LE SCDLPTBUB DE LA FORÊT-NOIRE. 1<KÎ
gne ignorent votre nom ou le cachent, et je ne pouvais découvrir le juif qui vous achète de première main. Il m'a fallu avoir recours à notre ambassadeur de Vienne, qui a fait demander des renseignements à la police. Bref, j'ai su votre nom, et comme je passais à Badenwiller, j'ai voulu vous voir.
Herman s'inclina.
— Vous ne soupçonnez point quelle réputation vous avez déjà en Allemagne, reprit l'étranger; on s'arrache vos sculptures; j'en ai vu dans le cabinet de M. de Metternich. Vous ne comptez point, sans doute, rester ici?
— Excusez-moi, monsieur, répondit Herman, je ne songe point à quitter la forêt.
— Comment! mais c'est perdre votre avenir; pensez donc que vous y végéterez toujours.
— Je vis heureux, monsieur.
— Heureux ! répéta l'étranger en lorgnant le costume grossier de Cloffer; cela prouve que vous êtes philosophe, mon cher maister : mais vous n'avez pas même ici un atelier. Sculpter à trois pas du foyer où l'on cuit la choucroute et le lard fumé ! il n'y a que vous autres Allemands pour une pareille vie.
— Que gagnerais-je à en changer? demanda Herman.
— De la célébrité d'abord! Jusqu'à présent on connaît vos œuvres et l'on ignore votre nom. Il faut que vous preniez votre rang, mon cher maister; il faut surtout que vous fassiez fortune.
— Faire fortune ! répéta Cloffer étonné ; et par quel moyen ?
— Mais, pardieu! avec vos brimborions, s'écria le
Français. Vous ne savez donc pas que maintenant nos artistes vivent comme des fils de famille? Il faut profiter des progrès du siècle, Herman; venir à Paris! Je vous Tancerai dans une société de journalistes, qui feront de vous un Michel-Ange en miniature; avant deux ans vous aurez un groom et un tilbury.
— Est-ce possible?
— Certain; et puisque le hasard m'a fait vous rencontrer, je veux que vous en profitiez. La lumière ne restera point sous le boisseau; croyez-moi, venez à Paris.
— Je n'y puis songer, murmura le sculpteur en secouant la tête.
— Pourquoi donc ?
— J'ai mes habitudes, mes amis, ma mère surtout...
— Vous trouverez à Paris de quoi remplacer tout cela.
— Non, non.
— Réfléchissez, je vous en prie, reprit le Français, qui en cherchant à persuader Cloffer s'était persuadé luimême ; réfléchissez qu'ici vous vivrez toujours comme un paysan. Vous me faites l'effet, voyez-vous, d'un prince élevé à l'écart et qui ignore qu'ailleurs une couronne l'attend; or, c'est cette couronne que je viens vous offrir. On ne vous demande que de renoncera votre vieil habit, à votre vieux toit, et l'on vous promet le succès, la richesse ! Vous avez beau être Allemand, vous aimez, je suppose, les spectacles et le vin de Champagne : vous aurez tout cela, maister, en échange de votre petite bière. Décidez-vous donc, et je vous emmène dans ma chaise de poste.
Herman allait répondre, mais il tressaillit tout à coup