AU LECTEUR
Ravis, nons écoutions quelque récit frappant Que vous lisiez tout haut, en vous interrompant? Nous sentions s'allumer en nous les mêmes flammes En prenant en commun ce doux repas des âmes ; Mêmes pleurs, mêmes ris, mêmes pensers!... Alors Parmi nous s'exhalaient de merveilleux accords, Et, vibrant dans nos seins à la même secousse, La lyre intérieure élevait sa voix douce ! Oh! comme l'on s'aimait dans ces soirs d'abandon! Quand ils n'irritent pas, les pleurs rendent si bon ! Alors, mon fils, nos cœurs n'avaient qu'une racine, De tous vos sentiments je savais l'origine. Et, nous tenant la main, dans le monde idéal Ensemble nous marchions toujours d'un pas égal (1).
Alors même que la différence des natures ne permet point aux lectures communes d'opérer cette fusion, du moins la lumière se fait pour tous ; la variété des sensations révèle le caractère de chacun ; on peut se pénétrer réciproquement, se mieux connaître, et, par suite, éviter des chocs douloureux.
Mais le choix des livres est difficile ! Cette lecture en famille donne à l'œuvre je ne sais quel caractère officiel ; c'est un acte de magistrature domestique dont la responsabilité incombe au chef de famille et exige une grande prudence. Puis, l'àme humaine a ses tyrannies et sa pudeur. Tel volume, qui nous charme ou nous émeut quand nous le lisons tout bas, perdra son prix si nous l'entendons lire ! Tantôt c'est un parfum
(I) Les SornËes de Famille (Maaaixn Ditteresquc, année 1836, p. 3^6).