‹ Au coin du feuChapitre 14 sur 26 · LE POÈTE £T LB PATSAK · texte numérisé non relu

LE POÈTE £T LB PATSAK

blier quand its GonBtniisent une Toate. Le cheral est la meilleur ami du laboareur, monsieur..., sans laiie insulte aux bosufs qui ont ansei leur prix. Amolâ regarda le paysan.

— Ainsi vous ne voyez dans ce qui tous entoure qna le parti qu'on en peut tirer! demanda-t-il sérieusement ; la forët, la montagne, les nuages, tout cela ne dit rien ivotreespritT vous ne vous êtes jamais arrêté devant le soleil couchant on à la vue des bois éclairés par les étoiles, comme dans ce moment?

— Moil s'écria le fermier; ah bien I vous croyeEdono que je fais des almanacbsî qu'estr^e que j'en tirerais de votre clair d^'étoiles, et du soleil couchantM'important est de g^ner de quoi faire ses trois repas et se tenir l'estomac chaud... Monsieur vondralt-îl un coup d'eau de cerise ? ça vient de l'autre côté du Rhin.

— Il tendait une petite bouteille clissée i Arnold, qui refusa de la main. La grossièreté positive du paysan venait de le ramener à ses regrets el à ses dédains. Ëtaient<e bien des hommes semblables à lui que ces malheureujL, livrés aux seules nécessités du travail, qui vivaient au sein de la création sans la regarder, et dont f&me ne s'élevait jamais au-dessus des sensations les plus réelles et plus prochaines? Qu'était, pour cette triste moitié du genre humain, le monde de poésie au< quel le jeune homme devait ses plus donces jouissancest Menée par le licou de l'instinct, ne semblait-dlu pas condamnée à brouter en dehors de FËden dont une nature privilégiée lui avait ouvert les portesT Elle avait l'air de vivre de la même existence que lui-même ; mais

86 AU GOM ta rxn.

que! Mm& sotre leurs Amesl Avaient-elles seulement' quelques pendiaitts commuDst Ëtait-il quelque poinl de ressemblance qui pût attester leur fraternité origi* nellet Arnold en doutait à chaque instant davantage. Plus il réflécbiaeait, plus cette âeur immatérielle da toutes choses, è. laquelle nous avons donné le nom de poésie, lui umhlait le privilège de quelques classes d'élite, tandis que le reste végétait au hasard dans lea limites du prosMsme.

Ces pensées eurent pour résultat de communiquer à ses manières une sorte de mépris nouchalant pour son oonduotenr, auquel il cessa d'adresser la parole. Moser ne s'en montra ni surpris ni blessé, et se mit à siffler un air interrompu de loin en loin par quelque bref encouragement à son attelage.

Ils arrivèrent ainsi à la ferme, où le bruit du grelot les annoH^. Un jeune garçon et une femme d'âge moyen parurent, en même temps sur le seuil.

— Ëhl c'est le pèrel cria la femme en se tournant vers la fond de la maison, où se firent entendre les voix de plusieurs enfEtnta qui aciioururent vers la porte avec des cris joyeux, et qui vinrent se presser autour du paysan.

— Un moment donc, marmaille I interrompit celui-ci de sa grosse voix, tout en fouillant dans le chariot d'où il retira un panier couvert; laisses Fritz dételer.

Mais les enfants continuaient à assiéger le fermier en parlant tous à la fois. Il se baissa pour les embrasser l'un après l'autre; puis se redressant tout i coup :

— Où est JeanT demanda-t-il avec une piéoîpitation qui avait quelque chose d'inquiet.

LK POtTB BT Ll PITSAN. ST

^ Ici, père, ici, répondit nne petits voix giAle partant de la porte de la ferme ; la mère ne veut pas que je sorte par cette pluîe.

— Reste, reste, dit Moserj qui jeta les traits sur le dos des clievaux dételés; je vais à toi, ^Uiot; rpntrec, TOUS autres, pour ne pas lui donner la tentation de sortir.

Les trolB «nfants regagnèrent le seuil où le peti t Jean le tenait debout près de sa mère.

C'était une pauvre créature si cruellement contreflite> qu'au premier aspect on n'eût pu dire son ^e, ni la nature de son infirmité. Tout son corps déjeté par la maladie formait une ligna tortueuss et ponr ainsi dire brisée. Sa tête démesurée rentcait entre deux épaules inégalement arrondies, tandis que son buste était soutenu par deux petites béqnilles remplaçant des jambes atropbiées qui n'eussent pu le soutenir.

A l'approcba du fermier, il étendit ses bras amaigris avec un sentiment de joie et d'amour qui éclaira la figill« sillonnée de Moser. Celui-ci l'enleva dans ses mains robastei en poussant une exclamation de bonheur attendri.

— Et allons donc, ma petite taupel s'écria-t-il; embrassez le père... àdeux bras... bien fort... — Gomment a-t-il été depuis hierT

La.mère secoua la tête.

T- Toujours la toux, dit-elle à demi-voix, •- Ce n'est rien, père, reprit l'enfant de son accent gïèlo; Louis m'avait traîné trop vite dans ma chaise à roulettes ; mais Je suis bien, très-bien; je me sens fort comme un homme.

6ft AU COm DIT FED.

Le pa78an le déposa k terre avec précaution, l'appuya Bur ses petites béquilles gui étaient tombées, et le regarda d'un air de complaisance.

— Ne trouves-tu pas qu'il grandit, fcmmet dit-il du ton d'un homme qui vent être encour^. Marche un peu, Jean ; marche, garçon t II marche plus vite et plus fort , (a ira bien, va femme; faat seulement de la patience.

La fermière ne répondit rien, mais son regard se porta vers l'enfant infirme avec un désespoir si profond qu'Arnold en tressaillit: hebreusement que Mosern'y prit point garde.

— Allons 1 ici la couvée, reprit-il en ouvrant te panier qu'il avait retiré du chariot; il y en a pour tout le monde. En rang et avancez les mains.

Le paysan venait, d'exhiber trois petits pûns blancs dorés par la cniason-: trois cris de joie partirent à la fdis, et six mains s'avancèrent pour les saisir; malb toutes s'arrêtèrent comme à un commandement.

— Et Jeanî demandèrent les voix enfantines.

•M Au diable Jean, reprit gaiement, Moser; il n'y a rien pour lui ce soir : Jean aura sa partune antre fois...

Mais l'enfant souriait, et cherchait à se soulever pour regarder dans le panier. Le fermier recula d'un pas, écarta avec précaution le couvercle, et, relevant le braa d'nn air solennel, montra aux yeux de tous un pain d'^ice garni d'amandes et décoré de armées blanches et roses!

Ce fut une exclamation générale d'admiration. Jean lui-tnème ne put retenir an cri de bonheur ; une légère rougeur traversa ses traits pftles, et il tendit les mains avec une expression d'avidité joyeuse.

D,<iz=<i„Goonlc

— Ab 1 ça te Ti, ma petite taupe I s'écria le paysao, dont le visage s'éclaira du plaisii da l'enbnt; prends, mon vieux, prends; ce n'est ^e sacK et miel.

n plaça le pain d'épice entre les mains da petit bossa qui tremblait de bonheur, il le regarda s'en aller, et, se retournant vers Arnold, lorsque le bruit des béquilles se fdt perdu dans la maison :

— Cest mon ^né, dit-il, avec on léger fléchissement dans laTolx;le mal l'a un peu déformé; mais c'est an conmje l'ambre, et il ne dépendra que de nous d'en faire un monsieur. '^

Tout en parlant, il avait traversé la première pièce du rez-de-chaussée, et il introduisit son hâte dans une sotte de salle à manger dont les murs blanchis i U chanx avaient ponr seules décorations quelques gravures grossièrement coloriées. En y entrant, Arnold aperçut Jean assis par terre, et entouré de ses fibres, entre lesquels il partageait le g&teau donné par son père. Mais chacun se récriait sur son lot, et le voulait moindre; il fallait toute l'éloquence du petit bossu pour tes décider i accepter les parts telles qu'il les avait faites. Le jeune chasseur regarda quelque temps ce débat avec un singulier intérêt, et en témoigna son admiration à la fer^ mière lorsque les enfants furent ressorUs.

— U est certain, dit celle-ci avec un souTire et un soupir, qu'il 7 a des heures où l'on dirait que ça leur profite de voir les infirmités de Jean : entre eux ils cèdent avec peine, mais aucun n'a rien à refuser pour Jeaii; c'est comme un continuel exercice à la complaisance el tu dévouement

, . ., ,., Gooyic .

W AD coin un fev.

— Tiens I h belle Terta i interrompit Uoset ; qai estce qni pourrait refuser quelque chose 4 un innocent li iprouTél c'est bète i dire^ pour un bomme; mais cet enfant-lài voyez^vouB, monsieur, me donne toujours envie de pleurer! Sonrent, quand ja suis aux cbaJnpSj je me mets tout i coup à penser i lui; je me dis : — < Jeanestmalade;onbieu: — Jean est mort 1 etalonl'ounage a beau ètie pressé, faut que je troare un prétexte pour revenir au logis et voir ce qu'il en est. Après ifi., il est si faible et si soufi^raut E si on ne l'aimait pas plus que les autres, il serait tzop malheureux.

— Oui, oui, reprit la, fermière doucement ; la pauvre créature est en même temps notre croix et notre bonbeur; j'aime bien tous mes enfants, monsieur; mais quand j'entends le bruit des béquilles de Jean sur le plancher,iesuis toujours prise d'un saisissement de joie: c'est un avertissement que la chère t^éature ne nous a pas encore été retirée par le bon Dieu. Il me semble que Jean porte bonheur & la maison, comme les nids d'hi' rondelles attachés aux fenëljes : si je n'avais pas à le soigner, je croirais n'avoir plus rien à faire.

Arnold écoutait ces naïves expressions de tendresse avec un intéiËt mêlé d'étonnement. I^ fermière appela une servante pour l'aider i dresser la table ; et, sur l'invitation de Moser, le jeune homme s'appiocha d'un feu de broussailles que l'on venait As ranimer. *

Gomme il s'appuyait au manteau fumeux de la cheminée, ses ngards tombèrent sur dn petit cadre noir . (pli renfermait une feuille desséchée. Moser s'en aperçut .

— Ahl vous regardez ma relique, dit-il en riant; c'est

LE POÉTB Tt LI pATSAIf. M

mu feuille An saule plenienr qui pousse là'lïu tnr le tomtieau de l'aneient... Je l'ai eue d'un négociaot de Strasiwurg qni avait servi dans la vieiUe. Je ne donne* rais pas la chose pour cent écns.

— Vous y attachez donc quelque idée particulière t demanda le chasseur.

—Des idées, non, répliqua le paysan ; mais moi auui j'ai fait un congé dans le quatrième des hutsardSj nn vaillant régiment, monsieur, qui a été drfilement aiv rangé à Montmiraîl I 11 n'est resté que huit hommes de notre escadron : aussi, quand le Petit Caporal a passé devant la ligne, il nous a salués... oui, monsieur, salués avec son chapeau 1 Tonnerre 1 il y avait de quoi se faire tuer jusqu'au dernier, voyei-vons. Ahl c'était le père du soldat l

Ici le paysan se mit k bourrer sa pipe en regardant le cadre de hois noir et la feuille desséchée. Il y avait évidemment pour lui, dans ce souvenir d'ane merveilleuse destinée, tout un roman de jeunesse, d'émotiona et de regrets. Il se rappelaitles dernières luttes de l'Empire, auxquelles il avait assisté, les revues passées par l'Empereur, alors que sa présence faisait croire encore à la victoire; les succès passagers de la fameuse campagne de France, aussitôt expiés par le désastre de Waterloo ; le départ du grand vaincu, et sa longue agonie sur le rocher de Sainte-Hélène I Toutes «s images traversaient successivement l'imagination du lermier, , et son front se plissait; son pouce s'appuyait avec plus d'énergie sur la pipe remplie depuis longtemps, et il sifftotlait entre sesdentsane marche de son ancien régiment.

flS Av oon se na.

Arnold respecta cette nmette préoccapation du vieux soldat, et'atteudit qu'il reprît lui-même la parole.

L'arrivée du souper l'arracha à sa rêverie; il approcha une chaise pour son hôte, et alla prendre place de l'autre côté de la table.

— Allonsi à la soupe, s'écria-Hl brusquement; je n'ai lieu pris depuis ce matin qu'une croûte avec deux gorgées d'eau de cerise, je mangerais ce soir un bœuf sans le m&cber.

En même temps, pour prouver son dire, il se mit à vider l'immense écuelle de soupe au lard placée devant lui.

On n'entendit pendant quelques minutes, que le bruit des cuillers, bientôt suivi de celui des couteaux qui découpaient le quartier de porc fumé servi par la fermière. La marche et le grand air avaient donné à Â> nold lui-même un appétit qui lui fit oublier toutes ses délicatesses parisiennes : le lard de Uoser lai parut avoir une saveur inconnue, et son piqueton je ne sais quelle qualité apéritive qui l'excitait à manger pour mieux boire et à boire pour mieux manger. Le souper allait s'égayant de plus en plus, lorsque le paysan releva la tète, comme frappé d'un souvenir subit.

— Et Farrautl demanda-t-il; je ne l'ai pas vu depuis mon retour...

Le fermière et les enfanta se regardèrent sans ré-

— Eh bien, qu'est-ce que c'est î reprit Moser, qui remarqua leur embarras ; oii est le chien? qu'esl-ilarrivél Répondrez-vousj Dorothéel

LE POiTI BT 11 rXTSiJf. 93

— Ne te ffiche pas, père, interrompit Jean ; on n'osait point te le diie ; mais Pairaat est parti et n'est jtas mveuu.

— Mille diables 1 n fallait donc avertir I s'écria la paysan eu lïappant la table du poing. Et qnel diemin a-t-il pris 1

— Le chemin des Garennes.

— Quand celât

— Après le déjeuner : nous l'avons tu monter le petit sentier.

— Faut qn'il loi soit arrivé ipielqae chose, dit Moser en se redressant... Le malheureux animaln'yyoit presque plus, et il 7 a tout du long des ^ablonnières I Va chercher ma peau de chèvre et la lanterne, femme : faut que je retrouve Farraut, mort on vif.

Dorothée sortit sans faire aucune observation sur l'heure ni le mauvais temps, et reparut bieutAt avec ce que sou mari avait demandé.

— Vous tenez donc bien i ce chien T demanda Arnold, surpris d'un pareil empressement.

— C'est pas moi, répondit Hoser, qui allumait sa pipe; mais il a rendu service au père de Dorothée. Un jour qu'il revenait de la Poutroye avec le prix de ses bœufs, quatreJiommes ont voulu le tuer pout avoir son argent- «ït sans Farraut c'était fait : aussi quand il est mort, il y a deux ans, le bonhomme m'a appelé à sonlit pour me demander de soigner le chien comme uu de sex enfants... C'a été son mot. .J'ai promis, et ce serait une honte de ne pas tenir parole aux morts... — HétFritz, donne-moi monb&toufeiré... — Je voudrais pas, voyez- -

94 àXI COIN DC RQ.

vous pont une pinte de mon Bang qu'il saye arrivé qoelque chose à Farraat... Cest une bSte qui est dans la famille depuis vingt ans... qui nous connaît tons à la voix... et qui rappelle le grand-père... A tous revoir, monsieur, et bonne nuit jusqu'à demain.,

Moser s'enveloppa dans sa peau de cbàrre, et sortit. On entendit le biuit de son b&ton ferré se perdre au milieu des mmeurs du vent, et de la plaie qui Continuait à tomber.

Après une assez longue pause, la fennière proposa an chasseur de le conduire au gîte qui lui était destiné; mais Arnold demanda la permission d'attendre le retour du maître de la maison, si ce retour ne tardait pas trop, n commençait & s'intéresser à l'bomma qui lui avait d'abord paru si vulgaire et à l'bumble famille dont il avait cru la vie si dépourvue de valeur.

Cependant la veillée se prolongea sans que Moser reparût. Les enfants s'étaient endormis l'un après l'antre, et Jean lui-même, qui avait résisté plus longtemps, dut enfin gagner son lit. Dorothée, inquiète, allait sanscesse du foyer à la porte de la ferme, et revenait de la porta au foyer sans avoir rien aperçu. Arnold essayait de la tassuver, mais son esprit s'exaltait dans ï'attente : elle accusait Moger de ne songer ni à sa santé, ni à sa sûreté; d'être toujours prêt à se sacrifier pour les autres, de ne pouvoir se résigner à voir souflïir un homme on un animal sans tout hasarder pour le soulager; et, i mesure qu'elle multipliait ses plaintes, qui ressemblaient singulièrement i une glorification, ses inquiétudes devenaient plus vives; elle avait mille pressentimentii for

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LE roill >T LB PAYSAN. . 95

nested. La veille^ le chien avait Irnrlé pendant toute la nuit ; nn hibou était venu s^ percber sur le toit de U ferme; on se trouvait au mercredi, jour habituellement fôcheux dans leur famille. Ses angoisses étaient enfin arrivées à un tel point, que le jeune chasseur loi pro* posa d'aller à la recherche de son mari, et qu'elle se préparait à éveiller Fritz pour l'accompagner, lorsqu'un brait de pas se fit entendre la nuit

— C'est Moser 1 dit la paysanne, qui s'arrSta coart. — Holà I hé t ouvre vite, femme, cria le fermier du

dehors.

Elle courut tirer le verrou, et Moser parut poitant dans ses bras le vieux chien aveugle. .

— Le voici, dit-il gaiement ; Dieu me sauve J- j'ai bien cru que je ne te retrouverais jamais : la malheureuse bête avait roulé au fond de la grande pierrière.

— Et tu es allé le chercher Ut demanda Dorothée effrayée.

— Fallait-il pas le laisser au fond, pour le retrouver, noyé demain T répliqua l'ancien soldat. J'ai glissé le bi^; de la grande berge, et je l'ai emporté dans mes bras comme un en&nt : seulement, la lanterne y est restée.

— Mais, malheureux, tu risquais ta vie 1 s'écria Dorothée, à qui l'explication de son mari donna le irisson.

Celui-ci fit un mouvement d'épaule.

— Ah bah 1 dit-il avec une gaieté insonciante ; quand on nerisquc rien on n'a rien; j'ai retrouvé Fairaut, c'est le principal. Si le grand-père nous voit de là-haut, il doit Être content

96 A.V Gom DU nm.

Cette réflexion, faite d'un accent piesqne indifférent ^mat Arnold qni tendit vivement la main an paysan.

— Ce que tous avez &it U est d'un brave cœui, dit- i) avec émotion.

< — De qaoi T parce que j'ai- empêché nn chien de se noyert répliqua Moser. Pardiea 1 chiens et hommes... j'en ai. Dieu merci, retiré plus d'an d'embarras depuis que je suis né; mais j'ai quelquefois eu meilleur temps qu'aujourd'hui. Hé 1 dis donc femme, il doit rester par là nn verre de cognac; apporte un peu ici la bouteille, que je prenne un air de soleil intérieurement : il n'y a rien qui sèche mieux quand on est mouillé.

Dorothée apporta la bouteille au fermier, qui but en portant la sauté de son hôte ; puis chacun alla se reposer.

I^ lendemain, le beau temps était revé^nu ; le ciel, dégagé des nuages (dont plusieurs avaient fondu pendant la nuit), brillait de tout son éclat ; et les oiseaux chantaient, en secouant leurs ailes, sur les arbres encore humides.

Lorsqu'il descendit du grenier, où un Ut lui avait été préparé, Arnold trouva près de la porte Parraut qui se chauffait au soleil levant, tandis que le petit Jean, assis sur ses béquilles, lui préparait un collier de graines d'églantier. Un peu plus loin, dans la première pièce, le fermier trinquait avec un mendiant qui venait réclamer sa dîme de la semaine; Dorothée, tenait sa bepace, qu'elle remplissait.

— Allons, vieux Henri, encore un coup, disait le paysan, en remplissant le verre du porte-haillons ; pour achever votre tournée il faut prendre du courage.

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LE POÈTï BT IB PAT9AN. 97

— On en trouve toujours ici, fit observer le meDdlaiit avec un sourîie; iln'y a pas beaucoup de maisons dans la paroisse où l'on donne plus ; mais il n'y en a aucune où l'on donne d'aussi bon cœur.

— Taisez-vons donc, père Henriot, interrompit JUoser; est-ce qu'on parle de ces choses-làT buvezj et laissez Ifi bon Dieu juger les actions de chacun. Vous avez servi aussi; vous ; noi^s sonimes de vieu:x camarades.

Le vieillard se contenta de secouer la tète, et beorta son verre contre celui du fermier; mais on voyait qu'il était plus touché de la cordialité qui présidait à l'aumône que de l'aumône elle-même.

Quand il eut repris son bissac et salué, Moser le regarda s'en aller jusqu'à ce qu'il eût tourné le chemin. Respirant alors bruyamment :

— Encore un pauvre vieux sur le pavé î dît-il en se lonmant vers son hôte ; vous me croirez si vous voulez^ monsieur, mais quand je vois des hommes dont la tËte branle, s'en aller ainsi, demandant leur pain de porte en porte, ça me tourne le sang 1 Je voudrais pouvoir leur mettre le couvert à tous, et trinquer avec eux comme tout à l'heure avec le père Henri. On a beau dire, voyezvous : pour qu'une vue pareille ne vous casse pas les membres, faut penser qu'il y a U-haut on pays oà ceux qui n'ont pas été appelés ici i l'ordinaire recevront double ration et double paye.

— Ah 1 conservez cette espérance, dit Arnold; elle lontient et console. Je n'oublierai de longtemps les Ipelqnes heures passées chez vous, et j'espère que ce ne geront pas les demières.

98 AD COIN Ht) =3tr.

—A Totre aise, dit le vieni Boidat; si le lit de 14batit ne tous parait point trop dur, et si tous digérez notre lard fumé, revenez sans façon, et nous serons toujours Tos obligés.

H secoua la main que le jeune homme aTaitfendae, lui indiqua le chemin iju'il derait suivie, et ne quitta le seuil que loTsqn'ill'eutTU disparaître an tournant du chemin.

Arnold marcha quelque temps le front baissé ; mais, en atteignant le sommet du coteau, il se retourna pour jeter un dernier regard en arrière; et, apercevant la cheminée de la ferme, au-dessus de laquelle s'élerait une légère famée, il sentit une lamie d'attendrissement monter i sa paupière.

— Qne Dieu protège toujours ceux qui reposent sous ce toit et celui qui le garde I murmura-t-fl à demi-Toix ; caf li oâ l'orgueil me faisait Toir des créatures incapables de comprendre les délicatesses de l'âme, j'ai trouvé des modèles pour moi-mÈme. J'avais jugé le fond sur la forme et cra la poésie absente, parce qu'an iieu de se montrer lu dehors, elle se cachait au cœui des choses elles-mêmes ; obserrateor inhabile, je repoussais du pied ce qne je croyais des cailloux, sans deviner que, sous ces f&Dgnes grossières, se cachaient des diamants.

r,. i»<i,.,G00ylc

CmOVIÉMË RËCIT

r.B RCDLPTECH DR I.A FORÊT-Nf

Il est impossible de parcourir le ducbà ^ Bade lau être frappé du caractère à la fois doux et sauvage de la contrée. Il D'en est aucune autre, peut-être, oii les contrastes soient plus beurensement ménagés. Tout a sod effet et son barmonie; on dirait un parc immense dont Dieu a été l'architecte, et où il a réuni tons les charmes da la fiction.

100 Av'coiii va nv.

Hais c'est suMout à la lieière de la Fortt-Noire que les sites preoneiLt un aspect impressif. Là, les vallées qni s'étendent jusqu'au Rhin se resserrent tout à coup, et finissent par n'être plus qu'une fente de rocher, donnant i peine passage aux petits chevaux des fabricants d'eau de ceriies (kirschtoasser). Vues d'une éminence, elles représentent d'immenses triangles dont la hase borde le Ôeuve et dont le sommet se rattache & la montagne par on étroit sentier.

L'herbe de ces vallées, arrosée par des eaux thermales, ponsse à la hauteur des blés, teujouTs verte, ondoyante, et nuancée de plus de ileurs qu'un savant n'en pourrait classer en un jour. On dirait un tapis de velours et de soie étendu au pied de la forêt.

Celle-ci couvre les.cûUlnes, autour desquelles elle tourne, en formant mille spirales de verdure et «"arrêtant au-dessous des sommets les plus élevés, qui montrent, de loin en loin, leurs tètes chauves et blanchies de neige.

Or, c'était entre deux de ces collines, au fond d'une des gorges étroites où viennent finir les vallées, qu'habitait, il 7 a quelques années, un jeune homme, appelé Herman Qoffer, dont a,uiourd'hui les vieillards répètent souvent l'histôiie i leurs fils. Nous la donnerons ici, non telle qu'on la raconte dans la mont^ne, mais teUe que le ministre de BadeDwiller nous l'a fait connaître , avec tous ses détails et tout soa enseignement; car il avait aimé Herman dès son enfance, et avait reçu ses confidences à son lit de mort

Herman était fils d'un maître d'école. Son père loi

LC SGDLPTEDR DB lA VORfiT-NOIBK. 101

kT&it donné quelque instruction: il savait un peu de latin, jouait du violon, et parlait le français assec facilement; aussi l'appelait-on dans le pays maûter Cloffer.

S'étant occupé dès son enfance, comme tous les babitants de la montagne, à tailler le sapin arec spn cout«au, il avait insensiblement pris goût à ce travail, et était arrivé à sculpter des jouets d'enfants avec une certaine dé- Ucakâsse; mais un voyage qu'il ât à Bâle lui permit de voir quelques boiseries gothiques, et ce fat pour lui comme une initiation. Il comprit ce que c'était que l'art, ot où la patience humaine pouvait atteindre. Dès lors sa vocation fut décidée; laissant là les jouets auxquels il s'était auparavant appliqué, il se mit à sculpter sur bois tout ce qui frappait ses yeux, étudiant les moindres détails, achevant pour recommencer, et recommençant pour achever encore ; ne laissant, enfin, rien en arrière, et tavaillestaTâc le fervent amour de l'œuvre et pour elleaenla.

Cette consdeneienae application ne tarda pas k amener des résultats. Ses essais, d'abord incorrects et confus, devinrent plus fidèles, plus nets, plus hardis; les difficultés d'exécution disparurent pour faire pl^e aux difficoltés de l'art; Herman n'eut bientôt plus à chercher la forme, mais le mouvement; la science était acquise, res* tait & prouver le génie.

Alors commença ponr le jeune homme cette lutte du sentiment qui veut se produire, contre la matière inerte qui résiste, lutte si pleine de joie lorsqu'elle est heureuse et que la création s'accompliti

tôt AU coin va m.

fkntaisies d'Herman; il semblait le pétrir et le msuler aa simple contact de sa pensée. Uniquement occupé de son travail, voulant le rendre aussi bien qu'il U rtvait, il s'y confondait tout entier; il l'animait de ses désirs; on 7 sentait les émotions de sa pensée au tremblement de sa main. Rien dans ce qn'il faisait n'était la conséquence d'une combinaison ou dtn système, mais d'mu impression : il avait compris l'art comme l'expression visible d'une âme liumaine en face de la création.

Ses sculptures, primitivement confondues avec les grossières esquisses des pfttres de la forêt, finirent par être distinguées. Oa en demanda de Baden d'abord, puis de Munich, de Vienne, de Berlin. Le marchand, qui avait acheté les premières à vil prix, pressa le jeune homme de lui en livrer de nonveUes, promettant de les lui payer plus cher.

Herman, qui, depuis la mort du maître d'école, était le seul soutien de sa mère, vit avec joie qu'il pourrait loi assurer, par son travail, une vieillesse tranquille. En effet, une aisance inaccoutumée se &t bientôt sentir dans la chaumière : on put ajouter quelques meubles au rustique ménage, renouveler l'habit dea dimanches, et, quelquefois, le soir, quand venaient les voisins, leur servir un plat de kneft avec une bouteille de vin du Rhin. Herman alors prenait son violon et accompagnait sa mère qui chantait, d'une voix encore vibrante, les vieux airs de la Souabe, ou quelques ballades de Schiller que le maître d'école lui avait apprises.

Les jours de Gloffer se partageaient ainsi en^le travail et de tranquilles distractiotu; il laissait Dorothée

LE SCULFTEDB DE U FO&tT-NOIBB. 103

veiller aux tffairea. Dégagée de tout soin matériel, sa vie était une méditation continuelle et féconde; riea ne l'arrachait à son monde idéal, que les plaisirs du voisinage ou les tendresses de la famille. Il pouvait s'abandonner - tout entier 'aux intimes joies de l'invention, causer Ionguefnent et familièrement avec sou génie. Les deux tien de son temps étaient livrés à sa seule inspiration, et, K* tiré dans l'art, comme les saints dans leur pieuse conlemplatioD, il ne sentait aucun dB4 froissementa de la vie réelle,

Ui( soif d'été, qu'il était assis i la porte de sa cliaiimière, fumant sa pipe d'écume de mer, et tenant sur ses genoux son violon, dont il tirait quelques vagues aceords, un cavalier tourna tout à coup le sentier.

C'était un étranger, d'environ quarante ans, dont l'élégance et la tournure annonçaient un homme du monde, n s'était arrëtéiquelques pas de la chaumière de Cloffer, regardant autour de lui avec un lorgnon; enfin, ses yeux s'artâtàrant sur le jeune homme.

■— Ah I voilà w qu'il qie aut, s'écria-t-il en ftan^s. ' Et s'avançant vere lui I

— Pourriez-vou9 m'indiquer oà je trouverai Herman, le sculpteur} baragftuiiurt'il dans nn allemand presque inintelligible*

— C'est moi, dit Cloffer, en se levant.

— \ousl s'écria l'étranger; pardieul c'est à merveilia.

Ktj descendant de cheval, il jeta la bride i nn domestiqua ea livrée qui l'avait rejoint.

— Je TOtu cherchais, maister, leprit-il d'un ton d^

i... ...Gooyic

104 i.n corn sir ru.

gagé; je buîb Français... toob avez dA Toos en apercevoir à ma manière de parler l'allemand... et de pins collectionneur. J'ai vu vos sculptures, je viens en acheter.

Herman le fit entrer dans sa chaumière.

•— Cest donc ici que tous travaillez 1 demanda Is Français; qui promena un regard surpris sur la pièw enfumée.

— Pris de cette fenAtre, répoiidit Cloffer.

Et il montra à l'étranger une longue table sur laquelle étaient dispersées plusieurs sculptures achevées. Dessous, on voyait entassées des hilles de sapin dégrossies; ees rares outils étaient accrochés au mur.

— Quoi I vous n'avez point d'antre atelier.

— Non, monsieur.

Le collectionneur porta le lo^on à son csil droit.

— Miraculeux l murmura-t-il, faire de pareils cbefed'œuvre dans cette tanière. Mais, maister Herman... c'estainsi, je crois, que l'on vous nomme..., vous manquez de tout ici : vous n'avex ni eicitation, ni conseils...

— Je tMie d'imiter ce que je vois, comme je le sens, répondit simplement Cloffer; voici des chèvres copiéeâ sur natuia, un taureau et nnenfont...

— Adorables 1 interrompit l'étranger, qui avait pris les deux scnlptures qu'Hennan lui présentait; un flou, une finesse, un accent... Je les achète; votre prix?

Herman l'indiqua.

— C'est convenu, répondit le Français, qui sembla étonné du bon marché; mais savez-voas, mon cher maister, que j'ai remué ciel et terre pour vous trouver? Les marchands fui revend ai t vos sculptures va Allema-

r,. i»<i,.,GoÔylc

V LK SCOLFTEOH SB U FOKtT-HOIBB. Iffit

gne ignorent votre nom ou lexachent^ et je ne pouvais découvrir le juif qui vous achète de première maîn. n m'a fallu avoir recours à notre ambassadeur de Vienne, qui a fait demander des renseignements à la police. Bref, )'ai su votre nom, et comme je passais à Badenviller, j'ai vooln vous voir.

Herman s'inclina.

— Vous ne aoupçonnêz point quelle réputation vous avez déjà en Allemagne, reprit Téttanger; on s'arrache vos sculptures; j'en ai vu dans le cabinet de M. de Mettemicb. Vous ne comptez point, sans doute, rester icit

— Excusez-moi, monsieur, répondit Herman, je nâ songe point à quitter la forêt.

— Comment 1 mais c'est perdre votre avenir; pensez donc que vous y végéterez toujours.

— Je vis heureux, monsieur.

■ — Heureux l répéta l'étranger en loi^ant le costume grossier de Cloffer; cela prouve que vous êtes philosophe, mon cher maister : mais vous n'avez pas même ici on atelier. Sculpter à trois pas du foyer où l'on cuit la choucroute et le lard famé 1 il n'y a que vous antres Allemands pour une pareille vie.

— Que gagnerais-je à en changer? demanda Herman. — 4)e la célébrité d'abord t Jusqu'à présent on connaît

vos œuvres et l'on ignore votre nom. Il faut que vous preniez votre rang, mon cher maister; il faut surtout que vous fassiez fortune.

— Faire fortune I répéta Cloffer étonné ; et par quel moyen t

— Haia, paiâieul avec vos brimborioni, l'écria le

i. ...Gooi^lc

106 At cont m RU.

rrançais. Vous ne savez donc pas que maintenant nos artistes vivent comme des fils de famille 1 1lfaut profiter des progrès du siècle, Herman; venir à Paris! Je vous l'anceiai dans uue société de journalistes, qui feront de vcusan)lichel-Ange en miniature j avant deux ans vous aurez un groom et un tiitiury.

— Est-ce possiWeî *

— Certain; et pnisqi;» le hasard m'ft fait vons rencontrer> Je veux ^ue vous en profitiez. La lumière ne restera point sous le boisseau ; croyez-moi, venez à Paris.

— Je n'y puis songer, murmura te sculpteur en secouant la tête.

— Pourquoi doncT

— J'ai mes habitudes, mes amis, ma mère surtout...

— Vous trouverez à Paris de quoi remplacer tout cela.

— Non, non.

— RéfiÉfihisge?, j e vous en prie, reprit le Français, gui en cbercbant è. persuader Ûofier s'était persuadé luimême; réfléchissez qu'ici vous vivrez toujours comme on paysan. Vous me faites l'effet, voyez-vous, d'un prince élevé à l'écart et qui i^ore qu'ailleurs une couronne l'attend; or, c'est cette couronne que je viens vous ofirir.

. On ne vous demandeque de renoncera votre vieil habit, à «^tre vieni toit, et l'on vous promet le succès^ richesse I Vous avez beau êlie Allemand, tous aimez, je Vippose, Ibs spectacles et le vin de Champagne-: vous aurez tontcela, maisler, en échange de votre petite bière. Décidez-vous donc, et je vous emmène dans ma diaise de poste.

Herman allait répondre, mais il tressaillit tout A coup

LE eCDLPnDK DE U FDIliT-KOinE. 407

et s'arrêta; ses yeux venaient de renconti^ ceux daDorothée.

Entrée depuis quelques Instants, elle avait écouté, et, bien qu'elle ne comprît point le français, son ceil de mère avait deviné, i l'agitation inaccontamée d^erman, qa qoelqne chose d'extraordinaire se passait.

— Que te dit l'étrangerl demanda-t-elle en allemand.

— n me parle de son pays, ma mère, répondit doffeE.

— Et il te propose d'y aller, peut-fitret Herman fit nn signe afflnnatif.

— Souviens-loi, dit vivement la vieUle, que c'est ici que vivent les gens qui l^aiment.

— Je ne l'oublierai pas, répondit Herman.

— Eb bienT demanda le Français, qui avait vainement cherclié à comprendre.

— Je ne veux point quitter ma mère, monsieur, répondit gravement CFoffer.

Et comme l'étranger voulait insister :

— Ha détermination est bien arrêtée, reprit-il d'un . accent brusque et ferme ; rien ne m'en fera changer.

Le Français fit nn moavemrait des épaules.

— Comme vous voudrez, maister, dit-U ; mais vous sacrifiez votre fortune...

Puis il ajouta :

— J'ai laissé iBadenviller des dames qui se sontfronrées trop fetignées de la route pour m'accompagner; tlles vous achèteront tout ce que vous avez d'achevé ; ne voulez-vous point le leur apporter vous-même f Nous pourrions encore arriver pour l'henre du dîner.

Gloffer cooseatit après quelques hésitafioiu.

lOe ; AU COIN SD FXU.

Lorsqu'il revint, il étaitdéjà tard; les étrsDgetsl'araient letenn à diner & l'hôtel. Sa mère vonlut le questionoer ; mais il lui répondit bhèremeQt^d'nntond'im atience contenue.

Le lendemain, il se remit au travail avee tristesse, el fut tout le jour sans parler. H était aisé de voir que son Sme n'avait plus cette sérénité qui s'épanchait autrefois en causeries. Repliée sur elle-même comme un oiseau malade, elle n'égafaitplusla maison de ses mouvements ni de ses chants. Dorothée espéra que cette tristesse se* rait passagère, et ne négligea rien pour la dissiper.

Mais une grande révolution s'était accomplie dans le jeune sculpteur. Tant qu'il n'avait vu que ses amis et ses voisins, il s'était laissé vivre comme eux, sans ambition, bornant ses désirs aux faciles jouissances qu'il connaissait, et ne supposant rien au delà. La vue elles paroles de l'étranger le transformèrent.

n avait d'abord écouté ses récits comme les contes de fées qui enchantaient son enfance ; mais les dames qu'il vit à l'hôtel confirmèrent tout ce qu'avait dit leur compagnon : l'une d'elles avait fait plus, elle s'était oS'erte en exemple. Pauvre comme Herman peu d'années auparavant, elle devait au chant l'opulence dr nt il la voyait entourée ; et cette opulence, k ieune sculpteur en avait été ébloui I

La pensée qu'il pourrait y arriver à son tour lui donna une sorte de vertige. Eu vain je ne sais quel sage instinct lui disait tout bas de fuir CCS tentations trompeuses; toutes les mauvaises passions, longtemps endormies, s'éveillaient en lui, chantant en chœur, wmma les sor^

D,mi,.=db,Gooylc

LE SCULPTEUE OS LA. FOBIT-HOIRE. lOU

ci ères de HicheÛii — Tttsarasriehe, tu seras célèbre I A (lennaD était près de céder à ces enivraiites promesses.

Cequilecîianaait autrefois ne tardapasàluidevemi m différent : l'image de Paris s'interposait entre lui et 1 0 otes choses ; c'était comme une ombre fatale qui empêchait le soleil de la joie de lui arriver. Il ne travaillait plus qu'avec distraction, commençant mille esquisses, n'en achevant aucunej et trouvant partout le dégoût.

- Sa santé finit par se ressentir de ces préoccupations nouvelles, et une fièvre lente commença à le miner sourdement. Jusqu'alors sa mère avait gardé le silence; mais lorsqu'elle le vit tomber dans cette langueur pins dangereuse que le désespoir, elle ne balança plus.

— Que Dieu pardonna à ce£ étrangers ce qu'ils ont faitjHerman ! dit-elle; ilssontvenus ici, comme léser* pent dans le paradis terrestre, teng^r à manget le fruit de l'arbre de la science.. . Mais le mal est accompli, mon fils, et tune peuzrester plus longtemps; pars, pQÏs> •que nous n'avons plus ce qui peut te rendre heoretix.

Cloffer voulut faire des objections; mais la vieille femme n'avait parlé qu'après avoir accompli le sacrifice dans sou cceur ; elle leva tous les obstacles avec cette facilité ingénieuse que Dieu ne donne qu'ans mères et cette abnégation que les femmes nous montrent sans pouvoir nous l'enseigner. Les préparatifs turent achevés ei quelques jours. Dorothée blanchit elle-même le linge d'Herman; elle répara ses vêtements, et veilla à tous les détails de manière à ce qu'il fût longtemps sans soufTrir de son absence. Elle lui donna ensuite la meilleuiv portion de ses épargnes, et lui recommanda, non du

ItO AD OHM DD FEU.

les mêDageT, mais de ne s'imposer sdcuds j^ivatloiL — Ce que je garde ici est à toi comme le reste, ajoutât-elle; sois heureux si tu peux, je n'ai pointd'autre désir. Hermau accepta tous ces soins avec recoimaistance, mais, eu même temps, avec une joie qui serrait le cœur de sa mère. Depuis qu'il devait partir pour Paris, la saDlé lui était reyenue ; il parlait plus haut, chautait uns cesse, et travaillait avec courage, n ue voulait point arriver dans la grande ville les mains vides, et il épuisa tout son art sur un groupe d'enfants qu'il devait présenter comme preuve de son savoir-faire. ,

Enfin le jour du départ arriva : la séparation fut déchirante. Herman déposa deux fois son b&tou de voyage en déclarant qu'il ne partirait pas; mais sa mère surmonta sa propre douleur pour lui donner du courage.

La nouveauté des objets et le mouvement du voyage firent bientôt diversion aux souvenirs du jeune homme. A mesure qu'il s'éloignait de son pays, le regret faisait place à la curiosité. A pied, le biton d'épine à la main et le sac de veau marin aux épaules, il pressait de plus en plus le pas, demandant chaque soir quelle distance le séparait encore de Paris. La route semblait en vain in^ terminable, il ne sentait ni fatigue ni ennui ; allégé par l'impatience, il allait devant lui,sans s'arrËter etcausant touchas avec ses espérances. Si une voiture élégante passait, emportée par un cheval rapide, il se disait :

— Moi aussi je voyagerai bientôt de même.

Si ses yeux s'arrêtaient sur une maison de campagne i demi enfouie dans les acacias, il murmurait :

— Encore un peu de temps, j'en aurai une pareille.

ZB scmnruR m la poBftr-HOiitB. in

&tileontiiiuaitjo7eusement, prenant ainsi possession, dios l'avenir, de toutce qui flattait ses regards ou sollicitait son désir.

Enfin, après vingt jours de voyage, il aperçut devan| lai une masse confuse qui barrait l'horizon, et aa-dessus dslaqi}ell« âottait un dôme de vapeurs : n'était Paris I

L'étranger avait laissé son adresse à. Hernian, lorsqu'il s'était séparé de lui à Baden'willer, en loi recomnian' dant de s'en servir s'il se décidait jamais à visiter Paris. Le jeune eonlpteur se hâta donc, à peine arrivé, de se rendre rue Saint-Lazare, où demeurait M. de Riol.

Celui-ci poussa une exclamation d'étonnement à l'aspect de Cloffec.

— Vons ici, maisterl s'écria-t-il;la montagne s'estplle donc écroulée dans votre vallées T les charbonniers de la fofèt ont-ils brûlé votre cabane* ou bien êtes-vous en ftiite pour cause politiqneT

— Ha cabane est toujours k sa place, répondit Herman m souriant, et le duc n'a point de sujet plus fidèle que moi.

— Ainsi vous êtes àParis... volontairementt

— Volontairement.

•~- Et qui a donc pu faire ce miraclef

— Vos paroles, monsieur. ■

Le Parisien regarda avec surprise le jeune Allemand, qui lui expliqua alors tout ce qui s'était passé.

— De sorte, reprit de Riol quand Herman eut achevé, dfr sorte, mon cher maisfer, que vous venez à Paria pour faire fortuneî

— Je viens pour m'7 faire connaître.

m À.V COIN su nv.

— C'est cequejeTeux dire; nous tous aiderons i cela.

— Je compte, «d effet, sur vos conseila, sur vote protection.

«■Et TOUS avec raison; mais avant tout je venz tous faire voir nos artistes célèbres, j'en aurai demain ici plusieurs; venez dîner avec oons, et apportez quelque sculpture.

— Soit.

— A demain donc, mais tard; car nous dînons ici * l'heure où tous soapez dans votre Allemagne.

— A demain, sept heures.

— Cest cela.

Ils se serrèrent la main et se séparèrent.

Herman employa une partie de la journée i chercber nn logement et une pension. H parcourut ensuite Ioel jardins pnhlics, admirant les statues et s'arrètalft en extase devant les monuments.

Le lendemain, il était à l'heure indiquée chez de Riol, qu'il trouva entouré d'une douzaine de jeunes gens auxquels on le présenta.

Il avait apporté son groupe d'enfants, qui excjta l'admiration générale ; un peintre trouva qu'il y avait dans cette œuvre du Benvenuto et du Goujon réunis, un sculpteur compara Herman au Dominiquin; et un journaliste, qui se trouvait U, vint lui serrer la main, en déclarant qu'il Je proclamerait le lendemain, dans son feuilleton, le Canova de la Forët-Noire.

On se mit ensuite à table, et la conversation roula presque uniquement sur la peinture et la sculpture. Herman fat singulièrement étonné de ce qu'il entendit

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ut scnuFTnm sb la. •Kair-nanx. H3

rfpéter à cet ^ard. Tous les eonvÎTes se plaignaient de la âécaâenee de l'art et da maaTaîs goût public, qui les foT(ait à suivre une i^nsse voie. Si les anciens avaient ét^ si grands, et s'ils étaient, eux, si petits, c'était, disaient-ils, à la diETérence des temps que l'on devait s'en prendre. Maintenant le génie était incompris, le talent impossible I et tous répétaient en diœur, d'un ton mélaneoliqne, en vidant leurs longs verres où moossait le Champagne : — L'art se meut 1 l'art est mort I

Quant aux causes de cette décadence, les uns accasaient la civilisation, d'autres le gouvernement constitutionnel, quelques-uns les journaux.

— n n'y a qu'eux-mêmes qu'ils n'accuseront poiiît dit le feuilletoniste à demi-voix, en se penchant veij . Herman; ils ne songent pas que le goût public se forme, apils tout, sur ce qu'on lui donne, et que s'il est devenu mauvais ils doivent s'en prendre à eux senls, puisque c'était à eux de l'éclairer et de le conduire. Vous croyes peut-être que tous ces beaux parleurs sont de fervents adorateurs de l'art; mais pas un d'eux ne voudrait ëtie nn Cartégii à la condition de travailler et de mourir comme ce grand peintre. Ce qui tue l'art, c'est qu'on ne vit plus pour fui et avec lui; c'est que toOs tant que nous sommes nous avons plus de vanité ou d'ambition ' que d'enthousiasme, et que nous ne cherchons point le l>eau, mais l'utile.

Après le dîner on rentra au salon, où le groupe dllerman fut de nouveau examiné et loné; mais tous regrettèrentque le jeune sculpteur n'eût point choisi on sujet différent. Les enfants n'étaient plus à la mode; il y

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11« ttt dom l»0 fit;,

a^ait en, dnis ce Bêore; dmx od trois wanxèi qui Mftn^ dkieilt dé ftdltër de patella sujets. Toute \i ttytixa, pou le mdmËat, ^tâit sxa. sujets moyen i^e, et l'on confieilU idèrtnait de SciJlpter quelque scdUe emprantée aux vieilles ballades Se fadn pays.

— Cbla touil Buifitend, reprit U Joanutfetii snb m «iurire.

—En effet, dit Cloffér, j'aValâ cru josqa'ft pi^nt <}tia cequî donnait de la valeur àl'ŒUTTe,t;'ét&it sa perftetlim.

— Cest une iâeë de la Foret-Nbirei mon fHket niËister ; ici UoUb soininës plus aToncés. Ce qui donnb de la valeur à l'oeuvre, té tt'èSt point son mérite, ôiais sân oppdrhitiité. H y a dix ans qu'un artiste a ^t sa imputation en peignant tm petit chapeau sur un tocheitéii fomie de fromage : le tableau était ridicule, mais tépondait àtii préoccupations du jour, et nous n'en As* mandons jwûtt datanta^.

—Ainsi ce n'est point son art qu'il faut étudl«r, ^ejrt Ibeapriee du publiol

— Cdnlttlë TOtls dites, ittaîster. Les pelntresj lés'senl^ teilts, I6S Xctivains; ne sont que âesmarchanâs d«doaveaUtéd : si la mode prend, leur fortune est fttitej sinon, ils en éssayéUt une nouvelle.

— Ah 1 te n'était point U ce que j'avais Comptis, mulmura Berman.

Et il retourna à son hôtel découragé.

Cependant H; de Riol fut fidèle à sa promesse : il présenta Ib jeune Allemand partout; il le mit en relation avec les colleétîonneuTs et les marchands, qui lui firent de nombtetiSeS ctPihmandei. Hehnan n'avait jamais ét4

IB KULnint SB LA FOnÊT-KOIBB. IIB

si riehe ; mais cette richesES, il la paya de sa liberté. On Tui indiqua les sujets qu'il devait traiter, ed lui imposant un piogiamme I Ce fut pour lai une sorte de torturti aussi douloureuse que nouTellei Jusqu'alors il avait suivi tons les mouTements de sa fuitaiBie^ ttâdoi» sant avec le ci^eati ses impressions dn moment^ prodnifaut, sans s'en apercevoir, comme il pensait, comme U voyait, et ne eherohant, dans son ceavrej qile U joie d'exprimer complètement ce ntQ'il avait en loi^ Pareil k l'oiseaa libte, il S'était accontilmé à vêler dans tout le . cieli et voilà que maintenant on n9 M laissait plus qu'un cercle fixe et étroiti Plus d'essai capricieux) pltis d'imprétu, plus d'abandon, et, partant, plus de joiel A IlnspiràtidB succédait ta tâche, et, pour la premièta fois, il appreilait que le dëgoùt pouvait se tronver dans le travail.

Un matia que Gloffer était occupé i tcHeVer u&fl stSr tuette qtii Itii avait été denutndée^ le jotUil&llste qall avdit t^ticontré cbet ii Hiol un mois aupUavutt entra danssibhambte.

Choies DUvert apportidt la Revue dans laquelle vb< sait dé t)uraltre l'article promis.

— Je ne saiâ si vooâ en sêïei content, dlt^ mais 11 « fait sensation.

— Je snié pressé de savoir be que voUs âutei tronYé i di>e d'un pauvre décotipeur dé sapin cotntae moi» répliqua Herman en onvratit le journal.

— J'espère vous avoir bien posé, fit obserrer Dnvert.

— Je ne pitin fcoiapreildre par quel moyen.

— Liset.

Cloffer s'approcha de la feuëtrej et se mit k percvnrir l'article. C'était tme étade faatastiqoe dans laquelle, lous prétexte d'analyser le talent de l'artiste inconnu, m faisait de sa -vie on roman plein de circonstances yierreillenses, et aussi nouvelles pour HennaD luimême que pour le public. Charles Durert s'a^rçat de l'étonnement dn jeone Allemand.

— J'en étais sûr! s'écria-t-il en riant; voilà une biographie, maister, & laquelle tous ne tous attendiei point ; j'ai fait de vous uu héros à !a manière d'Hoffmann.

— En effet, dit Herman blessé, et je ne puis deviner la cause...

— La cause, mon grand homme, c'est la sottise du public, qui n'aime que les contes de fées I Un artiste dont la Tie ressemblerait à celle de tout le monde ne piquerait point la curiosité; il faut que l'on puisse raconter son histtHre. Si j'étais à recommencer mes débuts, voyez-vous, je m'annoncerais comme un Gaspard Hauser ou comme un sauvage de l'Orénoqae, plutôt que de me donner pour le ûls de mon père. Rappelez-vous le succès de Pf^anini; eh bien, de cette foule qui se pressait à sa suite, un tiers à peine accourait pour l'entendre; le reste venait voit l'homme dont les bizarres aventures avaient rempli les feuilletons, et dont le génie ^lait, dit-on, le résultat d'un pacte avec Satan.

— Ainsi, reprit Herman étonné, le mensonge est la première. «audition de la gloireî

— Nofl, mais de la célébrité, maister. La gloire est . une chercheuse qui n'a point besoin de tout ce bruit, et

qui va prendre le grand homme dans son coin obscur

Ls SCOUTE» m Là roiftr-noiiis. 417

on m6me daos sa tombe. Ella eut passé quelque Jour par votre Forêt-Noire, demain peutrètre^ peut-être dans cent ans, et elle eût inscrit votre nom sur ses grandes tables ;^mais ici il s'^t seulement de succès et de for* tune. Noas foisons de l'art comme on bit des affaires, et'la première condition pour tout marchand est d'avoir une enseigne qui puisse attirer l'acheteur. Vous venez sous peu l'effet de mon article.

Dans ce moment le portier de l'hôtel entra^ en annonçant que H. Lorienx demandait à voir le Jenne sculpteur.

— Lorieuxl répéta Duvert; qu'est-ce que Je disaisl O a lu le journal, et vient tous iaire quelque commande.

— Vous pensezt

— J'en suis sur. Mais tenez-vous bien, maister : plus il paiera i^er, plus il croira t votre talent.

Le marchand fut introduit, n venait, en effet, pn>poser une affaire à Herman; mais la vue de la chantbie dans laquelle le jeune sculpteur travaillait et son ameublement modeste sembla le frapper, n ref^rda assex ' froidement des figurines que celui-ci lui présenta. Ouvert s'en aperçut.

— Je suis Etché que vous montriez tout cela ici, jnaister, dit-il à Herman ; le jour est mauvais, et l'on ne peut juger de la fineBsé du travail. 81 monsieur veut passer i mon atelier—

— Ahl le maister a un atelier! demanda le marchand.

— On le lui prépaie; aussi le trouvez-vous campé dans un cbenO. Mais U aura, sous peu de jours, le plut

HÉ Av zoà Vu iiu.

beail Ittgemeùt de sculpteur qai soit k PaMs; utiè Tëfi^: tabla galetie italienoe^ donnant sur un jardin; trtiil miUe francs da loyer! Nos artistes vivent aujotllNl'liui comme de grands seigneurs.

— Et c'est Hotis qui sotûmes leurs banquiers^ fit ob^ setter le marchand avec uQ gros rire.

-^ Dites leurâ prêteurs, monsieur, leurs intendants.;: En vous passant par les mains, leur œuvres vous eiiri' chlss&nt Hàîs pardon... vous savez qu'on voud attend, maister; terminez vite avec monsieut, je vous ptie.

Tout cela avait été dit d'un ton si- leste et si assuré; ^e Clofferéa était demeuré étourdi. Le iuatchand, dont oes ooiiâdences avaient complètement changé lesmatiii> res, s'empressa de faire i Herman des propositions que oeliii'^ii acceptai et se retira avec de grandes démonSttations de politesse.

A peine etlt-il disparu que Duvert se laissa tomher sur use chàisë en éclataiit de rire.

— Pour.Dieut que signifie cette plaisanterie, et qui nnes-vous de lui direl demanda Oloffer.

— Ce n'est point une plaisanterie, tépondit le joumà» liste, car si vous n'avez point encore l'atelier dodl je lui ai parlé, il faut que vous l'ayez.

— Comment?

— N'avez-voU3 dont point vu l'inlptession que votre chambre d'hôtel garni a produite sur cet honnête trafiquantî En vous voyaiit si mal logé, il a été au moment de De point vous faire de proposition.

— Mais qu'importe mon logement, puisqu'il Voyait lesœUVUgsl

IB SCDLFTXm BK U FORAt-HOIU. 119

— Bfoti Dlèul tliaister> vous ètea aussi par trop Allemand. Ne comprenez-vous donc point que pour ivgtt l'œuvre 11 fftlit plttï de Btlenbe et de goût que n'en & cet hoiuibfiT Ou'iaipttrte d'ailleurs t M. Lorieuz le méritet ce iïil'll veut, o'eât uii eetilpleut en vogue, doQt il piilssb bien vendi-e les ptodoctidns ; et l'opulence de l'airtistè est la metllËure preilVé de Bon euccès. VôuS oublier toU' jOlirs, Hermail, que vous n'êtes plus dans la FoHt-Hoire, travaillant selon votre fantaisie, Uiais à ParlSj bù voils ' tWiVAillei ^\i\a le goût des autres.

t^HËlési ^Qà AVèfe raisoUj dit Cloffet en soupirant.

i-- CeSt uli ipptentissagB à faire, reprit Duvert. Vous ne pouvez non plus continuera vivre dans la solitude; il fâtll ^v.e l'on vous tOib dans .le mofldej une soirée dans cëtt4ills aaloiis feertirft plus iju'un chef-Û'CBdlre ft votre réplitàtibn.

^- Ainsi, dit Hehnàn, ce n'est yii asseï d'avoir perdu la liberté ib itieâ inspirations, il fatit encore réitoncér i la libËrU de VlVre selon mes gôûtst

-^n faut réUËsit, reprit Ouvert, tout est là; Désormais vous ne devez atoir qu'une pSnâée et qu'un but : fcire parler de Vous.

ClÔffer S*eflbtga de suivre les conseils de Duvert, et il ne tarda pbint i en recouiiattte là Justesse, da réputation grandit en quelques mois au delà de toute espérâilcé, et U ptii de ses ceUlFres S'élfevâ d'autant.

L'iMiClè dô Ouvert àVàii été accepté comme hotice biogrâpliiiiuâ; on tépêùit partout le nom du jeune Allemand eti tacontani les circonstances roiUanesques de sa vie;ohlemoUtriilt Ab toia aux premières repréé^ta-

120 kV COtK DO PBU.

fions des thé&tres ; on donnait des détails sur tes opinions et sur ses babitndes.

Herman se laissa aller à ce donx flot de la mode qui relevait sans qa'il eût, ponr ainsi dire, tiesoin de s'aidet Im-mëme. Tous les instiacts orgueilleux qui étaient demeurés jusqu'alors endormis dans son Ame s'éveillèrent insensiblement On parlait si haut <îe son génie qu'il finit par 7 croire et par accepter l'admiration générale comme un hommage qui lui était dû.

Malheureusement sa réussite avait excité, comme toujours, d'ardentes jaloosies. Jusqu'alors il n'avait connu que les douceurs du succès; il ne tarda pas i en sentir l'amertume.

Un article inséré dans un journal ennemi de celui auquel travaillait Duvert conmiença l'attaque par on oamen des œuvres d'Herman. Celles qu'il avait produites depuis son séjour à Paris manquaient, pour la plupart, de cette naïveté qui rendait les premières si précieuses. Enchaîné dans son inspiration, obéissant à la nécessité du gain, sans cesse distrait par les exigence du mondej il avait travaillé rapidement et sans amour. On le lui reprocha avec un regret hypocrite; on montra, l'un après l'autre, les dét&uts de ces créations h&tives, en flétrissant du nom d'ayidité le sentiment (pli les avait, fait produire.

Ces accusations frappèrent Herman au cœur; ses ennemis l'apprirent sans doute, et les renouvelèrent chaque mois, chaque semaine, chaque jour. Bientât la jeune sculptent ne put jeter les yeux sur certaine feuille ■ans T tiouver son nom flétri de quelqne sanglante épi-

IB SCUimOft DI U FiattT-NCHAE. ISi

gramme. On lui prêtait des discoTirs on des actions ridicnles; on exposait la caricature de sa personne à 1« risée publique.

Uerman, qu'une telle persécution mettait hors de lai, voulut se venger ; Ouvert lui objecta tranquillement que c'était u» des côtés dusuccès. Pourquoi s'étonnait-il que les mêmes moyens employés par ses amis pour le rendre célèbre le fussent par ses ennemis pour le rendre ridicnlet C'était là une suite inévitable de la réputation ; mais Herman était trop peu accoutumé à ces mœurs qui mettent l'œuvre et la personne de l'artiste à la merci de la critique, ponr accepter une telle consolation. U sentait d'ailleurs, au fond des railleries dont on le ponrsui' Tait, un reproche exagéré, mais juste. La jalousie avait rendu ses ennemis clairvoyants, et ils frappaient bien au point malade de son cœur.

Qoffet se débat^t en vain quelque temps contre ces attaques de moncfaerons qui le perçaient de tous côtés; en vain il s'efforça d'oublier la persécution à laquelle il était en butte; cette &me, accoutumée au repos que donne l'obscurité, avait été trop profondément troublée ; il tomba dans Jina sombre tristesse qui amena une maladie à laquelle il faillit succomber. Il fallut toute l'habileté des médecins et plusieurs mois de convalescence pour le ramener à la vie. De Riol le décida à un voyage d'Italie qui acheva de le remettre.

A son retour, il avait enfin recouvré ses forces, et U loi^e disiveté à laquelle il s'était vu forcément condamné \xà avait donné on ardent désir de travailler; mais lorsqu'il 8^ présenta chez les marchands, ceux-ci

123 ' it» cou M n«.

le t'cbomiilrent i {teiné. n était arrivé de Florence nn pétrisseui &a lettre cuite, M la vogue n'était tournée da ce côté.

Bermâh alla Voit DuVërt, à qui il Gt part de ca chitigemeut. I^ Jôiiinaliste haussa les épaulés.

— Que Voulèi-VooS, maister, dit^il, le SilCcèii eSi comme la fortune, il failt 1& prendre tiuX bUeteUtJ BiZ mois d'abâeticé suffisent ptiui ftliie oubliét tid Homme; TOUS avez eu tbrl de partir.

— Ma sauté l'exigeait.

— Un bomMë etl vogue, maistet, n'a pis lé diblt SA ■ se mal porter } ncftré société est une mêlée, et quiconque

sort des rangsj ne fût-ce que pour une heure, trouve ad relour sa place prise.

— iiaîs ne puis-je reconquérir ttia position î Duvert secoua la tête.

— Votre personne et Votre nûm sont bohniië ; %)re talent a perdu sa nouveauté; vous lie poUvei; cothpte^ désormais sur cet intérêt curieux qui, danâ lé mdiidëj tient lien d'admiration; on parle déjà de tous bomihé d'un mort,

— Mais c'est hotrihle 1 s'écria Hermafl. tjuoi 1 uU kti a suffi pour m'enlévér...

— Ce qu'un àii avait Su^ poùtvcils dôiitleT, acbêVa Duveift... Pourquoi en êtfe flUTprisI Li VttgUB s'en Va comme elle est venue.

— &tais que devenir alotàt

— Cherchez, mon cher îiiaistêirî vÔuâ poùtec vottij faire peintre, poËte ou coinédien; cô sera tme traUsfo*matioD, et peut-être l'intérêt puîilic vous fôViëhdra-t^U.

a scuLPfCtiB BK 11 rdkftT-noiu. 133

Heitibih hk ifèpobâit Héti et quitta le journaliste. 11 ne jHïuvait ctoitë eticotB que celut-ti n'eût point exagéré. Maiâ 11 teCoilDiii bieil vite là vérité de toat ce qn'il lui aVail dit.

Xptès s*ëtr& accoutumé aux enivrements du triomphe, il faillit repasser par toutes cëS sollicitations {iênibles dll déWt, rëti-diiver les tepoussements dont on avait perdu l'haliitude, accepter enfiti tontes lëS douleurs et toutes les hontes de l'oubli.

Ces épreuves ëtaiéiit au-dessus des fbrces d'Behuan. Il liittà quelque temps; mais enfin mi jour, après un nouveau refus plus sensible que les autres, il conrut à soh atelier, fit appelât iin marchand, vendit tout, paya ce qu'il devait, et, reprenant lé bâton d'épines qu'il avait siispeiidii àii-déssiis de là porte comme un trophée :

— C'est assez d'humiliations, murmura-t-il ; retournons à la foièt.

Il sortit de Pans parla même barrière qu'il avait franclile quatre années auparavant pour y arriver; mais, hélasl todtes les espérances qu'il portait alors en lui s'étaient évanouies ; venu heureux, jeune et fort, il s'en allait désespéré, vieilli et mortellement atteint I

La route tut pénible pour Herman. Amolli par la vie parisienne, 11 avait perdu l'habitude des longues marches an soleil ; il ne sentait plus en lui cette force joyeusi qui aime & se dépenser sous le ciel; et, plusieurs fois, il fut obligé de s'arrêter afin de prendre du repost II proâta d'une de aes baltes pour avertir sa mère de sol retour.

On devine le bonheur de Dorothée en recevant cette

124 AU «HN 00 mr.

lettre, qui ne précéda Hennan que de qoelqaes heniei.' Uais sa joie fut bientôt tempéi^ par la vue du change* meut qui s'était opéré dans son fils. Elle comprit aia^ ment, à sa. pâleur et à la mélancolie distraite de son ngaid, que ses projets avaient échoué, et que son retour était moins dû à la tândiesse qu'au désespoir. Elle ne lui adressa pourtant aucune question. Q Ini avait dit, en ■e jetant dans ses bras :

— Me Toicij ma mère, et je ne tous quitterai plust

C'était assez ; elle s'occupa de tout faire pour que son fils pût retrouver près d'elle la sérénité qu'il avait perdue.

Rassemblant donc autour d,'Hennan, avec l'iQgéniense adresse d'une femme et d'one mère, tout ce qu'il aimait autrefois, elle lui fit tapisser une chambre séparée dans la chaumière, invita ses vieux amis à le visiter, et obtint des jeunes filles du voisinage de faire les veillées près de son foyer. Tous les jours étaient devenus ainsi des jours de fête chez Dorothée. Mais Herman ne s'en apenjut pasi Qu'était-ce que tout cela près du monde qu'il avait traversé! Il entendait toujours ce tumulte élégant an milieu duquel son nom avait retenti autrefois; il comparait l'obscurité dans laquelle il était retombé à l'éclat qui l'avait un instant entouré ! Cette ftme avait perdu sa simplicité en même temps que son calme, et, désabusée des fausses joies du moude, ne pouvait plus retourner aux joies faciles de la Emilie.

Dorothée finit par s'apercevoir que tous ses efforts étaient inutiles. Herman devenait chaque jour plus triste, plus soufiïant. Bientôt le mal fit de tels pn^irès

LB SGDLPTBUk DE U FO&tT'ROlBE. ISS

qu'il ne put quitter la chanmière. ta pauvre mère e^ frayée courut ehcrcher ua médecin.

Celui-ci examina le jeune homme avee attention, linteiTOgea, lui piescrivit le repos, la distraction, et se retira. Dorothée courut après lui :

— Vous ne dites rien, mousieuiTbalbatla-t^le eii regardant le docteur avec angoisse.

n parut embarrassé.

— La vérité F au nom du ciel, reprit la mère éperâne.

— La vérité? balbutia le médecin.

— Je la veux.

— Eh bien!... Je vais prévenir le pasteur.

Dorothée jeta un cri et se laissa tomber à genoux.

Le pasteur vint le lendemain sous prétexte de commander à Herman quelques travaux; mais le jeune homme sourit tristement : sentant les progrès du mal, il avait compris ce qui amenait le prêtre. Il lui ouvrit son cœur et lui raconta tout ce que nous avons dit. Lorsqu'il eut achevé, celui-ci voulut hasarder une consolation; mais Herman l'interrompit.

— Ma douleur est guérie, monsieur, dit-il d'una&* cent pénétré. Près de mourir, la vérité m'est enfin apparue; tout ce qui est arrivé était juste. J'ai voulu cha p ger les immatérielles j ouissances de l'art contre les av ati tages de la fortune et les vanités delà célébrité; j'ai sacrifié mes affections et mon tranquille bonheur à ui: délire ambitieux; tût ou tard je devais subir la peine de mes erreurs. Pnisse-t-elle seulement servir de leçon. Si quelque antre, tenté par de vaines promesst?s, voulait

148 Ati cdis tiij tEir.

qllittêr tidS iSIlèeJ ^oiit- les grandes vitles. idcoiktez-liij mon histoire, monsieht; liites-liiicequecûûtelesiicces, sdUS Feiidi'é ^liis heurtai dl méiUeiir ; répétez-lui enfin dfl c)îUi<tët ioû 'cœûi et son intelligence non poiir te profit, mais poar le devoir; cai 1& ]oie ici-bû n'esi qa'atut iiàek aithples;

StJtlÈME RËCIT

I DOBOCTEIIR HAOBB

Ùd Turagçar adit, en parlant deajwiadof espagnoles» qua a c'étaient des espèces d'abri où certains hommes intitalés aoljergistes vous fournissaient, pour nne nuit, la fumée et la vermine I n Un autre a ajouté que dans les hOtellerieB de la patrie du Cid a ce n'étaient point les h6tes qui nonniuaient leurs voyageurs, mais les votsp

138 AO COIIt M) RV.

geuFB qui nonirissaient leurs hAtes ! a EûSn, un écriTaiu contemporain vient d'imprimer que les étrangers qui parcouraient les provinces orientales de la Péninsula ibériqne devaient apporter leurs lits, sous peine de coucher dans des draps cousus à demeure sur des matelas de laine en suint, et changés seulement tous les printemps!

Quoi qu'il en soit de ces <^seroatiotu qui demande* raient à être vérifiées, toujours est-il que les posadoi de nos jours l'emportentde beaucoup sur celles que l'os rencontrait en Espagne il y a deux siècles. A cette époque, ce n'étaient, en effet, que des espèces de caravansérails fréquentés par des muletiers, qui y trouvaient une litière pour eux et leur monture. Les plus eonfortablés avaient seules, outre l'écurie et la salle commune, un grenier partagé en plusieurs compartiments décoréa du nom de chamhres, et auxquelles on arrivait pat une échelle.

Or, c'était dans une de ces chambres que venait d'entrer Don José de Fuez d'Alcantra, docteur reçu à Salamanque, hidalgo en sa qualité d'Asturien, mais ne possédant au monde que l'habit qu'il portait, une vingtaine de reaks (1), et une passable opinion de son mérite.

Bien qu'il n'ertt guère plus de trente ans, il avait déjà essayé de plusieurs métiers sans y trouver l'opulence (qui, selon son avis, lui eût convenu aussi bien qu'à nul HUlre); et il revenait en Léon avec l'espoir da se &ire employer par le comte don Alonzo Mendos, qui possé-

U rABGBXHIN Dit DOCTZDK lUnUt. 439

dût, entre Toro et Zamoia, nnmagmflqae domaine déjà visité par notre docteur. Malhenreusemeatles première* qoestions qu'il adressa i l'aulwi^te lui firent cotinattre la mort da comte, et il était encore sons le poids de la su^rise et da désappointement gae loi avait causéi cette noaTelle, au moment où s'ouvre notre récit.

— Don Aloozo mortl répétait>il avec stupé^tion.

— Et enterré; ajoutait l'aubergiste; magnifiquement enterré I comme il convenait à nn homme de son rang.

— Uais le château est alors occupé par les béritierst

— Le seul héritier était le neveu du comte, et il a donné ordre à Ferrez Cavallos, garde-notes d'Argelles, de mettre en vente le domaine, qui doit être adjugé de> main, si je ne me trompe, à un nouveau propriétaire.

José pensa que celui-ci aurait besoin, selon toute apparence, de gens à gages pour régir son nouveau do> maine, et qu'il pourrait peut-être lui faire accepter ses senices. Il déclara, en conséquence, après un moment de réflexion, qu'il attendrait à la posada le joor del'adjndicatioli.

L'aube^ste l'approuva, en loi assurant qu'il ne pourrait trouver nulle part meilleure cuisine ni meilleur logis; et il appuya son dire en lui faisant remarquer toutes les commodités de la chambn qu'il lui donnait.

Celle-ci était, en efi'et, d'autant mieux aérée que trois tarreaux manquaient à la fenêtre (qui en avait seul»ment quatre), et l'on jouissait d'une vue de ciel illimilée, le ch&ssis se trouvant placé au haut du toit. Quant i l'ameublement, il ne se c(Hnposait que d'un bois de

13D AU eeiN bu feo.

(jt gtrai d'ana nùlluse, â'uQ etcabeaa boiteax et d^ne tïblfi Taoïllante} mais las interstices existant entre les difiërentes pièces de la charpente formaient, comme la lit rsm^uet rbAtelier, une multitude de compaTtimente qui remplaçaient avec avantage les annoires et les bahuts.

Lft plupa^ de oea recoins étaient même remplis de ehiSbus soutUéSj de vases de terre, de Soles de rené, oa, ee qui Bu^prit davantage don Jos4, de livres et de papiers. L-'hAteligr Ipi avona que tout lui avait étj laissé par on liaui; decteur qui avait habile plusieurs mois cette chambre, occupé k étudier, à distiller des planta et à épnte- Hais quelques indices ayant fait soupçonner qu'il devait étrs d'origine manre, et les dernier^, décrets di) rQÏ ordonnant expressément l'expulsion de tous le descendants de cette race, il s'élit vu forcé de partir subitement et d'abandonner tous ses bagages, c'est-àdire les fioles, les papiers et les livres.

Besté seul, José Fuez d'Alcantra ne put s'empëchei de penser à la longue série de contrariétés et d'accidents gqi ftvaît jusqu'alors entravé sa vie.

— J'ai VctiOËinent tout essayé, sa dit-îl ; le hasard est sans cesse vena traverser mes espérances et in'a fait l'esdave des événements. Ah I combien est heureux celui qui peut toujours suivre sa fantaisie, dominer les circonstances, et rester roi de sa vie, au lieu de la soumettre 4 toutes les personnes et à tuatoS les occasions I

Cqqime ce4 p^exions le faisaient tomber dans dqb somJbre tristesse, il chercha à s'en distinire en ouvrant vu 4e9 livres laissés par le docteuï .aauïei »'euit un

LE PÂBCHSMIH DD DOCTEdR lUURX. 131

exposé da système de la nature, écrit ea latin. José parcouFut quelques pages, puis choisit un autre volume qui traitait des sciences occultes, et enfla un tMisiàmt relatif au grand œuvre.

Le choix de ces livres indiquait clairement que l« Tieuz Maure était un alchimiste, peut-£tie un nécromancien l car, à cette époque, il n'était point rare de trouver des hommes, surtout en Espagne, qui avaient étudié l'art de se $(mmettre U» putuance* invuMtt.

Rendu curieux par ses premières recherches. Don José passa des livres aux manuscrits. H en parcourut plusieurs qui paraissaient ne contenir que des instrufrtions générales sur la transmutation des métaux; mais enfin il trouva enfermé dans nu étui de plomb un rouleau de parchemin dont les premières lignes le frappa rent : c'étaient des recettes magiques servant à aceomplir certains prodiges, tels que de se rendre invisible, de se transformer à volonté, de franchir en un instant les plus grandes distances 1 enfin il arriva à un paragraphe qui avait pour titre :

Moyen âe faire qu« votre d^nr denennê toi nmimrotne et s'accomplisêe à l'instant f

Le jeune docteur fit un bond de joie.

— Parlavraiecroixis'écria-t-il, sile moyen réussit, je n'en demande point davantage. Obtenir que notre détir devienne loi souveraine f n'est-ce point là le dernier ' termfe de la félicité terrestre! Voyons seulement si l'on peut atteindre "ce but sans compromettre son Ame.

Q lut la recette indiquée dans le manuscrit et n^ trouva rien de contraire à la foi. Q suffisait, pour m-

133 "> co»t !■<' n"'

<|uérirluiloaptoiDis,ileproaoiicerjavaatâes'eQdonDir, certaine prière, et de boire le contenu d'un petit flacon cadié au fond de l'étui de plomb.

José chercha ce flacon, le déboucha, et vit qu'il renfermait quelques gouttes d'une liqueur noire et odorante. Il hésite un instant, non qu'il doutât de la puissance de la formule et du philtre, . ses opinions k cet égard étaient celles de son époque; mais il voulait être sûr de ne point se tromper. Il relut donc, snr le rouleau, les ligues déjà déchifi'rées, et, de plus, le post-$criptvm qu'il n'avait point remarqué d'abord. Ce post-*criptian ne renfermait que ces mots : ,

o Notre impuissance est une barrière prmidetUielte opposée par Dieu à notre folie. »

— Bon, bon, murmura-t-il, le vieux docteur aimait, comme ceux de sa race, à farcir toute chose des lieux ^ communs de morale; mais, pour le moment, je n'ai que faire de ses sentences,' et je préfère essayer sa recette.

A ces mots, il porta le flacon à ses lèvres, et prononça la loi^e formule qui. était indiquée. Il l'avait i peine achevée que ses yeux se fermèrent et qu'il s'endormit.

Don José ne savait pa^ depuis combien de temps durait ce sommeil, lorsqu'il lui sembla que le jour péué- ■ trait par sa lucarne. 11 se souleva avec effort et demeura quelque temps daps cet état de demi-lucidité qui pré- ■^de le réveil. Enfin ses idées 8'éclairsirent;la.vufl du rouleau de parchemin et du flacon vi le lui rappela ce qui était arrivé ta vàlle; mais comme il ne vit rien da

us FAKCHBlm) DU DOGTXU& 1U.UU. 133

changé, soit en loi, soit autour de lui, il cnit que la recette do docteur maure n'avait point agi.

— Allons, dît-il en soupirant, c'était encore tine illu* non; je me réveille dans mon grenier arec mon oaiqne pourpoint et ma bourse vide 1 Cependant Dieu sait si> eu m'endormant, j'ai désiré la trouver rempliel...

0 n'aclieva pas : ses regards venaient de rencontrer la poutre i laquelle il avait accroché ses habits et de s'arrêter sur sa-bourse de cuir, qui pendait de la poche de son baut-de-chaasse8> toute gonflée d'écua d'ori

n se redressa ett tressaillant, se firotta les yeux, avança la main pour saisir la bourse et la vida sur son litl... C'étaient bien des écus d'orl... plus d'écos d'or qu'il n'avait jamais possédé i la fois de maravédisl Le philtre venait de produire son effet; il avait désormais le pouvoir de réaliser tous ses désirs 1

Voulant faire, i l'instant mSme, une seconde expé< rience, il désira que son grenier se transformât en une chambre somptueuse, et ses habits râpés, en un costume tout neof de velours noir doublé de satin 1 Son souhait fut immédiatement accompli. Il demanda ensuite un iéjeuner d'archevÊque, servi par de petits nègres vêtus de roE^. Le déjeuner couvrit une table subitement apparue, et les petits nègres entrèrent avec les vins et le chocolat! n continua ainsi pendant quelque temps & essayer, sous toutes les formes, son nouveau pouvoir. Enfin, lorsqu'il eut acquis la certitude que son désir était bien réellement devenu loi touiearaine, il s'élança hors de fanbeige dans une ivresse de joie impossible i wndie.

43i An cen n nnf-

nétsit dfflui vrai qu» ce rouleau i& parcb^mis l'avait foit, ea quelques lieuiea, pltis riclie qq^ tes rii^es, plus puiasaot qua les puissai^ts \ It fouTiiT çx w% Tanî-^ir 1 que de cboses comprises dans ces oiQts, et comm^ en les répétant il se seotait grandir dans sa propre estime I Qu'étaient aaptès de lui, les rois, les empereurs, la pape lui-mtme! Tous étaient retenus par les règles établies, par les lois du possible; tandis que lui, soa domaine n'avait d^ limite que safantaisiel Queltumhenr qne le parchemin du docteur maure ne fut poinl tombé aux mains d'un bomme ignorant, avide, emporté par les passions mauvaises, mais entre celles d'un bi? dalgo raisonnable dans ses souhaits, maître de ses passions, et reçu docteur à l'Université de Salan;anqnet Aussi l'humanité pouvait se lassurerl Don José Fuez d'Alcautra se respectait trop pour abuser de son pouvoir illimité. En l'accordant, |la Providence l^avait estimé ce qu'il valait, et il était bien décidé à la justifier pa» sa conduite.

Il résolut d'en donner une première preuve en modérant lui-même son ambition. A sa place, tout autre eût désiré (ti« roi, avec un palais, des courtisans, upe annéel mais Don José était ennemi des grandeurs, n décida qu'il se contenterai t d'aobeter le domaine d'Alonzo Mendos, et de vivre là avec quelques millions, le titre de comt0 et les privilèges de grand d'Espagne, comme un sincère et modeste philosophe.

Il s'achemina en conséquence, sans retard, vers le village d'Argelles, où la vente du château devait avoic

LE FARCHÛrtli DIT DOCtSïïfc lUOU. 135

La roat« qu'il avait prise coDdniaait égalettiËiit i TorOj et elle était couverte de paysannes, de mulfetiers et db marchanda qhi s'y rendaient. Tout ek avançant; Don José regardait à droite ou à gauche, et disait, sur chacun, de petites expériences de son pouvoir. A la Jeutle fille, qui accourait accorte et riante, il souhaitait un» heureuse rencontré ; au vieillard mârckatiti peine, lUie place dans la voitute qui passait; aU pauvre tneûdiant, une pièce d'Dt sutgissànt tout à cotlp à ses piedS, éi ttUI s'accomplissait Éur-le-chàmp ! Encouragé par le succès,. Don José passait du rôle d'ange gardied A céldi A'itchaiige. Après avoit secoutu, il voulait faite Jûàtibe; Àiiisî il châtiait le soldat i l'air fanfaron par au coup Se veiit qui emportait son fentte à la tiviëre ; le matchaud prodigue de coups de fouet, èa effarouchant s6s nlules et les dispersant dans la campagne; le Eilu/tUlo, qill lui semblait regarder trop dédàigueusenient les piétohs dU haut de son carrosse, en btdsâht brusquement sa. totlé oi^eillensel Pour tout cela. Don José obéissait i sa première impression, disttibaalit k Récompense btt lè ch&tlment, selon qu'un dîr venait à lui agrésr ou i lltt déplaire, et rendant la jUstlcé 9'iilspirdtiaii!

n arriva ainsi en vue du château de Mendos, &Otxt lèj bois magnifiques bordaient la totitë. Voulant éviter 16 Boleîl qui commençait à devenir pltis ardent, il prit une avenue qu'il connaissait, et par laqdellb dil poavalt égiî^ lement gagner lé village.

On se trouvait aux plus bèàiix jours de l'été; les haies étaient couvertes de fieurs et la forêt retéhtissait de mille chants d'oiseaux. Des bûcherons, cainpés dans

D,mi,.=db,Gooylc

136 AU GOni DU RP.

des buttes de feuillage, débitaient le bois abattu et le transformaient eu différeuts ustensiles de ménage, Don José décida que lorsque cette terre serait & lui, il régnlariserait cette exploitation d'après certaines idées qui loi étaient particulières. Il traça même au crayon, sur le coin de son parchemin, le plan d'un hameau forestier qui devait unir l'aisance au pittoresque. En atteignant les prairies, il trouva également que les irrigationa pourraient être mieux entendues, et calcula l'augmentation qui devait en résulter, n fut plus content des vigaea, à l'occasion desquelles il se rappela un grand nombre de vers d'Horace et de passages des Écritures saintes, qui conduisirent naturellement à ce problème fort controversé, de savoir si le premier vin fabriqué par Koé était blanc ou rouge. Quant aux champs de grains, il décida qu'il les transformerait en pâturages pour les troupeaux, et qu'il défricherait des bruyères pour en foire des champs de grains.

D en était li de ses projets de nouveau propriétaire, lorsqu'une voix brève et impérieuse lui demanda qui lui avait permis de traverser le domaine de Blendos.

n se détourna et aperçut un jeune homme dont la costume annonçait le rang élevé. H montait un cheval > andalous merveilleusement beau et richement équipé.

Don José ayant mis à l'examiner le temps qu'il eût follu employer à lui répondre, le jeune seigneur répéta ■a question d'un accent d'impatience. Le docteur de Salamanque sourit de cet air placide et confiant que donne la puissance.

— Est'il donc besoin de permission pour visiter un domaine sans maltreT demanda-t-il.

IX FAxcEBUN ru DocnuB tuuKZ. 137

— Qui vous a dit que celui-ci n'en eût pasî répliqu» te cavalier.

— Ceux qui m'ont appris que Ferez, garde-notes h Argelles, était chargé de le vendre aujourd'hui même.

— Alors, vous le visitez conune acheteurl

— Comme acheteor.

— Et gavez-vous ce qu'on en demande!

— Je compte m'en informer tout à l'heure.

— L'estimation a été de quatre cent mille écus d'or.

— Le domaine vaut davantage. Le gentilhomme éclata de rire.

— Sur mon âme I voilà un acquéreur opulent ! s*écriat-il d'un ton railleur, et qui voyage bien modestement pour sa fortune.

— J'ai l'habitude d'aller i pied, répondit don José avec une bonhomie princière.

— C'est trop d'humilité, reprit le jeune homme, et TOtre seigneurie serait, en vérilé,~ plus commodément sur mon alezan.

— Le pensez-vousT demanda don José, pris d'une subite fantaisie.

— Tellement que je suis tenté de mettre pied i terre pour vous offrir ma monture, continua le cavalier de plus en plus railleur.

— 11 estfaciledevons satisfaire, reprit le docteur; et puisqu'il en est ainsi, je désire que vous soyez à terre.

A l'instant même l'alezan se cabia et jeta brusquementle jeune seigneur SOT l'herbe.

— Vous avez efiïayé mon cheval t s'écria celui-ci en se relevant pâle de colère.

38 Av «eut ws tn.

— j'ai aidé k raecomplifiBemeat de tob intentions, répliqua don iosé, qui avait pris la bride de l'aletan et lè préparait à le monter.

Le jeune homme s'avança vers lui le fbnet levé.

— Arrièlel drdlal on je te ooupe le viBOgel ^éeria* t-ilhors de lui.

Le sang monta tu firont de don Joeé^

— Le seûoT oublie qu'il parle à un hlditl|Di dlt-ïl fièrement^ et que Jeporte comme luiuneépéëi

— Alors, voyons comment ta sais feu aétviti repritle cavalier, qui dégaina la sieiioB et s'avança BUV te doctfliir.

En toute antre occaslonj ce deraiw eât easa^é le& moyens de conciliation; mais la menace dn Jeune étraur ger avait Fâmné sa l)Ue> et là certitude de n'avoir rien à craindre lui donna un cour^ Inaccûutuméi II pensa^ â'aiUeursj que aon adversaire avait besoin d'une leçon, et lui détira uns blessure suscettllblé dé le faite téQé^ chir sur les inconvénients de l'emportemeiil. Ùé désir fut immédiatement suivi de sdQ Ëfi^tJ lé Jeutie seigneur laissa tomber sou épée en jetant une exclamàtiilil dé douleur et de dépit. Don Jdséj qui éutit Bât d'Avoir désiré la blessure légère, ae s'en itiquiéta point davantage, et voulant compléter la leçon en jouatit jusqu'dd bout son rôlB> s'éxctisa gravstUeai ptkk du caValiËH de ce qui était arrivé, ajouta qu'il ne lui eti gatdâii iittlle ralicune, et quS| pouf le lui prouver^ il acceptait Son offre précédente.

En patlâLtit alnsii il enfontcha l'alëiad, salua le getttilhomme, et prit, au trot, lechenlia du VUlagâi

LZ PA.RGKBHIH SU SOCTIÙR UA.VKX. 139

Ge qilt Tenait de se passer avait ajouté une petite pointe de fatuité à la bonne opinioii que don José avait de Iiii-même. II avait mystifié et blessé un homme; il était également content de sa bravoure et de son esprit. Q savait mâiûtenàilt, d'une manière certaihcj que rien ne pouvait faite obstacle à sa volonté; qu'il lui était permis de briser toute opposition, d'bumilier toat orgueil^ tit il était déjà tellement bal>itué à cette pensée, qu'il ne s'en étonnait Jilûs. La seule cbose qui l'étonnàt était l'idée de résistance cbez les autres^l ne pouvait la supporter; il la regardait Ëoiûme une révolte contredes droitslégitimes ! aussi, en traversâiit le village, faillit-il assomiTaer tiû muletier qui ne se rangeait point assez vite. L'instinct de tytâniiié grandissait dans cette âjne comme une AiT'èè nlontante.

Û Se présenta chez l'Ëommé d'aâ'^ires chargé de la vente du château, bien moins en acquéreur qui s'informe des conditions, qu'en maître qui vient prendre possessioil dé ce qui Ibi appartient. Malheureusement Perez lui déclara, dès les premiers mots, que le château de MÈÛdos n'était plus à veiidre.

on deviné le désappointeinent du docteur. Ce domaine poitf lequel il avait d'avance médité tant d'améliorations, BOtnbiné tant de changements, lui échapperait eu- ' bitement! Il en serait pour ses frais d'imagination et poursËfitémintscences d'Horace, lui, l'homme dont la volonté devenait loi touverainet C'était impossible! l'idée seule d'une pareille opposition à ses désirs rindigna,j et ce fut avec une hauteurpresque irritée qu'il demanda' augatde-notes pûii^quoi led^imainen'étaitplus&Tendre.

140 AU OOIM DU tzv.

— Parce que don Henriquez, le neyeu de M. le comte, vient de faire deoz hénta^ea, répondit celui-ci, et qne le rétablissement de sa, fortune l'a décidé à garder la terre de Hen^os.

— Quoil reprit don José, qœl que soit le prix qu'on lui offife...

— n refusera.

— Vous êtes 3Ûrl

— Lni-mSnie me le disait encore ce matin.

— Q est donc iclT «

— n Tlentdepartir A chevalpowle ddteao.

Don José comprit que c'était son cavalier inconnu, et ne put retenir une exclamatioQ. L'homme d'affaires 7 répondit par quelques compliments de condoléance auxquels il ajouta que don Henriquez tenait surtout à conserver le ch&teau pour profiter de la prochaine chasse d'automne. •

— Parbleu I pensa don José avec humeur, j'marais dû |6 blesser assez grièvement pour qu'il perdit l'espoir d'en jouir.

Et il ajouta tout haut qu'un tel motif ne poovait empêcher don Henriquez d'acceptw certaines propositions.

— La terre kii pla!t, fit observer le garde-notes, et je dois dire qu'elle réunit pour cela tous les avantages. D'abord, une position admirable!...

— Je la connais, répondit don José brusquement

— Des bois, des champs, des jardins...

— Je lésai vus, interrompit de nouveau le docteur dont cette description augmentait la convoitise.

— A la bonne heure, reprit Ferez; mais ce que le sefior

LK PAsamnif mr socteok vaitiie. 141

n'a point yq peut-être, o'estrintérieor du château depuh les embeUisBements effectués par feu U, le comte. Hy a (l'abord une galerie de tableaux peiuts par nos meilleon; maîtres.

— Des tableaux! répéta don José; j'ai toujours ador les tableaux..., quoique je préfère encore les statues...

— Le ch&teaa en est peuplé.

— n serait possible t

— Sans parler d'une bibliothèque..:

•— n 7 a une bibliothèque I s'éu'ia te docteur.

— De trente mille volumes 1 Don José fit un geste de désespoir.

— Et un pareil trésor serait perdu I reprit-il ; cet arsenal de la science resterait aux mains d'un ignorantl car ce don Henriquez doit être un ignorant.

Le garde-notes plia les épaules.

— Ebt ebt dit-il en baissant la T«iz, sa seigneurie sait ce que c'est qu'un jeune homme de noble famille, riche et ami du plaisir.

— J'en étais sûr, interrompit José, c'est un mauvais sujet 1 /

— n a du bon, beaucoup de bon. n est seulement on peu vif, ce qui lui a fait avoir déjà plusieurs affaires avec d'autres gentilshommes.

— C'est celai un querelleur, un duelliste, continoa U docteur; j'aurais dûm'endouterl

Et il ajouta plus bas:

— Et surtout lui 6ter les moyens de continuer, en la privuit de la main qui tient l'épée 1 c'était justice.

— L'âge corrigera ces emportements, reprit Peree, et

143 À.V OIHH DO ntt.

AUSSI, Ja l'espère, fhumeur piodigaé de sa seigneorfe. Malgré sa richesse, ëllaestt(tai(mrsaiidépouTva;.ellei Ai:\k ëllgé des fermiers de 8oh tmcle tenu les arrérages. ./-Et ils ontpayéT

— A grand'^eibé, car les dernier récoltes tmt été mauTaises.

— Maiâ c'est de la cruanté I s'écria dan Joséj sincère* ment iadigné. Quoi I presser de t>auTres gens qui manqnent de tout, qua&d od a line fottnnB de prince; on château avec des tabl^ux, des statneS, line bibliothèque de trente mille volumes I Mais un pareil homme bst un véritable fléau, et il «eraïf à désirer, daiis l'intérêt de totitle inonde, qu'on en délivrât l'EspE^ne...

n fut interrompu par un bruit de pas et de voix retentissant sur l'escalier, et par l'apparitioii d'Un Bervitenr * qui se précipita dans la chambre tant efhléi

— Qu'y a-t-ilT demanda le gaide-noles.

— Un malheur 1 un grand malheur (S'écria te doniM» tique ; don Henriquez vient de se btttte I

-^ Encore 1

— Et U a été blessé.

— Dàngereusemfentt

'— Hob j mais coihtue il a voultt poursuivre son âdvrat sairequi s'échappait sur son chevalj il s'est laissé choii de itiahlèn à aggtaf e» »a blessure^ et il s'est évanoui sur la route.

— Et c'est là qu'on vient de le rettouvert ■

— Cest-â^dire qt!*!»! toitnrier qui passait sans le voir l'a antché tto tléfaillaneB en lui écrasant 1> main droit*.

D,mi*=db,Gooylc

Li PHtCBUfqi nq doc^uii hadiis. 1^3

— DiquI

— On l'a ppiirtîHtt piiffifi pour le conàuire ici.

— Alors il est sawvé,

— Hélasl en passait tODt à l'beçre daos la coqr, sous l'échafaudage des maçons, nue pierre s'est détacbée el lient de le frapper fQortélIement.

Don José reqiil» comme mi I^omme subitement <c1air4 il'nne aff^ense lumidre- Tout çp qui venait d'arriTer était son ouvrage, n avait d'alrard souhaité ^ don Henriquea nus blessure plus grave qpi lui lepdlt U ctiasse impossible; puis la parte de la m^in qui tenajt l'épée, pv(is la mort, ^ans l'intérêt de tous; et troi'b^îdepts successifs avaient immédiateiiient répondu k ses trois vœux I Ainsi; après §vpir torturé et estropié vç^ homme, il venait de le tuer! Cette pensée lai traversa le cœur fsoninie un trait, n voulut ]a repousser en oriiint que c'était impe^ible; mais, dans ce monjept même, la porte s'ouvrit, et quatre valets par^reIlf, sputenbnt le cadavre immobile et sanglant 4ii jeuite ^ign^Di^t

qpn José ne put supporter ce spectacle; une révolution violente l'ppéra en loi : tout {« qqi l'entonrait dis- . parut...

.. .Et il se retrouva sur sa paillasse, dans le grenier de l'anhe^e, en face de la fenêtre par laquelle commençaient à glisser les rayons du soleil.

Le premier sentiment du docteur de Salamanqne fut la joie d'avoir échappé h son horrible vision; puis le souvenir de ce qnl s'était passé la veille lui revint, et il comprit tout- La potion prise sur la foi du docteur maure était on

D,mi,.=db,Gooylc

tu À.V OCHR 00 RIT.

de ces narcotiques puissants qoi, en exaltant nos facultés pendant le somtnejl, transforment en soi^es les préoccupations habituelles de notre esprit; tout ce c u'il avait pria pour une réalité n'était qu'un rêve !

Don José y rétlédiit longtemps en silence; puis reprenant le rouleau de parchemin qui était resté à son chevet, il le parcourut de nouveau, s'arrêta & la sentence qu'il avait dédaignée la veille, la relut plusieurs fois, et secouant enfin la tète d'un air pénétré :

— Ceci est une leçon salutaire, dit-il, et dontje profiterai ai je suis sage. J'avais cru que, pour être heuxenz, il suffisait de jwuooir ce qu'on voulait, sans songer que la volonté de l'homme, quand elle n'a pins de firein, passe de l'orgueil à l'extravagance, de l'extravagance à la t]r< rannie, et de la tyrannie à la cruauté. Hélaal le docteui maure avait raison : No^e impuissance est une barrièrt protiâentiette opposée par Dieu à noire folie.

Ge rêve profita assez idon José (devenu José tout court) . pour lui faire accepter dans la suite plus patiemment son humble fortune, et il mourut longtemps après, second migordome du cMteau dont il avait espéré uu instan' devenir le seigneur.

BlPTltME RÉCIT

Vu» jeune fille et on Tlefllard étaient assis dans une petite mansarde dont l'ameuLlement plus que modeErte, mais soigneusement entretenu^ accusait les efi'orts d'une indigence qui ne s'est point abandonnée elle-m&me. L'ordre, le goût et la piopreté donnaient au pauvre intérieui une sorte d'élégance. Chaque objet était rangé i sa place ; lea briques du parquet fêtaient lavées ave« soin, s

146 AD COIN SU nu.

la tapisBerifi fanée était pure de toute souillure, et la fenêtre garnie de petits rideaux de grosse mousseline sur laquelle de nombreuses reprises formaient une sorte de broderie. Quelques pots de fleurs commîmes ornaient le devant de cette fenÈtre entr'ouYeite, et parfumaient la mansarde de leurs douces senteurs.

Le soleil allait se coucher : une lueur pourprée illuminait l'humble demeure, effleurant le charmant visage de la jeune fille, et se jouant dans les cheveux blancs du vieillard.

Celui-ci se tenait à demi renversé dans un fauteuil de , Jonc qu'une industrieuse sollicitude avaitgarni de coussins bourrés d'étoupes et recouverts d'indienne dépareillée. Une vieille chaufferette transformée en tabouret soutenait ses pieds mutilés, et le seul bras qui lui resicLt était appuyé sur un petit guéridon où l'on apercevait une pipe d'écume de mer et un sac à tabac brodé en perles coloriées.

Le vieux soldat avait un de cesvîsagesQardia et sillonnés, dont la franchise tempère la rudesse. Une moustache grise voilait le demi-sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, tandis que son regard restait comme oublié sur la jeune fille.

Cette dernier» pouvait avoir vingt ans; c'était une hrune aux traits caressante mais mobiles, dont les sentiments se traduisaient pai des expressions subites et capides. Son visage limpide ressemblait à ces belles eaux qui laissent voir jusqu'au fond tout ce qu'elles renfeiment. .

Elle tenait à la main un journal et fciisait la lecture .Goo'ilc

IX TBiSOB. 147

an vieil invalide; tout à coup elle s^nteiromi^t et prita Poreille.

— Qu'y a-t-il! demanda le vieillard.

— Rien! répliqua la jeune Slle, dont le visage e>prima le désappointement.

— Tu as cru entendre Charles f reprit le soldat.

^- n est vrai, dit la lectrice en rougissant un peu; it journée doit être ânie^ et c'est l'heure où il rentre...

— Quand il rentre, acheva Vincent d'un ton chagrin. Suzanne ouvrit les lèvres pour justifier son cousin;

mais son jugement protesta sans doute contre cette intention, car elle s'arrêta emharraesée, puis tomba dans la r&verie.

L'invalide passa la .main qui lui restait sur sa moustache, et se mit à la tordre avec impatience; c'était son geste habituel dans sefi accès de mécontentement.

— Notre conscrit bat une i^iauvaise marche, reprit-il enfin; il revient ici maussade, il se dérange de son travail pour courir les guinguettes et les fêtes de harrières ; tout cela ânira mal pour lui et pour nous.

— Ne dites pas cela, mon oncle, vous loi porteriez malheur, reprit la jeune fille d'un ton pénétré. C'est un mauvais moment à passer, j'espère. Depuis quelque temps mon cousin s'est fait des idées I... n n'a plus de courage au travaiL..

— Et pourquoi cekt

— Patce qu'il n'a rien, dit-il, à en attendre, n eroit tous les efforts de l'ouvrier inutiles pour son avenir, et assoie que le mieux est de vivre au jour la jour, sans prévoyance et sans espoir.

— Aht c'est là son systèmeT lepr» 1» vieillaid do'Jl le front s'était plissé; eh bieal il n'a pas l'hon&enr de l'avoir iaventé. Nous avions aussi au régim&iit des raisonneurs qui s'exemptaient de partir, bouh prétexte qae ]ti roatâ était trop longue, et qui traînaient dans les dépots, tandis que leurs compagnies entraient à Madrid, i Berlin et & Vienne. Ton cousin, vois-tu, ne sait pas qa'i force de mettre un pied devant l'autre les plus petites jambes peuvent faire le voyage de Rome.

— Ah I si vous lui faisiez comprendre cela ! dit Suzanne, avec une ardeur inquiète. J'ai bien essayé de le convertir en comptant ce qu'un bon relieur comme lui pouvait économiser; mais quand j'arrivais à la somme, il haussait les épaules et disait que les femmes n'entendent rien au calcul.

— Et alors, toi, tu te désespérais, pauvre fille, continua Vincent avec un sourire attendri ; je vois maintenant pourquoi ta as si souvent les yeux rouges...

— Mon oncle, je vous assure...

— Ce qui fait que tu oublies d'anoser tes giroflées, et que tu ne liantes plus.

— Mou oncle...

Suzanne, confuse, tenait les yeux baisséa et roulait le ^in du journal. L'invalide posa la main sur sa t£te nue.

— Allons, ne va-t-elle pas croire que je la gronde? reprit-il d'un ton de brusquerie amicale; n'est-il pas tout simple que tu t'intéresses àCharles, qui est maintenant ton coumn, et qui un jour, j'espère..»,

La Jeune fille fit un mouvement.

-~ Eh bien I non, ne parlons pins de ça, dit l'inTallde en s'interrompant; j'ouhlie toujours qu'avec tous autres U fiiut ignorer ce que l'on sait I N'eu parlons plus, te dis* Je, et revenons i ce vaurien pour lequel tu as de l'amitié... C'est le mot reçu, n'est-ce pas... et qui en a également pour toi. '

Suzanne secoua la tète.

— Cest-à-dire qu'il en avait autrefois, dit-elie; mais depuis quelque temps... si vous saviez comme il gat froid, comme il a l'ùr ennuyé.

— Oui, reprit Vincent pensif; quand on a goûté aux amusements qui font du bruit, les plaisirs du ménage paraissent fades ; c'est- conune un petit vin du cru après )e sdmiek; on cannait ça, -ma fille; beaucoup d'entre . nous ont passé par Ul

— Mais ils se sont guéris, fit observerSuzanne; ainsi . Charles pent guérir également. U suffira peut-être que TOUS lui parliez mon oncle...

Le vieillard fit nn geste d'incrédulité.

— Ces infirmités-U ne se traitent point par des paroles, répliqna-t-il, mais par des actes; on n'improvise pas plus un bomme raisonnable qu'un bon soldat : U faut de l'expérience, l'épreuve de la fatigue et le baptême du canon I Ton cousin, vois-tu, manque de volonté, parce qu'il ne voit point de but ; il faudrait lui en montrer un qui lui refit le courage ; mais ce n'est point une petite affaire. J'y penserai.

— Cette fois, c'est bien lui 1 interrompit la jeune fille quiavait reconnu, dans l'escalier, le pas précipité desoa cousin.

110 AU MOI w niT.

-^ Alors, filenea dan* iMTiag* 1 dit l'iaTiUâ»; i^Tons pai l'ail d« unger au paMioulln, et TepniuU te leetar^

Sutanne'obéitj mais le tmnUemoit de w wf. auiait Aicileinent révélé loa émoticm à un obserrateu attuit^. Tandis que ses yeux laivaient lea lignes imi^mées, «t que sa boucae prononçait machinalement lee mots, saa oreille et sa pensée étaient tout entières i son coufiin, qui vsnut d'ooTrir la porte et qui avait déposé sa casquette sar la table placée au milien de la mansardât

Autorisé an silence par la non-intemiption de la iMt tufe, le jeune ouvrier ne salua ni son oncle ni sa coU" sine, et, s'approdiant de la fenêtre, il s'y appuja, lu deux bras croisés.

Snianne continua sans comprendre ee qu'elle disaîL

Elle en était i cette mosaïque de nouTeUea lépaiiea tt souvent contradictoires, groupées sous la Utia ooauoun de fati$ drwra. Gharlea, qui avait d'abord para distrait^ finit par prêter atteittion comme ma^ré lui. I.a jeune fille, après plusieurs annonces de vols, d'incendiei et d'aceidenta, arriva à l'article suivant :

< Un pauvre colporteur de Besançon, nommé Fiem » Lefèvre, voulant, à tout prix, faire fortune, conçut 1» a pensée de partir pour l'fnde, qu'il avait entendu citer • comme le pays de l'or et des diamants, n vendit donc ) le peu qu'il possédait, ga^na Bordeaux et s'embarqua » 'en qualité d'aide de cuisine sur un navire àmérioain. t Dix-huit ans s'écoulèrent sans qu'on eût entendu p(tr< B 1er de Pierre Lefèvre; enfin ses parents viennent de a recevoir une lettre qui annonce son prochain retour; a elle leur fait savoir que l'ez-cftlporteur, après diasfu»-

* SP^-9 |06:n>?iinil>le8 et des retours de fortune ii^quïs, » arrive en France borgne et manchot, mais proppiétairç ■ d'iyie ffiTtqitf q^e l'on évalue à deux nuUiona. »

Charles, qui avait écouté Tarticle avec une atteotiati croissante, ne put retenic une exclamation.

— Oeux miUionB l répéta-t-il émerveillé.

— Ça pcnna hii servir à acheter un ceil da verra «t un bras mécanique, fit observer le vieux soldat ironiquement.

— En voiU du bonheur I reprit Tonvrier qui n'avait point écouté la réflezioa de son oncle.

— Et qu'il ne s'est pas procuré à crédit, ajouta l'invalide.

— Dix-huit années de fatigues inexprimahîeif répéta Suzanne en appuyant sur les expressions du journal. ■

— Qu'importe, quand il y a la fortune au bout? répliqua Charles avec vivacité ; ce qui est difficile, ce n'est ni d'entreprendre une mauvaise routef ni de supporter le mauvais temps pour atteindre un bon gite, mais de marcher pour n'arriver nulle part.

— Ainsi, reprit la j eune fille dont les regards s'étaient levés timidement sur son cousin, ainsi vous enviez le sort du colporteur ; vous donneriez toutes vos années de jeunesse, ut de vos yeux, une de vos mains...

— Pour deui millions, interrompit Charles ; très-certainement I Vous n'avez qu'à me trouver un aciieteur à ce prix, Suzanne, etieyous assure une dot pourépingles.

La jeune fille détourna la tète sans répondre ; son csup s'était serré et une larme gonJla ses paupières. Vincent

15S Atr dora va nv.

M tut paiement; mais il s'était remis i tordre^samoufr- 1 tacbe d'OD air morose.

Il y eut un long silence : diacnn des tisis acteurs de cette scène poursaivait en lui-même sa pensée.

Le bruit de l'horloge qui sonnait huit heures arracha SuEanne i sa préoccupation. Elle se leva vivement et se mit i préparer le couvert pour le repas du soir.

n fat triste et court. Charles, qui avait passé le dernier tiers de la journée à la guinguette avec ses amis, ne voulut rien manger, et Suzanne avait perdu l'appétit. Vincent fit seul honneur au frugal souper; car les épreuves de la guerre l'avaient accoutumé & maintenir les privilèges de l'estomac au milieu de tontes les émotions; mais il fut vite rassasié, et regagna son ûiuteuil bourré, près de la fenêtre.

Après avoir tout rangé, Suzanne, qui éprouvait le besoin d'Être seule, prit une lumière, embrassa l'inva lide et se retira dans le petitcabinet qu'elle occupait audessus. Vincent et le jeune ouvrier se trouvèrent tète à tête.

Celui-ci allait également souhaiter le bonsoir à son oncle, lorsque le vieux soldat lui fit signe de tirer le verrou de la port« et de s'approcher.

— J'ai à te parler, lui dit-il sérieusement.

Charles, qui prévoyait des reproches, demeura debout devant le vieillard ; mais ce dernier lui fit signe de s'asseoir.

— As-tu bien pensé à tes paroles de tout à l'heure, dit> il, eu regardant fixement son neveul serais-tu véritablement capable d'un long effort pour arriver i la fortune?

i> TltMHL 153

— Hoi 1 en pooTez-vons douter, mon onelet répondit jfaarles, surpris de la question.

— Ainsi ttl consentirais à prendre patience, àtravailler sans interruption, à changer tes liabitndest

— Si cela ponvait me profiter à quelque chose... Mail poniquoî une pareille demande?

— Tu Tas le savoir, dit l'inTalide qui onwit le tinir d'ane petite commode, dans lequel il serrait les vieux jonmaux prêtés par un des locataires.

n clierclia quelque temps parmi les feuilles imprimées, en prît une, l'ouvrit, et montra k Charles nn article marqué avec l'ongle.

Le jeune ouvrier lut à demi-voix.

■ Des démarches viennent d'être faites près dn gon- » vemement espagnol, au sujet d'un dépôt enfoui, sur

• les bords du Duero, après la bataille de Salamanque. » n paraîtrait que pendant cette fameuse retraite une y compagnie appartenant & la première viivision, et qui

> était chargée de la garde de plusieurs caissons, fut sé-

■ parée du corps d'armée et cernée par un parti tellee ment supérieur, que tont essai de résistance devenait » impossible. L'officier qui la confmandait, voyant qu'il ■' n'y avait plus aucun espoir de se faire jour à travers

* les ennemis, profita de la nuit pour faire enfouir les ' caissons par quelques-uns des soldats en qui il avait » le plus de confiance; puis, sûr que personne ne pour-

■ rait les découvrir^ il ordonna i sa petite troupe de se B disperser, a&n que chacun tentât de s'échapper isolé- B mentàtravers les lignes ennemies. Quelques-unsréus-

> tirent, en effet, à regagner la division ; mais l'oAicier

IM AU GOiR tir nir.

■ 6t Im |k«ilUB«8 ([oi cotuuifsaifiQt le lieu où les causons

» avaient été enterrés périient tous dans cette fuite.

» Or, on WBnre que cea caissous leuf ermaient l'argent » du corps d'armée, c'est-i-diia une Bomme d'envi»»} s trois uûlliotis, D

Charles s'arrêta et regarda l'invalide, les yenz étinc»^ Unts.

-^Aanei-T«iui fnit partie de cette eompagniet fiona^ t-il.

— J'en foistis partie, répliqua Vioceut. —1 Voua connaisses l'existence de c« dépAtI

— J'étais un de ceux que le capitaine ûluuï^ del* fiùre, et le seul d'entre eux qoi ait échappé aux luJles de l'ennemi-

— Alors voQS pourriez donner des indicationi, nà» k le retrouver t reprit Charles pins vivement.

—D'autant plus facilement, que le capitaine nous avait &it prendre pour point de reconnaissance l'alignement ie deux collines et d'un rocher; je reconn^trais l'endroit aussi sûrement que la place du lit dans cette cbamhia.

Charles se leva d'un bond.

— Itlftis alors votre fortune est f&ite, s'écrift-t-il Avec exaltation; pourquoi n'avoir point parlé t le gouvernement ËKincais eût accepté toutes vos propositiona.

T— Peut-être, dit Vincent; mais en tout cas ellei tnntientétéioutilsa.

— Comment 1

— L'Espagne a reAué l'autorisation sollicités; voû plutôt.

M \wAn% *a jeune ouvrier on second Jounul quiwi*

T« TRÉioiU iBK

qoïk^it, an effat, que la demande relative i la lecherche du dépôt eafouiparlfisFrangaiSj anWÎ, but les borda dit Doero, ^vait étérejetéepai la goaveraemeQt de Madrid.

— Mais quelbesoÎDde peripissioDl objecta Cbailes; (fil est la Décessilé de tenter ofûciellement une recherclie que l'on peut faiie sans éclat et sans bniitT Une fois lur lea Uen^ et I4 terrain acbeté, qui empêcherait de le fouiller, qm soupçonnerait la déooavertel

—J'y ai pensé bien des fois depuis trente ans, reprit le soldat; mais où ireudre la somme nécessaire pour le TOfagfietracIiatt

— Ne pentKip «'adresser & de plus ricbes que nous, es mettre dans le secret?

-^ Mais le moyeu de les faire croire, ou de prévenirnn abus de confiance dans te cas où ils uraieut crul et si la hasard empêche la réussite I S'il arriva, comme dans la fable quetulisaisl'autre jour & ta souqioejqu'aumomeiit duputag? le litmgardalaproieeotière 111 faudra donc, outre la fatigue du voyage et lef ocertitudea du succèj, braver tes tonnnenfs d'un procès 1 A quoi bon? dis-moi. Ce qu'il mç resta de tepips à vivra mérite-t'il tant de soucis? Au diable les mitlisns qu'il faut aller chercher 1 J'ai deux oenta fi^fif^s de retraite ; grâce à la petite, cela suffit, avec ma croi*, pour U ration quotidienneet le tabac ; je m» moqQa du resta cçimne d'un pelotpp de Cosaques.

—Ainsi vous laisserez échapper cette occasion, reprit Charles avec unaaaimatioqlébrile; vous refuaeieala riebflfsel

—Pour moi, parfaitement, répliqua le vieillard ; maù Dow tei* D'^t m^ cN»' J'ai tq tout i l%ur4 que to

156 AU ooin DO nnt.

éi&iB ambitieux, qtu rien ne te coûterait ponr passer dans la compa^ie des millioimaires ; eli bien I ramasse la somme n^ssaire i notre voyage, et je pan avec ^î.

— Se peut-ilt tous I

— Gagne deux mille francs ; à ce prix Je te^onne nu trésor; ça va-t-ilt

— Ça \a, mon oncle I s'écria Cbarlea aree exaltation. Pois, se reprenant, il ajouta effrayé.

— Mais comment réunir tant â'argeutt Je ne pourrai jamais.

— Travaille avec courage et apporte>moi régnlièrement ta paye de cbaqae semaine, je te promets que tu anivetas.

— Soi^B, mononde, qneleséeoDtmiietd'mioimier Boitt peu de chose 1

— Ça me regarde.

— Combien faudn-t-il d'années 1

— Ta en ofiVais tout à l'heure dix-huit, avec un ceil et un bras pour appoint.

— Ah I si j'étais sûr t

— D'acquérir un trésor? Je te le Jure mr les cendres dn petit Caporal.

C'était le grand serment du soldat ; Gbarles dnt regarder la chose comme sérieuse. Vincent l'encoaragea de nonveau en répétant qu'il avait son avenir en main, et le jeune honune se coucha résolu à tons les efforts.

Hais la confidence de son oncle avait éveillé chez lui de trop magnifiques espérances pourqull pût dormir. U passa la nnit dans une sorte de fièvre, calculant les moyens de gagner plus tAt la somme dontil avait beaun,

i^lant l'emploi de sa richesse future, et traversant l'im* après l'aatie, comme des réalités, toutes les diimèics qu'il s'était plu jusqu'alors à rêver.

Lorsque Suzanne descendit le lendemain, il était déji parti pour sou tiavail.

Vincent, qui vit rétonnftment de la jeune fille, hocha latite en souriant, mais ne dit rien ; il avait recommanda la secret au jeune ouvrier, etvoul&itle garder lai-m6me. H fallait voir, d'ailleurs, ce que Charles mettrait de per- Rstance dans ses nouvelles résolutions.

Les premiers mois furent les plus pénibles. Le jeune relieur avait pris des habitudes avec lesquelles il s'efforçait en vain de rompre ; la continuité du travail lui était insupportable. Il fallait renoncer i cette mobilité caprideusequi jusqu'alors avait seule réglé ses actions, surmonter la fatigue et le dégoût, résister aux instances de ses anciens amis de plaisir I Ce fut d'abord une tâche difficile. Bien des fois son courage faiblit; il fut sur le point de retomber dans se^ anciens désordes ; mais l'importance du but à atteindre le ranimait. En apportant à l'iavalide sa paye, qui augmentait de semaine en 8»> maine, il éprouvait t^mjoura comme un redoublement l'espérance qui retrempait son courage ; c'était un pas bien petit vers le but, mais c'était un pas !

Chaque jour, d'ailleurs, l'effort devenait plus aisé. L'homme ress^nble à un vaisseau dont les passions sont les voiles I livres-les aux vents du monde, et l'homme M précipitera, emporté à travers tous les courants et tous les iéci& ; mais faites les carguer par le bon sens, là navigatioiiâevieiidni moins dangeieoM; jetés enfin ila

16t Ao oom va tn.

pUct ohoiiie l'inere de l'habitude, et voui n'aures plus

rien i craindre. -

Ainsi arriva-t-il aQ Jeune ouvrier. A mesure que en vie devenait plua régulière, ses goûts prenaient uu( nouvelle direction. L'assiduité an travail pendant tout le jour lui rendait la repos du soir plus doux ; l'abandon des compagnies bnifantes donnait un channe tout nouveau i oellede soc oncle et de sa cousine. Cette dernière avait repris sa familiarité amicale. Uniquement occupée de Vincent et de Charles, elle réuasigsait à transformer ebaqqe réunion en fête, dont son cœur faisait tons les frais. C'était, chaqne Jour, quelque nouvelle suprise, qualqUB charmante attention qui resserraitl'affectiou par les liens de l'attendrissement et de la joie. Charlee était tout étonné de trouver à sa cousine des qualités et des gsàuB qu'il n'avait jamais pris le temps de remarquer. Elle lui devenait insensiblement plus nécessaire. Bans qu'il y prit garde, le but de sa vie se déplaçait ; l'espoir du trésor promis par Vincent n'était plus son seul mo* l^leji chaque action il pensait à Suzanne; il voulait mériter ma approbation, lui devenir plus cher. L'ftme humaine est une sorte de daguerréotype moral ; entount-la d'im^es d'ordre, de dévouement, de courage ; illuminez-la par le soleil de la tendresse, chaque image ■sdécalqoera d'elle-même et resteraÀjamais imprimée. La viit que menait Charles éteignait, pea épeti, ses ardentes ambitions ; M voyait le bonheur plus simple, plus piMhaia } Bon paradis n'était plus une féerie des Milt «I tin* NviU, mais un petit espace peuplé d'attaoheffl«ntt fUf il {Movkit enfermer dans ses deux bnu.

lA TBitM. IK9

Tant wk t'était Itit pourUni; mm qu'il te l'ttpliqu&t, ams qu'il y prit garda. Le jeune ouvrier je Uiisut lUer &u coulant de sa luttue, oaaa cbercber à itudlar chaque flot qui le portait en arrière ou en avant Sa traneformation, visible pour ceux qui vivaient avee loi, itait restée on secret pour lui-même ; il ne se sanit point chwgi, il 90 eeotait «eulementpluB tranquille^ plus heureux. I<a seule nouveauté qu'il apeit^t dans aes eentln^nta était son vflour pooi SuHQOe j déionnaie il la mêlait à tons ses projets, et ne pouvait voir la vie qa'tveoella.

Cet élément de boobeur, introdoit dasa sa sraniri «Tait modifia U>ai les au^es. Les uiUions, in liraâ^tre l'objet principal, n'étaient plus que des moyuis, il les nigar4ait comme une addition importante, maia loees- Boife à aae espérances ; aussi voulnt-il savoir areo eattitudft pi son amoui était partagé.

Il sa promenait un soir dans la patits mausarda, pendant que Vincent et sa cousins causaitnt piès du peUa. Tons deox parlaient 4u premier maître de Ghariee, qui, après trente années d'une vie honnête et laborieilsa, ve- ' naît de mettre en vante aon fonds da nlienr^ afin da m retirer en provint» avec sa vieille fomme.

— En ToiU aeut éponx qoi ant m foire laui paradis va temSf disait le vieux soldat i toujours d'aseaid, tenjonrs de bonne humeur, tonjours an travail I

r-* Qm, répondit Suzanne «vao «éviction } las plus riches peuv»it envier leur sort.

ÇhaxleSi qui était arrivé devant la jaune fille^ tfuriiltt

tOO AU cooT Dn no.

— Ainsi TOUS voulet que votre mari vous aime. Sacanne 1 demanda-t-il en la regardant.

— Mais certainement... si je puis..., répondit la jeune fille, qni sourit et rougit un peu.

— Vous le ponves, reprit Charles plus vivement, et^ pour cela, vous n'avez qu'à dire un mot.

— Quel mot, mon cousini bégaya Suzanne plus troublée.

— Que vous oonsentee i devenir ma femme ! répliqua le f «une ouvrier.

£t comme il vit le monvementde luprise et de eonfdaian de sa cousine :

— Oh 1 ne vous troublez pas pour cela, Suzanne, continua-t-il avec une tendresse respectueuse ; il y a déji longtempsque je voulaisvouB faire cette question... J'at* tendais toujours, pour un motif que mon oncle connaît : maisvousvoyezquecela m'est sorti ducŒur malgrémoi. .. Et maintenant, soyez franche comme moi; ne cachez rien de ce que vous sentez en vons^nâme ; l'oncle est là qoi nous écoute, et qni nous reprendra si nous disons mid.

Le jeune honmie s'était approché de sa cousine, dontil tenait une main pressée dans les siennes; sa voix était tremblante, ses yeux mouillés. Suzanne, palpitante de oie, restait le front baissé, et le vieux soldat les r^ar> dait Ions deux avec un sonriie demi-attendri, demi-ni» quois.

Enfin il prit Itjenne fille, et lapotlssant doucement vers Charles :

— Allons, parie donc, sournoise I dit-il gaiement

•- Snxanne, nu mot, un seol mot, de giioe I t^rit

U TKbOlU iM

t'eavrier, qoi eoctintttit i tenir la main de sa eoiuiiie :

Tonlez-Tons m'accepter-ponr marïl..

Elle cadia sod visage sur l'épanle du jeane Iiamme avec va oui ioarticolé.

— Eh 1 allons donc I (siia Vincent, en fiappant sur ses genonz; cela a bien de la peine à sortir... Vos-mains, Toyoua, fos mains, et qu'on m'embrasse. Je tous laisse ce soir pour les confidences : demain nous parlerons d'affaires.

Dès le lendemain, en effet, il prit son neveu K part, lai annonça qae la somme nécessaire à leur voyage était complète, et qu'ils pouvaient maintenant partir pour l'Espagne quand ils le voudraient.

Cette nouvelle, qui eût dil ravir Charles, lui causa un stisissement douloureux. Q fallait donc quitter Suzanne au moment mftme où ils commencent à échanger les confidences de leur affection ; courir toutes les chances d'un voyage long, diMoile, incertain, quand Q eAt été si doux de rester I Le jeune homme maudit presque les millions qu'il fallait aller chercher si loin. Depuis que l'intérêt de sa vie avait chargé, ses désirs de richesse l'étaient singulièrement amortis. A quoi bon désormais tant à'or pour acheter le bonheur T il Pavait trouvé I

Cependant il ne dit rien à son onele, et déclara qu'il était prAt.

^ vieux soldat se chai^ea des préparatifs; il sortit pour cela plusieurs jours de suite, en compagnie de Sbzanne ; enfin il annonça à Charles quil ne restait plus qu'à arrêter leurs places. La jeime fille étant absente, il pria son neren de le suivre pont ce dentier objet, e^

avaient rendu ses blessures ^ulouzeuaep, il tuante ^ fiane aiee lui.

Vincent avait eu soin de se procuter, dans uae d« tM. sortiM, les jonmanx qui avaientpaiâé du fameux âép6t fait aux bords du Duero; lorsqu'il se trouva seul avM Charles, il les lui remit, eu le priant de vérifier s'ils ^ nsfennaient ancon rengeignemeiit qui pit Isnr èbrad» quelque utilité.

Le jeunebommeTitd'abord les détails qu'il eonnaissait déjà, puis l'annonce du refus du gouvernement espagnol, enân, des explications sur quelques Tecberches in^otueuses essayées par des négociants de Baicelone. U croyait les documents épuisés, lorsque ses regaids tombèrent sur une lettre signée par un certain Pierre Dafour.

-!- Pierre Dufour, répéta Vincent; c'était le nom du foiitrier de la compagnie.

— C'est, en effet, le titre qu'il prend, répondit Charles.

:— Dieu me sauve ! je croyais le brave garçon dans l'autre monde. Voyous ce qu'il peut dire, lui qui était le couildçatduciipitaiuQ...

Au liet) ds répondre, Charles poussa un cii. 11 venait de parcourir la lettre et avait changé de visage.

-nEh bien 1 qu'jr a-t-il donc) demanda tranquille- * Hïent Vincent.

— Ce qu'ily al répétale jeune ouvrieçj il y »qqe|i ce Pufour dit vrai, le voyage est iatitil^.

--<■ Pourquoi I

VE fB*MI. 401

— Parce ^e les oaissofit n'étaient jMÏDt ffcargés {ftN geat, nus da pondn I

Vincent regarda son neveii et éclata de lin.

— Ah 1 o'était de la poudre, s'feria-t-il ; o*«st dooe pour ça qu'avant de les enterrer od en a tiré dH ca^-

— Vous le safiet ! interrompit Châties.

— Puisque je l'ai vu I répondit le vieillard avec hon* homie.

— Mais alors... voua m'aveztrompé, s'écria l'ouvrîerj vous ne pouviez ctoire à l'existence des millions eufouiB, et votre promesse était une raillerie)

— C'était une vérité, répliqua le soldat Bérieusement ; je t'ai promis un trésor, tu l'auras; seulement, nous n'irons point le chercher en Espagne.

— Que voulez-vous dire!

.— Tu vas le savoir

La voiture venait de s'arrêter devant une boutique; les deuï voyageurs descendirent et y entrèrent. Charles reconnut l'atelier de reliure de son ancien maître, mais restauré, repeint et garni de tous les instruments nécessaires. Il allait demander l'explication de ce qu'il voyait, lorsque ses yeux tombèrent sur le nom du propriétaire gravé en lettres d'or au-dessus du comptoir ; c'était son propre nom I Au même instant^ la porte de l'arrière-boutique s'ouvrit; il aperçut un foyer qui brillait joyeusement, une table servie, et Suzanne qui, en souriant, lui faisait signe d'entrer.

Vincent se pencha alors vers lui, et saisissant samaîn:

— Voilà le trésor que je t'avais promis, dit-il ; un bon

D,mi,.=db,Gooylc

f U AD flOm HI VEV.

état qui te fen <riTn> et une bonne femme qui te rendra

heureux. Toat ce que ta tojs ici a été gagné par toi et t'appartient. Ne f afflige pas ai je f ai trompé : tu ne voûtais point boire le bonheur, j'ai fài comme les nonnices, qui frottent de miel la coape leponssée parle nourrisson. Maintenant qne tu sais où est la vie henrense et que ta y as goûté, j'espèie qne tu ne la refuseras plus.

HViTIËME HËCiT

, Bien ({u'an commencement de ce siècle Dieppe eAt déjà bekucoup perdu de son importance, ses expéditions maritimes avaient encore -une grandeur que l£ commerce restreint de nos jours ne peut faire Boupijonner. Le temps des fottunes fabuleuses n'était point tellement passé qu'on ne vîtj de temps en lempa, revenir des pars lointains quelqaes-iuu de ces millionuites inattendni dont

166 àJ3 COR DD UV.

le tbéAtre a tant abusé, et l'on pouyait encore, sans tiop de n^veté, croire à la réalité des oncles d'Amérique. En effet, on montrait alors à Dieppe plus d'un négociant lont les navires remplissaient le port, et qu'on avait vu partir, quelques vingt ans auparavant, en simple jaquette de matelot. Ces exemples étaient un encouragement poor les forts et une étemelle espérance pour les désliérités. Us rendaient l'invraisemblable possible et l'impossible vraisemblable. Les malheureux se conso* laient de la réalité «n eepémat un Hàracle.

Ce miracle semblait près de s'accomplir pour nne pauvre famille du petit village d'Omonville, situé & quatre lieues de Dieppe.

La veuve Mauvaire avait subi de mdcs épreuves. Son fils aîné, le véritable soutien de la famille, était mort dans un nau&age, laissant quatre enfants à la charge de la vieille femme. Ce malheur avait arrêté et peut-être rompu le mariage de sa fille Clémence, en même temps qu'il dérangeait les imjets de mn fils Martin, qui avait dû quitter ses études tardives pour venir reprendre sa part des travaux de la ferme.

Hais an milieu de l'inquiétude et de l'abattement de la pauvre famille, une espérance rayonna loiiv a coup t Une lettre écrite de Dieppe annonça le retour d'un beaufHredelaveuve, parîidepuis vingt ans. L'oncle Bruno revenait aeee quelques curiosités du Nouveau-Monde, ainsi qu'il le disait lui-niême, et dans la résolution do l^établir à Dieppe.

Sa lettre bitsait, depuis U veille, l'objet de toutes lei pMoËlnipallons. Bien qu'elle ne reoferm&t rien de précis,

le file Martin, qui avait de la lecture, y retfonnut le style à'ua hoaune trop Ul)re et de trop bonne hamearpourna pas s'ëu« eurichi. Ëvidenuoeat le maria revenait avec quelques tonnes d'écus, dont il ne lefoeemtpas de faite part à sa famille.

Une fois en route, l'imagination marche vite. Ghscan . ■|D«ta see «ippoeitions à celles de Martm ; JuUumeellemËme^ la filleule recueillie par la veuve, et qoi babitait la Jferme, moins comme senante que cmome par«ite d'adoption, JuUemie se mit A dierdiw ce que l'oods d'àmét jque pourrait lui donner.

— Je lui demanderai on earaco de diBp et ans croix d'or, dit-elle après uns nouvelle lecture de la lettre que fljbirtin venait de faire tdut liant.

— Ah 1 dit la veuve en soupirant, si qh» pauvn Didier vivait, voilà qu'il eût trouvé un protecteur.

— Il y a toujours ses enfante, marraine, ât obserrer la jeune fîlle, sans con^ter m&m'selle Glénunee, qui ne lefiœerait pas une dot,

— Pourquoi faire! dit Clémence, en secouant triste- ' ment la tite.

— Pourquoi t répéta Julienne; mais pour que les parents de M. Marc n'aient plus rien à dire. Ils ont eu beau embarquer leur âls, k cette fin d'empêcher le maiiage ; si l'oncle Bruno le vent, allez 1 le futur sm bientôt de retour.

— Reste à savoir s^la envie derevuiir, objecta la }enne fille idmii-voix.

— ^EÏbieBl si ta n'est pas lui, tuenttoavwas on autre, dit Uartin, qui ne voyait oue le mariage de sa

468 AU CUIN DU PBO,

sœar, tandis que celle-ci voyait surtout le mari ; tTee un oncle d'Amérique, on trouve toujours one bonne alliance. Qui sait mftme s'il n'a pas avec lui quelque compagnon de fortune, quelque millionnaire -dont il voudra se tain un neveni

— Olit j'espère bien que nonl s'écria CSémenca effteyée; rien ne presse pour mon mariage.

— Ce qui presse, c'est de Unaver une place pour ton frère, reprit la veuve d'ua ton chagrin.

— Monsieur le comte me fait tonjours espérer la keette de ses fermes, objecta Martin.

— Mais il ne se décida pas, reprit la vieille femme; en attendant, le temps se passe et le blé se mange. Les grands seigneurs ne savent pas ça; leur esprit est au plaisir, et, quand ils se rappellent le morceau de pain qu'ils vous ont promis, vous êtes déjà mort de famine.

— Nous n'aurons plus ça i craindre avec l'amitié de l'oncle Bruno, dit Martin; il n'y a pas à se tromper; sa lettre dit : < J'arriverai demain & Omonville, avec tout ce que je pouid». • Ce qui signiâe qu'il ne compte pas nous oublier.

- — n doit être en ronte, interrompit la veuve, il peut arriver à cbaqua instant. Avez-vous bien tout préparé, Qémencet'

La jeune fille se leva et montra le buffet garni avec une abondance inaccoutumée. Près d'un gigot de mouton qu'on venait de retirer du four se dressait un énorme quartier de laid f^é, flanqué de deux assiettes de louasses de froment et d'une terrine de crème douce. Plusieurs pots de mattxe-cidre complétaient ce menu*

l'oncle u'auùhioue- 1<>u

qui fit pousser aux enfanls des cris d'admiration et de convoitise. Julienne parla, en outre, d'un potage aux pommes et d'une tartine an bentre qui-tnij^eotait près du feu.

La veuve choisit alors dans son armoire i linge une n appe et des serviettes jaunies par le manque d'usage. La jeune servante prit dansle vaisselier les assiettes les moins ébréchées et commença à mettre le couvert, en plaçant au haut bout de la table runi(ine cuiller d'argent que posséd&t la fomille.

On achevait ces préparatifs, lorsqu'un des enfants qui faisait le guet au dehors se précipita dans la maison en criant:

— Le voici ! le voici !

— Qui celai demanda-t-on de toutes parts.

— Efa bienl parbleu I l'oncle Bruno, répondit une voix forte et joviale.

La famille entière se retourna. Un matelot venait de s'arrêter sur le' seuil et restait encadré dans )a baie de la porte subitement ouverte; il tenait sur le poing droit un perroquet vert, et de la main gauche on singe de moyenne espèce.

Les petits enfanta épouvantés se sauvèrent dans le girou de la grand'mère, qui ne put elle-même retenir un cri. Martin, Clémence et la servante regardaient stn* péfiés.

— Comment! est-ce qu'on a peur de ma ménagerie T reprit Bruno en riant. Allons, braves gens, remettezvous le cœur, et qu'on s'embrasse; je viens de faire trois mille lieues pour çal

170 in coin dd fev.

Martin ?e hasarda le premier; puis vinrent Clémence, U venve et les plus grands de ses petits-fils; mais rien ne put décider la petit«-fllle ni le cadet à s'approcher.

Bruno s'en dédominagea en embrassant Julienne.

— Par ma foil j'ai cm qne Je n'arriverais jamais, reprit-il; savez-vous naman Mauvaire, qu'il y a une bonne bordée à courir de Dieppe à votre satanée mal- ■ont

Martin remarqua alors les dianssures du marin qut étaient couvertes de poussière.

— Est^«e que l'oncle Bruno est venu à piedi demandât-il tout surpris.

— Pardieul voudrais-tu que je fusse venu en canot à travers vos champs de bléî répondit le matelot gaiem^t.

Martin se tonma vers la porte : -

— Mais... les bagages)... hasaida-t-il.

— Mes bagages, je les ai sur moi, dit Bruno. Un marki, mon petit, ça n'a besoin pour garde-robe que d'une pipe et d'un bonnet de nuit.

La veuve et les enfants se regardèrent.

— Pardon, objecta le garçon; mais, d'après la lettre de l'oncle, j'avais cru...

— Quoi donc! que j'arrivais avec un vaisseau i troil pontst

— Non, reprit Martin, qui s'efforça de rire agréablement} mais avec vos malles... pour un long séjour; car vous nous aviez fait espérer ixue vous resteriez longtemps.

— Moit

l'oholb ifAMtïavtË. 171

— ' La pFeuTe, c'est qoe vous nous cret dit noir avec tout ce çim vous poisidi^.

-~ Eh bien, le voilà, toat ce que je possède t i^éerift Bruno : mon aioge et mon perroquet.

— Qnoil c'est tonti s'écria la famille d'une sente Toix.

— Avec mon ttoftn de matelot, où il 7- a pas mal do bas sans pieds et de chemises dépouillées de maaeheil Mais on n'en est pas pltts triste pour ça, lei eôfaatt- Tant qne la conseience et l'estomac sont en bon état, le reste n'est qu'une farce I Faites etcase, belle^Mstir; je vois U du cidre, et vos qtiatre lieues de chemin de terre m'ont desséché le gosier. Houp! Rechamheau, saine les parents.

Le singe fit trois gamhades, puis alla s'asseoir ufi peu pins loin, en se grattant le museau.

Le marin, qui avait gagné la table, se servit à boire.

La famille paraissait consternée. En voyant le «Ouvert mis, Bmno s'était assis sans façon et avait déclaré qtl'il moorait de ftim. Bon gré, mal gré, il fallut servir la soupe anx pommes et le lard fumé qui avait été aperçu ; mais la veuve Mauvaire referma le buffet sur le reste.

Le matelot que Martin continuait i interroger, ra^ conta alors comment il avait parcouru vingt ans les mers de l'Inde sous divers pavillons, sans autres gains que sa paye, aussitôt dépensée que reçue. Enfin, au bout d'une heure, il parut évident que l'oncle Bmno n'avait pour fbrtune que beaucoup de bonne humeur et an excellent appétit.

Le désappointement fut général, mais te tradnisît n-

lit AV cam va nu.

Ion le caractère de chacun. Tandis qu'il n'éveillùt cbet Clémence quit de la surpriae m61ée d'un ^a de tristesse, chez Martin c'était an dépit humilié, et chez la vcnve do regret et de la eolère. Ce changement de dispositions ne tarda pas à s'expiimei. Le singe ayant eBrajé la petite fille en la poursuivant, sa grand'mèn exigea qn'il f At relégué dans une écnrie abandonnée ; et le perroquet s'étant permis de becqueter dans l'assiette du matelot, Martin le déclara impossible à supporter. (Semence ne dit rien, mais elle sortit avec Juliette ponr vaquer aux soins du ménage, tandis que la veuve allait reprendre son rouet hors du seuil.

Resté senl avec son neveu, qui cherchait à donner l'apparence de la distraction & son air maussade, l'onde Bruno reposa tranquillement le verre qn'il avait vidé & petits coups, sifflota un instant; puis s'appuyant des deux coudes sur la table, il regarda Martin en face^

— Sais-tu bien, gai^n, dit-il tranquillement, qne le vent me parait être un peu au uord-est dans la maison T Vous avez tous des mines qui font froid au coenr, et personne ne m'a encore adressé ici le plus petit mot d'amitié T Cest pas comme ça qu'on reçoit un parent qu'on n'a pas vu depuis vingt ans 1

Martin répondit assez brusquement que l'accueil était ce qu'il pouvait être, et qu'il ne dépendait pas d'eux do lui faire meilleure chère.

— Mais il dépend de vous de faire meilleur visage. répliqua Bruno, et. Dieu me damne 1 vous m'avez reçu comme un grain blanc. Au reste, c'est assez causé sur l'article, mon petit, J'aime pas les querelles de ménage.

l'onoe i^aii£rioijk. 473

Rappetle-toi bien sealemeat qne voua vous repentirez un jour delà chose; je ne te dis que çal

Ayant ainsi parié, le matelot ae coupa tme nouvelle tranche de lard et se remit à manger.

Martin, frappé de ces paroles, eut un soup^u.

— L'oncle Bmno n'aurait point cet air d'assurance, penaa-t-il, s'il ne possédait^ comme il le prétfiud^ qu'un gin^ et un perroquet I Nous avons été dupes d'une rose ; il t voula nous éprouver, et l'espèce de menace qu'il vient de me faire l'a trahi ; vite, t&chons de réparer notre sottise et de le ramener à nous '. ^

n courat aussitôt i sa mère et à sa sœur ponr leur foire part de aa découverte. Toutes deux se h&tèrent de rentrer : les visages qui étaient partis renfrognés revenaient épanouis et souriants. La veuve s'excusa de ce que les nécessités du ménage l'eussent forcée à quitter le cher beau-fière, et s'étonna de ne pas voir la table mieux servie.

— Ehhien! où est donc le g&teau?aécria-t-eUe; où sont les fouasses et la crème que j'avais mises à part pour BronoT Julienne, i quoi pensez-vous, ma chère? Et voua, Clémence, voyez s'il ne reste pas des noisettesdans le petit huffet ; ça aiguise les dents et ça aide à hoîre le piot.

La jeune Aile obéit, et, quand tout fat sur la table, elle vint s'asseoir souriante vis-à-vis du matelot. Celui* ci la regarda avec complaisance.

— Eh bien 1 à la bonne heure I dit-il; voilà une figure de vraie parente; je retrouve la fille démon pauvre Geoi^esl

I7i Av m» DU nra.

Bt, lui passant U mun aous la

— Du reste, c'est pas d'aujourdliaiquflJetecGiiQais, petiotOj ajouta-t-ilj il y a longtemps qa'on me parlé de loi.

— Qui celai demanda la jeune fille étonna.

Avant que te matelot eût répondn, nna voix baute et brève fit entendre le nom de Clémence! Cells^ se retourna Btupélaite et ne vit personne.

— Ah 1 ail 1 tu ne sais pas cpà t'appelle I dit le matelot en riant.

— Glémenca I Clémenoe 1 redit la même voix.

— C'est le perroquet I s'écria Martin.

— 1.8 perroquet 1 répéta la Jeune fille^ «t qui d«nolui asppris monnomt

— Quelqu'un qui ne l'a pas oublié, fépUqoa Bruno en clignant de l'œiL

— Vous, mon oncle t

— Non, fillette, mais un jeune matelot Hé oaâf d'Omonvilla.

— MarcI

— Je crois bien qut c'est Son nom)

— Vous l'avez donc vu, mon onoleT

— Un peu, par la raison que je suis revenu sur le navire où il était embarqué.

—Il est de retour?

— Avec une part de voyage qui lui permettra, dit-il, de se mettre en ménage sans avoir besoin de ses parents pour lui pendre la orémalUèfe.

— Et il vous 8 parlé... ^

— De toi, dit le marin, qui acheva la pensée de U

L'oneu tfAHÉMQtm. 175

nlfice, assez souvent poat que Jako ait ntinn le nom, comme tu Tois.

Clémence devint rouge de plaisir, et la Teuve elle> mfime ne pot retenir on gest« de satisfactioii. Le ma' nage projeté entre sa fille et Marc lui avait toujonn souri, et elle s'était Sérieusement affligée des obstacle) apportés, dans ces derniers temps, par la famille da jeu^^Omme. Bruno lui apprit que celui-oi n'avait été retenu à Dieppe que par les formalités nécessaires i son débartpiement, et qu'il arriverait probablement le lendemain, pins amoureux que jamais.

Cette nouvelle réjouit tout le monde, mais particnlièrement Clémenoe, qui embrassa sou oncle avec un véritable transport de leconnaissance. Brono la retint un Instant, la tète sur son épaute.

— Allons, nous voili bons amis i la vie, à la mort, pas vralT dit-il en riant; aussi, pour que ta ne fennuies pas trop à attendre le matelot, Je te donne mon perroquet; ça te parlera de lui.

Clémence embrassa de nouveau son oncle avec mille remercîments, et tendit les mains k l'oiseau, dont elle tf avait plus peur; il s'élança sur son bras en criant : — Bonjour, Glémencet

Tout le monde éclata de rire, et la Jeune fille ravie l'emporta en le baisant.

— Vous venez de faire une heureuse, frère Bruno, dit la veuve, qui la suivit des yeux.

— Jo voudrais bien que ce ne fût pas la seule, tépoi^ dit le marin, en redevenant sérieux; vous aussi, belletœar, ytxxtaiB quelque chose i voiu offrir; mais J'ai

176 Air ootN DU ntr.

peur de TOUS remuer QQ triste souvenir dans le cœur. — n 8*3^1 de mon fils Didier! s'écria la vieille femme, avec cette lucide promptitude des mères.

— Vous Vavfli dit, reprit Bruno. Quand il a fait nau* frage, là'bas, nous étions malheureusement séparés... fil 1b bon Dieu nous eût mis sur le même navire, qui sait? je nage à rendre des points aux marsouins, moi; j'aurais peut-être pu lui donner un coup d'épaule, comme k l'affaire de Tréport.

— Ea effet, vous lui aviez une fois sauvé la viel s'écria la veuve, subitement rappelée à un lointain souvenir; je n'aurais jamais dû l'oublier, bean-frère.

Elle avait tendu une main au matelot; celui-ci la serra dans les siennes.

— Dabi c'est rien, dit-il avec bonhomie, un simple service de voisinage; mais dans l'Inde il n'y avait pas moyen ; quand notre navire est arrivé, celui de Didier était à la câte depuis quinze jours. Tout ce que j'ai pu faire, ça éte de savoir où on l'avait enterré, et d'y planter une croix de bambou.

— Vous avez fait cela I s'écria la mère baignée de iat^ mes ; oh I merci, Bruno ; merci, frère 1

— C^t pas tout, reprit le matelot, qui s'attendrissait -malgré lui : j'ai su que des gueux de I^cars avaient vendu les nippes des noyés; si bien qu'iforce dechert lier j'ai retrouvé la montre du neveu, je l'ai rachetée avec tout ce que j'avais vaillant, et je vous la rapporte, belle-sœur, la voilà. '

Es parlant ainsi, il montrait à la vieille femme una grosse montre d'argent suspendueiun bontde ûlingoo-

t'oncu ifàxtuwt. 1 77

dronné. Lt Tenve la saisit en poussant un ori, et )a baisa i plusieurs reprises. Toutes les femmes pleuraient ; Mactin Ini-mÈme paraissait très-émn; quant à Bruno, il toussait et essayait de boire pour combattre sou atten-

Lorsque la \enTe Hauvaire put retrouver la parole, elle serra dans ses bras le digne matelot et le remercia avec chaleur. Tonte sa mauvaise humenr avait disparu; elle ne pensait plus aui idées qui l'avaient préoccupée jusqu'alors; elle était tout entière à la reconnaissance du don précieux qui lui rappelait on fils si cruellement dispara.

La conversation avec Bruno devint plus libre et plus amicale. Ses explications ne permirentbient^t plus de se tromper sur sa véritable position : l'oncle d'Amérique revenait bien aussi pauvre qu'il était parti. En déclarant i son neveu que Ini et les siens se repentiraient de leur froideur, il n'avait pensé qu'aux regrets qu'ils devaient éprouver, Ut on tard, d'avoir méconnu un bon parent; tout le reste était une induction de Martin.

Bien que cette découverte détruisit définitivement les espérances de la mère et de la fille, elle ne diangea rien à leurs manières, "loutes deux, gagnées de cœur à l'oncle Bruno, lui conservèrent par choix la bienveillance qu'elles lui avaient d'abord témoignée par intérêt, et l'entourèrent, à l'envi, des prévenances les plus affectueuses.

Le matelot, pour lequel on avait épuisé tontes les réserves de l'humble ménage, venait enfin de quitter la table, lorsque Martin, sorti depuis un instant, rentra

41S AV cow m m.

tout à eoap, en demandant à Bnuao s'il vonlatt wndn

80D singe.

— HochambMuT r4pondit le muin, non puj fitlot; je l'ai ^levé, il m'obéit; c'est monservitearetmoaoompagQon; je ne le donnerais pas pour dix foii oe qu'il vaut. Mais qui done veut l'achetetl

— C'est M. le comte, dit te jein» homme; il vient da paBsex, il a vu l'iuiiiiaalj et en kéti il eontent qu'il m'a prié de faire ntoi-mâme le prix et de le lui uoenet.

— Eh bieu I tu lui diras qu'on le garde, lépondlt Bmno en bourrant sa pipe.

Maitin ât un geste de contrariété.

— G'estjouerdeâiaUieûTtdit'il}M. le comte B*élait Justement rappelé ses promesses; il m'avait dit de loi avoir le singe, et qu'il prendrait aveo moi ses anu^»tuents pour cette place de receveur.

— Ah 1 Jésus 1 ,ton sort était fait l s'écria la veuTe avec tu accent affligé.

Bnmo se ât expliquer l'afiXiie.

— Ainsi, dit-il, après un moment de ré&exion, ta espérais, en procurant Rochambeau au comte, obtenir l'emploi que tu désiresî

— J'en étais sûr^ répliqua Martiif.

—Eh bien) s'écria brusquementle marin, Je ne Tends pas l'animal, mais je te te donne I Offre-le i ton seigneur, et il faudra bien qu'il reconnaisse ta politesse.

Ce fut un concert général de lemerciments auxquels le marin lie put couper court qu'en envoyant son neveu au château avec Rochambeau. Martin fut très-bien reçu par le comte, qui causa quelque tempi avee^lui» s'ascora

L'ONCXB D'AlCéBlOUB. 179

qu'il gavait remplir l'emploi demandé et 1« lui uccorda.

On comprend la joie de la famille lorsqu'il revint avec cette nouvelle. La veuve, voulant expier ses torts, avoua alors au marin les espérances intéressées qu'avait Mt naître son retour. Bruno éclata de rire.

— Par mon baptême, s'écria-t-il, je vous ai joué un bon tour I Vous espériez des millions, et je ne vous ai apporté que deux bètes inutiles.

— Vous vous trompez, mon oncle, dit doucement Clémence : vous nous avez apporté trois trésors sam prix ; car, gr&ce à vous, ma mère a maintenaut un sou venir, mon frère du travail, et moi... moi,- j'ai l'espérance'

NEUTISME RÉCIT

les HX TBAVAILLËCHB I>B LA MÈSK VBST-D'E&V

Les soirées d'iiiver sont commencées i la ferme de Guillaume. Après le travail du joui, toute la famille se l'éunit autour du foyerj et quelques voisins vienneut s'y joindre; car^ dans ces solitaires vallées des Vosges, les habitations sont clair-8emée8,et le voisinage établit une sorte de parenté.

C'est là, autour du feu de pommes de pin, que les ia- I . C.oo'jlc ■

183 AU COIN DU mj.

timités s'établissent ou redoiiblent. La douce chaleur du foyer, la joie de la réunion, l'entraînement de la parole, . amènent les confidences ; les cœurs s'ouvrent sans y prendie garde, les esprits semarient dans mille projets; on met en commun cette vie du dedans sans laquelle l'autre n'est qu'une apparence, mais qui ne se révèle qu'à ses heures.

Quelquefois le cousin Prudence vient lui-même partager la veillée, malgré la distance, et alors c'est fête à la ferme ; car le cousin ett le plus Ix&bile conteur de ta montagne, n sait non-seulement tout ce que les pères ont raconté, mais ce que disent les livres. U connaît l'origine de tous les vieux logis et l'histoire de toutes les vieilles familles; il a appris les noms des grandes pierres couvertes de mousse qui se dressent sur les hauteurs comme des c<rfonnes ou ctmune des autels; 11 est enfin la tiadi- ^ tion du pays et sa science.

Il en est, de plus, la sagesse! Q a appris à lire dans les cœurs, et il est rare qu'il n'y découvre pas la cause du mal qui les tourmente. D'autres connaissent des remèdes pour les infirmités du corps; le vieux paysan en connaît, lui, pour les in£rmités de l'âme, et c'est pourquoi la voix populaire lui a donné le nom respecté de •««.A bonhomme Prudence.

Cest la première fois, depuis la nouvelle année, qu'il

Ly- parait à la veillée, et tout le monde à sa vue s'est récrié

de joie. On lui a donné la meilleure place près du foyer,

on a fait cercle autour de lui ; Guillaume a pris sa pipe

et vient de s'asseoir vis-à-vis.

Le bonhomme Prudence s'est tour à tour informé de

LES IJHp'IlATAILLEnRS. 183

tOQE les gens et de toules les choees. H n voulu savoir où en étaient les semailles, si le dernier poulain prenail ^^ ^ ^ les forcée, et comment allait la basse-cour. La jeiine fer- J**"^ niàre a répondu i tout sans teop d'empressemeni, tomme si son esprit était aillenrs; car k l>elle Maitha pense souvent an grand village où elle a été élevée 1 Elle te^tte les danses sous les ormes, les langues promenades le long des blés avee les jeunes filles qui riaient en cueillant des fieurs dans les haies, les longues oauseriesdu fouiet de la fontaine. Aussi bien souventMartha leste-t-elle les bras pendants et sa jolie tête penchée, (andis que son esprit voyage dans le passé.

Ce soir encore, tandis que les autres femmes travaillent, la fermière est assise devant son rouet, qui ne toume.point; la quenouille reste chargée de lin i sa ceinture, et ses doigts distraits jouent avec le brin de fil pendant sui ses genoux.

Le bonhomme Pru4mee & tout observé du coin de l'œil, mais sans rien dire; car il sait que les conseils sont comme les médecines amères que l'on donne aux enfïints: pour les faire accepter. Il faut choisir le moyen et le moment

Cependant la famille et les voisins l'entourent :

— Bonhomme Prudence, une histoire t ime histoire I Le paysan sourit, et jette un regard de côté vers Mar-

tlia, toujours inoccupée.

— C'est-à-dire qu'il faut payer ici sa bienvenue, ditil, eh bien ! il sera fait à votre volonté, mes braves gens. La dernière fois, je vous ai parlé des vieux temps où les années des païens ravageaientnos montagnes ; c'était un

t,.i»<i,.,Gooylc

184 kv COIN DO ma.

récit fait pour les bommes. Anjourd'Iiai Je parlerai (sans

vous déplaire) pour les femmes et les petits enfants. Il

laat que chacun ait son toor. Nous nons étions occupés

de César; nous allons passer, pour l'heure, k la mère

Vert-d'Eau.

Tout le monde poussa un grand éclat de rire ; on fl^a^ rangea vite, Guillaume ralluma sa pipe, et le bonhomme Prudence reprit :

■ Ce conte-ci, mes mignons, n'est point de ceux qu'on laisse aux noorrices, et vous pourriez le lire dans l'aN manach avec les vraies histoires ; car l'aventoie est arrivée à notre grand'mère Charlotte, que Guillaume a connue, et qui était une femme de merveilleuse vaillance.

■ La grand'mère Charlotte avait été jeune aussi dans son temps, ce qu'on avait peine âcroire quand envoyait

^ ses mèches grises et son nez crochu toujours en conversation avec son menton; mais ceux de son âge disaient qu'aucune jeune fille n'avaiteu meilleur visage, ni l'humenr plus inclinée à la gaieté.

» Par malheur, Charlotte était restée seule, avec son père, à la tète d'une grosse ferme plus arrentée de dettes que de revenus; si bien que l'ouvrage succédait à l'ouvrage, et que la pauvre fille, qui n'était point faîte i tant de soucis,' tombait souvent en désespérance, et se mettait k ne rien faire pour mieux chercher le moyen de faire tout.

» Un jour donc qu'elle était assise devant la porte, ]es deux mains sous son tablier comme une dame qui a des tngelures, elle commença à se dire tout bas :

a — Dieu me pardonne, la tichequi m'a été faiton'est

. C.oo-;lc

LIS B« TUVAItlR BM. »85

point d'une ehrétîenne 1 et c'est grand'pitiâ que je sois seule tourmentée, à mon Age, de tant de soinst Quand je serais plus diligente que le soleil, pins leste que l'eh« et plus forte que le feu, je ne pourralB suffire à tout le travail du logis. Ah i pourquoi la bonne lée Yert-d'Eau n'eet-ellft plus de ce monde, ou que ne l'a-tKjn invitée à monbaptèmet Si elle pouvait m'eutendre et si elle voulait me seconrir, peutrètre sortirions-nous, moi de mon eouci, et mon père de sa mal-aisancé. i^

» -^^is donc satisfaite, me voilà! interrompit une voix. y

» Et Charlotte aperçât devant elle la mère Tert-d'Eau qui la regardait, appuyée sur son petit b&ton de houx.

■ Au premier instant, la jeune fille ent peur, car la fée portait un habillement peu en usage dans le pays : elle était vêtue tout entière d'une peau de grenouille dont la tète lui servait de capuchou, et elle-même était si laide, û vieille et si ridée qu'avec un million de dot elle n'eût pu trouver un éponsenr.

B Cependant Charlotte se remit assez vite pour demander à la fée Vart-d'Eaa, d'une voix un peu tremblante, mais très-polie, ce qu'elle pouvait faire pour son service?

» — Cest mdl qui yiens me mettre au tien, répliqua la vieille; j'ai entendu ta plainte, et je f apporte de quoi sortir d'embarras.

> — Ah ! parlez-vous sérieusement, bonne mèreT s'é. cria Charlotte, qui se familiarisa tout de suite; venez- - vous pour me donner un morceau de votre baguette avec lequel je pourrai rendre tout Toaa travail facile!

186 ir fioM i*r feu.

• — Mienx qoecela, répondit la mère r«rl-d'£aH;}e ramène dii petits ouTriers qui exécateront tout ce qae tu voudras bien ieav ordonner.

• — Où Sont-ils? s'écria la jeune fille. ■ —Tu vas lesvoir.

» La vieille entr'ouvrit son manteau et en laissa sortir dix nains de grandeur inégale.

> Les deux premiers étaient très-courts, mais larges et robustes. ^

s — Ceux-dl, dit-elle, sont les plus vigoureux; ils f aideront à tous les travaux et te donneront en force ce qui leur manque en dextérité. Ceux que tu vois et qui les suivent sont plus grands, plus -adroits; ils savent . traire, tirer le lin de la quenouille, et vaqueront à tous les ouvrages delà maison. Leurs frères, dont tu peux remarquer la haute taille, «ont surtout habiles i manier l'aiguille, comme le prouve le petit dé de cuivre dont je les ai coiffés. En voici deux autres, moins savants, qui ont une bague pour ceinture, et qui ne pourront guère qu'aider au travail général, ainsi que les derniers, dont il faudra estimer surtout la bonne volonté. Tous les OAx te paraissent. Je parie, bien peu de chose ; mais tu vas les voir à l'œuvre, et tu en jugeras.

B A ces mots, la vieille fît un signe, et les dix nains s'élancèrent. Charlotte les vit exéeuter successivement les travaux les plus rijdes et les plus délicats, se plier à tout, suftîre à toutj préparer tout. Émerveillée, elle poussa U11 grand cri de joie, et, étendant les brasiers la fée:

> — Ah! mère Vert-d'EàJi, s'écria-t-elle, prÈtes-moi

LES SIX ntÂTAniiiru. 187

eet dix valllantA travailleors, et je ne demande plus rien i celui qui a créé le monde I

a — Je faia mieux, lépliqoa la tée, je te les donne; senleflaent, comme tn ne ponrrais les transporter partout avec toi sans qu'on f accns&t de sorcellerie, je vais or> donner à chacun d'eux de se faire petit et de se cacher dans tes dix doigts.

B Quand ceci fot accompli :

D — Tu sais maintenant quel trésor ta possèdes, reprit la mèreTerf-dTau; tout va dépendre de l'usage que tu en feras. Si tu ne sais point gouverner tes petite serviteurs, si tu les laisses s'engourdir dans l'oisiveté, tu n'en tireras aucun avantage j mais donne-leur une bonne direction, de peur qu'ils ne s'endorment, ne laisse jamais tes doigts en repos, et le travail dont ta étais ef< firajée se trouvera fait comme par enchantement.

> La fée avait dit vrai, et notre grand'mère, qui suivit ses conseils, vint non-seulement à bout de rétablir' les affaires de la ferme, mais elle sut gagner une do t avec laquelle elle se maria heureusement, et qui l'aida à élever huit enfante dans l'aisance et l'honnêteté. Depuis, c'est une tradition parmi nous qu'elle a transmis les travailleurs de la mère Vert-d'Eau k tontes les femmes de ZJf^ la famille, et que, pour peu que celles-ci se remuent, les U petite ouvriers se mettent en actioii et nous font ptoâter grandement. Aussi avons-aous coutume de dire, parmi nous, qne c'est dans te mouvement des dix doigte de la ménagère qu'est toute la prospérité, toute la joie et tout le bien-vivre de la maison, o

En prononçant ces demters mote. le bonhomme Pru-

r,. r*»i,.,G00ylc

t88 AD Gom DU nv.

dence s'était retourné vers Martha. La jeune femme devint rouge, baissa les yeux et redressa sa quenouille.

Guillaume et son cousin échangèrent un regard.

Toute la famille silencieuse réftéchlssait àrhisUtlre du conteur. Chacun cherchait à en pénétrer le sens tout entier et se donnait sa le^n à lui-même; mais la belle fermière avait déjà compris celle qui lui était adressée, car la gaieté était revenue sur son visage, lu ronet tournait r^iidement, et le lin disparaissait de la quenouille.

DIXIËHE RÉCIT

LES TIBCX FORTRAITS

Alors j'étais Jeune encore, et, toat entier snx ardentes préoccupations du présent, je n'avais que mépris pour le passé. Fier, comme tôt» ceux de mon Age, d'une force que la vie n'avait point éprouvée, je ne doutais^e rien, je me savais gré d'être né & notre époque; je m'admirais dans mes contemporains. Lorsque je bramais les yeux en urière, je ne voyau que préjugés, superstitions ou

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