‹ Au coin du feu (volume 3)Chapitre 9 sur 30 · LE SCULPTEUR DE LA FORÊT-NOIRE · texte numérisé non relu

LE SCULPTEUR DE LA FORÊT-NOIRE

et s'arrêta ; ses yeux venaient de rencontrer ceux de Dorothée.

Entrée depuis quelques instants, elle avait écouté, et, bien qu'elle ne comprît point le français, son œil de mère avait deviné, à l'agitation inaccoutumée d'Herman, que quelque chose d'extraordinaire se passait.

— Que te dit l'étranger? demanda-t-elle en allemand.

— Il me parle de son pays, ma mère, répondit Cloffer.

— Et il te propose d'y aller, peut-être? Herman fit un signe affirmatif .

— 'Souviens-toi, dit vivement la vieille, que c'est ici que vivent les gens qui t'aiment.

— Je ne l'oublierai pas, répondit Herman.

— Eh bien? demanda le Français, qui avait vainement cherché à comprendre.

— Je ne veux point quitter ma mère, monsieur, répondit gravement Cloffer.

Et comme l'étranger voulait insister :

— Ma détermination est bien arrêtée, reprit-il d'un accent brusque et ferme; rien ne m'en fera changer.

Le Français fit un mouvement des épaules.

— Comme vous voudrez, maister, dit-il ; mais vous sacrifiez votre fortune...

Puis il ajouta :

— J'ai laissé à Badenwiller des dames qui se sont trouvées trop fatiguées de la route pour m'accompagner ; elles vous achèteront tout ce que vous avez d'achevé ; ne voulez-vous point le leur apporter vous-même ? Nous pourrions encore arriver pour l'heure du dîner.

Cloffer consentit après quelques hésitations.

Lorsqu'il revint, il était déjà tard; les étrangers l'avaient retenu à dîner à l'hôtel. Sa mère voulut le questionner ; mais il lui répondit brièvement, d'un ton d'impatience contenue.

Le lendemain, il se remit au travail avec tristesse, et fut tout le jour sans parler. Il était aisé de voir que son âme n'avait plus cette sérénité qui s'épanchait autrefois en causeries. Repliée sur elle-même comme un oiseau malade, elle n'égayait plus la maison de ses mouvements ni de ses chants. Dorothée espéra que cette tristesse serait passagère, et ne négligea rien pour la dissiper.

Mais une grande révolution s'était accomplie dans le jeune sculpteur. Tant qu'il n'avait vu que ses amis et ses voisins, il s'était laissé vivre comme eux, sans ambition, bornant ses désirs aux faciles jouissances qu'il connaissait, et ne supposant rien au delà. La vue et les paroles de l'étranger le transformèrent.

Il avait d'abord écouté ses récits comme les contes de fées qui enchantaient son enfance ; mais les dames qu'il vit à l'hôtel confirmèrent tout ce qu'avait dit leur compagnon : l'une d'elles avait fait plus, elle s'était offerte en exemple. Pauvre comme Herman peu d'années auparavant, elle devait au chant l'opulence dont il la voyait entourée; et cette opulence, le jeune sculpteur en avait été ébloui !

La pensée qu'il pourrait y arriver à son tour lui donna une sorte de vertige. En vain je ne sais quel sage instinct lui disaittout bas de fuir ces tentations trompeuses; toutes les mauvaises passions, longtemps endormies, s'é- * veillaient en lui, chantant en chœur, comme les sor-

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cières de Macbeth : — Tu seras riche, tu seras célèbre! et Uerman était près de céder à ces enivrantes promesses.

Ce qui le charmait autrefois ne tarda pas à lui devenir indifférent : l'image de Paris s'interposait entre lui et toutes choses; c'était comme une ombre fatale qui empêchait le soleil de la joie de lui arriver. Il ne travaillait plus qu'avec distraction, commençant mille esquisses, n'en achevant aucune, et trouvant partout le dégoût.

Sa santé finit par se ressentir de ces préoccupations nouvelles, et une fièvre lente commença à le miner sourdement. Jusqu'alors sa mère avait gardé le silence ; mais lorsqu'elle le vit tomber dans cette langueur plus dangereuse que le désespoir, elle ne balança plus.

— Que Dieu pardonne à ces étrangers ce qu'ils ont fait, Herman ! dit-elle ; ils sont venus ici, comme le serpent dans le paradis terrestre, l'engager à manger le fruit de l'arbre de la science... Mais le mal est accompli, mon fils, et tu ne peux rester plus longtemps; pars, puisque nous n'avons plus ce qui peut te rendre heureux.

Cloffer voulut faire des objections; mais la vieille femme n'avait parlé qu'après avoir accompli le sacrifice dans son cœur : elle leva tous les obstacles avec cette facilité ingénieuse que Dieu ne donne qu'aux mères tl cette abnégation que les femmes nous montrent sans pouvoir nous l'enseigner. Les préparatifs furent achevés en quelques jours. Dorothée blanchit elle-même le linge d'Herman; elle répara ses vêtements, et veilla à tous les détails de manière à ce qu'il fût longtemps sans souffrir de son absence. Elle lui donna ensuite la meilleure portion de ses épargnes, et lui recommanda, non de

les ménager, mais de ne s'imposer aucune privation.

— Ce que je garde ici est à toi comme le reste, ajoutât-elle ; sois heure ux si tu peux, j e n'ai point d'aut re désir.

Herman accepta tous ces soins avec reconnaissance, mais, en même temps, avec une joie qui serrait le cœur de sa mère. Depuis qu'il devait partir pour Paris, la santé lui était revenue; il parlait plus haut, chantait sans cesse, et travaillait avec courage. Il ne voulait point arriver dans la grande ville les mains vides, et il épuisa tout son art sur un groupe d'enfants qu'il devait présenter comme preuve de son savoir-faire.

Enfin le jour du départ arriva : la séparation fut déchirante. Herman déposa deux fois son bâton de voyage en déclarant qu'il ne partirait pas ; mais sa mère surmonta sa propre douleur pour lui donner du courage.

La nouveauté des objets et le mouvement du voyage firent bientôt diversion aux souvenirs du jeune homme. A mesure qu'il s'éloignait de son pays, le regret faisait place à la curiosité. A pied, le bâton d'épine à la main et le sac de veau marin aux épaules, il pressait, de plus ♦>n plus le pas, demandant chaque soir quelle distance le séparait encore de Paris. La route semblait en vain interminable, il ne sentait ni fatigue ni ennui ; allégé par l'impatience, il allait devant lui sans s'arrêter etcausant tout bas avec ses espérances. Si une voiture élégante passait, emportée par un cheval rapide, il se disait :

— Moi aussi je voyagerai bientôt de même.

Si ses yeux s'arrêtaient sur une maison de campagne à demi enfouie dans les acacias, il murmurait :

— Encore un peu de temps, j'en aurai une pareille.

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