur ». Ce verdict diminue leur envie. Et Maïa « sans tempérament » et c( sans cœur » est-elle heureuse? J'en doute. Elle a d'abord semblé jouir beaucoup de son indépendance reconquise. Elle est revenue de son long voyage le cerveau plein d'idées nouvelles, l'âme vibrante de toutes les impressions reçues. On eût pu croire qu'elle avait découvert la source du bonheur. Peu à peu j'ai vu diminuer, puis tomber celte exultation. Quoi qu'on fasse, le divorce est une faillite et le monde n'aime pas les faillis. Si l'on dit à un homme d'une personne qu'il vient d'admirer : « elle est divorcée », sa physionomie reflète aussitôt une instinctive méfiance. Je l'ai remarqué au moins vingt fois. En France, dans la vieille aristocratie bien pensante, on acceptera plus facilement une femme infidèle qu'une femme divorcée. La première n'a forfait qu'à l'honneur, la seconde a forfait aux: lois de l'Eglise, ce qui est irrémissible. Dans certain cercle du Faubourg Saint-Germain, madame Maïa Lasserre n'est reçue que par égards pour sa mère, et en vertu du pouvoir financier de son père. Elle ne l'ignore pas; clic continue à y fréquenter par

pure bravado, et parce qu'elle Irouvo un malin plaisir à imposer le fait accompli. Elle n a pas perdu pied dans la sociélé mais elle vit un peu en marge maintenant. Mille petites choses doivent lui faire sentir la fausseté de sa position et elle commence à en souffrir, si je ne me trompe.

Pendant ces deux derniers hivers, ses visites chez moi sont devenues de plus en plus fréquentes. Elle s'est mise à m'appelcr Granny; ce petit nom a créé entre nous une familiarité maternelle etfdiale presque. Elle m'arrive de très honne heure l'après-midi, ou le soir tard, lorsqu'elle sait me trouver seule. Elle m'arrive dans ses jolis froufrous, les mains pleines de fleurs qu'elle dépose sur mes gribouillages, c'est sa fantaisie, puis elle se jette dans le fauteuil qui est à côté de ma table h écrire et souvent avec un « ouf » do satisfaction ou de délivrance. J'essuie ma plume et nous causons. Elle me raconte ses journées, ses visites de découverte dans les zones de la misère, elle me met au courant de ses sauvetages -«- nous discutons tous les sujets imaginables. Il y a chez elle un fonds de gaieté, de jeunesse qui la rend parfois très drôle et très amusante. Elle semble s'entraîner à faire abstraction d cile-mcme. Elle parle de l'amour, de la maternité comme si son ûge la mettait en dehors do ces phénomènes de la vie. Depuis assez longtemps, j'ai senti que, sous une influence quelconque, sa nature allait se transformant. Son regard est moins assuré, par moments il reflète quelque chose de douloureux. Des allés du nez, aux coins de la bouche il s'est formé, non pas une ride, mais plutôt ce que les peintres appellent une valeur, et cette valeur donne à son visage une jolie

gravité. Son contact journalier avec les malheureux crée en elle un pessimisme qu'elle entretient avec une sorte de perversité. Un jour de cet hiver, je me moquai de sa manière enfantine d'accuser Dieu d'injustice à propos de tout et de rien.

— Dieu ! répéta-t-elle, mais il nous menace tout le temps.

L'idée de l'Éternel Dieu, ce foyer de lumière, l'âme de l'Univers menaçant sa créature... l'infime Terrien... et cette jolie femme, qui était là debout les mains dans son manchon, me parut si bouffonne que je me mis à rire et elle ne tarda pas à en faire autant.

— Que voulez-vous! dit-elle en haussant les épaules, il faut bien s'en prendre à quelqu'un de tout ce qui vous arrive d'Jiorrible\

Que lui est-il donc arrivé « d'horrible ». L'amour Taurait-il surprise? C'est fort possible, car certains jours elle a l'air honteux, humilie et furieux d'une personne qui se verrait prise au piège. Elle a promis à sa mère de ne pas se remarier : elle tiendra sa promesse coûte que coûte, j'en suis sûre. Alors oui, ce serait vraiment « horrible ». Hier, pour la première fois, elle a fait allusion à son divorce, à sa vie gAchée et j'ai senti en elle un besoin de confidences. Elle se confessera un de ces jours, et je n'aurai rien perdu pour attendre. Aujourd'hui elle est capable de faire un bon examen de conscience, une des choses les plus difficiles qu'il y ait.

Ma curiosité et mon intérêt sont d'autant plus surexcités que, l'été dernier, j'ai fait la connaissance du baron de Couzan. J'ai passé huit jours en visite avec lui, non pas même chez, une amie, mais chez une de

mes lectrices avec laquelle j'étais entrée en correspondance et qui m'avait invitée d'une manière irrésistible. J'avais vu le jeune homme seulement deux fois depuis le jour de son mariage. La première poignée de main qu'il me donna, une poignée de main ferme et franche, lui gagna ma sympathie et nous devînmes amis tout de suite.

M. de Gouzan est un Savoisien d'une vieille souche qui n'est jamais devenue piémontaise et qui a su conserver les caractéristiques de sa race. Il a le corps robuste, bien découplé du montagnard, son intelligence ouverte, son entêtement et sa fierté. Par habitude atavique, il porte sa tête comme ceux qui ont toujours regardé vers les cimes. Ses cheveux châtains sont drus, sa moustache n'est pas soyeuse, ses narines aspirent largement, son menton et sa lèvre inférieure avancent un peu. Le coloris du riche sang savoisien etlepleinair ont donné à sa peau un ton de bronze rosé qu'un Anglais lui envierait. Et tout cet ensemble de force est adouci par la bonté qui se reflète dans ses yeux bruns , par la finesse de son sourire. J'ai cherché aussitôt à deviner d'où pouvait venir cette incompatibilité d'humeur que l'on m'avait donnée comme la cause du divorce et rien ne me l'a révélée. Je vois plutôt, entre les deux jeunes gens, le choc possible de deux volontés entières dressées l'une contre l'autre par une circonstance que j'ignore. Voilà mon impression. Pierre de Couzan ne saurait être, j'en conviens, l'idéal d'une jeune fille romanesque ou d'imagination morbide et ladite jeune fille ne serait pas le sien assurément. Il me semble incapable de dire des paroles vides ou sentimentales, mais il doit avoir la caresse éloquente.

BADEX 61

Il a ëtë élevé par une mcre veuve très dévote et par les Jésuites. Celte double influence a nuancé son intellect sans le spiritualiser. Il n'est pas croyant, mais ses ancêtres ont cru et on retrouve en lui des traces de leur foi. J'aime à rencontrer ces traces dans Tâmc moderne; elles en atténuent la crudité. Le baron de Couzan n'est ni grand penseur, ni philosopbe — je le soupçonne même d'avoir un joli mépris pour les livres, mais, au cours des promenades que nous avons faites ensemble, j'ai mi qu'il lisait bien le livre de la Nature et que son œil s'arrêtait au bon endroit. De plus, j'ai découvert qu'il possédait un véritable talent de dessinateur. En quelques traits de plume, il sait rendre la psycliologic d'une scène, l'expression caractéristique d'un individu. Dans tout cela, que d'éléments de bonheur !

M. de Couzan n'ignore pas mon intimité avec Maïa. Une seule fois il a fait allusion au passé. « Quand je me suis marié, m'a-til dit, je croyais connaître les femmes, je n'avais pas songé à ce que pouvait êlre ou ne pas être la jeune fille ; mon ignorance m'a coûté cher, mais je ne regrette rien. Après mon divorce, je suis allé à Liège achever mes études d'ingénieur électricien que j'avais abandonnées à la mort de mon frère aîné. Au bout de deux ans, j'ai passé mes examens avec succès. Je me suis enrôlé volontairement dans l'armée des ouvriers. J'ai vécu, peiné, mangé, dormi comme eux. Cela m'a donné une expérience inappréciable. Je suis entré ensuite comme associé dans la fabrique d'automobiles de D. et j'y ai trouvé un champ de travail qui me suffit entièrement. Sans l'aventure que vous savez, je me serais enlizé dans le bien-être, je

gv AU CŒUR DE LA VIE

serais devenu comme tous les oisifs «un animal gras », l'activitc me- maintient en forme moralement et physiquement. Je désire gue le divorce soit aussi profitable à madame Maïa Lasserre qu'à moi », a ajoute mon Savoisien, non sans malice et sans ironie. En dépit de la satisfaction qu'il exprime, j'ai senti chez lui comme une peine latente, une peine qui, par moments, l'absorbe, durcit son regard, lui fait tordre violemment sa moustache et qui m'a tout l'air de creuser les deux lignes verticales qui sont entre ses sourcils.

M. de Couzan et moi sommes restés liés. Il m'envoie souvent des fleurs. Il ne quitte jamais Paris sans venir me serrer la main. Il prend toujours le fauteuil de Maïa. Pendant ses visites je ne puis me défendre d'une certaine nervosité. J'ai la crainte et le désir de voir paraître ma petite amie, et tout le temps, je picto l'oreille afin de saisir le bruit de son arrivée. Le loyalisme m'empêche seul de combiner une rencontre entre ces époux divorcés, mais je donnerais beaucoup pour en être témoin. Le jeu de leurs physionomies m'en apprendrait plus long sur leurs sentiments respectifs que toutes leurs paroles... et j'ai besoin d'en savoir plus long... mes lecteurs aussi, je l'espère.

Baden.

J*ai vu, pour la première fois, les oreilles et la tête du Terrien mon frère. Il n'était que temps ! Un peu pins, je quittais ce monde sans en empoi'ter l'image vraie. Ce sera le cas de la majorité, je le sais, mais on aime toujours à faire partie des exceptions.

J'ai po.ss6 ia journée d'hier à Zuricli. Pendant le déjeuner dans le restaurant Baiicr au Lac, mes yeux tombèrent sur une paire d'oreilles plaies, rougeâtres qui s'écartaient à la base d'un crâne chauve, celui de mon voisin que je voyais de dos. Elles me causèrent un véritable choc, non pas que les oreilles eussent échappé à mon observation. Je les avais admirées lorsqu'elles étaient jolies, critiquées lorsqu'elles étaient laides et je n'avais pas été sans remarquer combien elles ajoutaient à l'expression de la physionomie. Toutefois ma pensée superficielle les avait considérées plutôt comme un ornement que comme un organe. Voilà qu'elles m'apparaissent comme deux récepteurs, placés à droite et à gauche de la tête, donnant à cette dernière l'aspect d'une boîte, oui, absolument... d'une boîte construite avec des os, recouverte de cuir chevelu... et pas toujours chevelu! fis-je navrée. Je faillis laisser échapper une exclamation : la boîte était ovoïde! La tète de l'homme a la forme de l'œuf — je ne l'avais jamais remarqué — de l'œuf qui contient un germe de vie future! Quel magnifique, quel consolant symbole!

Je reportai mon attention sur la salle. Il y avait là trois jolies femmes, des Anglo-Saxons, des Germains, des Latins, des Slaves. Tous se livraient naturellement au même exercice. Les mains fines et grosses, ornées et nues, niunies do fourchettes, piquaient des morceaux CL les portaient à co que nous appelons la bouche. Ce geste répété, automatique presque, donnait à tous ces êtres l'apparence de machines se chargeant elles-mêmes, et quand ces êtres avaient une serviette sous le menton et un cure-dents entre les lèvres, ils étaient grotesques. La bouche qui parle, qui chante, qui sourit, la bouche

g4 àu cœur de la vie

qui baise, qui communie, reçoit les aliments ! oh horreur! J'en aurais fait deux, pensai-je aussitôt. L'image de ces deux bouches dans une face me causa un accès d'hilarité. Chaque fois, du reste, qu'en iniaiiinalion i'ai voulu modifier une œuvre de la Nature ou une destinée, je l'ai rendue pire. Des machines, ces corps humains! et grossiers, et imparfaits! Dans une plongée naturaliste je vis toute notre infériorité et je frissonnai de dégoût. Par un rebondissement instantané de ma pensée j'entrevis aussi quelque chose de notre grandeur. Les yeux fixés sur le crâne de mon voisin, je me rendis compte que là se trouvait une masse de substance nerveuse, qui me donnerait un haut-le-cœur si je la voyais, mais qui était un accumulateur d'une puissance incroyable, un enregistreur d'une sensibilité impossible à imaginer, dont les cellules accomplissaient incessamment ces opérations que nous l'eproduisons aujourd'hui avec le kodak, le phonographe, le cinémalographe. Dans une vision rapide m'apparurent quelques-unes des merveilles créées par cet instrument divin et humain : les cités immenses, les belles cathédrales, les œuvres d'art, les travaux gigantesques. Je me dis que des paroles parties de ce transmetteur pouvaient faire le tour de la planète en trois heures et demie. Je me dis encore que les cellules vivantes de ce cerveau élaboraient^ tissaient l'âme humaine, émettaient sa substance radiante... et que cette âme d'atome faisait partie du plan de l'Univers. Du coup, l'homme fut glorilié à mes yeux.

Puis, je vis quelques traits bien modelés, des cheveux soyeux, des épidémies très fins et la bouche, la terrible bouche, avait des lèvres sinueuses, colorées, et dans cet

acte de l'alîmentalion, elle communiait avec la Nature. La Providence fait de son mieux pour atténuer, embellir, elle a du champ, grand Dieu!... N'importe, nous sommes son travail!

Le possesseur du crâne sur lequel je venais de faire une si curieuse méditation se leva et je le suivis des yeux comme si je ne pouvais le lâcher. A son insu, tout en mastiquant son repas, il avait créé derrière lui un bouillonnement de pensées, mis en actinté le cerveau d'une personne qu'il ne voyait pas! Est-ce assez merveilleux, cela?

Ma méditation m'avait bien préparée à la visite que je fis ensuite au musée historique de Zurich.

Là je vis, scientifiquement arrangées, les reliques qui nous révèlent l'évolution de notre planète, les instruments de pierre, de fer, les outils, les ustensiles façonnés par les mains primitives, puis l'œuvre des mains de plus en plus habiles, et toutes ces choses montraient le lent progrès de l'homme, toutes ces choses révélaient un plan tracé et inéluctablement suivi. L'image que j'avais emportée du déjeuner au restaurant B-Uicr au Lac se raviva soudainement en reeard des épaves du lointain passé. Je me dis que ce déjeuner n'était pas un repas du xx'' siècle, comme je l'avais cru, mais un repas du dix-millionième siècle peutêtre,.., puis le (( moi » toujours profane ajouta : ce et le Terrien a encore la serviette sous le menton ! »

En sortant du musée, j'ai parcouru les rues principales de la ville. Le soleil couchant les inondait de lumière chaude; elles étaient pleines d'une foule joyeuse, bien nourrie, gaiement vêtue. Zurich donne une impression de richesse, de richesse orgueilleuse.

Ses établissements financiers, ses maisons de commerce sont de véritables palais. Le Zuricois est essentiellement « glorieux », comme disent les paysans. A Baie, on devine qu'il y a de l'argent, ici on le voit. Sous le coup d'une réflexion, je m'arrêtai au beau milieu du trottoir. Je venais de songer que le principal agent de cette prospérité était un petit ver — le ver à soie! Oui, en vérité, il croyait, comme nous, filer pour lui-même et il filait pour la Vie. Il y avait un peu de sa substance dans tous ces édifices, dans toutes ces confortables habitations humaines. « Il concourt. »

De Zurich à Baden j'ai ruminé mes impressions... Pour moi, elles en valaient la peine. J'avais vu l'homme tout à fait objectivement, c'est-à-dire comme Terrien. Les oreilles et la tête ne seront, jamais plus à ma pensée ce qu'elles étaient. Et qu'étaient-elles?.., des mots... eh bien! aujourd'hui elles sont quelque chose.

L'humanité éprouvera sans doute un choc semblable à celui que j'ai ressenti. Le cycle de son rêve d'enfant a été vécu. Pendant ce rêve, elle a tout imaginé. Dieu, le ciel, son commencement, sa fin, elle s^est imaginée elle-même. La voici au seuil de son adolescence. Par les découvertes de la science, elle va prendre contact avec la Vérité. Le contact lui sera douloureux, je n en doute pas, mais dans la vérité elle trouvera sa vraie grandeur. En attendant, je crois qu'il est plus profitable de méditer sur un crâne vivant que sur une tête morte.

SAINT-GËRVAIS

Saint-Gervais.

C'est à Saint-Gervais que je devais faire ce que les Allemands appellent : « die nach Cur », littéralement « l'après-cure », et à laquelle ils attachent, non sans raison, une grande importance.

J'ai été curieusement poussée de ce côté-là. Je suis émerveillée du soin que la Providence met, non seulement à diriger, mais à préparer les mouvements des atomes que nous sommes.

A Baden, un jeune Suisse me fut présenté et nous causâmes quelque peu ensemble. Il m'offrit les Lettres et Voyages de M. César de Saussure, un très beau livre dont son père avait écrit l'Introduction. Ce livre me fit aussitôt songer à Horace Bénédict de Saussure, le géologue, et, par association, au Mont Blanc qu'il a découi^ert. Dans la bibliothèque de l'hôtel, je tombai sur un volume qui n'était ni plus ni moins que riiistûirc du roi des Alpes par Charles Durier. Je le lus avec un plaisir extrême et me voilà attirée par le Mont Blanc, prise du désir de le revoir de près. Me voilà regrettant mon agilité d'autrefois, grognant, pestant contre les rhumatismes et la vieillesse. La longueur du voyage, la foule des touristes qui rend tout difficile m'effrayaient, j'allais me décider pour Axenstein lors-

qu'une biciilieureuse lettre m'arriva, la lettre d une Amcricaine de ma connaissance qui venait d'achever mon dernier livre et m'en remerciait gentiment. C'était le second été qu'elle et son mari passaient à Saint- Gcrvais. Elle m'en parlait avec enthousiasme et m'engageait à venir les y rejoindre. Sur une carte postale représentant le village au pied d'un chaînon du Mont Blanc elle avait écrit : « Est-ce que le tableau ne vous tente pas? » Il me tenta si bien que, la semaine suivante, je me mettais en route pour aller le contempler.

De Genève au Fayet, je fus seule dans mon compartiment. Grâce à la lenteur du train tout put se refléter en moi, la plaine riante, les montagnes abruptes, les aspects sauvages et les jeux de la lumière du couchant. En traversant la vallée de Sallanches, je demeurai saisie, fascinée par la tragique beauté que lui faisaient l'ombre et la blancheur de l'Alpe lointaine. Aucune vie autour des maisons basses et brunes, pas une fleur, j)a3 un chant, pas une clochette. L'Arve grise et froide coulait au ras de la prairie très verte, elle n'avait pas l'air de se douter que le Rhône bleu l'attendait. Gomme je me demandais si la joie humaine pouvait jamais cclore là, un vol de corbeaux se détacha d'un massif de hauts rochers nus, et ce vol, rayant le ciel laiteux, compléta d'une touche de maître l'harmonie du tableau.

A la gare du Fayet, je trouvai M. B. qui m'emmena dans une bonne voiture aux roues caoutchoutées. La nuit était venue, une de ces nuits d'été qui gardent des rayons de jour. Pendant trois quarts d'heure, nous monta mes doucement, l'air devenait de plus en plus lé^'cr, de plus en plus parfumé. Les lumières du Fayet

SAINT-GERVAIS ^l

se rapetissaient, les étoiles grandissaient, j'avais la sensation que je montais vers quelque chose de très beau et de très bon. Et la sensation ne m'a pas trompée, làhaut j'ai trouvé de la beauté, de l'amitié, de la musique. De la beauté? Oui, le soleil, le ciel, les montagnes m'en ont donné du matin au soir. De l'amitié? Oui, monsieur et madame B., qui n'étaient que de simples connaissances, sont très vite devenus des amis. Ils m'ont comblée de prévenances et de gentillesses; ils ont continué à tout caoutchouter pour moi. Nous prenons nos repas à la même table, nous nous promenons ensemble, nous jouons au bridge, et la plus charmante intimité s'est établie entre nous. De la musique?,., oui, j'ai eu cela encore. Cette mention, faite par moi, provoque mon humour. Toute ma vie je l'ai ouvertement détestée, le seul plaisir qu'elle me donnait était quand elle cessait. J'avais très peu d'oreille, pour Técouter je devais fermer les yeux bien fort, yeux ouverts je ne l'entendais pas plus qu'une sourde. Le piano a été le supplice de mon enfance et de ma petite jeunesse, les pianistes mes bêtes noires, même Rubinstein et Liszt. Voilà qu'en ces dernières années, depuis que j'écris, j'ai senti le besoin des sons, j'ai deviné qu'ils étaient la langue psychique par excellence. J'ai compris que tout un monde de sensations, de jouissances subtiles m'était dnmeuré fermé.

Ce printemps, comme j'étais à ma table de travail, une série de gammes m'arriva de l'étage^^supérieur. J'écoutai un moment la plume en l'air..., puis, la rejetant : « Idiote! » m'écriai-je. C'était moi que j'apostrophais ainsi et non sans justice. Pour la première fois, je venais de comprendre la gamtne, de com-

prendre qu elle était un des chefs-d'œuvre de la mathématique divine, une des hases de la Création tout entière. Je l'écoutai charmée, fascinée. Des mains de maître seules pouvaient en détailler ainsi l'admirable progression. De fait, j'appris que mon voisin était G., le grand pianiste slave. Pendant un mois, sans s'en douter, il développa mon entendement musical. Que jouait-il? J'étais trop ignorante pour le savoir et peu m'importait. C'était quelque chose d'humain et j'y répondais. Chaque matin, il répétait une étude dont les ondes allaient semant dans ma chambre comme des parcelles brillantes. Je fus désolée le jour oii le silence se fit au-dessus de ma tête.

Le lendemain de mon arrivée à Saint-Gervais, je déjeunais les fenêtres ouvertes. Tout à coup, avec l'air pur du matin et les rayons du soleil levant, m'arrivèrent les notes joyeuses de la fameuse étude que je croyais ne plus jamais entendre. Rien ne saurait rendre ma surprise et mon plaisir. Ma chambre se trouvait dans l'annexe de l'hôtel, en face de l'appartement de M. B. C'était lui qui me saluait ainsi. J'avais entendu parler de son talent de pianiste, je n'avais pas imaginé qu'il fut aussi merveilleux. Dans son jeu, on ne sent ni l'art, ni la technique, ni l'instrument. Son piano — un piano venu de Genève en automobile, s'il vous plaît ! — est toujours ouvert et semble le continuer, l'attirer irrésistiblement. A chaque instant, selon que l'inspiration lui chante, il s'assied devant le clavier et sous ses fines mains d'artiste naissent des ondes et des ondes d'harmonie qui portent des sentiments et des paroles. Chaque matin il me donne le bonjour avec mon étude de prédilection. J'ai appris qu'elle était de Kulak et

SAIXT-GERVAIS 73

s'appelait De jleur en fleiu\ Ce sera grâce à M. B. que quelques rayons de l'âme de Bcelhoven et de Chopin seront arrivés à moi. Mon oreille s'est-elle améliorée? Non, j'entends la musique avec mon cerveau, je crois.

Est-ce la beauté, l'amitié, la musique, l'air qui ont agi sur mon organisme? Je ne sais, mais je marche et je grimpe même... je n'en crois pas mes jambes. A un certain âge, quand les membres et l'esprit deviennent paresseux, il faudrait se procurer des entraîneurs doués d'un bon magnétisme. A leur insu, monsieur et madame B. ont été les miens; dès le premier jour, je les ai suivis sans fatigue,

Saint-Gervais est adorable. Il a des collines vertes, des arbres fruitiers, des sommets couverts de sapins ou de neige et le ciel d'Italie ; il a des montagnes que la lumière habille de gris, de brun fauve, d'azur, qu'elle rend parfois vaporeuses, duftig, comme disent les Allemands. L'air et l'atmosphère y sont d'une pureté presque visible. Des architectes ou des maçons italiens sont en train de l'enlaidir en plantant dans son décor alpestre des villas de banlieue. Sur le Prarion s'élève un seul chalet suisse en bois de pin. Avec ses larges fenêtres, ses vérandas ouvertes, il semble tout yeux y et c'est ainsi qu'il faut être dans ce coin de beauté. La place de Saint-Gervais est charmante avec son église entourée d'un cimetière, sa vieille fontaine, ses maisons caduques. Les automobiles, hélas! viennent maintenant s'y ranger par douzaines. On voit dans ce pays un exemple de la parcimonie qui étonne les étrangers. L'électricité ne coûte presque rien; on pourrait, sans se ruiner, en avoir des flots, eh bien! partout, les

ami^oulcs sont de vrais lumignons. Sur les routes, rclîet est comique.

La personnalité de Saint-Gervais, si je puis dire, est le dôme du Miage, un des fils du Mont Blanc. Il possède le magnétisme des grandes forces. C'est vers lui que se tournent toujours les regards. On l'interroge, on s'y attache curieusement, on se réjouit de le voir bien éclairé, on a du chagrin quand la lumière le quitte. Mes amis connaissaient un endroit d'où il était particulièrement beau au coucher du soleil. Ils ont vouki m'y conduire. Au moment de partir, M. B. me présenta, de l'air le plus innocent du monde, une jolie canne ferrée. Une canne d'alpiniste, à moi ! Je rougis de plaisir... aucun compliment n'aurait pu m'être plus agréable. 0 sainte Vanité ! Intérieurement je craignais bien un peu que la promenade ne fût trop accidentée. Une voilure, du reste, nous conduisit en haut de la montée. Là nous mîmes pied à terre. Après trois quarts d'heure de descente par des chemins tout feutrés d'aiguilles de sapins et glissants à justifier l'emploi d'une canne ferrée, nous arrivâmes en face du Mont Blanc de Saint-Gervais. Des nuages légers cachaient le sommet; mes compagnons, qui s'étaient fait les impresarii du spectacle, m'assurèrent avec un bel aplomb américain qu'ils se dissiperaient. De fait, un petit vent du soir se leva, dégagea la cime et la livra toute blanche aux feux du couchant. Ils la louchèrent timidcmont d'abord, et l'embrasèrent peu à peu, la couvrirent d'or et de flammes à croire qu'ils allaient en fondre la neige. L'embrasement arriva à son maximum d'intensité et nous fûmes assez heureux pour le saisir, puis, imperceptiblement, commença la dégradation de

la lumière; elle fut admirable. A droite, certaines parties dénudées du rocher, séparées par un ravin, prirent la forme fantastique de deux animaux antédiluviens dont le dos était tourné vers nous. L'or et la flamme s'éteignirent, le vert et le bleu leur succédèrent et ce vert et ce bleu sur la surface blanche furent d'un effet tragique et saisissant. Le vert et le bleu disparurent à leur tour et il y eut là, pendant quelques secondes, une désolation inGnie. La Nature venait de nous donner une de ses plus belles, de ses plus rares symphonies, une symphonie où elle avait mis de la passion, de l'abandon, du désespoir, de la mort... une foule de choses que les sons seuls pourraient rendre. Nous nous levâmes religieusement impressionnés et nous continuâmes notre route en silence. L'air était embaumé par le foin coupé et le thym que nos pieds foulaient. Les clochettes des vaches jetaient de jolies notes dans l'atmosphère tranquille. A un certain endroit nous nous retournâmes, le dômo du Miage avait recouvert sa blancheur et sa sérénité.

Quelles sont les forces qui créent et dirigent cette symphonie des matins et des soirs? Quelle place occupent-elles dans la hiérarchie divine? Je ne saurais le concevoir, mais je sens qu'elles sont vivantes. Pour qui cette splendeur que si peu de Terriens voient? Pour le concert de beauté de l'univers, sans doute, ce concert que l'homme entendra quoique jour peut-être.

Saint-Gervais.

Nous n'avons pas voulu quitter la Savoie sans aller présenter nos hommages au Mont Blanc. Hier, nous

7fi AT COEUR DE LA VTE

avons fait le pèlerinage. Il a jeté en moi des impressions qui ne s'effaceront pas de si tôt, j'espère. Jeune, je l'avais regardé et admiré; vieille, je l'ai senti. Il y a des moments où je trouve que la vieillesse a du bon.

Le temps et l'atmosphère semblaient préparés pour nous donner le maximum de beauté. Au Fayet nous prîmes le petit chemin de fer duP.-L.-M. L'électricité, la force si glorieusement captée, nous porta aux pieds du Géant. Nous montâmes lentement comme on monterait vers un dieu, et la tête du dieu était tout irisée de lumière; les crevasses, les rochers nus et laids de sa hase disparaissaient sous une brume dorée. Au-dessus des profondeurs bleuâtres, des gorges et de la vallée, les fds chargés de l'invisible pensée humaine étincelaient sous le soleil. A droite, dans les lacets de l'ancienne route, des théories d'automobiles montaient en même temps. Notre admiration n'eut bientôt plus de paroles, nos yeux se remplirent de larmes, les miennes coulèrent sans que je songeasse à les retenir ou à les essuver. Nous continuâmes jusqu'au bout de la ligne pour revenir ensuite sur Chamonix. Nous vîmes les aiguilles bizarres, les glaciers mouvants, les beaux séracs glauques... et le Mont Blanc! Il est bien le roi de la chaîne! non pas tant par sa hauteur, qu'on apprécie difficilement, mais par ses lignes larges et puissantes. Elles lui font une sorte de majesté. Il a l'air d'un ancêtre. Il est quelqu'un et on l'aime. Quand nous le vîmes de Chamonix, nous fumes terriblement désappointés. Là on ne sent que l'oppression de sa masse.

La statue que Chamonix reconnaissant a élevée à Ilorace-Rénédict de Saussure, le naturaliste qui a

découvert le Mont Blanc, m'a causé un vif plaisir. Sur un bloc de granit, deux figures : un guide, un enfant du pays, le bras et le doigt vers le géant le montre à M. de Saussure. Son attitude révèle une curiosité ardente et naïve; il a la tête couverte... il ne sait pas... Le géologue regarde, sa face est illuminée par l'admiration... tout son être exprime la surprise et un respect mêlé d'effroi! Sa tête est découverte... il sait. Ce groupe bien vivant est d'une belle psychologie, et d'une facture harmonieuse.

Pendant des siècles et des siècles, il y a eu au centre de l'Europe, en pleine zone tempérée, un Mont Blanc dont le sommet étincelait au soleil du matin et du soir, une mer de glace, et personne ne les voyait. Des milliers de gens avant Horace-Bénédict de Saussure avaient touché le rocher, le premier il le sentit et, comme le dit Charles Dijrier : « il éprouva un saisissement indescriptible au contact de l'ossature du globe » . Ce fut là un de ces court-circuits que nous connaissons maintenant, à sa lueur, le naturaliste i'it le Mont Blanc.

On pourrait croire que mentalement l'homme est né aveugle. Les écailles ne sont tombées de ses yeux qu'une à une, à de longs intervalles d'abord, puis à des intervalles de plus en plus rapprochés. ^lalgré cela, après tant d'âges révolus, sa cécité est presque complète encore.

Au xv!!** siècle de notre ère seulement... et à quel siècle de la création? Le Terrien a çit la montagne, la montagne émerç^ée de la plaine liquide avant son apparition, une des beautés de sa planète; la montagne dont la nature a modelé les sommets, creusé les flancs et

78 AU CœUR DE LA VIE

lait des réservoirs pour entretenir et alimenter la vîe. Une autre écaille était tombée! Et depuis, elle l'a attiré irrésistiblement. Dans un de ces efforts qui le grandissent toujours, il a tendu ses jarrets, lutté contre les forces de l'abîme, contre les éléments, il a péri quelquefois mais non sans avoir taillé les marches où d'autres devaient mettre leurs pas. Il a commencé sa conquête avec ses pauvres pieds et un bâton, il l'achève au moyen de la vapeur et de l'électricité! bientôt, en aérostat, il planera comme l'aigle au-dessus des cimes. Pour ne pas reconnaître là dedans le génie divin, il faut y mettre de la mauvaise volonté.

La montagne est une des plus belles conquêtes de riîomme, elle le renouvelle, le purifie, le guérit. Il avait besoin de ses forces vierges, de son oxygène, de sa neige, oh! comme il en avait besoin! Mère Nature la lui a donnée à l'heure voulue, et cette heure, elle seule la connaissait.

Avec une excellente lunette j'ai pu suivre pendant quelques moments une ascension au Mont Blanc. Sur la surface blanche, les quatre personnes qui la composaient avaient l'air de pingouins. Fascinée, je les accompagnais des yeux, de la pensée, du cœur, au point de sentir leur effort et leur danger. Une corde les liait les uns aux autres. Je remarquai qu'ils plantaient leurs bâtons de manière à former un angle droit, cela leur donnait un équilibre rassurant. Pourquoi risquaient-ils leur vie ceux-là? Une force logée dans la fameuse boîte ovoïde les poussait en avant, les obligeait à enjam^ber les crevasses béantes, à longer les précipices. Était-ce la vanité? l'ambition? l'amour de la science? l'attraction de l'inconnu? Je ne la voyais pas cette force, mais

je me rendais compte qu'elle dirigeait ces corps humains. Menés par des invisibles!... oui, tous tant que nous sommes! C'est effarant et consolant.

En redescendant au Fayet, j'ai admiré la construction du chemin de fer électrique, Elle m'a donné une impression de solidité, d'équilibre, de netteté surtout qui témoignait d'immenses progrès. Combien d'écaillcs ont du tomber des yeux du Terrien pour qu'il ait pu produire une œuvre semblable? Et ces écailles ne sont jamais tombées sans douleur!

Michelet a dit quelque part : « Le xvii*^ siècle a vu Versailles — pauvre xv!!*" siècle ! — le xviii^ a vu la Terre ». J'ajoute : le xix*^ a vu l'humanité. Quel siècle verra la vie? Quel siècle verra Dieu? Je me le demande.

Lausanne.

La fin des ôtres el des choses arrive toujours, je le crois, par de savantes dégradations qui, à notre iui^ii, nous y préparent. La fin de la saison de Saint-Gervais était venue. On parlait, on partait... chaque jour un peu plus de silence tombait sur la jolie place de l'Église, sur les routes, sur le Prarion même, et ce silence nous affectait. Ah! il tient de la place dans la nature l'homme, malgré ses proportions d'insecte, sa laideur et sa petitesse! Son âme radiante fait de l'invisible, mais cet invisible crée, peuple, réchauflc. Nous nous étions imaginés que nous aimerions à planter notre tente au pied de ces belles Alpes, que nous aurions beaucoup de peine à nous en éloigner et puis voilà que, peu à peu, nos regards ont été ramenés vers, la plaine. L'admiration, la tendresse qu'elles avaient fait naître en nous étaient vécitcs, rien n'aurait pu les ranimer. Il en est ainsi de certaines amours, de la passion, de l'enthousiasme, de tous les sentiments qui sont les fleurs de la Yie, les sentiments qui en sont les friiila^ telle l'amitié, peuvent seuls durer jusqu'au bout. A notre tour donc nous sommes partis et sans éprouver ce gros chagrin que nous avions sentimentalement escompté. C'est môme avec quelque plaisir

<5't AU COKUR r,E LA VTR

que nous avons rotroiivé à l'hôtel Beau-Rivage de Genève le luxe des grandes auberges et les têtes des grandes auberges. Pendant le dîner, j'ai senti ma duali(é d'une manière curieuse. « L'autre » souffrait presque de ce tableau de restaurant avec ses personnages en uniformes du soir, ses femmes parées, ses flots de lumière électrique. Tout cela lui semblait horriblement vulgaire et quincaille\ il retournait làhaut où l'air était pur, les étoiles si grandes, si amicales, oij le dôme du Miage jetait sa blancheur dans la nuit. Quant à « moi », la nébuleuse, je jouissais franchement de ce repas bien apprêté, bien servi, j'étais contente de revoir des Américaines élégantes, d'entendre un peu de babillage mondain... et « l'autre » et le « moi » cependant ne semblaient faire qu'un 1

Nous passâmes quatre jours seulement à Genève. Mes amis me déposèrent à Lausanne et ils continuèrent... pour la Grèce... pour la Grèce, par l'Engadine et l'Italie.

Lausanne.

J'avais fait le projet de prendre mes quartiers d'automne à Ouchy, où je n'avais pas séjourné depuis plusieurs années. Je n'y ai pas trouvé une seule chambre et je me suis installée à Lausanne un peu à contrecœur. Je ne l'avais jamais visitée qu'entre deux trains ou deux funiculaires, — c'est la manière d'être injuste envers une ville, — ses rues montantes qui n'étaient pas encore égayées par les petits trams, sa cathédrale nue, m'avaient laissé l'impression d'un ensemble dur

et sec. Je lui fais amende honorable. Je passe la fin de ma vie à faire des amendes honorables et j'en suis heureuse. Ce n'est pas une mince satisfaction de sentir que si l'âge a diminué l'acuité de la vision physique, il a augmenté l'acuité de la vision mentale. On pourrait peut-être toujours obtenir cela en entretenant l'activité de sa pensée. La Providence m'a contrainte à cet exercice par des moyens qui n'étaient pas de mon goût, j'ai regimbé plus d'une fois, le résultat est une récompense et une compensation.

Et d'abord, aujourd'hui, toutes les cités des Terriens me semblent intéressantes, merveilleuses même. Je ne vois plus seulement leurs alvéoles, ces cubes de pierre percés d'ouvertures que nous nommons des maisons, des palais, des monuments; ces édifices surmontés de dômes, de clochers que nous appelons des églises et des temples, mais je vois surtout l'œuvre immatérielle qui en est sortie et qui en sort. Elles m'apparaissent comme des foyers de vie alimentes, renouvelés par les forces divines et humaines. Il me semble que chacune a une destinée qui deviendra une synthèse, que chacune a une âme, une physionomie. Je me rends compte qu'à cette synthèse, à cette âme, à cette physionomie les générations disparues travaillent encore. Je puis reconnaître leurs traces, sentir leur présence; j'y trouve la preuve de la survivance de l'homme. Au point où j'en suis, cette preuve est plutôt agréable.

La situation seule de Lausanne fait deviner qu'elle a eu un passé intéressant et que parmi les villes elle est ijuelquun. Sur trois ooUines aux flancs de deux ravins, s'étagent des aggloméra lions de maisons, un ancien château fort avec des tours et des mâchicoulis, une

calhodralc doininalricc, des édifices, des églises..., des bouquets de verdure, des terrasses fleuries, les arches d'un pont. De loin tout cela semble s'accrocher, se tenir, s'enserrer sans solution do continuité, à croire que les habitants sont ailés, qu'ils entrent et qu'ils sortent par les fenêtres. Tout cela s'étale, dévale en plein soleil des hauteurs d'une forêt très verte au bord d'un lac très bleu.

Et cette cité pittoresque a été successivement l'antique Lausonium, une petite ville celte gouvernée par les Druides, une ville chrétienne, impériale et épiscopale gouvernée par des évêques, une ville conquise et réformée gouvernée par des baillis bernois, elle a été sous le joug de la Maison de Savoie, puis sous la protection de la France. Aujourd'hui, elle est le chef-lieu du canton de Yaud, une ville démocratique, administrée par un syndic et des conseillers municipaux. Elle est une ville libre, prospère et heureuse. Entre son point de départ et son point d'arrivée, que de siècles!... quelle jolie épopée! Et cette épopée, qui fut une lutte acharnée pour la liberté, s'est déroulée sur ses trois collines : sur sa colline de Bourg, où s'était cantonnée l'aristocratie; sur sa colline de la Cité — que j'appellerai la colline sacrée, — où s'élève sa cathédrale, où la religion a eu son foyer; puis dans le quartier de la Palud — la Cité encore, — où évoluaient le commerce et le peuple. Ces groupements n'existent plus, mais leur esprit subsiste et ils aident à la compréhension du passé.

Lausanne une ville impériale et épiscopale! J'ai quelque peine à le concevoir. Et ses évêques ont été de très grands seigneurs. Ils étaient comtes de Yaud, princes de l'Empire; ils ont frappé monnaie. « Ils

faisaient profession », paraît-il, « de tenir la souveraineté du pays de Yaud de la Vierge elle-même dont ils se disaient les administrateurs », cela est écrit en latin dans l'acte où les Lausannois réunis reconnaissaient ses droits.

Le 16^ évcque fonda la cathédrale; le château fortifié de Saint-Maire fut bâti pour servir de résidence cpiscopale. Lausanne eut alors un tout-puissant chapitre de chanoines — les conseillers municipaux de l'époque, — puis des couvents, des monastères, tous les grands accessoires du culte catholique. Elle fut même un centre de pèlerinages. En dépit de cela, ou peut-être à cause de cela, ses mœurs devinrent déplorables. Les enlèvements, les rivalités, les batailles désolèrent le pays. La Vierge, mécontente sans doute de ses administrateurs, délivra le comté de Vaud — son don — aux mains des Bernois hérétiques. Ce fut là le pire châtiment. Les insignes épiscopales disparurent à jamais du château de Saint-Maire... une époque avait été vécue; le bataillon catholique avait donné, le bataillon calviniste le remplaça. Sous les voûtes mêmes de la Cathédrale, édifiée par la foi catholique, eut lieu la controverse célèbre — la dispute de Lausanne — qui dura sept jours, et la foi catholique en sortit vaincue. L'ironie des dieux s'exerce sur les religions aussi bien que sur la politique. La Réforme, définitivement établie, fut, comme partout ailleurs, une réaction contre la dissolution de l'époque et contre l'asservissement trop étroit de la raison humaine. Les Bernois bâtirent, sur la colline de la « Cité », une académie qui eu devint le foyer, où des hommes de pensée haute et libre la prêchèrent avec ardeur.

gg AU CŒUR DE LA VIE

Les esprits affranchis du dogme se tournèrent alors vers l'étude, vers les recherches scientifiques; les mœurs devinrent plus austères. La domination bernoise fut dure aux Vaudois. Leur tempérament lymphatique s'accordait mal avec le tempérament sanguin de leurs seigneurs et maîtres ; leur gaieté naturelle, leur esprit gouailleur étouffaient sous la compression puritaine qu'ils subissaient. La France vint alors comme un beau rayon de soleil dissiper un peu le brouillard gris qui enveloppait déjà la ville aux trois collines. La révocation de l'Edit de Nantes, plus tard la Révolution y amenèrent des essaims de Français qui y apportèrent des forces nouvelles, profitables au commerce et à l'industrie, puis l'esprit philosophique, l'art de bien dire et des manières élégantes. Lausanne devint un centre intellectuel; son quartier de Bourg, un faubourg Saint-Germain lettré et mondain. Elle eut des salons où causèrent Voltaire, le chevalier de Boufflers, Benjamin Constant, madame de Staël, madame de Montolieu, madame de Charrière et tant d'autres. Ces esprits brillants, à la fois profonds et frivoles, créèrent sans le vouloir, sans s'en douter, un courant qui combattit l'influence bernoise et prépara l'émancipation du pays... Ce courant de pensée française se sent encore.

Lausanne, deux fois émancipée, a continué sans interruption, sans défaillance, son ascension intellectuelle et scientifique. Pour la majorité des gens, elle est une ville où il y a des spécialistes pour tous les maux, des chirurgiens qui opèrent à des prix doux, des pensions à bon marché, des hôtels en quantité, des institutions déjeunes gens et des pensionnats déjeunes

filles. Il y a cela puis autre chose encore. A ses premiers âges, elle a eu des saints guérisseurs, ensuite des/ dynasties de médecins et de chirurgiens auxquels on a demandé et on demande encore des miracles. De toutes les parties du monde on y vient se faire soigner, opérer et raccommoder. Nulle part les cliniques ne sont aussi nombreuses, nulle part le bistouri n'est aussi actif. Elle a un splendide outillage intellectuel et scientifique, des écoles pour tous les arts, pour toutes les industries, des collèges de premier ordre, une université dont on vient chercher de loin l'enseignement, des journaux qui tiennent une bonne place dans la presse, des institutions de philanthropie qui suffiraient à l'honorer, un bel hôpital cantonal. Elle a un théâtre et un public pour les meilleurs artistes, an orchestre pour interpréter les œuvres des maîtres. Elle trouve de l'argent pour élever des statues à ses grands hommes. Son musée national a de bons et beaux tableaux, elle est en train de se construire un conservatoire de musique.

Je ne connais pas en FrAn^-o. — ou ailleurs, du reste, une ville de soixante mille âmes et même de deux cent mille capable d'un tel effort. Elle ne le donne pas sans grogner un peu, sans « marronner », selon l'expression populaire, mais elle le donne.

Lausanne, il faut le dire, est singulièrement favorisée par la Nature. Sa situation est unique, son altitude idéale. Des montagnes et du lac lui viennent des ondes et des ondes de beauté et de force. Son air est vif et léger, sa lumière est douce, exhilarante, ses rues sont pleines de jeunesse, son atmosphère morale et [)hysiquc est aussi pure que possible.... tout cela contribue à faire

d'elle une gucrisseiiso et une cdiicalricc... ; guérisseuse et ctlucatnco! c'était sa mission peut-être.

La synthèse qu'elle a vécue.., et qu'elle continue m'apparaît nettement. Sous les beaux hêtres de sa foret, je vois l'autel druidique. Plus bas, sur sa colline sacrée, i'ex-Notre-Dame — l'autel catholique, — l'Académie bernoise — une chaire — puis le palais de Runime, l'Université moderne, un foyer d'enseignement. Il y a donc là le druidismc avec sa philosophie intuitive, le catholicisme avec sa haute idéalité, le calvinisme avec sa froide raison — puis la science avec son positivisme — la science qui élabore le culte nouveau, qui ramènera peut-être l'homme sous les grands chênes non pas pour adorer le dieu Belin mais le Dieu vivant.

Et, à rnes yeux, une semblable synthèse fait de Lausanne une très grande petite ville.

Lausanne,

Cette fois-ci, ce n'est pas une auto qui m'a amené madame Lasserre, mais le bateau d'Evian. Je suis allée l'attendre au débarcadère et c'est avec un vif plaisir que j'ai reconnu sa silhouette élégante au milieu de la masse plutôt laide des voyageurs. Elle tenait un bouquet dans son bras gauche, un vrai bouquet de campagne.

— Oh ! Granny ! pourquoi avez-vous pris la peine de descendre à Ouchy, dit-elle en me serrant la main, j'aurais eu bientôt fait de monter à Lausanne.

— Oui, mais comme vous devez reprendre l'autre bateau, je n'ai pas voulu que vous passiez la moitié do

votre visite dans le tram. Nous irons déjeuner à l'hôtel du Château ; nous nous ferons servir sur la terrasse. Par ce beau temps ce sera délicieux.

— Va pour le Château, la terrasse, tout ce que vous voudrez, je vous appartiens.

— Pour moi ces fleurs? demandai-je.

— Naturellement. Je les ai cueillies dans le jardin du presbytère avec la permission de monsieur le curé. Les fleurs campagnardes doivent être une rareté pour vous et je sais que vous les aimez.

— Beaucoup, dis-je en plongeant mon visage dans la belle touffe de lavande, de romarin, de réséda et de géranium. Comme c'est frais et sain!

Je dirigeai les pas de ma visiteuse vers le quai. Le lac était dans un de ses jours de beauté irréelle. Sous sa surface calme on percevait des vibrations profondes qui trahissaient le passage de quelque bateau à vapeur... bateau, invisible, déjà à l'ancre peut-être et bien loin de là. Captivées par cette beauté, nous marchâmes eu silence pendant assez longtemps. Maïa échappa la première à l'enchantement et, se tournant vers moi :

— Etes-vous confortable dans votre hôtel, Granny? me demanda-t-elle avec cette jolie compassion afi'ectueuse que lui inspire ma manière de vivre.

— Très confortable, répondis-jo avec un sourire. Il est tout battant neuf, mon hôtel, à peine achevé et admirablement situé. Ses chambres sont très belles, meublées dans le style anglais; rien n'a été oublié, ni la table à écrire, ni l'étagère pour les livres. Il a beaucoup d'air, de lumière, de larges corridors. Je le trouve sympathique, un peu parce qu'il est plein de jeunesse. Noua n'avons heureusement ni Coniùistes ni BourgeUistes»

Maïa s'arrèla et, ouvrant tout grands ses beaux yeux :

— Des Combistes, des Bourgettistes? Qu'est-ce que cela? des sectes?

— Non, non, fis-je très amusée. On appelle ainsi à Lausanne les clients du D' Combe et du D'' Bourget, deux spécialistes pour les maladies de l'estomac. Tous deux les mettent au régime des macaronis et du riz, mais l'un les fait allonger sur le côté pile, l'autre sur le côté face.

— Granny, Granny! exclama madame Lasserre en riant de tout son cœur.

— Ils inspirent à leurs patients — et ceci est à leur honneur, une foi de disciple, qui touche au fanatisme, et ils en obtiennent une obéissance absolue. Tenez, ce beau quai, qui a 800 mètres de long, sert de mesure au D"" Combe pour l'exercice hygiénique de ses malades. 11 leur ordonne de l'arpenter, de le marcher, comme je voudrais pouvoir dire, une fois... dix fois selon qu'il le juge nécessaire. Voici quelques échantillons de ses péripatéticiennes.

Des femmes au teint gris ou jaune, aux yeux mornes nous croisèrent. 11 y en avait de trop grasses, il y en avait de trop maigres, aucune n'était en forme.

— Ah! les pauvres personnes! s'écria Maïa. A coup sûr, elles ne voient ni ce lac ni ces montagnes.

— Non, mais le lac et les montagnes agissent probablement sur elles, c'est l'essentieL

— Optimiste toujours.

— Et puis observez de quel pas délibéré et fier elles accomplissent la prescription du maître. Elles ont l'air de nous dire : « Vous voyez... je suis une malade du D^ Combe!!! »

— Oh ! êtes-vous sûre ?

— Parfaitement. J'ai déjeuné clans un hôtel où il y a des Combistes, et dans un autre où il y a des Bourgettistes. A leurs tables respectives, ils mangeaient leurs plats de régime avec une mine solennelle, respectueuse comme s'ils accomplissaient un rite..., puis, la fonction terminée, ils s'en allait lentement, non sans quêter, par des regards furtifs, notre admiration et notre sympathie. On devinait qu'ils se considéraient comme des créatures privilégiées.

— Granny... ceci est de l'imagination et de la calomnie, je vous y prends !

— De l'imagination! de la calomnie! IS'on, ma petite amie, je ne le crois pas. La vanité se fourre partout... Elle est du reste souvent une consolation. Il parait que ces Combistes et ces Bourgettistes ne parlent que de leurs maux.

— Voilà ce qui devrait leur être défendu!

— Assurément. Quoi qu'il en soit, ils accrochent leurs connaissances dans tous les coins et leur donnent les détails les plus naturalistes, les plus répugnants avec une sorte de complaisance et d'orgueil.

— C'est inoui!

— Inoui en effet. Il y a de la volupté dans la maladie, il n'y en a pas dans la santé. La nature humaine a toujours des surprises pour moi. Je suis stupéfaite de voir combien est mince la couche de notre éducation de civilisés. En toutcas,jemeféliciled'avoirété amenée dans un milieu jeune; il est un peu bruyant, mais gai et sain.

En disant cela, je fis un demi-tour et nous revînmes sur nos pas. La masse du château d'Ouchy arrêta le regard de ma compagne.

— Cette tour carrée est adorable!

94 AU CœUR DE LA VIE

— Oui, c'était tout ce qui restait de l'ancien château épiscopal. Un riche bourgeois a eu la fantaisie de le reconstruire sur les plans primitifs. Puis on lui a fait, paraît-il, tant de tracasseries, on l'a si bien exaspéré avec l'impôt sur le revenu et autres qu'il l'a vendu, et il a été transformé en hôtel.

Et sur la terrasse du simili-château épiscopal, nous choisîmes une table un peu à l'écart, à l'ombre d'un ^-^rand arbre. J'étalai mes fleurs campagnardes sur la nappe blanche en manière de décoration et on nous servit à déjeuner. Maïa m'interrogea sur mon séjour à Saint-Gervais, elle me raconta ensuite, de la manière graphique qui lui est particulière, des épisodes de son voyage avec les d'Auranne. Je lui demandai si elle s'amusait à Yalcombe

— Non, pas précisément, mais je m'y plais beaucoup. J'aime la Savoie, elle est saine, à la fois âpre et douce. Je l'associe toujours avec le parfum du cyclamen. Et puis mes hôtes sont charmants, d'un loya- Hsme à toute épreuve; on se sent protégée sous leur toit. Louise, du reste, est une amie d'enfance; elle s'est mariée un an avant moi. L'idée d'habiter le même pays qu'elle avait bien été pour quelque chose dans mon choix, ajouta la jeune femme avec un de ses petits rires moqueurs.

— Les de Brie voient-ils encore monsieur de Couzan?

— Oui, mais cela ne me gêne pas, d'autant moins qu'ils ont beaucoup de tact. Ils l'invitent toujours pour l'ouverture de la chasse. J'ai même découvert qu'il avait occupe ma chambre dernièrement,

— Comment? racontez-moi ça.

— Ah! voilà le romancier qui se réveille! dit la

jViine femme d'un air de Uiquincrîe. L'încîdent est mince et cocasse. Hier matin, j'ouvre le tiroir de la grosse commode ventrue où se trouvent mes mouchoirs, j'en prends un au hasard. En le glissant dans l'ouverture de ma blouse, il me paraît bien grand. . . étranger, je le retire, je le déplie et qu'est-ce que je vois!... dans un des coins, un tortil de baron et au-dessous P. C..., les initiales de monsieur de Couzan. Imaginez, si vous le pouvez, la tète d'une femme, bien et dûment divorcée depuis quatre ans, qui trouve la lingerie de son mari parmi la sienne.

— Je l'imagine, oh ! je l'imagine, fis-je en riant, je n'ai qu'un regret, c'est d'avoir manqué cet effet.

— Je devais avoir l'effarement bête que donne un bon tour de prestidigitation. J'appelle ma femme de chambre qui était dans le cabinet de toilette et tenant l'objet entre le pouce et l'index je lui demande : c( A qui ce mouchoir? » Elle s'approche lentement, le prend, examine l'ourlet, le coin brodé, puis, du ton le plus naturel : « On dirait qu'il est à monsieur le baron. »

— Et comment un mouchoir de monsieur le baron se trouve-t-il parmi les miens? fis-je avec un calme assez niiritoire.

— Eh bien, m'explique-t-elle, l'autre jour le tiroir est sorti entièrement de ses coulisses, et derrière j'ai trouve un mouchoir, j'ai cru qu'il était à madame, je l'ai rangé. Il n'y a pas grand mal, on le rendra à la femme de charge. Il faut croire que monsieur le baron a eu ses affaires dans cette commode. Les valets de chambre, ça n'est pas toujours bien soigneux !

— Les femmes de chambre non plus, ai-je répondu d'un ton sévère.

Elle m'a tourné les épaules, heureuse d'en être quitte à si bon marché. Je n'ai pas été sa dupe; elle savait parfaitement à qui était le mouchoir.

— Vous croyez?

— Oh! Je connais ma Jenny! ses yeux brillaient de malice et elle a oublié d'avoir l'air surpris. Pourquoi m'a-t-elle joué ce tour? Ce n'était pas, j'en suis sûre, dans l'intention de m'être désagréable, elle m'adore. Mère, qu'elle servait depuis cinq ans, me l'a cédée quand je me suis mariée. Elle s'est attachée très vile à monsieur de Couzan, d'autant plus qu'il était c< son pays ». Je crois qu'elle a été la première à deviner cpie nous ne nous entendions pas. Elle ne pouvait pas comprendre la cause et la profondeur de nos incompatibilités d'humeur. Elle faisait des efforts comiques et touchants pour nous mettre bien ensemble. A c( monsieur le baron », elle vantait la bonté de « madame la baronne », la rareté de sa chevelure, la blancheur de sa peau; je l'ai entendue. Dans l'oreille de « madame la baroime », elle jetait les qualités de « monsieur le baron », ses avantages physiques mêmes...; elle mentionnait comme par hasard la hauteur de sa taille, la beauté de sa main. Pauvre Jenny! Elle n'a pas réussi à retarder notre désunion, et cette désunion lui a causé un chagrin réel. Pendant la procédure du divorce, elle a été intolérable. Elle m'arrivait les yeux rouges, elle me boudait, elle poussait des soupirs gros de reproches et de désapprobation. Parfois, elle me lirait rudement les cheveux en me les brossant, comme font les femmes du peuple à leur petite fille méchante. Elle me donnait les torts, bien entendu, selon elle, tout le mal venait de ce que j'avais été trop gâtée... Elle avait l'état d'âme

de ces bons chiens qui ont l'air si malheureux de ne pouvoir suivre à la fois leur maître et leur maîtresse, qui vont à l'un, reviennent à l'autre. Son cœur oscillait de même entre monsieur de Couzan et moi. Heureusement qu'il n'avait pas besoin d'une femme de chambre, elle m'aurait lâchée pour lui... « son pays », la vilaine Savoyarde ! ajouta la jeune femme en souriant, et j'en aurais été désolée... Vous ne l'avez jamais vue?

— Non.

— Je vous l'enverrai quelque jour. Vous la ferez causer. Elle est un type..., un c< caractère » commeon dit en anglais. Ce n'est pas la soubrette musquée et prétentieuse d'aujourd'hui. Ses mains pourraient être plus douces, mais elles sont fraîches et saines. Elle sent bon comme une pomme. J'aime à rencontrer dans la glace sa large figure et ses petits yeux noirs, vifs et intelligents. Avec tout cela, je ne devine pas quelle idée l'a poussée à fourrer le mouchoir de monsieur de Couzan parmi les miens.

— A-t-elle été mariée? demandai-je.

— Oui, elle est restée veuve de bonne heure. Son mari est mort de la tuberculose. Elle a mangé toutes ses économies pour le soigner. Pendant les deux dernières années, elle seule entretenait le ménage et elle l'envoyait payer le loyer afin de ne pas l'humilier. Puis, le croiriez-vous, malgré la recommandation du médecin, elle a refusé de faire lit à part dans la crainte de l'ellVayer...

— Cela ife m'étonne pas, dis-je. C'est chez les gens du peuple que l'on rencontre les plus beaux sentiments humains, et ils sont aussi inconscients de leur grandeur que ces fleurs le sont de leur parfum,

9g AU CŒUR DE LA VIE

ajoiit;\i-je en respirant quelques branches de lavande. Vos griefs contre monsieur de Couzan devaient sembler Ijien peu de chose à la femme qui avait tant supporté, tant sacrifié.

Maïa haussa les épaules.

— Oh! quand on aime, tout est facile !.. . Puis, rencontrant mon regard.

— ... Je l'imagine du moins, ajouta-t-elle avec une ironie affectée.

Je n'insistai pas.

— Je crois avoir deviné l'idée de votre Jenny, rcpris-je.

La petite onde- d'émotion que je saisis au passage chez ma compagne me prouva qu'elle l'avait devinée aussi.

— Dites-la-moi cette idée? demanda-t-elle pour la forme.

— Plus tard... plus tard...

Je me mis à rire.

— Qu'est-ce qui vous prend, Granny?

— Je pense qu'en huit jours, j'ai entendu deux liistoires de mouchoir.

— Deux histoires de mouchoir !

— Oui, c'est une série. La vie est pleine de choses comiques. Lundi dernier, j'étais descendue à Ouchy pour le thé. En arrivant sur la terrasse du Beau-Rivage, je tombai littéralement dans les bras d'une Américaine de ma connaissance, une femme jeune encore, divorcée depuis six ou sept ans et qui vit en Italie avec ses trois enfants. Elle ramenait son fils au collège. Après im moment de conversation, elle m'apprit, avec un accent de triomphe, que son mari était venu la relancer à Lausanne et qu'il était logé à l'hôtel Gibbon,

—.11 m'a demandé ime cntrc\^ic, ajouta-t-clle, pour me parler des enfants; je la lui ai accordée et nous nous sommes promenés ensemble pendant une heure au bord du lac.

— Et je parie que vous avez fleurté tout le temps, dis-je, connaissant la femme.

— Oui, c'était très amusant, me répondit-elle... Malheureusement, j'avais le gros rhume que vous voyez et pas de mouchoir... oublié sur la table. Je renifle... je renifle... Monsieur Laurie, qui s'aperçoit de ma détresse, me tend' le sien... conjugalement, et moi de m'écrier : « mais Franck, nous sommes divorcés, je ne puis pas prendre votre mouchoir! » Sur ce, nous fûmes saisis tous deux d'un rire inextinguible, we hoivled. Les larmes qu'il amena dans mes yeux auo-mentcrent mon infirmité, force me fut d'accepter le mouchoir do mon ex-mari. Je le lui ai renvoyé, aujourd'hui^ sous enveloppe avec ma carte... un joli mouchoir de chez Boivin.

— Oh! la bonne histoire! s'écria madame Lasserro, bien meilleure que la mienne. Je la raconterai ce soir à Valcombe. Parlez-moi du divorce! 11 crée au moins des situations nouvelles et drôles!

Dans cotte boutade, je sentis une note de colère qui me surprit quelque peu.

— Je ne serais pas étonnée, continuai-je, que ledit mouchoir amenât la réconciliation des époux.

— Si vous l'apprenez, écrivez-le-moi, cela m'amusera, fit la jeune femme en riant. Quelle variété d'individus vous rencontrez! Souvent je m'afflige de ne pas vous savoir de « home », je crois cependant que 1(l. monotonie d'un cercle restreint vous pèserait, -'" --

Je lo confesse. Quand je connaîtrais par cœur

les histoires de mes amis, les jeux de leurs physionomies, leurs gestes, la nostalgie du nouveau me viendrait sûrement. J'aime à voir comme dans un cinématographe les combinaisons que la nature crée avec l'humanité... Je cherche à deviner comment elle construit ses drames, ses comédies, cela m'intéresse de plus en plus. Au paysagiste, il faut le ciel, la mer, des arbres; au romancier, il faut des créatures humaines. Je me mêle rarement à la vie qui est autour de moi, mais je la sens ; ses ondes me maintiennent à flot, j'en suis convaincue. Si je me voyais confinée dansua appartement je croirais que la Providence m'a dételée et remisée à jamais et j'en serais terriblement humiliée.,

A ce moment, on apporta le café. Nous prîmes des fauteuils de jardin. Il y avait dans l'atmosphère encore un peu de la chaleur de l'été. La place d'Ouchy, les quais étaient déserts; le calme de midi planait sur le lac et sur les barques à voiles triangulaires. Maïa avait enlevé son chapeau. Le plein air avivait les tons mordorés de sa chevelure brune et faisait ressortir la pureté de son teint et les valeurs si caractéristiques de son visage.

— Maïa, vos yeux sont-ils bleus ou verts? demandai-je. Croiriez-vous que je ne suis pas encore fixéo sur leur couleur réelle o

— Vous n'êtes pas la seule. Lorsque j'étais enfant, on prétendait qu'ils étaient bleus dans mes moments de sagesse et verts dans mes moments de méchanceté. Un effet de la lumière plutôt.

— Eh ! eh ! je n'en sais rien, ma petite amie. Je vais surveiller vos pnmelles. Tenez, je suis sûre qu'elles '■:q

foncent cpianJ vous dites du mal de la vie et j'imagine, qu'enfant, vous deviez avoir plus souvent les yeux verts que bleus.

— Vous ne vous trompez pas, me répondit la jeune icmmc d'un ton sérieux; j'ai été très difficile à élever.

— Très gâtée, ajoutai-jc.

— Pas précisément... mais incomprise comme la majorité des enfants, je crois... et soignée à l'excès. Mère aurait, voulu me mettre sous cloche comme un petit melon, faute de cloche, elle étendait désespérément ses ailes pour me couver, me préserver de tout danger. . . Cola la rendait très heureuse et moi malheureuse. J'étais un poussin du xix° siècle, j'avais besoin d'air et de liberté plus que de chaleur maternelle. Il faudrait demander aux poissons comment ils veulent être mangés, et aux enfmts comment ils veulent être éduqués, ajouta la jeune femme se raillant elle-même.

— Oui, mais poissons et enfants se garderaient bien de donner des indications là-dessus, répliquai-je, les premiers ne voudraient pas être mangés et les seconds ne voudraient pas être éduqués.

— Et ils auraient joliment raison! Plaisanterie à part, les parents ne réfléchissent pas que leurs rejetons peuvent être différents d'eux-mêmes. Ils oublient qu'ils sont le produit de races diverses, créés pour une autre époque; ils veulent leur imposer leurs propres idées, leurs propres goûts, les habiller avec des vêtements qui n'ont pas été faits pour eux, qui les rendent grincheux et désagréables.

— Et plus tard, ajoutai-je, ils rejelteront ces \ éléments, ils seront nus et ils auront froid.

jOd AU COEUR DE Vk VIE

C'est cela. El puis la mentalité de l'enfant s'assî-

milo plus ou moins avec celle des parents. Avec père, j'étais d'une docilité parfaite. Sa présence, le son de 'sa voix, me calmaient, me rendaient heureuse; tout mon petit être disait « oui » au sien, comme si nos deux vies eussent eu le même rythme. Avec mcre, bien que je l'aimasse beaucoup, le contraire se produisait; elle provoquait chez moi des mouvements d'impatience, un instinct que je ne me m'explique pas me poussait à la contrarier. Mon oncle Henri, curieux de l'enfant, me demanda une fois pourquoi je lui désobéissais sans cesse; j'avais en main des ciseaux et une feuille de papier et je répondis tranquillement : « Eh bien! mère voudrait que je découpe ce papier en carré et moi je le découpe en rond. » Cette réponse, qu'on m'a tant reprochée, révélait cependant toute la psychologie enfantine. Si ce n'était point mal de découper mon papier en rond, pourquoi ne l'aurais-je pas fait? Les parents devraient se borner à guider l'enfant, à lui enseigner les lois du devoir, de l'honneur, de l'humanité et entre ses grandes lignes lui permettre de se développer librement.

— Vous avez raison, répondîs-je. En France, la plupart des parents tuent l'initiative et l'individualité chez leurs fils. Ils créent en eux de fausses vocations; ils on font des médecins, des avocats, parce que cela convient à leurs ambitions, a leurs intérêts. J'aï rencontré, dans une visite à la campagne, un délicieux petit garçon de sept ans. Derrière son front, il y avait dô]h des rêves de poète ou d'artiste. Un jour, me voyant sortir avec le chien, il glissa sa main dans la mirnnc et levant vers moi ses yeux bleus, il me

demanda : « Veux-tu que je vienne avec Snap? » Vous imaginez bien que je ne l'ai pas renvoyé. Depuis il m'a accompagnée dans mes promenades. Chaque jour, sous un prétexte ou sous un autre, il trouvait le moyen de me diriger vers le lavoir du village parce que là se trouvait sa sœur de lait. Aussitôt qu'il l'apercevait, son visage devenait tout rose d'une véritable émotion d'amour. . . et je jouissais de cette exquise chose. Il sentait la nature, et regardait le ciel, les collines. Avant de se coucher, il se faisait conduire sur la route pour dire c< bonsoir » à un écho qui se trouvait dans le voisinage. En un mot c'était un être rare. Ses parents ne le comprenaient pas plus que s'il eût été d'une autre planète. Un matin à déjeuner, le père, imbécile et vaniteux, lui dit tout à coup : « Toi, tu es pour polytec ». Je n'oublierai jamais l'expression effarée du regard de l'enfant en répétant ' : « Pour polytec, papa? » Après tout, il n'était pas pour polytecy il est mort à quatorze ans, je l'ai appris avec une vive satisfaction. Il aurait eu à lutter beaucoup pour conquérir sa liberté. Je connais des hommes qui, avant leur mariage, n'ont pas osé formuler une pensée ou avoir une opinion.

— C'est ce qu'on appelle le sentiment de la famille.

— Oui, mais le sentiment de la famille devrait être fait de respect mutuel; du respect des parents pour l'enfant, — l'avenir, — du respect de l'enfant pour les parents, — le passe.

— Dites-le, Granny... oh! dites-le donc, fit la jeune femme gravement.

— Je le dirai, ma petite amie, au risque de choquer votre mère et bien d'autres.

— Les enfants des riches ne sont pas aussi heureux qu'on le croit, reprit Maïa, ils ne souffrent pas de privations matérielles, mais ils n'ont aucune liberté; ils sont oppressés par une foule de conventions idiotes. Ils mangent sans appétit, ils jouent sans entrain. On ne leur donne pas de taloches, mais on les exaspère avec des sermons. Dans ma nursery toute rose et blanche, j'ai versé pas mal de larmes. J'avais deux bonnes, mon ex-nounou, une Savoisienne, par parenthèse, et une Suissesse, deux excellentes créatures, mais qui étaient incapables d'élever même un chat. L'idée fixe de mère était de me faire une belle santé, de me préserver de toute contagion physique et morale. On préparait mes aliments dans une petite cuisine arrangée pour moi, et avec des ustensiles à mon usage seulement. A huit ans, je n'avais bu que du lait stérilisé et de l'eau filtrée, archifiltrée ou de l'eau minérale.

— C'était excessif, dis-je en souriant.

— Et dangereux, jugez-en. Un jour, à la campagne, à Mortin, je vis un des cochers se désaltérer à la pompe qui se trouvait près de la sellerie. Il me vint une soif subite de cette eau nature qu'il faisait couler et buvait à même, je voulus y goûter, on m'en empêcha. Alors elle devint une obsession, je la voyais jaillir en rêve. Je ne sais comment je finis par échapper à la surveillance de mes bonnes, mais je réussis à tourner le robinet de l'eau défendue. Je la lampai comme un jeune chien, elle me parut exquise et j'y revins phisieurs fois; — résultat : une belle fièvre typlioïde qui me mit à deux doigts du paradis, et dont mon oncle Henri eut beaucoup de peine à me

LAUSANNE lOn

tirer. Le microbe, ayant troiiv(3 un terrain relativement vierge, s'y était développé à nierveillp. On prenait de ma personne des soins qui m'irritaient parce qu'ils entraînaient la privation d'une foule de choses. Aux Champs-Elysées, défendus les bâtons de sucre d'orge — je suçais en cachette ceux de mes amies, — défendus les pâtés de poussière, défendu Guignol! J'avais heureusement une toupie et un fouet. Ma toupie était comme une personne pour moi. Je Ja faisais tourner tantôt avec colère, tantôt avec douceur, je la corrigeais, je la flagellais sans merci ; d'autres fois je la caressais, je la relevais avec bonté. En général je passais sur elle ma mauvaise humeur.

— Ah ! voilà qui corrobore mes observatîoiis ! m'écriaije non sans plaisir. Je m'arrête souvent à regarder les enfants jouer au sabot. C'est une étonnante révélation pour celui qui étudie la vie. Leurs physionomies trahissent toutes sortes de passions et de sentiments, la méchanceté, la cruauté souvent et par-dessus tout la satisfaction de pouvoir donner des coups de fouet, ces coups de fouet répétés produisent chez eux une sorte d'ivresse sauvage qui, arrivée à son paroxysme, tombe et les laisse épuisés.

— C'est ainsi! s'écria madame Lasserre, je m'en souviens parfaitement.

— Ce jeu, très ancien du reste, ajoutai-je, doit être une valve de sûreté ou un moyen que la nature a trouvé pour mettre en activité les forces naissantes de l'homme.

— Pour moi, il a été une vraie soupape, dit la jeune femme. J'avais l'humeur belliqueuse, je sentais le besoin de donner des coups de poing, de me quereller;

plus d'une fois, j'ai envié les petits miséreux que je voyais se battre et se poursuivre. Mère me donnait tout, excepté les camarades et les compagnes que réclamait mou cVe. Sans mes ponnies et mes chiens, j'aurais été vraiment c\ plaindre.

Élevée en serre chaude comme vous l'étiez, vous

avez dû vous développer de bonne heure? dis-je insidieusement.

■ — Hélas! Et je fatiguais tout le monde de questions. Quand je demandais à l'une ou à l'autre de mes bonnes : « Pourquoi cela? » elle me répondait : a Pour vous faire parler ». Dans la mesure du possible, mère satisfaisait mes curiosités tout en disant : « Quelle drôle de petite fdle j'ai là! » Le croiriez-vous, je recherchais les émotions?

— Vous vouliez vous sentir vivre, tout simplement.

— J'éprouvais du plaisir t\ sangloter, à avoir beaucoup de chagrin, je faisais des scènes pour les réconciliations qui s'ensuivaient. Je me souviens de l'éveil de la pudeur. Mon oncle était absent, j'avais un gros rhume ; mère, toujours facilement alarmée, fit appeler un médecin. Il voulut m'ausculter et dit : « 11 faut , enlever cette robe. » Tout mon petit être protesta et je me refusai énergiquement à ce déshabillage : « enlever cette robe ». La phrase m'avait impressionnée de la plus curieuse manière. Chaque fois qu'elle se répétait dans mon cerveau, elle me donnait une sensation... comment dirai-je?... mauvaise peut-être... mais très agréable. . . Comprenez-vous ?

— Parfaitement. La réaction de la pudeur est toujours la sensualité; plus la pudeur est développée, plus la sensualité est fine... et agréable, fis-je en souriant.

• — Je fais maintenant des examens de conscience rétrospectifs et, dans ma petite enfance très saine, très bien gardée, je retrouve des intuitions stupéfiantes qui témoignent d'un passé vécu. . . et d'un joli fonds de perversité. La nature humaine, je suppose !

— Oli ! Maïa! m'écriai-je, no répétez pas ces phrases qui sont comme de la fausse monnaie que les générations se sont repassées sans les contrôler. Pourquoi l'hypocrisie, l'envie, toutes les laideurs sont-elles exclusivement (n la nature humaine » ? Quand on cite une belle action, un grand dévouement, on ne dit jamais « c'est la nature humaine ».

— Non, répondit madame Lasserre.

— Il y a là une injustice flagrante envers nousmêmes et qui m'horripile. Les forces supérieures sont aussi « la nature humaine » et cette nature humaine lutte avec l'Univers entier pour le progrès et la perfection. Est-ce que dans votre âme d'enfant vous n'avez pas découvert des instincts élevés, des sentiments généreux et toutes sortes de belles choses?

— Dieu merci, oui!

— Eh bienl c'était de la lumière, logiquement la victoire doit lui rester.

- — Espérons-le, fit madame Lasserre en croisant nerveusement ses mains. La désobéissance, qui m'avait valu une fièvre typhoïde, me valut une gouvernante anglaise. Miss Lang était la femme qu'il me fallait. Le lendemain de son arrivée, connue elle me promenait aux Champs-Elysées, je voulus traverser seule du trottoir au refuge : « \ous ne pouvez pas faire cela, » me dit-elle, et elle prit ma main avec une volonté dont j'eus l'iuiprcssiou immédiate, a Vous ne pouvez pas

i08 AU CŒUR DE LA VIE

faire cela. » C'était avec cette phrase, traduite littéralement de l'anglais, qu'elle m'a disciplinée et élevée. Je ne suis pas précisément un succès, ajouta Maïa avec un sourire malicieux, mais j'aurais pu être pire.

A ce moment, mon hôte s'aperçut que nombre de personnes se dirigeaient vers le quai.

— Mon bateau! mon bateau! s'écria- t-elle, en se levant et en saisissant son chapeau.

Je la calmai en lui affirmant que nous avions suffisamment de temps devant nous. De fait, nous pûmes nous acheminer lentement vers l'embarcadère. Je m'arrêtai au milieu du chemin :

— Maïa..., fis-je d'un air très sérieux..., vous avez oublié de dire du mal de la vie.

— Soyez sûre que je n'en pense pas moins, me répondit-elle.

Puis, mettant affectueusement son bras autour du mien :

— Ces heures avec vous ont été bien bonnes.

— Mais trop courtes, dis-je. Il faut que vous Ameniez passer toute une journée avec moi avant de quitter la Savoie. Je voudrais vous faire les honneurs de Lausanne et vous montrer un morceau de la forêt de Sauvabelin.

— Je ne demande pas mieux, je tâcherai d'arranger l'excursion.

Sur cette promesse, soulignée par une forte poignée de main, nous nous séparâmes et je repris le chemin de Lausanne. Dans le train même, je ruminai notre conversation. Maintes fois j'avais essayé, et toujours sans succès, de provoquer les confidences de la jeune femme; cette question sur la couleur de ses yeux, qui m*«sl venue aux lèvres je ne sais comment, en a ouvert

la source. Je suis bien tranquille maintenant; elle a goûté au plaisir de se raconter, elle continuera... Je lions mon fil rouge !

Lausanne.

Voici comment un pauvre auteur est mené.

Il y a dix ans, j'étais, comme je l'ai dit, aux bains de Rheinfelden. A l'hôtel, la bonne table commune existait encore. Pendant le déjeuner, une de mes voisines vint à parler de la splendeur des arbres du Beau- Rivage d'Ouchy :

— Oui, ils ont toujours fait mon admiration, répondis-je, cette luxuriance de verdure doit être due au voisinage de l'eau. Deux cents mètres plus loin se trouve une maison de campagne, le D..., qui en a de superbes aussi mais mieux plantés, car ils ne cachent ni le lac ni les montagnes. J'ai souvent désiré pouvoir m'asseoir un peu à leur ombre.

Une dame, nouvellement arrivée, placée presque en face de moi, m'envoya un petit sourire que je ne compris pas. Le lendemain, elle me salua, puis nous échangeâmes quelques paroles.

— Votre appréciation du D... m'a fait grand plaisir, me dit-elle, nous venons de l'acheter.

— Pas possible ! exclamai-je, amusée par la coïncidence. Eh bien, je vous l'envie franchement.

— Quand vous viendrez à Ouchy, vous pourrez y entrer a votre gré, ajouta-t-elle avec cordialité.

Je remerciai et ce fut là le commencement d'une liaison gui devait survivre à la saison des eaux. Deux

ilO AU COKUR DE LA VIE

ans plus lard, je visitai le D... en compagnie dune amie américaine. Lorsqu'on descendant de voiture, elle vit, entre les hauts arbres, l'azur, intense ce jourlà, des montagnes et du lac, puis les voiles blanches d'une barque glisser sur ce fond, elle s'écria naïvement : « Est-ce l'Eden? »

Dans cet Eden, je viens d'avoir quelques jours très heureux. Nous notons soigneusement nos chagrins, nos déceptions, nous les exagérons môme, mais nous passons sous silence les choses agréables qui nous sont données. J'en liens compte maintenant par un sentiment de justice envers les dieux. Je souris en découvrant qu'à ce bcn liment se mêle le secret espoir de les encourager ainsi à me combler de nouveau. C'est curieux ces rayons de foi enfantine et atavique qui per- i sistent à travers l'âme mûre. Donc j'ai eu au D... toutes les gâteries d'une bonne hospitalité, de l'amilié, de la jeunesse, des fleurs, des animaux. Assise sous ses grands châtaigniers, j'ai connu celte sorte d'hypnose où nous plonge quelquefois l'cxlreme beauté de la nature. (.( Rien ne m'était plus, plus rien ne m'était. » Je n'imaginais pas qu'il pût y avoir quelque chose au delà de ce merveilleux horizon. « L'autre » et moi étions parfaitements satisfaits. Je m'explique maintenant la mollesse, la rêverie, l'indilTérence des Vaudois et de tous les peuples dont le ciel a trop de splendeur. A leur insu, ils doivent être affectés comme je l'ai été.

J ai joui profondément aussi d'un des derniers éclats de 1 été. L'air élail peuplé d'éphémères qui dansaient éperduinent. Papillons, insectes, visitaient tous les calices avec une hâle curieuse et, à en trouver tant de vides, ils scmbluicnl pris d'une sorte de rage. Rages

fe ' LAUSANNE iil

d'insectes, ra2:es d'hommes dans l'Univers cela doit

avoir à peu près la même importance. Un matin, comme cette réflexion plutôt décourageante venait de me traverser l'esprit, mes yeux tombèrent sur un magnifique sphinx qui prenait son repas au cœur d'une fleur de sauge plus bleue que le ciel. Il plongeait sa longue trompe et se maintenait en dehors au moyen d'une vibration constante de ses ailes que j'avais prise sottement pour une expression de volupté gourmande. Je m'avisai tout à coup que, si son corps assez gros avait reposé sur les pétales, il les eût fait plier et que sa coupe se fût trouvée trop haute. Je songeai que l'abcifle, au contraire, se pose sur îa fleur, la courbe afin de recevoir le pollen fécondant qu'elle doit emporter. Ces deux mouvements diflerents révélaient un calcul cl comme tout calcul exige l'action d'une pensée, j'y vis celle de l'Eternel Dieu... Du reste, je me demande quelle autre pensée j'aurais pu y voir! Et comme toujours, la preuve de cette présence réelle me rasséréna. Au milieu de ma béatitude, le « leitmotiv » de mon livre venait sans cesse me troubler : <( Au Cœur de la \ ie ». Et je la sentais autour de moi, la Vie! Je la sentais ardente, mystérieuse et profonde, pleine de secrets, pleine de merveilles. Je la devinais aussi grande dans ses abîmes que sur ses sommets, mais insondable, hélas ! pour mon ignorance. Depuis la visite de madame Lasserre je n'avais pas écrit une ligne. Le premier mot du chapitre suivant ne me venait pas. Viendrait il jamais? Après chacun des chapitres de mes quatre volumes j'ai connu cette angoisse! Et un critique m'a reproché d'avoir trop de confiance en moi! Ce tiraillement cérébral a gâté quelque peu le plaisir de mon

j[C) AU COEUR DE LA VIE

séjour au D... L'avant-vcillc de mon départ, je me trouvais avec mon liôlesse sur la terrasse qui longe le quai d'Ouchy. Deux jeunes fdles, leurs raquettes de tennis à la main, causaient à quelques pas de nous.

— Ah! ce n'est pas beau l'homme! dit l'une d'elles- Cette parole inattendue me fit dresser l'oreille.

— Non, mais c'est bien mignon tout de même, répondit l'autre d'une voix plus chaude.

J'étais complètement déroutée et, me tournant de leur côté :

— A propos de quoi ces réflexions? demandai-je en souriant.

— Ah! voici, expliqua mademoiselle B., une jolie brune aux yeux rieurs, au sourire de bonté, nous faisons partie de « la Goutte de lait »... vous connaissez ça ?

— Oui, l'œuvre est née en France, je crois,

— Nous sommes de service deux fois par semaine. A la consultation, nous voyons défder des spécimens humains de toutes les couleurs. Gomme Louise, je les ai d'abord trouvés affreux, puis ils m'ont intéressée, maintenant je les aime, alors ils me semblent gentils.

— A Paris, à Lyon, dans les grands centres ouvriers, dis-je, la « Goutte de lait » fonctionne à merveille et Mvcc de bons résultats.

— Oh ! à Lausanne aussi, nous voyons souvent des •jlres chélifs à croire qu'ils vont rendre l'âme, devenir de beaux petits hommes grâce à not7^e lait. La doctoresse enseigne aux mères à soigner leurs enfants. Il faut que cela même s'apprenne! Pauvres femmes! Ils leur (r)ut(int clier ces mioches! Je m'étonne qu'elles en aient jarnais deux, ajouta naïvement la ieune fille.

— Je voudrais assister à une de vos consultations, dis-je alors. Est-ce possible?

— Rien de plus facile, répondit mon hôtesse, nous pourrons y aller demain.

La « Goutte de lait » a son siège dans la Maison du Peuple. C'est donc là que me conduisit madame S. La iMaison du Peuple de Lausanne est le don d'un philanthrope. La Suisse, soit dit à son honneur, compte un grand nombre de ces hommes-là. M. X. emploie la plus grande partie de sa fortune à aider les petits, à améliorer leur condition. Il vit très simplement. Les anarchistes, auxquels il donne l'hospitalité, voudraient même qu'il ne vive pas du tout. Jusqu'à présent, il a refusé de leur donner cette satisfaction, mais comme il est un idéaliste, ils peuvent tout espérer. En attendant il ouvre généreusement sa bourse.

La Maison du Peuple se compose de deux bâtiments longs et bas, d'apparence très modeste. Dans ce qu'on appelle la « ^ ieille Maison » se trouvent les magasins de la Société Coopérative, la bibliothèque, la salle de théâtre où se donnent des représentations, des concerts, des conférences. Dans la « Jeune Maison », bâtie en rontre-bas, au-dessus du ravin où coulait autrefois le Flon, il y a des ateliers et la « Goutte de lait ». Après avoir descendu un escalier de bois plutôt branlant, nous nous trouvâmes sur une petite terrasse et nous nous arrêtâmes pour regarder la vue, une des plus pittoresques de Lausanne. Il y a là entre deux de ses collines une large échancrureaux flancs de laquelle dévalent et s'éparpillent des habitations et des usines. Sur le bord opposé, et très élevé, se profile contre le ciel un enchevêtrement de loits bruns et de cheminées, puis la cathédrale massive

jj4 AU COEUR DE LA VIE

et lUo^^antc enserrée par des maisons vieilles et grises. C'était incroyablement compact et irrégulier, c'était beau et c'était laid. Cela semblait à portée de la rnain, cela écrasait et cela dominait. A nos pieds, un morceau de terrain en pente couvert d'herbe maigre et pelée planté de quelques arbres représentait sans doute le parc de la Maison du Peuple. Sur l'unique banc accroché là, une femme cousait, et ses deux petits, liabillés de rouge, grimpaient et roulaient autour d'elle. En me retournant, je vis la porte grande ouverte de la « Goutte de lait ». Sur le seuil de la première pièce, je m'arrêtai une seconde, saisie et charmée par le petit tableau do vie moderne qui frappa mes yeux, un de ces tableaux aux couleurs un peu crues dont l'avenir découvrira la beauté et la haute poésie. C'était une cuisine pour bébés, pleine de lumière, avec un fourneau, les appareils de stérilisation, une longue table, d'immenses pots bruns pour le lait. Une jeune femme, doux jeunes hlles en toilettes claires, préservées par des tabliers, chapeaux sur la tête, bras nus, faisaient le ménage. L'une surveillait la stérilisation, l'autre rinçait énergiquemcnt les bouteilles, sa com[)agnc les remplissait et les plaçait dans les petits paniers de fd de fer, que les mères devaient venir chercher. Notre entrée avait interrompu une discussion animée. Un médecin venait d'écrire, paraît-il, que la stérilisation du lait était mauvaise en ce qu'elle détruisait les microbes nécessaires et bienfaisants. On nous demanda notre opinion.

— Il est certain, dis-je, que le lait stérilisé est mort.

— Et quelques enfants le refusent absolument, ajouta la niccc do mou hôtesse. J'ai toujours soutenu que b

lait naturel de vaches saines devait être meilleur que le lait cuisiné.

— Oui, mais comme il est impossible de s'assurer de la bonne santé de toutes les vaches, il est peut-être plus sûr de rendre tout le lait inofTensif, répliqua la tante.

— Plus tard, les naturalistes, les biologistes, les philosophes pourront étudier l'homme pré-biberon et l'homme du biberon, lis-je en souriant.

— En attendant, je trouve agaçant de penser que nous prenons tant de peine po^ir quelque chose qui peut êlre non seulement inutile mais nuisible, dit mademoiselle B C'est à rendre son tablier!

' — Est-ce que vos enfants n'augmentent pas de poids ?

— C'est vrai qu'ils augmentent, répondit-elle avec une irradiation de plaisir. Franchement, les médecins ne devraient pas lancer à la légère des théories qui vous coupent bras et jambes.

Cette conversation, qui eût étonne et même horrifié nombre de personnes, me causa un vif plaisir : elle montrait que ces jeunes fdles étaient entrées dans la Vie, et par la bonne porte.

De la cuisine nous passâmes dans la salle des consultations. Là encore une pièce bien éclairée, un mobilier sommaire, pas de fleurs, en Angleterre il y en aurait eu, des chaises seulement, une table avec ime balance, le bureau de la doctoresse, puis des femmes avec des bébés qu'elles emmaillotaient ou démaillotaient. Pauvres petits Terriens 1 bont-ils assez faibles, assez laids, assez pitoyables dans leur nudité! £t ceux-ci a'cttùent pas ieâ cloiisiques chérubins aux

lie AU COEUR DE LA VIE

membres parfaits, à la chair ferme et soyeuse. Ils étaient tailles pour les grosses besognes de ce monde et quelques-uns semblaient bien mal armés. 11 y en avait de toutes les couleurs, c'est le cas de le dire. Je n'aurais jamais imaginé combien la peau d'un blanc pouvait différer de la peau d'un autre blanc. Celle-ci avait un ton ivoire, celle-là un ton laiteux, l'une un ton grisâtre, l'autre un ton rosé. Je voyais des blonds très pâles aux yeux clairs, des blonds ardents aux joues rouges, des bruns vigoureux et poilus. Dans ces langes humains — très propres — je voyais des corps grêles, déjà anémiés, avec une vitalité descendante, d'autres bien râblés, avec une vitalité ascendante... je voyais des bustes trop longs, des jambes trop courtes, et ce n'était pas beau! ah! non, ce n'était pas beau!

Une jeune femme ou une jeune fille les prenait tour à tour des mains de la mère, les plaçait sur la balance recouverte de feutre. Elle les amusait par une risette, un claquement de doigts, sa compagne remuait le poids, regardait le chiffre, pour l'inscrire ensuite en face d'un nom. L'opération était si vite menée que le bambin n'avait pas le temps de protester autrement que par le raidissement instinctif de ses membres. La mère portait ensuite la fiche à la docteresse. Cette dernière palpait les chairs, les bras, les jambes avec un loucher vraiment maternel, puis elle écrivait une ordonnance ou donnait à voix basse les conseils nécessaires. Tout ceci était fait avec une froideur protestante mais avec une conscience, une méthode et une dignité protestantes aussi.

Ce pesage m'avait rappelé certaine phrase d'un article de journal sur la ^'ucrre russo-japonaise où il était

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dit : c( Le Transsibérien ne peut fournir qu'un débit de I 4oo à I ooo hommes par jour. » Ce mot « débit » appliqué aux forces humaines m'avait fait tressauter intérieurement. Il est cependant juste scientifiquement; il nous paraîtra beau quand nous pourrons le comprendre. Et c'était autant de ces mêmes forces que l'on venait d'entrer sous mes yeux dans le livre de la Vie. D'où sortaient-elles? Des profondeurs de l'infini sûrement. Mon regard alla aux humbles femmes qui se trouvaient là. Ah! elles étaient bien inconscientes, bien ignorantes de la grandeur de leur rôle sur cette Terre et dans l'Univers! Je voudrais qu'elles la connussent, leurs physionomies auraient plus de fierté. La Providence a trouvé chez elles, chez certaines créatures, mâles de leur espèce, les éléments nécessaires à son armée de la Terre, elle les a poussés irrésistiblement les uns vers les autres, à travers mille obstacles peut-être, et elle les a unis. L'acte de transmission s'est accompli. Des agents invisibles ont travaillé pendant des mois dans le plus sacré des tabernacles de la Nature et ces enfants sont nés ! Et ces mères ignorent ce qu'elles ont entre les bras, un être de douleur ou de joie, de gloire ou de honte, un avorton ou un artiste, un. simple soldat ou un chef, un génie ou un idiot. Elles l'ignorent miséricordieusement, mais Dieu le sait.

Un des buts de l'évolution présente, l'évolution la plus profonde que notre monde ait connue, est évidemment d'accroître les forces et la puissance humaines, d'amener les Terriens à s'entr'aider plus efficacement et dans un esprit différent. L'œuvre de la « Goutte de lait » m'a semblée bien faite pour développer l'altruisme, une vertu qui n'est pas de production facile. La chair

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des nouveaii-ncs, des bébés en général, possède un curieux magnélismc, on la caresse puis on la caresse encore avec un plaisir croissant, elle provoque les baisers frénétiques des mères et des nourrices. Ce magnétisme particulier diminue avec la croissance; vers les sept ans il a presque disparu. A-t-il été donné pour assurer aux petits plus de soins et de tendresse? Je l'ignore, mais c'est bien possible. La Nature, son essence féminine surtout, a des ruses adorables, des philtres et des charmes qui nous asservissent à ses desseins. En voyant à la « Goutte de lait » des femmes et des Jeunes filles qui tenaient entre leurs mains ces corps d'enfants du peuple, je me suis dit que quelquesunes seraient peut-être affectées par l'invisible fluide et qu'il éveillerait chez elles la conscience de la fraternité humaine.

La fraternité! la solidarité! On a tellement abusé de ces mots qu'on ose à peine les écrire. Ils sont devenus presque ridicules, rengainct ils suggèrent aussitôt l'accompagnement de l'orgue -de Barbarie. Les électeurs seuls sont capables de les prendre au sérieux. Et pourtant elles existent^ dans la nature la fraternité et la solidarité! Si les hommes se sont toujours entre-tués, entre-ruines, ils se sont aussi toujours entr'aidés et cntre-secourus. Ils ont à leur actif de grands dévouements, de nobles sacrifices. Je ne sais pas du reste comment la Vie aurait continué sans cela. Mais se sont- ils vraiment aimés?... Non! pas encore. Les meil* leurs y ont taché, par un haut idéalisme, par sentiment religieux, avec l'espoir d'être récompensés dans ce monde ou dans l'autre... dans ce monde surtout. Le riche ne se sent pas lo frère du pauvre et le pauvre ne

se sont pas le frère du riche. Le gentleman ne se sent pas le frère de son tailleur, la grande dame ne se sent pas la sœur de sa couturière et à coup sûr ils n'ont pour eux aucune sorte d'affection. Comment pourrionsnous nous aimer du reste? Nous ne nous connaissons pas, nous sommes aussi étrangers les uns aux autres que si nous n'étions pas de la mcmc planète. Les femmes du monde, par exemple, ne savent rien de ces ouvrières qui les habillent et les parent, auxquelles elles doivent jours triomphes de vanité, d'amour quelque fois. « Tout concourt. » Elles ne savent rien de leur vie domestique, de leur vie intérieure, de leurs chagrins ou de leurs joies. Elles ne se doutent pas que, parmi elles, il y a des héroïnes, des martyres, des âmes d'une grande élévation, des caractères charmants. De leur côté, les ouvrières ignorent tout de ces femmes pour lesquelles elles se piquent les doigts et dont le luxe les fait vivre. Elle ne les voient qu'à leur toilette, dans les salons d'essayage et les considèrent un peu comme des poupées. Il leur arrive souvent de dire en parlant d'une cliente à qui est destinée une jolie robe : i< elle a de la veine celle-là! » Elles ne soupçonnent même pas que cette robe puisse habiller de la douleur. Elles ne se rendent pas compte, non pins, que les journées des mondaines sont plus longues et plus péiiibles parfois que les leurs.

Dix-neuf siècles de christianisme, je ne sais combien do révolutions sociales n'ont pas rapproché les individus. Entre riclics et pauvres, en Ire patrons et ouvriers, le mur d'autrefois est bien devenu à l'œil une simple cloison... mais cette cloison est étanchc. Le patron uq connaît ni la mentalité ni lo caractère de ses

ouvriers, il ne peut niellre en aclivité leurs meilleurs ressorts. Il a le travail de leurs bras, il n'a pas la coopération de leur bonne volonté et de leur dévouement. Il ne sait pas les mots qui attachent, qui mettent « de l'hurle au coude ». Il ne traite pas ses ouvriers comme des collaborateurs, comme les agents de sa prospérité, et eux aussi séparent leur cause de la sienne. Les ouvriers de leur côté ne veulent pas voir ou ne peuvent comprendre les charges, les responsabilités écrasantes des patrons. Dans toutes les grèves, dans toutes les querelles sociales, on sent cette ignorance mutuelle, et les perturbateurs ne travaillent qu'à l'épaissir.

jNon seulement nous ne nous connaissons pas, mais nous ne savons pas ce que nous sommes les uns pour les autres. Les hommes de science nous l'apprendront peu à peu. A leur insu et chacun dans sa spécialité, ils travaillent à cette révélation. Ils ne tarderont pas à pénétrer dans le domaine psychique où vont aboutir tous nos fils, où se trouve notre tableau de Vie et de communications. Ils ne tarderont pas à pouvoir enregistrer la radio-activité des êtres visibles et invisibles. Avec leurs microscopes qui permettent de voir le millionième de millimètre, leurs alambics perfectionnés, leurs appareils de projection et de rayonnement, ils finiront par découvrir la circulation de la Vie, comme autrefois ils ont découvert la circulation du sang. Par eux nous verrons jusqu'à quelle profondeur nous nous affectons mutuellement. Par eux nous sentirons les racines, les fibres, les courants, les fluides qui unissent toutes les créaluros et ce que nous appelons l'abîme social cessera d'exister. Des laboratoires

sortira la fraternité humaine puis la fraternité cosmique, alors la Vérité commencera à c< traluire » comme disent les vignerons suisses de la grappe qui devient transparente.

Connais-toi toi-même, connaissez-vous les uns les autres, connais la Vie, connais Dieu. IN 'est-ce point là ce que doivent encore apprendre les Terriens? Ils en ont bien pour quelques milliards d'années et je m'en réjouis. J'aime mieux savoir notre planète le théâtre de la lutte des dieux et des hommes que de l'imaginer éteinte et muette à jamais. Mieux vaut souITrir que de n'être pas ou que de n'être plus

En sortant de la u Goutte de lait » j'ai senti que je tenais mon chapitre Oh ! la joie de cette sensation! Le voici... bon ou mauvais. Pour le faire, il fallait que je me rendisse à Rheinfelden il y a dix ans, que je fusse invitée au D. ., qu'une jeune fille, tout près de moi, lançât cette phrase : c( ce n'est pas beau Ihomme » ... et m'y envoyât voir.

J'y suis allée...

Pendant que j'écrivais ces pages, des petits bras rouges s'agitaient devant mes yeux, des jambes maigres gigotaient, des bras destinés à soulever de lourds fardeaux, des jambes destinées à fournir de rudes marches. La nécessité de les nourrir, de les fortifier m 'apparaissait non point comme un acte de charité, mais comme un acte de sage économie sociale. Le lait plus pur, l'air meilleur qu'on procure aux petits se transforiiic en énergie et au profit de tous. De la santé du peuple dépend la santé de 1'^ société tout entière.

422 AU CGFiUR DE LA VIE

Ainsi lo veut la loi incluctable do la solidarité humaine, physique et morale.

Mon désir a été gratifié. Madame Lasserre et monsieur de Couzan se sont rencontrés sous mes yeux. Malheureusement la rencontre a été trop brève pour me permettre de faire de nombreuses observations et elle a eu lieu en plein air. En plein air, on est moins affecté par la radio-activité des êtres. Malgré mon ignorance, au risque même de paraître ridicule, j'emploie ce beau mot, parce qu'avant peu la chose sera connue comme rélcclricité et parce que je la sens très nettement. Dans un lieu fermé et exigu, il est plus facile de reconnaître un ami ou un ennemi, de percevoir l'amour ou la haine, la sympathie ou l'antipathie. J'aurais mieux senti l'clat d'âme de mes divorcés si je les avais tenus entre les murs d'un salon ou do ma chambre. Quoiqu'il en soit, il m'a semblé qu'ils n'étaient point aussi indifférents l'un à l'autre qu'ils veulent bien le dire. Ils m'ont même donné la ' sensation magnétique de l'amour. Mon imagination peut m'avoir joué ce tour, mais je ne le crois pas. Cette rencontre d'aujourd'hui se renouvellera, j'en suis sûre, et sans que j'y aide. Ce serait bon signe alors. Bon signe! Hélas, on peut arriver à se pardonner des torts mutuels, mais le divorce pour cause d'incompatibilité d'humeur est prononcé par la Nature même.

Dans une lettre, écrite du D... à madame Lasserre, je lui avais dit mon désir do revoir Évian. Elle m'in-

vha aussitôt à y venir passer toute une journée avec elle, et la partie fut arrangée. En conséquence, le lendemain de mon retour à l'hôtel, je pris le bateau de dix heures quinze pour aller la retrouver sur l'autre rive. Le temps était si doux, le lac si bon que je fis la traversée assise dans un fauteuil sur le pont. Gela me permit de ne rien perdre des effets curieux, toujours varies, que donne le recul progressif. Du port d'Ouchy on ne voit pas Lausanne. A chaque tour de roues, les coteaux qui l'encadrent, ses maisons, ses édifices, sa cathédrale son château se développèrent en un magnifique amphithéâtre, puis les lignes de la côte suisse se précisèrent, des golfes, des anses, des caps se formèrent sous mes yeux. Les aubes de Vllehetia tournèrent et tournèrent encore, le panorama s'abaissa graduellement, comme il s'était élevé, et la brume d'automne me le déroba»tout à fait. Dans la direction de Genève, l'eau et le ciel semblaient se toucher et formaient un horizon très lointain. Grâce à sa configuration, le loc Léman donne à un certain point l'illusion de la mer infinie; il en a même les reflets métalliques. Après avoir joui un instant de ce phénomène je tournai mon fauteuil via Evian. J'avais vu la côte suisse disparaître dans la brume et, de la brume, sur le bord opposé, je vis émerger la côte savoisienne. Je distinguai les contours arrondis de ses hautes montagnes, ses collines riantes si joliment ombrées, puis des villages groupés autour des clochers et enfin l'amphithéâtre de la petite ville d'eaux, le casino, l'établissement thermal, ses hôtels monumentaux, le quai et ses platanes, le mouvement animé du port minuscule. Dans ce tableau, il y avait une lumière, une allure, une gaieté qui étaient comme

^c>^ AU CŒUR DE LA VIK

les trois couleurs vivantes de la France. J'aperçus du côté d'Amphion une automobile qui arrivait à fond de train dans un nuage de poussière. J'eus l'intuition qu'elle amenait madame Lasscrre. De fait, elle s'arrêta en face du pont, et la jeune femme en sortit au moment où je débarquais. Nos mouvements avaient été merveilleusement combinés.

— Ah! Granny! quelle peur j'ai eue de ne pas me trouver à l'arrivée du bateau ! s'écria-t-elle en m'abordant.

— Eh bien, je vous aurais attendue, ma chère enfant. Il est dix heures cinquante à Lausanne mais il n'est que neuf heures cinquante ici. Cette heure de différence est plus déconcertante qu'on ne pourrait le croire. Je suis honteuse de vous avoir fait lever d'aussi bon matin.

— On ne saurait commencer trop tôt les journées agréables. Et laissez-moi vous décorer, ajouta Maïa, en passant dans la boutonnière de ma jaquette une touffe de violettes pareille à celle qu'elle portait. Vous le voyez, j'ai l'auto, nous pourrons flâner dans la ville, déjeuner au Grand Hôtel et ensuite je vous conduirai du côté de Meillerie oii il y a d'adorables châtaigneraies. Cela vous va-t-il?

— Cela m'enchante.

— Tant mieux.

Nous échangeâmes quelques petites nouvelles, puis clic alla donner ses ordres au chauffeur, se débarrassa de son long manteau et me rejoignit. La course dans l'air vif avait augmenté l'éclat de son teint, de ses yeux et de ses lèvres. Elle portait un costume de drap gris, un chapeau de feutre, un simple tricorne gris également sur lequel était jeté un long voile de même

nuance. Sa jaquette serrée à la taille dessinait bien les lignes très belles de ses épaules et de son buste. Une blouse blanche, une haute cravate de batiste dans laquelle était piqué un œil de chat, accentuaient et relevaient la simplicité de sa toilette.

— Quelle jolie grisonne vous faites! dis-jc en l'admirant.

— Je vous plais ainsi?

— Beaucoup.

— J'en suis ravie.

Et Maïa, passant son bras dans le mien, me fit prendre la direction de la ville.

— On aime toujours à plaire à un auteur, quel que soit son sexe. On a, peut-être, le vague espoir qu'il reproduira un trait de votre visage ou de votre caractère. Toujours est-il qu'il est très difficile de ne pas poser en sa présence.

— J'espère que, maintenant, vous ne voyez plus le romancier en moi.

— Impossible de l'oublier, je le sens.

— Je vous le fais sentir! m'écriai-je sincèrement étonnée, mais j'ai peine à prendre conscience de son existence.

— C'est justement cela, vous êtes devenu lui et il est devenu vous.

Je m'arrêtai et, souriant :

— Brava, ma petite amie, dis-je, je ne vous croyais pas tant de métaphysique. En tout cas, je vous ai toujours trouvée naturelle, vos sentiments, vos auto-observations n'ont jamais sonné faux à mon oreille très exercée.

— Oh! je n'ai pas cherché à me rendre intéressante, mais j'ai désiré vous intéresser.

Vous n'avez cependant jamais essayé de vous

confesser.

J'attends d'avoir quelque beau péclic d'héroïne h

vous servir, répondit madame Lasserre en coulant vers moi un regard qui semblait me tâter à la manière d'une antenne.

— N'allez pas en commettre un pour le plaisir de m'étonner.

— Ma vanité n'ira pas jusque-là et je crois qu'il en fondrait gros ponr vous étonner, Granny.

— Ceci me fait souvenir d'mie de mes compagnes de couvent qui s'était confessée à Page de quinze ans d'avoir commis un adultère.

— Rien que cela !

— Rien que cela! On lui avait dit que c'était un péché de grande personne, elle s'en était affublée pour produire de l'effet.

— J'aurais voulu voir la tête du confesseur.

— Il l'avait tancée vertement, paraît-il, de son mensonge flagrant; elle était sortie en larmes du confessionnal. Le curieux: de l'affaire est que, dix ans plus tard, elle devait commettre en réalité cette même faute.

— Ah! A^oilà qui est est étrange!

— Et qui ne peut s'expliquer que par une sorte de prescience. Les femmes romanesques, je l'ai remarqué, cherchent toujours à se rendre intéressantes. Pour le confesseur, elles grossissent leurs péchés ou leurs épreuves, quand elles n'en inventent pas; pour le médecin, elles trouvent des symptômes extraordinaires; pour l'artiste et le romancier elles tâchent de se poétiser. Il y apeut-ôtre cu^ parmi leurs ascendants,

quelqu'un qui a fait de la littérature, et leurs cellules ataviques marcheat.

Madame Lasserre se mit à rire.

— Oli! Granny, comment voulez-vous que j'oublie que vous êtes Pierre de Goulevain!

Je m'arrêtai de nouveau et, me tournant vers ma compagne :

— Voulez-vous la preuve que nos cerveaux ont été mis en communication?

— Si je la veux!

— Eh bien, vous venez de lancer la conversation sur un sujet que je rumine depuis une semaine.

— Par exemple !

— Il y a, à l'hôtel, une fillette qui manie cet horripilant diabolo avec une adresse remarquable. Quand elle a une galerie, elle y déploie une grâce, une coquetterie fascinantes. L'admiration qu'elle provoque et qu'elle sent la surexcite et lui fait accomplir des prouesses. C'est en la regardant, que ma pensée s'est tournée vers ce besoin inné que nous avons tous, peu ou prou, de produire de l'eiTet les uns sur les autres. Je suis arrivée à voir qu'il servait encore la Vie.

— Ce qui me fait plaisir, Granny, c'est qu'au lieu d'abîmer l'humanité vous cherchez toujours à la justifier.

— iNon, à la comprendre. Je la considère, je rétudie comme l'œuvre et l'instrument de Dieu. Elle m'apparaît do plus en plus grande, de plus en plus merveilleuse. Quand je me trouve en présence d'un instinct, d'un défaut général, je tdcho de découvrir son but, son utilité. Je m'aperçois vite qu'il est un rouage indispensable encore, mais je devine qu'il s'atténuera,

disparaîtra ou se Iranslormera. Ainsi la foule ne voit pas ce qui est à son niveau, de là le besoin chez l'homme de se faire un piédestal. Quand ce piédestal est en papier mâché, il s'écroule, l'individu disparait avec lui et l'effet n'est que transitoire. Quand il est composé d'éléments durables et nécessaires, la figure demeure, les yeux se lèvent vers elle, les âmes sont impressionnées et l'éternel jeu de la transmission s'accomplit.

— Ce doit être agréable de se sentir célèbre.

— Je l'ignore, heureusement. J'ai eu toutes les ambitions, toutes les vanités, celle-là exceptée. Appartenir au public vivant et mort — au public, barbare encore, qui viole l'âme et la vie de ses savants, de ses écrivains, de ses artistes, qui les met sur le trottoir, comme la statue d'Alfred de Musset! Quelle terrible chose. Quant au prestige, il est nécessaire; il ne faut pas en faire fi. Une Américaine de ma connaissance est sortie très désappointée d'une audience de Pie X. Le Pape, en soutane blanche et courte, ne lui avait fait aucune impression. Elle était furieuse d'avoir pris tant de peine pour voir un vieux prêtre « en robe de chambre ».

— Est-ce assez américain, cela!

— Mais non c'est humain, voilà tout, nous avons encore besoin d'illusion, d'art, de pose même.

— De pose\ oh! Granny, croyez-vous?

— Parfaitement, ma petite amie, la plupart des gens ne comprennent pas la simplicité. Tenez, une preuve entre mille. Une personne, avec laquelle je ne j 11 étais pas rencontrée depuis que je suis devenue un romancier, m'invita à déjeuner lors de mon passage

1 Ignore, mais elle parut sino-nl.- ""^^/^apeau, je

elle apprit q„o Je vS ^ot^rrhôter' ^"^"^ connaissais aucune des -rpni *'' 'ï"^ J^ "^

térafure et de rt /dT ' Pf.«o""«'i'és de lu lit-

Jai surpris ie mé l-*! ï^""^"'?' ^'^"^ ^°n estime.

logie, je constate que na J^IT '"' "'" P^^'^'>°je ne me fais aucun^^^.H .tnlr ^^"^" ^^ ''^'

Madame Lasserre s'arrêta et, riant •

— Oh! Granny! que dites-vous Jà^

quand on^^bî,iI"s:ntt:„ r'' ^""'^"'""

on possède pour tout ontlll. "" """"ero et quand

daicumulatLrs tl^ife^Is ^ !" t-^'^^^^' P.^picr bianc. Je man/ue dLloLCc e^cZ '^ — Eh bien, c'est vrai fî^ Aîo- - ' ^ertam.

risque de vous paraître LÎorXr""",' ^" ?eoise, je vous avouerai „„f °f •'''{"^"se^ent bour-

^ondage'. Je voudraHulo utT" ''°T ''S'' ravail. -, "^ ^°'' "" Ijeau cabinet de

■oi7.etirr:,if it'ï:: t --■-' -^^^-^ '>-

iraient un bel arriérai 1 T ^'l ""''' "ï"' ™° ne table à écri e imit' T , "'' ''° "■«^■•■'" «^'^^

>Heaux. Vou "LrTezTuUt " "'^^'^ '''"'■'' ''itourée? peut-être auss. me voir Iris

Oui, pourquoi pas?

- Parce que jy perdrais ma précieuse liberté

— Vous avez raison et ie serais I, . •

■^i jt- sciais la première punie

car je ne vous aurais jamais toule à moi comme aujourd'luii.

— Et je me donnerais peut-être de très grands

airs.

— De grands airs, vous!... je ne le crois pas.

— Hé! hé! je n'en suis pas aussi sûre! Je me suis surprise plusieurs fois, en présence de certaines personnes, à porter plus haut la tête, à redresser ma taille, à essayer d'avoir l'air de quelquiin. Je suis capable d'être aussi ridicule que n'importe qui. Et, le croiriez-vous, au cours de ces accès de vanité, j'étudie le phénomène sur moi-même. Malheureusement, ma vivacité naturelle m'empêche toujours de garder assez longtemps la pose. Yoyez-vous, ma chère enfant, je ne devais pas être un romancier en chambre mais (( l'errante ». 11 le fallait pour que je pusse prendre conscience de la Yie. Prendre conscience de la Vie! Il n'y a pas de sensation pareille à celle-là. J'espère que vous la connaîtrez un jour. Elle me donne, par moments, une joie extraordinaire, une joie de plénitude qui m'effraie un peu... 11 me semble que c'est une joie des dernières heures.

Maïa pressa mon bras contre elle; je sentis le chagrin que je venais bêtement de lui causer.

— Oh! vous ne partirez pas avant d'avoir achevé votre œuvre...

— Vous ne la croyez donc pas achevée, mon œuvre ?

• — Pas du tout, répliqua la jeune femme de ce ton tranchant qu'elle emploie toujours pour dissimuler une cm 0 lion.

— En attendant, dis-je gaiement, jouissons de cette

Délie journée, et allons boire un verre d'eau d'Evian. fc traverserais le lac exprès. C'est bien la meilleure eau jue la nature nous ait préparée. Elle donne au palais me sensation de pureté et de fraîcheur alpestres, soit lit sans réclame.

En sortant de l'établissement thermal, nous prîmes me des rues montantes de la petite ville. De temps à mtre, je m'arrêtais sous prétexte de regarder le lac, en réalité pour reprendre haleine. Nous flânâmes délicieusement au hasard, nous visitâmes deux églises, nous nous arrêtâmes devant les vitrines où s'étalaient les [ins de saison. Oh ! le pathétique de ces fins de saison! Madame Lasserrc fit quelques emplettes et tout en réflej:ionnant, comme disent si bien les Vaudois, nous redescendîmes sur le quai.

— Il est impossible, dis-jc en promenant les yeux autour de moi de ne pas reconnaître que chaque agglomération d'individus crée une atmosphère morale particulière, celle d'Evian est bien diiïérente de celle de Lausanne. Les gens, les maisons, les rues, ont une physionomie plus gaie. Partout l'accueil est moins froid. Les filles du peuple ont de la grâce, de la coquetterie, un peu d'art déjà. Les bateliers manient la voile et la rame avec moins de régularité que leurs confrères suisses mais avec plus d'entrain et, dans leurs yeux, il y a une intelligence très éveillée. Avez-vous remarqué comme ils sont jolis les yeux bruns des Savoisiens? demandai-je étourdiment.

, La rougeur, que je surpris sur le visage de Maïa, me fit sentir mon manque de tact et m'élonna quelque peu.

— Oui, oui, je l'ai remarqué, me répondit-elle avec un petit sourire nerveux.

— Le paysage même a une âme différente, continiiai-je. Cetle côte-ci, avec ses ondulations douces, ses replis profonds, ses ombres violettes et mystérieuses, me semble catholique; la côte suisse, mieux cultivée, largement ouverte, sèche d'aspect, est essentiellement calviniste, de Lausanne à Genève surtout.

— Ne serait-ce point un effet de votre imagination?

— Je l'avais cru d'abord, mais une Lausannoise protestante m'a fait part, un jour, de cette même impression.

Gomme je disais cela, nous arrivâmes sur une place ombragée, qui s'avance dans le lac.

— Ah! nous sommes bien en France! m'écriai-je en riant... pas moyen d'en douter! regardez ces petits papiers sur le gazon. Si c'était en Suisse, il y aurait ici des hottes avec des pancartes oii serait écrit en grosses lettres : « Pour les papiers ».

— Il y en a maintenant sur les boulevards.

— Oui, mais les Parisiens n'ont pas encore l'amour actif et intelligent de leur ville; ils ne se disent pas que chaque citoyen doit contribuer à son embellisse-

. ment et à sa salubrité. C'est ce que l'on enseigne dans toutes les écoles de la Gonfédération. Les mères, les femmes du peuple apprennent à leurs enfants à respecter les jardins publics; elles les obligent à porter au panier municipal leurs petites saletés. Je l'ai vu, maintes fois, non sans plaisir. Ge désordre est choquant en face d'un panorama semblable, ajoutai-je. f

Nous tournâmes le dos aux papiers et nous allâmes Dous accouder à la balustrade.

Le ciel, l'eau, la brume étaient d'une douceur extraordinaire; le lac, d'un bleu laiteux, berçait à peine les mouettes qui se reposaient à sa surface.

— Est-ce assez beau? dis-je après quelques instants de silencieuse admiration.

— Beau comme s'il n'y avait pas de douleur dans le monde, répondit la jeune femme en détournant les yeux et se remettant à marcher.

— 11 pourrait y avoir de la douleur seulement. Cette beauté est toujours une espérance.

Maïa haussa les épaules.

— Mais, ma bonne Granny, ceux qui souffrent ne la voient pas. Une rage de dents, une rage de cœur suffisent à vous rendre insensible à toutes les beautés de la terre et du ciel. Du reste, pour être consolée par un spectacle de la nature, il faut qu'une créature soit déjà très élevée; et les autres?

— Ils sont probablement soutenus d'une manière différente. Devant une harmonie si parfaite et si douce il est difficile de croire la Yie mauvaise.

Comme je prononçais ces mots, une voilure d'enfant invalide, qui arrivait en sens inverse, nous croisa; nous y jetâmes un coup d'œil et toutes deux nous éprouvâmes un choc violent; ma compagne s'arrêta.

— Et devant cela? me demanda-t-elle d'un ton âpre et ironique.

Le bébé couché, dont l'apparition sur la scène avait été comme un défi jeté à mon optimisme, avait la langue trop longue, elle reposait sur la lèvro inférieure produisant deux filets continus de salive.

— Est-ce assez épouvantable?

— Trop, en vérité, répondis-jo le cœur serré.

• — Pauvre créature! Elle n'a pas demandé à naître!

— Oh! Maïa, dis-je, voici encore une de ces phrases enl'autines qu'il faut oublier. Nous n'avons pas a

iZi AU CŒUR DE LA VIE

demander à naîlre. Du reste, quand nous avons reçu la vie, nous nous y cramponnons désespérément.

Nous ne sommes probablement pas libres de la lâcher. L'instinct de la conservation qui nous lie à notre misère est une cruauté raffinée.

— Non, car clans cet instinct il y a la grâce d'état et l'amour de la vie. Nous aimons la vie et ceux qui souffrent plus que les autres. J'ai connu un malheureux, aitligé d'une maladie nerveuse, qui faisait de lui un objet de répulsion, je croyais qu'il devait désirer ardemment la mort; il me dit un jour qu'il avait essayé de la pendaison chez Charcot, mais qu'il n'avait pas osé continuer le traitement dans la crainte que son cœur fût trop faible!

Madame Lasserre s'arrêta brusquement :

— Avez-vous jamais vu un pèlerinage de Lourdes?

— Non.

— Eh bien, je l'ai vu, moi. Quand on se trouve en présence de tant d'horreurs physiologiques, de tant do créatures torturées, on se demande : « Oh est Dieu? »

— Il est dans les forces de la maladie comme dans celles de la santé. Si nous pouvions les analyser et les regarder scientifiquement, nous reconnaîtrions que ces forces sont des organismes merveilleux qui doivent vivre et mourir, qui servent à faire des destinées humaines.

— Des destinées épouvantables, interrompit Maïa,

— Oui, mais aucune douleur ne doit être vame. Les malades sont les martyrs de la Yie... avec un grand V. et pour les martyrs. . . il y a des palmes : « où est Dieu? » 11 est encore dans l'espérance qui soutient ces affligés.

— Une espérance toujours déçue...

— Et toujours renaissante.

— Pendant longtemps, jo n'ai pas pu admirer un beau coucher de soleil, sans que celte vision d'enfer, ces membres tordus, ces faces sanguinolentes surgissent devant mes yeux. Alors, tout mon être se révoltait contre la nature, contre le destin.

— Contre Dieu en réalite.

— Oui, c'est affreux à avouer. Mais voyons, Granny, si un criminel, le plus apaclie des Apaches, pouvait d'un coup de sa volonté rendre l'humanité saine et heureuse, croyez-vous qu'il s'y refuserait?

— Non, j'en suis môme sûre.

— Et Dieu tout-puissant ne le veut pas!

— Parce qu'il connaît le but du mal et de la douleur. Parce qu'il ne le peut pas, probablement.

Maïa recula et, toute saisie :

— Il ne le peut pas? répéta-t-ellc.

— Non. Il est l'esclave de son propre plan; du plan de l'Univers. Dans ce plan, nous le voyons maintenant, tout se fait par développements successifs, par transformations, par évolutions, par régressions même, et jamais par des coups de volonté. Pour exaucer la dix-millionnième partie des prières que lui adressent les Terriens, Dieu devrait remanier sans cesse sa création. S'il accordait aux mères et aux femmes seulement les prolongations de vies qu'elles lui demandent, il serait obligé, ni plus ni moins, pour maintenir l'équilibre mathématique sur notre planète, de retarder le mouvement de la natalité.

— Mais c'est vrai! s'écria la jeune fcnmic avec un joli éclair de compréhension dans les yeux.

— 11 faut, ma chère enfiinl, que vous entraîniez

votre esprit à considérer ceci : que TUnivers et le Soleil n'ont pas été créés pour la Terre, mais la Terre pour l'Univers et le Soleil.

— Mon intellect peut arriver jusque-là.

— Puis, que ce monde n'a pas été fait pour l'homme, mais riiomme pour ce monde.

— Ceci est plus difficile.

— Ensuite, que l'homme est le récepteur de forces universelles et que, coûte que coûte, il doit aider à leur éternel jeu.

— Vous m'en demandez un peu trop.

— Essayez. Vous prendrez ainsi une conception de la vie qui ne vous permettra pas des raisonnements enfantins comme celui de tout à l'heure... des raisonnements qui font la plupart des athées.

— Je le serais devenue, si j'avais pu, confessa la jeune femme.

— Du reste, ma petite amie, nous n'avons ni le droit ni le pouvoir de juger Dieu. Par exemple, à propos de cette pauvre enfant dont la vue a soulevé votre colère, nous ne savons même pas si elle vivra longtemps. L'épreuve, pour elle et pour ses parents, peut être atténuée par une foule de circonstances. Elle a l'air d'appartenir à une famille riche, dis-je en me retournant, d'être bien soignée, sa bonne est une « nurse ». Nous plaignons souvent les gens à tort et à travers; nous y trouvons même une certaine satisfaction sentimentale. Il y a une quinzaine d'années, je montais un matin la falaise d'Houlgate derrière une femme maigre comme une haridelle et pieds nus; elle était courbée en deux par le poids d'un énorme sac de pommes de terre. Je m'apitoyai aussitôt sur son sort et sur celui de

LAUSANNE d37

l'humanité en général. Elle posa son fardeau un instant, je lui dis un petit bonjour et j'entrai en conversation avec elle. Savez-vous ce que j'ai appris de sa propre bouche?

— Quoi donc?

— Qu'elle était la créature la plus heureuse du monde.

— Non! s'exclama Maïa en riant.

— Oui. Tion mari était pêcheur et elle avait six enfants. Elle habitait non loin du sémaphore et elle avait réussi, paraît-il, à créer un petit jardin sous le vent du large, et ce jardin faisait sa joie et son orgueil. Elle m'invita à le venir voir. Je l'accompagnai. Et de fait, au haut de la falaise, je vis une maisonnette mal crépie, bâtie à la diable, tout entourée de fleurs communes mais brillantes, et du milieu de ces fleurs sortit une nichée de mioches à demi vêtus, aux joues roses. Et tout cela faisait du bonheur dans un lieu aride et désert à donner le frisson.

— Granny, vous finirez bientôt par ne pas croire à la réalité de la douleur.

— J'ai de bonnes raisons pour y croire, ma chère amie, mais je suis obligée de reconnaître qu'elle est le sel de la vie.

— Eh bien, dans certaines portions, il y en a un peu trop; la main qui le distribue a été lourde.

— Pas pour vous, au moins, dis-je avec l'intention de pousser à bout la jeune femme.

— Oh! moi, je suis des heureuses de ce monde, c'est connu! Songez donc : jeune, libre et riche! Il y a de quoi faire cinquante mille bonheurs! La douleur, le sel de la vie ! répéta madame Lasserre avec un petit

J38 AU CQEim DE LA VIE

rire ironique. N'est-ce point là ce que vous appelez de la littérature, Granny?

— Non, car la douleur donne à la vie une saveur incontestable. La preuve est que nous exagérons à plaisir notre mal et celui des autres. De plus, nous avons l'instinct que la souffrance nous grandit et nous ennoblit. On ne se vante pas d'avoir été plus heureux que celui-ci ou celui-là, mais on se vante d'avoir souffert davantage.

— Ah! ceci est exact! s'écria Maïa... et bien drôle.

— Tenez, une de mes lectrices, à qui je venais de parler de mon bouquin, m'a dit ces propres paroles : « Si vous y mettez une héroïne, faites-la bien souffrir ».

Madame Lasserre s'arrêta net et parue saisie.

— Oh! non, non, ne la faites pas souffrir! s'écriat-clle avec un effroi c{ui me sembla bien curieux.

— N'ayez pas peur, ma chère amie, répôndis-je en souriant, tout fmira bien pour elle, je l'espère.

En causant, nous avions pris le chemin du Grand Hôtel et, comme je disais cela, nous arrivions sur la terrasse du restaurant. Deux tables s'y trouvaient dressées. Le temps était si beau que, d'un commun accord, nous prîmes place à l'une d'elles et l'on nous servit à déjeuner. Une belle touffe de roses, une bouteille de Champagne dans un seau d'argent, donnèrent à notre repas un air fm et élégant.

IMon hôtesse se mit à me parler de Valcombe, du regret qu'elle avait à devoir le quitter bientôt.

— C'est une chose agréable qui va finir, dit-elle, on n'est jamais sûr que les choses agréables se répéteront.

— Sur quelle mauvaise herbe de pessimisme avezvous donc marché aujourd'hui? demandai-je.

— Je n'en sais rien moi-même, mais cette herbe-là pousse de plus en plus sous mes pas comme les fleurs de l'optimisme sous les vôtres.

— Mon optimisme est fait de pessimisme raisonné, ma chère enfant. Si je ne me trompe, vous avez besoin du grand remède anglais.

— C'est-à-dire?

— D'un changement fpjclconque. Pourquoi ne feriez-Yous pas, cet hiver, un voyage intéressant?

— Jyai songé. En Grèce... en Ilalie. En Italie! Oh! Granny, si nous y allions ensemble!

— Pouquoi pas? Par moments je me sens, non pas attirée, mais poussée vers elle de nouveau.

— Vous ne l'aimez pas?

— Je ne l'ai ni sentie ni comprise.

— J'en ai autant à avouer. Je l'ai visitée au clair de ma lune de miel, et comme elle n'était pas bien brillante, je n'ai pas vu grand'chose. Je voudrais la revisiter au beau grand soleil et dans la liberté de ma pensée.

— Eh bien, nous pourrions y aller en pèlerinage d'amende honorable. En attendant, quand rentrerezvous à Mortin?

— A la fin de la semaine procnaine, après le départ de deux femmes horripilantes qui s'y trouvent en ce moment. L'une parle du matin au soir comme un automate remonté et pour ne rien dire, l'autre est une sorte de dragon, une militante qui a la manie de faire des conversions et la spécialité de créer des œuvres qui ne durent jamais. Père les supporte parce que leurs maris sont de bons fusils; mais moi, j'ai tout le temps envie de leur dire des sottises, elles nio donnent dos velléités fcminicidcs.

Le sourire que ce mot avait provoqué chez moi fut coupé net por l'apparition d'une figure d'homme qui franchissait la grille du Grand Hôtel et qui n'était autre que celle de M. de Couzan. M. de Couzan ! A mon grand émoi, je le vis prendre à gauche une allée hordée de massifs de verdure, qui, en zigzaguant, conduisait vers nous. Maïa lui tournait le dos. J'aurais dû la prévenir, mais c'était la première fois qu'il m'était donné de surprendre la marche du Destin sur la créature inconsciente, et le romancier l'emporta sur l'amie. Je suivais de l'œil le hnron et j'entendais les paroles de ma compagne, je saisissais mêmes les notes gaies de sa voix.

— Oui, des idées féminicides, répétait-elle. Toutes deux m'ont connue enfant; elles ont blâmé mon éducation trop moderne et sont ravies que j'aie mal tourné...

M. de Couzan approchait à pas plutôt lents, mais entre les deux jeunes gens la distance diminuait... diminuait... Je croyais senlir le jeu de l'invisible force qui allait les réunir pour un instant, le cœur me battait... et la jeune femme continuait :

— ... car pour elles, j'ai mal tourné, vous comprenez; elles ont toujours l'air de plaindre mère, une manière de m'être désa....

Maïa ne put achever son mot. Le saisissement lui coupa la parole; son mari venait de surgir au bas du perron comme s'il sortait d'une trappe. Elle rougit violemment, non pas jusqu'aux cheveux, comme on dit, mais plus haut que ses cheveux, il me sembla, et les prunelles agrandies, les lèvres tremblantes, elle le regarda monter vers elle.

Nous nous trouvions placées au bout de la terrasse,

LAUSANNE i41

madame î.asserre était clans l'angle de la balustrade, un peu à contre-jour. Le baron, visiblement sous l'empire d'une préoccupation, ne nous aperçut que lorsqu'il fut près de nous, et il me vit la première.

— Pierre de Coulevain ! s*écria-t-il avec une flatteuse expression de plaisir.

Et se découvrant, il me tendit la main ; en même temps ses yeux allèrent curieusement à ma compagne. ..,1e choc que j'attendais se produisit. L'homme pâlit, son visage devint rigide, la femme redressa la tête avec un mouve^ ment de défi, ses paupières battirent un peu, elle essaya un petit sourire qui ne fut qu'une grimace nerveuse et les regards se croisèrent mais avec plus de curiosité que d'hostilité. Il y eut là un de ces silences psychiques où l'on sent battre la vie pour ainsi dire. M. de Couzan se ressaisit presque instantanément et, revenant à moi :

— Faites-vous la cure d'Evian? me demanda-t-il, d'une voix un peu rauque.

— Non, j'y suis venue en excursion seulement. Je perche à Lausanne.

— A Lausanne ! ah ! je dois y conduire ma mère la semaine prochaine. Où êtes-vous logée?

— Au Beau-Séjour.

— Nous, nous serons au Richemont. Si vous le permettez, j'irai vous présenter mes hommages.

— Je permets.

— Merci.

Il me baisa la main, et la serra nerveusement, puis, ayant salué ma compagne, il passa dans la salle du restaurant. Dieu merci, il l'avait saluée! J'eus l'impression, je ne saurais dire pourquoi, que, dans celle rencontre, c'était lui Ib vainqueur.

J42 AU CœUR DE LA VIE

Drolc?... hein? fit la jeune femme à voix basse..."

Un coup de théâtre ! . .

— Un coup de vie phi lot.

Elle aspira une grande bouffée d'air, dénoua son voile de gaze, puis, avec une affectation d'indifférence :

— Gela m'a fait perdre le fil de mon discours. Qu'est-ce que je vous racontais?

— Vous me parliez de Mortin.

— Ah oui! des invitées de mère. Eh bien, j'attends qu'elles aient regagné leurs castels respectifs pour rentrer sous le toit paternel. Nous aurons alors un cercle très agréable : les de Brie, les d'Auranne peut-être, des chasseurs, mon oncle et Pierre de Goulevain.

— Impossible cette année.

— Je n'accepte aucune excuse. J'irai vous cueillir à la gare de Lyon et je vous emmènerai tout droit en Normandie. Je veux que vous fassiez la connaissance de mon père et de mon oncle..., de mes deux uniques admirations masculines.

— Uniques?

— Hélas!

Une petite rougeur suspecte accompagna cette exclamation.

M. de Gouzan déjeunait au restaurant; il avait choisi une table à droite de la porte d'entrée, restée ouverte. Je le compris aux allées et venues des garçons. La voix inégale de mon hôtesse, le rose qui colorait ses pommettes me faisaient deviner qu'elle se trouvait dans le rayon visuel de son mari. Je jouissais secrètement de k voir ainsi affectée par sa présence.

— Vos parents reçoivent-ils beaucoup de monde à la campagne? ""

LAUSANNE i43

— Non, pcre y vient chercher le repos et il le veut agréable. Ses hôtes sont triés sur le volet. Voyez-vous, les Françaises hors de chez elles ne savent ni s'occuper ni se sulfire. Elles n'aiment pas beaucoup la marche, le grand air, elles lisent très peu et sont tout le temps sur le dos de leurs hôtes. Dans les châteaux où l'on s'amuse, l'hospitalité est plus facile, mais dans les maisons sérieuses comme la nôtre, il faut un peu d'intimité.

— Il y a trois ans, j'ai ctc invitée dans votre voisinage, chez des Ecossais qui avaient loué une maisonnette au milieu d'un verger, une sorte de chaumière bourgeoise avec un rez-de-chaussée et un étage mansardé. Ils avaient choisi celte villégiature rustique un peu par originalité et beaucoup pour donner à leurs amis le fameux « change » et le plaisir d'un séjour en Normandie. Pendant la saison entière leurs chambres ont toujours été occupées. On faisait des promenades dans les bois environnants, des courses en auto. On allait déjeuner à Rouen, à Yernon, à Paris même. On dînait en toilette du soir autour d'une table décorée de fleurs, comme toute la maison, du reste. Le soir, on jouait au bridge, on chantait au piano. Et par les fenêtres ouvertes s'envo- Viient dans 1 air de France des hymnes et des chants 4'Ecosse, certain refrain populaire qui répète le nom encore aimé des Sluarls : « Prince C/iarlie, ivill ije no corne back again? », « Prince Charles ne reviendrezvous pas? )) C'était curieux et charmant. Les paysans regardaient avec méfiance ces étrangers qui avaient des mœurs si extraordinaires. A quelques mètres de là, il y avait un magnilinuc château silencieux le jour,

sombre la nuit. Une seule aile était habitée. Les châtelains ne recevaient que leur famille. Ils se contentaient de donner de grands dîners où ils conviaient la province. Cela m'humiliait en regard de l'hospitalité que pratiquaient mes amis.

— Eh bien, vous verrez, Mortin ne vous humiliera pas. Ses cheminées ont toutes de jolies spirales de fumée bleue.

— Alors, un bon point à Mortin, dis-je en souriant. Nous entendîmes la porte intérieure du restaurant

s'ouvrir et se fermer brusquement, puis un bruit de pas masculins et un jeune homme parut sur le seuil de la terrasse :

— Madame Lasserre! s'écria-t-il d'un ton de surprise joyeuse.

Et, se précipitant vers notre table, il vint baiser la main de ma compagne.

— Monsieur de Berghes, le sympathique attaché à notre légation d'Athènes, me dit Maïa, employant drôlement la formule des journaux mondains.

Puis au jeune homme :

Pierre de Coulevain avec qui je suis en partie fine, comme vous le voyez.

Saints, compliments à l'auteur.

Attaché à Athènes ! et elle avait parlé tout à l'heure d'un voyage en Grèce. Un vilain soupçon s'éveilla dans mon esprit.

-- Asseyez-vous, continua madame Lasserre, et ditesmoi, si c'est possible, d'oii vous sortez?

— De chez mère grand, qui est logée ici.

— Je vois avec plaisir qu'elle ne vous a pas mangé. — ■ iSon; parce que je ne suis pas le petit chaperon

rouge et parce que les loups ne se mangent pas entre eux.

— Ils se mangent parfaitement, ignorant jeune homme. Les naturalistes l'ont constaté. Encore un proverbe reconnu faux.

— Et les proverbes étaient la sagesse des nations! disait-on.

— La science est en train de refaire aux nations une autre sagesse, voilà tout, une sagesse neuve... mais je ne fais pas de philosophie avec vous. Nous garderons cela pour plus tard. En attendant, où allez-vous?

— A Genève, rejoindre un ami.

— On vous attend à Valcombe la semaine prochaine, vous savez.

— Si je le sais! Je vous y trouverai encore, j'espère. Il y avait dans la voix de l'attaché un sentiment,

une anxiété qui ne m'échappèrent pas.

— Vous aurez ce bonheur, répondit mon hôtesse avec un petit sourire provoquant. Et je compte vous servir un carambolage de ma façon.

— Je ne connais pas de femme aussi forte au billard que madame Lasscrre, me dit le jeune homme.

— J'ignorais ce talent.

— Je suis l'élève de mon père et de mon oncle ; ils ont pris une peine immense pour rendre mon œil juste. Quant au coup de billard, je le possédais naturellement.

On apporta le café et Maïa en offrit une tasse à M. deBerghes.

— Merci, je n'ai pas déjeuné, j'ai gardé celte distraction pour le bateau.

Madame Lasserre affecta une comique expression d'horreur.

encourage !

146 AU CœUR DE LA VIE

\ \otre agc, vous déjeunez sur le lac Léman au

lieu de vous plonger dans son azur !

Pardon, pardon, il n'est pas permis de prendre

des bains en route.

— Il est permis d'écrire des sonnets comme Lamartine et autres.

— Hélas, ni le ciel, ni la terre ne feront de moi un poète en vers, je suis un poète en prose.

— Vraiment?

- — Vous ne vous en êtes jamais aperçue?

— Jamais.

— C'est décourageant.

— Mais je ne désire pas du tout que vous soyez 3!

A qui le dites-vous! fit M. de Berghes avec un rire forcé.

Maïa, mise en goût par ces premières passes de fleur tage, continua à jouer avec le malheureux attaché. Et, surexcitée par la présence de M. de Couzan, par la conscience de son pouvoir, elle fut brillante, spirituelle, passablement audacieuse. A plusieurs reprises, je la vis se troubler, rougir sous les regards qu'elle avait allumés, puis se ressaisir et repre^ndre cet air intangible qui lui est particulier. Mes soupçons augmentaient. J'examinai M. de Berghes. Très brun, do taille moyenne et élégante, il avait des traits fins et fermes, de fort beaux yeux. Il était le type du diplomate gentilhomme et Fantilhèse vivante du baron. Gela ne me rassurait pas... au contraire. L'idée que cette rencontre à Évian avait été pré-arrangée commença à me taquiner. Puis ce fleurtage sous les yeux d'un liommo qui avait été le mari, qui l'était

peut-être encore de par les lois mystérieuses de la Nature, finit par me causer un certain malaise. Ma curiosité psychologique était cruellement « tantalisée », comme on dit si bien en anglais. Je regrettai de n'avoir pas tout l'ciTet de cette scène rare. Malgré moi, ma tête se tournait du côté du restaurant et je donnai des signes d'impatience. ^ïon hôtesse s'en aperçut et, avec riiabiletc d'une femme du monde, elle jeta la conversation dans une autre voie et m'obligea à y prendre part.

— Ce doit être bien intéressant d'assister au phénomène de la Renaissance dans un pays comme la Grèce, dis-je alors.

— Très intéressant, répondit M. de Berghes; et, malgré l'ignorance de la masse, cette Renaissance a un mouvement assez rapide. 11 y a dans la nation des forces ataviques, intuitives, psychiques, qui lui sont d'un grand secours. Tout refleurit peu à peu, l'art, la littérature, la science, le commerce. Malheureusement la politique vient enrayer ces efforts merveilleux. En Grèce, il n'y a ni monarchistes, ni républicains, ni socialistes, ni anarchistes...

— Mais c'est leparadis alors Is'^ccria madame Lasserre.

— Non, car il y a des partis, autant de partis que de députés.

— Grand Dieu !

— Et ces partis ne songent qu'à s'enlre-démolir ou à se maintenir et ils ne s'occupent des intérêts de la Grèce que lorsqu'ils servent leufs ambitions personnelles. Le Prince Royal, heureusement, travaille avec passion à 1 organisation d'une armée qui assurera au pays protection et sécurité.

— Quelle chose cnricuse! fis-je, réfi exionnant iouï haut sans le vouloir.

— Quoi donc ? demanda mon hôtesse.

— Les amis américains avec lesquels j'ai passé ur. mois m'ont quittée à Lausanne pour se rendre en Grèce par l'Engadine et l'Italie. Ils y sont maintenant. Pendant qu'ils visitent Athènes, Delphes, Olympie, moi, dans mon tranquille hôtel, je fais connaissance avec l'âme grecque dans la personne d'un écrivain, d'un officier, d'un docteur, d'un homm« d'Etat et de trois jolies femmes. Le matin, je reçois quelque carte postale avoc le Parlhénon, l'Acropole, le temple de Thésée; le soir, je cause de la Grèce moderne. Un confrère célèbre, D. Bikélas, m'a fait présent de son roman Louki Laras et de ses nouvelles grecques, traduits en français, magnifiquement illustrés par Ralli, deux livres charmants où je trouve une pureté et une simplicité doriques.

— Ah! je fcuis bien content que vous ayez eu cette impression! dii M. de Berghes, En Grèce, je retrouve toujours chez les gens les caractéristiques de leurs trois grands ordres d'architecture. Pour moi, il y a des mentalités doriques, ioniques, corinthiennes. Celle de la nouvelle génération me semble corinthienne, une affaire d'imagination peut-être.

— Non, je ne crois pas, ces lignes primordiales, peut-être, pourraient bien extérioriser, non seulement l'âme grecque, mais l'âme humaine.

— Yoici qui achèvera de vous documenter, ajouta le jeune homme en sortant une enveloppe jaune de son portefeuille, ce sont des photographies que j'avais demandées à un camarade, celles des Jeux Olym-

piques, où, par parenthèso, la France a été victorieuse.

M. de Berghes fit passer sous nos yeux le stade reconstruit, sur les fondations mêmes du stade de Périclès, aux frais d'un riche patriote. Sur ses gradins de marbre du Pentélique se pressait une foule compacte, la foule d'aujourd'hui, des femmes en chapeaux immenses, des hommes en jaquettes, en chapeaux canotiers, melons, etc., et, dans l'espace vide, au centre des belles lignes antiques, se détachaient les corps dégénérés et maigres des athlètes du xx*" siècle, revêtus de hideux jerseys. Sur le papier, le spectacle était grotesque, que devait-il être dans la lumière éclatante de la Grèce qui est toujours celle d'autrefois. C'est merveilleux, ajoutai-je, de voir la Providence reprendre des fils que l'on aurait pu croire lâchés à jamais et en former un dessin nouveau.

— Oui, mais comme ce dessin nouveau ne vaut pas l'ancien, alors à quoi bon? objecta Maïa.

— Il n'est pas en notre pouvoir d'apprécier sa valeur on son utilité...

— Tenez, continua l'attaché, voici une reproduction des Cariatides de l'Acropole que je trouve parfaite.

— Oh! les nobles fio^ures ! les belles lipfnes! les beaux plis! s'écria mon hôtesse avec un enthousiasme sincère., voyez... dit-elle en me passant la carte postale. Les cariatides femmes m'inspirent une grande pitié, elles ont toutes l'air triste.

— Eh bien, dis-je, ce sont les cariatides-hommes qui m'inspirent ce sentiment

— Oh ! Granny !

— Bravo ! Pierre de Coulevain !

J50 AU CCffiUR DE LA VIE

Ces deux exclamations furent jelcs en même temps.

— Oui, leur effort me paraît plus douloureux, leurs figures et leurs corps sont plus tourmentés.

— Madame Lasserre, dit notre diplomate, il faut que vous veniez voir ces cariatides dans leur cadre et sous leur ciel, pourquoi pas cet hiver?

A cet instant, M. de Gouzan parut sur le seuil du restaurant. Je vis aussitôt qu'il n'était pas connu de rattaché. Il alluma son cigare, traversa la terrasse, salua et descendit le perron avec une lenteur qui me parut délibérée. Je souris en remarquant qu'il était aussi tout habillé de gris. 11 portait un chapeau mou, un costume de gros drap, de longs bas à revers et cette tenue de chasse mettait en relief sa figure fermement bâtie.

Maïa le suivit des yeux pendant quelques secondes répétant machinalement : « Oui, pourquoi n'irais-je pas en Grèce cet hiver? »

Puis, revenant à son interlocuteur :

— Y a-t-il encore de la beauté humaine à voir là-bas? demanda -t-elle.

— Pas dans la société ; dans le peuple, parmi les paysans on rencontre encore des traits classiques, des corps que Praxitèle n'eût pas dédaignés. Voici quelques spécimens de ce fameux régiment d'Evzones qui garde la frontière.

M. de Berghes nous montra des photographies de soldats portant des calottes à longs glands, des A'esles brodées, la fustanelle, et des souliers avec des pompons rouges.

— Mais il doit y avoir un corps de blanchisseuses pour plisser toutes ces petites jupes! s'écria Maïa.

— G'est possible ! Eh bien ! elles ne doivent pas être

à plaindre les blanchisseuses des Evzoncs. Quelquesuns sont beaux comme des Hermès, c'est la comparaison dont on se sert toujours.

— Voyez -vous nos pioupious en fustanelle? dit la jeune femme égayée par la réjouissante vision.

— Comme ces visages sont froids! remarquai-je.

■ — Oh! la caractéristique des gens et des choses de la Grèce est la froideur, une froideur lumineuse, me répondit M. de Berghes.

— Me voici, grâce à vous, encore un peu plus documentée, fis-je en rendant au jeune homme les photographies. Je cherche à deviner pourquoi mon esprit a été forcément tourné, en même temps que celui de mes amis, vers un pays auquel je n'ai pas pensé dix fois depuis ma jeunesse. Ceci semblerait indiquer que l'association des idées existe chez la Providence, comme chez les créatures.

— Il se peut, chère Granny, que vous vous décidiez à m'accompagner cet hiver h Athènes et à Corfou, ajouta madame Lasserre en souriant.

— Je ne le crois pas, répliquai-je un peu sèchement. Une cloche tinta sur le lac.

— Mon bateau qui s'annonce! dit M. de Berghes en se levant, Je suis heureux de cette bonne rencontre. Des amitiés à Val combe. A la semaine prochaine ma déroule sur le tapis vert... si ce n'était que là!

Avec cette phrase prononcée d'une voix émue, le jeune homme s'inclina sur la main qui lui était tendue, y mit im très fervent baiser et prit congé.

— Charmant garçon ! ce Berghes, fit Maïa lorsqu'il se fut éloigné.

Cette qualification de « charmant garçon » me

rassura. Une femme ne la domiera jamais à l'homme qu'elle aime.

— Un de vos admirateurs?

— Oui, le moins banal. Il a de l'esprit, et quelque culture, puis il est très bien élevé.

— Et il vous adore?

— J'en ai peur.

— Peur! On ne s'en douterait guère!

Maïa rougit et rit.

— Oh ! je ne me comporte pas toujours aussi mal. Je ne sais ce qui m*a pris.

— Je le sais, moi.

— Eh bien, si vous le savez, ne me le dites pas... Et voici notre machine, ajouta mon hôtesse. Le chauffeur a tout réglé.

Quelques minutes plus tard, nous roulions sur la magnifique route qui longe le lac dans la direction de Meillerie. Toutes deux, nous gardâmes le silence. J'observai ma compagne à la dérobée, son regard paraissait fixe, son profil sérieux et rigide, mais de temps à autre je voyais ses cils éloquents battre nerveusement, les coins de ses lèvres s'abaisser et se relever. Je devinai que la rencontre de M. de Couzan faisait son effet et je me serais bien gardée de le dissiper par un seul mot. Un peu au delà de Meillerie, le chauffeur prit un chemin montant qui nous conduisit dans une région délicieusement agreste. Nous traversâmes des villages pittoresques mais d'une saleté choquante. Leurs maisons, oii l'on ne distinguait aucune trace d'embellissement ou d'hygiène, leurs fontaines souillées témoignaient d'une ignorance barbare. Je les | comparais aux villages suisses des environs de Badea

LAUSAiNNE i53

oii la YÎo rustique a une sorte d'clcgance, où le paysan se sent « citoyen » et reçoit à l'école sa part du pro-/ grès et de la civilisation. Sous les tignasses brunes ou blondes des femmes et des enfants, je voyais des visages intelligents, sympathiques, et je répétais : « Quel dommage! quel dommage! » TS^ous mîmes pied à terre dans un joli hameau, et madame Lasserre me fit prendre un sentier qui devait nous mener sur la hauteur. Au bout de quelques minutes nous rencontrâmes une maisonnette assez propre, une auberge, s'il fallait en croire la branche séchée qui s'étalait au-dessus de son entrée. Sur la porte, une femme pelait des châtaignes nouvelles.

Un souvenir, une envie soudaine m'immobilisèrent.

— Oh! Maïa! m'écriai-je, avez-vous jamais goûté avec du café au lait et des châtaignes?

Ma compagne se retourna et, souriant :

— Qu'est-ce que c'est que cette horreur?

— Un mélange savoisien, une des meilleures choses qu'il y ait. Fiez-vous à mon palais.

Je m'approchai de la paysanne qui nous observait sans interrompre sa besogne :

— Pourriez-vous nous préparer des châtaignes et du café au lait? lui demandai-je.

— Madame connaît ça?

— Oui et c'est excellent, mais savez-vous faire de bon café?

— Si on sait! J'ai un homme qu'est rudement porté sur sa bouche. Quand i ne trouve pas sa goutte bonne, i me fait une vie!

— Il a joliment raison, répondis-je en manière de consolation.

— Madame trouve?

— Corlainement. Qu'est-ce qu'il fait votre mari? Oh là... il est batelier. Dans ce pays, i n'y a

que des cliâtaignes, des pierres et des poissons. Nous n'avons pas de vignes comme ceux de l'autre côte du lac.

— Vous n'en êtes pas plus à plaindre,

— Peut-être bien que non !

— Alors, voulez-vous nous faire un bon goûter savoisien, des châtaignes bouillies et du café au lait?

— Si ces dames le commandent, répondit l'aubergiste avec un large sourire.

— Combien de temps vous faut-il?

— Oh! trois quarts d'heure.

— Va pour trois quarts d'heure.

— Ces dames sont venues en mobile?

— Oui, nous allons nous promener là-haut, nous redescendrons à quatre heures. Il faut que nous soyons à Evian pour le bateau de cinq heures et demie. Serveznous dehors, fis-je en avisant une table rustique plantée sous un immense hêtre.

— A votre service.

Je fis quelques pas puis, revenant en arrière :

— Et n'oubliez pas, dis-je, que les châtaignes doivent être bouillies à grande eau, dans leur seconde pelure et avec beaucoup de sel.

— Ah ! madame connaît le truc ! fit l'aubergiste l'air profondément étonnée.

— Granny, quelle fantaisie! s'exclama madame Lasserre.

— Vous m'en direz des nouvelles tout a l'heure. Nous continuâmes à monter et nous arrivâmes dans

une merveilleuse châtaigneraie. Le soleil y tombait par larges trouées, il jetait des ronds d'or sur l'herbe fme, il irisait les toiles de l'araignée, dans ses rayons des millions d'insectes dansaient leurs rondes dernières, une multitude de petites vies finissantes bourdonnaient encore, tout cela produisait un bruissement ^oux et harmonieux.

La conversation avait repris entre Maïa et moi, mais c'était une^-^onversation à bâtons rompus, coupée par des exclanïalions admiratives et d'assez longs silences. La jeune femme cheminait la tête baissée, les yeux au sol... Elle s'arrêta tout à coup et, se tournant de mon côté avec un visage sévère presque :

— Granny, me dit-elle, j'espère que vous n'êtes pour rien dans cette rencontre?

— Pour rien, je vous l'aflirme; elle a été aussi fortuite que la rencontre avec monsieur de Berghes.

Un petit éclat de rire détendit la physionomie de madame Lasserre.

— Ah ! je vois que toutes Jeux nous avons eu une mauvaise pensée. Je me suis méfiée de Pierre de Coulevain.

— Et moi de la jolie femme.

Maïa passa son bras dans le mien et le pressa affec- ^'«Jieusement.

— Nous avons eu tort Tune et l'autre, voilà tout, et j'en suis bien contente!

— Je dois vous avouer, cependant, que je désirais vivement être témoin d'une rencontre entre vous et monsieur de Couzan, et puis il faut que je vous confesse ceci : ce matin, je l'ai vu venir de loin.

Ma compagne relira brusquement son bras et, avec une expression de reproche :

— Ah! voilà le romancier! vous avez voulu vous payer un choc psychologique.

— Physiologique aussi, répondis-je imperturbablement.

— Et nous nous sommes bien comportés sous ce double choc?

Cette question fut faite d'un ton ironique mais avec un regard anxieux.

— Parfaitement. Je tenais à vous voir tous deux en présence afin de me rendre compte de vos sentiments réciproques.

— Et vous êtes fixée maintenant?

— A peu près.

Une furtive rougeur passa sur le visage de madame Lasserre.

— Et quel est cet « à peu près » ?

— Vous le saurez plus tard, s'il devient une certitude. Mais, dites-moi, n'aviez-vous jamais revu monsieur de Couzan depuis votre divorce?

— Face à face, non. Il a été en Belgique, j'ai voyagé. Nous ne tournons plus tout à fait dans le même cercle. En ces derniers mois cependant, il a reparu curieusement sur mon horizon; je l'ai aperçu souvent , au salon de l'Automobile , au Concours Hippique, aux courses, au théâtre... J'ai même surpris plusieurs fois sa lorgnette dirigée de mon côté... mais si jamais je m'attendais!...

— Je voudrais vous poser une question indiscrète, le puis-je?

— Faites, faites, ne vous gênez pas, Granny.

— Elle est très indiscrète.

— Allez toujours, elle n'en sera que plus drôle.

— Quand vous vous êtes trouvée ainsi dans le voisinage de monsieur de Couzan, vous êtes-vous rendu compte qu'il avait été votre mari?

La jeune femme rougit violemment, ses paupières battirent... elle s'arrêta comme pour réfléchir, en réalité, je crois, pour dominer son émotion.

— Rendu compte qu'il avait été mon mari... répétât-elle.

Puis, relevant k tête et avec un accent de triomphe :

— Non, pas du tout, vous ne me croyez peut-être pas?

— Si, si, l'oblitération de certaines choses vécues est très fréquente,'

— Dieu merci\ Du reste, ce matin, je n'ai pas eu le temps d'avoir conscience de quoi que ce soit. J'ai eu l'impression d'un tourbillon intérieur, de quelque chose de désagréable, voilà tout.

— Désagréable! croyez-vous?

— C'est assez naturel. Monsieur de Couzan et moi n'avons pas divorce pour nous amuser et sans de bonnes raisons.

— Vos malentendus ont dû venir d'une ignorance mutuelle de la vie. Quel âge aviez-vous au juste quand vous vous êtes mariée?

— J'avais dix-neuf ans, lui... vingt-sept.

— C'était trop jeune, étant donnée la* manière dont vous aviez été élevée.

— Oui, j'étais fraîche physiquement et moralement, comme ceci , dit la jeune femme en ramassant une châtaigne brillante et dorée dans sa coque à demi cnlr'ouverte.

— Vous l'clcs encore, ma chère amie, dis-je en

souriant de la comparaison, c'est même là votre grand

charme.

INIadame Lasserre haussa ses belles épaules, puis, avec une sorte de colère :

— Oh! non, je me fais l'effet h moi-même de ces châtaignes ternes et poussiéreuses qui sont dans les sacs des marchands de marrons.

— Comment vos parents qui vous adoraient ont-ils pu vous marier aussi jeune?

— Parce que je l'ai voulu, et je l'ai voulu pour être libre, pour voler avec ces petites ailes que je me sentais aux épaules.

— Vous deviez cependant être joliment heureuse dans le nid familial !

— Heureuse!... répéta la jeune femme... eh bien! voilà ce qui vous trompe, je ne l'étais pas, vous allez le comprendre.

— Asseyons-nous ici, dis-je, sentant venir, non sans un secret triomphe, la confidence que j'avais su provoquer. #

Nous nous trouvions dans une adorable clairière avec un fond de montagnes lointaines et des échappées sur le lac bleu entre le feuillage jaunissant. Comme nous étions en Savoie et non en Suisse, il n'y avait pas de banc et nous prîmes place sur un arbre fraîchement abattu.

— Je vous ai parlé, continua Maïa, de ce curieux antagonisme qui me poussait à contrarier mère. Au lieu de diminuer avec l'âge, il ne fit qu'augmenter. Avais-je Finstinct de faire souffrir ce qui m'amait? Je me le suis demandé quelquefois.

— Ce besoin existe certainement chez un très grand

nombre 'de personnes, mais il me semble incompatible avec une nature généreuse comme la vôtre. Entre votre mère et vous, il ne devait y avoir que le choc de deux mentalités diverses.

— Je préfère ça et je crois que vous avez raison, car cet antagonisme se manifestait dans les idées et non dans les sentiments. Par exemple, chez mère, la religiosité était innée, chez moi, elle était absente. Et puis, par malchance, quand je priais pour le beau temps, il pleuvait, quand je demandais la guérison d'un animal, il mourait. Je me souviens d'avoir prié ardemment, pendant toute une semaine, pour obtenir le retour d'un certain chat jaune qui n'a jamais reparu. Ceci avait fortement ébranlé ma confiance, vous comprenez.

— Oh! comme on a tort d'inspirer aux petits cette familiarité avec Dieu! Elle peut produire la foi, mais plus encore l'athéisme et l'indifférence. Chez l'homme l'idée de Dieu reste souvent associée avec les enfantillages de ses premières années. Il le renie alors ou il continue à l'implorer pour des choses insensées. Les femmes, elles, sont capables de lui demander de leur faire retrouver leur porte-monnaie ou un cœur perdu.

— Par l'entremise, toutefois, de saint Antoine de Padoue, fit Maïa en riant.

— Oui, quelques-uns ont cette pudeur. Et les créatures osent encore dire à Dieu comme elles feraient à un camarade : a Si vous m'accordez cette grâce... je ferai ceci ou cela pour vous! » Imaginez ce marché avec l'Eternel Dieu! Ces vœux naïfs nous ont valu de belles églises, des chefs-d'œuvre, ce qui prouve que (( tout concourt », mais, au fond, ils sont barbares et grotesques! ?sous donnons encore à l'enfant une idée

de Dieu finisse et ridicule. Un jour, je Ironvaî une grand'mère de ma connaissance tout en larmes. Son petit fils, un bambin de sept ans, à qui elle avait dit pour la millième fois probablement : « Dieu te punira, » lui avait répondu : c( C'est le père fouettard alors I » Ce blasphème enfantin l'avait frappée au cœur. Elle en rendait responsable l'esprit de notre époque, la république, le gouvernement même. La faute en était à elle seule qui avait fait de Dieu un épouvantail. Dieu! Nous ne savons pas encore le rendre sensible à l'enfant. Ce n'est pas dans le ciel métaphysique qu'il faut le lui montrer, ni dans les livres écrits, mais sur la Terre, autour de lui, dans le livre vivant de la Nature. Il faut le lui présenter sans cesse comme son Créateur, comme le Créateur de la lumière et des ténèbres, des fleurs et des épines, des animaux bienfaisants et des animaux malfaisants, comme la source de la joie et du chagrin. A mesure que son esprit se développerait, il ne pourrait plus ni le nier ni le renier à moins qu'il ne soit aveugle ou idiot.

— Et ce Dieu-là, Granny, je l'aurais adoré, aimé, sans effort et pour de bon. Je n'avais pas la fibre métaphysique, le Dieu de l'Ancien Testament, defEvangile, du Catéchisme me laissait froide... et s'il faut être franche... je n'y ai jamais cru. Les joies du paradis, telles qu'on me les avait fait concevoir ne me tentaient pas, bs supplices de l'enfer et du purgatoire ne m'effrayaient point. Matin et soir, je répétais mes prières avec autant de sentiment qu'un gramophone. Je m'ennuyais mortellement à l'église et, d'une cérémonie un peu longue, je sortais énervée pour toute la journée. Par incompréhension, les meilleurs parents

LAUSANNE i61

sont souvent de véritables bourreaux pour leurs enfants.

— Votre première communion n'a-t-elle pas éveillé quelque ferveur en vous?

— Aucune, et Dieu sait pourtant si on m'y avait préparé** l deux ans de catéchisme, sermons, retraites, grandes et petites pratiques, rien ne m'avait été épargné. Quand je réfléchis à ce chauffage spirituel, je me demande s'il n'est pas imprudent d'exalter ainsi chez l'enfant, chez la fillette surtout, les forces psychiques.

— J'ai blâmé le procédé autrefois, je l'ai même assez sottement qualifié d'immoral; aujourd'hui, je crois qu'il sert au développement de certaines âmes et qu'il est voulu par la Nature.

— Oh ! Granny !

— Oui, il agit sur elles comme Télectricité sur les plantes; il les nuance et active leur floraison.

— De fait, chez plusieurs de mes compagnes, il a produit des accès de ferveur extatique, des besoins de sacrifice, des aspirations au martyre même. Quant à moi, j'y suis demeurée réfractaire.

— Vous n'étiez peut-être pas précoce du côté des sens.

— Pas du tout. L'activité physique, que l'on entretenait en moi au moyen du tennis, du cheval, m'avait gardée pure comme un bébé.

— Voilà la raison.

— Quoi qu'il en soit, le jour de ma première communion, je me suis recueillie de mon mieux, je me suis elforcée de sentir quelque chose, « sentir quelque chose » c'était là notre désir à toutes. Eh bien, la seule

impression que j'ai reçue a été celle des doigts glacés du prêtre qui effleurèrent mes lèvres en me donnant riioslie et cette impression de froid ne s'est jamais eflacée.

— La preuve que vous aviez été, cependant, quelque peu sensibilisée.

— Oui, mais pas spirituellement, il faut le croire. Mère eut donc à gémir d'abord de mon indifl'érence, puis de mon incrédulité. L'bistoire sainte, la religion m'intéressèrent du moment où je crus y voir des contradictions, des impossibilités flagrantes. Contradictions et impossibilités qui, du reste, sautent à l'esprit de la plupart des enfants d'aujourd'hui. J'obligeai sans cesse ma pauvre maman à discuter des choses qu'elle avait aveuglément acceptées. Quand elle ne pouvait les soutenir sans me donner des doutes sur la bonté et la justice divines, ses paupières s'abaissaient, son regard se détournait du mien, c'était le signe involontaire de sa défaite, je n'avais pas été longue à le deviner et il me causait un méchant plaisir. Elle venait chaque soir, chez moi, pour me brosser les cheveux, — jusqu'à mon mariage, elle n'a laissé ce soin à personne, — c'était au cours de cette opération que se réveillait mon instinct combatif.

— Le brossage y était peut-être bien pour quelque chose, dis-je en souriant.

— Quoi qu'il en soit, nous avions à ce moment-là des dialogues inénarrables. Je regrette qu'ils n'aient pas pu être enregistrés.

— Et c'est regrettable, en vérité, car ils auraient donné probablement le choc de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau. __

LAUSANNE i63

-— La plupart du temps, c'était mère qui, sans le vouloir, faisait lever l'objeclion. Tenez, voilà comment cela se passait. Un jour elle me gronda parce que je laissais traîner mon argent et mes petits bijoux, — j'avais seize ans, — puis elle ajouta : a II ne faut jamais exposer les domestiques à la tentation, parce qu'on ne peut pas savoir s'ils ont la force nécessaire pour y résister. »

Moi, attrapant la balle au bond :

— Ah! vous trouvez que c'est mal de tenter les gens?

Elle... s'enferrant :

— Très mal.

— Gomment donc pouvez-vous croire que Dieu ait jamais tenté nos premiers parents? alors surtout qu'il devait connaître leur faiblesse.

Un silence... Dans le miroir je vois les yeux de mère se baisser, ses lèvres se contracter, puis aussitôt sa tête se redresser.

— Je n'ai pas à juger Dieu et je crois ce que l'Église m'enseigne.

Moi, de nouveau :

— Si l'Eglise vous ordonnait de croire que Josué a arrêté le soleil, le croiriez-vous?

Un autre silence... la brosse devient nerveuse et dure.

— L'Eglise ne me l'ordonnerait pas; elle ne prescrit même pas la foi aux miracles.

Moi, persistante :

— Mais, enfm, si elle vous l'ordonnait. Je suis sure qu'elle l'a ordonné aux fidèles, quand Galilée a annoncé sa renversante découverte.

Sifencc plus prolongé... un très vif combat intérieur probablement, et, à la fin, d'un ton ferme et défiant :

— Je le croirai parce que l'Eglise ne peut ni se tromper...

Moi, ironique :

— Ni nous tromper.

Elle, imperturbablement :

— Ni nous tromper, tandis que la science se trompe et nous trompe tous les jours.

Moi, exaspérée :

— Si l'Église se trompe personne ne peut y aller voir, pas même elle. Quand la science se trompe, elle s'en aperçoit, elle le reconnaît et elle chercbe de nouveau la vérité.

Mère, furieuse à son tour :

— Rien ne prouve que ce soit la terre qui tourne autour du soleil.

Moi, logique :

— Rien ne me prouve qu'Adam et Eve aient jamais existé.

Silence définitif... bouderie jusqu'au lendemain matin.

Ces controverses se renouvelaient chaque jour. A mesure que j'acquérais des connaissances, elles devenaient plus sérieuses et plus âpres aussi. Elles touchaient à des choses si sacrées pour mère, que mes objections ont maintes fois provoqué chez elle des accès de sainte colère, qui mettaient dans ses bons yeux des éclairs de haine.

— Oh! impossible! mécriai-je.

— Oui, oui, et si elle l'avait pu, elle m'aurait déteslcc.

j> Je suivais des cours rue de Lûbeck, au couvent de l'Assomption, des cours faits par de très bons professeurs. Ces professeurs savaient que nous appartenions à des familles bien pensantes, que nous étions de petites oies mondaines, leur enseignement était aussi superficiel que possible. Le professeur d'histoire et celui de sciences naturelles, plus consciencieux, nous amenaient, sans avoir Tair d'y toucher, dans le courant de la pensée moderne... Ce fut une révélation pour moi. L'âge du monde recula dans un lointain infmi. L'antiquité, le paganisme que l'on m'avait donnés comme des quantités négligeables et barbares, m'apparurcnt lumineux et grandioses avec des hommes comme Platon, P\ tliagore et Marc Aurèle. Je vis que la bonté, l'humanité, les plus hautes vertus avaient existé sur la Terre avant le Christianisme. J'appris que le moyen âge chrétien et catholique avaient inventé des supplices auprès desquels celui de la crucifixion était doux. Je vis que, si la religion avait eu des martyrs, elle en avait fait aussi, vous pouvez imaginer mes indignations et les mauvais moments qu'elles firent pas?er à mère. A chaque instant, je répétais : « Comment l'Église a-t-elle pu trouver, dans ce livre adorable qu'est l'Evangile, une parole qui justifie ses bAchers et ses excommunications? »

J'exaltais l'Evangile, qu'à ce moment je ne comprenais pas du tout, que je ne lisais jamais, uniquement pour mettre en relief les abus du catholicisme, confessa madame Lasserre. Oh! je n'étais pas toujours de bonne foi !

— Que répondait voti-e mère?

— « Ce sont les erreurs du temps », et moi de

rclorqucr : a Je croyais que l'Église ne pouvait pas se Uoiuper! »

— C'étaient les erreurs de la politique, voilà tout.

— Il vint un moment où je réfusai d'accepter Adam et Èvc autrement que comme des personnages légendaires. L'histoire de la création du monde selon la Genèse était notre champ de bataille ordinaire et ma pauvre mère jouait souvent de malheur sur ce sujet. Un soir, je me souviens, après le dîner, la conversation tomba sur l'atavisme. Un ami vint à dire qu'il s'était pris à tressaillir en se voyant dans la glace boutonner le devant de sa chemise du soir, tant ce geste était identique à celui de son père, mort depuis quelques années. Mère, à son tour, raconta qu'une de ses compagnes de couvent confondait toujours le b avec le d et que sa fdlc avait eu, étant enfant, la même aberration.

— Mais alors, Tis-jc tout à coup, Adam et Eve seraient les seules créatures qui n'auraient pas eu d'atavisme? |

— Assurément non, se hâta de répondre ma naïve maman.

— Non? répétai-je, et d'où leur venait donc cet inslinct de désobéissance qui a fait le péché originel?

» Mère devint rouge jusqu'aux cheveux, père toussa, l'ami la trouva « bien bonne », mon oncle, qui avait un talent particulier pour sauver les situations, me dit d'un ton badin : a Petite fdle, le paradis terrestre a été fermé, n'essayez pas d'y rentrer. Le serpent a multiplié, il y en a des millions maintenant. » Voilà comment on se débarrassait de moi et de mes questions^

— Et votre institutrice, que disait-elle?

— Miss Lang refusait de discuter ce qui ne devait pas l'être. Du reste, elle a été admirable de tact. Elle savait juste ce qu'on pouvait exiger de mon esprit en fait de croyance et de pratiques religieuses. Tout ceci mettait entre mère et moi ce que vous avez appelé « le mur ». Elle ne pouvait me parler de ses espérances célestes, de ses saints, de ses neuvaines, de ses indulgences. De mon côté, je ne pouvais l'entretenir de mes héros, lui confier mes ravissements à chaque voile qui tombait devant mes yeux.

— Ne rêviez-vous pas à ce dont rêvent les jeunes filles? demandai-je curieusement.

— J'ai mieux fait que d'y rêver. Vers quatorze ans et demi, j'ai éprouvé un sentiment qui ne ressemblait pas mal à l'amour.

— Et pour qui, grand Dieu?

— Pour mon oncle. Je l'adorais tout simplement. Sa présence seule me rendait heureuse, ses départs me causaient de véritables déchirements, ses retours me rendaient folle de joie. Il ne s'est jamais douté de tout le bonheur que me causait le son de sa voix si bien timbrée, la caresse de sa main sur mes cheveux. Je le lui dirai quelque jour. Un après-midi, en me ramenant de chez une amie oii elle était venue me chercher, miss Lang m'apprit que mon oncle, absent depuis six mois était arrivé inopinément. Je n'en demandai pas davantage. Sous une impulsion irrésistible, je plantai là mon institutrice et je me mis à courir dans la direction de la maison, le corps en avant, avec la conscience d'une force intérieure que mes jambes, malgré leur agilité, ne pouvaient servir et à laquelle il eut fallu des ailes.. Ce sentiment que j'avais pour mon oncle m'a

tenu c( le cœur chaud », selon votre expression, chaud et pur pendant toute mon adolescence.

— A quel âge avez-vous fait votre entrée dans le monde?

— A dix-sept ans et demi, mère espérait, par des distractions nouvelles, m'arracher à des spéculations qu'elle jugeait dangereuses. De fait, pendant les premiers mois, je fus quelque peu enivrée par mes petits succès, par la découverte de mon pouvoir féminin et par le plaisir du flaurtage. Ma pensée ne tarda pajg à reprendre son cours. J'aurais voulu causer de mille choses intéressantes avec celui-ci ou celui-là. Les jeunes gens me servaient des compliments ineptes, les hommes murs ne me prenaient pas au sérieux et je rageais. J'entendais journellement discuter les questions politiques, sociales, humanitaires. Ces conversations faisaient naître dans mon jeune cerveau des idées, des moyens d'amélioration qu'on me priait de garder « pour plus lard ». MèrCj qui est très généreuse, qui fait sans bruit, comme la Française, un bien énorme, m'associa à plusieurs de ses œuvres, mais cela ne me satisfaisait pas, je brûlais d'entrer en contact avec la misère humaine. Je sentais là un abîme tout noir qui m'attirait. Dans mon rôle de « demoiselle à marier » je fus détestable, vous l'imaginez bien. Je donnai des orpinions que personne ne demandait, des chiquenaudes et des soufflets même, à la routine et aux préjugés anciens. Je trouvai à choquer certaines douairières et les gens bien pensants, un plaisir enfantin. Sans mon oncle, j'aurais explosé d'une manière quelconque. Loti me fait rire avec ses apitoiements sur les « Enchantées » turques qui pouvaient aller se promener aux c< Eaux

Douces » et lui offrir un gentil five o'clock dans le vieux Stamboul. Les jeunes filles françaises sont mieux gardées que cela, elles ne trouveraient pas le moyen de lui offrir une semblable petite iete dans le vieux Paris... heureusement du reste. Je ne suis jamais sortie seule, cela va sans dire. Sortir seule! errer au hasard dans les rues et m'arrêter devant les vitrines ! C'était là mon plus grand désir. Un jour, je demandai à mère de me donner le coupé et de me permettre d'aller toute seule voir une amie souffrante; elle me le refusa parce que « le concierge pourrait faire des réflexions ». Ceci, je crois, activa le jeu de ma destinée. Le mariage m'apparut comme une porte ouverte sur l'espace libre et la vie, je me précipitai au travers sans plus songer à mon idéal, à mon rêve de perfection masculine. Parmi les prétendants agréés par ma famille, il s'en trouvait deux qui ne me déplaisaient pas, le baron de Couzan et le marquis de S. Tantôt je penchais pour l'un, tantôt pour l'autre. J'écrivais sur des feuilles blanches : « Maïa de Couzan » puis a Maïa de S. » et je les regardais la tête de côté comme j'eusse fait d'un bibelot ou d'un chiffon. Le premier me donnait une impression de force, de solidité; le second me semblait plus joli avec son titre de marquis surtout. Un malin, comme je remontais le boulevard Malesherbes flanquée de miss Lang, je vis un cheval s'étaler sur le pavé et l'occupant du fiacre sauter à terre, c'était le baron. Il aida aussilôt le corher à dételer l'animal et à le remettre sur pied. Ceci fait, il caressa la pauvre bête, il l'apaisa, passa sa main le long de ses jambes et remonta on voilure. J'avais obligé mon institutrice à s'arrêter r' "" ais suivi toute l'opération.

Cet acte d'humanité fit pencher la balance en faveur de Pierre....

La jeune femme, toute saisie par ce nom qui lui était venu aux lèvres, rougit... et, se reprenant ; de monsieur de Couzan, le candidat de mon oncle du reste, ajouta-t-ellc. Quand je me remarierai, j'aurai soin de choisir une autre pierre de touche.

— Ah! voyez donc, dis-je triomphante, comme il est vrai que « tout concourt ». C'est la chute d'un cheval qui devait aider h faire votre destinée. Pour cela il fallait que ce mouvement eût été combiné avec celui qui vous a amené boulevard Malesherbes. .

— Je voudrais le croire... répondit madame Lasserre en passant ses doigts entre les nervures d'une grande feuille de châtaignier. Ce serait un tel soulagement de savoir que j'ai vécu un dessein de Dieu.

— Vous n'avez pas fait autre chose.

— Et ce dessein devait aboutir à ce que vous savez? I

— Rien n'aboutit en ce monde. Mais, dites-moi, conlinuai-je, n'aviez-vous donc découvert aucun indice qui pût vous faire prévoir l'incompatibilité d'humeur entre vous et monsieur de Couzan?

— Aucun, et voyez comme c'est curieux. Je m'étais promis d'étudier de près le caractère de mon fiancé et de rompre si je m'apercevais qu'il ne m'offrait pas des garanties de bonheur suffisantes. Eh bien, jo n'étudiai rien du tout. Il causait agréablement, il aimait le sport, il paraissait inteUigent, Je ne cherchai pas plus loin. Quand il n'était pas là, je mo proposais de lui poser un tas de questions, de lui tendre des pièges, pour l'obliger à se révéler. Aussitôt

qu'il paraissait, je n'y songeais plus. Je le voyais troublé, drôlement ému, cela me flattait et, dans ^enivrement de mon triomphe, j'oubliais de lui faire subir tout examen. Du reste, les causeries en présence d'un chaperon ne sont jamais naturelles et ne conduisent pas à l'intimité. Après trois mois de fiançailles, je connaissais très peu monsieur de Couzan, et j'allai au mariage dans une inconscience absolue.

— Et cette fameuse incompatibilité d'humeur s'est déclarée tout de suite? demandai-je, sentant intuitivement que là était le nœud de l'affaire.

La jeune femme se troubla, ses paupières s'abaissèrent, sa bouche eut un joli mouvement nerveux... puis, d'un ton bref :

— Tout de suite, . ou presque, répondit-elle en rejetant la feuille qu'elle avait effilochée. Au bout d'une année monsieur de Couzan s'est mis à jouer.

— Joueur! lui ! m'écriai-je, oh ! Maïa, éles-vous sûre?

— Si j'en suis sure ! La question est bien bonne î En deux ans, il a laissé une forte somme entre les mains delà dame de pique... heureusement, car sans ce goût, dont il avait oublié de nous faire part, mes parents auraient mis tous les bâtons possibles dans les roues de notre divorce.

— Joueur! répétai-je. Il n'en a pas les caractéristiques. Son regard est droit, sa bouche ferme. Et moi qui me croyais physionomiste! Est-ce qu'il joue encore?

Madame Lasserre eut un léger haussement d'épaules.

— Je ne suis pas au courant de ses faits et gestes; ils ne me regardent plus, Dieu merci!

172 AU CQEUh DE LA VIE ■

Il y eut un moment de silence entre nous... puis, sa tournant vers moi, la jeune femme me dit avec un petit sourire :

— Eh bien, Granny, il me semble que je me suis confessée aujourd'hui ! Vous ai-je intéressée?

— Vous ne vous doutez pas à quel point.

— Allons, tant mieux! Et maintenant, ajouta-t-e/Ie, en regardant la montre qu'elle portait au bras, je crois qu'il est l'heure de s'acheminer vers votre fameux goûter.

Nous nous remîmes en marche. Sous la châtaigneraie, quelques papillons voletaient comme désemparés et au hasard.

— Regardez ces pauvres petits, dis-je en les désignant à ma compagne. Avez-vous remarqué que les papillons d'automne sont toujours seuls?

— Non, ce sont peut-être des papillons divorcés. Je devais être un papillon d'automne, voilà tout.

— Vous êtes encore une chrysalide, ne vous en y plaise, ma chère enfant.

— Merci, Granny!

Sous le bel arbre que j'avais désigné, nous trouvâmes la table mise avec une nappe grossière, agrémentée de rouge, deux bols aussi épais que ceux des chats, deux cuillers en argent et un sucrier, le tout propre et appétissant. L'aubergiste apporta aussitôt un saladier plein de châtaignes fumantes, cuites à point, et la cafetière de terre brune, devenue chic sous le nom de filtre, puis un pot de lait bouilli et crémeux. Je dosai le breuvage pour ma compagne.

— Et maintenant, lui dis-je, il faut vous déganter, éplucher ces châtaignes sans couteau et les mettre là dedans.

— Quelle horreur! quelle horreur! s'écria Maia en riant.

Et non sans jeter de petits cris au contact des marrons brûlants, non sans secouer ses doigts échaudés, elle remplit sa tasse, puis, avec une jolie grimace de méfiance, elle y goûta. Son visage s'épanouit sous une sensation agréable.

— Mais c'est exquis!., exquis! Granny! s'exclamat-elle avec un bruit gourmand d-e la langue et des lèvres.

L'aubergiste était restée plantée devant nous, la main droite sur la hanche, attendant un compliment sans doute.

— Votre café est parfait, lui dis-je.

Son visage commun s'épanouit de satisfaction.

— Ah ben, ça fait plaisir. Quand mon homme se plaindra, j'i dirai que les dames de Paris sont pas si difficiles que lui.

— Non! mais est-ce assez délicieux! s'écria encore Maïa. Le café fait ressortir la saveur de la châtaigne et la châtaigne celle du café.

— Précisément. La dernière fois que j'ai goûté ainsi, ajoutai-je, c'était à la Roche en Savoie, chez la fille d'une ancienne domestique... et il y a quarante ans.

— Quarante ans! sans manger une chose aussi bonne et que vous connaissiez!

— Hélas! j'aurais eu un beau rire d'incrédulité si quelque voyant m'eût dit : a Vous goûterez une autre fois de cette manière, en Savoie également, sur les bords du lac Léman, avec une personne qui n'est pas née encore, et la Savoie sera devenue française ! » Rien ne m'amuse comme de remonter ainsi la vie !

174 AU CfflîUR DE LA VIE

Maïa semblait apprécier décidément le mets savoisieii. Ses doigts souples et fins devenaient de plus en plus habiles à dépouiller les marrons de leur enveloppe. Elle avait dénoue et rejeté en arrière son voile de gaze. Son visage, aux yeux baissés, avait une expression de gourmandise enfantine. Les rayons du soleil, brisés et tamisés par les branches du hêtre, pointillaient d'or sa belle chevelure, ses cils fauves, ses lèvres pleines. A plusieurs reprises, ils firent étinceler la tête d'émeraudc du serpent qu'elle portait à l'annulaire... sa bague de divorce. Après la rencontre avec M. de Gouzan, la confession que je venais d'entendre, cela me frappa superstitieusement.

— Tenez, ma Savoyarde doit connaître cela, dit madame Lasserre qui achevait sa deuxième tasse de café.

— Certainement.

— Eh bien, en rentrant, je vais l'accabler de reproches pour ne pas m'en avoir parlé. Cet hiver, elle nous préparera quelques bons goûters comme celui-ci... le moyen de vous attirer rue Vernet, ajouta la jeune femme en trempant ses doigts dans l'eau tiède que l'on venait d'apporter.

Il était près de cinq heures lorsque nous nous levâmes de table.

— Un five o'clock qui n'est pas banal, et que je n'oublierai jamais, je crois, déclara ma compagne.

Nous nous retournâmes, toutes deux, pour jeter un dernier coup d'œil sur le décor rustique de notre petite fête. L'aubergiste, debout sur le seuil de sa porte, nous regardait avec des yeux où il y avait encore de Tétonnement. Je gagerais que notre goût paysan nous a fait du tort dans son estime.

LAUSANNE i75

N0113 trouvâmes l'auto sous pression. Il y a quinze ans, on aurait dit : c( la voiture attelée ». Nous partîmes à toute grande allure dans la direction d'Evian.

— Ne viendrez-vous pas me dire adieu avant de quitter Yalcombe? dcmandai-je comme nous en approchions.

— Si je le peux, mais j'en doute. Madame de Brie va avoir une fournée d'invités; elle est très fatiguée et il faut que je l'aide.

— Et le bel attaché sera du nombre? dis-je en manière de taquinerie-

— Oui, répondit tranquillement madame Lasserre, et nous aurons ensemble un beau match de billard.

— Et un match de fleurtage.

— Naturellement.

— Est-ce généreux de votre part?

— Oh! monsieur de Berghes sait à quoi s'en tenir. Je ne trompe jamais personne, même pour attirer l'amour. Il y a quelque mérite à cela, car c'est une sensation délicieuse de se sentir aimée.

— La sensation peut devenir dangereuse.

— Pas pour moi, Granny... je suis vaccinée.

— L'effet du vaccin ne dure pas indéfiniment, vous savez.

— Le mien est encore très actif... je vous l'affirme. Ces paroles badines furent prononcées d'un ton

plutôt grave et, dans le profil de la jeune femme, je crus de nouveau saisir une expression de peine.

Nous arrivâmes à Evian juste à temps pour le bateau. Madame Lasserre sortit, de je ne sais quel coin de l'automobile, une superbe gerbe de roses d'automne et me la mit entre les mains^

— Do la part do madame de Brie, dit-elle; vous la remercierez à Mortin.

Je voulus protester.

— Pas un mot. Il faut que vous y veniez, ne fût-ce que pour une semaine, sinon... plus de confidences, plus de confession...

On embarquait, Maïa m'entoura de son bras droit, moi et mes fleurs, puis à l'oreille elle me dit :

— Et je ne vous ai pas avoué le plus gros de mes péchés.

En sentant tourner les roues du baieau cjui me ramenait à Lausanne, en voyant filer l'automobile qui emportait ma compagne de la journée du côté d'Amphion, j'eus l'impression, très nette, que bateau et automobile étaient non pas au service de l'homme... mais de la Providence.

Lausanne,

Je suis décidément très heureuse ici, heureuse envers et contre tant de choses, heureuse sans bonheur. Je l'attribue à la lumière, à l'air, un air qui semble monter tout droit au cerveau et le vivifier. Je l'attribue encore à la beauté de mon horizon. Ma chambre se trouve au centre d'un arc de cercle et j'ai la douceur des aubes, la splendeur des midis, la magnificence des couchants. Dans l'encadrement de ma fenêtre se trouve un exquis morceau de la côte savoisienne et du lac sur lequel glissent les barques aux voiles triangulaires, toujours diversement enflées et colorées. Tout ici renouvelle cette béatitude éprouvée au D... A chaque instant, je dois faire un efibrt pour m'y arracher.

LAUSANNE i77

Comme ce serait bon de mourir dans ime de ces tnnses divines. Les dieux, j'en ai peur, ne me donneront pas une fin aussi douce et aussi poétique. Je le regrette pour eux et pour moi.

Les lieux et les êtres qui ont servi ou qui servent au romancier lui deviennent curieusement chers. Depuis la journée que j'ai passée sur l'autre rive avec Maïa Lasserre, Evian attire sans cesse mon regard. On dirait qu'un invisible courant existe entre lui et moi et qu'il m'appartient un peu. Le soir, en rentrant dans ma chambre, j'éprouve du plaisir à voir briller ses lumières. Elles forment comme un cordon de feu au ras de l'eau et c'est du plus joli effet. Je suis toujours l'arrivée de son bateau. De ma table à écrire il ressemble à un grand cygne noir, s'avançant à la force de ses pattes. Sa cheminée donne l'illusion du cou de l'oiseau. Il me fascine. Je tâche de me rendre compte qu'il est l'œuvre de la pensée humaine, que ses flancs sont pleins de vie matérielle et immatérielle. Des hauteurs du Righi, en voyant de minuscules points noirs glisser sur la surface des lacs bleus ou verts, j'ai éprouvé la même difficulté. Je ne parvenais pas à me rendre compte que ces points noirs étaient des bateaux à vapeur et encore moins qu'ils renfermaient des centaines d'individus de mon espèce. Entre savoir et prendre conscience, il y a un abîme et pour le franchir, il faut un terrible effort.

Je ne connais pas de villes où le rayonnement soit aussi facile et aussi agréable qu'à Lausanne. Des trams électriques très propres, fréquentés par toutes les classes, par un peuple bien élevé, vous conduisent en pleine campagne ou au sommet des conlreforls du

Jorat, à une altitude de S/jo mètres; des funiculaires vous montent sur les hauteurs boisées et vous descendent au bord du lac. C'est merveille de voir ces engins de locomotion moderne fonctionner sans accroc dans les rues étroites de la vieille c( Cité ». Je fais la cure des trams électriques, j'y passe une partie des aprèsmidi. Leur trépidation douce et continue, la promenade qu'ils permettent donnent un petit exercice salutaire.

Les flâneries à pied sont toujours intéressantes dans l'intérieur de cette ville, qui a eu ce que nous appelons c( un passé ». Tantôt l'œil rencontre un joli échelonnage de toits séculaires, un îlot pittoresc[ue, une vieille fontaine fleurie. Des ruelles en pente, à escaliers, vous plongent dans le noir du moyen âge, la cathédrale et le château Saint-^Jaire vous éblouissent de leur lumière. Le moyen âge avait du soleil,* de l'air, de la \'ue pour ses monastères, ses abbayes, il n'en avait pas pour le peuple. J'aime à parcourir le quartier de Bourg, l'ex-quartier aristocratique. Il est abandonné au commerce, ses jolis hôtels à balconnets de fer forgé sont désertés ou transformés, mais il a toujours grand air. Il y a dans le vieux Lausanne une place cjui me charme, la place de la Palud. C'est une sorte de carrefour irrégulier, très bas, où l'on tombe littéralement. Son hôtel de ville a un ravissant belTroi, des gargouilles curieuses, une façade Renaissance dont les fenêtres sont décorées de fleurs; sa vieille fontaine, fleurie également, est surmontée d'une justice belliqueuse qui a l'air d'une Jeanne d'Arc. Ces fleurs, sur cette scène du passé, sont d'une heureuse inspiration. Les Lausannois se réunissaient là pour discuter les affaires publiques.

Maintenant, elle est désertée par l'esprit qui l'animait. On n'y stationne plus, mais avec un palais municipal et une statue de la Justice, elle peut encore espérer quelques grandes journées.

Quand le regard est offusqué par la laideur des constructions modernes, il éprouve un véritable soulagement à pouvoir se reposer sur la cathédrale et le château Saint-Maire. La cathédrale est curieusement diverse dans son aspect; selon le point où l'on se trouve, elle apparaît tantôt élancée et jeime, tantôt massive et sévère, toujours harmonieuse. Une harmonie parfaite et sobre, c'est là sa beauté. Les Lausannois ont un véritable culte pour elle. Non seulement ils en sont fiers, mais ils l'aiment d'un amour filial. Je n'ai jamais vu un édifice inspirer autant de sentiment. Dans ce sentiment, il doit y avoir quelque chose d'atavique. Pauvre cathédrale! On la restaure patiemment, on l'entretient avec piété, on lui donne de coûteuses verrières, de belles orgues e': elle demeure implacablement vide; elle n'a plus rien de vivant que ses morts. Les grands évêques couchés sur leurs tombeaux semblent seuls y prier encore. J'ai assisté à un de ces services calvinistes qui ont remplacé les rites d'autrefois. Dans la magnifique nef, les fidèles paraissaient de proportions ridicules, on aurait dit une réunion d'insectes grouillant au ras de terre. Les voix ne s'élevaient pas. J'ai eu de la peine à me rendre compte que c'était là une cérémonie religieuse. Sous les voûtes gothiques, il fi\ut des autels, des officiants en vêtements sacerdotaux, les beaux chants liturgiques qui montent, le parfum mystique de l'encens. Le temple, avec ses lignes simples, convient seul au calvinisme, la

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cathédrale l'écrase. Par pur sentiment artistique on devrait rendre l' ex-Notre-Dame au culte ancien. L'esthétique n'arrivera jamais à cette hauteur chez les Yaudois, je le crains.

Je sens curieusement ici la présence des évêques. On dirait qu'ils sont encore sur la colline sacrée. Autour de la cathédrale et de l'ancien palais épiscopal, il y a le même silence religieux, la même ambiance qu'autour des cathédrales et des évêchés de France. Une ambiance qui n'est pas protestante du tout. La sensation est-elle entièrement subjective? J'en doute. La science affirme qu'il faudrait sept mille ans pour qu'un milligramme de musc disparaisse de l'atmosphère. Les traces de l'âme humaine auraient-elles moins de durée?

Dans certaines rues de Lausanne on retrouve l'empreinte du xviii*^ siècle, comme dans la rue de Varennes ou de l'Université à Paris. Et, parmi les morts, il y en a deux qui sont encore très vivants : le major Davel et Voltaire.

Le major Davel était un Vaudois, officier dans l'armée bernoise qui, au mépris de son serment de fidélité, essaya d-e soustraire son pays au joug de Berne. L'idée de l'émancipation n'était pas mûre, il fut trahi, condamné par ses propres concitoyens et décapité. Pour les uns, il demeure entaché de félonie, pour la majorité il est un héros. Les Vaudois d'aujourd'hui ne savent que faire pour l'honorer. Un monument marque le lieu où il a été exécuté. Il a une statue de bronze sur une des façades de Saint-Maire, au musée national un 1res bon tableau représente la scène de l'échafaud. On considère comme maudite la maison où il a été dénoncé. Un des bateaux à vapeur a pour nom le

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Major Da^>el. Nous ne serions point tenus à rendre la justice aux morts si elle était vaine.

Quanta Voltaire, son souvenir persiste étrangement; on le sent davantage que celui de Rousseau ou de Gibbon. Si je venais à le rencontrer dans le voisinage de «Mon Repos» oii il avait fait représenter Z^ï/'e comme un simple amateur, je n'aurais pas le plus petit sursaut.

Dans toutes les cités des Terriens, il y a un centre d'attraction. Il en est de même, peut-être, chez les insectes qui vivent en société. Ici, c'est la place Saint- François qui est le point de ralliement. Très élevée, largement ouverte, avec une échappée sur le lac, elle est gaie d'aspect. Elle a la Banque Cantonale et l'hôtel des Postes, deux monuments qui ont l'air zuricois, puis le Bureau des trams électriques. Il serait difficile de croire qu'elle ait jamais eu un couvent de Franciscains et un cloître, si l'église Saint-François ne l'attestait. Et quelle jolie église! Son abside et sa flèche l'ont sauvée de la destruction ; elle a été non seulement restaurée, mais archi-ré formée. Elle est devenue le temple dans toute sa glaciale netteté. Les grandes verdures, les deux maigres peupliers qui ornent son porche n'en réchauffent pas la physionomie. Cette place Saint-François, un véritable carrefour, est le lieu des rendez-vous d'affaires, d'amitié, d'amour, la Bourse des nouvelles, l'endroit où tourbillonnent les quatre vents de l'horizon et où les quatre vents de l'horizon font tourbillonner les chevelures brunes et blondes des pensionnaires et des écolières. Sur cette place, tout le monde y passe, tout le monde y passera comme sur le pont d'Avignon, et je fais comme tout le monde, car J'y grimpe chaque jour.

Au xx" sicclo, il faut parler des maisons de thé comme on parlait des cafés auxviii^ siècle. Quand elles auront clé remplacées par autre chose, nos petils-fds scronl contents de savoir ce qu'elles étaient; ils nous chercheront là encore. Tous les lieux de réunion me font l'eiTet maintenant de sous-sections d'électricité humaine que la Nature distribue de distance en distance, selon ses besoins. Elle y fait de la c< copie », ce mot me vient toujours à l'esprit dans des endroits semblables, et je tâche curieusement de lire cette « copie » vivante, le texte du Maître.

Lausanne a naturellement ses maisons de thé. Dans le nombre il y en a deux qui sont plutôt caractéristiques : celles de Nyffenegger, rue de Bourg, et Old India, place Saint-François. La première a un petit air conservateur, aristocratique, mômier même. Les Lausannois « bien », comme on dit ici, y viennent goûter en passant. A Lausanne, je crois l'avoir compris, on ne fait jamais rien de propos délibéré, on fait tout c< en passant ». Old India est absolument cosmopolite, c'est le rendez-vous de la jeunesse étudiante qui a de l'argent de poche. Le décor n'est point luxueux, les tables, aussi rapprochées que possible, sont recouvertes de nappes blanches, le service de thé est commun, le comptoir est chargé de pâtisseries plus nourrissantes que hnes, mais la salle est claire, ensoleillée et tout est de bonne qualité. Entre 4 et 5, il y a là un ramage habélui ne, les coiffures les plus variées, les plus étonnantes: bérets, toques russes, feutres gondolés, chapeaux garnis de plumes de basse-cour. Sous ces chapeaux, des tètes ahuries d'automobilistes, des figures épanouies do mamans qui régalent leur progéniture, des physionomies

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mélancoliques de mondaines parisiennes ou italiennes qui, incognito, soignent une neurasthénie, des visages résolus et fins d'intellectuelles, des visages frais d'enfance, d'adolescence auréolés de spendides chevelures. Mélos à ce monde féminin se trouvent des groupes d'étudiants d'une belle laideur juvénile, des méridionaux américains, mal peignés, le teint brouillé, le corps chétif mais avec de beaux yeux, une mimique expressive, puis des Slaves énigmatiques, des Anglo-Saxons à l'œil naïf, à la peau nette, qui mangent leur brioche nationale a bun » d'un air solennel. A la sortie des écoles, des bandes de jeunes gens, de jeunes filles viennent s'abattre autour des petites tables comme des moineaux affamés. Ils babillent, fleurtent, potinent avec entram. Les assiettes de gâteaux qu'ils consomment donnent une belle idée de la capacité humaine. Ils oublieront les trois quarts de ce qu'on leur enseigne sur les bords du lac Léman mais ils n'oublieront pas, j'en suis sûre, les thésd' « Old India ». Et ce n'est pas moi qui le leur reprocherai. Le savoir rend la vie précieuse, les bons souvenirs la rendent chère.

Lausanne devient de plus en plus cosmopolite. Quand on veut voir des Vaudois, il faut les chercher et ou ne les trouve pas toujours. L'élément étranger est très spécial. Il se compose de gens qui, sous prétexte de l'éducation de leurs enfants, sous prétexte de santé, viennent ici vivoter dignement ce qu'ils ne pourraient faire chez eux Ils y trouvent des ressources intellectuelles et artistiques qui, partout ailleurs, seraient hors de leurs moyens. Dans les rues, dans les trams, on rencontre des types particuliers, des vieilles filles énergiques, halées et cou\)eTOséQs, de sages i* le u a: messieurs

anglais, qui arrivent avec les mouettes pour les sports d'hiver et qui ont le jarret solide, l'œil clair et le teint irais, des ligures féminines ternies par les déceptions et la médiocrité, des beautés fanées dont l'expression révèle un infini de regrets et de mélancolie. Il est rare qu'on ne croise pas quelques-unes de ces étudiantes russes, misérablement vêtues, les cheveux courts, le visage tourmenté de pensées, le regard en dedans ou au delà, la bouche tordue par l'amertume. Elles sont souvent accompagnées d'un ami, et l'homme, qui a les cheveux longs, lui, s'appuie toujours sur le bras de la femme. Plusieurs de ces couples m'ont hantée. Où perchent-ils ? De quoi vivent-ils? Quels sont leurs espoirs? Ils me fascinent, mais ma curiosité psychologique se heurte toujours à l'invisible isolateur que chaque individu crée autour de soi, et chez eux il semble triple.

Le courant anglo-saxon domine maintenant à Lausanne et cela grâce au sport. Le sport est pour l'Angleterre un puissant agent d'expansion. L'article anglais : chaussures, vêtements, outillage de propreté et d'hygiène, se trouve partout. Ces indices, qui n'ont l'air de rien, révèlent cependant une évolution dont les effets peuvent être considérables.

Et voici que des Français viennent de nouveau s'établir à Lausanne pour y chercher la liberté. Étant donné le nombre de gens en quête de cette belle chose, ce serait plutôt inquiétant si le mécontentement d'aujourd'hui n'était platonique. On se plaint beaucoup, — c'est toujours un immense plaisir — mais on reste chez soi parce qu'on y est encore mieux qu'ailleurs. La France ne sera pas dépeuplée, je le crois au moins, par les essaimages religieux ou politiques. On m'a montré

un petit castel moyenâgeux bâti au bord du lac par des Parisiens bien pensants ; à Ouchy il y a un hôpital français. Dans les mêmes parages, les Dominicains ont une institution déjeunes gens dans une propriété pleine des souvenirs de Voltaire. A l'entrée, j'ai vu en souriant : « Institution de Champittet, société anonyme ». On n'est pas plus moderne, sinon moderniste. Dos religieuses d'Evian ont transporté leurs dieux sur cette rivê, à la Tour de Peilz, oii elles ont acheté une villa. Lss pftrÊûnnes qu'tlles ont délogées ont énergiquement maudit Messieurs Combes, Briand et 0\ Ohl les répercussions de la vie! Voilà ce qu'il faut étudier!

Entre Lausanne et la France, la communion intellectuelle est toujours très active. Elle est maintenue par les conférenciers, les artistes qui y passent tour à tour. Nos pièces de théâtre tiennent l'affiche tout le temps. Celles qui sont très parisiennes attirent irrésistiblement les Lausannoises mondaines et les étrangères. Les Lausannoises comprennent et rient, les étrangères ne comprennent pas, mais elles rient tout de même. Les unes et les autres ont le plaisir d'avoir entendu quelque chose de choquant... un plaisir qui a bien de la saveur. Des professeurs, des journalistes suisses font chaque semaine des conférences sur notre histoire, notre littérature, notre politique et cela devant une jeunesse cosmopolite. Sans s'en douter, ils travaillent pour la France. Ils la font connaître et aimer souvent. J'ai pu remarquer, un jour, avec quelle attention passionnée étudiantes et pensionnaires écoutaient une conférence sur un de nos hommes d'État. Et je me suis dit, non sans satisfaction, que les paroles du maître, fugitives en apparence, la figure française qu'il

sortait de sa gangue et qu'il présentait, s'enregistraient dans ces cerveaux anglo-saxons, slaves, Scandinaves et y créaient peut-être un courant de sympathie pour notre pays.

Derrière les vitrines des libraires, par exemple, nos romans ne sont pas nombreux. Ici, comme partout ailleurs, ils inspirent une méfiance trop justifiée, hélas! Dans les bibliothèques des hôtels, il n'y en a jamais un seul. Gela m'exaspère. Pourquoi ne ferait-on pas une loi qui imposerait la couverture rouge aux livres dangereux, comme il y en a une qui impose l'étiquette rouge aux toxiques. Les étrangers pourraient alors acheter sans crainte les cou^ertuies jaunes et apprendre à nous connaître quelque peu. Nous y gagnerions et eux aussi.

Au milieu de l'invasion étrangère qu'ils subissent comme un mal nécessaire, les Vaudois restent imperturbablement Vaudois. Il faut les en fchciter. Ici et là, j'ai saisi des traits de leur caractère qui m'ont amusée puis intéressée. Je crois que je les tiens maintenant. Je l'ai dit et je veux le répéter, l'écrivain est constamment aidé, aidé d'une manière presque miraculeuse et où le hasard n'est pour rien. Tantôt c'est une conversation typique qui arrive à son oreille, tantôt une scène de mœurs qui est mise sous ses yeux, tantôt ce sont de menus faits qui lui viennent des sources les plus extraordinaires. Alors, un petit choc intérieur se produit, l'impression est prise. Tout cela demeurerait lettre morte sans l'intuition. Qu'est-elle celle invisible lumière qui éclaire si bien? Je l'ignore, hélas!

Il y a des Terriens de petite vitesse, de moyenne

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vitesse, et de grande vitesse. Parmi les premiers, je compterai les Vaudois. Ils ne sont pas paresseux, ils sont lents. Leur parole est lente, leur geste est lent, les opérations de leur cerveau sont lentes, toutefois celle lenteur est souvent voulue. Elle sert leur méfiance; entre une question et une réponse, ils ont le temps, par des coups d'œil l'urtifs, de prendre la mesure de leur interlocuteur ou de sentir le vent. Le iNormand ruse, le Vaudois se méfie. Impossible d'obtenir de lui un renseignement précis, pas même une opinion sur les mouvements probables du baromètre. Il ne se porte pas a bien » mais «joliment ». Il verra voir, ce qui ne l'engage à rien. Dans toutes les classes, il se fait un usage horripilant du pronom on... parce qu'il est indéfini sans doute. Selon moi, cette méfiance est moins innée qu'atavique. Sous le joug bernois, les pères, par crainte de la délation, avaient appris à se taire, les fils n'ont pas encore recouvré entièrement la parole, voilà tout. Dans les anciens Etats de l'Eglise, en Italie, on se heurte à la même prudence ce prudenza ». La pensée, longtemps oppressée, ne retrouve pas tout de suite l'usage de sa liberié. Ces traces d'oppression me semblent toujours pathétiques. Les Vaudois sont doués d'un bon sens qui produit chez eux un inconscient humour, qui les rend légèrement gouailleurs et sceptiques. Ils ont un vocabulaire de mots drôles dont quelques-uns sont tout à fait graphiques. Us disent « royaumer » pour se pavaner. Leur verbe « réflexionncr » accentue la lenteur de cette opération de l'esprit. Du reste, il y a quelque chose qui s'appelle des c< vaudoiscries », ce sont des faits qui mettent en relief le mélange de finesse, do

naïveté et de bonliomie qui est la caractéristique du peuple. Quand ils sont racontés avec l'accent du terroir, ils sont irrésistiblement comiques. Il faut lire deux livres délicieux de Benjamin Valloton : « Portes enir'oiwertes » et « il/. Potteraz se marie ». Chaque volume est en soi une vaudoiserie. Je suis contente d'avoir pu les goûter; ils m'ont fait rire et pleurer. De plus, ils m'ont servie. Si les Vaudois ne disent pas facilement ce qu'ils veulent, ils le savent toujours, et ils le font, leur œuvre l'atteste.

Le catholicisme n'a laissé aucune empreinte dans rame vaudoisc, mais, toutefois, les sévérités de la Réforme n'ont pu tuer son idéalité celte, sa gaieté latine. A Lausanne on n'est pas calviniste, on est protestant seulement.», et c'est bien suffisant. A Genève, la bise même est calviniste, ici elle est protestante, c'est-à-dire moins âpre.

Les caractéristiques s'atténuent, se modifient selon l'éducation, mais on les retrouve toujours. Les Vaudois n'ont pas l'expression revêche des Suisses allemands, ils ont l'air bourru. Je ne doute pas qu'au fond ils ne soient très bons, mais leur bonté n'a pas de sourire. Dans les administrations, dans les magasins les employés sont polis tout juste. Par indolence constitutionnelle, ils n'aiment pas à être dérangés et inconsciemment ils ressentent le dérangement. Dans les classes supérieures on n'est pas bourru, on est froid, un peu congelé et pince-sans-rire.

La race offre peu de beaux spécimens. La jeunesse a souvent une fraîcheur merveilleuse, l'air des montagnes lui met sur les joues une plaque de rose vif et fixe qui lui donne de l'éclat.

La Lausannoise me semble plus fine que le Lausannois. Elle me fait l'effet d'être un cerveau plutôt qu'une âme. Elle se maintient dans le mouvement scientifique, littéraire, artistique par tous les moyens qui sont à sa portée. La multitude d'idées qu'elle absorbe ne fait pas d'elle une lettrée ou une pédante mais une humanitaire et une éducatrice. 11 en est ainsi un peu partout en Suisse. Du reste, les femmes du xx° siècle n'auront peut-être pas de salons comme celles du xviii®, elles auront des dispensaires, des écoles, des maisons de secours. Si les salons viennent à se reformer on y débitera moins de jolies choses mais on y causera avec plus de savoir et d'intelligence.

La jeunesse est assez strictement gardée. Une Lausannoise, qui a de l'esprit et de l'observation, me disait un jour en me parlant d'une jeune fille : « C'est un petit comprimé ». J'ai trouvé le mot charmant et juste. Le sport est en train de changer tout cela. Ses effets sont déjà visibles. Les jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans ont le corps plus affiné, plus allongé que leurs pères, la physionomie plus ouverte. A la façon dont ils plantent leurs casquettes d'étudiants, leurs feutres mous, on devine une énergie naissante. Les jeunes filles ont, de même, l'allure plus vive, plus indépendante que leurs mères n'ont dii l'avoir.

J'attribue à l'esprit bourgeois l'absence de luxe, d'élégance et de goût qui frappe à Lausanne et dont on sent la privation au bout de quelque temps. C'est une lumière qui manque. Partout ailleurs, celui-ci veut faire plus que celui-là. Grâce à cette émulation, les intérieurs s'embellissent, les fenmies s'habillent mieux, la vie devient plu» brillante. Ici, tout demeure terne et

uniforme. On ne veut pas paraître. C'est un trait à noter car il est unique je crois. On boycotterait la femme qui s'aviserait de recevoir un peu grandement ou qui voudrait éclipser les autres. Paraître, demande un effort continu qui ne convient pa^ à l'indolence vaudoise. Paraître, ce serait afficher sa fortune. L'impôt sur le revenu rend dangereuses ces sortes de confidences. Tout cela met un frein à la vanité mieux qu'aucune loi somptuaire. Il n'y a que trois automobiles à Lausanne. Cette simplicité crée une égalité qui n'est, du reste, que superficielle. Les barrières sociales sont aussi hautes ici qu'ailleurs.

A Lausanne, cependant, on sent un esprit vraiment démocratique. Tout est organisé dans l'intérêt de la masse. Les arrêts fréquents des trams, leur tracé, ont été réglés dans le but de favoriser ses mouvements. Ceci est même poussé très loin. Pour raccourcir une route de quelques centaines de mètres, on coupe des propriétés magnifiques, on détruit des coins de beauté que la Nature ne refera pas. Cette sollicitude n'est pas toujours désintéressée, elle sert les intérêts politiques. Il faut bien trouver des appeaux pour les électeurs. On a donné au peuple des droits d'homme avant qu'il fut homme et il exerce la tyrannie d'un roi enfant. Ici, la question des domestiques est devenue plus difficile Cju'en Angleterre attendu que la discipline et le respect de la hiérarchie n'existent presque pas. J'ai vu des lettres de femmes de chambre, de cuisinières en pourparlers d'engagements dont le ton m'a stupéfiée. Elles semblaient traiter d'égales à égales avec leurs futures maîtresses et même leur tenir la dragée haute. Nous n'en sommes pas encore là en France.

Les Lausannois n'ont pas scuionicnt l'esprit démocratique, mais l'esprit humanitaire. Leur hôpital cantonal en témoigne. Il est construit sur la hauteur et on lui a donné le meilleur air, la plus belle vue, ses salles sont pleines de lumière, égayées par des fleurs, par les couvre-pieds quadrillés de rouge et de blanc qui garnissent les lits. Les patients ont l'air aussi heureux que la souffrance le permet. Autour d'eux s'empressent des infirmiers, des infirmières bien dressés, d'une netteté parfaite. Les diaconnesses sont charmantes dans leur costume gris à pèlerine. Toutes ont raffinement, la sérénité que la pratique du dévouement donne au visage humain. La dame lausannoise qui m'accompagnait dans ma visite paraissait très fièrc de la bonne tenue de son hôpital. Elle m'a montré les coins et les recoins, m'a ouvert nombre d'armoires. Partout j'ai pu constater l'ordre et la propreté. Dans cette maison, où régnent la maladie et son cortège d'horreurs, je n'ai pas vu un objet répugnant et je n'ai eu d'autre impression pénible que celle de la souffrance humaine. Dans la vaste lingerie, qui se trouve sous les combles, oii l'air et le soleil entrent à flots, la sœur m'a exhibé avec une vanité naïve, ses piles de linsfc et de couvertures. ÎSi la toile, ni la laine n'étaient rudes et cela sentait propre. Je suis descendue à la cuisine, dans le coup de feu du déjeuner que dirigeait une diaconnesse. Sur le fourneau, on préparait les petits plats, on sortait d'immenses marmites, maccaronis, riz, gruau. Tout était appétissant et paraissait bien apprêté. 11 n'y a pas beaucoup d'iiôpitaux, je crois, qui pourraient affronter ainsi l'œil du visiteur.

Les chambres particulières sont gaies, confortables.

L'une d'elles m'a semblé tout à fait sympathique. Il ne me déplairait pas d'y mourir. L'hôpital de Londres m'avait émerveillée, l'hôpital cantonal de Lausanne m'a touchée. Dans le premier, tout est plus sévère, plus rigide... c'est l'hospice. Dans le second, tout est plus simple... c'est la maison où l'on vient se faire soigner, où l'on est soigné réellement. Le directeur, sa femme, les médecins, les infirmiers, les infirmières, y ont créé une atmosphère familiale, la seule dans laquelle des Suisses puissent être heureux, et ceci témoigne hautement d'intelligence, d'humanité, de patriotisme.

Au moyen âge, Lausanne a été une grande dame dévote, au xviii^ siècle, une bourgeoise lettrée, au xx" siècle, elle est une bourgeoise intellectuelle et humanitaire.

Lausanne.

Dans la joie du beau soleil qui a succédé à trois jours de bourrasque, j'avais décidé d'aller prendre le thé à ïerritet. Je croyais passer l'après-midi en tête à tête avec Pierre de Goulevain, ce pseudonyme me fait quelqu'un maintenant, je l'ai passé avec Pierre de Couzan, ce qui a été infiniment plus agréable.

La route, entre Lausanne et Territet, me semble merveilleuse, unique, je pourrais dire. Partout en Suisse îa Nature a été obligée de condenser la beauté et la vie, elle Ta fait divinement. Cette chaîne du Jorat que l'on côtoie et qui surplombe le lac en est un exemple. Dans ses ondulations, il y a des souvenirs d'amour, des souvenirs guerriers, des légendes pieuses. Sur ses hau-

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leurs, les hommes ont prié et se sont exterminés. Sur ses contreforts elle a eu des abbayes, des châteaux féodaux, des tours de défense. A ses pieds, elle a maintenant des caravansérails, des villas bâties à la douzaine, toutes les laideurs des agglomérations modernes. Elle me fait reffet d'une grande dame devenue hôtelière, qui a gardé quelque chose de sa noblesse et de sa beauté. Quand on est en chemin de fer, on ne sait où regarder. Pour éviter le torticolis, j'ai pris le parti de me placer à gauche soit en allant, soit en revenant. En allant, l'œil attrape au passage les grands vignobles suisses, qui montent en terrasses jusqu'au sommet des collines, puis des roches bizarres, des forêts épaisses, des nids humains qui semblent inaccessibles, des replis bleutés, des castels haut perchés, des silhouettes de ruines, de vieilles petites églises. En revenant on a les Alpes savoisiennes, le lac, les villes et les villages de la rive, les mouettes élégantes posées sur les pierres comme des oiseaux hiératiques, on a les symphonies lumineuses des couchants, et ces symphonies je les comprends mieux que celles des sons.

Avant-hier, j'ai pu saisir une quantité d'aspects nouveaux et le trajet m'a semblé incroyablement court. En sortant de la gare, je me dirigeai du côté de Chillon, m'arrêtant, comme une enfant, aux vitrines du Grand Hôtel. Au moment même où je passais devant son entrée une figure masculine en émergea — émergea est le mot — car elle faillit me heurter à la manière d'une tangente.

— Monsieur de Couzan !

— Pierre de Coulevain!

Ces deux noms se croisèrent.

EU bien, mais voilà de la lélcpalliie! dit le jetine

homnio en me donnant une forte et joyeuse poignée de main. Savez-vous que je me rendais tout droit au Beau-Séjour?

— Vous clés donc descendu à Terri tet?

— Du tout. Ma mère et moi sommes arrivés hier à Lausanne. Je l'ai installée à l'hôtel Richemont. Je suis venu déjeuner avec un de nos associés immobilisé par un accès de goutte... et voyez, je repartais dans son auto pour aller vous voir. Êtes-vous libre?

— Parfaitement.

— Me permettez-vous de vous accompagner?

— Je vous en prie même. Nous irons jusqu'à Chillon, si vous voulez, puis nous reviendrons ici pour le thé? Ce sera une promenade-visite.

— Et la visite sera plus longue, ajouta le baron avec un joli regard d'amitié.

Sur ce, il alla congédier le chauffeur et revint vers moi. Je continuai donc mon chemin avec ce compagnon qui m'était comme tombé du ciel.

— J'espère, lui dis-jc poliment, que le cas de votre mère n'est pas grave?

— Le rhumatisme est tombé sur ses yeux à la même époque que l'année dernière. Le docteur D. l'avait fort bien soignée, elle a voulu Se remettre entre ses mains.

— Elle a sagement fait. Je m'arrêtai.

— Vous avez cru plaisanter en attribuant notre rencontre à la télépathie, mais toute la matinée, j'ai pensé à vous.

— Qu'est-ce qui m'a valu cet honneur?

— J'étais affectée par votre présence à Lausanne sans doute. Je voulais passer l'aprcs-midi quelque part. J'ai hésité entre Territèt et Ghexbres. C'est vous qui m'avez attirée ici.

— J'en suis très fier!

— Oh! il n'y a pas de quoi. Le mot télépathie est lancé, mais nous l'employons encore à tort et à travers, sans y attacher l'importance qu'il a réellement.

— Vous croyez?

— Sûrement. Nous commençons à soupçonner que dans les lettres qui se croisent, dans la rencontre inopinée d'une personne à laquelle nous venons de penser, il y a autre chose que de simples coïncidences. Tous les individus qui sont destinés à une œuvre commune — œuvre qu'ils ignorent — doivent être maintenus en communication constante.

— Ce serait logique.-;

— Et ils le sont probablement au moyen de fluides, de courants psychiques; nous ne savons encore rien de l'invisible au milieu duquel nous nous mouvons; mais il me semble que l'invisible, qui est l'Ame de la Terre, devient de plus en plus sensible. Nous arriverons à fabriquer des instruments qui enregistreront les rayons humains, nous les capterons comme nous avons capté rélcctricitc. Il y aura peut-être la pensée sans fil, comme il y a la télégraphie sans fil.

Pierre de Couzan s'arréla et, l'air moqueur :

— Pourquoi vous aurais-jc attirée à Territct puisque je m'apprêtais à aller vous voir?

— - Ce mouvement de mon côté était peut-être nécessaire. Il a d'abord eu pour résultat de nous réunir

dans un ilécor merveilleux et il se peut que le décor influe sur notre causerie.

— A propos, y a-t-il longtemps que vous êtes à Lausanne?

— Deux mois à peu près.

— Ah! si je l'avais su! Vous avez une manière de lâcher vos amis en été qui n'est pas gentille. Depuis Baden, j'avais perdu vos traces. J'ai assisté aux manœuvres suisses. Rien ne m'amuse autant que les manœuvres, c'est le jeu passionnant de la guerre sans ses horreurs. Je tenais à voir fonctionner un corps nouvellement créé, celui des automobilistes volontaires. Je me suis rendu compte des services qu'il peut rendre à l'armée. Ces volontaires avaient de bonnes machines et surtout une bonne technique.

Je me mis à rire.

— Qu'est-ce qui vous amuse? me demanda le jeune homme en élevant les sourcils,

— Je ris parce que j'ai été, en quelque sorte, forcée de m'intéresser à ces fameuses manœuvres.

— Forcée?

— Oui et d'une manière déterminée qui me paraît curieuse. Trois personnes, l'une après l'autre, sont venues m'en parler.

— Et je fais la quatrième?

— Précisément. Cela ressemble à une gageure. Un après-midi, à la maison de thé d'Old India, j'invite à ma table un Américain du Beau-Séjour qui ne trouvait pas de place. Il revenait d'Yverdon. Il me parle avec admiration de l'endurance des soldats, des coups de collier qu'il avait vu donner pour la mise en batterie de certaines pièces. Ou lui avait montré de riches

industriels qui servaient dans des compagnies commandées par leurs propres employés. « Une chose semblable, me dit-il, serait impossible en Angleterre, en France, en Amérique. C'est là le vrai esprit démocratique; je ne l'avais jamais vu en action and that is a fine thing, et c'est une belle chose, cela valait le voyage d'Europe. » Le même soir, un oflicier grec vient s'asseoir près de moi dans le hall de l'hôtel et reprend le sujet comme s'il avait charge de continuer la leçon. Il me décrit l'attaque et la défense d'une position, à laquelle il avait assisté. Je n'y comprends rien, mais j'écoute poliment. Il ajoute que cette milice suisse lui avait donné tout le temps, par la netteté de ses mouvements, l'impression d'une armée permanente. Il paraît que c'était un très grand éloge. Vous crovez que j'en avais fini avec les manœuvres?

— Vous étiez en droit de l'espérer, répondit le baron en riant.

— Eh bien, le lendemain une dame lausannoise m'amène le commandant D..., un Français, officier dans l'artillerie territoriale. Il renchérit sur les deux autres, mais d'une manière qui captiva mon attention. Il m'entretint de l'organisation de l'armée suisse. Il m'apprit que tout officier sortait des rangs et devait gagner ses grades un à un. Puis il me parla des écoles de recrues, des sociétés de tir, de l'entraînement que chaque homme s'impose volontairement. Il ajouta : « Ce qui fait, selon, moi, la vraie force de cette milice, c'est l'instruction complète qu'elle reçoit : instruction militaire, instruction civile, instruction morale et religieuse. On obtient ainsi d'ardents patriotes, des chefs capables, des soldats citoyens qui ont le respect de la

198 AU COEUll DE LA VIE

loi et Je la discipline parce qu'ils sont à même d'en comprendre la nécessité. »

— Le commandant D... a mille fois raison, répondit mon compagnon. C'est là la force qui manque à nos troupes de réserve, et les réserves sont chez nous le grand appoint ! L'armée suisse m'a donné l'impression d'une milice modèle, non pas d'une armée permanente comme à votre officier grec, ce serait trop dire. La discipline y est moins rigide, plus intelligente. On sent qu'officiers et soldats sont des civils qui ont appris l'art de la guerre, mais qui savent autre chose encore. Dans leurs manœuvres, dans leur manière d'enlever les obstacles, ils font preuve d'une hardiesse et d'une indépendance qui seraient peut-être dangereuses dans une grande armée. J'ai été très frappé de l'esprit avec lequel ces soldats citoyens acceptaient la corvée des manœuvres, corvée onéreuse après tout, qui les arrache à leurs affaires et leur vaut de grandes fatigues. Ils avaient tous l'air fier d'y prendre part.

— Ils l'étaient, soyez-en sûr, dis-je.

— Ils ont supporté la pluie torrentielle, non pas avec l'indifférence de la brute disciplinée, mais avec la philosophie de l'homme conscient de son devoir.

— Eh bien, c'est là le fruit du patriotisme cultivé. A l'école, on apprend aux enfants ce qu'il en a coûté aux pères pour créer la patrie suisse. On les conduit, par bandes, sur les hauteurs, on leur montre les belles cimes blanches et les vallées vertes; on leur dit ; a Voyez, vous avez le plus beau pays du monde, aimez-le bien, proparez-vous à le servir, à le défendre et soyez reconnaissnnts à Dieu qui vous l'a donné. » ()m i'-.Âi, iif.n seulement, naître le patriotisme mais on

tAUSANNE 199

l'enfretient parla célébration des anniversaires glorieux, parles fêles fédérales, les tirs. En France, nous n'avons pas même de fête nationale.

— Et le i4 juillet? dit M. de Couzan avec un sourire.

— Le i4 juillet est une fête otTicielle, banale et vulgaire qui semble avoir été instituée pour permettre au peuple de gigoter en plein air. Ce n'est pas avec le spectacle d'une revue militaire, avec des orchestres au coin des rues, et des lampions qu'on remue l'amc de la foule. Dans toute fête nationale, il faut qu'il y ait Dieu, la patrie et des patriotes.

— Des patriotes! Hélas, nous n'avons que des partisans.

— Dans ce pays, cependant, il y a pire que des partis, il y a des races diverses, des races qui se détestent ouvertement. Le patriotisme cultivé et éclairé domine ces haines ataviques. Aux anniversaires glorieux, aux fêtes nationales, il n'y a plus ni Allemands, ni Romands, ni Italiens, mais des confédérés, des Suisses seulement et il en serait de même à l'heure du danger, croyez-le.

— A l'ouverture des manœuvres, le i**' septembre, j'ai assisté au service divin célébré devant le château de Grandson par un lieutenant, pasteur en Belgique, venu pour faire son service militaire. C'était beau et profondément émouvant. Du reste, il n'y avait pas d'yeux secs dans l'assistance. Un sergent a ensuite adressé un discours à ses camarades. Je n'ai jamais entendu parler de la patrie, de la guerre et de la paix avec autant de philosophie et de justesse. J'ai retenu plusieurs phrases, celle-ci entre autres : « Un peuple qui renonce d'avance l\ la lutte, quel que soit son

molîf, manque de fierté. Il faut mériter la liberté. » « Tant que le mal ne sera pas vaincu, le bien devra rester armé pour poursuivre son. œuvre. » « Ce qui fait la valeur d'un pays, c'est la valeur de chacun ; la Suisse vaudra ce que nous vaudrons. »...

— Oui, je l'ai lu et relu ce magnifique discours de Benjamin Vallotton, dis-je. Le commandant D. me l'a envoyé, avec des journaux illustrés, une brochure du général Langlois : Dix jours à V Armée suisse. J'ai eu sur ma table toute une littérature militaire. Cela me semblait absolument comique étant donné mon horreur innée pour cet ordre de choses. Je n*avais jamais vu, du reste, des manœuvres susciter tant de sentiment patriotique. Officiers et soldats devaient se sentir encouragés par l'intérêt général. On ne parlait que d'eux. Les enfants même s'écrasaient le nez aux vitrines des libraires oii se trouvaient des illustrations de leurs mouvements et de ces petits citoyens, j'ai entendu nombre de remarques qui révélaient un joli instinct guerrier. Dans une de mes promenades, j'ai vu deux bambins... sept et huit ans, j'imagine, l'arbalète en mains visant les fruits d'un assez haut pommier... et c'était un bébé de trois ans qui allait ramasser les flèches! Voilà de la tradition oii je ne m'y connais pas!

— En effet. . .

Pierre de Couzan s'arrêta.

— Dites-moi, continua-t-il, croyez-vous que nous soyons les maîtres de la guerre?

— Pas plus que du tonnerre. C'est un moyen que la Nature emploie pour supprimer les mâles trop nombreux.

— Gentille Nature! Pourquoi en crée-t-elle trop?

— Parce que cela est nécessaire probablement. Pauvres Terriens ! Ils ne se rendent même pas compte que les engins qu'ils fabriquent à tant de frais, à tant d'efforts, sont destinés à leur propre extermination. L'autre jour, un journal reproduisait le modèle d'une mitrailleuse qui ne s'échauffait pas, paraît-il. Elle pouvait fonctionner... c'est-à-dire tuer, longtemps, longtemps sans s'échaufier. On trouvait cela admirable et on admirait! La voilà l'inconscience de l'homme, l'inconscience miséricordieuse! A l'exposition de 1900, j'ai visité le pavillon du Creusot; il était symboliquement peint en rouge. Devant toutes ces gueules de bronze, j'ai eu la conception rapide de leur mission, un frisson m'a secouée, je me suis reculée instinctivement. L'ingénieur qui m'accompagnait, sans se douter de ce que j'éprouvais, me montra, avec un orgueil de sauvage, certaine pièce qu'il appelait « son enfant » et à laquelle il avait travaillé trois ans. Furieuse, je me tournai vers lui :

— Vous avez travaillé trois ans, dis-je, à fabriquer uA engin pour détruire et mutiler vos semblables?

Il parut tout saisi et il jeta sur « son enfant » un regard si effaré que je fus convaincue de son innocence. Il n'avait vu que la beauté de ses calouls mathématiques; il n'avait pas songé que leur justesse même les rendait meurtriers.

En cpjittant le pavillon du Creusot, où j'avais laissé

mon compagnon, j'entrai par hasard non pas par

hasard..., au salon Pasteur! Joli le salon! Il y avait là des rangées de bocaux pleins de microbes, de bacilles, il y en avait de tous les jaunes, de tous les verts, de

202 AU CœUR DE LA VIE

tous les Ions de la décomposition, de quoi empoisonner et détruire une race humaine. A côté de ces horreurs, qui sont des merveilles probablement, les canons m'ont semblé nobles et beaux.

— Parce qu'ils n'exterminent que les mâles? me demanda M. de Couzan avec son sourire moqueur.

— Non, parce qu'ils tuent proprement. Allez, vous pouvez être sûr qu'engins et germes sont entre les mains de Dieu seul. Nous ne réglons pas plus le mouvement de la mortalité que celui de la natalité.

— Pensez-vous que la paix soit possible? me demanda le jeune homme.

— Oui, puisque l'idée en a été jetée dans le cerveau humain. Elle germera lentement mais elle ne saurait périr parce qu'elle est enharmonie avec le progrès. Notre siècle ne l'aura pas; les éléments de discorde sont encore trop nombreux. J'étais à Badcn le i^'" août, le jour de l'anniversaire de la Confédération, son 600® anniversaire. Ce jour-là, à huit heures et demie, toutes les cloches de la Suisse, les cloches des cathédrales, des chapelles, des hôtels de ville, les belles cloches sonores, les cloches fêlées, les cloches aile- l mandes, romandes, italiennes, sont mises en branle à la même minute et sonnent pendant un quart d'heure en signe d'union indissoluble. J'ai été les entendre sur la place de la Gare. La foule était massée là. Les ondes de son émotion patriotique m'affectaient délicieusement. A mesure que l'heure approchait, le recueillement se faisait plus profond et ce fut dans un silence religieux qu'éclatèrent les joyeuses volées. Les drapeaux saluèrent et prirent la tête d'une marche triomphale. Je rentrai tout émue à l'hôtel. Après avoir

décrit la cérémonie à un groupe de connaissances, j'ajoutai : « J'espère qu'un jour il y aura la Confédération européenne et cpic les cloches de tous les Etats sonneront la paix à la même heure. — Oui, mais avant cela, nous aurons quelque chose à dire, fit un Grec de physionomie très douce. — Et nous aussi! per Baccol s'écria un Italien. — Et nous donc! » renchérit un tribun polonais.

' — Vous voyez, dit M. de Couzan avec im sourire, autant de mots, autant de guerres. La France aussi aura quoique chose à dire! Après tout, est-elle si mauvaise, la guerre? Avant de tuer, elle fait vivre des milliers d'hommes, elle fait travailler, elle met en activité nos grandes facultés. Elle nous oblige à créer des merveilles telles que les cuirassés, les torpilleurs, les sous-marins... les ballons dirigeables. Elle remue l'humanité jusqu'à l'âme, et je crois que l'humanité a besoin d'entre remuée. Et puis, elle sert à déblayer, comme vous dites, à faire des trouées morales et matérielles.

— Eh bien, j'ai l'espoir, un espoir d'ignorante, sans doute, que la guerre deviendra un art mathématique, un art de luxe et que ses moyens seront trop formidables pour être employés contre l'atome humain. Les nations auront, j'imagine, des armées do terre, de mer, de l'air, comme les particuliers ont des chevaux de courses; elles auront des armées pour entretenir leur virilité, leurs forces, leur émulation. Elles se mesureront sur les champs de manœuvre comme autrefois sur les champs de bataille. Elles y remporteront des victoires, elles y gagneront de la gloire, et cela sans effusion do sang.

— Et les maies superflus, comment s'en débarrasserat-on?

— Il n'y en aura peut-être pas alors de superflus. A ce moment, nous arrivâmes devant Ghillon. Do

l'endroit où nous nous trouvions la masse du vieux manoir semblait placée entre la cime blanche de la Dent du Midi et l'eau bleue du lac. Les mouettes jouaient tout autour. Après notre causerie sur la guerre, nous sentîmes délicieusement le calme de cet aspect.

— Voyez, dis-je, il y a eu ici de furieuses batailles, dans ce donjon, on a torturé et égorgé des créatures humaines, et puis la paix est venue... elle viendra de même pour le reste du monde.

— Amen! fit le jeune homme... mais, en attendant, je crois que nous avons le temps de prendre une tasse de thé.

— Je le crois aussi... si vous le voulez, nous retournerons au Grand Hôtel de Territet.

— A vos ordres.

Dans le tram, nous entendîmes un bout de dialogue très drôle entre un vieux couple anglais.

— Ah ! quand nous étions jeunes, il n'y avait pas de trams, remarqua le mari.

— Non, mais nous avions des jambes, répliqua la femme d'un ton grincheux.

— Nous pourrions n'avoir ni jambes, ni trams. Cela arrivait autrefois.

— Encore un optimiste, me dit tout bas mon compagnon.

En nous entendant causer comme nous l'avions fait sur la route de Ghillon, personne n'aurait cru, que ni

l'un ni l'autre, nous ne parlions de ce qiiî nous intéressait réellement. Personne n'aurait deviné qu'il y avait entre nous un courant très actif de pensées étrangères. Ces actions simultanées du cerveau humain me semblent merveilleuses. Tous deux, nous brûlions d'en arriver à la rencontre d'Evian. Dans l'empressement du jeune homme à me rendre visite, il y avait surtout le désir de connaître l'effet que cette rencontre avait produit sur madame Lasserre. Et c'était si naturel! J'étais résolue à le laisser venir. Je comptais sur le thé que nous allions prendre ensemble pour le rendre communicatif. Ln thé porte aux confidences. Nous nous rendîmes tout droit au Grand Hôtel et nous nous fi mes servir sur la terrasse, dans un coin abrité qui a un angle de vue admirable. J'avais là, tout près de moi, mon héros... mon sujet... bien vivant, et je ne pouvais rien perdre du jeu de sa physionomie. Nous sentions magnétiquement tous deux que nous allions causer. J'étais curieuse de voir quel tour prendrait notre conversation ! La conversation ! Voilà encore une chose que nous ne dirigeons pas! Elle vous porte comme une vague, elle vous éloigne de votre sujet, vous y ramène de la manière la phis bizarre. Elle ne vous apprend rien de ce que vous voudriez savoir, elle vous fiiit dire ce que vous ne voudriez pas dire. « Elle concourt » naturellement aux desseins de la Providence et, comme nous les ignorons, nous ne pouvons pas la régler.

Je tendis à mon hôte la tasse de thé que je venais de lui préparer, très soigneusement et comme il l'aime, avec un morceau de sucre et une tranche de citron. Il me passa les tartines beurrées, en prit une qu'il plia à la

manière anglaise et 1res lentement. Je rencontrai son regard, un regard plein de curiosité et de questions. Jo n'eus pas l'air de comprendre.

— Excellent, ce thé ! dis-je.

— Oui, pas mauvais du tout.

— Oh! les chères mouettes, continuai-je en suivant de l'œil les élégantes créatures qui évoluaient devant nous. Autrefois, il n'y en avait point ici. La Nature s'est avisée que le lac Léman manquait d'oiseaux et elle y a envoyé ceux-ci, et regardez comme ils s'harmonisent hien avec le paysage.

— En effet.

— Ils ne se reproduisent pas dans ce pays, paraît-il, on n'a jamais trouvé un seul nid.

— Curieux.

Je sentais l'impatience gagner a mon sujet ». Il se demandait probablement si j'allais parler encore de la lune ou des étoiles. Je lui préparai une seconde tasse de thé.

— A propos, fit-il en la prenant de ma main, qu'avez-vous dit de la rencontre à Evian?

Oh ! cet « h propos » !

— J'en ai été toute saisie, je vous l'avoue, car elle ne faisait pas partie du programme de notre journée.

— Je l'imagine! Cette rencontre-là n'était pas un effet de la télépathie, lié? dit le baron inclinant un peu la têts sur son épaule droite, un joli mouvement qui lui est particulier.

— - Vous n'en savez rien.

— Pardon, je sais que ma pensée était à mille lieues de madame Maïa Lasserre,

— Si loin que cela? ffs-je ironiquement.

— Oui. Un ami, sachant que je devais passer trois ou quatre jours à Thonon, m'avait prié de visiter certaine propriété dans les environs d'Evian dont îl a envie. J'avais pris rendez-vous avec le notaire chargé de la vente et, en attendant l'heure convenue, je suis allé déjeuner. Pourquoi au Grand Hôtel plutôt qu'ailleurs, quand mon auto était garée en ville? je l'ignore .

— Ahî voilà, vous l'ignorez! m'écriai-je aA'ec un accent de triomphe.

— Vous croyez que c'est la Providence qui m'a lancé au milieu de votre petite fête?

— Assurément, puisque la conjonction qui s'est produite n'était prévue ni par vous ni par nous.

— Le fait du hasard '

— Oh! de grâce, ne répétez pas cette vieille phrase enfantine et vide. Le hasard, c'est un mot, ce n'est pas quelqu'un.

— Et dans quel but nous auraient-ils joué ce tour, les dieux?

— Je ne suis pas dans leurs secrets.

— Je le regrette!

— Et moi donc!

— En tout cas, j'espère que la fâcheuse coïncidence n'a pas gâté votre journée et altéré la bonne humeur de votre compagne.

Ceci était ce qu'on appelle en anglais « a feeler », un tâteur.

— Elle n'a rien altéré du tout, répondis-je en riant. Nous avons eu une vraie partie de plaisir. Du reste, Maïa est une des femmes les plus agréables que je connaisse.

— Ah!

L'alïectation d'indifférence que mon hôte mit dans cette exclamation m'amusa.

— Oui, toutes les questions de la Yie l'intéressent. Sa pensée a pris beaucoup d'envergure. Et puis, elle est impulsive, franche...

— Oh! très franche! interrompit M. de Couzan avec un petit rire déplaisant que je ne compris pas.

— Ses qualités d'esprit et de cœur, continuai-je imperturbablement, font d'elle, par le temps qui court, une rareté.

— Une rareté, c'est le mot... elle est une « rareté », répéta le jeune homme d'un ton sarcastique.

— Nous avons passé une délicieuse après-midi dans une châtaigneraie aux environs de Meillerie, ajoutai -je. Maïa est comme moi, elle adore la Savoie.

— Vraiment? C'est un goût que je ne lui connaissais pas.

— Oh! avec les années, on perd certains goûts puis on en acquiert de nouveaux. L'autre jour, je lui en ai donné un.

Je racontai alors notre goûter paysan. Je sentais que toutes mes paroles portaient. Oh! comme l'on sent bien cela ! . . . et comme c'est agréable !

Mon compagnon ayant refusé une troisième tasse de thé, je l'invitai à fumer.

— Quelle indulgente amie vous faites, dit-il en mettant sa main sur la mienne.

Il y eut entre nous un moment de silence. Il fit tomber lentement la cendre de sa cigarette...

— Mon successeur, hein? ce jeune homme qui était

h votre table ? demanda-t-il avec un regard coulé.

A cette question, qui trahissait sinon de la jalousie du moins de l'intérêt, le cœur me battit de joie.

— Votre successeur! répétai-je. Pas que je sache. Maïa ne se remariera jamais du vivant de sa mère.

— Cela n'empêche pas les sentiments.

— Chez une femme comme elle, oui. Du reste, elle s'est créé tant d'occupations, tant d'intérêts, que dans sa vie il n'y a pas place pour ce que vous appelez « les sentiments ». Il est vrai que l'amour sait bien se faire de la place partout, ajoutai-je avec une intention perfide.

Les paupières de mon « sujet » battirent, ses narines s'enflèrent légèrement, un petit frémissement nerveux courut sous sa moustache. Il jeta sa cigarette inachevée et en ralluma une autre. Puis, comme s'il s'était ressaisi :

— Savez-vous, me dit-il, que vous avez fait une conversion ?

— Vraiment?

— Oui. Je commence à regarder la vie comme vous.

— Toute modestie à part, je vous en félicite, car c'est la seule manière de la comprendre un peu.

— Oh ! je n'y vois pas goutte encore, mais au moins, je me rends compte de l'inutilité des regrets- J'ai même cessé d'en vouloir à cette pauvre madame de Syriac qui a fait mon mariage. Je suis bien con\"nincu qu'elle nen a été que l'agent providentiel.

— Maïa vous a-t-elle jamais raconté ce qui l'avait décidée en votre faveur?

— Ce qui l'avait décidée en ma faveur? répéta Pierre de Gouzan avec une expression de profond

étonncment... non, elle m'a dit simplement qu'elle ne s'était mariée que ponr être libre»., et qu'elle ne m'aimait pas... voilà ce qu'elle m'a dit le lendemain do notre mariage et ce qu'elle m'a prouvé pendant trois ans !

Je demeurai saisie au point de ne pouvoir trouver une parole. Puis un travail rapide se fit dans mon esprit et j'eus l'intuition de la vérité.

— Mais, mon cher, une femme qui aurait senti cela ne l'aurait jamais dit!

— Avec le caractère de madame Maïa Lasserre, parfaitement... Elle se pique de franchise. Pour être honnête, son aveu aurait dû être fait huit jours plus tôt.

— Écoutez... Que Maïa se soit mariée pour être libre, c'est possible... j'en suis même sûre.

— Ah!

— Mais je suis sûre aussi qu'elle n'aurait jamais épousé un homme qui ne lui aurait pas plu ou qui lui aurait été indifférent. Le choix ne lui manquait pas. Elle avait du goût pour vous, comme on disait si joliment autrefois... et vous aviez gagné son cœur... je vais vous raconter comment.

Je narrai alors l'histoire du cheval.

Un sourire courut sous la moustache du baron et adoucit sa physionomie.

— Eh bien, j'y penserai à deux fois avant de relever un cheval! c'est toujours ainsi que les bonnes actions sont récompensées !

— Je m'étonne que vous ayez pu prendre au sérieux une boutade d'enfant gâtée, car, j'en mettrais ma main au feu, ce n'était pas autre chose. Et je suppose

qu'étant données votre susceptibilité et votre fierté de Savoyard, vous n'avez rien fait pour conquérir votre femme.

— Qu'cnîendcz-vous par conquérir? demanda Pierre de Couzan avec hauteur.

— Aous le «lavcz mieux que moi... vous avez été obligé de d-escendre à cela quelquefois! Toutes les femmes ne se sont pas jetées dans vos bras, j'espère.

— Ce serait invraisemblable.., mais aucune ne m'a dit qu'elle ne m'aimait pas... après m'avoir appartenu.

Ah ! là, était l'insulte, la blessure à l'orgueil du mâle! La sombre rougeur que ce souvenir amena sur le visage de mon hôte créa chez moi une onde de pitié maternelle et intérieurement je qualifiai Maïade « petite malheureuse ».

— Vous pouvez imaginer, continua Pierre de Couzan, l'effet d'une déclaration semblable sur un homme très épris, car j'étais très épris de mademoiselle Lasserre. Je n'avais pas donné une pensée à sa qualité d'héritière. Si, comme vous l'affirmez, je lui plaisais avant le mariage... je lui ai déplu après... voilà tout... et c'était pire, ajouta-t-il en se levant et en se rasseyant machinalement. Nous n'avons jamais eu de scènes, de querelles violentes, mais nous avons éprouvé en plein les effiHs de l'incompatibilité d'humeur. Il n'y a rien de plus harassant, de plus démoralisant. J'ai eu des torts... c'eût été trop béte de n'en pas avoir! fit le jeune homme avec un éclat de colère. Le Savoyard, vous l'avez dit, a un sale caractère.

— Pardon...

— Vous ne vous êtes pas servie de cette expression

mais vous l'avez proclamé siisceplible et fier. Il l'est... et pas eudnraiit du tout. J'ai commence à fréquenter le cercle, le refuge des maris déçus... et ce qu'il y en a ! Les femmes racontent leurs désillusions, les hommes les taisent. Gomment passer le temps au cercle, si on n'y joue pas... quand on est jeune. J'ai joué... J'aurais pu faire pire... Lorsqu'on rentre chez soi à l'aube, le col du pardessus relevé, le chapeau en arrière, que l'on a été balancé toute la nuit par la dame de pique, on a la sensation d'avoir été saigné à blanc, on dort d'un sommeil de plomb et le lendemain, à la table du déjeuner, on n'est pas précisément un mari aimable.

— Je l'imagine î

— Au cercle et à Monte Carlo j'avais des séries de veine extraordinaire et de déveine extraordinaire aussi. Gela me passionnait. Ma passion serait devenue bel et bien un vice, si le divorce et les changements qu'il a amenés ne m'avaient poussé dans une autre voie. Il a été mon sauveur.

Je mis ma main sur le bras du jeune homme :

— Eh bien, lui dis-je, voulez-vous me permettre de vous parler non pas comme une vieille amie, mais comme une amie vieille?

— Faites... accabiez-moi de reproches.

— Non, car je me rends compte que vous avez péché par pure ignorance^ ignorance de la vie... et de l'Histoire naturelle.

Pierre de Gouzan me regarda avec le plus comique ahurissement, puis un accès de gaieté illumina sa physionomie.

— Ah! vous croyez que l'Histoire naturelle est nécessaire pour le mariage?

LAUSANNE 2i3

— Tout ce qu'il y a de plus nécessaire. Dites-moi, est-ce que vous ne tenez pas à connaître votre automobile!

— Il le faut bien! C'est là, du reste, le grand plaisir qu'elle donne. Un chauffeur doit posséder sa machine corps et âme, la sentir^ comprendre le langage de ses vibrations, de sa trépidation.

— Vous m'avez avoué que, quand vous vous êtes marié, vous ne vous étiez jamais demandé ce qu'était ou n'était pas la jeune fille.

— C'est vrai.

— Et avec cette inconnue, plus dangereuse mdle fois que le joujou mécanique, vous vous êtes mis en route pour une longue, longue course?

— Hélas ! fit le baron en soufflant la cendre de sa cigarette.

— Voyez-vous, nous vivons encore en pleine littérature. Les poètes et les écrivains ont imaginé Dieu et la femme. Elle nous est arrivée toute faite d'Orient, comme la religion du reste. L'homme d'Occident a accepté cet idéal parce qu'il flattait ses instincts et sa vanité- Aujourd'hui même, la jeune fdle est pour lui nn être gentil, passif, sans conséquence, une âme blanche dans un corps blanc, un être créé uniquement à son intention; depuis la légende de l'Eden, il n'a jamais douté de rien. L'Histoire naturelle lui apprendrait, au contraire, qu'il y a chez la jeune fille une vie intense. De fait, elle est travaillée phvsiologiquement et moralement pour son rôle futur Ce travail provoque en elle une lutte ardente, sourde, qui l'anémie et la tue quelquefois. L'atavisme lui révèle confusément ce qu'on s'efforce de lui cacher. Des images troublantes se for-

214 AU COKUn DE LA VIE

meut derrière son front. Elle a, tour à tour, des rêves exaltes de grandeur morale et des désirs grossiers, des pensées élevées et des pensées basses. Le milieu, l'éducation modifient ces phénomènes, les accentuent ou les atténuent, mais ils se produisent clicz toutes. Avec quel résultat? personne ne peut le deviner. Les parents marient leur fille, quand l'occasion arrive, sans se demander si elle est prête au mariage ; en général, dans notre pays et dans une certaine classe, elle ne Vest pas. Le médecin pourrait le deviner d'un coup d'œil, mais on ne songe guère à le consulter.

— Vous no voudriez cependant pas que les jeunes filles fussent des demi- vierges? demanda mon hôte avec une comique expression d'alarme.

— Dieu garde! Celles-là sont mal préparées au mariage, ce qui est pire. Je voudrais que les jeunes filles sachent ce que la vie attend d'elles. Cette connaissance les maintiendrait plus pures et plus dignes que l'ignorance.

— Et la poésie!

— La poésie ! Ah ! elle est jolie ! Les trois quarts des femmes sont tentées de crier au mari de la veille, au mari qu'elles adoreront quelques semaines plus tard : « Je vous hais! » Celles qui ont reçu le coup do foudre, qui ont pu aimer leur fiancé disent encore : « Si ce n'était pas lui ! »

Mon hôte éleva ses sourcils, un sourire courut sous sa moustache.

— Vous croyez? fit-il avec une expression d'incrédulité qui ne manquait pas d'impertinence.

— J'en suis sûre. Il y a chez la femme plus d'inconbcieut physiologique que chez l'homme. Los réflexes

de cet inconscient annihilent sa volonté, lui font dire et faire des choses qu'elle regrettera amèrement. Elle est la première victime de ses réflexes. Quand elle aura appris à les dominer... elle sera quelqu'un. Etant donnée son éducation, Maïa n'était pas prête au mariage. Sa fémininité s'est révoltée, non pas contre vous, personnellement, mais contre la loi qui l'asservissait, contre l'Eternel masculin. Ce sont ses réflexes qui ont parlé. La physionomie de Pierre de Gouzan, d'abord railleuse, était devenue grave.

— Je n'avais jamais réfléchi à tout cela, fît-il humblement. Savez-vous que c'est terrible la vie!

— Ce n'est pas un jeu d'enfants, à coup sûr, c'est un jeu de dieux. L'Histoire naturelle vous apprendrait beaucoup de choses encore.

— Lesquelles? lesquelles?

— Celle-ci d'abord, que le mari ne saurait faire de la jeune fdle une épouse passionnée en vingt-quatre heures.

— Il faut de l'entraînement, je suppose, fit le baron les yeux brillants de taquinerie.

— Vous l'avez dit. Et puis, si la femme est faite pour conquérir, elle est faite aussi pour être conquise, ce sont là deux instincts primordiaux. L'épouse n'est pas bien exigeante, un mot gentil, une attention, une caresse et la voilà à l'unisson. Le mari croit pouvoir se dispenser de toute cérémonie. Ce sans-geue est contraire à une loi de la Nature, à la loi des préparations : « honte à qui mal y pense »; il blesse la femme, l'humilie et provoque chez elle une humeur inconsciente, cette humeur, sans cause apparente, que vous appelez caprice et qui vous irrite tous.

— Le jeu des réflexes, je parie! fit le baron en inclinant la tête sur son épaule droite.

— Parfaitement. Voyez-vous, l'oiseau chante pour sa compagne, l'homme, lui, est un animal qui ne chante que pour la femme d'un autre.

Un rire juvénile secoua les épaules du baron.

— C'est vrai... c'est vrai, dit-il.

— Et mettez-vous ceci dans l'esprit, la femme n'est pas l'amoureuse que vous vous plaisez à imaginer ! Si vous pouviez surprendre certaines conversations intimes, vous perdriez des illusions flatteuses, mais vous l'estimeriez davantage. Ce qu'elle aime surtout chez l'homme, c'est V enfant. Elle n'est pas une amoureuse, parce que les amoureuses ne font pas de bonnes mères et que dans l'humanité elle est la Mère.

Une émotion passa sur le visage de mon hôte, puis une pensée amena un sourire sur ses lèvres.

— Est-ce que les femmes n'ont rien à apprendre dans l'Histoire naturelle?

— Beaucoup. Si elles la savaient quelque peu, elles se rendraient compte que l'homme n'a pas été créé pour elles. Leurs exigences seraient moins enfantines et elles pourraient l'aider plus efficacement. L'intuition supplée chez elles à l'ignorance, vous pouvez vous en féliciter. Voyez-vous, nous ne nous connaissons pas encore, c'est là la cause de nos mésintelligences.

— Vous avez raison. Ainsi, j'avais rêvé d'avoir un foyer agréable, une belle famille... j'avais compté sans les réflexes !

L'image de Maïa surgit à côté de la figure bien découplée de Pierre de Couzan.

— Et cependant, à Saint-Pierre de Chaillot, j'ai eu.

en vous regardant, l'impression que mademoiselle Las- / serre et vous étiez bien appareillés. (

Les paupières du jeune homme battirent, sa moustache remua nerveusement.

— Et, tenez, continuai-je, sans lui laisser le temps de protester, si je devais vous remarier tous deux, je vous remarierais ensemble.

Cette phrase est sortie de mes lèvres sans la participation de ma volonté, je l'affirme. Mon hôte, qui avait rougi légèrement, mit sa main sur la mienne et la serrant :

— Ah! Pierre de Coulevain, vous en avez de bien bonnes! dit-il, non sans une petite émotion. Aoilà une idée de romancier !

— Les romanciers ne font pas de si mauvais mariages.

— Oui, mais comme ils plantent leurs héros au pied de l'autel, on ne sait jamais comment cela tournera... étant donnés les réflexes surtout ! Croyez-moi, il vaut mieux faire mourir vos amoureux que de les marier. Par exemple, nous sommes sûrs que Roméo et Juliette se sont aimés jusqu'au bout. Si elle était devenue madame Monlaigu....

— Juliette^ madame Montaigu! oh! taisez-vous.

— Là! vous voyez... Roméo aurait pu, avec une ingratitude toute masculine, lui reprocher sa faciHtc à

laisser escalader son balcon et puis, il aurait pu aussi

garder ses chansons pour la femme d'un autre !

Nous nous mîmes à rire de bon cœur.

— A propos d'amoureux, dis-je, avez-vous jamais lu la Nouvelle Hélo'isel

— J'ai essayé, à plusieurs reprises, je n'ai jamais pu l'achever.

J'ai eu la cuilosilo de la relire dans son décor.

C'est du romanlismc pédagogique, protestant et bouro-eois. Rousseau a accroché à ses personnages, qui sont de véritables fantoches, tout l'idéalisme du xyiii*^ siècle, sa conception de l'amour, de l'amitié, des rapports sociaux, de l'égalité. Les héros du roman me font l'cfFet de modèles de calligraphie, cependant ils ont fait vibrer, ils ont exalté une multitude d'âmes. Les ondes d'amour qu'ils ont créées subsistent encore. On ne traverse pas Glarens sans penser à l'aimable Julie, pour moi, l'horripilante Julie; on ne va pas à Meillerie sans se souvenir de Saint-Preux.... Voilà un beau phénomène psychique.. C'est pour l'écrivain l'assurance qu'il fera de la vie longtemps, longtemps.

Je vis le regard de Pierre de Couzan se promener sur le lac et sur les montagnes, s'y attarder, et cela me fit plaisir.

— Que diraient Rousseau et Ryron s'ils voyaient ce coin envahi par des hôtels et des pensions, dit-il.

— Évidemment leur romantisme en serait suffoqué. J'y trouve, moi, une poésie bien vivante. Autrefois peu de gens pouvaient jouir de la beauté de ce paysage. Aujourd'hui des milhers et des milliers de personnes viennent l'admirer, s'y rafraîchir les yeux et l'ame. La neige de ses hauteurs est devenue une source de santé et de plaisirs. Dans ces hôtels d'apparence banale, dans, ces pensions à bon marché, la Providence amène des Terriens et des Terriennes de tous les coins de la planète, et il s'y fait des échanges nécessaires à la Yie. Gela me semble plus grand que des mots de poète.

' — Quelle moderniste vous êtes ! fit mon compagnon f.n souriant.

— Je le suis franchement, comme tous ceux qui ne veulent pas être ingrats envers les dieux.

Je me levais.

— Voici l'heure de noire train, dis-jc, mettons-nous en roule pour la gare.

Pendant que nous attendions l'express, je regardai le funiculaire qui montait à G lion. D'an bas, on ne se rend pas compte de ce que sont ces deux choses qui grimpent au flanc de la montagne. Au croisement, quand celle qui monte et celle qui descend s'arrêtent, on dirait deux gros insectes à dos blancs qui échangent un bonjour à la manière des fourmis... et ces choses étaient pleines de Terriens !

Je me trouvais tout au bord du quai et, fascinée par le spectacle, j'oubliai l'express. Tout à coup, je sentis son vent, sa force d'attraction, une vive douleur au bras gauche, j'entendis une voix crier ;

— Prenez garde!

M. de.Gouzan venait de me tirer en arrière. Il me semblait que ses doigts étaient restés plantés dans ma chair. A sa pâleur, je me rendis compte du danger réel que je venais de courir.

— Mais vous m'avez sauvée, je crois! lui dis-je.

— Non, non, répliqua-t-il vivement en me faisant monter en %vagon.

— Je suis honteuse de ma distraction, ajoutai-je, lorsque nous fûmes installés. Je vous ai fait une belle peur! vous aviez le nez tout pâle.

— Comment dia])le avez-vous eu le temps de voir la couleur de mon nez?

— Je n'eu sais rien. Du reste, j'ai remarqué que chez l'homme le nez pdlit tout de suite.

Un voyageur entra dans notre compartiment, le baron pencha vers moi sa figure égayée... puis à demi-voix :

— De l'Histoire naturelle?

Je répondis par un clignement d'yeux affirmatif. De la gare de Lausanne nous montâmes à pied au Beau-Séjour.

— Jusqu'à quand comptez-vous rester ici? me demanda le jeune homme.

— Jusqu'à la fin du mois, Maïa m'a fait promettre d'aller passer quelques jours à Mortin avant de rentrer à Paris.

Je cras saisir une fugitive expression de joie sur le visage de mon compagnon.

— Eh bien ! allez -y, l'été de la Saint-Martin est généralement beau dans l'Eure. Quand vous serez de retour à Paris envoyez-moi un petit mot. Il faut que vous me promettiez quelque chose aussi, et, comme je vous ai un peu sauvé la vie, vous ne pouvez pas me refuser.

— Quoi donc?

— De venir partager mon dîner de garçon. Pour vous allécher, je vous dirai que j'ai une cuisinière savoisienne, une excellente cuisinière choisie par ma mère.

— J'irai, oh! j'irai... les dîners de garçons m'amusent.

Comme nous échangions une dernière poignée de main à la porte de mon hôtel, il me dit avec son joli regard de taquinerie :

— Je méditerai sur les réflexes féminins.

— Vous ne pouvez rien faire de plus sage, répliquaije tranquillement.

En vérité, je crois que je n'ai pas perdu mon après-

LAUSAXA'E 221

midi. Je viens de relire cette longue causerie avec mon sujet. Elle a décrit de curieux zigzags... des zigzags autour d'une ligne droite. Il me semble que c'est là le symbole de la vie.

Lausanne.

Je viens de sentir l'action de « l'autre » d'une manière si distincte que j'en suis encore tout eliarée.

J'ai confessé ma j^assion pour les cartes. J'ai cherché à deviner en quoi consistait l'attraction qu'elles possèdent et qu'elles exercent sur certains individus. J'y suis arrivée, je crois. Dans l'espace d'une partie, elles peuvent faire éprouver de la joie, de l'espoir, du dépit, de la colère, le triomphe de la victoire, l'humiliation de la défaite, elles peuvent donner la sensation de l'inconnu tout proche, la fièvre de l'attente. Ces divers mouvements d'àme, en se succédant rapidement, produisent une sorte d'ivresse; l'ivresse du jeu est une ivresse de vie. Les cartes donnent encore le repos à quelques zones du cerveau. C'est là surtout leur raison d'être.

Chaque soir, certain colonel anglais aux cheveux blancs, au teint frais, à l'œil bleu, un beau spécimen militaire, vient me relancer dans le hall où je cause généralement. 11 retire lentement sa pipe du coin gauche de ses lèvres pour m'inviter, non plus à la valse, hélas! mais au « rubber ». Je l'ai surnommé « le serpent », car il se fait un malin plaisir de me tenter. Quand j'ai bien travaillé, dans la journée, j'accepte son invitation, sinon je la refuse. Alors il fait simplemciU (1 oh! » puis il réintègre sa pipe au bon cndroii, ou

222 AU COEUn DE LA VIE

serre tendre'mcnt le fourneau, — geste anglais, réminiscence du biberon, — et il s'éloigne de son grand pas mesuré.

Ce soir, j'avais écouté le « serpent » et pris place à la table de bridge. Après une déveine obstinée, des cartes magnifiques m'arrivent. Je proclame le « sans atout ». Avec une figure rayonnante ma partenaire m'étale un mort riche à souhait. Toute exultante... je prends la première levée, j'attaque. . . Et voilà que, simultanément, un paragraphe, écrit il y a plus de quinze jours, se reforme derrière mon front, celui où Maïa me raconte, qu'en voyant les horreurs physiologiques d'un pèlerinage de Lourdes, elle s'était écriée : « Où est Dieu? » J'avais répondu : « 11 est dans l'espérance qui soutient ces affligés ». 11 paraît que cela no suffisait pas. Pendant que je calcule le grand schlem « l'autre » répète imperturbablement : c< Où est Dieu? » J'envoie un sept de carreau rejoindre mon vis-à-vis et tandis que j'achève ma victoire « l'autre » continue : « 11 est dans les forces de la maladie aussi bien que dans celles de la santé, » etc. Et jusqu'à la fin du « rubber » il va répétant : « Où est Dieu? » Sous cette persistante suggestion, j'abandonne la partie, je remonte chez moi et je remanie entièrement mon paragraphe. Je dois convenir qu'il a gagné au remaniement. Jamais encore je n'avais eu une preuve aussi forte du dédoublement cérébral. Du reste, « l'autre » tra:vaille généralement ses scènes les plus émouvantes, développe ses sujets les plus élevés pendant que le c< moi » est occupé aux soins les plus prosaïques et les plus ridicules mémo. Souvent mon humour en a été chatouillé au point de me faire rire tout haut.

Les îdécs sont-elles en nous ou en dehors de nous? Si elles existent dans nos cellules, elles sont développées par les courants psychiques. Si elles sont en dehors de nous, elles sont transportées par des atomes comme ceux qui transportent l'électricité et ces électrons pénètrent ainsi dans le cerveau humain pour y être travaillés et transmis... pour germer ou mourir. Il me semble que je les sens venir maintenant, un effet de mon imagination peut-être. Je les reçois toujours avec une petite angoisse, car je sais ce qu'il m'en coûte pour les mettre sur le papier. Je serais bien plus angoissée encore si elles ne venaient pas!

PourquoiMa réponse voulue à cette question : ce oh est DieuP j> a-t-elle mis si longtemps à m'arriver? Les courants psychiques n'avaient peut-être pas touché la cellule qui la renfermait, ou l'électron qui la portait ne lui était pas parvenu?... Qui sait? Ah! qui peut savoir? Quoi qu'il en soit, c'est la première fois que c( l'aulrc » est venu me relancer u la table de bridge, ce sera la dernière, j'espère.

Lausanne.

Il n'y a pas de pays qui soit, à la fois, plus connu et plus inconnu que' la Suisse. Du temps des chaises de poste et des diligences, elle recevait une classe d'hôtes qui avaient le loisir de la visiter, qui venaient s'y retremper, s'y renouveler corps et âme. Aujourd'hui, elle a des touristes — sortes do cinématographes vivants — et voici comment ils la voient. Ils arrivent dans des hôtels plus ou moins bondés. On uc leur

donne jamais les chambres qu'on leur a promises, ils en ont do l'humeur. Le lendemain, ils partent munis d'un Bœdeker et commencent la série des excursions recommandées. Tout a été marqué, indiqué, même les points d'exclamation, il est rare qu'ils en ajoutent. On les hisse sur les hauteurs par tous les moyens de la mécanique moderne. En voyant sous leurs pieds les nuages qu'ils ont d'habitude au-dessus de leur tête, les cimes inaccessibles, les vallées profondes, ils s'écrient : « Superbe! splendide! étonnant! » Ce tribut d'admiration payé, ils redescendent très satisfaits... d'euxmêmes surtout, rentrent à l'hôtel, dînent plus ou moins mal, écoutent la musique qu'on leur sert avec le café et vont se coucher. Ils répéteront cet exercice jusqu'à la fin de leur itinéraire. Ils croiront alors connaître la Suisse... oui, mais la Suisse ne les connaît pas; ils ont grimpé comme des insectes aux flancs de ses Alpes, elle les a traités comme des insectes; elle ne s'est point révélée à eux; ils n'ont vu que des montagnes, des glaciers, des lacs, du blanc, du vert, du bleu, des funiculaires, des chemins de fer électriques, des bateaux à vapeur. Les pays sont comme les livres, pour les uns ils parlent, pour les autres ils se taisent. Un artiste m'a dit, un jour, avec un haussement d'épaules en regardant la Dent du Midi : « C'est trop chromo. » Il y a des yeux pour qui tout est chromo en ce monde. J'ai eu ces yeux-là, et cette conscience me rend très humble. La Suisse est en réalité une de ces tables d'harmonie que la Nature crée pour les jeux de la lumière, et ces jeux agissent sur le cerveau humain à la manière des sons ; ses horizons de peu d'étendue rendent la communion plus inlime, plus pénétrante.

J'ai vu, à certains couchers de soleil, des visages d'hommes, de femmes, de mondains, de mondaines même refléter une véritable émotion, j'ai vu des visages flétris rajeunir divinement. L'àme dt la Suisse est une âme saine, plutôt symphonique que mélodique; c'est une âme inerte, si j'osais dire! Elle tient une place insignifiante sur la carte, mais elle en occupe une très grande dans la politique européenne. Je ne m'en serais pas rendu compte si son histoire n'avait été remise entre mes mains. Oh! je l'avais apprise autrefois, à l'âge où l'on n'est guère qu'un gramophone, mais je l'avais appri&c. Si l'on ne sait plus les choses, il faut toujours les avoir sues. Il m'était resté dans la mémoire la chronique ou la légende de Guillaume Tell, la bataille de Morgaten et de Morat... comme documents, c'était mince. L'année dernière, un jeune Yaudois me fut présenté et il vint me voir quelquefois. Je le questionnais toujours sur la Suisse; par politesse plutôt que par désir de m'instruire; il m'en parlait abondamment et comme s'il eut à cœur de me la faire connaître. Après chacune de ses visites, il m'envoyait quelque publication illustrée, tantôt c'était la Patrie VaudoisCy tantôt la Patrie Neuchdteloise, etc. J'eus bientôt dans ma chambre une pile de ces Patries. Je les feuilletai assez paresseusement, un peu par acquit de conscience. De ces pages, de ces illustrations se dégagea la Patrie Suisse et je fus alors tentée d'apprendre quelque chose de son histoire. C'était « ini manuscrit divin » aussi; je la lus dans l'excellent abrégé qu'en a fait B. van Muyden. Je ne m'étais jamais demandé comment, étant donnée la loi qui veut que les grands mangent les petits, la Suisse n'avait pas été dévorée

par SCS puissants voisins. Je le vois maintenant. Cela fait un beau roman héroïque et je ne sais qui admirer le plus, ou les dieux qui l'ont conçu ou les hommes qui l'ont vécu.

La semence de cet arbre, qui s'appelle la Confédération Helvétique, fut jebée dans les trois petits cantons forestiers d'Uri, de Schwyz, d'Unterwalden, oii se trouvaient des hommes qui avaient su préserver la franchise de certaines terres contre les seigneurs ecclésiastiques et les seigneurs féodaux. Trois d'entre eux, sous l'inspiration de cette parole : « L'union fait la force », signèrent un pacte par lequel « ils s'engageaient à s'assister mutuellement, à se prêter secours et bons offices tant au dedans qu'au dehors du pays, envers et contre quiconque tenterait de leur faire violence, de les inquiéter ou de les molester en leurs personnes ou en leurs biens ». Ce pacte... dix-sept lignes de fme écriture gothique... datées du i" août 1291, avec les sceaux d'Uri, de Schwyz et d'Unterw^alden, est l'acte de naissance de la Suisse. L'arbre avait trois branches; il était si frêle que ni l'Eglise, ni l'Empire, ni la France ne songèrent à le couper. Il grandit péniblement ; il eut toutes les maladies de l'enfance et de la jeunesse. Il reçut le baptême de sang à Morgaten. Bien des fois il fut sur le point de périr. Pendant des siècles, ses formidables voisins menacèrent son existence. Il résista à tout, même aux éléments de destruction qui se trouvaient en lui. Il survécut et triompha parce qu'il avait une mission, qu'il portait l'avenir. Aujourd'hui, il a six cents ans, vingt-deux branches... toutes les fleurs de la civilisation... les épines aussi.

Au Musée historique de Zurich, d'anciennes gravures

donnent une idée de ces combats d'où devait sortir la liberté. Ces dessins, bien que primitifs, sont saisissants. On y voit des collines boisées, — les arbres sont figurés par de petits traits coniques, — un château féodal, une église, un village, une mêlée d'hommes aux prises, fantassins contre fantassins, cavaliers contre cavaliers. C'est un enchevêtrement terrible de lances, de piques, de corps, de croupes, surmonté de drapeaux divers. Le mouvement des jambes au premier plan est admirablement rendu, il se communique à tout l'ensen ble et le rend vivant. On sent la force invisible et irrésistible qui préside à la bataille, on sent la furie humaine déchaînée et le contraste avec le décor paisible est infiniment pathétique. Ceci... pour défendre cela! Ces combats, reproduits dans un dessin de quelques centimètres carrés, donnent l'impression de combats d'atomes, hélas, ils ne sont pas autre chose! mais nous savons ce que peuvent souffrir les atomes.

C'est ainsi que a par la malice des temps », comme il est dit si joliment, les Suisses apprirent le métier de la guerre. Ils l'apprirent si bien qu'ils devinrent souvent les arbitres de la paix, la paix est le fruit de la guerre. On leur a reproché, maintes fois, d'avoir vendu leur sang. Eh bien, quand ils l'ont vendu, ils l'ont toujours donné, et ceux qui l'ont acheté, soit l'Église, soit l'Empire, soit la France, ne l'ont pas toujours payé. Les Suisses n'étaient pas nés guerriers, mais ils étaient nés intellectuels. Pendant que les uns combattaient pour l'intégrité du territoire, les autres combattaient contre l'ignorance, contre les préjugés, contre l'asservissement de la pensée et pour le bien de la démocratie. Cette double lutte, qui s'est poursuivie

pendant des siècles, résume l'Iiistoire de la Suisse et en fait une histoire glorieuse entre toutes. J'ai eu l'idée, que Rossini l'avait prise pour thème, en entendant un jour l'ouverture de Guillaume Tell sur les hauteurs d'Axenstein, dans le décor vivant de l'Opéra. De fait, la musique donne d'abord une sensation de || cimes neigeuses, d'alpages mélancoliques, de vallées I très vertes, de vie rustique, puis son souffle s'élargit, 1 s'élève, devient héroïque, éclatant, douloureux et, par de mélodieuses et savantes dégradations^ elle ramène 1 à la nature, à la paix première... et tout le drame a été vécu.

Pendant mon séjour sur les bords du lac des Quatre- n| Cantons, j'ai pu une fois de plus saisir l'effet subjectif de certains souvenirs, de certaines légendes, de ceux et de celles surtout qui touchent les sentiments primordiaux de l'homme. Quand le bateau à vapeur passe devant le Rûtli, où, selon les chroniqueurs, fut organisée la résistance contre la tyrannie des baillis autrichiens, les touristes qui savent l'histoîre se taisent et regardent de tous leurs yeux le petit embarcadère. Rutli! Ce nom flamboie littéralement. Un prêtre t français, qui se trouvait à côté de moi, ne put résister au besoin de partager son émotion avec quelqu'un; il me le montra comme il eût fait d'un lieu saint et à demi-voix : « Madame, c'est là le berceau de l'indépendance suisse, me dit-il. — Et le berceau de l'indépendance des autres nations, » répondis-je en souriant.

Bien que l'on ait rendu la chapelle de Guillaume Tell banale et laide, on y va plus que jamais en pèlerinage. Un bateau dépose les pèlerins sur la rive

historique, ils vont s'aplatir un instant le visage contre la grille, regardent l'autel et les fresques qui représentent certains épisodes, puis ils reprennent le chemin du petit port, et un autre bateau les emmène. Et voilà les images de la légende ou de la chronique ravivées dans une foule de cerveaux. Chez les uns, ce sera le chapeau de Gessler, le père visant la pomme sur la tête du fils, chez les autres ce sera Guillaume Tell rejetant dans la tempête la barque qui portait le bailli autrichien ou le tuant de sa seconde flèche à Kûssnacht. Ces images génèrent des sensations, des sentiments nouveaux et tout cela sert à faire de la vie... de la vie encore. Nous ne sommes pas ici-bas pour autre chose.

A voir la Suisse paisible d'aujourd'hui, il est vraiment diflicile d'imaginer que ses hauteurs aient jamais été hérissées de châteaux féodaux, de tours fortifiées, d'abbayes dominatrices, qu'il y ait eu une flottille de guerre sur son beau lac Léman et que ses eaux bleues aient été teintées du sang des combats. Cela fait apprécier les hôtels, les funiculaires, les bateaux à vapeur qui ont remplacé cet ordre de choses. Les ancêtres n'ont pas vu la poésie de la barbarie, nous la voyons. Nous ne sentons pas la poésie de la civilisation, nos petits-fils la sentiront...

La Suisse fait toujours oublier les Suisses. Nous admirons ses beautés naturelles et nous ignorons les hommes qui demeurent dans les chalets de la montagne, dans les fermes de la vallée, dans les habitations des villes. Nous ne songeons même pas à avoir quelcpic reconnaissance pour ceux qui nous bâtissent des hôtels confortables sur les hauts sommets, et qui, par

des travaux hardis, nous donnent les moyens de respirer lair plus pur dont nous avons besoin. Il faut dire que les gens du pays ne possèdent pas les dons qui font naître la sympathie instantanée. En France, le peuple est naturellement aimable, en Suisse, tout aussi naturellement, il ne l'est pas. Sa bonté innée et réelle se dissimule sous un extérieur bourru. Il est c< mal gracieux », comme on dit ici. Du reste, je crois que l'amabilité rendrait un peu lûdicule sa structure de force. Quand on passe d'Italie en Suisse on est tout saisi par la différence qui peut exister entre des races même voisines. L'employé italien vous quitte avec un gentil salut, avec un « buon viaggio » quelquefois; l'employé suisse allemand, aux larges épaules, bien nourri, haut en couleur, entre rudement dans votre wagon et vous demande votre billet d'un ton rogue qui vous donne toujours envie de le refuser, A^vec les Italiens, le voyage sera plus agréable, avec les Suisses, il sera plus sûr. Agrément? ou sécurité? Il faudrait obtenir les deux... Hélas, si en ce monde nous avions la perfection, nous désirerions l'imperfection... il vaut mieux alors désirer la perfection.

Par sa position géographique, par sa situation économique, par un sentiment chevaleresque aussi, la Suisse est hospitalière, mais les Suisses, pas plus que les Français, n'ouvrent facilement leurs foyers et on ne les connaît pas ou on les connaît mal ; moi-même, je suis obligée de procéder par induction. Ils sont du res-le assez difficiles à connaître, car rien ne ressemble moins à un Suisse qu'un autre Suisse. Il y en aviugt-" deux espèces, autant que de cantons, et leurs caractéristiques procèdent des races allemande, romande et

italienne, ce qui donne de beaux éléments de discorde. De fait, ces cantons ne s'aiment pas, ne se comprennent pas, et se jalousent terriblement. Ils vivent cependant en bonne intelligence parce qu'ils ont le respec': mutuel de leur liberté, quelques traits communs 6t un amour profond pour la patrie née de leur union.

Le Suisse est, en général, bien élevé, bourgeoisement élevé, très attaché à sa famille. Il a plus de sentiment religieux que de religion. Il est pondéré, tenace, intéressé et rarement généreux, d'une extrême timidité. Mondainement parlant, il n'est pas brillant; dans sa conversation, cependant, on sent comme un fil d'humour et d'ironie plus ou moins tranchant. Il y a chez lui un fond curieux de romantisme qui le monte souvent jusqu'à la passion, qui lui fait commettre des folies, qui le rend ou très infidèle, ou très constant dans ses amours et dans ses amitiés. S'il est Bernois, il sera franchement tudesquCy autoritaire, plein de morgue, didactique, mais très énergique, très discipliné. Il prendra congé des femmes en rapprochant les talons et donnera la main en élevant et en abaissant l'épaule d'un mouvement automatique et militaire qui sent la Prusse. S'il est Allemand seulement, il aura de la bonhomie, de la rondeur, un besoin de grosse gaieté, et une vanité naïve. Si le Suisse est romand, c'est-à-dire celte, il sera plus aQiné dans ses goûts, plus large d'idées, plus intuitif, plus amoureux de plaisirs, moins correct et moins actif. S'il est Suisse italien, il aura la lourdeur allemande et la finesse latine.

Ces traits divers marquent l'àmc de ce pays comme les veines colorées qui ce- -.-iit sur le bois ou la pierre dure.

La femme suisse a un type bien caractérisé. Elle plaît rarement au premier abord, mais on sent qu'elle est quelqu'un. Elle est ou une intellectuelle ou ce que les Allemands appellent « Hausfrau », une ménagère, et souvent elle trouve moyen d'être l'une et l'autre. Selon moi, elle n'est ni provinciale ni philistine, son instruction libérale la préserve de cela, elle est bourgeoise... bourgeoise... par sa rigidité, par la netteté de sa vision, par son bon sens. Elle a une mentalité calviniste ou protestante, son âme est plus spiritualiste que métaphysique. Ce fond, un peu sec, se trouve adouci par de grandes qualités de cœur, par une large humanité, souvent par un tempérament... comment dirai-je?... généreux, par un certain idéalisme et .| même une veine romanesque. J'ai trouvé la « Suissesse » ou très faible, ou très indolente, ou très forte et très énergique. Sans avoir la masculinité de l'Anglaise, elle manque en général de charme et de grâce. En Suisse, comme dans tous les pays de montagne, la beauté humaine est rare et on n'a pas encore appris à la cultiver. La femme ignore l'art dans la toilette, j dans les manières, dans l'amour, dans la vie. Elle est nature... autant que son sexe le lui permet. Tout ceci lui fait une individualité bien marquée et qui persiste, en dépit du milieu. Par exemple, la Romande qui a une culture absolument française n'est pas française du tout, pas même latine, elle est celte. Chaque canton a un type féminin différent. La Fribourgeoise, avec sa mentalité catholique, a plus d'âme, d'intuition, d'amabilité, plus de rayons chauds, La Neuchâteloise, qui a des traditions étrangères et royalistes, est plus cosmopolite. La Genevoise est nlus mondaine, plus

brillante, plus élégante que la Lausannoise mais moins sympathique; il y a toujours chez elle un peu do « bise » morale. Les yeux fermés, à la poignée de main, je reconnaîtrais une Genevoise d'une Yaudoise. Entre les femmes allemandes on trouve les mêmes diversités dans le caractère. Parmi ces confédérées, je distingue des esprits pointus, des esprits ronds et des esprits carrés, et je ne m'étonne point de leur manque d'affection réciproque. Elles se critiquent à l'envi, se jalousent même beaucoup, mais que l'on vienne à dire un mot injuste sur la « Suissesse )^, toutes le ressentiront patriotiquement.

Ici, les femmes n'ont pas réclamé tapageusement leur place aux côtés de l'homme, elles l'ont prise. Depuis une vingtaine d'années, elles se soumettent à une culture intensive que le mariage n'interrompt pas, soit dit à leur honneur. Elles vont emmagasinant sans relâche de la science, de la philosophie, de la littérature. Elles ont le snobisme du savoir. Que produira tout ce combustible? Une belle flamme éclairante et réchauffante?., ou de la fumée? L'avenir le montrera. Quoi qu'il en soit, elles ont déjà voix au chapitre des questions sociales et leur voix est entendue au loin. Si la Suisse est le pays où l'homme et l'animal souffrent le moins, c'est aux femmes que cela est dû. Elles peuvent se contenter de ce laurier on attendant les autres.

Les étrangers auront quelque peine h croire que la Suisse ait une aristocratie. Elle en a une cependant, et très exclusive, très conservatrice, très démocratique aussi, l'un n'empêche pas l'autre. Cette aristocratie ne descend pas des familles féodales, elles sont éteintes,

234 AU CœUR DE LA VIE

mais elle descend des familles anciennes qui ont fait do riiistoirc chez eux ou chez les nations voisines et elles ont des traditions. C'est une classe très cultivée et qui s'occupe avec zèle de la chose publique. Leurs demeures, pleines do souvenirs précieux, ont gardé l'atmosphère du passé, L'aristocratie reçoit la bonne bourgeoisie, échange avec elle visites et cartes, mais elle ne la considère pas comme faisant partie de son cercle. La haute bourgeoisie en use de même avec la bourgeoisie moyenne. Il en est ainsi dans la meilleure des républiques comme dans la plus mauvaise. Les barrières sociales échappent à toute politique. Elles sont faites de choses intangibles, d'éducations diverses, d'éléments irréductibles; elles sont voulues par la Nature. La Suisse, du reste, est plutôt fière de son aristocratie. Les vieilles familles sont les parchemins vivants d'un pays. Le snobisme est assez rare ici et il y est plus ridicule qu'ailleurs.

On dit couramment et trop à la légère que la Suisse ne vit que du touriste. Ceci n'est point exact. Elle possède des industries' florissantes et ses produits sont sur tous les marchés du monde. En tout cas, le touriste n'ajoute rien à sa valeur intellectuelle. On lui reproche souvent aussi de n'avoir pas d'artistes. Elle a donné certainement davantage aux sciences qu'à l'art et il en sera probablement toujours ainsi; mais son livre d'or n'est pas pauvre en peintres et en sculpteurs. Et puis, elle a, à peine, la population de Paris, — trois millions d'habitants, — si Ton compte les artistes exclusivement parisiens, on verra qu'ils no sont pas nombreux non plus.

En Suisse, on a certainement l'amour des beaux-

arts. Cet été, à Baden, on a donné a la ca ihédrdc et très bien donné : la Création d'Hœndel. A Brugg, une petite ville d'Argovie, la troupe célèbre do Mei' ningin a représenté en plein air Die Braut {>on Messina^ de Schiller. Il y a deux ans, à Mézicres, sur les hauteurs du Jorat, les paysans ont joué deux drames écrits par un Suisse : la Diine et la Nuit des Quatre- Temps, Trente mille personnes sont allées les entendre et cela au cœur de l'hiver.

Dans des villes de quelques milliers d'habitants, on trouve des musées plus ou moins riches, mais très bien organisés. Les Suisses ont en outre l'amour de la Nature. Ils sentent très vivement la beauté de leur pays; l'habitude ne les rend pas aveugles. Ceci prouve que le feu sacre couve dans leurs âmes.

Tout à l'heure, j'ai longuement regardé la carte d'Europe. Au milieu de toutes ces grandes fourmilières, j'en vois deux très petites, l'une colorée en mauve — la Suisse — placée entre l'Allemagne, l'iVutriche, l'Italie et la France; l'autre, colorée en jaune, plantée entre l'Angleterre et l'Allemagne — la Hollande. — On les a surnommées les États tampons ... tampons, oui, mais leur rembourrage est fait de savoir, d'expérience chèrement acquise, de dignité et d'irréductible patriotisme. En réalité, ces États sont deux puissantes forteresses. Sans qu'il y paraisse, leur rôle n'a jamais été plus actif. Les grands courants d'idées les traversent sans interruption et à certains moments s'y concentrent. Sur leur sol neutre et libre les congrès, où sont discutées les questions qui intéressent rhumanilc tout entière, se réunissent. Ils deviennent alors des foyers de pensée et de lumière dont les rayons so répandent

au loin et aident à l'évolution générale. De l'un d'eux sortira peut-être un jour le rayon de la paix. La Suisse a été le berceau de l'indépendance, il se peut que la Hollande soit celui de la paix. Bénis sont les berceaux où naissent les braves gens et les belles choses.

Lausanne.

Hier, en rentrant chez moi après le déjeuner, j'ai éprouvé un véritable saisissement de plaisir. Ils sont rares ces saisissements-là ! Ma chambre était pleine de soleil ; par la fenêtre grande ouverte du balcon entraient l'air âpre du lac et de la montagne puis les moineaux, mes hôtes familiers. Sur ma table, une main inconnue avait déposé une touffe de roses et une splendide grappe de raisin... un chef-d'œuvre! Du soleil, de l'air pur, des oiseaux, des fleurs, un fruit de beauté ! Tout cela, dans l'espace de quelques mètres carrés, semblait avoir été réuni à mon intention. Avec des yeux humides, je soulevai la grappe énorme, parfaite de dessin et de couleur, ses grains transparents, d'un brun ambré, étaient comme gonflés de vie généreuse. Et cette vie était montée de la terre, elle s'était enrichie de matières minérales, d'acides organiques. Par l'action de l'air, de la lumière, de la chaleur elle s'était répandue dans la souche, dans le cep, dans les feuilles, dans le sarment et elle s'était toute concentrée là sous une fine pellicule oii elle attendait d'autres transformations. Et que de choses invisibles il y avait encore dans cette belle grappe! Sur le ruban qui entourait le pauvrQ

sarment desséché, je vis le nom de Paderewski; elle venait de la propriété que le grand artiste avait achetée à Morges, pour son fils malade, elle était donc aussi le produit du génie, de la musique, de l'amour paternel. Je ne sais si cette pensée, mon imagination aidant, lui donna un goût particulier, mais jamais raisin ne m'avait semblé aussi exquis. Plus le sens de la vie deviendra pénétrant, plus elle aura de saveur.

Cette jolie surprise a eu pour second effet d'augmenter les regrets du départ tout proche, et c'est avec le cœur un peu gros que j'ai commencé, comme on dit en anglais, à enlever les piquets de ma tente. Qu'est-ce qui m'y oblige? En apparence rien, en réalité, c'est la volonté à laquelle nul ne peut résister. Le fil rouge me manque pour mon tissage et je suis obligée de l'aller chercher dans l'Eure, au château de Mortin. C'est heureux que ce ne soit pas plus loin! J'ai hâte de revoir Maïa. L'explication physiologique que j'ai donnée à Pierre de Couzan me trouble par moments. J'ai besoin de savoir, pour ma propre satisfaction, si je n'ai pas fait de la littérature, moi aussi, au lieu de faire de l'Histoire naturelle. Je ne le crois pas, mais je veux encore cette preuve entre mille. Un peu perfidement, j'ai excité la curiosité de Maïa, je lui ai écrit que j'avais passé l'après-midi à Terri tet avec son mari... Je la trouverai à point. Je sens que le nœud de mon roman, réel ou imaginaire, se resserre de plus en plus, je sens la chaleur de Faction accélérée, et c'est délicieux. A la prière de Maïa, j'imagine, madame Lasserre m'a gentiment, presque affectueusement invitée à venir passer quelques jours à Mortin et j'ai accepté. Tout cela ne m'empêchera pas d'avoir

beaucoup de chagrin en quittant mes moineaux et le lac. Chers moineaux! Je les léguerai à deux jeunes fdlcs; ils auront des graines le matin, à midi et h quatre heures, mais moi je ne les aurai plus. Leurs malins petits yeux noirs me manqueront terriblement. Le lac m'a donné toute son âme d'automne, une âme pleine de contrastes, tantôt superbement sereine, tantôt orageuse, tantôt chaude et passionnée comme la maturité, tantôt froide et tragique comme le déclin. Je reviendrai, si je le peux, chercher son âme de printemps.

Cliuieau de Mortin (Eure).

Éh bien! non, je ne m'étais pas trompée! La contes- Dion de Maïa m'a pleinement édifiée. Je riais sous cape en l'entendant, car elle développait à merveille la leçon d'Histoire naturelle que j'avais donnée à son mari, et cela me ravissait.

Malgré l'heure matinale, j'ai trouvé ma petite amie à la gare de Lyon, et elle m'avait attendue, je ne sais combien de temps, blottie dans un des coins de son automobile. Elle m'emmena aussitôt chez elle, rue Vernet; et je trouvai là un bain délicieux et un réconfortant déjeuner anglais. Elle avait eu l'heureuse idée de faire dresser la table dans son atelier, devant la haute cheminée oii le bois flambait clair. Et cette table élégante avec le samovar chantant, le lard grillé, les rôties beurrées, les œufs sur canapés étaient en soi une bienvenue. Ma place y était marquée par une touffe de violettes. Madame Lasserrc me parut charmante dans sa toilette du matin ; une robe de drap bleu foncé, une jaquette courte et une blouse de soie blanche. Son teint était pur, ses yeux limpides, ses lèvres fraîches. Dans ses cheveux négligemment tordus on voyait encore l'humidité do la douche. Je la regardai d'une manière toute nouvelle et avec un de

ces ctoniiemenls naïfs que nous avons quelquefois. Cette jolie femme, qui mangeait de si bel appétit sa rôtie beurrée, avait empoisonné, gâché la vie d'un liomme! et elle n'en perdait pas mi coup de dents! Cela me semblait monstrueux! De son côté, elle m'observait et cherchait à deviner si je savais... Je sentais qu'elle brûlait de m'entendre parler de son mari, mais je voulais l'obUger à me questionner. Je vidai impitoyablement tout mon sac de nouvelles et j'y ajoutai, même, la description de Pontarlier sous la neige et avec le clair de lune.

— A propos, Granny, dit-elle enfin, racontez-moi votre après-midi à ïerritet.

L' c< à propos » m'amusa d'autant plus que le baron l'avait employé de même.

— Eh bien, il a été des plus agréables, pour moi du moins. Je n'ai pas tous les jours pour compagnon de promenade — et je le regrette amèrement — un beau garçon comme monsieur de Couzan, cela flatte une vieille femme.

— Et de quoi avez -vous parlé avec ce beau garçon? demanda-t-elle non sans ironie.

— Des grandes manœuvres suisses, répliquai-je malicieusement.

— Ah!

— Oui, il les a suivies en automobile et il en a été très enthousiasmé.

— Vous l'avez complimente lui aussi, j'espère, de la manière dont il s'est comporté sous le choc de la rencontre d'Évian, car il a été très « chic », comme on dit en argot.

— Je n'y ai pas manqué. Il avait craint que cette

rencontre n'eût altéré votre bonne linmeur. Je l'ai rassuré. Je lui ai raconté notre excursion au-dessus de Meillerie et notre goûter savoyard. Cela l'a beaucoup amusé. Si je ne me trompe, il a regretté de n'en avoir pas fait partie.

Je crus surprendre une fugitive émotion sur le visage de mon hôtesse.

— Vous vous trompez assurément, fit-elle d'un ton un peu sec.

Puis, comme pour couper court au sentiment, elle me demanda ce qui avait amené madame de Couzan à Lausanne.

— Un rhumatisme sur les yeux, répondis-jc, rien d'inquiétant. Quelle espèce de femme est-elle? je ne réussis pas à l'imaginer.

— Une (( lady » campagnarde si vous pouvez concevoir le type. Elle est grande, maigre, bnme, avec de splendides yeux noirs.

— Vous ne vous entendiez pas, naturellement?

— Le contraire eût été invraisemblable. Depuis vingt ans, elle vit sur sa terre de Maunuit, à une heure de Chambérv, et elle la fait valoir admirablement. Quand elle venait à Paris, elle se logeait dans un couvent. Elle ignore tout de l'époque actuelle ; elle la voit par les yeux de son éveque et de son curé, vous imaginez de quelle manière. J'ai été une surprise pour elle, une surprise plutôt désagréable. Quant à moi, je ne la détestais pas, elle m'amusait.. Elle a de l'esprit, un esprit de répartie qui fait toujours clic-clac et qui est très drôle. Avec cela, énergique, intraitable, autoritaire, son fils a de qui tenir. Il fallait la voir, au moment des élections, secouer un pauvre prélro

timide et renvoyer chez les libres penseurs, dans la gueule du loup! C'est une dévote sèche comme mère est une dévote tendre.

— Oh! je la connais maintenant, lîs-je en souriant. A propos de votre mère, qu'avez-vous pu lui dire pour qu'elle m'invite d'une manière si pressante et si aimable?

— Rien, elle a deviné que vous aviez une bonne influence sur moi, elle vous en est reconnaissante. Et puis, je crois que vous lui inspirez quelque curiosité. Je l'ai vue très troublée par la lecture d'un de vos livres, elle le fermait en soupirant, mais elle le rouvrait toujours. Elle soupçonne que vous n'êtes pas très orthodoxe, elle veut s'en assurer, méfiez-vous.

— J'admire beaucoup votre mère»

— Oh ! elle est un amour !

Cette expression assez peu respectueuse était sortie comme un élan du cœur de la fille.

Pendant le reste du déjeuner, la conversation ne revint pas à M. de Gouzan, mais elle zigzagua d'une manière très agréable.

— Quel beau cabinet de travail vous avez! dis-je en promenant les yeux autour de la vaste pièce où tableaux, livres, objets d'art, fleurs, voisinaient harmonieusement.

Maïa haussa les épaules :

— Oui, c'est vous qui devriez l'avoir ce cai)inet de travail.

— Et pourquoi, je vous prie?

J'allai m'asseoir devant la grande table à écrire.

— Vous faites plus de bien à cette table que moi à la mienne. Chacun de ces tiroirs en témoignerait, dis-je

en caressant le bouton de cuivre de l'un d'eux. Une femme du monde est une puissance. Quand, comme vous, elle emploie son influence à aider les petits, elle travaille pour la société tout entière.

— Aider les petits! Il n'y a aucun mérite, je vous assure, cela rend la vie tellement intéressante !

— Je ne vous complimente pas, ma chère enfant, je vous félicite d'avoir reçu un si beau rôle. 11 aurait bien fait mon affaire. L'échangeriez-vous contre celui d'une femme heureuse... même très heureuse?

— Quelquefois... Granny, quelquefois... répondit mon hôtesse avec un sourire pathétique. Cependant, je sens qu'il me serait impossible maintenant de ne songer qu'à moi et aux miens. Il faut que je me mêle des affaires des autres, que je manipule des destinées. Cela me donne la sensation que je fais réellement de la vie pour me servir de votre expression.

— Eh bien, il se peut que la Providence vous ait enlevé le bonheur comme on enlève à l'enfant un jouet qui l'empêcherait d'apprendre ce qu'il doit savoir. Elle vous le rendra quand il ne sera plus un obstacle à l'œuvre que vous devez accomplir.

-^ Vous croyez? fit madame Lasserre d'un ton ironique, ce serait bien gentil de sa part... mais je n'ai pas confiance.

Puis, passant son bras autour du mien : Allons fermer nos sacs et nous apprêter au départ, notre train est à midi et demi. Nous arriverons à Morliu pour le thé.

— AU ri "ht!

Nous partîmes. Aussitôt que nous fûmes eu route, je mis ma main sur celle de ma compagne.

246 AU COEUR DE LA VlË

— Eh bien, Maïa, il y a dix ans, quand certaine voyageuse est montée dans votre compartiment..*

• — Attirée par les beaux yeux de mon chien.

— Précisément, vous avez fait la grimace.

— Oh! la grimace!

— Oui, oui.

— Je ne me doutais certes pas que c'était une amie qui m'arrivait.

— Et cette voyageuse est votre hôte; elle refait le même chemin avec vous, la locomotive tournée vers Mortin. La vie a quelquefois de bien jolies combinaisons.

— Elle en a plus souvent de cruelles et d'abominables.

— D'accord, mais elles sont toutes intéressantes en ce qu'elles font partie de plans déterminés. La volonté, qui m'a poussée vers vous à Saint-Pierre-du-Vauvray, savait votre avenir et le mien. Elle savait que vous deviez vous marier.

■— Mal.

— Que je devais écrire.

— Bien.

Je répétai le mot en souriant et avec un clignement d'yeux.

— Notre rencontre est sortie de toutes ces circonstances. C'est merveilleux et cela peut devenir plus merveilleux encore, ajoutai-je à demi-voix.

Maïa eut l'air étonné, mais elle ne me demanda pas ce que j'espérais... heureusement, car j'aurais été incapable de le lui dire; la phrase était sortie de mes lèvres comme d'un gramophone. Le phénomène est fréquent, et il n'y a pas longtemps que je le remarque.

Une transfuge du coriîpartiment des fumeurs entra dans nolro >vagoa et coupa court à notre conversation.

CHATEAU DP, MORTIN 247

Nous n'échangeâmes plus que des impressions sur le paysage d'automne que nous traversions.

Madame Lasserre occupait le coin en face de moi, son visage se trouvait en plein jour. Je le comparai au visage de la jeune fille dont l'expression brillante et heureuse m'avait frappée; il me parut singulièrement triste au repos. Puis, autour de ses yeux, je remarquai pour la première fois, une meurtrissure, la meurtrissure qui révèle souvent l'amoureuse. Une inquiétude soudaine m'envahit, la figure élégante de M. de Berghes surgit derrière mon front! M. de Berghes! Ah! il n'aurait pas fait mon affaire du tout! De temps à autre, Maïa me regardait à la dérobée. A fleur de ses prunelles bleues, je voyais de la curiosité. . . de l'angoisse et un peu de honte; et tour à tour elle provoquait chez moi de la pitié et de la colère.

Pour ne pas changer de train une seconde fois, nous descendîmes à Louviers. Là, nous trouvâmes non seulement l'auto, mais M. Lasserre et le D' Henri comme on l'appelle.

— Le père, l'oncle, fît plaisamment Maïa en me les désignant.

(( Le père et l'oncle » étaient deux hommes de haute taille, deux Normands à n'en pas douter avec des figures énergiques, affinées par une culture et une éducation supérieures. Ce fut là mon impression. Nou3 nous regardâmes en plein pendant quelques secondes et une mutuelle sympathie passa dans les poignées de main que nous échangeâmes. L'auto eut bientôt dévoré la distance entre Louviers et Mortin, doux heures, jo :rois. Au sortir d'une longue et large avenue do h(^trea le château m'apparut, d'assez loin, bien dégagé, pré-

cédé d une cour d'honneur entourée d'une grîlle. Le soleil couchant, comme il l'avait fait pendant des siècles, dorait sa brique et sa pierre, faisait étinceler ses vitres, et mettait en relief les belles lignes de son archf.tecture Louis XIIL

Maïa guettait perfidement sur mo» visage l'effet qu'il me produirait.

— Ah! il vous plaît! s'écria-t-elle joyeusement, je suis contente !

— A qui ne plairait-il pas !

Dans le hall, je trouvai mon hôtesse etlesd'Aurànne, le ménage franco-anglais dont j'avais déjà fait la connaissance à Baden. La chaleur et la simplicité de l'accueil que l'on me fit brisa tout de suite la glace. Madame Lasserre me conduisit chez moi.

— C'est (( l'appartement de l'évêque », dit Maïa qui nous précédait. Mère vous l'a donné avec l'espoir de vous convertir sans doute.

— Rélas ! je n'ai jamais converti personne, pas même ma fille. Je vous l'ai destiné parce qu'il est en plein soleil.

Je promenai des yeux charmés autour du salon, une pièce d'angle. Les murs étaient tendus de brocart vert pâle. Il y avait là des tableaux, des miniatures, des meubles anciens; des fleurs superbes, un brillant feu. de bois dont la flamme dansait sur la soie des fauteuils. La chambre à coucher avait bien l'air un peu ecclésiastique avec son prie-Dieu surmonté d'un crucifix. La salle de bains, munie de tous les appareils modernes qu'on y avait ajoutés, produisait un joli et agréable anachronisme.

— Est-ce que vous avez le projet de me faire prendre

en horreur ma chambre d'hôtel? demandai-je à mes hôtesses.

— Vous ne prendrez rien du tout en horreur, déclara Maïa, parce que, dans votre chambre d'hôtel, vous avez, ce que vous aimez par-dessus tout... la liberté! Vous ne la connaissez pas, maman, on pourrait la croire très sociable, et puis, tout à coup, elle a le besoin de s'échapper et elle c< se défde ».

— Nous serons très discrets, nous vous accaparerons le moins possible, dit madame Lasserre avec un bon sourire, et nous ferons de notre mieux pour que vous ne « vous défiliez » pas de si tôt, selon l'élégante expression de ma fille.

Au thé, à la partie de bridge qui suivit, au dîner, je pris contact avec mes hôtes et leurs amis, le contact fut des plus agréables. A neuf heures et demie on m'envoya coucher. Maïa m'accompagna.

— Etes-vous très fatiguée Granny? me demanda-t-elle.

— Si j'avais passé trois nuits en chemin de fer, ma petite amie, je n'irais pas me reposer sans que vous ayez satisfait ma curiosité.

La jeune femme rougit.

— Est-ce qu'elle est aussi irrésistible que cela votre curiosité? fit-elle avec son plus provocant sourire, un sourire qui des lèvres monte aux pommettes et s'y écrase en lumière.

— Aussi irrésistible, répondis-je. Allez passer une robe de chambre, j'enfilerai la mienne et nous causerons à côté de ce beau feu.

— Je ne demande pas mieux J'y vais.

Mon hôtesse me revint bientôt, Pick, tout joyeux, l'accompagnait.

2îi0 AU CQEUK DE LA VIE

— Il faisait partie du plan, dit-elle d'un air moqueur.

— Parfaitement. Il y a bien peu de vies humaines dans lesquelles chiens, chevaux, chats, oiseaux n'aient pas un bout de rôle.

— Les animaux qui nous nourrissent et nous vêtent en ont un fameux, il me semble !

— En vérité, et nous ne leur donnons pas une pensée !

— Nous sommes des sauvages !

Maïâ avait mis une adorable toilette en crêpe dô Chine blanc, décolletée en carré, un paletot de guipure, le tout garni de rubans vert pâle.

— C'est cela que vous appelez une robe de chambre! fis-je avec un sourire.

— Une robe d'intérieur, si vous voulez. Il faut bien que vous me voyiez dans toutes mes transformations. On n'est pas la même dans une robe courte que dans une robe longue, dans une robe de jour que dans une robe de soir.

— Dans laquelle vous sentez-vous meilleure?

— Dans la robe courte.

— Cela ne m*étonne pas, car elle prête plus à l'activité qu'à la coquetterie.

— Elle la fait même oublier.

Je regardai la jeune femme avec admiration, puis l'image de Pierre de Couzan se dessina tout à côté, d'elle. Je mis mes deux mains sur ses épaules et je la secouai.

— Comment avez-vous pu?

Pick, croyant que j'attaquais sa maîtresse, bondit sur moi en aboyant furieusement.

. — A bas, à bas, brave chien, fit Maïa en riant, on me corrige seulement... cl je le mérite peut-être.

— Oui, comment avez-vous pu tromper monsieur de Couzan?

— J'ai trompé monsieur de Couzan! moi! s'écria madame Lasserre avec une comique expression d'horreur.

- — Vous lui avez dit une chose qui était fausse, j'en mettrais ma main au ïcu.

— Vous auriez peut-être tort,

- — Asseyez- vous et prouvez-le-moi.

Maïa prit place dans le vaste fauteuil qui était à droite de la cheminée et nerveusement, tout en roulant un ruban autour de son doigt :

— - Qu'est-ce que monsieur de Couzan vous a raconté?

— Rien qu'un gentilhomme ne puisse raconter.

— J'en suis certaine, mais encore?

— Il m'a répété la jolie déclaration que vous lui avez faite le lendemain de votre mariage.

Une onde d'émotion rosit le cou et le visage de ma petite amie.

• — Et vous avez été indignée, suffoquée?

— Surprise plutôt, vous m'aviez dit à Évian que vous aviez choisi librement votre mari. Cette déclaration ne pouvait donc être vraie?

— Oh! elle était vraie, archivraîe... au moment où je l'ai faite. Je suis contente que vous sachiez, cela me facilitera la confession que je voulais vous faire. Vous m'aiderez peut-être à me comprendre moi-même. Se comprendre soi-même! c'est cela qui est difficile! Voyez-vous, Granny, continua la jeune femme en croisant ses mains autour de ses genoux, dans notre

monde, soî-disant si aiïiné, le mariage est plus barbare, plus brutal que dans les classes inférieures. Ainsi un jeune homme ne dit pas : « Je veux me marier », mais : « On veut me marier »... c'est bien plus chic! Il ne prend pas la peine de chercher lui-même sa compagne, la mère future de ses enfants!... On la lui cherche.... Connaissez-vous quelque chose de plus ridicule? On la lui trouve et il l'accepte de confiance ! Est-ce assez idiot? assez oriental? assez tout ce que vous voudrez? Quant à la jeune fille, elle ne demanderait pas mieux de pouvoir choisir son mari elle... mais cela ne la regarde pas, lui dit-on. En réalité, ce sont les parents qui contractent le mariage... ce ne sont pas les enfants.... Et certains idéalistes voudraient qu'il fût indissoluble I Oh! les misérables! A cet acte, le plus important de la vie, aucune préparation... des préparatifs seulement. Le temps des fiançailles se passe en essayages, en stations chez les modistes, les couturières, les lingères, en préoccupations mesquines. Pour ma part, j'avais fini par avoir du dégoût de mes chiffons, de mon trousseau luxueux, de ces cadeaux d'indifférents, de snobs qui arrivaient de tous les côtés. A la fin, on est tellement surmenée, excédée, qu'on oublie presque celui qui sera selon votre expression « le Maître de l'Heure ».

— Oh! elle n'est pas mienne, interrompis-je, et je le regrette; je l'ai consciencieusement guillemetée, c'est une expression arabe.

— Elle est admirable et si profonde ! « Le Maître de l'Heure! »... répéta lentement madame Lasserre le regard fixé sur la flamme du foyer, oui... c'est cela... Et on n'y songe pas, on ne voit que la cérémonie, l'autel

resplendissant de lumières, l'oglise pleine de monde, rapothéose ! L'apothéose se termine souvent comme au théâtre par la fumée et l'écroulement.

— Dites-moi, n'aviez-vous aucune intuition de ce qu'était le mariage?

— Aucune... ne serait pas tout à fait la vérité, répondit la jeune femme en me regardant franchement. Je flairais un mystère... et quelque chose en moi savait, mais moi... Maïa, j'étais d'une ignorance qui m'aurait donné une plus-value en pays turc. Jugez-en. La veille du fameux jour, j'allai embrasser miss Lang avant de me coucher, de fait, prendre congé d'elle. Elle était terriblement émue, son nez surtout. Elle ne me débita aucune platitude et se contenta de répéter du fond de son cœur : « God hless you, God hlessyou. » Une idée enfantine jaillit dans ma cervelle : « Ne fermez pas votre porte, lui dis-je, je vais revenir », et je revins savez-vous comment?

— Non.

— Vêtue de ma belle robe de nuit, de la vraie robe nuptiale sur laquelle j'avais jeté un merveilleux peignoir! « La répétition générale », fis-je gaiement. La pauvre fille devint cramoisie, puis toute pâle; ses yeux se remplirent de larmes, elle refusa de m'admirer, me poussa dehors par les épaules en me criant : « Go to bedj childj go to bed »... « Allez vous coucher », comme elle me l'avait dit tant de fois dans mon enfance. Plus tard, elle m'a confessé qu'elle s'était sentie comme une criminelle devant moi et je lui ai répondu : « Vous l'étiez. » J'aurais eu de la peine à pardonner â mes parents, si le souvenir d'une conversation que j'avais surprise la veille de mon mariage ne m'était revenu à

la mémoire. Harassée de fatigue, je m'étaîs jetée sur la chaise longue de la chambre à coucher de mère et je m'y étais endormie. En me réveillant la voix de mon oncle m'arriva par la porte entr'ouverte du salon contigu : c( îl fallait lui apprendre tout cela il y a six mois, comme je le voulais, disait-il, aujourd'hui, c'est trop tard... vous la troubleriez... inutilement. Sapristi! quarante-huit heures pour regarder la vie en face... et avec son caractère. » Père reprit : « Elle aime Pierre, lui l'adore; il est un parfait gentleman, tout ira bien; elle fera comme les autres. — J'aurais voulu qu'elle fit mieux que les autres, » répliqua mon oncle d'un ton sec. Ce sera pour la prochaine génération! Cher oncle! il avait bien raison.

— Mais vous aimiez monsieur de Couzan? demandai-je tenant avec mes yeux les yeux de ma petite amie.

— Ah! voilà la question, Granny! Ne croyez pas que je veuille poser pour la femme extraordinaire ou compliquée; à l'heure qu'il est, je ne suis pas fixée sur le sentiment que j'avais pour lui. Il me plaisait plus que tout autre homme, j'aurais eu beaucoup de chagrin si je l'avais perdu. Je m'étais imaginé que cet attrait était de l'amour, un grand amour même, cela me rendait intéressante à mes propres yeux. Cependant, quand j'ai recula loi de sa main, tout mon être s'est lévolté; sous une impulsion irrésistible, sous un désir de me reprendre je lui ai crié : « Je ne vous aime pas... je ne vous aimerai jamais... je me suis mariée pour être libre! » J'entendais mes propres paroles, et elles me semblaient odieuses. Sur le premier moment, il les a prises comme une boutade d'enfant gâtée, tout le monde avait la rage de me traiter en enfant gâtée et

CHATEAU DE MORTIK 255

alors je les ai répétées consciemment, méchamment. Elles ont tracé entre monsieur de Couzan et moi comme une de ces lignes blanches qui marquent les cam.ps au tennis et de deux joueurs font deux adversaires... cette ligne est allée s'élargissant toujours. Non seulement j'ignorais le mariage, mais l'homme, son tempérament, sa vanité, son orgueil animal. Quand je me suis trouvée dans la cage conjugale, j'ai voulu jouer avec lui, ignorant le danger, et il m'en a coûté cher.

— Tout le mal est venu, je l'avais bien deviné, de ce que vous n'étiez prête ni à l'amour ni au mariage; vous avez connu « le Maître » mais non pas « l'Heure ».

Une belle rougeur passa lentement sur le cou et sur le visage de la jeune femme, elle froissa nerveusement ses mains.

— - C'est cela..., murmura-t-elle.

Je refis, alors, pour ma petite anjie, la leçon d'Histoire naturelle dont j'avais enrichi le cerveau de M. de Couzan. Elle m'écouta fivcc des yeux agrandis par l'attention, les narines un peu dilatées, les lèvres en une parfaite ligne droite.

— Voilà donc la cause des crimes passionnels!

— Naturellement.

— La Vie est une horreur !

Ceci fut jeté avec une colère enfantine tout h fait drôle.

— Ne blasphémez pas !

— Ah ! vous trouvez que ce n'est pas effrayant de porter en soi des forces ennemies qui, à un moment donné, peuvent vous désarçonner! des forces qui échappent à la volonté !

— Parce que la volonté n'est pas suffisamment cultivée, chez la femme surtout. Gela viendra, cela viendra. Votre révolte du premier moment ne m'étonne pas, ce qui m'étonne, c'est que, revenue à vous, vous n'ayez pas essayé de la faire oublier.

— J'ai essayé, Granny, j'ai essayé. Je n'ai pas toujours été aussi désagréable, croyez-le, dit la jeune femme avec son sourire des pommettes et en rougissant délicieusement, mais je me suis heurtée à une nature plus entière que la mienne. Monsieur de Gouzan pourra pardonner, je ne pense pas qu'il puisse oublier. Je n'ai jamais revu sur son visage l'expression d'autrefois. Le mari a été aussi différent que possible du fiancé. Et puis nos incompatibilités se sont dessinées tout de suite, et ce qu'il y en avait! Mon indépendance de caractère offusquait mon seigneur et maître. En fait de femmes, il n'avait connu que ces poupées pour hommes, qui sont incapables de penser et de réfléchir. Quand il a vu une petite fille de dixneuf ans accepter l'amour comme un simple horsd'œuvre et réclamer une nourriture plus substantielle, c'est-à-dire le droit de prendre part .aux luttes de la vie, il a été dérouté... et dégoûté. Cela bousculait sa poésie, le bon petit idéal de l'épouse soumise que ses ascendants lui avaient fabriqué. Oh! j'ai été une révélation pour lui !

Je ne pus m'empêcher de sourire.

— Oii avez-vous passé les premières semaines de votre mariage?

— A Maunuil, ma belle-mère avait émigré chez son frère. Maunuit, par parenthèse, veut dire « mauvaise nuit », drôle, hein? fit la jeune femme avec un petit

rire nerveux. Au bout de quinze jours, le premier mai, nous sommes partis pour l'Italie. Là, je me suis aperçue que l'esprit de mon mari retardait sur le mien. Oh! cette Italie dont j'avais tant rêvé! Quelle déception! J'avais, sans m'en douter, bien entendu, une mentalité humaniste et moderniste, le mot n'était pas fait, mais la chose existait déjà. L'humaniste sentit et admira l'art qui avait divinisé la beauté humaine, la moderniste lut écœurée par la fausseté, l'enfantillage de l'art chrétien. Les madones me firent l'effet de ^'ulgaires filles du peuple auxquelles on avait ordonné de baisser les yeux et de prendre l'air pudique. Les auréoles placées tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt sur le devant de la tête m'horripilaient. Le Mariage de la Vierge de Raphaël me sembla grotesque par l'attitude et les costumes de ses personnages. L'un d'eux, entre autres, casse une baguette avec son genou tandis que saint Joseph s'apprête à passer l'anneau nuptial au doigt de Marie. Vous êtes choquée?

— Pas du tout... J'ai eu la même impression, il y bien des années.

— Ah! j'en suis contente!

— Je l'ai cachée comme un crime. Aujourd'hui, l'art chrétien me semble tout aussi artificiel, tout aussi enfantin... mais je sens son âme, et sa naïveté me désarme.

— Elle ne me désarmait pas! Je réclamais des madones qui eussent l'air vraiment vierge, des christs qui eussent l'air d'hommes-Dicu, des saints qui eussent le visaore transfiguré... et sans auréoles. Mon compagnon, lui, admirait dans le vieil esprit; il était indigné de mes hérésies, et me considérait comme une

véritable pliilisllnc. GYiail au printemps heureusement, les vieux murs étaient couverts de roses, la campac^nc romaine d'une divine mélancolie. Je sentis l'Italie de Dieu, monsieur de Couzan sentit l'Italie de l'homme. Ceci pour vous prouver que l'assimilation n'était pas chose facile. A la campagne, nous étions plus près l'un de l'autre, nous aimions également le grand air, les longues promenades à cheval et à pied. Cependant il y avait toujours entre nous un petit courant d'hostilité, comme un sourd mécontentement. Je reconnaissais parfaitement les qualités de monsieur de Couzan. Il était un gentleman, il était humain, généreux...

— Et vous n'avez pas trouvé moyen d'être heureuse avec cela?

— Il faut beaucoup de choses pour faire un bonheur, ou peut-être... il n'en faut qu'une! dit lentement la jeune femm.e. Toujours est-il que les choses sont allées de mal en pis. Je m'étais vantée d'avoir un caractère d'or , je ne sais en quel métal il s'était transm.ué, mais j'étais devenue irritable, grognon comme un vieux chat et ma belle gaieté s'en était allée. Au bout d'une année, monsieur de Couzan me donna des griefs sérieux. Il se mit à fréquenter le cercle, à s'yJ attarder, puis à jouer. Il ne rentrait plus qu'aux petites heures de la nuit et même du jour. La colère me tenait éveillée, je ne pouvais m'endormir avant de l'avoir entendu ouvrir la porte cochère. Enfm j'ai connu l'agrément d'être la femme d'un joueur, l'agrément est: mince, je vous le certifie.

— Monsieur de Couzan m'a confessé, dis-je, qu'il, n'avait pas toujours été un mari agréable.

— C'est bien gentil à lui de le reconnaître, fit madame!

CHATEAi: DE MORTIN 259

Lasserre d'un ton ironique. Plaisanterie à part, Granny, j'ai passablement souffert et, considérant le manque d'habitude, j'ai eu beaucoup de patience. Un jour, pourtant, nous sommes tombes d'accord... Oh! parfaitement d'accord! mais pour demander le divorce. Dans les circonstances rien n'était plus sage. Nous aurions pu l'un et l'autre être tentés de chercher le bonheur hors du foyer conjugal, où il n'est jamais, du reste, et c'eut été malpropre. De notre commun désastre nous avons au moins sauvé l'honneur. Vous connaissez les principes de mère, vous pouvez imaginer ce que ce divorce a éîé pour elle. A ce moment, j'ai trouvé que la religion avait du bon, ajouta drôlement la jeune femme. Mon père et mon oncle ont accepté la chose en hommes qui ont l'expérience de la vie. En moins de trois mois tout a été réglé. Nous y avons mis une bonne volonté touchante. Rien ne saurait vous donner l'idée du sentiment de délivrance que j'ai éprouvé quand j'ai tenu entre mes mains mon acte de divorce. Le soir même, je suis rentrée rue Yernet et, tout haut, parodiant la célèbre phrase, je me suis écriée en lançant mon chapeau sur un meuble : « Enfin seule! » Il me semblait que je n'avais pas respiré depuis trois ans. Monsieur de Couzan et moi avions été poussés comme un fleuve et i lic rivière dans le même lit, soit dit sans calembour, cl iK;us ne nous sommes jamais mêlés, il est resté gris et moi bleue. Nous roulions tumultueusement en faisant un potin infernal ; depuis que nous sommes séparés chacun vit tranquillement... et utilement même.

— Oui, mais est-ce que « chacun » est heureux?

— C'dCi est im détail, répliqua la jeune femme d'un tÛU Licf.

A ce moment on frappa à la porte et la femme de chambre, Jenny, entra portant sur un plateau deux coupes et des biscuits.

— De la part de monsieur le docteur, dit-elle.

— Noire c< night cap ! » notre bonnet de nuit, s'écria Maïa, c'est de 1' « egg-nog », une boisson américaine qui se prépare avec des œufs battus, du sucre, du rhum, du cognac ou du Champagne. Celui-ci est au rhum. Goùtez-moi ça.

J'y goûtai et c'était exquis.

La jeune femme, debout devant la cheminée et joliment éclairée, buvait lentement le « doux cocktail ».

— Voilà, Granny, dit-elle, la pathétique histoire d'un mauvais mariage.

— D'un bon mariage gâté par...

— Par quoi?...

— Par des forces indisciplinées.

— Et, selon vous, ce serait Dieu qui ferait les mariages?

— Selon moi!., mais personne n'en doute.

— Tous les mariages... sensés et insensés, pauvres et riches, nobles.., et ignobles...?

— Évidemment. L'acte de transmission, l'acte qui continue l'œuvre des « sept jours » ne saurait être qu'une volonté de Dieu.

Maïa posa sa coupe et, tournant vers moi un visage effaré et égayé :

— L'acte de transmission! Ah! vous en avez des euphémismes! Je retiens celui-là!

— Ce n'est pas du tout une figure de rhétorique, je vous l'affirme. C'est le mot vrai, scientifique, celui seul qui donne le sens de la chose divine, immense

CHATEAU DE MORTIN 26f

que nous ne comprenons pas encore, et dont nous parlons comme des sauvages.

— Heureusement que l'acte de transmission n'est pas toujours fécond.

— 11 l'est toujours, ma petite amie.

Le regard de madame Lasserre se fixa un instant sur la flamme du foyer. Elle le ramena vers moi avec une belle expression de gravite.

— ^oasavez raison, dit-elle, il est toujours fécond. Je me levai. Maïa jeta les yeux sur la pendule.

— Onze heures et demie! s'écria-t-elle... chassezmoi. Je suis une gentille hôtesse de vous garder aussi tard.

Et, mettant son bras autour de mes épaules, elle me conduisit vers la chambre à coucher.

— Vous m'avez fait beaucoup de bien ce soir, plus que vous ne sauriez imaginer. J'avais senti confusément ce (jue vous m'avez appris, mais je ne pouvais me l'expliquer. Depuis quatre ans, j'étais penchée sur cet écheveau et je n'avais pas réussi à le débrouiller.

— Débrouiller les écheveaux! répétai-je, ce devrait être le rôle des grand' mères.

Maïa porta gentiment ma main à ses lèvres.

— Et maintenant n'allez pas aimer monsieur de Couzan plus que moi. Je ne le permets pas... et il ne le mérite pas.

— Je n'en suis pas sûre.

— Granny ! Iiow dare ijoul Comment osez-vous! J'espère que mes histoires ne vous donneront pas le cauchemar et que vous dormirez bien dans le lit de c( l'évcque », dit-elle en tapotant vigoureusement mes beaux oreillers,

OAO AU CCffiUn DE LA VIE

Sur le seiiîl de la porte, elle souleva Pick par la peau du cou, me le fit embrasser ajoutant gaiement : « La maîtresse et le chien vous souhaitent une bonne nuit. »

Non, ah! non, elles ne me donneront pas le cauchemar les histoires de ma petite amie! J'y ai découvert une infinité de choses qui me ravissent... de quoi faire du papillon d'automne un papillon de printemps.

Château de Mortîn.

Morlin est une des plus jolies habitations humaines qu'on puisse voir. Il n'est pas précisément grandiose, mais très noble d'aspect. Une de ses façades donne sur la cour d'honneur, l'autre sur le parc. Tout autour du château, ce parc rappelle Versailles, puis il devient de plus en plus touffu et se transforme en un bois de quatre kilomètres où c( l'on tue et où l'on taille le moins possible », m'a dit Maïa. Au delà, commence une foret de trois mille hectares.

A l'intérieur, les pièces sont vastes et hautes. Les plafonds peints ou à caissons, les tapisseries anciennes, les boiseries Louis XV, l'escalier d'un dessin magistral lui font une physionomie sérieuse mais chaude. Les fds électriques courent invisibles le long des jolies moulures, les tuyaux habilement dissimulés distribuent partout l'eau et la chaleur, et le feu qui brûle dans les cheminées monumentales n'a plus d'autre mission que d'éclairer et d'égayer. Depuis huit jours que je suis ici, je vais admirant les objets d'art, les tableaux, le

mobilier pur xviii'' sioclc. Jamais je ne m'étais trouvée à pareille fête. Je déteste les musées. Je suis bien obligée d'y aller de temps k autre cbcrcber de la beauté, mais ils m'attristent. Les chefs-d'œuvre qu'ils renferment me semblent hors la vie. Le contact humain leur manque. La perfection a toujours une atmosphère glaciale — explique cela qui pourra. -^ Les choses exquises qui sont à Mortia me paraissent familières et amies. Je caresse des yeux et des doigts souvent les armoires en bois de violette ornées de bronzes dorés, les petites tables-bureaux travaillées comme des joyaux, les secrétaires à panneaux de laque dorée. Je m'assieds avec un plaisir enfantin sur les canapés, les fauteuils en tapisserie de Bcauvais ou d'Aubusson. J'essaie les sièges confortables sur les bras desquels les femmes de l'époque allongeaient de si belles mains. On s'est efforcé de grouper ces meubles Louis XIV, Louis XV, Louis XVÏ d'une manière moderne, — en cela, j'ai reconnu Maïa. — On a réussi à dégeler le grand salon. D'adorables écrans lui font des coins pour la causerie. Il a un grand piano, un clavecin, des meubles d'appui en bois de rose avec des livres, puis des tables de jeu. Chacun y a son siège favori. C'est le centre de réunion. Partout, dans la bibliothèque même, des plantes, de belles verdures, des fleurs mettent de la vie. Morlin est ce que j'appellerai un château sérieux et, toutes proportions gardées, il est sur un pied modeste. Les serviteurs n'y sont pas plus nombreux qu'il ne faut. Douze chevaux, trois automobiles composent tout son matériel de locomotion. Les communs qui ont eu, on le devine, un train plus splendide, sont aujourd'hui admirablement aménagés pour les gens et les bctcs.

Cette simplicité clans le luxe rend la vieille demeura familiale et charmante.

Mortin appartient aux Lasserre depuis 1610. Sur ma demande, Maïa m'a présenté ses ascendants; elle l'a fait de la manière la plus amusante, en me les désignant avec le fouet de Pick. Dans la lignée masculine, il y a des conseillers au parlement de Normandie, un président de la Chambre des comptes, un procureur général, un évêque, des financiers. Toutes ces physionomies donnent une impression de force pensante, d'énergie, de finesse un peu madrée. Dans la lignée féminine, il y a des grandes dames de province très raides, des visages austères, quelques visages jeunes, très doux, avec un peu de coquetterie au coin de l'œil et le sourire arqué du xviii^ siècle. Mon regard alla à la descendante... Elle était là dans son costume du xx^ siècle, robe courte et jaquette, les mains derrière le dos. Un rayon de soleil l'éclairait et mettait en relief sa silhouette souple et hardie, sa tête volontaire. Le contraste était si fort que je ne pus m'empêcher de sourire.

— Qu'est-ce qui vous amuse? me demanda-t-elle.

— L'idée que de ces graves magistrats, de ces aïeules puritaines... et soumises, a pu sortir la moderniste que vous êtes.

Maïa haussa les épaules.

— Oh ! tous ces braves gens auront évolué sans le savoir. C'est un peu vexant pour eux de finir en quenouille. Père, qui désirait tant un garçon, aurait dû me détester, eh bien! il paraît qu'il a aimé tout de suite ce méchant bout de petite fille qu'on lui a mis entre les bras. Il est vrai qu'il pouvait encore espérer...

mîeux... Le mieux n'est pas vomi ( t il n'a pas cessé de maimer. Je l'ai désappointe une seconde fois, en ne lui donnant pas le petit-fds sur lequel il comptait et il a continué à m'adorer,.. il faut croire qu'il en avait pris l'habitude!., cher père! fit la jeune femme envoyant de ses deux doigts un baiser au portrait de mon hôte. Dans ce portrait peint par D. B. on retrouve le coloris blond ardent qui domine chez les Lasserre, leur haute taille et leur large carrure. L'artiste a rendu admirablement les valeurs caractéristiques : la forte arcade sourcilière, l'expression des veux bleu clair, des yeux qui semblent faits pour regarder au loin, pour voir venir, comme ceux des marinç, puis le tour énergique de la moustache, la bonté et la fine sensualité des lèvres, la ténacité de la mâchoire du financier.

— Personne ne croira que c'est là « un seigneur sans importance », fis-je en souriant.

— Non, n'est-ce pas! oh! il a un joli fardeau de responsabilités, père! mais cela ne m'inquiète pas; il est à la hauteur. Je n'ai aucune modestie en ce qui le concerne. Je suis très ficre de lui.

— Vous le pouvez, répondis-je.

— Et « l'oncle » ... « oncle grand », comme je l'avais surnommé dans mon enfance, qu'en pensez-vous?

Le D' Henri a été peint par D. B. également. Il a la même structure que son aîné, mais moins fine. Impossible à deux frères de se ressembler autant et moins. On dirait que la Nature a voulu créer des variations sur le même type et j'imagine le plaisir que l'artiste a eu à les rendre. La tête se détache de la toile par l'intensité de l'expression. Les cheveux et la barbe courte sont d'un brun fauve, un peu passé, légèrement gri-

sonnant. Sous le front d'un beau modelé, sous les sourcils épais, les yeux bleu foncé regardent profondément et il a le sourire exquis des bouches sévères. La physionomie ne reflète pas la joie mais la sérénité des hauteurs.

— Le « père » voit les hommes, disge, « l'oncle » voit l'humanité.

— C'est cela, Grannv, c'est cela... et voici la mère. Dans son portrait peint par G., il y a une dizaine

d'années, madame Lasserre est vêtue d'une robe princesse en velours noir, garnie de précieuse guipure, une riche étole de fourrui^e est jetée sur ses épaules. Le corps a une belle dignité. L'épaisse chevelure légèrement poudrée est relevée sur le sommet de la tête. Dans les yeux noirs frangés de longs cils, il y a une expression tendre et fervente, dans la bouche une fermeté remarquable.

— Votre mère est tout entière sur cette toile, dis-je à Maïa, physiquement et moralement,., et elle est superbe.

— Pourriez-vous me dire où elle a pris le type espagnol?.. . car elle l'a !

— Eh bien, je l'ai rencontré souvent en Bourgogne. Ce pauvre duché s'est assez mal conduit autrefois et les traces de ses aA'^entures n'ont pas encore disparu. Mais je ne vois pas votre portrait, ma petite amie, ajoutai-je, où est-il?

— J'attends d'avoir trente ans, d'être arrivée au poiut culminant de ma perfection, pour le faire faire. Il ira échouer avec tous les Lasserre au musée de Rouen. C'est curieux cle voir une race finir ainsi brusquement... comme si elle était tranchée!

— Finie! répétai-jc, je n'en crois rien. La Nature sait mieux son aflaire que cela. Vous verrez quelle belle i^reffe elle fera avec vous.

Une rougeur légère, une lueur de plaisir passèrent sur ie visage de Maïa.

— Granny, dit-elle, vous avez des idées de l'autre inonde.

— Non, ma chère enfant, de celui-ci plutôt. Mais comment votre oncle ne s'est-il pas marié?

— Il a eu, vers la trentaine, un très grand chagrin, paraît-il, une femme qu'il aimait, une étrangère, est morte d'une manière tragique. C'est après cela qu'il s'est jeté dans les bras de la science, comme on dit banalement. Elle l'a si bien tenu, la science, (ju'il lui est resté fidèle. Il entretient dans le quartier de la Chapelle ce dispensaire dont je vous ai parlé, où deux médecins sont en permanence. Quand il est à Paris, il y va tous les jours. Puis à L., non loin de la mer, il a deux métairies qu'il appelle « le Gite », oii il élève vingt enfants ramassés dans le ruisseau. Les uns sont plus ou moins tarés, les autres parfaitement sains. Il soigne les premiers, il entretient la santé des seconds et il les étudie physiolopfiqucment et psychologiquement. Il prétend que de toutes les espèces qui peuplent le globe, l'espèce humaine est encore la moins connue.

— Oui, et on la juge, on la condamne, on la glorifie, on la soigne sans en rien savoir. Voilà ce qui est terrible !

— La Providence, Granny ! la Providence ! — - Absolument.

— Si vous le voulez, ce printemps nous irons passer une semaine au G île et vous vous rendrez

compte du travail de « l'oncle ». Vous verrez que mon admiration pour lui est justifiée.

— J'en suis persuadée, répondis-je en souriant.

Devant tous ces portraits des Lasserre, j'ai pris la note du milieu oii j'ai été amenée et j'ai pu entrer plus facilement en communication avec mes hôtes. Ils m'intéressent vivement. C'est un régal assez rare pour moi de pouvoir causer avec des hommes de pensée et d'action. M. Lasserre est à la tête d'un des plus grands établissements financiers de France. Dans sa voix bien timbrée, il y a une autorité inconsciente, c'est une voix qu'on écoute. La netteté, la précision de sa parole me ravissent et me désespèrent, car elles me font sentir ce qui manque à l'esprit féminin. A Mortin il n'est qu'un chasseur et qu'un campagnard. Malgré cela, je me dis souvent en le regardant que derrière son front se trouve un merveilleux appareil de calculs, des cellules d'une énorme puissance radiante et il me paraît formidable. Le front du Terrien me fascine maintenant. Un soir, dans le hall de l'hôtel, je ne pouvais détacher mes yeux de celui de Richard Strauss. Je me rendais compte qu'au-dessus de sa forte arcade sourcilicre il y avait tout un orchestre, le son des violoncelles, des violons, des harpes, et j'étais émerveillée comme devant un miracle. Ces fronts-là sont les vrais fronts royaux.

Quant au D"" Henri, les confidences de Maïa me l'avaient fait aimer, mais je ne m'attendais pas à trouver chez un homme de science autant d'universalité, d'humour et de sympathie humaine. Il est brusque, un peu rude même; cette brusquerie, cette rudesse tempérées par l'éducation ne sont pas désagréables. Il

CHATEAU DE MGRTIN 260

est essontiellement « magncliqne », comme dirait une Américaine, magnétique par sa voix, par son regard, par les forces supérieures qui sont en lui. Dès le premier moment nous nous sommes mis à causer comme si nous nous étions vus la veille et toujours. Il en est ainsi entre ceux qui sont placés sous les mêmes courants d'idées.

Madame Lasserre pourrait faire le sujet d'une belle étude psychologique. Elle me semble à la fois très grande dame et très provinciale, grande dame par sa générosité innée, provinciale par son manque de souplesse, son respect exagéré des conventions. Elle est naturellement aimable, je lui crois plus d'intuition que d'intelligence réelle. Elle a reçu l'instruction que l'on donnait dans les bons couvents et elle l'a complétée par la lecture et par l'étude de l'anglais qu'elle est arrivée à très bien connaître. Ce n'est pas un esprit, c'est une âme ; une âme un peu mystique qu'un long atavisme a faite absolument croyante. Le dogme catholique lui ouvre les portes d'un ciel imaginaire, remplit sou cœur d'espérances immortelles, fournit un champ illimité à son idéalisme. S'il n'avait pas existé, elle aurait été capable de l'inventer. Elle tend désespérément ses facultés pour arriver à concevoir Dieu. Elle le cherche là -haut... au delà, par ses propres moyens, non pas par l'œuvre où il se révèle ' sans cesse, où il est vivant, visible. Dans son vol audacieux, elle ne voit même pas cette œuvre; elle dédaigne la Terre, un de ses tabernacles; et demeure enfermée dans son rêve. Rien ne l'en sortira. Autour d'elle, on parle constamment science, philosophie, politique, questions sociales. Elle entend siffler à ses

oreilles, comme des dards, des idées qui pourraient démolir ses croyances, elle ne bronche pas. Le vent moderniste, tant violent soit-il, ne réusssit pas, j'en suis sûre, à courber ou à faire vaciller la flamme que son âme nourrit. Elle no lit que des livres « bien pensants », elle n'aime que les gens « bien pensants » et, par une ironie asssez cruelle, les êtres qui lui tiennent de plus près ne sont pas... ce bien pensants » ! Elle est seule au milieu des siens, absolument seule. Gela me semble pathétique... Elle a dû adorer son mari. A-t-elle jamais osé ou su le lai dire?... j'en doute. Il a pour elle, on le devine, un profond attachement.

Le « magnétisme » du D'' Henri agit visiblement sur mon hôtesse. 11 l'appelle ce ma soeur », elle lui dit : (( mon frère » et c'est très joli. Quand elle est par trop intransigeante, il sait la ramener comme personne à l'indulgence. Elle a conscience de sa valeur, et quoi qu'elle en ait, cette valeur lui impose.

Malgré tout, madame Lasserre a une certaine influence sur son entourage. Il y a des sujets qu'on ne discute pas en sa présence. Chez elle, on fait maigre le vendredi. Chaque dimanche la moitié des domestiques entend la messe au château et l'autre moitié, la grand'*» messe à l'église d'E... On sent distinctement son esprit dans l'atmosphère de la maison ; il y met une nuance d'austérité qui s'harmonise bien avec le lieu et les clioses.

Mortin n'a comme hôtes, en ce moment, que les d'Auranne et la comtesse de Bielle, une amie d'enfance de madame Lasserre; mais le va-et-vient des chasseur.;, la manière dont on retient les gens à déjeuner, à dîner fait sentir qu'il est vraiment hospitalier.

Jacques d'Auranne et sa femme sont une jolie illustration des possibilités de « l'enlenle cordiale ». Lui, est premier secrétaire d'ambassade au Japon, elle, est la fille de Sir James Lionnell, un richissime industriel anobli. Les jeunes gens ont reçu le coup de foudre à ïokio, à un dîner de l'ambassade d'Angleterre. Le mariage s'en est suivi, non sans opposition des familles respectives. Jacques d'Auranne, un petit cousin de madame Lasserre. est bourguignon aussi. C'est un bon spécimen français. De taille moyenne, brun, le teint coloré, il a des yeux noirs, la moustache crâne et jeune. Son esprit très fin, très délié a du corps comme le vin de son pays.

Madame d'Auranne est un joli morceau de couleur avec ses cheveux d'un blond doré, son teint éclatant. Ses yeux bleus sont francs et rieurs, sa bouche fraîche et aimable. Elle a la structure d'une femme de sport et dans le caractère ce mélange de force, de douceur tenace, de timidité qui distingue ses compatriotes. Je jubile, sous cape, en voyant la litléralitc anglo-saxonne aux prises avec l'élasticité latine. En épousant un Français, Kate Lionnell a fait quelque chose en dclîors du commun, d'un peu risque pour ainsi dire; par une sorte d'auto-snobisme, elle en est fière et cela lui rend son mari [)lus précieux. Il a pour elle un prestige extraordinaire; elle l adore, d'autant plus qu'elle ne le comprend pas entièrement. Elle a su se faire sa camarade : il ne peut se passer d'elle et, quand elle n'est pas à ses côtés, il la cherche instinctivement. Madame d'Auranne vient de faire une visite d'un mois à ses beaux-parents qui habitent Iimu' chaleau de Saint-Cère, dans la Cote- d'Or. Grâce à sa veine roma-

272 AU CœUR DE LA VIE

ncsqiie, à son amour suiiout, elle a trouvé « adorable et poétique » ce qui aurait dû la choquer. A Mortin, dans ce milieu un peu {>ieux français, elle est délicieusement anglaise. Je devine quelques-uns de ses étonnements et cela m'amuse.

La comtesse de Bielle est la veuve d'un haut fontionnaire qui a fait carrière et qui est mort en Extrême- Orient. Elle est grande, masculine d'allure et de manières, mais un peu fémininisée par des cheveux blonds grisonnants, des yeux bleus, et une certaine sensibilité d'âme. Elle s'est largement émancipée. Obligée maintenant de vivre en France et en province, elle donne sans cesse de la tête dans les préjugés et la routine qui l'exaspèrent, c'est sa tête qui s'en trouve mal. . . pas les préjugés et la routine. . . et elle peste de la plus amusante manière. Elle a laissé, Dieu sait où et comment, la belle foi naïve qu'elle avait emportée. Madame Lasserre, qui l'aime comme une sœur, en a un chagrin visible. Elle essaie de ranimer en elle le feu éteint, elle souffle... elle souffle... très habilement... mais, si je ne me trompe, il n'en reste pas une étincelle.

L'intimité de Mortin me semble charmante. On a pour moi les soins les plus discrets. Je suis servie par Jenny « la Savoyarde ». J'aime à la voir arriver avec ses cheveux coiffés en bandeaux, sa robe d'alpaca gris, nette et bien faite, son grand tablier blanc, ses manches à revers blancs également. Les coins de ses yeux noirs brillants d'humour mettent delà fmessedans son visage de paysanne. J'ai été assez heureuse pour gagner sa sympathie. Dans la manière dont elle arrange mon déjeuner auprès du feu, je devine une attention particulière et je lui en suis reconnaissante.

Le programme des journées n'est pas trop chargé et il est toujours agréable. Le malin, Maïa monte à cheval avec les d'Auranne et la comtesse de Bielle ; les chasseurs sont dans les tirés, cela va sans dire; mon hôtesse s'occupe de sa maison, de ses fleurs ; elle a des serres pleines de merveilles, et moi, je travaille paisiblement jusqu'à dix heures et demie. Le déjeuner est à onze heures. L'après-midi on fait une excursion dans les environs. A quatre heures et demie tout le monde se réunit autour de la table du thé, éclairée par un beau feu de bois. Un bridge suit quelquefois. Le dîner est à huit heures. La soirée s'achève délicieusemei'.t avec la causerie... les cartes, le billard. Elle ne se prolonge guère au delà de onze heures. La cérémonie du bougeoir n'existe plus où il y a abondance d'électricité, et je le regrette. C'était le moment des bonnes histoires.

Maïa, qui n'a oublié aucun de mes goûts, aucune de mes manies, n'a pas manqué de prévenir sa mère que j'aimais à explorer toute seule les lieux dont je voulais faire la connaissance. On m'a donc abandonné Mortin. J'ai pénétré dans ce bois « où l'on taille et où l'on tue le moins possible ». Il est merveilleux, a Aveird », comme dit madame d'Auranne. Ses sentiers étroits le font paraître impénétrable. Il a un enchevêtrement de ramures noires, d'adorables fonds gris bleutés — et l'odeur âpre de la terre, cette odeur d'humus à laquelle se dilatent instinctivement les narines de l'homme. Et il dort. Le mystère de son sommeil m'a saisie, m'a communiqué une sorte de terreur sacrée. J'ai eu par instants la sensation d'un frôlement... de l'invisible peut-être. J'ai été contente d'entendre le cri strident d'un oiseau rompre ce silence oppressant et de rcn-

contrer des merles, des rouges-gorges et des pinsons. Les forets, les bois, sont les sanctuaires que la Nature élève à rÉtcrnel Dieu, sanctuaires dont le culte a pour rites le printemps, l'été, l'automne, Thiver. Aujourd'hui le rite de l'hiver me semble le plus beau, le plus solennel. C'est quelque chose, je crois, d'avoir compris cela. En rentrant au château, j'ai découvert la chapelle. Elle est bâtie au fond du parc, dans une sorte de clairière. L'architecte s'est heureusement inspiré du dôme naturel qui l'abrite, des voûtes et des arceaux de la foret. Il lui a donné les lignes élégantes du gothique français. J'en ai ouvert la porte et, d'un pas respectueux et assourdi, je me suis avancée dans l'intérieur. Les verrières, très belles, y mettaient un demi-jour apaisant. Autour du maître-autel, dans ses deux chapelles, l'une à la Vierge, l'autre à saint François d'Assise, il y avait de magnifiques verdures et sur les autels même des fleurs rares. Aux murs, je vis des tableaux de primitifs italiens à fond d'or, et dans les niches des statues en bois très anciennes. Après l'émotion religieuse que je venais d'éprouver sous la voûte des arbres dépouillés, l'émotion religieuse créée par des symboles me parut singulièrement artificielle... elle me fit l'effet dune pierre précieuse sortie d'un creuset humain.

Au déjeuner, je ne manquai pas de complimenter mon hôtesse sur son Saint-François-des-Bois. Sa physionomie s'irradia de plaisir.

— Il est d'unejolie dévotion, ajoutai-je imprudemment.

— Est-ce que toutes les dévotions ne sont pas jolies? me demanda-t-elle en élevant ses sourcils.

Le docteur braqua sur moi un regard qui voulait dire ; « Gomment allez-vous parer? »

— Elles sont toutes touchantes mais plus ou moins intelligentes, répondis-je tranquillement, et si caractéristiques! Tenez, il y a à Ouchy,unpeu sur la hauteur, une petite chapelle érigée par la princesse S..., une grande dame russe converlie au catholicisme depuis un demi-siècle. Elle est devenue une mère de l'Église, elle a passé une partie de sa vie à Paris. . . et sa chapelle n'est pas romaine. . . elle est grecque. . . absolument grecque. . . On y sent une âme étrangère. Une dame anglaise demandait innocemment à quelqu'un : « Allez-vous à l'église chez la princesse ou chez miss Yung? » Miss Yung est une Anglaise qui a bâti la chapelle de l'hôpital catholique de Bois-Cerf. On a beaucoup ri de cela et à tort. Je vous ai retrouvée, madame Lasserre, ajoutai-je, dans votre Saint-François-des-Bois — et il est bien français.

— Et catholique romain, j'espère?

— Oh! tout à fait... il n'a rien de schismatique; rassurez-vous. J'ai beaucoup admiré sa décoration. Je me souviens d'avoir assisté en Angleterre à un service d'actions de grâces pour la moisson, l'église était ornée de fleurs des champs, de fruits, degerbesde blé. C'était très joli. J'imagine que dans les églises de l'avenir, il y aura plus de ciel et de nature.

— Oh! nos descendants ne construiront plus d'églises!... des temples seulement... des temples de la science qui auront pour autels des tables de vivisection.

— Isabelle!... vous devenez sarcastiquc! fit M. Lasserre en riant.

— Et puis, dit le docteur, viendra une époque où les tables de vivisection iront rejoindre les instruments

de torture qui ont servi autrefois à la religion et à la justice. Alors la collection sera complète... les âges barbares auront été vécus, ajouta-t41 avec un sourire qui adoucissait le mordant de sa réplique.

— A propos de religion, intervint très heureusement madame de Bielle, il m'est arrivé quelque chose de curieux. Vous savez que j'ai un Bouddha dans ma salle

a manger.

— Un assez laid bonhomme, déclara mon hôte.

— Pas tant que ça!... Il est placé dans une niche devant laquelle se trouve un poêle. L'autre jour, du petit salon contigu, j'entends tout à coup un fracas

épouvantable, je me précipite plus de Bouddha..,

disparu... envolé... niche vide! C roi riez-vous, que pendant l'espace d'une seconde, j'ai eu la sensation du miracle ! . . . C'est inouï, hein ?

— C'eût été plus inouï si tu ne l'avais pas eue, dit madame Lasserre.

— La tablette qui supportait le Bouddha avait dégringolé et lui avec. Je l'ai retrouvé entier... voilà le vrai miracle...

— Mais vous êtes tout de même un brin superstitieuse, Claire, fit Maïa en souriant. Un soir, je vous ai vue allumer des bâtons de culte devant le Bouddha de votre salon — un Bouddha bien distingué celui-là — avec l'espoir qu'il vous ferait gagner au bridge.

La comtesse rougit.

— Oui, et j'ai perdu tout le temps.

— Ce qui ne vous empêchera pas de recommencer, ajouta le docteur; rien ne décourage la superstition.

Après le déjeuner, Maïa passa son bras dans le mien et m'entraîna à l'écart.

CHATEAU DE MORTTN 277

— Ah! Pierre de Coulcvain, me dit-elle à demivoix, vous avez juré d'embobelincr ma pauvre maman!

— Je n'ai pas cherché à l'embobeliner du tout. J'ai beaucoup aimé sa chapelle. Pourquoi ne le lui aurais-je pas dit? Il ne faut jamais refuser un applaudissement ou un compliment à qui le mérite.

— Père s'est opposé à saint Antoine de Padoue et au Sacré-Cœur. Il a déclaré que le premier était trop barbare, le second trop mystique. Il faut avouer que mère n'a pas une famille de tout repos.

— Heureusement qu'une dévote n'estjamais à plaindre. Elle sait tirer de ses épreuves mêmes des jouissances infinies. La foi, qui crée son tourment, la console aussi. J'admire le phénomène... et je suis contente de pouvoir l'admirer.

— Moi, j'admire votre éclectisme.

— L'éclectisme est le premier mot de la justice.

— Il en est le dernier plutôt, répondit la jeune femme, et j'en suis loin encore!

— Eh .'bien, tachez d'y arriver, ma petite amie, répondis-je, et le plus vite possible.

Si je n'avais pas vu Maia à Morlin, je ne l'aurais jamais connue entièrement, et la connaissance valait la peine. Elle était toujours venue chez moi l'Ame en bataille, plus ou moins surexcitée par les injustices apparentes de la vie. Nos causeries, nos discussions avaient fait ressortir son intelligence, quelques-unes de ses qualités de cœur, ses grands côtés en un mot. J'avais senti son individualité, sa force; ici je sens tout ce qu'elle possède de douceur et ses petits côtés me paraissent charmants. En la voyant si vraiment boime et délicieuse, il me prend de belles colères contre

Pierre de Gou/aii. Quand Je verrai Pierre de Couzan je serai probablement furieuse contre elle. Elle est trop active, trop impulsive pour avoir l'air grande dame comme sa mère, toutefois, elle possède nae distinction innée qui ne l'abandonne jamais. Entre madame Lasserre et sa fdle il y a, non pas serlement une génération, mais une époque. Maïa est de l'âge du costume tailleur. Ah! le costume n'est pas ce qu'en pensent les couturières et les mondaines!

J'ai senti tout de suite que la jeune châtelaine était très aimée dans le pays. On la salue avec « amitié ». A ma grande surprise, je la vois faire des caresses aux bébés du village, passer affectueusement la main sur les jolies petites têtes que nous rencontrons. Tous la connaissent, même les chiens et les chats.

Avant-hier, nous sommes montées ensemble et à pied jusqu'au bourg. Les environs sont très beaux, d'une beauté large et calme. Mon œil qui avait d'abord été étonné de ne plus rencontrer de montagnes et de hauts sommets se fait à la plaine et à l'espace. Le ciel gris, les lointains bleutés, les ramures noires, la terre brune fraîchement remuée, les paysans vêtus des mêmes couleurs et courbés sur les sillons, tout cela faisait une harmonie parfaite en ton mineur. Je m'arrêtai un instant pour en mieux jouir.

— Ah! il faut voir cette même campagne au printemps, me dit alors Maïa, quand les pommiers sont tout blancs et les iris fleuris sur les toits et sur les murs.

— Je ne pourrais l'admirer davantage, rcpondis-je. Nous sommes injustes envers les dieux de la nature. Us ont créé là un merveilleux tableau de fin d'au-

tomne; pourquoi lui comparer celui du printemps qui, nécessairement, est plus brillant?

— C'est vrai, nous sommes stupides.

— Non, mais nous ne savons pas faire usage de nos facultés; nous sommes encore des enfants, voilà tout.

Le chemin qui conduit au bourg est bordé de maisons normandes couvertes de chaume. Ici et là s'élèvent de hideuses villas nouvellement construites. Celle du maire est un chef-d'œuvre de mauvais goût.

— Oh! Maïa! mécriai-jc, comment n'essayez-vous pas d'empêcher l'érection de semblables horreurs!

— Empêcher le paysan riche de se transformer en petit bourgeois ! les femmes d'abandonner leurs jolies coiffes pour des chapeaux qui les enlaidissent, mais c'est impossible! Ils seraient capables de croire que nous voulons les empêcher de grimper, les ramener au servage même. Je vais vous montrer un intérieur qui vous consolera; il a charmé Kate. C'est celui de ma couturière.

— Vous avez une couturière à E...?

— Oui, une couturière qui me fiiit toutes mes blouses. Vous voyez le prestige que cela lui donne dans le pays. Et vous regarderez ses mains, ajouta Maïa en soulevant le loquet de la porte d'un grand jardin endormi au fond duquel se trouvait une maison longue et basse couverte de chaume.

Nous entrâmes dans une vaste salle de plain-q^icd, éclairée par trois fenêtres aux rideaux très blancs, chauffée par un poêle. J'eus une impression instantanée de confort et de propreté brillante. Madame Isole, imc femme de quarante-cinq ans peut-être, mi-paysanne,

nii-bourgeoise, qui avait l'air d'une dévote de village, nous accueillit avec un plaisir visible, mais avec une certaine dignité. Je regardai tout de suite ses mains. Et ses mains, qui témoignaient d'un soin particulier, me causèrent un véritable sursaut, tant elles étaient belles, classiquement belles. Elles semblaient appartenir à un autre corps. Pauvres mains mal données! Elles étaient faites pour être baisées et aucunes lèvres sans doute ne les avaient effleurées. La Nature a ses jours d'ironie, ces jours-là sont plutôt terribles pour nous autres humains. Pendant que ma compagne donnait des instructions au sujet des blouses de madame d'Auranne, je promenai les yeux autour de moi. Sur les murs grossièrement crépis et lézardés était clouée une haute bande d'Andrinople qui servait de fond à des photographies, à des cartes postales, à des gravures de modes. En face de la porte se trouvait le portrait d'un assez beau garçon surmonté d'une branche de buis. Le balancier d'une grosse horloge, qui avait dû compter bien des heures, allait et venait d'un air vieux et lassé. La commode, la longue table, le buffet, le chiffonnier, les six chaises et l'unique bergère, n'étaient assurément pas signés par des ébénistes célèbres, mais à voir la pureté de leurs lignes simples, la patine de leur noyer, aucun connaisseur n'eût douté qu'ils ne fussent XVI 11° siècle. Entre deux des fenêtres, je remarquai un arrangement de verdure qui me parut singulier. Je me levai et j'allai le regarder de près... C'était un métier de tisserand tout enguirlandé par une vigoureuse plante grimpante. A l'un de ses montants était accrochée une cage avec deux canaris et l'un chantait à tue-tête. Je compris... la mort avait pris le tis-

serand et on avait transforme en autel vivant le métieri à jamais muet. Mes yeux s'embuèrent de larmes. Je 1 regardai la veuve. Je m'étonnai qu'une femme faite comme elle eût jamais pu avoir une inspiration aussi adorable, aussi élevée et je me demandai : « D'où kii est-elle venue? « L'autre » me répondit : « D'où lui sont venues ses mains ». Après tout c'est bien possible. Quoi qu'il en soit, sous ce toit de chaume, dans cette salle rustique, j'ai trouvé une jolie page de vie humaine. Je l'ai lue avec une belle et bonne émotion. Aussitôt que nous fûmes dehors, Maïa me dit :

— Avez- vous vu ses mains?

— Si je les ai vues! m'écriai-je; mais elles font de la lumière autour d'elle !

— N "est-ce pas? Elle est née « entre les couvertures », comme disent les Anglais; c'est une enfant naturelle et les peintres ont toujours fréquente ce pays.

— Voilà l'explication... l'un d'eux lui aura transmis son rêve.

— Il faut le croire. Jeune, elle aurait pu gagnera Paris dix francs par séance de pose, car les belles mains sont très rares. Elle n'a pas voulu quitter sa mère.

— Depuis quand est-elle veuve?

— Depuis une douzaine d'années. Son mari était tisserand. Les fabriques de Louviers ont implanté les machines; il a cessé de travailler régulièrement et s'est mis à boire. Cela n'a pas empêché sa femme de l'adorer et de lui garder un culte comme vous avez vu. Il y a ici une quantité de métiers -devenus inutiles; aucun, je vous assure, n'a été transformé comme celui de Jean Isole.

Maïa s'arrêta au beau milieu de la route, puis, d'un air sérieux :

— Savcz-YOus, Granny, dit-elle, je finis par croire que l'amour congugal est le plus fort, le plus résistant et le plus aveugle de tous les amours !

— C'est mon opinion, répondis-je, secrètement ravie qu'elle eût fait cette découverte.

— Ainsi Jacques d'Auranne pourrait avoir les plus criants défauts, Kate ne les verrait pas.

— Et si elle les voyait, elle l'aimerait quand même.

— Oh ! elle en est capable !

— L'amour en dehors du mariage, continuai-je, est de la littérature tout simplement.

— Hé ! hé ! ce ne doit pas être désagréable de vivre ce genre de littérature, dit la jeune femme en coulant vers moi un regard malicieux.

— Non, mais ce n'est qu'une bulle de l'imagination; cela n'a pas de racines. Voyez-vous, ma chère amie, dans les foyers volants, on fait des flambées de temps à autre seulement. En général, on y brûle du bois de sapin. Il prend vite, il a une flamme pétillante, parfumée, mais il ne laisse ni charbons ni cendres. Dans le foyer conjugal on brûle plutôt du chêne ou du hêtre.

— Du bois solide, enfm!

— Précisément. Il brûle lentement, il a une belle flamme régulière... et « il dure », comme disent les ménagères. Ses cendres demeurent longtemps chaudes et elles couvent toujours quelques étincelles.

— Et quand la cheminée du foyer conjugal fume irrémédiablement et qu'on ne peut y allumer du feu, qu'est-ce qu'on fait?

— On gèle — ou on se relire de la partie si l'on est honnête... et si on ne l'est pas, on va se chauffer ailleurs... alors le malheur est complet.

Gomme je disais cela, nous arrivâmes devant une maison rustique, mais d'assez belle apparence.

— Tenez, entrons ici, me dit Maïa; vous allez voir l'illustration vivante de votre théorie. C'est un vieux couple que j'aime beaucoup... Philémon et Baucis, ni plus ni moins.

La porte nous fut ouverte par une paysanne d'une soixantaine d'années. La netteté de sa personne lui donnait un air cossu. Avec ses petits yeux noirs, ses couleurs encores vives, son visage ressemblait à une pomme rouge piquée de deux grains de genièvre, et ce visage s'épanouit à la vue de la châtelaine.

— Virginie, lui dit cette dernière sans préambule, tu vas montrer à mon amie tes beaux plats et tes belles assiettes.

— Oh! ben volontiers, si ces dames veulent entrer et se chauffer un peu, je vas chercher François.

Dans la grande cuisine claire et gaie, tout reluisait, le cuivre, l'élain, le fer blanc des ustensiles, le noyer des meubles. Les murs, fraîchement recrépis, étaient d'un jaune très doux, le carrelage à fleurs. Je m'en étonnai.

— Mon cadeau de l'année dernière, me dit Maïa. C'est moi qui ai fait faire et surveillé les réparations. Je voulais voir un fond convenable à cette armoire et à ce dressoir qui sont de la bonne époque...

Le maître du logis arriva suivi de sa moitié. C'était un petit homme propret qui avait l'air d'un mari docile, mais point stupide si i'cn croyais ses yeux gris

futés et son sourire narquois. Sa chemise bien blanche, sa chaude veste tricotée témoignaient en faveur de sa ménagère. Il nous aborda avec la dignité innée, l'aisance que le vrai paysan a toujours avec les gens d'une classe supérieure. Il nous conduisit dans une pièce contiguë, qui devait faire office de salle à manger aux jours de fête. Aucune prétention bourgeoise ne gâtait sa simplicité rustique. Elle avait un fort beau ' buffet, une table ovale recouverte de toile cirée, six chaises de paille et une bergère. Dans l'embrasure d'une des fenêtres, sur un guéridon, s'épanouissait un azalée blanc qui avait tout l'air de venir des serres de Mortin. L'antique pendule qui ornait la cheminée était flanquée de deux poteries d'où s'élançaient « des monnaies du pape » — une fleur chèie aux âmes simples. — Six belles estampes encadrées et échouées là faisaient oublier les lithographies qui agrémentaient les murs.

Le père François sortit du buffet, soigneusement fermé à clef, quatre plats, une douzaine d'assiettes, un huilier et trois tasses.

— Voilà! dit la paysanne, ça vient des ancêtres — j ce mot dans sa bouche m'étonna — faut croire qu'ils n'étaient pas des brise-tout comme les gens d'aujourd'hui.

Ce vieux Rouen eût fait venir l'eau à la bouche d'un connaisseur.il me laissa froide, mais je l'admirai parce qu'il avait la marque de ce qui est vraiment beau.

— Vous ne vous servez jamais de tout cela, dis-je.

— Le jour anniversaire de notre mariage, seulement... et ça fait quarante fois que nous avons mangé là dedans... pas vrai, François?

Noire hôte, qui s'était éclipsé, réapparaissait avec une bouteille et des verres.

— ... Eh! oui... nous ne sommes plus jeunes... répondit-il. Il y a eu quarante ans en septembre que nous sommes mariés.

— Ah ! voilà le triomphe de Virginie ! fit Maïa en souriant; vous allez goûter ce cassis, Granny, et vous m'en direz des nouvelles.

Du cassis à trois heures de l'après-midi!... Nos verres se touchèrent... je trempai mes lèvres dans la bonne liqueur de maison et elle me parut vraiment exquise. J'en fis compliment à la ménagère qui rougit de plaisir.

— Quarante ans de mariage! repris-je, c'est beau et je parie que vous vous aimez toujours.

— On a bon de temps en temps quelques prises do becs, fit le bonhomme avec un clignement d'yeux du côté de sa bourgeoise, mais voilà, ou ne va pas se coucher sans boire ensemble le coup de l'amitié, un petit verre de cassis.

Un joli rayon de cette amitié éclaira simultanément le visage des deux époux. Maïa le surprit comme moi, et ses longs cils battirent.

Pauvre papillon d'automne avec un cœur de printemps !

Comme nous repassions par la belle cuisine, je vis une porte ouverte à droite, assez indiscrètement je m'avançai jusque sur le seuil.

— La chambre conjugale!... me dit notre hôte... Madame peut entrer.

J'entrai et je fus saisie de respect et d'attendrissement.

La chambre conjugale... un nid humain... bien simple, rudement construit dans le genre de cekii des moineaux. Je vis un Ht entouré et recouvert de vieilles toiles de Jouy, avec un cdredon énorme. Tout à côté, un crucifix-bénitier surmonté d'uPxC branche de buis et au-dessous deux photographies de bébés. Puis, sur une commode ventrue, entre deux candélabres, un petit bouquet de fleurs d'oranger sous un globe de verre... le bouquet virginal apporté et laissé là, il y avait quarante ans !

— Avcz-vous eu des enfants? demandai- je à mon hôte, non sans quelque émotion.

— Oui, nous en avons eu deux, ils sont morts tout jeunes. Ils étaient d'une bonne race pourtant ! Le bon Dieu nous les a repris on ne sait pas pourquoi.

— Il le sait, Lui!

— Faut croire... faut croire. Puis voilà, nous avons un neveu du côté de Virginie — je l'aurais deviné -— qui est comme qui dirait notre fds. Il fait son service militaire. Si Madame veut voir son portrait.

Le brave homme me présenta une photographie.

— Un beau gars ! dis-je sincèrement.

— Oui et c'est travailleur, ça connaît la terre... et ça nous aime bien... comme père et mère.

Je sortis charmée de cette humble chambre conjugale qui embaumait l'honnêteté et qui renfermait de si jolis symboles. En partant, je serrai affectueusement les mains du vieux couple et je lui souhaitai de célébrer ses noces d'or.

— Est-ce qu'ils ne sont pas délicieux? me demanda Maïa lorsque nous fûmes sur la route.

— Absolument! répondis-je avec chaleur. Et vous

avez vu l'amour entre eux?... Pour moi, il y a plus de poésie dans ce « coup de l'amitié » bu ensemble pendant quarante ans, que dans toutes les extravagances spasmodiques de la grande passion. En vérité, je crois que nous n'avons pas encore découvert la source de la vraie poésie, de la poésie vivante.

— Possible... répondit la jeune femme.

Je jugeai que l'àme de ma petite amie avait été suffisamment labourée par le tour de notre conversation et je la jetai dans une autre voie.

Après avoir visité la vieille église du bourg et un puits célèbre, nous redescendîmes vers le château. Quand il m'apparut au bout de la longue avenue, je me mis à l'admirer tout haut.

— Comme vous devez l'aimer! dis-je à ma compagne.

— Beaucoup, en effet, répliqua-t-elle en le caressant du regard. Cependant je ne m'y sens plus chez moi comme lorsque j'étais jeune fdle. Il me semble maintenant que j'y suis en visite.

— Oh! Maïa! m'écriai-je, avec des parents comme les vôtres !

— Oui, on ne s'explique pas certaines choses. Je me les explique, moi, ces choses.

La jeune femme divorcée est rentrée dans sa famille un peu comme une reine découronnée. Elle y a hoaucoup moins d'autorité et de prestige; sa position y est peut-être plus profondément fausse que partout ailleurs. C'est tellement vrai, qu'à Mortin, je ne puis pas l'appeler « madame Lasserre »... Ces deux « madame Lasserre » me gênent. Est-ce la conscience de tout cela qui, lorsqu'elle se croit inobservée, courbe sa

lêtc? De ma fenêtre, l'aulre matin, je la voyais venir vers le château. Elle avait les mains derrière le dos, le pas lent, les yeux fichés en terre comme quelqu'un qui pense douloureusement. La camaraderie charmante des d'Auranne doit lui faire sentir son isolement. Elle a une manière de s'accrocher au bras de son père ou de son oncle qui révèle un besoin instinctif d'appui masculin. Je me rends compte, en même temps, que son divorce est pour ses parents un chagrin que tout renouvelle, que tout avive, une source d'inquiétudes constantes, d'humiliations aussi. Souvent, je vois les yeux de mon hôte se fixer sur elle avec une expression de tendresse anxieuse... infiniment pathétique. Quand elle surprend cette expression, elle y répond par un sourire brillant, un éclat de gaieté ou une caresse. L'autre jour le docteur m'a dit à brûle-pourpoint :

— Alors vous voyez monsieur de Couzan?

— Oui, il me fait d'assez fréquentes visites, ai-je répondu.

— Et quelle opinion avez-vous de lui?

— Une excellente opinion.

— Moi aussi. Comment et pourquoi ces deux êtres ne se sont pas accordés surpasse mon entendement!

— De fait, ils semblaient bien appareillés!

— Et ils auraient eu de si beaux enfants! ajouta l'homme de science.

— La Nature peut se repentir, dis-je, et réparer son erreur; ce ne serait pas la première fois.

(( L'oncle » m'a jeté un regard brusque, curieux, au fond duquel j'ai vu, si je ne me trompe, briller une lueur de satisfaction et d'espoir.

Madame Lasserre me paraît être la plus résignée,

la plus calme, et je répèle, après Maïa : « La religion a du bon ».

Morlin, malgré sa beaulé, son confort, ses trésors, me semble parfois vide et triste. Il faut plus de bonheur pour remplir un château qu'une chaumière.

A Mortin, le dîner est particulièrement exquis, non pas seulement de par le fait du chef — mais de par l'ensemble des gens et des choses qu'il réunit. Sur la grande table ovale, le nappage soyeux, la vieille argenterie, les fleurs s'harmonisent doucement, le feu brûle clair dans la haute cheminée, le maître d'hôtel, qui a l'air d'un président de république, les deux valets de pied en livrée bleu foncé, sont stylés à la perfection, les femmes ont de jolies toilettes claires, les hommes des smoking du bon faiseur. Tout cela, dans le cadre d'anciennes boiseries Louis XV, compose un tableau charmant. Il m'est arrivé de me rejeter en arrière pour le mieux voir. La conversation est toujours intéressante; l'autre soir, elle l'a été particulièrement pour moi.

M. Lasserre avait passé la journée de la veille à Paris et il était rentré en automobile. Jacques d'Auranne le questionna sur la crise hnancière d'Amérique.

— Oh! le blizzard tire à sa lin, répondit-il; il aurait pu être plus désastreux pour l'iùiropc. Quel phénomène curieux que celui du déplacement de l'argent ! Pendant un certain temps, il se fait régulièrement, doucement; puis, tout à coup, une secousse

\iolcntc se produit... c'est le cataclysme... la richesse a change de poches.

— Est-ce qu'il est impossible de prévoir ces secousses? demanda madame de Bielle.

— Impossible, non, mais diablement difficile. Il faut tenir Fœil aux quatre coins de l'horizon, humer l'air pour ainsi dire... et avoir du nez. Vous vous endormez sous un ciel serein, vous vous réveillez sous un ciel menaçant et l'orage éclate oii vous ne l'attendiez pas. Les variations de la Bourse, aussi bien que les variations de l'atmosphère, obéissent à des lois inconnues et que nous subissons. Dans les affaires, comme au théâtre, ce sont les hommes qui font les vagues et les tempêtes, mais leurs mouvements sont réglés par un machiniste, par une autre volonté. La vague qu'ils soulèvent revient souvent sur elle-même et les engloutit. Si nous avions le temps de penser, nous au très fmanciers, nous serions les gens les plus croyants de la Terre, car nous nous sentons tous menés, poussés, bousculés par des forces invisibles et supérieures.

— Eh bien, c'est regrettable que vous n'ayez pas le temps de penser! ht madame Lasserre avec une douce ironie. '

— Quand le soldat est dans l'action, ma chère amie, il ne songe pas à philosopher, il perd même la conscience de son individuahté. Après la bataille, il est enivré par le' triomphe de la victoire ou occupé à panser les blessures de la défaite.

— Comme je suis contente de vous entendre parler de cela! dis-je à mon hôte. Figurez-vous que je me trouve logée en face d'une des grandes ruches financières de Paris. Le travail qui s'y fait me fascine. Il me paraît

conduit avec un ordre, une niélliode mathématiques. Je m'amuse souvent à observer Jes conciliabules des chefs dans les salons du premier étage. Je vois des messieurs corrects, élégants, se promener de long en long en fumant de gros cigares, s'arrêter pour discuter, s'asseoir, se lever... et il me vient un petit frisson en pensant que les combinaisons qui s'élaborent là... entre ces quatre murs, peuvent aflccter, heureusement ou malheureusement, l'existence de milliers d'individus... provoquer la guerre même.

— C'est ]a vérité, répondit M. Lasserre d'un ton grave, les financiers sont des faiseurs de destinées en grand. Le jeu est passionnant, mais il use... il use...

— On ne s'en douterait guère, répondis-je, en regardant la robuste figure à côté de laquelle j'étais placée.

Mon hôte s'inclina.

— Elle ne se voit pas encore, l'usure, mais je la sens. Avec ce maudit téléphone qui vous tient au bout de son fd, il n'y a plus de repos possible. Un de ces jours, je couperai net la communication et je me mettrai littéralement au vert. Je ferai de l'élevage, do l'agriculture; je parlerai « veaux, cochons, couvées » au lieu de parler hausse et baisse, ce sera plus sain.

— Et moi, dit Jacques d'Auranne, quand on m'aura fendu l'oroillc je me retirerai à Saint- Gère et je cultiverai mes vignes. Katc jouera en anglais le rôle d'une châtelaine française; ce sera très amusant.

— Oh! Jacques ! « hoiv unkind », comme vous êtes méchant! dit la jeune femme en riant.

— Vous vous attendez u avoir l'oreille fendue! fis-je tout étonnée.

— Parbleu ! c'est généralement le sort qu'on nous fait à nous autres. Je viens d'être nommé premier secrétaire, ce sera sans doute mon bâton de maréchal. On m'offrira, ensuite, un poste que ma dignité ne me permettra pas d'accepter, je donnerai ma démission et le tour sera joué. En France, nous ne cherchons pas à mettre « the right mari in the righl place », aussi avonsnous plus souvent qu'il ne faudrait : c( tlie wrong man in the right place », l'homme qui ne convient pas à la bonne place.

M. Lasserre demanda des nouvelles de la chasse. Le tableau de la veille avait été brillant, paraît-il. On le lui donna avec un grand luxe de détails. Comme d'habitude, je fermai délibérément mes oreilles aux ■ prouesses cynégétiques. Le docteur s'en aperçut et, avec une intention de taquinerie :

— Pierre de Coulevain, me dit-il, je parie que vous avez horreur de la chasse?

— Elle m'a longtemps révoltée. Aujourd'hui, je comprends combien le fusil et même le couteau du boucher sont miséricordieux. Ils épargnent à l'animal la vieillesse et la maladie. La vieillesse et la maladie dans les taillis, sous les fourrés ! ce serait cent fois plus cruel! Non, la chasse est un mal nécessaire.

— C'est effrayant ce qu'il y a de maux nécessaires en ce monde ! fit Maïa avec un soupir comique,

— Mais, ma petite amie! si les maux n'étaient pas nécessaires, ils n'existeraient pas.

— Évidemment, Dieu n'a pas voulu faire de la Terre un paradis! dit madame de Bielle d'un ton ironique.

— Voilà pourquoi il y en a un ailleurs, répliqua promplement mon hôtesse.

— Je trouve la chasse à tir très \irile, reprls-jev mais la chasse à courre me semble odieuse et ridicule.

— Ridicule? répéta M. Lasserre en élevant ses gros sourcils.

— Absolument. Est-ce qu'un régiment entier courant sus à un seul homme ne vous paraîtrait pas ridicule?

— Il me paraîtrait pire que cela.

— Eh bien ! ces amazones, ces cavaliers, ces piqueurs, ces chiens poursuivant, avec accompagnement de fanfare quelquefois, un cerf ou un renard, un animal de si pelitc taille, me semblent grotesques. Toute disproportion, pour qui a une parcelle d'humour, est grotesque. J'ai eu cette impression dans la forêt de Fontainebleau et dans la campagne romaine... là surtout. Il y a deux ans, pendant mon séjour à Axenstein, je faisais des visites quotidiennes à un cerf et à sa famille, logés dans un coin du parc...

— Le contraire m'eût étonnée, interrompit Maïa en m'envoyant un sourire affectueux.

— N'est-ce pas? Ils n'ont pas mis longtemps à me connaître; ils m'apercevaient de très loin et venaient à ma rencontre. Le mâle voulait toujours la plus grosse part de pain. Il éloignait sa femelle et ses bébés, non pas avec des coups de cornes, mais en les mordillant doucement, tendrement. Je ne me lassais pas d'admirer la beauté de leurs yeux, leur noblesse de race et d'allures, la délicatesse de leurs jambes. Un jour, eu effleurant leurs lèvres de velours je me mis à dire tout haut : « Oh! mes petits, vous êtes adorables! et il y a des imbéciles qui mettent des habits rouges pour vous ehasser et vous tuer! » Un éclat de rire partit derrière moi, je me retournai et me trouvai face à face avec un

grand jeune homme anglais, le visage tout rose, les yeux moqueurs. Il s'éloigna, les épaules secouées par vm accès de gaieté humoristique sans doute. Évidemment mon qualificatif l'avait atteint. J'espère qu'il lui reviendra quelquefois à la mémoire en passant son habit rouge.

— Auriez-vous imagine que mon oncle, ici présent, était un vivisectionniste? me demanda Maïa.

Elle dit cela d'un air si sérieux que madame d'Aulannc jeta un c< oh! » de surprise et que ma fourchette en fut arrêtée à mi-chemin. Mes yeux sautèrent littéralement au visage de l'inculpé.

— Il n'est pas plus vivisectionniste que moi ! fis-je rassurée.

— Un peu plus, je crois, répondit le docteur en souriant.

— Oh! le seul mot vivisection me fait frémir aussi profondément qu'un chat ou un lapin qui en comprendrait la signification. Pendant ces deux dernières années, j'ai reçu nombre de lettres où l'on me demande de prendre en mains la cause des animaux. Dieu sait si je l'aurais fait avec joie! elle me tient plus au cœur que celle de l'humanité.

— Voilà qui est franc! dit mon hôte en m'envoyant un bon regard indulgent.

— Oui... je confesse ma folie. Francis Thompson, un poète anglais et un mystique, disait que ceux qui le chercheraient au delà le trouveraient « dans les pépinières humaines du Ciel », « in the nurseiies of Heai^en » ; moi, on me trouvera assurément dans ses jardins zoologiqucs.

'^ — C'est bon à savoir, fit Maïa en riant.

— Je me suis méfiée de ma sensibilité h l'égard des animaux, j'ai eu peur de leur nuire en ditaat Irop... et qui dit trop ne dit rien.

— Eh bien, reprit le docteur, voulez-vous que nous parlions de la vivisection sans sentimentalité?

— Si ce n'est pas trop cruel, fis-je, d'un air piteux.

— Voyez-vous, la vivisection permet d'étudier le fonctionnement de la vie sur la vie même et de connaître les modifications que peuvent y apporter tel ou tel acte, tel ou tel médicament. En cela, elle rend à la science d'indéniables services. Elle est cependant loin d'avoir donné les résultats qu'on en espérait et elle ne les donnera probablement jamais. En attendant, je puis en fournir les preuves, elle a fait et elle fait à l'espèce humaine plus de mal que de bien et les animaux n'ont pas été ses seules victimes. Elle a donné naissance à ce que j'appelle a le carabinage ».

— Une maladie*? demanda madame de Bielle.

— Une maladie, oui. répéta sérieusement le docteur... une sorte de folie. La vivisection, en soi, est scientifique, il faut le reconnaître, mais on la pratique de la manière la plus anti-sciontifique et la plus barbare, cela en pleine lumière du xx*" siècle. Certains épateurs font la clinique sur des animaux torturés, prolongent à plaisir leur souffrance; ils la font avec un luxe de démonstrations impitoyables et inutiles. Le spectacle est révoltant, je n'ai jamais pu l'endurer.

— A la bonne heure! fis-je à demi-voix.

— Ils démoralisent ainsi la jeunesse, ils émoussent chez elle le sentiment de l'humanité qui n'est déjà pas trop aigu, je vous l'affirme. Et voilà mes carabins pris d'une belle émulation. Ils veulent devenir non plus

des médecins, mais des hommes de science! des hommes de laboratoire! Et, dans cet espoir, ils se mettent à expérimenter. Il faut leur entendre dire : « Je lais de la vivisection »... Et ils en font, les petits crétins ! Avec une ignorance effroyable, ils taillent dans la chair vivante, ils coupent les artères, ils ouvrent les veines. Quand ils croient, par exemple, avoir trouvé une ligature nouvelle, ils l'essaient dans les hôpitaux sur de pauvres diables, et les pauvres diables qui n'ont pas la même anatomie que les chiens ou les lapins en meurent... voilà lecarabinage... Le carabinage nous a valu une poussée de faux savants qui expérimentent pour le plus grand bien de l'humanité! Ah! ce qu'ils s'en fichent de l'humanité ! Quelques-uns ont trouvé le sérum rémunérateur, parce qu'il n'y a jamais eu autant de gobeurs qu'à notre époque, mais ils n'ont pas trouvé le sérum qui donne l'immunité et qui régénère. S'il existe, ce n'est pas eux qui le découvriront. Le carabinage a fait rétrograder la médecine; il l'a détournée de sa voie. En France, nous étions renommés " pour notre esprit de clinique, pour notre diagnostique, nous les avons perdus en ne les cultivant pas. Nous avons pris aux Allemands leurs défauts et laissé de côté leurs qualités.

— Nous n'en faisons jamais d'autres ! dit M. Lasserre.

— Aujourd'hui, dans l'école nouvelle, on n'étudie plus ni le malade ni les symptômes, on les considère comme des quantités négligeables et on les néglige. On cherche à couper net la maladie au moyen de sérums, d'anli-loxines dont nous ignorons les principes et les réactions. La maladie, qui est très scientifique, elle, résiste à ce traitement contre nature. 11 l'arrête quel

qiiefois, comme par surprise, mais il ne la tue pas et elle se venge souvent d'une manière terrible par la paralysie partielle ou la folie... ah! la gredine! les moyens ne lui manquent pas! Les faux savants, auxquels je fais allusion, ne cherchent jamais à savoir ce que deviennent les malades que, sous l'action momentané^ d'un poison quelconque, ils ont pu déclarer guéris.

» Nous avons abandonné de vieux remèdes efficaces et inoftensifs, nous n'avons pas poursuivi l'étude des plantes médicinales et ces plantes renferment probablement les sucs et les sèves qui pourraient renouveler notre sang. Les forêts vierges de la Terre, ces grands laboratoires de la Nature, contiennent sans doute les antidotes que nous cherchons chez les animaux... mais la fourrière est plus près.

» Le car a binage a encore eu un fâcheux effet sur les malades. Il leur a faussé le jugement. Quand un médecin ordonne à une femme anémique ou neurasthénique, le grand air, la campagne, un quart d'heure de gymnastique le matin et le soir, elle lui dit, sans le moindre respect pour son caractère : « Oh! non, mon bon docteur, c'est trop ennuyeux; faites-moi plutôt des piqûres... de ce que vous voudrez... » et le bon docteur lui fait des piqûres... de ce qu'il veut. Aujoiu'd'hui les femmes chics tiennent à avoir la peau cousue ou piquée... et elles l'ont, soyez-en surs. Dans nombre de cas, les piqûres sont nécessaires, mais le carabinage en a tiré une industrie, ce sera son plus grand titre de gloire.

— Et elle est productive cette piquerie? demanda Maïa sérieusement.

— Gomment donc!.,, c'est dix francs, vingt francs'^ quarante francs la piqûre — selon celui qui la fait... non pas selon la drogue qu'on emploie ! La drogue ne compte pas! Je commence à avoir honte de ma profession. On a tourne en ridicule ce mot de sacerdoce qu'on lui appliquait autrefois. L'idéal était trop élevé, c'était un moyen de le détruire. Eh bien, quoi qu'on dise, la médecine est vraiment un sacerdoce. Les mauvais prêtres la transforment en industrie médicale, et dans cette industrie on fraude autant que dans l'alimentation, là la fraude est plus dangereuse encore.

— Eh bien, mais ce n'est pas rassurant du tout, fit Jacques d'Auranne d'uji air navré.

— Voyez-vous, il faudrait rétablir le serment qui était en usage autrefois et l'entourer de toute la solennité possible, exiger que l'aspirant docteur jurât m^hî et orbi de respecter sa profession, de sacrifier sa vie, son intérêt personnel à la santé de l'espèce humaine.

— Et sur quoi prêterait-il serment puisqu'il n'y a plus rien de sacré, dit madame Lasserre avec son gentil • petit air agressif.

— Sur son honneur, parbleu!

— Et s'il n'en a pas?

— On s'en apercevra et il s'en fera un peut-être. Nous avons voulu nous passer des symboles, des formules qui exaltent les meilleures forces do l'âme... qui lui créent des ailes. Nous avons voulu monter sans cela et nous sommes tombés à plat. Je voudrais voir dans la médecine un code d'honneur plus sévère encore que dans l'armée. Celui qui y faillirait devrait être dégradé publiquement comme l'officier qui tiahit. Trahir l'espèce humaine! sa propre espèce! je no

connais pas de crime plus grand et plus incple. Voilà de quoi éloigner du Temple ceux qui n'auraient pas la vocation.

— iVvec tout cela, ce qu'il y a de mieux à faire c'est de tâcher de se bien porter, dit mon hôte.

— La médecine, continua le docteur, subit une de ces crises morales comme en produisent toutes les évolutions, mais elle en sortira victorieuse... Il existe encore dans le monde un noyau énorme de vrais médecins, de chirurgiens capables et consciencieux qui ont l'esprit scientifique. On n'en parle jamais parce qu'ils cultivent leur art au lieu de cultiver l'artdclarLclaiiie. J'ai une estime particulière pour les médecins de quartier. Oh! ceux-là, ils se dépensent sans gloire ni profit. Parmi eux, on trouve des hommes remarquables et désintéressés. En général ils ont une expérience variée, de l'intuition et du dévouement et ce sont là des facteurs puissants. Ils prennent la maladie oii elle est née, non pas à l'hôpital où elle est déjà développée; ils la suivent patiemment et ils luttent contre elle avec une obstination admirable. Ils connaissent leurs malades, les conditions de leur existence. Ils savent ce que vaut la vie d'un père ou d'une mère de famille, ils ne s'épargnent pas pour la sauver et, neuf fois sur dix, ils réussissent où leurs grands confrères échoueraient. Ils conservent à la société des forces bien précieuses et la société l'ignore. Aucun étudiant ne devrait être reçu docteur sans faire au moins deux ans de service sous un médecin de quartier. Inutile de vous dire, ajouta ironiquement le docteur, que personne ne les aide et ne facilite leur tache. Leur iniluence sur le maire de l'arrondisseuieut est nulle, à moins qu'ils ne soient de

300 AtJ CŒUR DE LA VIE

son paru. La poUliquc, quoi qu'en dise ce farceur de dictionnaire, est la science de faire ses propres affaires et non celles du public.

— Je suis étonné que vous ayez si peu de confiance dans les sérums et dans les anti-toxines, dit Jacques d'Auranne.

Le docteur haussa les épaules.

— Est-ce que nous savons ce que c'est !

— Autant de faillites de la science probablement, ajouta madame Lasserre.

— Hélas, oui! la science est comme certains individus, elle ne s'enrichit que par les faillites. Du reste, ce n'est pas avec des sérums qu'on peut régénérer une espèce ou une race. Il faut une hygiène soutenue, une bonne alimentation, une activité bien réglée, la propreté physique et morale. Si nous avions employé à cela le temps et l'argent consacrés aux expériences sur les animaux, nous aurions une génération saine et réfractaire, par ses propres moyens, à la tuberculose... et à autres choses.

— Sommes-nous donc tellement dégénérés?

demanda madame de Bielle d'un air piteux.

— Allez un peu interviewer les accoucheurs et les dentistes. Ils vous donneront le bulletin de la santé de notre race. Du reste, pas de preuve plus convaincante et plus navrante que cette pornographie qui s'étale partout. Elle est un signe de dégénérescence, de mauvaise éducation aussi... en France, c'est souvent le cas... et elle fait des dégénérés!... Tirez-vous de là.

— Mais qu'entendez-vous par pornographie? dit madame d'Auranne. Jacques est bien le plus mauvais professeur de français qu'il y ait; je lui ai demandé la

signification de ce mot; il m'a renvoyée au dictionnaire et je ne Ty ai pas trouvé.

Nous nous regardâmes en souriant.

— Vous ne l'avez pas trouvé? répéta le docteur, cela m'étonne, il devrait avoir droit de cité. Eh bien, la pornographie est une perversion du goût qui fait qu'on recherche et qu'on aime ce qui est malpropre. On a attribué ce goût à l'animal que vous appelez si joliment ce pig » et nous « porc... », de là, le mot pornographie. C'était une calomnie. Ce goût appartient exclusivement — et sans calomnie — à l'homme dégénéré ou mal élevé.

— Oh! je vois... fit la jeune femme ^vec une petite rougeur qui nous prouva qu'elle était éclairée suffisamment.

— A propos de cela, dis-je, il faut que je vous raconte quelque chose c< pour servir à l'histoire de n©tre temps ». Il paraît qu'en quittant Paris, souverains, princes, altesses ont l'habitude de faire provision de littérature pornographique.

— Parbleu ! nous en fournissons au monde entier, ajouta M. Lasserre, et nous n'en sommes pas plus fiers.

— Mon papetier a dû couper plusieurs fois à la machine les feuillets de ces bouquins édifiants. Il a été curieux de voir ce que lisaient les grands personnages et il m'a dit naïvement : « C'est épatant tout de ni(}me que des gens comme ceux-là aient des goûts si peu chics!... » Textuel...

— Des dégénérés! répondit le docteur. Quand on est sain on n'a pas besoin de drogues! Ceci justifie la théorie que le docteur V. Galippe a développée dans

son très remarquable livre : L'Hérédité des stigmates de dégénérescence. Lisez-le et vous serez éclairée.

— J'ai été charmé, en rentrant en France, dit Jacques d'Auranne, de constater que le sport était fmaicmcnt entré dans la vie et dans l'éducation de la jeunesse.

Le docteur Henri haussa les épaules.

— De la jeunesse riche, oui, mais dans le peuple, dans la classe moyenne, en province, il est ignoré et c'est là où il serait nécessaire! Un dentiste m'a dit qu'il reconnaissait à leur endurance les jeunes gens qui faisaient du sport. Les petits bourgeois ne marchandent pas les sacrifices pour l'instruction de leurs enfants... mais ils ne dépenseraient pas un sou pour leur faire des muscles. A quinze ou seize ans, les collégiens, au lieu de parler cricket, golf, tennis, parlent femmes... et ils en parlent comme des êtres précoces et malsains ! A L., je suis en train d'expérimenter sur mes gosses le sport physique et le sport moral.

— Le sport moral! répéta madame de Bielle, les yeux drôlement arrondis.

— Oui, on peut entraîner l'âme humaine au bien, comme le corps aux exercices de force... J'ai obtenu des résultats merveilleux... Je fais de la vivisection psychique.

— Puissiez-A^ous n'en jamais faire d'autre! m'écriai-je.

— Avouez, Pierre de Coulevain, me dit Maïa, que le sort des animaux ici-bas trouble quelque peu votre optimisme.

— Beaucoup moins maintenant. A force de réfléchir, j'ai fini par comprendre que les animaux parti-

cipaicnt avec nous à la Julie de la Terre. Et je crois, qu'élant « à la peine, ils seront à l'honneur ». J'espère aussi que, comme nous, ils ont la grâce d'état.

— Yoilà qui est raisonnable, dit le docteur avec un clignement d'yeux amical.

— La grâce d'état! répéta madame Lasserre, oh! vous allez trop loin !

— Il n'y a pas de « trop loin » pour la justice divine, répondis-je imperturbablement.

Puis, m'adressant au docteur :

— Vous approuvez, j'espère, lui dis-je, ce grand mouvement de protection et de pitié qui se produit en faveur des animaux.

— Si je l'approuve! Vous ne saurez jamais jusqu'à quel point il est justifié!

— Voudriez- vous que la vivisection fut supprimée? demanda Jacques d'Auranne.

— Non, répondit « l'oncle » d'un ton ferme. Elle est nécessaire encore, comme tant de choses cruelles et douloureuses. Ne sommes-nous pas tous et constamment vivisectionnés par la Nature ! La vivisection peut être exercée avec humanité, croyez-moi. En tout cas, elle doit èlre exclusivement un travail de laboratoire. Il faut qu'on cesse de la pratiquer à l'amphithéâtre — qu'on la raye de l'enseignement primaire et secondaire, ceci autant pour le bien de l'homme que de l'animal. Le droit sacré d'expérimenter sur la vie ne saurait être accordé au premier carabin venu. Selon moi, dans le monde scientifique entier, il n'y a guère qu'une demidouzaine de savants qui en sont dignes. Les législateurs de toutes les nations civilisées devraient s'entendre pour édictcr des lois qui arrêtent le débordement crois-

sant de la cmaiitc. La cruauté aussi est un signe de dégénérescence.

— Croyez-vous, demandai-je anxieusement, que la campagne anti-vivisectionniste produise quelque chose de bon?

— Oui, si les femmes ne font pas de sentimentalité et les hommes pas de politique!

« Les femmes pas de sentimentalité! les hommes pas de politique!... » Pauvres animaux!

Château de Mortîn.

Avant-iiier, vers trois heures de l'après-midi, j'étais allongée sur ma belle chaise longue Louis XV et je lisais. Un brillant feu égayait le salon. Sur la cheminée, au-dessus de sa flamme, s'épanouissaient deux gerbes de roses. De temps à autre, le foyer ardent accrochait mes yeux, le livre glissait de mes mains et je tombais dans une sorte de béatitude. M. Lasserre et les d'Auranne se trouvaient à Paris; mon hôtesse et la comtesse de Bielle faisaient une tournée de visites. Quelque chose de la tranquillité de Mortin arrivait jusqu'à moi.

Un petit coup discret fut frappé à ma porte et au mot « entrez », la tête de Maïa apparut.

— Pouvez-vous recevoir l'oncle, la nièce et le chien? demanda cette tête.

— Ah! je crois bien! répondis-je en me mettant debout aussi alertement que possible.

— Est-ce que nous ne sommes pas indiscrets? fit le D-^ Henri.

CHATEAU DE MORTIN 30'â

— Pas du tout, ce sont là mes heures de recréation. L'oncle prit le fauteuil que je lui désignais en face

du mien, pour qu'il fût en pleine lumière. Une belle physionomie humaine est un régal pour moi et le jeu de la sienne m'intéresse extraordinairement. Maïa poussa entre nous deux un large tabouret, son siège favori, puis elle croisa ses mains autour de ses genoux, une de ses attitudes favorites aussi; Pick, après m'avoir gentiment caressée, se coucha sur le flanc.

— Cigarettes permises, dis-je alors.

Le docteur s'inclina, puis sortant son étui, il me le tendit.

— On ne m'offre rien à moi! fit ma petite amie d'un air navré. Et je passe pour avoir été gâtée!

— Vous ne permettez pas la cigarette à cette jeune personne?

— Je lui en donne une quand elle m'a battu au billard, quand elle a été extraordinairement sage. La femme qui a une bonne odeur de jeunesse fraîche et saine ne doit pas la détruire par quoi que ce soit... fumée ou parfum. Lorsque ma nièce aura trente-quatre ou trente-cinq ans, je lui ferai cadeau d'un outillage de fumeuse et quelque beau qu'il soit, je gage qu'elle ne sera pas contente.

— Vous voyez comme ma famille trouve moyen do me dégoûter dos choses agréables.

— A propos, pendant que j'y songe, comment votre mère a-t-elle pu vous donner ce joli nom païen de Maïa?

La jeune femme se mit à rire.

— C'est que j'ai eu pour parrain ce vieux mécréantlà, dit-elle en posant sa main sur le genou de son

oncle. Sans lui, je m'appellerais AnnCrMarie. Il a exigé qu'on me baptise... Maïa- Anne-Marie.

— Maïa! répétai-je, n'était-ce pas le nom de la mcre de Mercure?

— Dans la mythologie grecque oui, répondit M. Lasserre; dans la mythologie hindoue c'est la personnification du principe féminin chez le Créateur.

— Ma pauvre maman, j'en suis sûre, a plus d'une fois attribué mes méfaits à ce nom.

— Il est de fait qu'il sent un peu le fagot... Anne- Marie eut été plus orthodoxe.

En disant cela, je pris les pincettes pour arranger le feu. Le bout de mon mouchoir sortait de ma manche ; il attrapa l'œil de ma petite amie, elle le tira vivement et, me montrant un fd jaune qui dépassait le coin :

— Granny! vous n'ôtez même plus les marques de la blanchisseuse! Peut-on se négliger ainsi! Si Sherlock Holmes voyait cela, il aurait tôt fait de deviner que vous êtes une « errante », que vous vivez à l'hôtel. Où sont vos mouchoirs? je veux leur enlever ces horreurs.

■ — Dans ma commode, tiroir du milieu.

Maïa se leva avec une belle élasticité et se dirigea vers ma chambre à coucher.

— Drôle de petite fdle ! dit le docteur en la suivant d'un regard affectueux. Par moments, on croirait qu'elle a cinquante ans et puis, d'autres, qu'elle a dix ans!

— Et dans tous ses moments, elle est charmante!

— Oui... oui, fit l'oncle avec un soupir involontaire. La jeune femme revint avec mes mouchoirs. En

prenant les ciseaux de la table à écrire, elle aperçut le volume laissé sur ma chaise longue.

— Que lisiez-vous là, fit-elle en l'ouvrant. La Bible! Croiriez-vous que le D^ Henri ici présent la lit aussi ! Vous êtes un peu déconcertants tous deux, vous savez! ajouta-t-elie en se laissant tomber sur son tabouret.

— Mais la Bible, comme les Yédas, comme les livres d'Hermès Trismégiste est un des trésors de l'humanité, un de ses trésors sacrés! répondit M. Lasserre avec chaleur. Plus je la lis, plus je suis émerveillé de tout ce qu'elle renferme de philosophie et de science.

— De science! répéta la nièce, vous trouvez la Genèse scientifique?

— La Genèse a sans doute été écrite en hiéroglyphes, avec l'écriture « qui cache » scientifiquement aussi bien que graphiquement. Elles est pleine de lueurs fulgurantes. On sent que Moïse saçait, mais qu'il parlait à des gens qui ne savaient pas. Il savait quand il a écrit : « Et les ténèbres étaient à la surface de l'abîme et Vesprit de Dieu se mourait sur les eaux ». Le langage humain n'a pas de plus belle image et l'image renferme une vérité. Il sai^ait encore quand il a dit : « Et Dieu créa l'homme mâle et femelle ».

— Et, dans le chapitre suivant, comme s'il avait oublié ce qui précède, il raconte que Dieu lira la femme d'une côte d'Adam !

— Eh bien, c'était une manière de le dédoubler! fis- ■ je en souriant.

Maïa me regarda d'un air étonné.

— Vous avez peut-être raison, dit-elle. Je n'y avais pas songé...

Puis, comme pour se rattraper :

— En tout cas, il n'a pas été scientifique quand il a placé la création de la Terre le troisième jour et celle

des étoiles, du soleil, de la lune, le quatrième... pour un prêtre d'Osiris... qui avait été élevé « dans toute la science des Égyptiens », — je me rappelle encore cette phrase — ce n'était pas lumineux! conclut Maïa, en tirant avec force un fd récalcitrant.

— Mais, petite oie..., dit M. Lasserre en avançant son buste...

— Oncle!

— Oui, petite oie..., Moïse a été scientifique pour son époque. Chaque découverte est un coup de rames qui fait avancer la barque de l'humanité et l'heure de ces coups de rames est marquée. Celui de Galilée n'avait pas été donné!

— Tout cela serait très bien, si les théologiens ne voulaient pas nous obliger à croire que Moïse était l'inspiré de Dieu.

— Il l'était parfaitement, ma chère enfant, dis-je alors, puisque Dieu poursuivait par lui, comme par nous du reste, le plan de son œuvre ici-bas.

— Et après tout... reprit le docteur, notre planète a été des millions et des millions d'années sans se douter de l'existence du soleil.

— Sans se douter de l'existence du soleil? s'écria Maïa.

— Absolument. Pendant toute l'époque de ses grands enfantements, de l'enfantement de ses montagnes, elle a vécu par sa propre chaleur. L'évaporation de ses eaux créait autour d'elle des nuages dont la densité l'isolait du reste de l'Univers. Sous l'action de son refroidissement, les nuages s'éclaircirent peu à peu; les cryptogames, les reptiles naquirent; puis elle commença à sentir la radio-activité de son « grand

luminaire », de son maître futur, et elle eut « un matin et un soir ». Tu dois savoir tout cela aussi bien que moi... et tu vois que la Genèse n'est pas tellement en désaccord avec la science.

— Oui... on sait... on sait, mais si vaguement, fit la jeune femme, lâchant mes mouchoirs et croisant de nouveau ses mains autour de ses genoux.

— Pour comprendre la Genèse, continua « l'oncle », il faut se rendre compte de la mission de Moïse. La connaissance d'un Dieu unique existait dans les grands sanctuaires aryens et égyptiens et peut-être au fond du cœur de l'homme. La politique, l'ambition des prêtres — plus il y avait de dieux, plus cela rapportait au sacerdoce — les instincts inférieurs y retenaient cette croyance captive et elle demeurait lettre morte. Moïse devait la rendre vivante et préparer ainsi la voie au christianisme. Il choisit les Israélites pour son tabernacle. Ce peuple était monothéiste par tradition et polythéiste par goût. Il s'agissait donc de lui rendre le Dieu unique visible et cher. A ces hommes enfants, grands conteurs d'histoires, épris de merveilleux, il fallait un Dieu tout-puissant, un Dieu magicien. Voilà pourquoi Moïse écrivit : « Et Dieu dit : Que lalumi«>rc soit et la lumière fut ».

— Ah! je comprends! fit Maïa en hochant la tête.

— On aime surtout celui à qui on ressemble ou qui vous ressemble. Avec imc connaissance admirable de la nature humaine, le législateur écrivit encore : Puis Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance et qu'il domine sur les oiseaux des cieux et sur le bétail, etc. ». Ce dernier mot est un trait de génie; il m'a donné la clé de la Genèse. La domination

310 AU CœUR DE LA VIE

sur le hétail\ voilà qui était bien fait pour loucher un peuple pasteur. C'était les femmes qui ramenaient toujours les Israélites aux faux dieux; Moïse voulut leur inspirer la crainte, la méfiance de la femme et leur donner en même temps une cause plausible aux maux de l'humanité. Il l'a fait ingénieusement par cette adorable histoire du Paradis terrestre, dont les éléments •existaient déjà, du reste, dans des traditions lointaines.

— Adorable! s'écria la nièce en tournant vers le docteur un visage indigné! Ah! vous trouvez qu'elle est adorable cette histoire qui fait de la femme la chèvre émissaire des péchés du monde !

— La chèvre émissaire! répétai-ja en riant, oh! Maïa !

— Une légende semblable ne pouvait sortir que d'un cerveau d'homme! Et elle a fait son chemin, il n'y a pas là à dire !

— Oui, et si on considère ce qu'elle a produit d'actions, de sentiments, d'idées, de bien, de mal, de chefs-d'œuvre, il faut admettre qu'elle devait être un facteur dans la vie de notre planète. Elle a probablement aussi un sens ésotérique très profond. Eve est l'Éternel féminin d'où naît la Vierge et la Mcre; l'arbre du bien et du mal est la conscience humaine, le serpent est le symbole du cycle qui devait être vécu.

• — Ce qui m'a toujours consolée, dit la nièce, c'est le rôle piteux d'Adam dans cette affaire.

— Ma chère amie, l'homme a toujours l'air plus ou moins piteux quand il succombe à la tentation féminine, répondit le docteur en faisant un joli nuage de fumée. Avec tout cela, Moise a non seulement implanté lé monothéisme dans le cœur de son peuple, mais il lui

CHATEAU DE MORTIN 31i

a créé un Dieu personnel. Jéhovah est devenu le Dieu des Israélites, comme plus tard Jésus devait devenir le Dieu des Chrétiens. Moïse et, après lui les prophètes, l'ont faif parler constamment, d'une manière sublime quelquefois, mais toujours humaine. L'Ancien Testament n'est qu'un dialogue entre le Créateur tel que l'homme pouvait le concevoir et la créature.

— Ah! voilà donc le secret de son charme mystérieux! m'écriai-je vivement. Je ne l'avais jamais bien compris.

— Oui, dans ce dialogue d'une beauté inégalée, l'homme exhale sa plainte et sa révolte; il blasphème, il lance ses pourquoi aux quatre vents des cieux et Jéhovah le reprend, le menace, le châtie puis il l'apaise, il le console souvent avec une tendresse paternelle, et, constamment, il avive ses espérances.

— C'est donc cela qui rend la Bible si vivante!., car elle parle... Tenez, Maïa, ajoutai-je en prenant le livre saint, ouvrez-la au hasard, mais avec une pensée.

La jeune femme obéit. Elle lut à haute voix cette phrase qui avait attiré ses yeux : « Ainsi a dit l'Éternel, si l'on tombe ne se relève-t-on pas? si on se détourne ne revient-on pas? »

— Diôlc... fit-elle à demi-voix avec un reflet d'émotion.

L'oncle et moi échangeâmes un regard.

— Quand on lit l'un après l'autre un chapitre d'Ezéchiel et un chapitre de l'Évangile selon saint Jean, reprit le docteur, on a l'impression d'une liqueur de f . u et d'une liqueur de miel ; on a l'impression aussi du progrès de l'humanité. Dans l'Ancien Testament court un souffle guerrier, c'est l'Iliade. Dans l'Évangile, au

contraire, les scènes, les images, les miracles sont d'une douceur pénétrante, c'est l'Odyssée.

— En réalité, dit Maïa, Moïse aurait été le vrai précurseur de Jésus.

— Certainement, et, afm que la chaîne ne soit pas rompue, saint Mathieu nous montre Jésus, Moïse et Elie... dans les splendeurs de la Transfiguration.

— Oncle! vous me stupéfiez, vous rendriez des points à un clergyman.

— Oui, mais je doute que le clergyman et moi lisions la Bible dans le même esprit.

Je me levai et, allant à ma table à écrire, je sortis d'un de ses tiroirs un tout petit livre à couverture grise, puis prenant la Bible, je les présentai de dos à mes visiteurs. Le premier était très mince et pauvrement relié, le second volumineux et imposant.

— La Loi et les Prophètes, fis-je en souriant... la Bible... et le Catéchisme du Diocèse de Paris,., ceci a produit cela!

— Vous possédez un catéchisme ! vous, Granny ! exclama Maïa.

— Comme vous voyez, ma chère enfant. Et entre les couvertures de ces deux livres, continuai-je, il y a des forces psychiques, invisibles, qui ont mis en mouvement des armées, détruit et créé des empires. N'est-ce pas merveilleux?

— C'est égal, reprit Maïa, je n'aurais jamais deviné qu'il y eût un catéchisme dans votre malle !

— J'ai eu la fantaisie de le relire, confessai-je en reprenant ma place au coin du feu... après cinquante ans... un demi-siècle....

— Ah! je suis curieux de savoir quel effet il vous a

produit... dites-nous cela, demanda M. Lasserre avec une expression de vive curiosité.

— Il m'était resté dans le souvenir comme quelque chose de très compliqué, de très obscur, comme une chose, surtout, qui m'avait causé mille désagréments et que j'avais détestée. Aucun enfant ne peut aimer le catéchisme et le comprendre. Je l'ai donc relu sans tendresse, je vous l'affirme. Eh bien, j'ai été frappée de la simplicité de ses lignes, de la logique de ses dogmes, de sa synthèse philosophique et il m'a semblé presque mathématique dans sa rigidité. Je n'y ai pas trouvé trace de ce que les protestants et autres appellent des superstitions. Je me plais à le reconnaître, parce que j'ai horreur de l'injustice. Les gens de mauvaise foi ou ignorants nomment « superstitions » ce qu'ils ne peuvent comprendre.

— Oui, mais voilà, dit Maïa, les âmes faibles, sentimentales, les femmes exaltées ont ajouté au catholicisme un tas de pratiques ridicules. L'Eglise les tolère parce qu'elles rapportent, mais cela la diminue.

— Moins que la politique, ajouta vertement l'oncle.

— Croiriez-vous, docteur, qu'en relisant certains chapitres, j'ai éprouvé à nouveau les angoisses et l'ennui qu'ils m'avaient donnés... cinquante ans auparavant... Et je me suis aperçue que je savais encore mon catéchisme par cœur! Tenez... interrogez-moi

M. Lasserre prit le petit volume que je lui tendais et, l'ouvrant au hasard :

— Que signifiaient ces paroles : « D'où 11 viendra juger les vivants et les morts »?

— Ah!... lit Maïa ù dcmi-Nuix, il y aura encore des vivants!

Et moi de répondre :

— « Ces paroles signifiaient qu'à la fin du monde J.-G. viendra visiblement avec une grande majesté juger tous les hommes et rendre à chacun selon ses œuvres. »

— Un bon point à Pierre de Coulevain! dit M. Lasserre en souriant. Ce qui est curieux, c'est que vous avez répondu avec l'intonation de l'écolière.

— Gomme le perroquet d'autrefois, probablement ! Ah! l'admirable moteur que le nôtre!

— Admirable, en effet, quoi qu'en disent certains savants.

— Et savez-vous qu'après avoir relu le catéchisme, j'ai compris et approuvé fintransigeance de Pie X.

— Oh! Granny, est-ce possible?

— Parfaitement. J'ai eu l'impression qu'il ne pouvait rien changer à ces dogmes si nets, si mathématiques, si étroitement enchaînés surtout. Je ne voudrais pas les voir mutiler... par pure esthétique spirituelle. La plupart disparaîtront par la force des choses, mais il faut qu'ils disparaissent entiers. Us ne peuvent pas s'adapter à la mentalité moderne, la mentalité moderne ne peut pas les accepter... alors que ceux qui croient entrent dans le temple, que ceux qui ne croient pas restent dehors. C'est tellement simple!

— Vous ne pensez donc pas que l'accord soit possible entre le dogme et la science? me demanda le docteur.

— Non, par la simple raison que le dogme doit être immuable, tandis que la science qui étudie l'œuvre divine est forcément progressive. Elle tâtonne, elle cherche, elle se trompe, mais elle marche, elle marche toujours comme l'Univers et avec l'Univers. Le dogme

est un lien, une entrave. Tenez, il y a un poisson qui lire de son propre corps une substance filamenteuse, au moyen de laquelle il s'attache lui-môme à un roc quelconque et il y demeure amarré pendant une période donnée. La Nature a, sans doute, ses raisons pour restreindre ainsi ses mouvements. Par un procédé semblable, l'Église catholique a élaboré, tiré de son ame les dogmes qui devaient l'attacher elle et les siens à son roc spirituel et la retenir captive.

— Mais ces dogmes ne sont que des symboles, après tout! dit M. Lasserre.

— Sans doute, mais l'humanité enfant n'eût pas compris les symboles ; il lui fallait la lettre rigide du dogme, ses espérances positives et ses consolations. Il y a encore des millions de créatures qui en ont besoin. En tout cas ce n'est pas aux laïques à indiquer au Pape l'évolution à faire comme on indique à un auteur dramatique la scène à faire. L'évolution du catholicisme est commencée depuis longtemps; elle se poursuit à l'insu et par le moyen même de ceux qui y sont le plus opposés. La Providence est coutumière de ces ironies. Par exemple, on ne dit plus guère ce quo j'entendais souvent dans ma jeunesse : « Hors de l'Eglise catholique pas de salut ». On glisse sur certains dogmes, sur celui du jugement dernier, sur celui qui condamne aux limbes les enfants morts sans baptême, et quand les pénitentes ennuient les confesseurs avec leurs doutes, s'ils sont intelligents, ils n'insistent pas. Et j'ai trouvé une preuve bien plus flagrante encore de cette évolution, devinez où?... dans l'abrégé de l'Histoire Sainte qui sert de préface au catéchisme du diocèse de Paris.

— Quelle preuve? quelle preuve? s'écria Maïa.

— On a placé la création de la Terre au sixième jour... au sixième jour \ vous entendez, après celle du « grand luminaire », et, dans la Genèse, elle est l'œuvre du troisième.

— Pas possible ! 11 faut que je voie cela ! c'est trop beau!

Dans sa hâte de voir, la jeune femme se leva précipitamment oubliant mes pauvres mouchoirs qui s'éparpillèrent sur Pick et sur le tapis. En deux tours de main, elle les ramassa et courut au catéchisme que le docteur avait placé sur une table voisine, puis, l'ouvrant, elle se mit à lire à haute voix : « et aussitôt tout fut créé, et chaque chose rangée à sa place; la lumière, le firmament, le soleil, la lune, les astres... la terre...

— Vous avez raison, Granny. La Terre vient le sixième jour! ô ombre de Galilée! Pendant qu'on y était, on aurait pu placer la création des astres avant celle du soleil !

— Montre-moi ce catéchisme, demanda le docteur comme s'il pouvait à peine en croire ses oreilles.

Une expression de plaisir, de fine ironie éclaira son visage en relisant la phrase biblique.

— Hé... hé... il me semble qu'on a pris une grande liberté avec la Genèse !

— En effet, répondis-je; mais au moins l'écolier d'aujourd'hui ne pourra plus s'étonner de voir apparaître la Terre avant le soleil. Et comme il ne lit pas la Bible, cela n'a aucune conséquence.

— On aurait dû écrire au bas de la page : « d'après les découvertes de la science »... c'eût été plus honnête.

dit la jeune femme. C'est tricher cela! Ah! je vais la montrer à mère, l'évolution!

— Laisse ta mère tranquille, je te prie, fit le docteur d'un ton sérieux. Avec une fille comme toi, elle a besoin de toute sa foi religieuse.

— Merci ! répliqua la jeune femme en reprenant son tabouret.

— Il y a deux ans, dis-je, à Axenstein, au-dessus du lac des Quatre -Cantons, j'ai eu une surprise qui m'a ravie. Le lendemain de mon arrivée, en explorant le parc du Grand Hôtel, je me suis trouvée devant un petit glacier.

— Un glacier dans un parc, il faut aller en Suisse pour voir cela, fit monsieur Lasserre.

— IS'est-ce pas? Il était entièrement dénudé et entretenu comme un échantillon géologique. En face, sur un énorme bloc de granit, on avait écrit en allemand :

Ihr Herren der Théologie,

wann ?

Ihr Herren der Géologie,

wie?

Wenn menschen schweigen Werden Steine reden *.

— Ah ! enfin ! me suis-je écriée tout haut.

Je m'assis sur un banc placé là pour qui voulait méditer. Et elles parlaient, je vous l'affirme, les jolies

1, Vous Messieurs les Théologiens,

quand ?

Vous Messieurs les Géologues, ,

comment?

Si les hommes se taisent Les pierres parleront.

pierres d'un gris ardoise. Elles disaient qu'il avait fallu des millions et des millions d'années pour que l'eau, cette chose fluide et soyeuse, les eût ainsi polies et creusées en tuyaux d'orgues. Pendant que j'écoutais leurs elTarantes révélations, dans la paix dominicale, m'arriva le son des cloches des églises et des couvents de Schwyz, la ville la plus catholique de la Suisse allemande, le son était affaibli, intermittent... mais il m'apportait une curieuse sensation de paix...

— J'irai à Axenstein, déclara Maïa.

— En revenant vers l'hôtel, je traversai un bois de grands hêtres, et là, non seulementles pierres parlaient, mais les racines des arbres. Les pierres racontaient une période plus lointaine encore, des transformations plus nombreuses. Elles avaient dû connaître les ardeurs des tourbillons de feu, la mort de la période glaciaire, la violence des torrents déchaînés. Elles connaissaient maintenant la douceur de la vie végétale. Les agents de la Nature les avaient fécondées et dans leurs fissures, dans leurs crevasses des racines avaient germé. Ces racines étaient extraordinaires, vraiment dantesques. Elles rampaient sur le rocher nu, s'accrochaient, s'arc-boutaient. Leur effort pour pomper la nourriture les avait tordues, torturées, dirait-on, elles avaient une expression de souffrance humaine.

— Et, de leur effort douloureux, ajouta le docteur en me souriant, sont nés... je parie, de grands arbres biens droits au feuillage léger.

— C'est cela, et je n'ai pas pu m'empêcher d'en caresser quelques-unes et de leur dire : « Ah ! les vaillantes racines que vous êtes! » Ce bois où se sont accomplis tant de mystères, tant de transformations

était singulièrement impressionnant, « Avcird », selon l'expression anglaise. Il était désert et je le sentais peuplé. Comme je traversais une sorte de cirque tout verl, délicieusement assombri — un gouffre d'autrefois sans doute, — le chant d'une hymne m'arriva de la pelilc église anglicane bâtie non loin de là. Je m'arrêtai, toute saisie, en songeant aux millions de siècles qu'il avait fallu pour qu'une prière humaine s'élevât de ces hauteurs. Elles parlaient vraiment, les pierres !

— Oui, mais le phiiosoplie suisse qui a écrit làhaut à Axcnslcin : « Les pierres parleront », répondit le docteur, aurait du ajouter : « Quand les hommes entendront-ils leur langage? » Ils braillent encore, comme des aveugles à la porte du paradis terrestre. Le pire est que la plupart le font sans conviction, par atavisme.

— Cette question de la religion est si compliquée, ?i complexe! fit Maïa. Granny, vous ne pouvez assurément pas lui appliquer votre phrase favorite : a C'est tellement simple ! »

— Au contraire, ma chère enfant, il me semble que la question tient tout entière dans une coquille de noix. L'origine de l'honmie selon la Genèse est la base du Judaïsme et du Christianisme. Si l'on y croit, on [leut êrtc juif, catholique, j)roteslant, luthérien, calviniste, dissident « Christian Scienlist », « Savant chrétien » même.

— • Et si Ton n'y croit pas?

— 11 faut se contenter d'être chrétien, le disciple do celui qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie », parce que celle voie, cette vérité et cette vie, étaient

l'idéal d'amour et de justice vers lequel l'humanité doit tendre et qui sera peut-être le mot- de sa fm. Il faut encore, ma petite amie, ajoutai-je, ouvrir ses fenêtres sur l'Univers, regarder c( l'armée des Cieux et l'armée de la Terre » et adorer celui qui les conduit.

— 11 y a des millions de créatures qui mourront sans s'être jamais mises à la fenêtre, dit le docteur jetant sa cigarette.

— J'ai failli être de celles-là.

— Mais, Granny, je connais nombre de catholiques pratiquants et dévots qui considèrent l'histoire d'Adam et d'Eve comme une pure légende.

— Je connais aussi des protestants qui en jugent de même; eh bien, ils ne sont ni logiques, ni honnêtes, ni orthodoxes, voilà tout. Si le péché originel n'a pas été commis, l'humanité n'avait besoin ni de rédempteur, ni de rédemption. La divinité du Christ tombe du coup. Il était un simple réformateur, un de ceux qui doivent donner les grands coups de rames. Dans le bois de la chaire de Sainte-Gudule, à Bruxelles, on a taillé la légende de l'Eden, et par un beau symbolisme la parole du prêtre catholique sort de là. On ne peut pas prendre de liberté avec les dogmes fondamentaux, il faut les accepter entièrement ou les repousser entièrement, et je répète : « C'est tellement simple! »

— Pouvez-vous m'cxpliquer ce qu'est en réalité cette « Christian Science » — Science Chrétienne — à laquelle vous avez fait allusion tout à l'heure? me demanda ma petite amie.

— C'est une religion fondée par une femme, la seule, si je ne me trompe.

— Et qu'est-ce qu'on croit dans cette religion?

— Ah! voilà!... ce n'est pas tellement simple, cela... On croit à l'existence d'une atmosphère créée par l'esprit de Dieu et répandue dans l'Univers. Cette atmosphère particuhère a été découverte par une madame Eddy, que l'on nomme « mère Eddy » : elle en a trouvé la révélation dans l'Evangile... paraît-il.

— C'est une Américaine?

— Précisément.

— Elles sont étonnantes !

— Cette atmosphère d'amour divin peut et doit guérir toutes les maladies, sans le secours des médecins et de la médecine.

— Diable! fit le docteur! mauvaise affaire pour nous!

— Elle assainit le corps, elle répand la joie dans l'âme, en éloigne les soucis et le chagrin et, par elle, vous obtenez même souvent l'accomplissement de vos désirs.

— Mais comment se le procure-t-on ce fluide magique? demanda Maïa.

— Madame Eddy l'enseigne dans un livre intitulé Science et Santé. Elle donne comme moyens : la foi, la prière, la lecture de certains passages de l'Évangile et la concentration de la volonté. Quelques individus... de l'espèce des médiums, j'imagine, y sont plus sensibles... ils peuvent l'attirer, l'emmagasiner et s'en servir comme agent thérapeutique. Ce sont les guérisseurs et les guérisseuses, les prêtres et les prêtresses du temple.

— Ont-ils jamais guéri? demanda le docteur.

— Oui bien; ils ont accompli des miracles natu-

j-els, comme ceux de Lourdes. Nombre de Savants chrétiens, dans des cas de tuberculose, de péritonite, ont laissé mourir les leurs et sont morts eux-mêmes plutôt que d'avoir recours à la thérapeutique ordinaire. Dans cette religion, continuai-je, on ne prêche pas, je crois. La critique, la discussion, la controverse sont formellement interdites. On doit se laisser impressionner.

— Et c'est une femme qui a édicté cette loi? s'écria le docteur en s'avançant hors du coin de son fauteuil.

— Absolument.

— Eh bien, je la proclame un sage !

— Et vous pourriez ajouter un génie! Jusqu'alors, ] tous les fondateurs de religions avaient promis à leurs '■ fidèles le bonheur céleste. Mère Eddy, elle, promet aux siens le bonheur terrestre; après cela, il ne faut pas s'étonner si la Science Chrétienne, lancée en 1879, compte aujourd'hui un million d'adeptes, 667 églises. Elle a à Boston un temple qui a coûté dix millions. En outre, elle a rapporté à sa fondatrice une immense < fortune.

— C'est inouï... inouï! fit Maïa. Et vit-elle encore cette papesse américaine? '

— Oui, mais elle est très âgée; ses collaborateurs, ses cardinaux à elle, l'ont transportée de son palais de Concord, près de Boston, dans une villa pleine de fleurs, idéale, paraît-il, où ils l'ont séquestrée. De là, elle envoie à ses fidèles des messages qu'on lit à lEglise comme ceux de Pie X. Un de ces matins on annoncera que son âme est entrée définitivement dans^ l'atmosphère divine qui lui a été révélée. On saura en^ même temps sur lequel de ses disciples elle a laissé

tomber « son manteau ». Elle a un fils. J'imagine qu'il abandonnera le manteau, mais qu'il réclamera le coffre-fort.

— Comment des choses semblables peuvent-elles encore se produire à notre époque... en Amérique surtout?

— Il Y a plus de sentiment religieux et de spiritualité aux Etats-Unis qu'en Europe... et je vais vous citer un trait humain qui vous montrera comment un bluiï religieux semblable peut réussir. Une Américaine de ma connaissance avait les mains déformées par un rhumatisme goutteux. Elle les regardait avec une persistance qui finit par me frapper et je lui en demandai la raison. Elle me dit alors qu'une de ses amies Christian Scientist, l'avait assurée que, si elle concentrait sa pensée sur ses doigts malades avec une ferme volonté de guérison, ils reprendraient leur forme. « J'essaie le remède, ajouta-t-elle, s'il réussit, je deviendrai Christian Scientist. » Cet été, je l'ai rencontrée de nouveau, il y avait six ans que je ne l'avais vue. Je lui ai rappelé en riant cette circonstance et je lui ai demandé si ses mains étaient guéries : « Non, m'a-t-ellc répondu, mais je me suis tout de même faite Christian Scientist. C'est bon de savoir où est Dieu ! »

Le docteur fut secoué d'un grand rire.

— Superbe! s*écria-t-il, et si humain!

— N'est-ce pas? son espérance ne s'était {)as réalisée, mais elle y avait trouvé quelque consolation, elle s'est attachée à la source. Et [)uis, « Pourvu qu'on aimo uu Dieu, qu'importe qu'il existe! »

— Un bel alexandrin ! s'exclama Maïa.

— Oui, mais il n'est pas de moi, il est d'HaraiT^ court.

La Science Chrétienne aura eu cela de bon qu'elle a attiré l'attention des médecins américains sur ces forces spirituelles dont nous ne savons pas encore nous servir et qui peuvent rendre le corps réfractaire à la souffrance. On a vu des Christian Scientists, avec les membres cassés dans un accident d'automobile, chanter des hymnes et ne ressentir aucune douleur. Toujours par esprit de justice, je dirai que la majorité a une sérénité enviable et non simulée. J'ai assisté autrefois à l'une de leurs séances. Dans une chambre banale, sans mise en scène, par l'effort d'une prière intense, ils ont réussi à produire une véritable émotion religieuse et quelques minutes d'un silence extraordinaire, psychique sans doute. Seule, je n'étais pas affectée, je me sentais dans une tout autre zone.

— Je préfère encore le catholicisme et le pape, déclara gravement Maïa. Une « mère Eddy » comme chef spirituel, ça manque de prestige.

— Le catholicisme est une des grandes religions de la terre, dit le docteur, et, si je ne me trompe, la lampe de son sanctuaire a été allumée à celle des sanctuaires aryens et égyptiens, à celle aussi du tabernacle de Jérusalem.

— Non, vous ne vous trompez pas, répondis-je. Il a de qui tenir et il est profondément psychique. C'est là, pour moi, ce qui le met au-dessus de toutes les religions enfantées par le Christianisme. L'année dernière, après vingt-cinq ans, je me suis trouvée de nouveau en face de Saint-Pierre et du Vatican. A mon esprit mûri et devenu objectif, ils sont apparus comme

le grand sanctuaire d Occident, un sanctuaire édifié par rame de toute une époque. J'ai éprouvé quelque honte d'avoir tant discuté, tant ergoté, sur les dogmes qui en ont été les matériaux, qui ont été les matériaux de tous les chefs-d'œuvre de l'art religieux.

— Oui, mais ils n'inspirent plus rien ni personne, dit Maïa.

— Leur veine est épuisée, ma petite amie; elle a tant donné! Saint-Pierre, qui n'est plus, comme autrefois, réchauffé par les grandes cérémonies, par les pompes du culte, s'est considérablement refroidi. Quelque chose s'en est retiré. Il saisit toujours par sa grandeur et son mystère, il n'émeut plus et on ne songe guère à s'y agenouiller. On y travaille toujours cependant; la scie grince sur le marbre, le marteau résonne, mais d'un lent mouvement, d'un mouvement de fin, dirait-on.

— N'avez-vous pas eu une audience du Pape? me demanda « la nièce ».

— Oui, une audience privée même.

— Ah! j'aurais voulu vous y voir! fit « l'oncle » en souriant.

— Eh bien, vous auriez vu une femme très émue et très nerveuse; je m'en étonnais moi-même. J'ai d'abord été impressionnée par le vide du Vatican... un vide tragique. Nulle parole ne saurait en donner la sensation. Ses cours superbes étaient désertes. Le long de ses escaliers, taillés pour les giands de co monde, qu'ont monté les ambassadeurs de toutes les nations, grimpaient comme des insectes en rasant le mur ou la balustrade, des théories d'humbles pèlerins et de touristes curieux, Dans ses salles, d'une richesse

inouïe, d'une magnificence pontificale, déambulait avec une figure d'ennui et d'oisiveté le garde noble de service, puis des messieurs, qui avaient l'air de sacristains endimanchés, causaient tout bas dans les coins. Les rideaux de soie blanches tirés créaient une sorte de demi-jour religieux et mélancolique, un silence morne serrait le cœur. Tout à coup, dans ce silence, la cloche de Saint-Pierre sonna l'angelus. Les ondes de sa voix unique arrivèrent larges et fortes comme un défi à la mort et à l'abandon ; elles passèrent et repas-j sèrent dans les caissons dorés du plafond, dans leS murs tendus d'étoffes précieuses et, pour un moment^ elles animèrent de vie psychique les salles désertées.' J'évoquai alors le souvenir des papes souverains, pour qui ce palais avait été édifié. Au beau milieu de cette évocation leur successeur m'apparut — m'appaïut c'est le mot — car il sembla sortir de la muraille ; il arriva sans bruit, sans suite et vint à moi d'un pas menu et pressé. Le contraste me causa un tel saisissement que j'oubliai de me mettre à genoux.

— Oh! Granny ! s'exclama Maïa en riant. Il vous aura prise pour une hérétique.

— Pour une femme mal élevée plutôt, ce qui est pire. Notez que j'avais été fort inquiète de savoir comment mes genoux rhumatisés se comporteraient et que je m'étais placée près d'une console pour m'y appuyer au besoin. Les nerfs nous trahissent d'une façon incroyable. Pie X n'eut pas l'air de s'apercevoir de mon manquement à l'étiquette. Ses yeux tombèrent aussitôt sur le chapelet de Lourdes enroulé autour de mon bras.

— Qu'est-ce que ce beau chapelet? me demanda-t-il.

— Un chapelet qu'une très bonne catholique m'a priée de présenter à la bénédiction de Votre Sainteté, répondis-je en le lui tendant. Il le prit entre ses mains : « Je le bénis, fit-il d'une voix chaude, et je bénis la personne à qui il est. » Il me dit ensuite quelques paroles aimables et ajouta : « Je vous bénis aussi, vous, votre famille et vos amis. » Sur ce, il passa dans la salle voisine oii l'attendait un pèlerinage. Je le suivis. Les fidèles agenouillés formaient un carré. Il donna son anneau à baiser à quelques-uns, adressa la parole à une vieille paysanne italienne qui le regardait avec des yeux de foi ardente, puis, se plaçant au milieu de la pièce, il répéta : « Je vous bénis, vous, vos familles et vos amis. » C'est sa formule, sans doute. Il s'éloigna ensuite rapidement, comme quelqu'un qui aurait hâte d'en finir avec une corvée. Il ne doit pas aimer les pèlerinages. S'ils venaient à manquer cependant, je suis sûre qu'il en éprouverait du chagrin. Il me reconnut en passant, nos regards se croisèrent; le sien était ironique, le mien respectueux. Oh! il est bien Italien! Cette audience pontificale, sans pompes, sans solennité, était tout à fait xx*' siècle, et pour moi, c'était un spectacle pathétique que celui de ce Pape à son insu si moderne, et servant l'évolution même qu'il combattait.

— Quelle impression Pie X vous a-t-il fait personnellement? me demanda le docteur.

— Eh bien, sa physionomie n'a pas l'expression joviale et bonne enfant que j'attendais; elle est grave et triste, non pas dure, mais durcie; elle trahit une secrète et douloureuse irritation et révèle l'entêtement plutôt que la volonté. Il est de ces Italiens qui ont une

âme du peuple, ennoblie par un idéalisme quelconque et par une sorte de poésie intuitive, de ces Italiens foncièrement honnêtes, simples et sobres, qui n'ont aucun goût pour les honneurs, qui détestent toutes les complications. Ce Pape démocratique, sans majesté, sans pose, en soutane courte, portant comme seuls insignes la croix et l'anneau, ne remplit pas le Vatican, il en accentue le vide. Sa foi dogmatique et absolue lui fait la situation tragique du roc battu par les vagues qui viennent du large. Il ne peut pas les faire reculer, mais il en soutient bravement l'assaut. Il est digne de respect comme tous ceux qui ont un rôle cruel. Je ne cesserai de regretter de ne pas m'être agenouillée devant lui.

-— J'imagine que, dans un avenir lointain, dit M. Lasserre, le Vatican sera transformé en musée comme notre Louvre.

— La Providence avait peut-être destiné les grands palais de la terre, non pas à l'homme, mais à ses « accumulateurs ». Toutefois, à côté du Vatican, il y a Saint-Pierre, c'est-à-dire la vie spirituelle, et] l'église prolongera l'existence du palais. Les empereurs! et les rois disparaîtront probablement avant les papes. j Voyez-vous, le catholicisme est en train de regagnei chez les Anglo-Saxons le pouvoir qu'il perd chez les] Latins. Il fait des progrès immenses en Amérique. Là,| l'Église catholique élève et instruit gratuitement cent mille enfants et le gouvernement lui en est reconnaissant.

— Ce qui prouve sa force, son intelligence et son humanité. Une politique mesquine et faible peut seule, par peur, enlever aux petits, aux enfants, aux malades,

le dévouement religieux et lui substituer rindifférence mercenaire. Il faut n'avoir aucun souci du bien de l'espèce pour cela. Il est vrai qu'aux Etats-Unis, î'Eglise catholique s'en tiendra à sa mission bienfaisante. Si elle avait agi ainsi en France, elle n'aurait pas donné prise contre elle.

— Eh bien ! elle évolue aussi de ce côté-là chez nous, forcément, mais enfin. Tenez, dans cette belle œuvre de la Maison sociale qui a pour but de protéger l'enfance; des religieuses sécularisées travaillent côte-à-côte avec des israélites, des protestantes, des libres penseuses même. Evidemment, cela leur brise le cœur de ne pouvoir mettre dans les garderies des symboles catholiques, de ne pouvoir enseigner aux enfants les pratiques qui leur sont chères. Elles y renoncent, afin qu'on ne les empêche pas de prendre soin de cette graine humaine à laquelle elles s'intéressent providentiellement.

Une lueur d'attendrissement adoucit l'œil du docteur.

— Voilà qui est très bien, dit-il.

— Gomment protègc-t-on l'enfance dans cette Maison sociale? me demanda Maïa.

— Dans les quartiers populeux, elle a des garderies où, au sortir de l'école, garçons et filles, sans distiac* tion de religion, peuvent venir s'abriter. Au lieu de la maison vide et froide, de la rue malsaine, ils ont des salles bien chauflëes, bien éclairées, des tables, des encriers, des plumes. On les aide à faire leurs devoirs, on s'intéresse à eux de mille manières. Le contact avec les classes supérieures leur doiuiera une idée plus juste des choses de ce monde. L'œuvre

n'a pas encore eu les moyens d'installer des lavabos pour enseigner la pratique de la prOj,/eté. En Angleterre, en Amérique, on aurait commencé par là et il y aurait même des fleurs dans les salles. Une dame américaine disait cet hiver en sortant de la garderie de Ménilmontant : « Si j'étais une grande riche, j'installerais des bains pour ces petits. » Do fait, il nous faudrait en France un Carnegie qui aurait, non pas la manie des bibliothèques, mais de l'hygiène.

— Des conseillers municipaux, capables de comprendre la valeur physique et morale de la propreté, suffiraient, répondit le docteur.

— Qaoi qu'il en soit, cette œuvre de la Maison sociale est dirigée par des femmes très pieuses; elles ne disent pas un mot de religion, mais selon l'expression d'une des jeunes fdles auxilliaires « on sent que c'est cela qui chauffe leurs cœurs ».

— Il semble, dit Maïa, que les religions devraient être des éléments de paix et elles ont toujours été au contraire des éléments de discorde. C'est drôle tout de même.

— Mais, ma chère amie, dit le docteur, les religions sont humaines. Ce sont des émanations diverses de la spiritualité de l'âme. Si nous pouvions enregistrer ces émanations, nous les trouverions sans doute colorées différemment. Le rayon catholique doit avoir plus de nuances que le rayon protestant. Et ces rayons luttent entre eux comme font les parfums qui se tuent fort bien les uns les autres.

Maïa parut toute saisie.

— Oncle ! pourquoi ne m'avez-vous jamais dit cela?

— Parce que tu ne m'as jamais questionné sur ce

snjct. Et toutes les religions sont intéressantes, tontes sont infiniment touchantes. Elles témoignent de l'cfTort de la créature pour se rapprocher du créateur. En outre, elles ont toutes une mission à remplir, elles sont les agents de la Providence. C'est ainsi qu'elles peuvent se dire inspirées. Si on les considère séparément, elles paraissent enfantines, mais leur ensemble est grandiose. C'est une des plus belles symphonies produites par l'âme humaine. Elles ont du reste couvert le monde de chefs-d'œuvre! Entre l'image grossière, taillée par ]o sauvage, et une madone de Raphaël ou la Pielà de Michel-Ange, quelle échelle!

— Cette échelle, j'en suis sûre, n'a pas de solution de continuité, ajoutai-je.

— Possible!

— Et dire, docteur, que je craignais de trouver en vous un matérialiste.

— C'est toi, Maïa, qui avais donné cette impression à ton amie?

— Est-ce que c'est moi, Granny?

— Non... je ne pense pas... mais la plupart des hommes de science ne croient guère à l'existence do Dieu et cela me confond.

— Ceux-là sont des hommes de cabinet ou do laboratoire qui ne se mettent jamais à la fenêtre, qui ne sentent pas le mouvement de la vie. Quand, par le plein air, on est en contact quotidien avec la Nature, et sous l'influence de la dynamique divine, on peut tire agnostique, mais athée jamais! Je ne crois même pas, à ce que nous appelons matière, par opposition h l'esprit. La matière est douée de radio-activité... et par cette radio-activité, clic se transforme et meurt.

— Oh alors! je puis vous dire une idée qui m'est venue et que toutes mes observations corroborent.

— Voyons cette idée, fit le docteur en s'accotant dans l'angle de son fauteuil, une attitude qui m'effraie toujours un peu.

— Nos cellules sont vivantes?

— Sans aucun doute. £

— Eh bien, je crois que le corps, le cerveau plutôt, Etvec SCS millions de cellules, est le générateur de l'âme tout bonnement.

— Oh ! Granny ! que dites-vous là !

La physionomie de M. Lasserre s'était illuminée de satisfaction.

— Et qu'est-ce qui vous a amenée à cette hypothèse?

— Le fait, que nos pensées sont affectées par mille choses, par la nourriture que nous absorbons, par la santé, par la maladie, par le mauvais temps, par le beau temps, par le vêtement même que nous portons.

— Oh! c'est certain! s'écria Maïa, il y a des pensées de pluie et des pensées de soleil.

— Et puis la découverte de la radio-activité m'a apporté un trait de lumière. Quand j'ai appris que certaines substances émettaient des rayons, des fluides, des éléments, je me suis rendu compte que les idées, les pensées, les sentiments étaient la radio-activité du corps, du cerveau plutôt et que cette radio-activité faisait l'âme.

— C'est absolument possible et probable même.

— Le corps un faiseur d'âme ! répéta lentement la jonne femme.

— Selon moi, c'est là sa fonction.

— Et sa raison crêtro. ajouta le docteur.

— fl est créé, mu, impressionné par la force universelle pour alimenter la vie psychique. Quand il lui a donné une âme, c'est-à-dire sa fleur et son fruit, il meurt en se transformant comme meurt toute chose. Je suppose que l'esprit, ce que j'appelle ce l'autre », est la partie la plus subtile de l'âme.

— C'est de l'âme distillée... fit la nièce terrible.

— Tu dis, peut-être, plus vrai que tu ne crois, répondit l'oncle gravement.

— J'aime à imaginer, continuai-je, que cette radiance, qui vient aux morts, est l'adieu de l'âme à son générateur.

— Une jolie idée... celle-là, Granny... mais vous croyez bien, tous deux, j'espère, à l'individualité de l'âme.

— Assurément ! répondîmes-nous en même temps.

— C'est l'œuvre qui fait l'individualité, ajouta le D"" Henri. Ton œuvre n'est pas la mienne. A chacun sa tâche ici-bas, et ailleurs probablement.

— A la bonne heure ! Je n'aime pas beaucoup celte histoire du grand « Tout » où l'on va se perdre.

— Les recherches de la science semblent se diriger de plus en plus vers la zone psychique. Quand y pénétrera-t-elle? demandai-je.

Le docteur leva ses fortes épaules.

— A son heure, à son heure. La découverte de la radioactivité est un grand pas fait de ce côté.

— Cette zone est peut-être toute peuplée et d'étranges formes, fit Maïa.

— Je n'en doute pas un instant. Il n'y a rien là do surnaturel. Tenez, dans le salon de mon hôtel, par un

cnrioiix jeu de glaces, on voit arriver puis disparaître soudainement automobiles, voitures, piétons; ils passent derrière la vitre transparente et ils demeurent invisibles. Imaginez les « trucs » que la Nature possède pour nous dérober ce que nous no devons pas voir !

— Oh! j'ai souvent la sensation qu'il y a du monde dans l'air ambiant.

— Tu as des sensations semblables, toi !

— Pourquoi pas? Avez-vous remarqué, Granny, comme, à certains jours, lorsqu'on fait sa toilette, par exemple, les agrafes se précipitent sur les boucles, s'accrochent dans des endroits impossibles et oii vos vêtements sont attrapés par tous les angles. Avec la meilleure volonté, nous ne réussirions jamais des accj'ochages semblables. Ils témoignent d'une véritable malice. On pourrait croire qu'ils sont le fait de lutins ou d'esprits qui cherchent à attirer notre attention... Je sais ce qu'ils attirent chez moi... tous les gros mots de mon vocabulaire.

— Tu as des gros mots dans ton vocabulaire?

— Quelques-uns. . .

— Eh bien, ces accrochages prouvent l'existence des courants au milieu desquels nous nous mouvons. Sont-ils animés ces courants?... je l'ignore. Vous avez pu constater que plus nous sommes pressés, plus ces phénomènes se produisent.

— Si je l'ai constaté ! . . .

— C'est tout simplement parce que nous déplaçons plus de force d'attraction.

— : Une bonne observation, celle-là! fit M. Lasserre en m'envoyant un sourire.

— Au fait, c'est bien possible!

— Savez-vous, docteur, continuai-jc, il me semble que, moralement, notre planète est toujours enveloppée de nuages épais comme au temps de ce que vous avez appelé « ses grands enfantements ». Elle n'a pas encore aperçu son « luminaire »... la Vérité...

— Non... certes non... son atmosphère s'est cependant bien éclaircie. Depuis une douzaine d'années, Dieu, la Providence, la Nature ont fait et font sur notre Terre un travail formidable à croire qu'ils y jettent les éléments d'un cycle nouveau.

— Oui, par moments, je regrette de ne pas voir les grandes choses qui se préparent.

— Vous y travaillerez peut-être... d'ailleurs.

— Cheerful ! Gai ! s'écria Maïa en se levant.

A ce moment, on frappa à la porte. Sur mon invitation, elle s'ouvrit et mon hôtesse entra. J'allai audevant d'elle, et je l'amenai près de la cheminée.

— Il paraît que personne n'a besoin de thé aujourd'hui? fit-elle en posant son pied sur le garde-feu.

— Nous avons eu une conversation si intéressante que nous n'avons pas songé à regarder l'heure, répondit Maïa.

Les yeux de madame Lasserre tombèrent sur les fds rouges et jaunes qui agrémentaient la robe de la jeune femme et sur le paquet de mouchoirs qu'elle tenait.

— Qu'est-ce que tu as donc fait? demanda-t-elle.

— Un travail de gribouille, répondis-je. Votre fdle a eu la patience d'enlever à mes mouchoirs les marques de la blanchisseuse, et la semaine prochaine ils en auront autant.

— Oh! pas la semaine prochaine, absurcincnl, dit la

chalclaine avec son joli sourire de bonté. Et quel était donc le sujet de celte conversation si intéressante que vous avez eue?

— Une conversation de mécréants qui n'était pas faite pour des oreilles de sainte telle que vous, répondit le docteur.

Le mot ne rata pas son effet; il créa sa petite lueur de satisfaction habituelle.

— Allons prendre le thé, ajouta-t-il gaiement.

J 'emmenai Maïa dans mon cabinet de toilette; elle se brossa, arrangea ses cheveux, puis, comme nous descendions l'escalier, elle me dit à demi voix :

— Oh ! je n'y tiendrai pas, vous savez, il faudra que je mette mère au courant de l'évolution du cathéchisme 1

Château de Mortîn.

Enfin ! ... je tiens le secret de Maïa ! J 'ai toute son âme devant moi maintenant ! Je sais ce qui met des cernes autour de ses yeux, ce qui courbe sa tête, ce qui donne à ses lèvres jeunes des crispations de lutte et de douleur. La vit a des coups de retour admirables mais terribles !

Je quitte Mortin après-demain. J'y étais venue avec ridée d'y passer une semaine, quinze jours au plus, et on m'a retenue tout un mois... Ce matin, j'ai voulu faire mes adieux au bois de Saint-François, c'est ainsi que je l'appelle; le nom lui restera. Dans le hall, j'ai trouvé Maïa qui rentrait de sa promenade à cheval. Je l'ai invitée à m'accompagner, nous sommes parties munies, selon notre habitude, d'un sac de toile plein de

graines pour les oiseaux. Il faisait un merveilleux temps d'hiver froid, sec, métallique pour ainsi dire Les ramures des arbres se détachaient nettement sur le ciel balayé par le vent du nord, l'air était âpre, vivifiant comme du Champagne extra dry, la terre élastique sous nos pas; il faisait bon marcher. A plusieurs reprises, je jetai un coup d'oeil charmé sur ma compagne. Avec sa silhouette hardie et fmc, sa robe de cheval, sa cravate blanche, son chapeau de feutre, sa grosse natte de cheveux brun doré, relevée par un nœud noir, elle ressemblait à un grand oiseau d'hiver et complétait d'une note humaine l'harmonie de ce bois dépouillé. Nous distribuâmes nos graines. Merles, rouges-gorges, pies sortaient des fourrés au bruit des lèvres de leur châtelaine ; ils ont appris à connaître ces sacs qui sont pour eux des sacs d'abondance. Comme nous revenions vers le château, je me retournai.

— Ah ! je penserai souvent à ce coin adorable ! dis-je avec admiration.

— Il faut que vous le revoyiez au printemps et en été. Au printemps, il est un vrai temple de l'amour et de la discorde, je dois dire, car on s'y querelle aussi furieusement qu'on s'y aime. Le gazouillement est jeune, frais comme la verdure. Il y a là d«s voix qui s'exercent, des chanteurs inexpérimentés et des maîtres, on dirait un conservatoire. En été, le bourdonnement de cette vie d'insectes et d'oiseaux arrive ù son maximum et on l'entend de très loin. Il est fascinant, ce sont des ondes et des ondes de musique... et sans une fausse note! Nous viendrons l'entendre ensemble. Du reste, je ne suis pas fâchée que vous ayez vu notre bois eu hiver. Il valait le voyage, n'est-ce pas? ajouta

338 AU COEUll DE LA VIE

la jeune femme en promenant autour d'elle un regdrd allée tueux.

— Il y a bien d'autres choses à Mortin qui valaient le voyage! répondis-je. J'y ai trouvé ce qu'il y a de, meilleur en ce monde : la bonté, l'intelligence cultivée, l'amitié.

— Merci, Granny. Comme je vais regretter nos causeries en robe de chambre! Chaque fois que je passerai devant votre porte, j'aurai, j'en suis sûre, un petit pincement au cœur. Si nous n'avions pas craint, pour vous, l'humidité qui va nous tomber dessus à la première pluie, nous aurions insisté pour vous garder jusqu'à Noël, mais nous n'avons pas osé prendre cette responsabilité.

— Je n'aurais pas pu rester, ma petite amie, je suis forcée de rentrer. Quels projets avez-vous pour cet hiver? demandai-ie.

— Eh bien! miss Lang ne peut quitter une tante qui est très malade, une tante qui l'a élevée. Je prendrai ce prétexte pour accompagner les d'Auranne à Monte Carlo. Je ne suis plus heureuse qu'en voyage, j'ose à peine me l'avouer !

— A propos de voyage, j'ai reçu, ce matin même, un petit mot de monsieur de Couzan oh il m'annonce son départ pour Bucharest. Il me rappelle la promesse, que je lui ai faite, de dîner avec lui; il m'invite pour mardi dans le cas oii je serais de retour à Paris. Voyez, quel charmant billet d'homme, dis-je en sortant la lettre de ma poche.

— Merci... répondit la jeune femme en la repoussant, je ne veux pas lire vos billets doux. Et vous accepterez pour mardi?

— Oui, je ne serai pas fâchée de voir la garçonnière de monsieur de Couzan, cela me permettra de contrôler mes impressions sur son compte.

— Vous me direz si elle est brune ou blonde?

— La garçonnière?

— Non, « elle », répondit la jeune femme en faisant un moulinet avec le sac de toile qu'elle avait à la main.

— Qui, elle?

— La consolatrice de votre ami.

— Je ne crois pas qu'il ait une consolatrice en titre, ni qu'il soit un homme à liaisons.

— Vraiment! s'écria la jeune femme avec une ironie claironnante.

Puis, s'arrêtant au milieu du sentier, et les mains derrière le dos :

— Voulez-vous que je vous donne la preuve du contraire?

— Si vous l'avez... oui, cela me convaincra. L'expression de Maïa me saisit; ses prunelles étaient

devenues presque noires, autour des ailes du nez il y avait un petit frémissement nerveux et son visage s'était étiré soudainement.

— Ecoutez l'aventure, madame la romancière. Il y a deux ans et demi, en allant chez les de Brie où j'étais invitée, j'eus la fantaisie de passer quaranle-huit heures à Genève. J'y arrive par le premier train et je descends à riiôtel B. Je prends mon bain, j'envoie Jenny déjeuner, on m'apporte le thé et, en robe de chambre, je me mets devant mon plateau. Pendant quo je beurre mon petit pain suisse, mes voisins de droite commencent à donner signe de vie par des rires, des chuchotements, une femme va et vient d'une pièce à

l'autre en lançant quelques phrases musicales. J'imagine que ce sont des nouveaux mariés qui ont le réveil gai. Tout à coup, des lèvres masculines se mettent à î^iffler le boléro de Carmen. Pain et couteau me tombent des mains, le sang me monte au visage — ça je ne me l'explique pas — j'écoute bouche bée... jusqu'au bout — impossible d'en douter : le siffleur était monsieur de Couzan !

» — Non ! ! ! m'écriai-je en mettant une douzaine de points dans mon exclamation.

» — Oui ! ! ! et du lit, parallèle à celui de ma chambre où il était encore couché, je l'entends qui s'écrie en s'étirant :

» — Dieu! que je suis heureux! que je suis heu-rcux ! . . .

» Son action de grâces probablement, ajouta Maïa aA^ec une crispation des lèvres. Vous aimez les ironies, en voici une qui n'est pas banale !

— Et qu'est-ce que vous avez fait? demandai-jc, ahurie par la surprise.

— Ce que j'ai fait! J'ai repoussé le plateau de mon déjeuner, relevé et tordu mes cheveux, puis je suis rentrée dans mes vêtements de voyage aussi vite que Fregoli eût pu le faire. J'ai sonné Jenny et lui ai annoncé que nous repartions immédiatement. Elle a cvM que je devenais folle. Pour rien au monde, je n'aurais voulu qu'elle connût l'aventure. Du reste, je niaurais pas pu (^zVre un moment de plus une situation aussi ridicule. Deux heures plus tard, j'étais à Valcombe. Voilà pourquoi je vous ai demandé de me dire si « elle » était brune ou blonde. Cela m'amuserait de connaître la couleur de son bonheur! ajouta

CHATEAU DE NfORTTN 341

Maïa avec un petit rire qui voulait être ironique et qui n'était que douloureux.

— Une aventure tout simplement, fis-je d'un ton léger, « ?7ien will be men » — les hommes veulent être des hommes! Le boléro de Carmen, sifflé au réveil, me rassure... si cela avait été la marche du Prophète, par exemple, je serais plus inquiète.

La jeune femme s'était remise à marcher.

— Je ne sais pas pourquoi vous seriez inquiète, Granny, dit-elle avec une nuance de hauteur.

— Je le sais, moi.

A ce moment, le vieux cri des Chouans nous arriva à travers le bois. Jacques d'Aurannc l'imite admirablement, il le tient de sa mère qui est une Vendéenne. Il nous rappelait ainsi l'heure du déjeuner et, sans un autre mot, nous pressâmes le pas.

Voilà donc pourquoi Maïa m'avait dit un jour : « Il faut bien s'en prendre à quelqu'un de tout ce qui vous arrive d'horrible! » Oui, vraiment l'aventure est plutôt (( horrible ». Je vois... sous le feu de la colère, de la jalousie, de la douleur, l'amour dont la floraison avait été retardée par des forces adverses, s'est épanoui tout à coup... et magnifiquement... je n'en doute pas! Ce ne sont pas les lois humaines qui peuvent marier ou divorcer les individus, mais la Nature seule. Dans la chambre de l'hôtel B. la jeune femme aura senti que, malgré les paperasses signées et son « amour d'avoué », elle était encore mariée à Pierre de Couzan. Je devine Kl tempête que celte révélation aura provoquée en elle, ses efforts pour tuer un sentiment qui l'humiliait doublement. Elle aura imaginé la scène qu'elle n'avait pas vue... et avec un luxe de détails qui n'existaient sans

doute pas. Cette scène se sera reproduite des milliers de fois dans son cerveau... de quoi faire des kilomètres de films et chaque fois, elle aura avivé l'amour qu'elle aurait dû détruire, c'est ainsi que cela se passe dans Fàme humaine et c'est très douloureux.

L'exclamation joyeuse de Pd. de Gouzan aura pénétré son cœur de part en part et, quoi qu'il arrive..., elle l'entendra toujours.

La lectrice qui m'avait demandé de faire souffrir mon héroïne sera satisfaite... elle souffre.., et si bravement !

Paris.

Ah! plus de meubles Louis XV, plus de coiffeuse aux pieds recourbés, plus de bibliothèque en bois de rose, plus de doux pastels aux murs!... plus rien de joli... autour de moi! Après Mortin, le premier contact avec l'hôtel n'a pas été précisément agréable. Et puis, dans ma chambre bien chauffée, il y avait quelques témoignages d'amitié : des fleurs, des cartes... une belle verdure, la bienvenue de ma propriétaire... sous une forme ou sous une autre, cette bienvenue ne mç manque jamais. J'ai retrouvé les bons et honnêtes visages de ceux qui allègent ma vie de tant de corvées. Cela a suffi pour me donner la sensation du ce chez soi ». Et maintenant, assise devant ma table de travail, je ne sais plus si j'habite un château ou la « Maison du voyageur »... et peu m'imporfel Voilà la divine magie du « livre ».

Une voix m'arrive de la rue, je la reconnais avec un plaisir extrême... je l'attends anxieusement à chacun de mes retours à Paris... c'est celle d'une grande griffonne ma voisine. Loute a la voix la plus mélodieuse que je connaisse, un soprano assurément. Elle aboie du matin au soir et personne ne pourrait s'en plaindre.

EHo fait la police de sa rue, une rue très courte, qu'elle semble considérer comme son domaine particulier. Elle reconduit jusqu'au tournant, en les grondant doucement, les gens mal mis, on devine qu'elle leur dit : c( Allez-vous en, je ne vous veux pas chez moi. » Avec un certain bouledogue son voisin et son ami, elle cause littéralement. Sa voix tantôt caressante, tantôt colère, tantôt nerveuse, révèle toute une gamme de sentiments humains et une âme féminine. Parfois, elle dit de si jolies choses qu'elle arrête ma plume... je me mets à l'écouter et je m'écrie tout haut « oh I t/ou darlingl » oh! chérie que vous êtes! La pensée, qu'au nom de la science et de l'humanité on a torturé et on torturera des milliers de créatures bonnes et aimantes comme elle, me fait bondir d'indignation. Ce n'est pas seulement la vivisection qui me révolte, c'est la cruauté, l'injustice, l'ingratitude de l'espèce humaine envers l'espèce animale! En France, en Italie, en Espagne, par exemple, le cheval est encore aussi maltraité que l'âne en Orient. Quand je songe à cela, la race latine — ma propre race — me devient odieuse, je suis obligée « to pull jnyselfup »... de me donner un coup de bride, moralement, pour remettre mon jugement d'aplomb.

L'homme peut être cruel par instinct primordial ou par ignorance, par manque de réflexion, de sensibilité, par habitude aussi. Les classes inférieures ont longtemps souffert de cette espèce de cruauté. Elles ont acquis des forces qui leur ont permis d'y échapper et de l'exercer à leur tour en de sanglantes représailles, mais l'animal impuissant en est toujours la victime.

L'homme ignore ce qu'est l'animal; il ne connaît ni

son rôle ni sa mission ici-bas et il ne se rend pas compte de ses obligations envers lui.

La question de l'existence de l'âme chez l'animal a gêné les savants dans leur matérialisme, les. prêtres dans leurs dogmes; ils l'ont laissée de côté. Les hommes civilisés ont dû reconnaître que les races inférieures du globe avaient une âme; il leur reste à apprendre que l'animal en a une aussi. Et comment ferait-il pour n'en avoir pas? je me le demande. Toute vie est la radio-activité de l'Eternel Dieu... toute vie est une âme. Il y a des âmes de deux cellules comme celle de la fourmi, de millions de cellules comme celle de l'homme. C'est le nombre des cellules qui crée l'échelle des êtres et tous les êtres sont frères psychiquemcnt et physiologiquement. Ceci se démontre : l'animal aime et souffre comme nous; il a la parole comme nous; cette parole est un aboiement, un miaulement, un chant, mais elle exprime des sentiments aussi bien que l'anglais ou l'allemand. jNon seulement, il n'est pas en dehors de l'humanilé, mais il en fait partie intégrante... sous toutes les formes nous absorbons sa substance. Par des transformations secrètes et merveilleuses cette substance devient les éléments de notre pensée et de notre âme immortelle... nous communions de lui et par lui avec la Nature tout entière. Dans nos vêtements, dans nos aliments, dans la construction de nos demeures, il y a toujours de sa peine et de sa souffrance. Le bon pasteur, est -il dit dans l'Évangile, « donne sa vie pour ses brebis »... c'est une image... mais les brebis donnent constamment leur vie pour leur pasteur... et ce n'est pas une image. Si l'homme pouvait concevoir la profondeur de cette fra-

ternité, il ne meurtrirait pas, clans son intérêt, la chair destinée à devenir sa propre chair; il ne refuserait pas à l'animal la nourriture qui se transforme en énergie à son profit. L'homme est non seulement cruel par ignorance mais par habitude. On s'habitue à la souffrance d'autrui. Un Français, à qui je reprochais d'avoir assisté aux courses de taureaux en Espagne, m'a fait cette effrayante réponse : a La première fois elles font horreur, on est tenté de crier aux spectateurs . « vous êtes des sauvages », puis on s'y habitue et on y prend goût! » Oui, on prend goût à voir des chevaux éventrés et on redescend ainsi tous les échelons de la civilisation, c'est tellement facile ! ... De même, le cocher parisien s'est habitué à voir trotter devant lui une bête mal nourrie; il s'est habitué à la voir tomber entre les brancards et à la relever jusqu'au jour où il ne le pourra plus. Les Parisiens se sont de même habitués à être traînés par des chevaux de misère et ils n'en ont aucune honte. Eh bien, c'est là une indifférence de Barbares !

Il serait temps que la science vînt nous apprendre nos obligations réelles... nos devoirs envers l'animal. Le Christianisme, né en Orient, ne Ta jamais défendu ni protégé, il serait temps qu'il étendît sa charité jusqu'à lui. L'homme du xx® siècle, comme l'homme primitif, est obligé de se nourrir de sa chasse et de sa pêche, de tuer pour vivre C'est la loi de la Terre II doit le faire virilement, miséricordieusement, avec le moins de souffrance possible, comme l'exécuteur des hautes œuvres de la Nature et non pas comme un tortionnaire. L'homme du xx® siècle ne peut plus ignorer l'animal. 11 doit étudier son langage, ses ins-

tincts, ses mœurs, son caractère, son âme, essayer de s'en faire comprendre... c'est son intérêt si ce n'est pas son plaisir. L'homme du xx'' siècle doit traiter l'animai avec justice, avec honnête, rémunérer son travail par une nourriture suffisante. Il faut que des lois sévères viennent enforcer ces devoirs en attendant que l'humanité soit capable de les remplir volontairement et avec amour. Le xviii^ siècle a proclamé les droits de l'homme, le xix*" siècle les droits de la femme, il appartient au xx^ siècle de proclamer les droits de l'animal.

Pendant que j'écrivais ces lignes, la voix de Loute n'a cessé d'activer ma plume et ma pensée. Chère Loute ! elle ne se doutait guère qu'elle travaillait à la cause de son espèce. Dieu veuille que ni son travail ni le mien ne soient perdus.

Paris.

La confidence de Maia avait jeté en moi une inquiétude angoissante. A Évian, à Territet, à Territet surtout, j'avais cru sentir que Pierre do Couzan aimait toujours sa femme. Maintenant je n'en étais plus aussi

sûre et j'avais besoin d'en être sûre. C'est avec la

feime intention de lire sa demeure, sa physionomie, de le vivisectionner sans pitié que, l'autre soir, je suis allée dîner chez lui, et je respire... toutes mes craintes sont dissipées.

Mon hôte est venu me chercher avec son automobile. 11 m'a demandé aussitôt si j'avais aime Mortiu. Je lui

ai rc^pondu avec enthousiasme mais sans m'étendre sur ma visite. Je tenais à l'avoir en pleine lumière électrique pour la lui raconter. 11 me dit alors qu'il pariait le lendem.ain soir pour Bucharest et qu'il y resfornil cinq ou six semaines. Il va, avec un de ses associés» étudier un projet de route du plus haut intérêt, paraîr-il. Jusqu'à la rue Ghanaleilles, la conversation se maintint sur ce sujet. Au son de la trompe, la porte cochère s'ouvrit et nous livra passage.

— On ne peut pas être plus loin de Paris, dis-je en montant le large escalier.

— Et même de notre époque, répondit mon compa- ; gnon... Ce recul et ce silence semblent délicieux au sortir de nos usines.

De fait, j'entrai dans un appartement d'autrefois et qui avait grand air.

Mon hôte me conduisit dans son cabinet de travail. Dès le seuil j'eus une impression agréable. Le feu flambait clair, la lumière électrique se trouvait bien disposée, les deux battants de la porte du fond étaient . ouverts sur une salle de billard, un petit bouledogue noir et un angora blanc se chauffaient devant la cheminée. Le chien bondit au devant de nous, le chat se contenta de tourner la tête de notre côté.

— Mes commensaux... Joe et Manon, dit M. de Gouzan... J'ai, de plus, un ménage savoisien, François et Marianne, c'est là toute ma maison de garçon.

— Quel luxe d'espace! m'écriai-je.

— Oh ! je n'aime pas à piétiner sur place. Je suis un montagnard aux longues jambes.

— Et plutôt çolumineux, ajoutai-je en regardant, non sans admiration, la belle stature du jeune homme.

Je promenai les yeux autour de moi. Sous le haut plafond aux fines moulures, dans le cadre élégant d'un ancien salon du xviii* siècle, je vis des meubles anglais, d'immenses fauteuils, une imposante table à écrire, un corps de bibliothèque à appui, un large divan, un piano. Le contraste eût été choquant sans les objets d'art qui l'adoucissaient, sans le confort, la sensation de vie qui le faisaient oublier.

— Qu'est-ce que cela? fis-je, en allant à un marbre dont la blancheur éclairait un coin de la vaste pièce.

Mon hôte jeta un rayon de lumière électrique sur l'étrange figure qu'il représentait, et fit tourner le socle.

— L'ancêtre..., dit-il.

L'ancêtre!... un homme nu guettant une proie. Sa main gauche était crispée au roc, la droite tenait une sorte de massue. Le corps, long et souple comme celui d'un félin, était soulevé par l'attente, par le désir féroce. La tension des muscles, de la face bestiale le rendait extrêmement vivant et douloureux.

— Ah! pauvre ancêtre! fis-je toute saisie de pitié

— Pauvre ancêtre! répéta le baron. Il n'avait pas tant do cellules là dedans! ajouta-t-il on posant sa main sur le front bas du primitif, pas tant de pensées! pas tant de sentiments! pas tant de sornettes! et il n'avait froid qu'à son corps !

Ceci fut dit avec un ton dont la violence et l'amertune no m'échappèrent pas.

— Savcz-vous que c'est saisissant de voir ainsi, l'un à côté de l'autre, l'ancêtre en pleine lutte pour la vie... et le descendant en smoking et la boutonnière lleurio attendant son dîner?

Pierre de Couzan sourit, puis, tordant sa moustache :

Le descendant en smoking et la boutonnière

fleurie lutte pour autre chose, lui!

Je l'aime, cet ancêtre, dis-je en caressant l'admirable figure.

Moi aussi. Je l'ai découvert dans l'atelier d'un

jeune sculpteur et je l'ai acheté séance tenante.

Eh bien! je crois que vous avez acheté une très

belle œuvre. Laissez-moi admirer vos trésors, ajoutai-je.

— Oh! je ne suis pas un collectionneur et j'ai horreur du bibelot en tant que bibelot.

Il y avait là trois beaux tableaux de l'école impressionniste c( Le Lac de Roy » en Savoie, une « aube » cl un « coucher de soleil » en Savoie également, puis cU-s eaux-fortes, des études, des dessins à la plume; trois admirables petits bronzes, des masques japonais, des armes, des râteliers de pipes. Deux grandes fougères déroulaient leurs crosses dans des vases d'ancien Japon. Sur le divan et sur le tapis s'étalaient des peaux de bêtes royales. Ce cabinet de travail ne révélait aucune prétention, aucune manie. Il donnait l'impression que le maître de céans était un gentleman, un homme jeune, actif, très viril. Evidemment, il n'avait pas été arrangé en vue de visites féminines. Au moment oii je constatais cela, et non sans satisfaction, le dîner fut annoncé.

La salle à manger avait le même aspect masculin et anglais. La flamme gaie du foyer, les fleurs qui décoraient la table, atténuaient la sévérité et la lourdeur des meubles.

— Vos amis doivent vous accuser d'anglomanie.

dis-je en remarquant qu'argenterie, porcelaine, cristaux étaient anglais également.

— Oh! ils ne s'en privent pas, mais peu m'importe. J'ai besoin de simplicité et de confort.

— Où avez-vous appris l'anglais et acquis les goûts anglais?

— Ah! ceci, je le dois aux bons Pères! et je leur en garde de la reconnaissance. Entre douze ou treize ans, je donnais, paraît-il, des signes alarmants d'indiscipline. Ma mère, à la manière des dévotes, ne manqua pas de verser ses inquiétudes dans le sein de son directeur. Le père Luc, qui avait vécu en Angleterre, lui conseilla de m'envoyer dans un collège de Jésuites près de Londres afm que je pusse faire du sport. Il lui persuada que ce serait mon salut en ce monde et en l'autre. Il n'en fallut pas davantage pour l'y décider et je fus expédié à W. J'y restai jusqu'à l'âge de seize ans. Grâce à un excellent professeur français, mes études ne subirent aucune interruption. Les premiers temps furent durs... Puis j'appris à me servir de mes poings, à me dominer quelque peu et tout alla à merveille. J'acquis non seulement le goût mais l'esprit du sport.

— Ah ! voilà ce que je voudrais que l'on infusât à toute la jeunesse, féminine aussi bien que masculine.

— Oui, il faudrait lui enseigner la valeur, la signification de cette admirable et intraduisible expression : « to play the ^ame », jouer le jeu, c'est-à-dire jouer le jeu... strictement, correctement, malgré toutes les circonstances adverses... jusqu'au bout. Quand devant imc situation difTirile, l'Anglais dit • « / will play ihc ^aine », c( je jouerai le jeu »... il le joue, et en face do

la mort même. Lorsque je suis aile à Liège pour reprendre mes études d'ingénieur, j'ai répété cette phrase, elle m'a soutenu tout le temps et par esprit de sport, je n'aurais pas pu abandonner la partie. Quand j'aurai un fds, je l'enverrai en Angleterre do douze à seize ans et s'il y apprend seulement « to lÂoy tfie game », je serai satisfait.

« Quand j'aurai un fds ». Cette assurance, inconsciente peut-être, me saisit, je regardai le jeune homme et, en voyant son visage énergique, les signes de sa belle santé physique et morale, je ne doutai pas non plus qu'il n'eût un fds quelque jour.

— J'ai eu l'occasion une fois de plus, à Mortin, de comparer l'hospitalité française et l'hospitalité anglaise dis-je. J'en suis arrivée à la conclusion que, si Français et Anglais parviennent à s'entendre, ce ne scia jamais que par signes, à la manière des muets.

— Eh bien! ce sera suffisant, je crois, au progrès des deux nations.

— C'est mon avis.

A ce moment, le domestique mo servit un vin lim^ pide, couleur d'or pâle.

— C'est vous qui avez voulu du seyssel avec la sole, \ me dit mon hôte en souriant. Je suis incapable, croyez-le, d'une semblable hérésie.

— Oui, oui, je l'aime parce qu'il a le goût de la pierre à fusil, et j'ai découvert que ce bouquet convenait au poisson.

— Grand bien vous en fasse!

— Est-ce que vous avez songé, en couvrant votre! table de roses, que vous aviez une vieille femmo pour] convive? dcmandai-je.

— Non, j'aî pensé que j'avais une femme, tout simplement.

— Ah! c'est gentil cela... merci.

Puis, respirant la touffe de roses qui marquait ma place :

— Des (X Beautés américaines! y> dis-je, et de vraies beautés.

— A propos, n'étaient-ce pas des Américaines ces jeunes filles avec lesquelles je vous ai vue, il y a trois ans et demi, sur la terrasse du restaurant de Royat?... quatre jeunes filles en robes blanches et avec des chevelures extraordinaires, rutilantes.

— Oui... des Californiennes. Je les avais surnommées « les Roussottes » à cause de la couleur de leurs cheveux. Je vois qu'elles vous avaient impressionné.

— Impressionné! Votre table était la seule qui eût de la vie et de la gaieté. J'ai été tenté de vous parler, puis, réflexion faite, je me suis contenté de vous saluer.

— Je regrette la réflexion.

— Et moi donc ! J'étais venu installer ma mère pour sa cure, je ne suis resté que quarante-huit heures et je r'ai causé qu'avec la « belle meunière ». Où étiez-vous logée?

— Dans un ex-couvent, à vingt minutes de Royat. J'y avais été amenée par ces jeunes Californiennes. Il était situé sur la hauteur en face de Clermont, au milieu d'un parc qui descendait dans la vallée par des pontes couvertes de vignobles. De la terrasse la >'uc était superbe; au coucher du soleil, la cathédrale avait un ton de velours fauve.

— Celui de la lave de Volvîc.

— L'évolution de ce couvent en pension de famille

35(5 AU CœUR DE LA VIE

était très curieuse. Il y avait deux clitectrîceg, Tune laïque, l'autre une religieuse sécularisée. Les chambres étaient jolies et confortables, la cuisine, une popote de couvent. La plupart des domestiques étaient d'exsœurs converses ou des filles très pieuses aux yeux mystiques. Les salles à manger étaient encore décorées de statues de saints. Au-dessus de ma petite table j'avais le portrait de Léon Xliï. La chapelle était fort belle, on y disait la messe chaque matin; elle mettait un peu de silence religieux sur notre étage et, le soir, on voyait les dévotes s'y glisser furtivement. Quelle étude psychologique il y aurait eu là à faire! Tout en haut du parc se trouvait une petite chapelle à côté de laquelle plusieurs religieuses étaient enterrées. Elles semblaient si délaissées ! On sentait qu'elles appartenaient à un ordre de choses qui avait été vécu — et c'était infiniment pathétique.

— Comment des Américaines pouvaient-elles s'accommoder de tout cela?

— Oh ! la nouveauté de ce milieu les amusait : elles en jouissaient même. Les confiseries de Glermont ont dû garder d'elles un bon souvenir. Avec leur jeunesse libre, leur éclat de teint et de cheveux, elles éclairaient les vieilles rues qu'elles traversaient. Je m'étais lice plus particulièrement avec l'une d'elles. Nous faisions des promenades ensemble, nous causions pendant des heures dans les coins ombragés du parc. Elle me parlait de San Francisco, de leur maison de campagne, avec une chaleur, une passion qui, depuis, m'ont semblé l'effet d'un pressentiment, car, quelques mois plus tard, ville et maison de campagne devaient être détruites par le tremblement de terre, de cette der-

nîêre, il n'est rîen resté debout. Et figurez- vous ce qui nous est arrivé un beau matin. J'écriva,is mon livre sur l'Angleterre et je me trouvais avec une panne terrible. J'avais prié ma petite amie de vouloir bien entendre quelques chapitres avec l'espoir que cela remettrait mon moteur en mouvement. Nous nous étions installées pour la lecture dans un pavillon sur la hauteur. Mademoiselle J. prit sa broderie et je me mis à lire... Je lus... je lus. Au bout de quelques minutes, ma compagne me poussa le coude et, à voix très basse : « Regardez devant vous », me dit-elle. Je levai les yeux et je vis, dressé sur sa queue, un assez gros serpent jaunâtre qui écoutait, qui écoutait positivement. Je me tus et il disparut aussitôt dans son trou. Il était, du reste, d'une espèce inoffensive.

— Et vous êtes sortie de votre panne?

— Le soir même, les serpents portent bonheur.

— Aux femmes seulement alors. Mais, dites-moî, que faisiez-vous sur la route de Clermont à cinq heures du matin! Je vous ai rencontrée le jour de mon départ. Je conduisais mon automobile, vous ne m'avez pas vu.

— Non, en effet. J'allais prendre mon bain à l'établissement. Chaque jour, pendant quarante minutes, je marchais dans l'air pur, entre des haies vertes, accompagnée par le chant des oiseaux et je ne sentais plus la vieillesse. J'avais des préjugés bêtes contre l'Auvergne. Je dois à des Californiennes d'avoir connu sa beauté et d'avoir pu admirer le vieux Royat avec ses balcons fleuris! Encore un exemple des enchaînements miraculeux de la vie.

La présence du domestique no nous permettait pas de parler de Mortin. Notre conversation se maintint

3f$8 AU COKtTR DR LA VTE

ainsi sur des sujets dlrangers, mais elle ne languît pas un moment. Je sentais chez mon hôte comme une joie secrète. A son insu, elle rayonnait dans ses yeux, éclatait dans sa voix en notes claironnantes. Malgré moi, l'image que Maïa avait jetée dans mon cerveau se reformait et je le voyais dans son réveil d'homme jeune et sain, les mains derrière la tête, lançant au plafond de sa chambre les paroles dont il ne soupçonnait guère le tragique écho... L'image n'était point désagréable; et, réprimant un sourire à grand'peine, je me disais « s'il savait! » Puis je pensais à Maïa, je la voyais seule à la table de famille. Que n'aurait-elle pas donné pour être à ma place! Mon imagination surexcitée élaborait les plus audacieux coups de théâtre. Notre exquis dîner achevé, nous retournâmes dans le cabinet de travail où Joe et Manon, comme des animaux bien dressés, nous avaient attendus.

Le domestique nous suivit de près avec le café... du café turc qui embaumait.

— Je permets la pipe, dis-je à mon hôte.

— Merci, je ne la fume que lorsque je suis seul, elle est trop absorbante pour être polie. Un cigare tiendra bonne compagnie à votre cigarette.

L'angora sauta immédiatement sur le bras du fauteuil de son maître, rangea sa queue autour de ses pattes et regarda Joe avec des yeux à demi fermés qui semblaient le narguer. Le chien, les oreilles droites, le dos frémissant de jalousie, se plaignit doucement.

— Ah! le joli tableau! m'écriai-je, je voudrais avoir votre photographie ainsi faite.

Pierre de Gouzan se leva immédiatement, alla à un des tiroirs de sa table à écrire et, revenant vers moi :

— - La voici... vous voyez, vous n'avez qu'à commander.

Puis, se penchant vers Joe, il le caressa.

— Couche-toi! vieux jaloux! lui dit-il.

L'animal, apaisé et heureux, se mit sur le flanc.

— Ce portrait est excellent ! et la scène est vivante ! fis-je, charmée... je le garde, bien entendu.

— Un chef-d'œuvre de François. Il a une passion pour la photographie et du talent même. Je l'encourage.

— • Vous faites bien.

Mon hôte fuma quelques instants en silence, j'achevai lentement ma délicieuse tasse de café et, comme je la posais sur le plateau :

— C'est agréable de vous avoir là au coin de mon feu do garçon, me dit-il avec un regard affectueux.

— Et assez extraordinaire... pas plus du reste que ma visite à Mortin. Songez donc ! Dix ans auparavant, j'étais entrée comme une bombe à Saint-Pierre-du- Vauvray dans le compartiment de mes futures hôtesses et j'y avais été plutôt mal accueillie. Cela m'a amusée tout le temps !

— Dix ans auparavant ! A quelle époque?

— Le 3 novembre, je crois.

— ■ Ah ! elle est forte, celle-là ! exclama le baron frappant de la main l'appui de son fauteuil et du môme mouvement faisant tressauter Manon. C'est à l'arrivée de ce même train que j'ai reçu le coup do foudre.

— Le coup do foudre? répélai-je ahurie.

— Oui, j'attendais un ami sur le quai de la gare Saint- Lazare et j'ai va une fillette jeter ses bras autour du cou

du banquier Lasserre que je connaissais de vue. Ce gesic enfantin m'a empoigné! On n'a pas idée de ça! J'ai rencontré de temps à autre ladite fillette. Je me suis tenu à l'écart par prudence. Je voulais me marier aussi tard que possible... faire de beaux voyages. Puis, quand madame de Syriac m'a parlé de mademoiselle Lasserre, de la possibilité d'obtenir sa main, j'ai oublié résolutions et projets. L'effet d'un geste! vous voyez !

— Mais c'est aussi un de vos gestes, un de vos gestes de bonté qui avait décidé Maïa en votre faveur — je vous l'ai raconté. Elle avait reçu le coup de foudre boulevard Malesberbes.

Les yeux bruns du jeune homme brillèrent plus vivement, puis, la tête un peu inclinée sur l'épaule droite, un sourire moqueur sous la moustache :

— Ah! voilà, dit-il, pour que le coup foudre ait son plein effet, il faut qu'il soit reçu en même temps, sinon, il ne vaut rien.

— Vraiment! Je suis contente de savoir cela. Toutes ces petites observations psychologiques sont précieuses. Je vois que vous faites de l'Histoire naturelle maintenant et que vous n'avez pas oublié notre conversation à Territet.

— Oublié une conversation où vous m'avez dit que j'avais été un imbécile! Ah! fichtre non! je ne l'ai pas oubliée !

— Monsieur de Couzan ! m'écriai-je en manière de protestation.

— Oui, oui... Oh! ne vous défendez pas! fit le jeune homme avec un bon sourire. Vous aviez peutêtre raison. Puis, comme s'il voulait rompre les chiens : et avec qui vous êtes-vous rencontrée à Mortin?

— Avec monsieur d'Auranne et sa femme, une charmante Anglaise, et avec la comtesse de Bielle. Les châtelains ont été d'une bonté parfaite pour moi.

— Oh! les Lasserre sont d'excellentes gens, le type de cette haute bourgeoisie qui, au xvii*^ et au xviii° siècle a été l'honneur de la France et qui est en train de disparaître. Je suis sûr que le docteur Henri et vous êtes devenus de grands amis.

— Je l'espère.

— C'est un homme tout à fait remarquable et si juste!

Je fus ravie de voir que le baron n'avait aucune animosité contre son ex-famille. Cela me permit de raconter ma visite par le menu, les incidents qui l'avaient égayée et où figurait Maïa. Pierre de Couzan mécoutait avec une jolie impassibilité; de temps à autre, cependant, je voyais ses paupières battre, sa moustache s'émouvoir et je sentais que mon récit n'était pas perdu.

— Où vous avait-on logée?

— Dans l'appartement de l'évéque.

— Je l'avais imaginé.

— Maintenant, je me sens un peu à l'étroit dans mon unique chambre. Toutefois, ce n'est pas ce grand luxe qui me manque, mais les causeries que Maïa et moi avions chaque soir au coin de mon feu. Elle m'arrivait dans un de ses jolis déshabillés, les cheveux nattés et dans le dos comme une petite fdle. Kilo s'asseyait par terre, la flamme l'éclairait, et elle était vraiment adorable.

J'avais esquissé cette scène avec un plaisir d'artiste, une cruauté de psychologue. J'éprouvais une fino

3fi2 AU CœUR DR LA VIE

jouissance à mo dire que ma parole l'imprimait clans quelque cellule de ce cerveau d'homme, de ce récepteur vivant, que j'avais là devant moi et qu'elle y ferait peut-être son joli travail de séduction.

Les yeux de mon bote, qui s'étaient détournés des miens, y revinrent tout brillants d'bumour.

— Et, au cours de ces causeries, vous avez sans doute do»nné à madame Maïa Lasserre quelques notions d'Histoire naturelle?

— Oui, quelques-unes... répondis-je imperturbablement.

— Vous avez bien fait, car elle en manquait singulièrement.

— Et je désire qu'elle ait l'occasion de les mettre à profit.

— Moi aussi!

Ces deux mots étaient échappés à monsieur de Couzan; il rougit furieusement.

— J'espère beaucoup de bonnes choses pour ma petite amie, continuai-je. En la voyant à Mortin, seule et dépareillée, j'ai ou tout le temps l'impression qu'elle était la victime d'un enchantement.,,

— Mais elle est peut-être très heureuse dans son enchantement! fit le baron en me regardant avec des yeux oii il y avait une interrogation anxieuse.

— Non, elle ne l'est pas, et je ne voudrais pas qu'elle le fût... Elle a conscience d'avoir gâché sa vie, d'avoir créé du chagrin autour d'elle, et je suis sûre qu'elle s'accable do reproches. Elle m'a confessé qu'elle n'était plus heureuse qu'en voyage. De fait, après ISoël, elle s'est arrangée pour aller avec les d'Auranne eu Ifahc..., à Monte Carlo,

*— A Monte Carlo!

Dans la repétition de ce nom je sentis une note joyeuse.

— Oui, et elle a l'intention d'accompagner ses amis jusqu'à Marseille où ils s'embarqueront pour le Japon. Ce qui me console, c'est que madame Lasserre est jeune... et, faite comme elle est... le bonheur peut lui sauter au cou d'un moment à l'autre.

Mon regard tomba sur la pendule.

— Dix heures déjà! m'écriai-je. Je voudrais bien voir le reste de votre installation avant de partir.

— Si cela vous amuse, je vais vous en faire les honneurs. Allons!

L'appartement occupe tout le second étage de la maison. Il avait dû être fort beau. Les accessoires modernes qu'on y a introduits lui ont enlevé son aspect élégant mais l'ont rendu extrêmement confortable. 11 y a de belles salles de bains, de spacieux cabinets de toilette, une salle de gymnastique et trois seules chambres à coucher. Celle de la baronne douairière a des meubles anciens, un prie-Dieu, un crucifix, tous les symboles chers aux dévoles. Les deux autres ' — un contraste drôle — sont de pur style anglais et très masculines. La chambre de mon hôte me plut beaucoup. Elle semble arrangée uniquement pour le sommeil de la nuit et le repos du jour. Un lit de cuivre, un petit lit de camp, en manière de chaise longue, un bureau, quelques livres, deux larges fauteuils, deux chaises composent tout le mobilier. Une fme natte du Japon recouvre le parquet sur laquelle s'étalent deux superbes peaux d'ours. Aux nuirs, des portraits de famille, d'amis, de chevaux, de chiens...,

des dessins à la plume. Les fenêtres étaient grandes ouvertes. Là, pas plus qu'ailleurs, je ne vis signes do présence féminine. J'admirai sans réserve.

Est-ce que votre chambre d'hôte est souvent

occupée? demandai-je, lorsque nous fûmes revenus dans le cabinet de travail.

— Oui, presque toujours, et par des camarades anglais. Je dîne rarement seul.

— Votre installation a tout à fait confirmé le jugement que j'avais porté sur vous.

— C'est-à-dire ?

— Que vous étiez libre, que vous n'étiez pas un homme cramponné.

Je me servis de cette expression vulgaire pour atténuer mon indiscrétion.

Le baron eut un grand rire.

— Cramponné! Dieu garde! Selon moi, le seul fd à la patte qu'un homme puisse porter avec quelque dignité c'est le fd conjugal. On est toujours plus ou moins le seigneur et maître de sa femme, mais on est l'esclave de sa maîtresse.

J'eus quelque peine à réprimer un sourire en songeant à celle qui l'avait rendu c< heureux! ... heureux ! » et intérieurement je murmurai : « ô homme! »

— Et puis, j'aime encore votre appartement, continuai-je, parce qu'il n'a rien de « vieux garçon »... mais malgré tout son confort... il est froid. Il y manque ce qui manque à Mortin.

Les yeux du jeune homme m'interrogèrent.

— Oui... le bonheur.

Pierre de Couzan haussa les épaules.

— Je suis trop sage pour lui courir après une se-

Gonde fois, mais s'il vient frapper à ma porte... il sera bien accueilli, je vous l'affirme.

— Eh bien... je vous l'amènerai, moi! m*écriai-je. Cette phrase était sortie de ma bouche comme si

une autre l'eût parlée. Je me levai toute confuse et je tendis la main à mon hôte pour prendre congé.

11 la porta à ses lèvres, puis, la serrant fortement :

— Chère romancière... dit-il d'un ton affectueux et un peu moqueur.

Monsieur de Couzan me ramena chez moi. Nous n'échangeâmes plus que quelques mots, mais nous nous séparâmes avec la conscience et la satisfaction d'une entente secrète.

Le lendemain, j'écrivis à Maïa le compte rendu de ma soirée rue Chanaleilles. A l'heure qu'il est, si je ne me trompe, ma lettre a été lue et relue bien des fois. Il y a longtemps sans doute que les pensées de ces deux créatures humaines unies, puis séparées, se cherchent dans l'espace. Le jour où elles se rencontreront, elles dissiperont l'orgueil, la vanité, la rancune et, de deux faiblesses, elles feront une g^rande force.

Paris.

J'ai repris mes méditations de solitaire. J'en ai fait ime sur les chiffons qui ne ressemble guère à mes méditations d'antan sur le même sujet.

Les chiffons! Cela a l'air frivole... et c'est effroyablement sérieux ! Cela a l'air petit, et c'est immense! Par un lent travail de pensée, je suis arrivée à mo

rendre compte à peu près, oh! toujours à peu près... du rôle que la mode et la toilette jouent ici bas. Elles m'apparaissent maintenant comme un des grands facteurs de la vie. Elles sont soumises à des lois inconnues, elles influent sur le caractère, sur les mœurs, sur la santé, elles concourent aux destinées des individus et des nations et comme ces mêmes destinées, elles sont entre les mains des forces divines. L'Eternel Dieu ne vêt pas seulement « la fleur des champs », il vêt encore l'animal et l'homme. La fleur et l'animal sont vêtus avec plus de magnificence que l'homme parce que sa splendeur, à lui, doit être une splendeur d'âme, je l'imagine du moins. Son vêtement et sa parure poussent sur le dos de l'animal, il y a là une admirable économie, un enseignement profond... et même un trait d'humour, dirait-on.

La grande mère Nature va transforman-t la substance végétale en substance animale, en fourrures, en toisons, en plumes, en écaille, en soie; et avec ces matières infiniment précieuses, elle achève l'homme. En apparence, c'est bien le Terrien qui confectionne son vêtement... mais c'est elle encore qui, à cela, le dirige et l'inspire. C'est elle qui noue le pagne du nègre, qui drape le costume de l'Oriental, qui taille le frac de l'Occidental, qui perce le nez de la sauvage et l'oreille de la civilisée, qui tresse en cordelettes les cheveux de l'Africaine et qui ondule les cheveux de la Parisienne. Elle jette l'idée d'un chapeau, d'un vêtement dans le cerveau de la modiste et de la couturière comme elle jette l'inspiration d'un tableau dans le cerveau d'un peintre. La forme s'ébauche, puis se précise sous l'efl'ort de sa pensée. Pour l'exécuter, ses doigts

tâtonnent, cherchent, font et défont, à l'instant où souvent elle désespère, crac! « ça y est »... comme elle dit. Oui (( ça y est », le modèle qui était derrière son front... so trouve dans ses mains, une cho?e visible, tangible, qui entre aussitôt dans le courant ni plus ni moins qu'un enfant nouveau-né. Les ouvrières en chiffons ont un rôle dont elles ne soupçonnent pas l'importance. Elles travaillent à acheter la créature humaine, ni plus ni moins. Elles sont les collaboratrices directes de la Providence, elles sont les ouvrières, non pas d'un patron... mais les ouvrières de la Vie même. Elles ne s'en doutent pas encore!

La mode, cette chose sur laquelle on a tant écrit, tant discouru, me paraît ôtre un phénomène naturel dont les changements ne sont pas capricieux, mai^ nécessaires pour utiliser tour à tour la laine des toisons, la soie des cocons, les fourrures, les plumes, les pierreries, les métaux, etc. La divine Pourvoyeuse connaît seule ses richesses économiques et seule elle peut en diriger l'emploi. Le vêtement et la parure forment sans doute un des thèmes de la Terre. Celui-là ne se compose que de quelques notes. Ces notes reviennent toujours, mais avec des variations infinies. C'est, peut-être, dans ce phénomène de la mode que l'on distingue le mieux le travail continuel de la Providence sur l'homme, ses essais répétés, ses tâtonnements, ses efforts vers le mieux. Elle se plaît cuneuscment à changer la silhouette humaine. Tantôt elle la grossit hors de toutes proportions, tantôt elle l'amincit aussi bizarrement, tantôt elle l'allonge, tantôt elle la rapetisse, mais en lui conservant toujours Icz forme de Vinsecte\ En ces dernières années, le cou

de l'homme a ctc emprisonné dans des cols carcans pour lui donner, je le suppose, un beau port de tête. C'est au moyen du corset que la Nature maintient en forme le corps de la femme, qu'elle le remodèle, cherchant le mieux, trouvant le pire, mais cherchant toujours. Ces changements ont leur raison d'être, ou économique, ou plastique, ou hygiénique... ou antihygiénique quelquefois. Les ondes de la mode — car le phénomène se produit par ondes — sont à peine sensibles chez les nations stagnantes. Le burnous de l'Arabe, la gandoura de sa femme n'ont pas change depuis des siècles. Ils sont, du reste, admirablement adaptés au lent mouvement de leur vie. Le costume d'un pays est en harmonie plus ou moins parfaite avec son décor et son caractère. Le costume révèle la mentalité d'une époque; il fait partie de son histoire. Les dieux ont enlevé au mâle des races en activité soie, plumes et dentelles; ils lui ont imposé un vêtement sans ornements qui convient à. l'âge du fer, de la houille et du pétrole. L'homme du xx'' siècle n'a plus l'air d'un brillant coléoptère mais d'un coléoptère utile. Le costume tailleur a marqué l'entrée de la femme dans l'œuvre sociale, et l'ère de son émancipation. Qu'elle ne l'oublie jamais!

Pour se battre avec les Russes, les Japonais ont quitté leurs robes et endossé les habits européens qui donnent plus de liberté aux membres. Dans une guerre entre pantalons et robes, les robes eussent sûrement été vaincues.

A la fin duxviii" siècle, au commencement du xix% les épaules, la gorge et les bras ont été découverts puis se sont voilés sévèrement. Il y a une dizaine

d'annte déjà que les Anglaises ont inauguré ]'cro du transparent au moyen de broderies et de dentelles. La Nature veut-elle, par le contact de l'air, refaire de belles épaules et de beaux bras? C'est bien possible. Il ne serait que temps, car ils ont presque disparu.

L'extravagance de la mode d'aujourd'hui trahit une lutte de forces adverses. Au moment où la femme proclame son indépendance, où elle tâche de conquérir son individualité, les dieux ennemis l'auréolent de plumes de basses-cours ou de hautes cours comme l'ancêtre primitive; ils lui mettent sur la tête des chapeaux en forme de champignons, qui la rapetissent! des chapeaux en forme d'abat-jour! d'abatlumière, qui l'écrasent! ils cherchent à emprisonner son corps dans des gaines étroites qui restreignent sa liberté physique et diminuent sa vitalité pour la ramener pieds et poings liés sous le joug masculin. L'autre jour, une couturière m'a dit brutalement : « Les femmes ne pensent plus qu'à leurs croupes ! » Quel recul! Les dieux amis veillent. Une sorte de sélection s'opère. Il y aura peut-être les ha remis f es (le mot n'est pas de moi) et puis des femmes libres. Ces dernières adopteront le costume net, pratique avec lequel on peut aller chez le riche et chez le pauvre, celui qui conservera au corps sa vraie beauté, c'est-à-dire l'aisance de ses mouvements et sa pleine activité. Ces femmes-là sauront se servir de la toilette, mais ne se laisseront pas asservir par elle... et ce sera l'idéal.

On dit qu'une mode prend ou ne prend pas. L'expression est parfaitement juste. La mode qui prend se photographie dans le cerveau du plus grand

nombre, elle s'empare do Vœ'û, du goût, de l'imagination — la mode qui ne prend pas... pour des raisons inconnues, est une photographie manquéc. A certaines époques, les changements de la mode sont peu marqués, puis tout h coup une transformation radicale se produit et l'agent en est toujours une artiste géniale. Je connais l'évolution de la coiffure, elle me semble bien jolie. Elle a préparé celle de la toilette entière, ses effets durent encore.

La femme, h qui elle est due, végétait dans je ne sais quel quartier hors du centre élégant. Les chapeaux qu'elle façonnait avaient attiré l'attention des placiers; ils les achetaient et les revendaient aux modistes en vogue. Madame V. n'en tirait ni gloire ni profit. Un matin, comme elle traversait la rue de la Paix, elle vit un appartement à louer au i" étage du n°... Par pure curiosité, sans idée de ce qu'elle allait faire — elle me l'a affirmé — elle entra chez le concierge et demanda à le visiter. Tout on le parcourant, elle se vit là, fabriquant et vendant ses chapeaux. Elle vit un atelier plein d'ouvrières, un salon plein d'acheteuscs élégantes et, suggestionnée par sa propre imagination, elle arrêta le local séance tenante. Ce coup de tête fut éncrgiquement blâmé par son mari qui était un timide. Rien ne put la découra'ger, elle déclara que, rue de la Paix, elle ferait fortune. Bref, elle y transporta ses ciseaux, son aiguille, quelques cartons de fleurs, de rubans... et son goût! Elle confectionna une douzaine de modèles puis elle écrivit à la princesse Metternich, à peu de mots près, ceci :

« Princesse,

On me dit que j'ai du talent comme modiste. Je

ne le croirai que si la femme qui s'habille le mieux à Paris me l'affirme, et je viens demander à Votre Altesse la faveur et l'honneur d'une visite rue de la Paix, n°..., où j'expose quelques modèles. »

La célèbre mondaine, qui était bonne princesse, se rendit à l'invitation. Elle eut bientôt reconnu la marque d'une grande faiseuse et elle acheta plusieurs des modèles. L'impératrice, à qui elle les montra, partagea son admiration et madame \ . fut appelée aux Tuileries — aux atours s'entend; — sa barque était lancée. Vers i865, je ne garantis pas la date, un dimanche après-midi, elle montait les Champs-Elysées avec son mari, ses yeux furent dirigés, — oui dirigés — sur le chapeau d'une femme qui cheminait devant elle. Selon la mode du moment, il avait unbavolet, « un rideau », comme on disait en anglais. Cet ornement que, jusqu'alors, elle avait trouvé gracieux, lui apparut grotesque. Elle remarqua que la marche lui imprimait un petit mouvement idiot, qu'il engonçait la personne et la rapetissait. Ces défauts lui sautèrent aux yeux pour la première fois. Pourquoi pus plus tôt? Le secret des dieux, comme toujours.

— Il faut que je lo supprime! s'écria-t-ellc tout à coup.

— Qui? quoi? demanda le mari effaré.

— Le bavolet des chapeaux.

— Oh ! fiche-moi la paix avec tes chapeaux, dit M. V. d'un ton d'humeur. A la promenade, au théâtre tu ne vois que cela.

Elle ne voyait que cela, en effet, la grande artiste. L'idée qui s'était emparée d'elle ne la lâcha plus, comme font en général les idées mères. Aus.silùt ren-

trée chez elle, elle prit de la sparteric, du fil d'archal, tailla l'une, tordit l'autre de vingt façons différentes sans arriver à ce qu'elle avait imaginé, finalement le coup de génie se produisit et la fanchon sortit de ses doigts. « Ça y était! » Le bavolet avait vécu! Plus tard, elle supprima les brides qui se nouaient sous le menton. Cette innovation, qui dégageait le bas du visage, rajeunissait encore. Madame V. se vantait, et non sans orgueil, de pouvoir enlever dix ou quinze ans à une femme. Il lui arrivait de créer un chapeau et de le croire parfait. On le mettait sur un pied dans le salon de vente. Deux ou trois jours plus tard, ses yeux tombaient dessus, et, à sa grande consternation, il lui apparaissait plein de défauts. Elle le saisissait d'un de ses grands gestes impulsifs, y mettait les ciseaux et le remaniait entièrement. Elle avait découvert que les chapeaux n'étaient bons que lorsqu'ils pouvaient supporter le recul. N'est-ce point là la pierre de touche pour toutes les œuvres d'art?

L'influence de « l'habit » sur les destinées humaines est énorme. « L'habit ne fait pas le moine ». Encore un proverbe faux! Il fait bel et bien le moine! — si bien que son empreinte demeure ineffaçable, et que cette chose de bure moule l'individu corps et âme d'une certaine façon. Le prestige du costume aide considérablement à la vocation sacerdotale ou militaire. Qui saura jamais en quelle mesure les toilettes de mademoiselle de Montijo ont aidé à faire d'elle une impératrice? Elle les avait commandées pour Compiègne au couturier Worth, dont la réputation commençait et, selon sa propre expression, elles devaient ètr« son cheval de bataille! Elles ont été

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