LE SCULPTEUR DE LA FORÊT-NOIBB
répéter à cet égard. Tous les convives se plaignaient de la décadence de l'art et du mauvais goût public, qui les forçait à suivre une fausse voie. Si les anciens avaient été si grands, et s'ils étaient, eux, si petits, c'était, disaient-ils, à la différence des temps que l'on devait s'en prendre. Maintenant le génie était incompris, le talent impossible', et tous répétaient en chœur, d'un ton mélancolique, en vidant leurs longs verres où moussait le Champagne : — L'art se meurt! l'art est mort !
Quant aux causes de cette décadence, les uns accusaient la civilisation, d'autres le gouvernement constitutionnel, quelques-uns les journaux.
— Il n'y a qu'eux-mêmes qu'ils n'accuseront point, dit le feuilletoniste à demi-voix, en se penchant vers Herman; ils ne songent pas que le goût public se forme, après tout, sur ce qu'on lui donne, et que s'il est devenu mauvais ils doivent s'en prendre à eux seuls, puisque c'était à eux de l'éclairer et de le conduire. Vous croyez peut-être que tous ces beaux parleurs sont de fervents adorateurs de l'art; mais pas un d'eux ne voudrait être un Corrége à la condition de travailler et de mourir comme ce grand peintre. Ce qui tue l'art, c'est qu'on ne vit plus pour lui et avec lui; c'est que tous tant que nous sommes nous avons plus de vanité ou d'ambition que d'enthousiasme, et que nous ne cherchons point le beau, mais l'utile.
Après le dîner on rentra au salon, où le groupe d'Herman fut de nouveau examiné et loué; mais tous regrettèrent que le jeune sculpteur n'eût point choisi un sujet différent. Les enfants n'étaient plus à la mode; il y
avait eu, dans ce genre, deux ou trois succès qui défendaient de traiter de pareils sujets. Toute la faveur, pour le moment, était aux sujets moyen âge, et l'on conseilla àHerman de sculpter quelque scène empruntée aux vieilles ballades de son pays
— Cela vous surprend, reprit le journaliste avec un sourire.
—En effet, dit Cloffer, j'avais cru jusqu'à présent que ce qui donnait de la valeur àl'œuvre, c'était sa perfection.
— C'est une idée de la Forêt-Noire, mon cher maister ; ici nous sommes plus avancés. Ce qui donne de la valeur à l'œuvre, ce n'est point son mérite, mais son opportunité. Il y a dix ans qu'un artiste a fait sa réputation en peignant un petit chapeau sur un rocher en forme de fromage : le tableau était ridicule, mais répondait aux préoccupations du jour, et nous n'en demandons point davantage.
— Ainsi ce n'est point son art qu'il faut étudier, c'est le caprice du public?
— Comme vous dites, maister. Les peintres, lessculpteurs, les écrivains, ne sont que des marchands de nouveautés : si la mode prend, leur fortune est faite ; sinon, ils en essayent une nouvelle.
— Ah! ce n'était point là ce que j'avais compris, murmura Herman.
Et il retourna à son hôtel découragé.
Cependant M. de Riol fut fidèle à sa promesse : il présenta le jeune Allemand partout; il le mit en relation avec les collectionneurs et les marchands, qui lui firent de nombreuses commandes. Herman n'avait jamais été
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si riche ; mais cette richesse, il la paya de sa liberté. On lui indiqua les sujets qu'il devait traiter, en lui imposant un programme ! Ce fut pour lui une sorte de torture aussi douloureuse que nouvelle. Jusqu'alors il avait suivi tous les mouvements de sa fantaisie, traduisant avec le ciseau ses impressions du moment, produisant, sans s'en apercevoir, comme il pensait, comme il voyait, et ne cherchant, dans son œuvre, que la joie d'exprimer complètement ce qu'il avait en lui. Pareil à l'oiseau libre, il s'était accoutumé à voler dans tout le ciel, et voilà que maintenant on ne lui laissait plus qu'un cercle fixe et étroit? Plus d'essai capricieux, plus d'imprévu, plus d'abandon, et, partant, plus de joie! A l'inspiration succédait la tâche, et, pour la première ibis, il apprenait que le dégoût pouvait se trouver dans le travail.
Un matin que Cloffer était occupé à achever une statuette qui lui avait été demandée, le journaliste qu'il avait rencontré chez de Riol un mois auparavant entra dans sa chambre.
Charles Duvert apportait la Revue dans laquelle venait de paraître l'article promis.
— Je ne sais si vous en serez content, dit-il, mais il a fait sensation.
— Je suis pressé de savoir ce que vous aurez trouvé à dire d'un pauvre découpeur de sapin comme moi, répliqua Herman en ouvrant le journal.
— J'espère vous avoir bien posé, fit observer Duvert. -— Je ne puis comprendre par quel moyen.
— Lisez.
Cloffer s'approcha de la fenêtre, et se mit à percourir l'article. C'était une étude fantastique dans laquelle, sous prétexte d'analyser le talent de l'artiste inconnu, on faisait de sa vie un roman plein de circonstances merveilleuses, et aussi nouvelles pour Herman luimôme que pour le public. Charles Duvert s'aperçut de l'étonnement du jeune Allemand.
— J'en étais sûr! s'écria-t-il en riant; voilà une biographie, maister, à laquelle vous ne vous attendiez point ; j'ai fait de vous un héros à la manière d'Hoffmann.
— En effet, dit Herman blessé, et je ne puis deviner la cause...
— La cause, mon grand homme, c'est la sottise du public, qui n'aime que les contes de fées! Un artiste dont la vie ressemblerait à celle de tout le monde ne piquerait point la curiosité; il faut que l'on puisse raconter son histoire. Si j'étais à recommencer mes débuts, voyez-vous, je m'annoncerais comme un Gaspard Hauser ou comme un sauvage de l'Oréncque, plutôt que de me donner pour le fils de mon père. Rappelez-vous le succès de Paganini ; eh bien, de cette foule qui se pressait à sa suite, un tiers à peine accourait pour l'entendre ; le reste venait voir l'homme dont les bizarres aventures avaient rempli les feuilletons, et dont le génie était, dit-on, le résultat d'un pacte avec Satan.
— Ainsi, reprit Herman étonné, le mensonge est la première condition de la gloire?
— Non, mais de la célébrité, maister. La gloire est une chercheuse qui n'a point besoin de tout ce bruit, et qui va prendre le grand hocr.wie dans son coin obscur