LE SCULPTE CR DE LA FORÊT-NOIRE
avait donné quelque instruction : il savait un peu de latin, jouait du violon, et parlait le français assez facilement ; aussi l'appelait-on dans le pays maister Cloffer.
S'étant occupé dès son enfance, comme tous les habitants de la montagne, à tailler le sapin avec son couteau, il avait insensiblement pris goût à ce travail, et était arrivé à sculpter des jouets d'enfants avec une certaine délicatesse; mais un voyage qu'il fit à Bàle lui permit de voir quelques boiseries gothiques, et ce fut pour lui comme une initiation. Il comprit ce que c'était que l'art, ot où la patience humaine pouvait atteindre. Dès lors sa vocation fut décidée; laissant là les jouets auxquels il s'était auparavant appliqué, il se mit à sculpter sur bois tout ce qui frappait ses yeux, étudiant les moindres détails, achevant pour recommencer, et recommençant pour achever encore ; ne laissant, enfin, rien en arrière, et travaillant avec le fervent amour de l'œuvre et pour elle seule.
Cette consciencieuse application ne tarda pas à amener des résultats. Ses essais, d'abord incorrects et confus, devinrent plus fidèles, plus nets, plus hardis; les difficultés d'exécution disparurent pour faire place aux difficultés de l'art; Herman n'eut bientôt plus à chercher la forme, mais le mouvement; la science était acquise, restait à prouver le génie.
Alors commença pour le jeune homme cette lutte du sentiment qui veut se produire, contre la matière inerte qui résiste, lutte si pleine de joie lorsqu'elle est heureuse et que la création s'accomplit!
On eût dit., du reste, que le bois obéissait à toutes les
fantaisies d'Herman; il semblait le pétrir et le mouler au simple contact de sa pensée. Uniquement occupé de son travail, voulant le rendre aussi bien qu'il le rêvait, il s'y confondait tout entier ; il l'animait de ses désirs ; on y sentait les émotions de sa pensée au tremblement de sa main. Rien dans ce qu'il faisait n'était la conséquence d'une combinaison ou d'un système, mais d'une impression : il avait compris l'art comme l'expression visible d'une âme humaine en face de la création.
Ses sculptures, primitivement confondues avec les grossières esquisses des pâtres de la forêt, finirent par être distinguées. On en demanda de Baden d'abord, puis de Munich, de Vienne, de Berlin. Le marchand, qui avait acheté les premières à vil prix, pressa le jeune homme de lui en livrer de nouvelles, promettant de les lui payer plus cher.
Herman, qui, depuis la mort du maître d'école, était le seul soutien de sa mère, vit avec joie qu'il pourrait lui assurer, par son travail, une vieillesse tranquille. En effet, une aisance inaccoutumée se fit bientôt sentir dans la chaumière : on put ajouter quelques meubles au rustique ménage, renouveler l'habit des dimanches, et, quelquefois, le soir, quand venaient les voisins, leur servir un plat de kneft avec une bouteille de vin du Rhin. Herman alors prenait son violon et accompagnait sa mère qui chantait, d'une voix encore vibrante, les vieux airs de la Souabe, ou quelques ballades de Schiller que le maître d'école lui avait apprises.
Les jours de Cloffer se partageaient ainsi entre le travail et de tranquilles distractions; il laissait Dorothée
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veiller aux affaires. Dégagée de tout soin matériel, sa xi'1 était une méditation continuelle et féconde; rien ne l'arrachait à son monde idéal, que les plaisirs du voisinage ou les tendresses de la famille. Il pouvait s'abandonner tout entier aux intimes joies de l'invention, causer longuement et familièrement avec son génie. Les deux tiers de son temps étaient livrés à sa seule inspiration, et, retiré dans l'art, comme les saints dans leur pieuse contemplation, il ne sentait aucun des froissements de la vie réelle.
Un soir d'été, qu'il était assis à la porte de sa chaumière, fumant sa pipe d'écume de mer, et tenant sur ses genoux son violon, dont il tirait quelques vagues accords, un cavalier tourna tout à coup le sentier.
C'était un étranger, d'environ quarante ans, dont l'élégance et la tournure annonçaient un homme du monde. Il s'était arrêté à quelques pas de la chaumière de Cloffer, regardant autour de lui avec un lorgnon; enfin, ses yeux s'arrêtèrent sur le jeune homme.
— Ah ! voilà ce qu'il me iaut, s'écria-t-il en français. Et s'avançant vers lui :
— Pcnrriez-vous nï indiquer où je trouverai Herman, le sculpteur? baragouina-t-il dans un allemand presque inintelligible.
— C'est moi, dit Cloffer, en se levant.
— Vous! s'écria l'étranger; pardieu! c'est à merveille.
Et, descendant de cheval, il jeta la bride à un domestique en livrée qui l'avait rejoint.
— Je vous cherchais, maister, reprit-il d'un ton dé-
gagé; je suis Français... vous avez dû vous en apercevoir à ma manière de parler l'allemand... et de plus collectionneur. J'ai vu vos sculptures, je viens en acheter. Herman le fit entrer dans sa chaumière.
— C'est donc ici que vous travaillez! demanda le Français, qui promena un regard surpris sur la pièca enfumée.
— Près de cette fenêtre, répondit Cloffer.
Et il montra à l'étranger une longue table sur laquelle étaient dispersées plusieurs sculptures achevées. Dessous, on voyait entassées des billes de sapin dégrossies; ses rares outils étaient accrochés au mur.
— Quoi ! vous n'avez point d'autre atelier.
— Non, monsieur.
Le collectionneur porta le lorgnon à son œil droit.
— Miraculeux ! murmura-t-il, faire de pareils chefsd'œuvre dans cette tanière. Mais, maister Herman... c'est ainsi, je crois, que l'on vous nomme..., vous manquez de tout ici : vous n'avez ni excitation, ni conseils...
— Je tâche d'imiter ce que je vois, comme je le sens, répondit simplement Cloffer; voici des chèvres copiées sur nature, un taureau et un enfant...
— Adorables ! interrompit l'étranger, qui avait pris les deux sculptures qu'Herman lui présentait; un flou, une finesse, un accent... Je les achète; votre prix?
Herman l'indiqua.
— C'est convenu, répondit le Français, qui sembla étonné du bon marché; mais savez -vous, mon dur maister, que j'ai remué ciel et terre pour vous trouver? Les marchands qui revendent vos sculptures en Allema-