‹ Au coin du feuChapitre 11 sur 26 · TROISIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

TROISIÈME RÉCIT

us DRiX bBVHHS

Deux Jaunes gens étaient debout dans la barean des diligences de Cema;, où ils venaient arrêter des places pour Kaysersbârg. Tous deux semblaient avoir le même fige (environ vingt-quatre ans); mjis leurs pliysioni>mies présentaient des différences remarquables.

Le plus petit était brun, p&le, prompt dans ses mon* vemcntret d'une impatience qui traliissait, au premier

SA A.tr com DU feu.

coup d'dBil, son origine méridionale; le second, au cootraire, grand, blond et coloré, offrait le type complet de cette race mélangée de l'Alsace, dans laquelle on trouve l'expansion française tempérée par la bonhomie allemande. Tous deux avaient, à leurs pieds, de petites malles dont les adresses avaient été cachetées à la cire. Sur l'une d'elles on lisait :

HsNRi Fo&TiH, Marseille.

Et aux quatre coins, sur la cire qui portait l'em» preinte du cachet, cette devise : Mon droit.

Sur l'aTitre était écrit : Joseph MulzbMj Strasbourg.

Et pour légende du cachet : Caritas.

Le buraliste venait d'inscrire leurs noms sur le registre, et 7 ajoutait la désignation sacramentelle : Avec deux maîles, lorsque Henri demanda le pesage de cellesci. Le buraliste déclara qu'il aurait lieu à Kaysersherg ; mais le'jeune honame allégua l'embarras d'une pareille formalité an moment de. l'arrivée, en ajoutant qu'il avait le droit de la taire remplir sur-le-champ. Le buraliste, ainsi pressé, s'obstina de son côté; Joseph voulut en vain s'entremettre, en faisant observer à Henri qu'il leur restait à peine le temps nécessaire pour diner : en vertn de sa devise, le Marseillais ne cédait jainais lorsqu'il croyait avoir raison, et il le croyait toujours. La discussion se prolongea jusqu'au mome^it où le buraliste, fatigué, se décida à quitter la partie en remontant chez lui. Henri voulut continu^ avec le iactenr; mais, par bonheur^ celui-ci ne parlait qu'allemand. D ' fallut donc se résigner à suivre à l'auherge son compagnon, sur lequel il retourna sa mauvaise humeur.

va DEUX DEVTSBS. 67)

— Dieu me pardonne! tu ferais damner un saint! B'éina-t-il dès qu'il se trouva seul avec lui. Comment ! ta ne me soutiens mSme pas contre cet entêté <.

— n me semble, répliqua Joseph en souriant, que c'était plutAt à lui qu'il eût fallu un soutien ; tu entassais les arguments comme s'il se fut agi d'un procès qui pAt compromettre ta fortune ou ton honneur.

— n valait mieux, à ton avis, ne pas ulétundre ton . droit?

— Quand le droit ne vaut pas la peine d'être défendu...

— Ah 1 1« voilà 1 interrompit Henri avec chaleur : tu estoujours prêt à céder, toi; il faut qu'on te marche sur la goi^e pour que tu congés à te défendre. Au lieu de regarder le monde comme un champ de bataille, tn le regardes comme un salon oik l'on se fait des politesses.

— Non, dit Joseph, mais commenn grand vaisseau dont les passagers se doivent une amitié et une tolérance réciproques. Chaque homme est mon ami jusqu'à ce qu'il se soit déclaré mon ennemi.

— Et moi, je l'estime mon ennemi jusqu'à ce qu'il se •oit déclaré mon ami, reprit le Marseillais; c'est une prudence qui m'a toujours réussi, et je t'engage à 7 avoir recours à Kaysersberg. Nous allons nous trouver là en présence des autres héritiers de notre oocle, qui ne manqueront pas de tirer Hiéritage à eux le plui qu'ils pourront ; pour ma part, je suîr lUcjdé à ne leur faire aucune concession.

pfl AU cora m FBt.

laquelle ils entrèrent se trouvait vide ; mais nne grande lable était diessée i l'one des extrémités, et l'hfttesse venait d'y mettre trois couverts. Henri ordonna d'ajouter celui de Joseph et le sien-

•T Je vous fais excuse, monsieur, dit la femme, nous ne pouvons vous servir ici.

— Pourquoi celaT demanda le jeune bomme.

— Parce que les personnes dont nous venons de mettre le couvert désirent manger seules.

— Qu'elles mangent dans leur chambre alors, reprit brusquement Henii ; ici, c'est la salle et la table communes; tout voyageur a droit d'y entrer et do s'y ^re servir.

— Que nous importe de dîner dans cette pièce en dans une autreT demanda Jijseph.

-r- Et qu'importe & ces personnes que nous y soyonsT répliqua Henri.

— Elles sont Tenues avant monsieur, objecta rhfrr tessB.

— Alors, ce sont les premiers arrivés qui font la loi dans votre auherçel s'éoria Henri.

— Nous connaissons d'ailleurs ces personnes.

— Et vous tenez plus à elles qu'à nous!

— Monsieur doit comprendre que quand il s'agit de pratiques...

—H Aint que les autres voysgeurs se soumettent k leurs caprices?

— On vous servira ailleurs.

— Avec les restes de vos trois privilégias, n'est-c*

ui ranx DiTisH. VI

L'h6t«sfe parut blessée.

•r- Si monrienr craint de mol dîner as Chtval'Blane, il y a d'aatreH auberges i Cemay, dit-elle.

— d'est à qnoi Je penBais, répliqua rapidement Henîi en pretutni Bon chapean.

Et, Bans écoQter Joseph, ijnl voulait te retenir, il s'échappa rapidement et disparut

Hulzen savait par ezpérienee que le plus tftr était d'abandonner son cousin à ses boutades, et que, dans ces omasiona, totit effort pour le ramener ne serrait qn'à exalter ses dispositiona militantes.. 0 la décida doue i ie laisset ebereher fortune ailleurs et i se laire servir Bans retard dans une pièce voisine. Mais au moment oft il allait y passer, les miis personnes attendues parurent dans le salon. Cétaienf'une vieille dame avec sa nièce, et un homme d'une cinquantaine d'années, qui paraissait leur servir de protecteur.

L'hôtesse, qui leur racontait ce qui venait de se passes, t^inteirompit tout à coup i la vue de Joseph. Gelui-d salua et voulut se retirer; mais le conducteur des denx dames le retint.

— Je suis désolé, monsieur, dit-il avec bonhomie, du débat qui vient d'avoir lieu. En demandant à dlnei seuls, nous voulions éviter certains convives dont la conversation et les manières eussent pu effaroucher ces dames, mais non chasser les voyageurs du CA«txil- Blême, comme votre ami a paru le croire, et la preuve, c'est que je vous prie de vouloir bien vous asseoir à cette table avec nous. >

Joseph voulut s'en défendre en affirmant qu'il n'était

69 At coin mr nu.

DoUement blessé d'usé précautioQ qu'il trouvait tonte naturelle; mais M. Rosman (c'était le nom donné par les deux dames à leur conducteur) insista d'un ton si ouvert et si bienveillant, qu'il crut devoir lui céder.

La vieille dame, qui semblait avoir peu l'habitude des voyages, s'assit vis-à-vis de lui, avec aa nièce, en poussant un gémissement.

— Vous êtes lasse, Chariotteî demanda M. Rosman.

— Si je suis lasse! s'écria la vieille femme; passer on jour entier dans une voiture qui vous secoue comme une escarpolette 1 manger hors de ses heures ; courir tontes sortes de dangers; car je ne sais pas comment nous n'avons pas versé cent fois : la diligence penchait toujours!... Ahl Seigneur! je voudrais pour une année de ma vie que notre voyage tût fini.

— Heureusement que le marché est impossible! fit observer la jeune fille, qui embrassa sa tante en souriant

— Oui, oni, vous riez de cela, vous autres, reprit madame Charlotte d'un yya de bouderie demi-affectnense : les ieuues filles, maintenant, n'ont peur de rienl elles voyagent sur les chemins de fer, en bateau à vapeur ; elles iraient en ballon s'il y avait des service» établis 1 C'est la révolution qui les a rendues si hardies. Avant la révolution, les plus braves n'allaient qu'ea

^charrette ou à âne... Encore fallait-il avoir quelque affaire. J'ai souvent entendu dire à ma défunte mère qu'elle n'avait jamais voulu voyager qu'à pied.

— Aussi n'avait-elle point dépassé le dief-lien de ctn^ ton, fit observer M. Rosman.

LES DEUX DKTISEa. 69

— Ça ne l'a pas empêchée d'âtre une digne et hea- . reuBe femme, reprit madame Charlotte; quand l'oiseau

a bâti son nid, il y reste. Aujourd'hui, l'habitude d'être toujours sur les grands chemins fait qu'on aime moina . son foyer, sa famille; on s'accoutume à s'en passer; on a son chez sot partout. Cela peut être plus avantageux pour la société, mais cela rend <ihacun moins bon et moins heureux.

— Allons, Charlotte, vous en voules aux Toyages... à cause des cahots, dit M. Rosman gaiement, mais j'espère que votre prévention ne tiendra pas devant ce potage; on n'en fait pas de meilleur i Fontaine, j'en appelle à votre impartialité.

L'enbretien continua ainsi Bur an ton de douce familiarité. Joseph s'était d'ahord renfermé dans un silence discret; mais M. Rosman lui adressa plusieurs fois la parole, et la conversation était devenue générale, quand on avertit que la diligence allait partir. Tous se hâtèrent de solder l'hôtesse et de gagner le bureau.

En y arrivant, Joseph aperçut son cousin qui accourait Le temps que Mulzen venait de mettre à dîner, Henri l'avait passé à parcourir les auhei^es de Cemay, sans rien trouver de préparé, et enfin, pressé par le temps, il s'était vu forcé d'acheter quelques fruits et un petit pain qu'il achevait 1

Ce repas d'anachorète n'avait point, comme on doit le penser, adouci son humeur. Joseph s'en aperçut et ne lui fit aucune question ; on avait d'ailleurs commencé l'appel des voyageurs, et ils se préparaient à prendre leurs places, lorsque le buraliste s'aper^t qu'il avait

TO àD coin DD nv.

Gomniia une erreur en le» iBBCrivMt, et que la Toiture •e trouvait au complet

— An complet t répéta Henri; mais tous aves re^u oos arrhes.

— Je vais vous les rendre^ monsieur, répliqua le commis.

— Du tout, B'écria le jeune honune; dès que tous les avez acceptées, il y a eu contrat entre nous; j'ai droit do partir, et je partirai.

En pronon^nt ces mots, il saisit la courroie et grimpa tor l'impériale où une place se trouvait Tide; le voyageur auquel elle appartenait voulut réclamer; mais Henri persista en déclarant quâ nul n'avait le droit de le faire descendre, et que si on Toulait l'y forcer, il repousserait la violence par la violence. Joseph essaya an Tain une transaction; le Marseillais, que le dîner maitque avait aigri, persista dans sa résolution.

— « Ghaeunsoa drot'l, » s'écria-t-il; Cest ma devise. La tienne est < Ckarité : d sois donc charitable, si ta toux; moi, je ne prétends être que justajj'ai payé cette place, elle m'appartient, ie la garde.

Le voyageur qu'il remplaçait objecta la priorité de possession; mais Henri, qui était avocat, répondit par des textes de loi. On demeura ainsi quelque temps, échangeant des explications violentes, dés récriminar lions, des menaces. Madame Cbarlottâ, qui entendait tout du coupé, poussait des gémissements d'épouvante, et recommençait ses ampifhgatiûns contre les voyagn en général, et les voituieB publiques en particulier. Enfin Joseph, voyant que la discussion s'envenimait de

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plus eQ plus, proposa an buraliste de faire attcltr oq ToUuria dans lequel il prendrait place avec le voyageur dépossédé. L'expédleot fut accepté par les parties intéreseées, et la diligence partit.

On se trouvait au mois de décembre j l'air, déjà bumide et froid au moment du départ, dovinteacoie plus glacial à la tombée du jonr. Henri, accoutumé i son soleil de Provence, avait beau boutouocr jusqu'au meoton son paldtot de voyage, il frissoimait comme une feuille 60US le brouillard uoctune. 8on visage était bleu ses dsQts claquaient 1 bienlAt uue pluie Une, poussée par le vent, commença & pénétrer ses vAtemeuts. Son voisin, garanti par une ample limousine, eût pu le mettre à Tabri en lu: donnant une pari de sou manteau; mais c'était ur. gros marchand, fort tendte à sa personne ei fort indifférent i celle des autres. Lorsqu fleuri avait refusé de rendre la place doni i) s'était emparé sur la banquette, le gros homme l'avait approuv( en déclarant que a cbaoua voyageait pour son compte' iprincipe que le jeune homme avait alors trocve parfaitement raisonnable, cl dont i; subissait u-aintenant l'application. Cependant, vers le milieu de la roiitf h marchand sortit la tète de son manteai^ regarda son voisin, et lui dit :

— Vous paraissez avoir froid, monsieurt

— Je sois mouillé juaqu'i la moelle, répliqug Henri, qui pouvait à peine parler.

Le gros voyageur se secoua dans sa limousine, comme pour mieux jouir de sonbien-itre.

— C'est tràs-malsaia d'êtie mooillé, dit-il phitosophi-

n' AD cora DD nu.

quement; nne antre fois, je toqs engage à avoir un

manteau comme le mien : c'est ttès-diand, et pas cher.

Ce conseil clonné, le gi-oa homme rentra son menton dans son collet et s'assoupît voluptueusement au mouçement de la voiture.

Lorsque celle-ci arriva à Kaysersbei^, il était nuit close depuis longtemps. Henri descendit à demi mort de ftoid, et g^ina la cuisine de l'au^e^e où il voyait briller un grand feu; mais en entrant il aperçut le foyer eiitouré d'un cercle de voyageurs, parmi lesquels se trouvaient Joseph Mulzea et l'étranger dont il avait pris la place. Le cabriolet fourni par le buraliste les avait conduits par une route de traverse plus courte, et tous deux étaient arrivés depuis une demi-heure.

A la'vue du triste état dans lequel se trouvait son cousin, Mulzen se hâta de lui céder sa chaise; quant au voyageur dépossédé à Cemay, il ne put retenir un éclat de rire.

— Parbleu I je dois remercier monsieur dem'avoir chassé de l'impériale, dit-il; car, sans son usurpation, je me trouverais geté î sa place, au heu d'étfe chaudement k la mienne.

Henri était en trop mauvaise position pour répondre : il s'assit devant le feu et tâcha de se réchauffer.

Dès qu'il eut un peu repris ses sens, il demanda une chamift et un lit; mais la foire venait de finir à Kaysesberg, et l'auberge était pleine de gens qui repartaient le lendemain. Joseph et son compagnon, bien qu'ils fussent arrivés plus iAt, n'avaient eux-mêmes trouvé qu'une conc^tte i laquelle le premier avait

LES DEUX DKTISES. ~3

genéieusemeat lenoncé en faveiiT du second. Cependant après beaucoup de questions et de rechercbes, il seiroaTa nn lit vacant dans nne des chambres de l'hAteUerie ; mais elle était occupée pai quelques colpoitents ^ refusaient d'y recevoir aucun étiai^er.

— Ont-ils loué la chambre poni eux senlsT demanda Henri.

— Nullement, répliqua l'aoberçUte.

— Ainsi TOUS avez droit de disposer du lit vacant

— Sans aucun doute.

—Alors quelle raison donnent>-il8 pour reftiser un nouveau compagnon de chambrée T

— ns ce donnent point de raison; tons quatre pa* raissent d'asset mauvais drdles, et personne ne s'est soucié d'avoir une querelle avec eux.

Henri se leva vivement.

— C'est une faiblesse, s'éeria-t-fl ; pour ma part, ^ ne passerai pas une nuit blanche, parce qu'il convient 1 quatre inconnus d'accaparer les lits de votre auberge, conduisez-moi à leur chambre; il bndra bien qu'ils entendent raison.

— Prends garde, Henri, fit observer Muizen, ce sont des gens brutaux et grossiers.

— Et ces vices leur donnent le privilège de nous fiùn veiller? demanda aigrement le Marseillais; non pardieu l je me coucherai malgré eux.

11 avait repris sa casquette et allait sortir avccl'aiibergiste ; mais M. Rosman, qui venait chercher un domestique pour emporter se» bagages, avait entendu les »- '

74 âu coih du feu.

mats échangés entre les deux cousins ; il s*avanfa vert

eux, et dit de son aii libre et riant :

, — Je TOUS vois en peine d'un gite pour cette nuit,

messieurs^

— Je ne le serai pas longtemps, interrompit Henri qui «ulut passer outre.

— Un moment, reprit M. Roaman ; ces gens vont peutëtte répondre à vos raisonnements par des injures, et TOUS aurez peine i leur faire reconnaître votre droit. Acceptez plutôt un lit chez moi, messieurs; je demeure i quelques pas, «t j» me ferai on plaisir de vous recevoir.

Henri et Joseph slnclinèreat en remerciant, mais sur iea tons visiblement distincts : celui de Mnlzen était reconnaissant et joyeux; celui de son comp^non, contraint, quoique poli. IL n'avait point oublié que M. Rosman était la cause première du maigr^dlner qu'il avait Kiit i Cemay.

— Uonsieur a trop d'obligeance, dit-il m adoncissant sa voix ; mais je ne voudrais pas loi causer un pareil embarras. Il est bon d'ailleurs que l'on donne une leçon à ceft gens, et qu'on leur apprenne à respecter les droits des autres voy^^eurs.

A ces mots, il salua, et irat le chemin de la chambre occupée par les colporteurs. Joseph, craignant quelque rixe, le suivit; mais soit qtte les intentions des porteballes se fussent modifiées, soit que l'air résolu du Marseillais leur imposât, ils s'en tinrent à quelques miir> mures, malgré lesquels Henri se coucha.

Son cousin, rassuré, se décida alors à reâescoidte, et

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