LE SCULPTEUR TE LA FORÊT-NOIRE
ou même dans sa tombe. Elle eut passé quelque jour par votre Forêt-Noire, demain peut-être, peut-être dans cent ans, et elle eût inscrit votre nom sur ses grandes tables ; mais ici il s'agit seulement de succès et de fortune. Nous faisons de l'art comme on fait des affaires, et la première condition pour tout marchand est d'avoir une enseigne qui puisse attirer l'acheteur. Vous verrez sous peu l'effet de mon article.
Dans ce moment le portier de l'hôtel entra, en annonçant, que M. Lorieux demandait à voir le jeune sculpteur.
— Lorieux! répéta Duvert; quVst-ce que je disais? Il a lu le journal, et vient vous iaire quelque commande.
— Vous pensez?
— J'en suis sur. Mais tenez-vous bien, maister : plus il paiera cher, plus il croira à votre talent.
Le marchand fut introduit. Il venait, en effet, proposer une affaire à Herruan; mais la vue de la chambre dans laquelle le jeune sculpteur travaillait et son ameublement modeste sembla le frapper. Il regarda assez froidement des figurines que celui-ci lui présenta. Duvert s'en aperçut.
— Je suis fâché que vous montriez tout cela ici, maister, dit-il à Herman; le jour est mauvais, et l'on ne peut juger de la finesse du travail. Si monsieur veut passer à mon atelier...
— Ah! le maister a un atelier? demanda le marchand.
— On le lui prépare; aussi le trouvez-vous campé dans un chenil. Mais il aura, sous peu de jours, le plus
beau logement de sculpteur qui soit à Paris; une véritable galerie italienne, donnant sur un jardin; trois mille francs de loyer! Nos artistes vivent aujourd'hui comme de grands seigneurs.
— Et c'est nous qui sommes leurs banquiers, fit observer le marchand avec un gros rire.
— Dites leurs prêteurs, monsieur, leurs intendants... En vous passant par les mains, leur œuvres vous enrichissent. Mais pardon... vous savez qu'on vous attend, maister; terminez vite avec monsieur, je vous prie.
Tout cela avait été dit d'un ton si leste et si assuré, que ClofFeren était demeuré étourdi. Le marchand, dont ces confidences avaient complètement changé les manières, s'empressa de faire à Herman des propositions que celui-ci accepta, et se retira avec de grandes démonstrations de politesse.
A peine eut-il disparu que Ouvert se laissa tomber sur une chaise en éclatant de rire.
— Pour Dieu! que signifie cette plaisanterie, et que venez-vous de lui dire? demanda Clouer.
— Ce n'est point une plaisanterie, répondit le journaliste, car si vous n'avez point encore l'atelier dont je lui ai parlé, il faut que vous l'ayez.
— Comment?
— N'avez-vous dont point vu l'impression que votre chambre d'hùtel garni a produite sur cet honnête trafiquant? En vous voyant si mal logé, il a été au moment de ne point vous faire de proposition.
— Mais qu'importe mon logement, puisqu'il voyait les œuvres!
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— Mon Dieu! maister, vous êtes aussi par trop Allemand. Ne comprenez-vous donc point que pour juger l'œuvre il faut plus de science et de goût que n'en a cet homme? Qu'importe d'ailleurs à M. Lorieux le mérite? ce qu'il veut, c'est un sculpteur en vogue, dont il puisse bien vendre les productions; et l'opulence de l'artiste est la meilleure preuve de son succès. Vous oubliez toujours, Herman, que vous n'êtes plus dans la Forêt-Noire, travaillant selon votre fantaisie, mais à Paris, où vous travaillez pour le goût des autres.
— Hélas! vous avez raison, dit Cloffer en soupirant.
— C'est un apprentissage à faire, reprit Duvert. Vous ne pouvez non plus continuer à vivre dans la solitude ; il faut que l'on vous voie dans le monde ; une soirée dans certains salons servira plus qu'un chef-d'œuvre à votre réputation.
— Ainsi, dit Herman, ce n'est pas assez d'avoir perdu la liberté de mes inspirations, il faut encore renoncer à la liberté de vivre selon mes goûts?
— Il faut réussir, reprit Duvert, tout est là. Désormais vous ne devez avoir qu'une pensée et qu'un but : faire parler de vous.
Cloffer s'efforça de suivre les conseils de Duvert, et il ne tarda point à en reconnaître la justesse. Sa réputation grandit en quelques mois au delà de toute espérance, et le prix de ses œuvres s'éleva d'autant.
L'article de Duvert avait été accepté comme notice biographique; on répétait partout le nom du jeune Allemand en racontant les circonstances romanesques de sa vie ; on le montrait de loin aux premières représenta-
tions des théâtres; on donnait des détails sur ses opinions et sur ses habitudes.
Herman se laissa aller à ce doux flot de la mode qui rélevait sans qu'il eût, pour ainsi dire, besoin de s'aider lui-même. Tous les instincts orgueilleux qui étaient demeurés jusqu'alors endormis dans son âme s'éveillèrent insensiblement. On parlait si haut de son génie qu'il finit par y croire et par accepter l'admiration générale comme un hommage qui lui était dû.
Malheureusement sa réussite avait excité, comme toujours, d'ardentes jalousies. Jusqu'alors il n'avait connu que les douceurs du succès; il ne tarda pas à en sentir l'amertume.
Un article inséré dans un journal ennemi de celui auquel travaillait Duvert commença l'attaque par un examen des œuvres d'Herman. Celles qu'il avait produites depuis son séjour à Paris manquaient, pour la plupart, de cette naïveté qui rendait les premières si précieuses. Enchaîné dans son inspiration, obéissant à la nécessité du gain, sans cesse distrait par les exigences du monde, il avait travaillé rapidement et sans amour. On le lui reprocha avec un regret hypocrite; on montra, l'un après l'autre, les déiauts de ces créations hâtives, en flétrissant du nom d'avidité le sentiment qui les avait fait produire.
Ces accusations frappèrent Herman au cœur; ses ennemis l'apprirent sans doute, et les renouvelèrent chaque mois, chaque semaine, chaque jour. Bientôt le jeune sculpteur ne put jeter les yeux sur certaine feuille sans y trouver son nom flétri de quelque sanglante épi-
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gramme. On lui prêtait des discours ou des actions ridicules; on exposait la caricature de sa personne à la risée publique.
Herman, qu'une telle persécution mettait hors de lui, voulut se venger; Duvert lui objecta tranquillement que c'était un des côtés du succès. Pourquoi s'étonnait-il que les mêmes moyens employés par ses amis pour le rendre célèbre le fussent par ses ennemis pour le rendre ridicule? C'était là une suite inévitable de la réputation; mais Herman était trop peu accoutumé à ces mœurs qui mettent l'œuvre et la personne de l'artiste à la merci de la critique, pour accepter une telle consolation. 11 sentait d'ailleurs, au fond des railleries dont on le poursuivait, un reproche exagéré, mais juste. La jalousie avait rendu ses ennemis clairvoyants, et ils frappaient bien au point malade e son cœur.
Cloffer se débattit en vain quelque temps contre ces attaques de mo lierons qui le perçaient de tous côtés; en vain il s'eiForça d'oublier la persécution à laquelle il était en butte; cette âme, accoutumée au repos que donne l'obscurité, avait été trop profondément troublée ; il tomba dans une sombre tristesse qui amena une maladie à laquelle il faillit succomber. Il fallut toute l'habileté des médecins et plusieurs mois de convalescence pour le ramener à la vie. De Riol le décida à un voyage d'Italie qui acheva de le remettre.
A son retour, il avait enfin recouvré ses forces, et la longue oisiveté à laquelle il s'était vu forcément condamné lui avait donné un ardent désir de travailler ; mais lorsqu'il se présenta chez les marchands, ceux-ci
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le reconnurent à peine. Il était arrivé de Florence un pétrisseur de terre cuite, et la vogue s'était tournée de ce côté.
Herman alla voir Duvert, à qui il fit part de ce changement. Le journaliste haussa les épaules.
— Que voulez-vous, maister, dit-il, le succès est comme la fortune, il faut le prendre aux cheveux; six mois d'absence suffisent pour faire oublier un homme; vous avez eu tort de partir.
— Ma santé l'exigeait.
— Un homme en vogue, maister, n'a pas le droit de se mal porter ; notre société est une mêlée, et quiconque sort des rangs, ne fut-ce que pour une heure, trouve au retour sa place prise.
— Mais ne puis-je reconquérir ma position? Duvert secoua la tête.
— Votre personne et votre nom sont connus; votre talent a perdu sa nouveauté; vous ne pouvez compter désormais sur cet intérêt curieux qui, dans le monde, tient lieu d'admiration; on parle déjà de vous comme d'un mort.
— Mais c'est horrible! s'écria Herman. Quoi ! un an •i suffi pour m'enkver...
— Ce qu'un an avait suffi pour vous donner, ach i » Imvert... Pourquoi en être surpris? La vogue s'en vu comme elle est venue.
— Mais que devenir alors?
— Cherchez, mon cher maister; vous pouvez vous faire peintre, poêle ou comédien; ce sera une transformation, et peut-être l'intérêt public vous reviendra-t-il.
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Herman ne répondit rien et quitta le journaliste. Il ne pouvait croire encore que celui-ci n'eût point exagéré. Mais il reconnut bien vite la vérité de tout ce qu'il lui avait dit.
Après s'être accoutumé aux enivrements du triomphe, il fallut repasser par toutes ces sollicitations pénibles du début, retrouver les repoussements dont on avait perdu l'habitude, accepter eufin toutes les douleurs et toutes les hontes de l'oubli.
Ces épreuves étaient au-dessus des forces d'Herman. Il lutta quelque temps: mais enfin un jour, après un nouveau refus plus sensible, que les autres, il courut à sou atelier, fit appeler un marchand, vendit tout, paya ce qu'il devait, et, reprenant le bâton d'épines qu'il avait suspendu au-dessus de la porte comme un trophée :
— C'est assez d'humiliations, murmura-t-il ; retournons à la forêt.
Il sortit de Paris par la même barrière qu'il avait franchie quatre années auparavant pour y arriver ; mais, hélas! toutes les espérances qu'il portait alors en lui s'étaient évanouies ; venu heureux, jeune et fort, il s'en allait désespéré, vieilli et mortellement atteint!
La route lut pénible pour Herman. Amolli par la vie parisienne, il avait perdu l'habitude des longues marches au soleil ; il ne sentait plus en lui cette force joyeuse qui aime à se dépenser sous le ciel; et, plusieurs fois, il fut obligé de s'arrêter afin de prendre du repos. Il profita d'une de ses haltes pour avertir sa mère de son retour.
On devine le bonheur de Dorothée en recevant cette
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lettre, qui ne précéda Herman que de quelques heure?, Mois sa joie fut bientôt tempérée par la vue du changement qui s'était opéré dans son fils. Elle comprit aisément, à sa pâleur et à la mélancolie distraite de son regard, que ses projets avaient échoué, et que son retour était moins dû à la tendresse qu'au désespoir. Elle ne lui adressa pourtant aucune question. Il lui avait dit, en se jetant dans ses bras :
— Me voici, ma mère, et je ne vous quitterai plus!
C'était assez ; elle s'occupa de tout faire pour que son fils pût retrouver près d'elle la sérénité qu'il avait perdue.
Rassemblant donc autour d'Herman, avec l'ingénieuse adresse d'une femme et d'une mère, tout ce qu'il aimait autrefois, elle lui fit tapisser une chambre séparée dans la chaumière, invita ses vieux amis à le visiter, et obtint des jeunes filles du voisinage de faire les veillées près de son foyer. Tous les jours étaient devenus ainsi des jours de fête chez Dorothée. Mais Herman ne s'en aperçut pas! Qu'était-ce que tout cela près du monde qu'il avait traversé? Il entendait toujours ce tumulte élégant au milieu duquel son nom avait, retenti autrefois; il comparait l'obscurité dans laquelle il était retombé à l'éclat .lui l'avait un instant entouré ! Cette âme avait perdu sa simplicité en même temps que son calme, et, désabusée des fausses joies du monde, ne pouvait plus retourner aux joies faciles de la famille.
Dorothée finit par s'apercevoir que tons ses efforts étaient inutiles. Herman devenait chaque jour plus triste, plus souffrant. Bientôt le mal fit de tels progrès