‹ Au cœur de la vieChapitre 6 sur 8 · I»ARIS · texte numérisé non relu

I»ARIS

Paris.

Depuis mon dîner, rue Chanaleilles, la vieille année s'est achevée, un mois de la nouvelle a déjà été vécu et cela a passé comme un seul des jours d'autrefois. Je me suis souvent demandé pourquoi, dans l'enfance, dans la jeunesse, le cours de la vie est si lent et dans la vieillesse si rapide. Ne serait-ce point que plus le cerveau est rempli d'images, d'impressions, de souvenirs, plus il est occupé, moins il a conscience du temps?

Les d'Auranne ont commencé leur voyage par l'Italie. Avant de partir avec eux, Maïa est venue me faire ses adieux. Je me suis empressée de lui montrer le portrait — non pas de M. de Gouzan... oh! non, mais de Joe et de Manon... Je lui ai fait remarquer comme l'appareil avait bien saisi le rayon d'affection qui, des yeux du maître allait à l'animal. Une onde d'émotion a adouci sa physionomie, les coins de ses lèvres ont eu un petit frémissement puis, avec une indifférence bien jouée, elle a reposé la photographie sur la table. Pendant toute sa visite, j'ai vu l'irrésistible attraction que ladite photographie exerçait sur elle. Son regard s'en détournait et y revenait, les longs cils fauves battaient un peu. C'était extrêmement joli. Je lui ai répété et prouvé, autant que je l'ai pu, que M. de Gouzan n'avait aucun c< bonheur ». ni brun, ni blond, ni roux.

— Pourtant... fit-elle.

— Tenez, dis-je, depuis une année, les Anglais se sont mis à publier des romans aussi inconvenants que les nôtres et plus grossiers. G'cst une évolution. L'un

d'eux raconte l'aventure d'un Anglais avec une reine... une aventure qui a duré trois semaines. Les trois semaines sont devenues fatidiques en Angleterre, et le rêve des jeunes gens qui ont un beau physique. M. de Couzan aura eu ses trois semaines, voilà tout.

Une flamme jaillit des prunelles de ma petite amio, elle s'efforça de sourire.

— Mais, Granny, ne cherchez pas à l'excuser. Il est absolument libre... et moi aussi, ajouta-t-elle avec une sorte de menace enfantine et bien féminine.

De Rome, Maïa ne m'a écrit que des billets affectueux mais tristes. Puis hier, de Monte Carlo où elle se trouve, j'ai reçu une lettre de quatre pages, brillante, ensoleillée, joyeuse... La cinquième feuille contenait le post-scriptum suivant :

« Votre ami est ici. Tl a dîne deux fois chez Ciro à une table voisine de la nôtre. Il était seul. D'Auranne et lui se sont salués. Kate a forcément appris qui il était. J'ai cru qu'elle allait le dévorer de ses grands yeux bleus. Elle m'a répété je ne sais combien de fois : « But he looks so nicel He is a splendid man\ Il a l'air si bien! » Je ne lui ai donné aucune explication; elle n'aurait pas compris ! Drôle, hein? »

Gela en post-scriptum î M. de Gouzan, lui, a été retenu beaucoup plus de temps qu'il ne croyait en Roumanie. De Bucharest il est allé à Vienne... toujours pour des affaires de routes. De là, il m'a écrit qu'il devait se rendre à Monte Carlo pour voir le fonctionnement des bateaux automobiles. Est-ce que, malgré sa déclaration, mon orgueilleux Savoyard n'aurait pas été un* peu au-devant du bonheur?

Paris.

Je suis encore tout impressionnée par la conversation que j'ai eue cet après-midi avec madame Lasserre. Il me semble que, pendant un moment, j'ai tenu une âme entre mes mains et qu'elle battait comme le cœur d'un oiseau.

Depuis mon séjour à Mortin, les parents de ma petite amie n'ont cessé de me témoigner le plus affectueux intérêt. Le docteur Henri et son frère ont trouvé le temps de venir prendre de mes nouvelles. Madame Lasserre m'a lait plusieurs visites. Entre elle et moi la causerie s'était toujours maintenue sur des sujets sans portée. Toutes deux, nous avions senti qu'au delà d'un certain point, nous ne pourrions plus nous entendre et, d'un commun accord, nous n'avions jamais dépassé ce point. A chacune de ses visites, elle me parlait naturellement de sa fille. J'avais deviné chez elle une inquiétude croissante. Ses beaux yeux noirs étaient pleins d'interrogations muettes qu'elle n'osait formuler. Aujourd'hui, elle m'est arrivée plus soucieuse, plus troublée encore. Après un échange de banalités et de nouvelles, elle m'a dit tout à coup :

— Madame de Goulcvain, je voudrais vous demander quelque chose.

— Demandez... demandez, lis-jc en souriant.

— Croyez-vous que Maia ait un chagrin. . une préoccupation quelconque?

— Qu'est-ce qui vous lait craindre cela?

— Eh bien, sa gaieté ne semble plus naturelle. On dirait qu'elle cherche à s'étourdir. Elle délaisse sa mai-

son, elle est toujours par voies et par chemins. Je crains vraiment qu'elle ne s'embarque pour le Japon avec les d'Auranne.

— Non, non, répliquai-je vivement... Le désir ne lui en est pas même venu. Je la crois aussi heureuse que les circonstances le permettent; mais voilà, plus elle va, mieux elle se rend compte qu'elle a perdu les grands biens de ce monde, qu'elle vous a affligés tous et je ne doute pas que, par moments, ses regrets ne soient très vifs !

— Oh ! il y a autre chose. . . autre chose. . . murmura madame Lasserre. Que de ruines morales, que de désastres cette maudite loi du divorce peut engendrer. Vous ne l'approuvez pas, j'espère?

Cette question me fut posée d'un ton agressif presque.

— Je la crois nécessaire et humaine... répondis-je fermement.

— Nécessaire et humaine la loi du divorce ! Oh ! que dites-vous là!

Je sentis que, moralement, ma visiteuse s'éloignait de moi.

— Oui. Vous admettez bien qu'un homme honnête, bon, supérieur puisse se trouver uni à une femme digne?

— Hélas !

— Qu'une femme intelligente, aimante, noble de caractère puisse aussi être mariée à un imbécile, à une brute cruelle, et sans moralité?

— Gela se rencontre assurément.

— Et vous voudriez que l'honnêteté et la malhonnêteté, la vertu et le vice, la propreté et la saleté fussent unis indissolublement?... mais ce serait barbare!

Le regard de madame Lasserre avait florlii malgré elle, et elle l'avait détourné du mien.

— Et puis, continuai-je, il peut y avoir entre les individus des antipathies secrètes, des incompatibilités irréductibles d'humeur, d'épidermc même, des inimitiés physiques et morales dont nous ignorons l'origine et la nature. Pourrait-on sans cruauté, je vous le demande, enfermer dans l'espace étroit du nid humain des forces adverses aussi formidables?

— Dans ces cas la séparation est permise.

— La séparation est dangereuse pour la communauté; elle fait des frelons et des frelones qui se faufilent en intrus dans les foyers des autres et les désorganisent. En outre, elle crée des situations plus fausses, plus douloureuses que le divorce.

— Nos aïeules, nos grand'mères ne divorçaient pas et elles n'étaient pas plus malheureuses que nous.

— Nous n'en savons rien. Et puis les conditions de l'existence ont changé. La femme n'avait aucune individualité; elle était soumise à son mari comme une Orientale. Aujourd'hui elle commence à prendre conscience d'elle-même, ses facultés se sont développées, elle est en train de s'émanciper. Cette évolution crée forcément des éléments de révolte, de discorde. Les divorces sont toujours plus nombreux dans les pays où les femmes sont le plus cultivées... Mais tout cela se tassera, s'harmonisera... patience... patience...

— Vous ne parlez pas du triste sort que le divorce fait aux enfants.

— Les enfants des gens divorcés sont moins à plaindre que les enfants des gens qui vivent en mauvaise intclhgencc.,. Ceux-là sont en plein enfer con-

jugal. Ils ne savent à qui donner tort ou raison. Leur jugement est faussé par tout ce qu'ils entendent. J'ai vu, souvent, de pauvres visages enfantins rayonner de plaisir en apprenant que le père devait s'absenter. Tenez, une de mes amies était mariée à un homme indigne d'elle, grossier, faible... joueur par-dessus le marché. Pendant les repas, tout lui devenait prétexte à querelles. La petite fille, âgée de cinq ans, très sensible, très nerveuse, était généralement terrifiée par ces scènes. Un jour cependant, elle se souleva tout à coup sur sa grande chaise et, le corps en avant, elle dit à son père : « Monsieur, je vous défends de parler tomme ça à ma maman. » Imaginez ce qu'il avait fallu d'injustice pour provoquer un tel mouvement chez une enfant d'une timidité extrême.

— Oh! c'est affreux à imaginer!

— N'est-ce pas? Mon amie a fini par divorcer. Elle est remariée à un galant homme qui l'aime, qui est un bon père pour sa fille, son ménage est un des plus beaux que je connaisse. Je pourrais vous citer cent cas de ce genre-là. Par exemple, fis-je en souriant, quand amant et maîtresse se marient, ils ne sont jamais heureux... Voyez-vous, madame Lasserre, ce n'est pas le divorce qu'il faudrait supprimer, mais les causes du divorce qu'il faudrait diminuer par une éducation plus intelligente, par un enseignement plus vrai de la vie. Les trois quarts des gens qui se marient n'ont aucune idée des responsabilités qu'ils acceptent. Quand une femme veut rompre une union trop douloureuse, on lui parle de la sainteté du foyer... c'était avant le mariage qu'il aurait fallu l'en impressionner, et les parents auraient dû y penser quelque peu. Selon moi,

toute nation suffisamment civilisée doit avoir la loi du divorce. C'est une arme, une épée qui tranche. Les gens honnêtes ne s'en serviront qu'en cas de nécessite extrême, de légitime défense; les gens malhonnêtes seuls en feront mauvais usage, comme les criminels font mauvais usage du revolver... Si vous voulez bien réfléchir un peu, ajoutai-je, vous verrez que là est la sagesse, que là est la justice.

— Je n'ai pas à réfléchir ou à discuter. L'Eglise défend le divorce, je ne reconnaîtrai jamais d'autre loi que la sienne.

Ceci fut dit la tête haute et le ton ferme. Je sentis l'âme de la croyante. Je voulus l'enfermer dans le cercle du raisonnement afin de la mieux étudier.

— L'Eglise défend le divorce, mais elle annule le mariage quelquefois et alors même qu'il y a des enfants.

— Quand elle le fait, c'est qu'elle a des raisons majeures pour cela. Dans l'Evangile, Jésus réprouve formellement le divorce.

— Excepté en cas d'adultère, je crois. Il répète aux Pharisiens les propres paroles de Moïse ; « Au commencement Dieu ne fit qu'un homme et qu'une lemme; c'est pour cela que l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux feront une seule chair. Que l'homme ne sépare donc point co que Dieu a uni. »

— Vous voyez! s'écria madame Lasserre avec un accent de triomphe... Ah! je l'ai lue et relue cette parole de Jésus... elle m'est entrée dans le cœur!

— Mais ce n'était qu'une imago poétique et orientale enfantée par le récit de la création d'Eve! Com-

384 AU cœuR ;de la vie

ment l'atome humain pourrait-il séparer ce que Dieu aurait uni? Et puis, comment les époux qui n'ont aucune affinité pourraient-ils jamais devenir une seule chair? Réfléchissez un instant... Ah! il est vrai que vous ne vous croyez pas le droit de réfléchir, dis-je en souriant.

Mon ironie crispa un peu les lèvres de mon interlocutrice.

— Ce serait beau, continuai-je, de pouvoir vivre la formule du mariage anglais : « Dans la santé, dans la maladie, dans la pauvreté, dans la richesse, je te serai fidèle jusqu'à ce que la mort nous sépare. » Cet idéal n'est pas à la portée de tout le monde. Quand les lois du pays autorisent le divorce, cela devient une affaire de conscience personnelle. La vôtre, madame Lasserre, vous le défendrait assurément... celle de Maïa le lui permettait, j'en suis sûre.

L'âme que je tenais eut une contraction douloureuse.

— J'espère que sa conscience n'ira pas plus loin.

— Sa conscience aurait beau lui permettre de se remarier, ce qui l'en empêcherait, même au prix de son bonheur, ce serait la crainte de vous affliger davantage.

L'âme battit plus fort et moi, sans pitié, je continuai :

— ... Mais je vous connais assez pour savoir que vous n'accepteriez pas ce sacrifice... Si elle venait à aimer quelqu'un. . .

L'effroi dilata les beaux yeux noirs...

— — Si elle pouvait se reformer un foyer, se créer une famille, vous seriez la première à lui dire : <i Fais-le... »

PARIS 38!i

L'âme bondit.

— Moi ! s'écria madame Lasserre, Moi ! je conseillerais à ma fille de commettre un adultère! Ah! non, vous ne me connaissez pas, je préférerais la voir souffrir... et en mourir!

La voix de la mère se brisa, des larmes jaillirent de SCS yeux et coulèrent sans qu'elle songeât à les essuyer. L'Ame de la croyante, sincère, héroïque, irréductible était là, à nu devant moi. Je lui payai mon tribut d'admiration. Puis, saisie de remords devant la douleur inutile que j'avais causée, je me rapprochai de ma visiteuse et, mettant ma main sur la sienne :

— Vous ne refuseriez cependant pas votre consentement au mariage de Maïa avec Pierre de Couzan?

Une onde d'émotion colora le visage de madame Lasserre, elle parut saisie... ahurie... la transition était brutale, il faut l'avouer.

— Pourquoi me faites-vous cette question?

— J'ai mes raisons... j'ai mes raisons.

— Quelle probabilité peut-il y avoir d'une chose semblable? demanda-t-elle.

— Est-ce que vous m'en voudriez si je vous donnais une espérance et qu'elle ne se réalisât pas ?

— Non, donnez... donnez... si vous le pouvez.

— Eh bien, depuis deux ans, je vois beaucoup monsieur de Couzan.

— Ah !... je l'ignorais.

Ceci fut dit avec une nuance de froideur et d'/loîgnement. Je mis alors mon interlocutrice au courant. Je ne lui cachai point l'estime et l'amitié que j'avais pour son ex-gendre. Je lui fis part de mes impressions, de mes observations, de tout ce qui m'avait amenée à

espérer une grande réconciliation entre les époux divorcés. Je fis le récit de la rencontre d'Évian. Et, sans manquer de loyalisme envers ma petite amie, je laissai quelque peu deviner son état d'âme. La pauvre mère m'écouta et me questionna avidement et pendant toute ma confidence son visage refléta une merveilleuse gamme de sentiments et d'émotions.

— Nos jeunes gens sont peut-être plus près l'un de l'autre que nous ne l'imaginons, ajoutai-je en souriant.

— Ah ! j'ai tant prié et Dieu est si bon !

Sur ces paroles, madame Lasserre se leva, me prit les mains, les serra à plusieurs reprises, et, sous l'impulsion de sa joie, elle m'embrassa, puis, avec un regard de compassion affectueuse :

— Quel dommage que vous n'ayez pas la foi ! ditelle.

Je m'attendais à celle-là !

Pour une croyante catholique... il n'y a de foi que la sienne !

Paris,

Maïa m'avait annoncé son retour et sa visite par l'envoi d'une gerbe de lilas et de roses. Vers trois heures, elle a littéralement fait irruption dans ma chambre. Selon son habitude, elle m'a entourée de ses bras et je me suis sentie pressée contre une poitrine émue et joyeuse.

— Granny! me dit-elle après s'être informée tendrement de ma santé, je viens d'avoir une aventure 1

— Je n'en suis pas étonnée, vous êtes assez jolie pour cela aujourd'hui, fis-je, en remarquant l'éclat de ses yeux, la pureté de son teint, le riche coloris de ses lèvres.

Elle se jeta dans son fauteuil. '■

— Figurez-vous ce qui vient de m'arriver... non, c'est trop drôle... c'est cocasse même...

Elle s'arrêta comme prise de timidité.

— Dites-le donc...

— Vous allez rire...

— Je ne demande pas mieux.

— Eh bien, je suis venue en automobile avec père. Je l'ai prié de me déposer au coin de la rue Royale. Je voulais marcher et... regarder les boutiques. C'est un besoin que^j'ai après la plus courte absence de Paris. J'enfile les arcades de la rue de Rivoli. Il y avait beaucoup de monde dehors. J'arrive devant le Continental. De loin, je vois un vieillard, avec des vêtements lamentables, une silhouette de miséreux, qui lisait le menu du jour alliché à la porte de l'hôtel. Pouvez-vous rien imaginer de plus pathétique? Qu'est-ce que cette énumération de [)lats pouvait dire à ce ventre ailamé! Je sors aussitôt une pièce de monnaie de mon sac et, au moment où je m'a])proche pour la glisser dans la paume du pauvre diable, je me trouve face à face avec un beau jeune homme, revenu sur ses pas pour en faire autant, et nos mains se rencontrent, presque, dans le même geste.

— Et que s'est-il passé?

— Nous nous sommes regardés en souriaiit, en rougissant un peu, je crois; il m'a saluée, puis il a repris son chemin, j'ai continué le mien et, au coin do

la rue de Gastiglione je l'ai perdu de vue. Pour le moment c'est tout. Je vous apporte le commencement d'un roman, Granny!...

— La fin plutôt, ma petite amie, répondis-je gaiement, je soupçonne que ce beau jeune homme n'était autre que Pierre de Gouzan?

— Ah! vous avez deviné trop vite! s'écria la jeune femme confuse. J'ai été une maladroite.

— Votre expression vous a trahie,

— Je voulais vous effrayer, car vous avez une peur des beaux jeunes gens pour moi!

— Je l'ai eue... maintenant je suis tranquille, Dieu merci !

— Vraiment! fit Maïa avec un de ses rires bas si joliment modulés.

— Oui, et j'imagine qu'avec ledit jeune homme vous avez fleurté quelque peu à Monte Carlo.

— Fleurté, de très loin en tout cas. Je ne l'ai vu qu'au restaurant et au casino.

— Il jouait?

— Non, il me regardait jouer et il avait l'air ravi quand je perdais. C'est méchant, les hommes!

Impossible de rendre la drôlerie de cette réflexion.

— Il m'a dit qu'il s'était beaucoup amusé à vous voir essayer des systèmes à la roulette.

— Mes systèmes ne m'ont pas mal réussi. J'ai emporté un beau billet de mille francs.

— Veinarde! C'est curieux, le séjour de Monte Carlo semble avoir fait autant de bien à monsieur de Couzan qu'à vous, ajoutai-je avec le plus grand sérieux. Il est accablé de besogne, mais je l'ai trouvé gai, plein d'entrain, en bonne forme.

— Tant mieux, répondit la jeune femme avec une affectation d'indifférence.

— Je dois dîner chez lui la semaine prochaine.

— Ah!

Je saisis au fond des prunelles bleues une lueur qui était un désir... un regret.

— Savez-vous... quand je pense à vous deux, continuai-je, — et j'y pense souvent, — il me vient une envie folle... celle de vous prendre l'un et l'autre par la peau du cou, comme on ferait à deux terriers récalcitrants... et de vous secouer « to sliake you » de belle manière... Ce secouement déplacerait peut-être votre vanité et votre orgueil.

— Merci, Granny.

— Oh! je le ferai quelque jour.

Le mouvement de tête, la compression des lèvres que cette menace amena chez ma visiteuse m'avertirent qu'il serait sage de ne pas insister davantage...

— En attendant, donnez-moi des nouvelles de vos amis les d'Auranne, dis-je alors.

— Je lésai embarqués à Marseille avec beaucoup... beaucoup de chagrin. Ce sont des amis si surs, si agréables! Ils m'ont chargée de les rappeler à votre souvenir et de ne pas permettre que vous les oubliiez.

— Non, je ne les oublierai pas. Maintenant, parlezmoi de ce voyage d'Italie.

La jeune femme se leva.

— Oh! pas un mot aujourd'hui! J'ai un rendezvous et j'y cours Pouvez-vous venir diu«r demain avec moi?

— Parfaitement.

— Eli bien! je Yienclrai vous chercher à sept heures. Nous aurons une bonne longue soirée. Je vous raconterai mes impressions, et il y en a de drôles !

Sur le seuil de ma porte, Maïa se retourna.

— Et, Granny, n'ayez plus d'envies abominables comme celle que vous m'avez confessée tout à l'heure. C'est de la neurasthénie... Soignez ça, ajduta-t-elle en m'envoyant un baiser et un sourire.

Paris

c( Je vous l'amènerai, moi, le bonheur! » avais-je dit l'autre soir impulsivement à Pierre de Gouzan... et je le lui ai amené le bonheur!... mais dans quelles circonstances, grand Dieu !

Hier, vers cinq heures, sans s'être fait annoncer, après un coup pressé et violent, Maïa ouvrit ma porte, son visage était tellement altéré que je me levai instantanément. I

— Qu'y a-t-il? lui demandai-je toute saisie. ,| Elle me tendit un journal de l'après-midi et m'in-

diquant un paragraphe.

— Lisez... là... fit-elle d'une voix blanche. Et je lus ceci :

« Grave accident de ballon.

« Le ballon 0. monté par le pilote K. et ayant à bord le baron de Couzan et le comte Vivier, a atterri désastrcusement près de Chartres, Le baron de Couzan a été très grièvement blessé, le comte Vivier a eu la jambe fracturée, le pilote s'en est tiré avec quelques contusions légères. »

a Très grièvement blesse ! » Ces mots me serrèrent le cœur à la manière d'un ctau.

— Qui vous a donné ce journal? fis-jc pour avoir le temps de me remettre.

— Les concierges l'avaient envoyé à Jenny... Quand je suis rentrée je l'ai trouvée en larmes... J'ai lu à mon tour... et... je suis venue... Granny...

Les yeux de la jeune femme étaient tellement pleins de douleur et d'angoisse que je cherchai à la ras- STu-er.

— L'information n'est peut-être pas correcte. Allons prendre des nouvelles tout de suite.

— Oui... allons... et je vous attendrai en bas. Quelques minutes plus tard, nous roulions vers la

rue Chanaleilles. Nous n'échangeâmes pas une parole. La crainte d'un dénouement tragique s'était emparée de moi. Tant de fois, déjà, j'avais \ti la coupe du bonheur offerte... puis arrachée aux lèvres humaines. Je me représentai la belle garçonnière vide .. ma petite amie veuve à jamais, Joe et Manon sans maître... Positivement, j'ai pensé à eux!

Quand je mis pied à terre, Maïa ne m'attendit pas « en bas » comme elle avait dit, elle me suivit, poussée par l'irrésistible force qui la dominait toute. Du coin de l'œil, j'aperçus les concierges en conciliabule, au fond de la cour, avec un groupe de domestiques, et cela ne fit qu'augmenter mon initpiiétude.

Nous montâmes. Ma compagne, de plus en plus pale, s'arrêta tout à coup... et, la main crispée sur la rampe do l'escalier :

— (Jranny?... s'il était morl!. dit elle la voix étouffée, les lèvres sèches.

— Impossible! impossible! répliqiiai-je... avec une assm'ance que je ne me sentais pas du tout.

Nous arrivâmes sur le palier, la respivation coupée par les battements de notre cœur et sans oser échanger un regard,... je sonnai... On ne répondit pas... Maïa, défaillante, s'appuya contre le mur. Je sonnai de nouveau, instantanément cette fois, la porte fut ouverte... ouverte par Pierre de Couzan... un veston jeté sur les épaules, et le bras gauche en écharpe!

Nous demeurâmes tous trois immobilisés par la surprise, l'émotion, le passage brusque de l'angoisse mortelle à la paix soudaine. Il fallut quelques secondes à nos pauvres machines humaines pour reprendre voix et mouvement.

— Un bras cassé!... m'écriai-je... Ah! ce n'est que cela, Dieu merci!

Un splendide rayonnement de joie avait illuminé la figure pâlie du baron.

— Gommes vous êtes bonnes... toutes deux... d'être accourues ainsi!... entrez donc...

Nous entrâmes. Il me serra la main et la baisa. Maïa lui tendit bravement la sienne. Il la prit, la porta à ses lèvres... puis, la passant autour de son bras :

— Je la garde..., dit-il avec une autorité tendre et un sourire heureux.

Il nous conduisit dans son cabinet de travail, nous fit asseoir et poussa un siège pour lui à côté du fauteuil de Maïa.

— Sonffrez-vous beaucoup? demanda la jeune femme avec une adorable timidité.

— En ce moment... pas du tout... je vous assure...

— Quelle sorte d'accident avez-vous eu? fis-je alors.

— Un accident qui ne s'est jamais produit, un accident inédit. Figurez-vous que ce matin, nous partons du parc de Saint-Cloud par un bon vent, nous filons à merveille. Comme nous étions entre loo et 200 mètres d'altitude, le pilote tire la corde de dégonflement, la soupape ne fonctionne pas, il tire un peu plus fort ; la corde de déchirure se trouve prise dans celle de la soupape... et notre ballon se déchire sur une longueur de i m. 20! Le pilote crie : « Nous sommes fichus! » De fait, nous descendons à une allure vertigineuse avec toutes les probabilités d'être écrabouillés... mais comme notre heure dernière n'était pas venue, au lieu d'atterrir dans un endroit dangereux... nous sommes précipités au beau milieu d'un champ détrempé par la pluie des jours précédents Quand nous nous sommes vus... à terre et

vivants, nous nous sommes regardés et nous avons ri... Mon pauvre camarade avait cependant la jambe cassée... moi, le bras fracturé... le pilote de fortes contusions... Bref, nous avons trouve dos secours... et nous avons pu rentrer avant la nuit. Quand j'ai eu connaissance de la fausse nouvelle répandue par les journaux, j'ai dû envoyer mon domestique porter des dépêches et des rectifications... Et puis, comme je ne devais pas dîner à la maison ce soir, sa femme avait été passer l'après-midi avec une parente à Auteuil... je ne sais où, il a dû aller la chercher... C'est ainsi que je me suis trouvé seul et que j'ai eu le bonheur de vous ouvrir la porte.

Pendant ce récit, j'avais >^ se succéder sur le visage de Maïa les ondes de nos plus belles émotions. Dans

l'intensité de vie que créait la situation, ses yeux étaient devenus couleur d'améthyste. Elle regardait son mari avec un mélange de tendresse passionnée, de timidité, d'étonnement. Elle se disait, j'en suis sûre, et pour la millième fois : « Gomment ai-je pu être aussi abominable? »

— Avez-vous pensé à quelque chose dans cette terrible chute? dcmandai-je à notre hôte.

— Oui, le sang a afflué au cerveau, j'ai pensé à ma mère et j'ai vu Maïa... chez elle... assise devant sa table de toilette.

— Vous croyez ça, Granny? fit ma petite amie

avec un sourire radieux.

— Parfaitement.

— Et vous aussi, vous le croyez, ajouta le baron en serrant la main allongée sur l'appui du fauteuil.

— J'en suis bien capable!

Le ton joyeux et moqueur de la jeune femm( m'indiqua qu'elle avait repris possession d'elle-même A ce moment, elle surprit une contraction de douleu: sur le visage de son mari.

— Pierre ! s'écria-t-elle en se levant, je suis sûre qui vous souffrez atrocement. Avez-vous fait appeler ui chirurgien?

— Oui, mais il se trouve absent et ne pourra veni; que demain matin. Avec des compresses d'eau froid( je passerai très bien la nuit.

— Oh! non, non! il faut que votre bras soit remii tout de suite. Laissez-moi appeler mon oncle; à cett( heure-ci, il est chez lui; il nous amènera quelqu'un.. et puis, ce sera bon d'entendre sa surprise!.., voui permettez que je téléphone?

— Tout ce que vous voudrez.

Le baron conduisit Maïa à sa table de travail, l'installa devant l'appareil, demanda la communication.

— Voilà, fit-il en baisant la main qui prenait le récepteur.

— Allô... allû! le docteur Lasserre?

La jeune femme se tournant vers nous,

— Il est là heureusement.

— C'est vous, oncle?

— Eh bien, préparez-vous à recevoir un choc.

— Oui... un clioc agréable.

— Ah ! vous trouvez que j'ai la voix joyeuse? Quelle oreille vous avez !

— Vous voulez le choc?

Un joli rire bas suivit.

— Eh bien devinez où je suis.

— Vous ne devinez pas?

— Chez monsieur de Couzan.

— Un miracle... oui. lia eu un accident de ballon. On Ta ramené grièvement blessé... Pierre de Coulcvain et moi sommes venues prendre de ses nouvelles. Il n'a qu'un bras fracturé... Amenez tout de suite un chirurgien... rue Chanaleillos.

— Merci... Yoiis êtes le meilleur oncle que Dieu ait fait.

Mapetiteamic tourna vers nous un visage brillamment coloré par des paroles que nous n'avions pas entendues.

— Pais-je téléphoner à Jenny? Je crains de la trouver noyée dans ses larmes! Je vais lui dire de venir me rejoindre ici... Elle pourra nous être utile et elle sera si contente !

— Pauvre brave Jenny ! fit le baron avec un accent débouté... appelez-la certainement.

Depuis un m.oment, je cherchais un prétexte pour m'éclipser afm que les jeunes gens pussent sceller d'un baiser leur réconciliation. Maïa me le fournit.

— Père est à son cercle dans ce moment... ditelle... Je ne voudrais pas lui téléphoner... là... une chose... aussi... intime... aussi... abracadabrante... ajouta-t-elle en rougissant et en riant. Quant à mère..; la surprise serait peut-être trop forte pour elle...

Je me levai vivement.

-c- Oh! permettez-moi d'aller annoncer la bonne, nouvelle à madame Lasserre. Nous avons eu, il y a quelques jours, une conversation qui l'y a un peu préparée. Je serais si heureuse de voir sa joie.

— Eh bien, allez, chère Granny. Je voudrais savoir qui est-ce qui jubile le plus chez vous en ce moment, îe romancier ou l'amie ?

— Je n'en sais vraiment rien, répliquai-je franchement.

Je me tournai vers M. de Couzan.

PARTS riOT

— Vous allez avoir un mauvais quart d'heure à passer, mon pauvre enfant, lui dis-je, j'espère rpie TopcTation sera promptemcnt iiiite et que vous aurez une bonne nuit... Maïa, ajoutai-je, un coup de téléplione tout de suite, et, si c'est possible, venez mo donner des nouvelles avant de rentrer rue Vernet.

— Entendu.

Les jeunes gens m'accompagnèrent bras dessus, bras dessous jusqu'à la porte. Si je ne me trompe, leur baiser de réconciliation aura été un des plus !)eau\, un des plus profonds et un des plus purs que lèvres humaines aient jamais échangé.

J'arrivai très émue chez madame [.asserre.

— Quelle heureuse idée j'ai eue de rentrer do bonne heure, me dit-elle aimablement. Je n'aurais pas voulu manquer une de vos rares visites.

— Et j'aurais été désolée de ne pas vous trouver. Avez-vous hi les journaux de l'après-midi?

— Les journaux de l'après-midi ! Je n'ai pas même le temps de lire ceux du matin. Pourquoi cefte question?

— C'est qu'ils ont tous raconté que monsieur de Couzan avait été grièvement blessé dans un accident (le ballon.

— Ce n'est pas vrai, j'c^nèroî

— Oh! il a bien eu un accident de ballon, accident qui aurait pu être mortel, mais il en a été quitte avec un bras cassé, et le gauche, heureusement. Je viens de le voir; il ne souffre |xis trop.

— Qui est-ce qui est auprès de lui?

— Une femme. . . dis-jecn afl'ectant un air mystérieux. Mon interlocutrice éleva ses sourcils... et mo

regarda fixement avec une lueur d'intuition^.

— Quelle femme?... balbutia-l-ellc.

— La siemic... rcpondis-je en souriant.

Madame Lasscrre pâlit, ses lèvres remuèrent... puis,

d'une voix suffoquée :

. Maïa... chez monsieur de Couzan? repéta-t-elle.

— Oui... je Ty ai laissée.

Je me mis alors à raconter les incidents de Taprèsmidi. Pendant mon récit... les mains de la dévote s'étaient jointes comme pour une action de grâces.

— Dieu est bien bon pour moi! dit-elle les yeux pleins de larmes.

A cet instant, M. Lasserre fit irruption dans le salon. Sa belle figure rayonnait de satisfaction.

— Ah! je devine que vous savez la nouvelle! m'écriai-je.

— Oui, vous m'en voyez ahuri... confondu. En arrivant au cercle, j'apprends l'accident do Couzan... je téléphone rue Chanaleilles... et c'est ma fdle qui me répond! Que dites-vous de cela, Isabelle?

— Je dis qu'il se fait toujours des miracles...

Le père, très surexcité, se mit à marcher de long en long.

— Pauvre petite! fit-il, il y a longtemps qu'elle désirait une réconciliation!

— Longtemps ! s'exclama madame Lasscrre.

— Eh oui, parbleu!

Puis, s'arrétant devant sa rcmmc :

Je suis content d'avoir élé, pour une fois, plus perspicace que vous en matière de sentiment. Elle aimait son mari, elle le regrettait! Henri aussi l'avait deviné et cela nous fendait l'âme. Ah! Pierre de Goulcvaiii, n'avez jamais d'enfants!

— Non... vous avez raison, je n'en aurai pas... pour rioii au momie!

Et tous deux, nous nous mîmes à rire du meilleur cœur.

— Maïa est bien votre fille! s'écria madame Lasserre en manière de conclusion.

Le banquier posa sa main sur l'épaule de sa femme et, la tapotant affectueusement :

— Je n'en ai jamais douté, ma chère amie, croyez-le

Une belle rougeur jeune passa sur le visage auréolé de cheveux blancs.

— Et maintenant, ajouta le mari terrible, mettez vile, vite votre chapeau, nous reconduirons Pierre de Coulevain et nous irons voir ce qui se passe rue Chanaleilles.

Vers dix heures et demie Maïa arriva chez moi, la figure pâlie, étirée, mais les yeux lumineux de bonheur.

— Et ce mari, comment est-il? demandai-je vivement.

— Confortable.

— L'opération a bien réussi?

— Oui... mais cela a été terrible... dit la jeune femme en se laissant tomber sur le bord de ma chaise longue... J'y ai assisté.

— Oh! pourcjuoi?

— J'ai voulu souffrir avec lui, Granny... et j'ai souffert! La dose de chloroforme n'était pas assez forte. Il a poussé trois grands cris qui m'ont transpercée... ah! oui... nous sommes bien la mémerhair... lui et moi... Quand il s'est i^vcillé, il a clé lout élonnc do voir son

bras dans le plâtre. Il avait rêvé que deux hommes l'écartelaient ! Il est bien maintenant. Je l'ai laissé endormi. Mon oncle a été un ange.., Granny... père, mère parfaits — puis, avec un sourire... mais mère ne comprendra jamais. . .

— J'irai voir monsieur de Couzan demain.

— Demain, nous sommes invitées à dîner chez lui toutes deux... vous me chaperonnerez! dit la jeune femme en rougissant.

— Ah ! bien volontiers ! croyez-le.

— Merci.

Maïa se leva pour partir. Elle prit la main que je

lui tendais, la porta à ses lèvres, la pressa contre sa joue :

— Je gage que voiis regrettez de voir finir votre roman.

— Beaucoup... beaucoup, mais vous le continuerez. Tâchez d'y mettre de beaux chapitres.

— On tâchera.

— Les dieux se sont chargés de vous secoue?' l'un et l'autre. C'était ce qu'il vous fallait, je l'avais deviné... Et ils l'ont fait avec une grande miséricorde.

— C'est vrai... oh! c'est vrai!

J'accompagnai ma visiteuse à l'ascenseur

— Joë et Manon sont adorables, me dit-elle. Joë sait que son maître souffre; il ne l'a pas quitté d'une semelle. Comment Pick et lui vont-ils s'entendre?

— Parfaitement. Et s'ils ne s'entendent pas, vous ■ les secouerez... Je crois à l'efficacité du moyen.

— Et moi donc !

ans.

Le printemps, que j'avais tant désiré, m'attend sur les bords du lac Léman avec sa fraîche verdure, ses chants divins, ses beaux mystères de renaissance et je m'attarde ici. Depuis trois semaines, je chaperonne ma petite amie, ce chaperonnage me permet de surprendre le travail de rapprochement que la ^aturc fait entre ces époux divisés, puis séparés par des forces adverses et ce travail me fascine.

Le lendemain de l'accident, la jeune femme et moi avons dîné rue Chanaleilles — c'était une faveur accordée au blessé. — Le baron plaça Maïa. non pas en face de lui, mais à sa droite, et cela me plut infiniment. Elle portait une robe blanche et un rang de perles autour du cou. La robe, d'une extrême simplicité, était un chef-d'œuvre de couturière. Pendant tout le repas, elle lutta en vain contre son émotion. A chaque instant, ses joues se coloraient, ses cils battaient et sa voix se brisait La conversation, cependant, n'en souffrit pas; elle fut gaie, animée, ponctuée de jolis regards, de sourires heureux.

Après le dîner, nous retournâmes dans le cabinet de travail de nolro hôte. Je vis les yeux de Maïa se promener curieusement autour de la vaste pièce. Elle mourait d'envie de prendre contact avec tous ces objets qui faisaient partie de l'existence de son mari. Je me mis à parler de « l'ancèlre »; elle se leva et alla l'admirer, puis, enhardie, elle regarda les tableaux, s'assit devant la table à écrire, mania les coupe-papiers,

les grands ciseaux à cou43ons, les plumes, les crayons... Ces accessoires d'argent, d'ivoire, d'écaillé dont son mari se servait, gardaient sans doute quelque chose de sa radio-activitc et lui en rendait probablement le toucher exquis. Pierre de Couzan causait avec moi, mais son regard, irrésistiblement attiré, allait à elle avec une expression sérieuse, tendre... étonnée.

— Qui m'eût dit que je la verrais jamais ici... fit-il à mi-voix.

Ne vous avais-je pas proiuis do vous amener le

bonheur?

— En vérité, vous me l'avez amené. Je ne vous remercie pas, parce qu'il y a des choses qui sont audessus de toutes paroles...

Maïa, qui revenait vers nous, entendit ces derniers

mots.

— Qu'est-ce qui est au-dessus de toutes paroles?

demanda-t-elle.

— La joie de retrouver quelqu'un de très cher, et que l'on avait cru perdu, répondit gravement le

baron.

C'est vrai!... oh! c'est vrai! s'écria ma petite

amie avec un accent qui prouvait qu'elle connaissait cette joie-là.

Le renouement de ces deux vies donne lieu à une foule d'incidents qui m'amusent ou m'attendrissent. La bague de divorce a été vendue et le prix affecté à un orphelin. Un merveilleux anneau de Lalique l'a remplacée. J'ai eu l'indiscrétion de demander à Maïa si sa conscience et celle de M. de Couzan leur permettraient de se passer du mariage civil, à supposer qu'il ne fût pas nécessaire.

— Non, non, m'a-t-elle répondu sans hcsitalion. Nous avons bien reçu la bénédiction de l'Église et elle ne nous l'a pas retirée, je suppose, mais c'est la loi civile qui avait rendu notre union légitime, c'est elle qui nous a séparés, c'est elle seule qui peut faire de nous des époux. Nous sommes très honnêtes, Granny, vous savez ! fit-elle drôlement.

— Oh! j'en suis bien sure! c'est ce qui vous rend si délicieux!

— Et, le croiriez-vous, nous avions conserve nos alliances. La mienne était dans son écrin de velours blanc, la sienne au fond de sa boîte à bijoux. Je suis étonnée qu'il ne l'ait jamais jetée au feu ! ajouta Maïa avec une petite colère contre elle-même.

De fait, les jeunes gens ont pris l'attitude de deux fiancés — et cette attitude, très digne, très sincère, sauve la situation du ridicule que produit toujours un re-mariage d'époux divorcés. Quand Pierre de Couzan dîne rue Yernet, Maïa va gentiment à sa rencontre dans le hall... et elle revient au salon appuyée sur son bras; à table, elle lui coupe sa viande, elle veille à ses besoins de manchot avec une sollicitude discrète et charmante. Tout cela lui fait sentir la divine maternité de l'amour... et j'en suis contente. En amour, il fiiut tâcher de prendre lanoteyws^e... celle, surtout, que l'on pourra tenir jusqu'au bout. Mon oreille me dit que ces jeunes gens l'ont trouvée. Ces fiançailles entre époux doivent avoir une saveur rare. De temps à autre, je vois une ombre passer sur le visage de ma petite amie; je sais d'où clic vient. 11 y aura toujours un nuage dans son ciel conjugal, quelque bleu qu'il soit. L'autre jour, à brùlc-pourpolnt, elle s'est écriée :

— Granny, qui donc a combiné cette abommablo renconlre à rhotcl B?

— La Providence, les dieux qui dirigent nos mouvements... C'était un choc aussi et il devait contribuer à votre bonheur d'aujourd'luii.

— Je ne pourrai jamais oublier les paroles que j'ai entendues!

— Non, vous ne les oublierez pas, j'en suis cert;iine... Ce sera le gage que vous payerez à la mauvaise fortune. Et puis, vous savez que vous pouvez rendre votre mari plus heureux qu'aucune autre femme — cela doit vous suffire.

— Plus heureux qu'aucune autre femme!... Ah! Dieu le veuille! ajouta-t-elle avec une ferveur pathétique.

Et tous les jours les jeunes gens refont ensemble le chemin parcouru pendant les années de leur séparation ; tous les jours, quelques fds de leur vie se renouent. IMaïa s'intéresse passionnément au travail de son mari. Sur sa demande, il nous a conduites aux usines de D. Il nous a montré, non sans orgueil, les forces humaines et mécaniques qui y sont en activité, leur splendide outillage, les arrangements qui témoignent d'une intelligente sollicitude pour la santé des ouvriers, les salles de bains, de douches, la cantine où ils peuvent réchaulTer leurs aliments et déjeuner confortablement. La jeune femme allait répétant : « C'est beau. . . beau. . . » et elle enveloppait son mari de regards d'admiration à l'idée qu'il était un des esprits dirigeants de l'immense, entreprise. Je serais étonnée, si les femmes et les enfants des travailleurs ne s'apercevaient pas qu'ils ont une patronne.

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