PARTS
La satisfaction de M. Lasserrc et du docteur Henri est délicieuse à voir. Le banquier fait souvent les cent pas dans le petit jardin de la rue Vernet, le bras passé dans celui do son gendre. Il est sans doute ravi de pouvoir parler affaires avec lui. Chez madame Lasserre, on sent encore un peu de rancune contre le jeune homme. Ce dénouement, qu'elle n'avait pu espérer que par un immense effort de sa foi, est pour elle une sorte do triomphe religieux, et Dieu sait par quelle riche offrande elle en a témoigné sa reconnaissance! Elle regarde sa fille avec un étonnement presque comique. Elle se demande, sans doute, d'où et comment lui est venu l'amour qu'elle voit rayonner sur son visage. Ceci, pour elle, doit faire partie du miracle.
Madame de Couzan est venue à Paris pour sanctionner la réconciliation par sa présence. J'ai dîné avec elle rue Vernet. Elle m'a amusée et intéressée. En se mettant à table, elle a fait un signe de croix agressif dans son ampleur, murmuré son bénédicité, puis elle a déplie brusquement sa serviette, l'a épinglée de chaque côté de sa poitrine avec des épingles à tête noire — piquées pour cet usage dans quelque pli de ses dentelles, et, au-dessus de la serviette blanche, son visage brun, maigre, ses yeux vifs, noirs aussi, avaient l'expression combative de la dévote militante, de celle qui va répétant : « si j'étais le Pape ». Après le dîner, Maïa m'a dit tout bas : « Qui aurait cru que j'aurais jamais du plaisir à revoir les épingles à tête noire de madame mère, qui m'ont tant horripilée! »
Le joli hôtel de la rue Vernet sera loué. Les jeunes gens habiteront rue Chanaleilles ; ils ont pu avoir le premier étage. Avec un escalier intérieur les deux
appartements leur feront une superbe installation. Ils passent ton les leurs soirées penchés sur des plans et des dessins. On dirait deux oiseaux occupés à reconstruire leur nid. C'est joli et pathétique.
Je pars demain. Hier, en manière d'adieu, j'ai dîné chez Maïaavec le docteur Henri et M. de Couzan. Dîner et soirée ont été charmants. Comme je me levais pour prendre congé, ma petite amie m'a dit d'un ton très sérieux :
— Granny, Pierre et moi avons fait le projet de vous adopter.
— Adopter une grand'mère ! fis-je en riant; eh bien! voilà qui n'est pas banal !
— Nous serons sûrs, au moins, que vous ne tournerez pas mal.
— Impertinente ! Et pourrais-je être sûre de la bonne conduite do mes enfants adoptifs ?. . .
— Oh ! nous sommes corrigés ! garantis ! répondit le baron en tordant sa moustache. Nous avons mal tourné une fois, nous ne recommencerons pas. Ce n'était déjà pas si agréable que cela !
— C'était horrible ! déclara Maïa avec conviction. Et, Granny, ajouta-t-elle, nous pouvons vous adopter sans faire de tort à personne; il n'y a pas de grand'mères dans la familie.
— Vous en ferez ! parbleu ! dit le docteur avec sa belle rudesse
lis en feront... j'en suis sûre, des... grand'mcres !
Territet.
Me voici de nouveau au bord du lac Léman. Je me suis installée à Territet pour en être plus près et le sentir plus intimement. Gomme je l'avais dit, je suis revenue lui demander son âme de printemps... et il me la donne du matin au soir. Cette âme est très bleue, souriante, légère, avec des passions courtes, des orages brusques et vite apaisés,
ia Nature, qui crée à grands coups des beautés grandioses, sublimes et terrifiantes, se plaît aussi à façonner des beautés délicates, fines et intenses. Le lac Léman est un de ses joyaux. Pour faire ce joyau, il lui a fallu de nombreux glaciers, deux cent cinquante, m'a-t-on dit, un fleuve, des chaînes de montagnes admirablement taillées, des cimes hardies, des collines vertes; il lui a fallu de l'azur, les blancheurs de la neige, une lumière spéciale et ses forces divines le travaillent sans cesse. Il a des mirages, des vagues de balancement, des vibrations profondes, des raies verticales diversement colorées. Il dort divinement. La lumière, les nuages, le vent le rendent plus changeant que la mer. Il est essentiellement féminin — comme le lac des Quatre Cantons est essonliellemont masculin — sous son aspect souriant, on sent un mystère. Il a 1 air
doux et on le devine dangereux. Le triangle de la voile latine, les grandes barques de transport avec leurs mâts en ciseaux, les cygnes, les mouettes l'achèvent harmonieusement. Les bateaux à vapeur, affairés, sifflants, qui fendent ses eaux sans respect, peuvent sembler une iausse note et cependant leur marche lui imprime de grandes ondes qui l'animent et le bruit de leurs aubes porté sur ses eaux s'entend à des kilomètres de distance. Ses couchers de soleil sont de merveilleuses symphonies, douces, tendres, variées à l'infmi. Hier, au-dessus du lac tranquille et bleu, au-dessus des montagnes plus bleues encore il y avait une large bande d'un ton orange mêlé de rouge et de mauve, puis une dégradation de jaune et de vert. Tous ces tons, ces demi-tons sont arrivés lentement à leur maximum d'intensité, et, tout aussi lentement, ils se sont fondus, ils ont fait "un ciel d'or chaud et de ce ciel a émergé l'étoile du soir, énorme, brillante, d'une blancheur de diamant. Elle est restée seule longtemps comme si aucun astre n'osait paraître en sa présence. La vue de ce monde vivant, suspendu par des forces invisibles au-dessus d'un petit lac de la Terre, d'un lac endormi, était d'une beauté émouvante, d'une beauté qui faisait naître dans l'âme une immense adoration. Jamais, peut-être, le spectacle ne se reproduira aussi parfait.
Le lac Léman est une sorte d'enchanteur, mais sa magie n'agit pas sur tout le monde. Quand il a réussi à s'emparer de vous, il ne vous lâche plus. Il vous oblige à vivre de sa vie, il vous rend triste ou gai, il joue avec vous; c'est agaçant parfois. Philippe Monnier, l'écrivain genevois, est un de ceux qui l'ont le plus profondément senti. Je ne devrais pas oser en par-