‹ Au cœur de la vieChapitre 5 sur 8 · Ï^ARIS · texte numérisé non relu

Ï^ARIS

son cheval de victoire et les effets de cette victoire nous les connaissons.

Un chapeau de travers a causé la mort d'un galant homme de ma connaissance. Une amie de sa mère avait projeté pour lui un mariage avec une jeune fille riche, jolie, bien élevée. Pendant qu'il était en visite chez elle à la campagne tout près de Vernon, elle apprit que sa protégée devait passer par là, en route pour Rouen. Impatiente de la montrer à son hôte, elle le conduisit à la station. Il la vit... et... elle avait son chapeau de travers, comiquement de travers, un de ces odieux chapeaux, sans doute, que ne peut fixer aucune épingle parce qu'ils sont mal équilibrés. C'en fut fait. Il se déroba, sans oser dire le motif de son refus. Il me l'avoua plus tard en ajoutant : « Je l'aurais toujours vue ainsi. » Il n'y a pas d'homme à qui l'imagination joue de plus mauvais tours qu'au Français. Bref, M. B. épousa une jeune fille qui avait le chapeau bien placé et la tête de travers. Ce mariage le conduisit au divorce... le divorce à une mort si subite que beaucoup crurent à un suicide. La femme qu'il avait refusée, une femme délicieuse, ne se doute pas, à l'heure qu'il est, de l'effet désastreux produit par un de ses chapeaux.

La forme du vêtement agit sur le corps et sur l'esprit. On ne pense pas en redingote comme en veston, en robe décolletée comme en robe montante. Les épaules nues reçoivent et communiquent une foule d'impressions que ne connaissent pas les épaules voilées. Et pas une pulsation, pas une vibration de l'être humain n'est perdue! La mode seule des corsages agrafés dans le dos.... a du avoir d'incalculables cou^

scqiiences, et, pour ma part, j'en connais de très drôles. Le vêtement affecte l'humeur et la santé. Quand il est neuf, bien fait, il procure une sorte d'épanouissement physique, il rend bienveillant. En quittant les habits avec lesquels on a travaillé et souffert, on éprouve un allégement soudain. Le moment viendra, j'espère, où ouvriers, ouvrières, auront des habits d'atelier et des vestiaires, avec l'outillage nécessaire à la propreté. Ils rentreront chez eux le corps net, à demi délassés et de meilleure humeur. Ah! les pauvres enfants! Ils demandent la lune, dont ils ne sauraient que faire si on la leur donnait, et ils ne réclament pas les lois sanitaires auxquelles ils ont droit!

L'art avait disparu de nos costumes, il y est revenu plus subtil, plus affmé. Les dessous, très négligés autrefois, sont de plus en plus soignés. Ce joli luxe s'est étendu aux classes moyennes et basses. L'été dernier, une lessive de campagne m'a documentée là-dessus. Dans un pré, fixées à des cordages, et séchant au bon soleil, se trouvaient trois générations de chemises. Celles de la grand'mère étaient en grosse toile bise, montantes, serrées au cou par un cordon avec des manches jusqu'au coude; celles de la fdle, moins longues, montraient une ébauche de forme; celles de la petite-fdle, j'imagine, sans manches, décolletées, bien taillées, garnies d'une dentelle, étaient tout à fait coquettes. Ces trois modèles, gonflés, balancés par le vent d'une manière irrésistiblement comique, m'ont fourni une illustration du progrès accompli et, comme une vraie femme, je m'en suis réjouie. Ceci mo rappelle une histoire bien caractéristique.

Une dame de province qui, depuis un quart de siècle,

n'avait pas quitté son bourg natal et qui ignorait révolution de la toilette aussi bien que toutes les autres du reste, entra un matin chez sa nouvelle femme de chambre, une jeune fille du pays, qu'elle avait connue enfant et qui venait de servir deux ans h Paris.

— Adèle ! tu t'es mal conduite ! s'écria-t-elle d'un accent dramatique.

— Moi ! s'exclama l'accusée toute saisie.

— La preuve !

Et la tête levée, les lunettes vibrantes de son indignation, le doigt étendu, elle pointait vers un corset jeté sur le dossier d'une chaise, un corset de satin noir garni d'une dentelle, d'un ruban rouge et lacé de rougo également.

— Ce n^est pas avec tes gages que tu peux te payer cela!

— Mais ouï, madame, ré'pondit la femme de chambre en se retenant de rire à grand'peine. Ce corset coûte neuf francs quatre-vingt-dix au Louvre. Il est en satin coton et très solide... que madame voie!

— Neuf francs quatre-vingt-dix, répéta madame L., prenant le corps du délit et l'examinant d'un air méfiant et sévère. Ah ! elles sont devenues bon marché les armes du démon! Il ne faut plus s'étonner de la décadence de la France! ajouta-t-elle en rejetant l'innocent corset sur un siège voisin.

Bien que l'art de la toilette ait fait de grands progrès, nous ne savons pas encore nous vctir sainement. Nos habits ne permettent pas à l'épidémie de respirer, leur poids n'est pas proportionné à nos épaules. La f\\tigue qu'ils nous causent altère notre humeur et ralentit notre activité, nous dépensons

à les porter une force qui pourrait être employée en vitesse. Le vêtement idéal serait celui qui contribuerait à la beauté, à la grâce, à la santé du corps et de l'âme. Pour le produire, il faudrait que la Providence mobilisât des hommes de science, des artistes, des poètes.,, ni plus ni moins. Elle le fera... à son heure.

Un jour, dans une réception, on se moquait d'une femme dont les toilettes étaient particulièrement laides, ridicules quelquefois.

— Ah! la chère créature! s'écrîa une New-Yorkaise en riant. Il en faut comme elle pour acheter les horreurs et porter les choses ratées [misfits)^ sans cela les ouvrières ne pourraient exercer leur goût ou leurs doigts et je n'aurais pas ce joli chapeau! ajouta-t-elle en se regardant complaisamment dans la glace voisine.

Cette philosophie intuitive qui caractérise l'Américaine m'amuse toujours. Elle lui fait trouver des raisons étonnamment justes, et celle-là l'était. C'est ainsi, par des essais sans nombre, que des bijoux primitifs nous sommes arrivés aux bijoux de Lalique. Dans cette vitrine de la place Vendôme dont on s'approche avec respect, oii rayonnent de purs chefs-d'œuvre d'art humain, je voudrais que le grand artiste exhibât quelques-uns des modèles de ses confrères soudanais, afin que nous pussions voir le chemin parcouru. En les étudiant les uns et les autres nous y trouverions, j'en suis sûre, des motifs et des traits communs, car dans la chaîne que forment le vêtement et la parure de l'homme, il n'y a pas non plus de solution de continuité, et cette chaîne, c'est encore l'Eternel Dieu qui en tient le commencement et la fin !

Page 1