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serTilité; ma génération me semblait outtït, en réaliti^, l'histoire, et portei le monde comme Atlas.
De là mes dédains superbes pour tout ce qui n'était pas de notre temps. Je me raillais Ans anciennes modes, les vieux usages me disaient hausser les épaules, je foyais les cheveux blancs! Orphelin presque dès le ber* ceau, j'avais grandi au milieu de compaguoas de mon &g€y sans parents et sans amis dont l'afTectioa pût me réconcilier avec la vieillesse : aussi me déplaisait-elle également dans les personnes et dans les choses ; quand elle ne me faisait point rire, elle me faisait peur.
Mon existence était joyeuse, biea que difficile. Entraîné dans l'activité fiévreuse de la société moderne, je prenais plaisir à m'y essayer. Je ressemblais au jeune nageur qui aimé à lutter contre les flots; mais par instant la lassitude venait, et j'aurais voulu un coin de rivage où m'asseoir, un rayon de soleil pour me réchauffer. Enfermé dans les limites d'une ^étroite médiocrité, j'aurais souhailé ces ailes d'or qni font franchir tous les espaces ; obligé de m'occuper surtout de moi pour vivre, j'aurais voulu avoir le loisir de songer aux autres pour les servir.
Un événement inattendu vint ro'arracher à mes travaux et à mes rêves. J'appris la mort d'un arrière-coulin ia province dont je n'avais jamais entendu parler, et qui Die laissait nn héritage. La lettre du notaire réclamait ma présence comme Indispensable pour h&ter l'entrée en possession. Il fallut donc se décider à prendre la diligence de Bourgogne, qui devait me conduire au village naguère habile par le défunt.
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Le voyage se ât assez bien. Un beau soleil d'aatomna illuminait la campagne, les bois étaient conroimés âe leurs dernières feuilles, et l'oa entendait de tons cAt^s les grelots des attelages rentrant la moisson^ on les chants des paysans conduisant la charme. A tout prendre je ne fas pas trop mécontent de la province juscpi'à mon arrivée à *". Mais là, on m'apprit qu'il fallait quitter la diligence et rejoindre à pied le village où j'étais attendu. C'étaient deux lieues à foire par des chemins de traverse qu'avaient détrempés les pluies précédentes! Le jour commentait & baisser, et une froide brume d'octobre rampait déji au fond de la vallée. Je me mis en route d'assez mauvaise humeur, donnant au diable les pays où l'on ne trouvait point de fiacres, et louvoyant de mon mieux parmi les ornières.
Halheureasement les indications qui m'avaient été données an relais étaient insuffisantes ; tous ces sentiers i travers les vignes avaient pour moi le même aspect; je m'égarai plusieurs fois, «t il faisait déjà nuit lorsque j'atteignis le village, n fallnt aller de porte en porte pour découvrir la maison du cousin, et quand j'y arrivai enfin, crotté et transi, je ne toiuvai personnel
Un passant m'apprit que dame Félicité (c'était la gouvernante) priait h l'église, n fallut attendre son retour en me promenant devant la cour, les mains dans mes poches, et le nez enfoncé dans le collet de mon paletot.
Cette faction à la porte de ma propre maison eût été plaisante sans la fatigue et la brume qui se transfonoait insensiblement en une pluie fine. J'étais & bont de patience quand parut enfin une vieille servante à l'air
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^emi-bonrgeois, qne son livra d'heuras me fit reconnaître.
A la vue d'un étranger debout près dn seuil, elle s'était arrêtée, et me demanda ce que je cherchais.
~I- Madame Félicité, répliquai-je en grelottant.
— Vous voulez dire mademoiselle, reprit la vieille d'une voix aigrelette; c'est moi; que désira monsieur?
— D'abord, que vous m'ouvriez cette porte, m'écriaije, puis que vous me fournissiez les moyens de me sécher.
Et, pour prévenir toute nouvelle objection, je ine nommai.
J'espérais qu'à ce nom la vieille gouvernante allait se confondre eu excuses; mais, à mon grand étonnement, elle me ngarda avec une sorte d'hostilité défiante.
— Ah 1 c'est monsieur qui hérite ! reprit^lle d'une voix lente; alors je vais prévenir le notaira.
— Au diable ! iuterrompis-je impatienté ; il s'agit d'abord de se mettre à l'abri ; entrons, dame Félicité.
— Faites excuse, on m'a donné la garde du logis, reprit-elle résolument; je veux mettra à couvert ma res* ponsabilité; que monsieur reste là; maître Boisseau décidera lui-même ce que je dois faire.
Et sans attendre ma réponse, elle tourna les talons et disparut par une ruelle.
Je recommençai à faire les cent pas devant mon héritage. Au bout d'une demi-heure. Félicité reparut avec un petit homme en lunettes, qui se ât connaîtra pour niaitre Boisseau, et à qui je ramis la lettra qu'il m'avait écrite et les pièces constatant mon identité. Après en
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avoir pris connaissance^ la Ineur d'une lanterne, il voulat bien reconiiaitre que j'étais la personne en question, et ordonua de me laisser entrer.
Pendant toutes ces formalitésjj'avaiscontinné abattre la semelle contre le seuil et à maudire t«ut bas les tabellions de village. Lorsqu'enfin la porte fut ouverte, je déclarai brusquement à M. Boisseau que j'irais chez lui le • lendemain ponr tout régler, et je me précipitai daus le noir corridor sans l'inviter à me suivre.
La vieille servante parut bientôt avec sa lanterne, et me conduisit à un vieux salon meublé de quatre chaises de paille, d'un fauteuil d^ siamoise, et n'ayant pour ornement que deux plâtres de Paul et Virginie, posés sur la cheminée entre quatre coloquintes jaspées.
La difficulté que j'avais eue à me faire reconnaître, j(Mnte à. la route et au brouillard, m'avait mal disposé ; je ne cherchai point à cacher nia mauvaise humeur; j'ordonnai brusquementà la gouvem^^ite de me faire du feu et de me préparer à souper, tandu.' que je prenais connaissance du reste de la maison.
M'annant donc d'un vieux flambeau désai^enté, où se dressait une petite chandelle ornée d'une bobèche de papier, je me mis à parcourir l'habitation du cousin décédé.
Tout répondait au salon dans lequel j'avais été reçu . Les tapisseries déteintes étaient tachetées, çà et là, de pièces plus neuves qui leur donnaient un air de guenilles ravaudées ; les meubles, de forme antique et d'un travail grossier, ne garnissaient qu'imparfaitement des appartements mat fermés; soin, élégance, commodité, tont
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faisait défaut dans ce vieux logi«> j'y tronyai on témoignage éloquent de la barbarie de nos pèrea, et une nouvelle preuve que le bon sens et le bon goAt se commençaient véritablemeat qu'à notre génération.
La chambre i coucher surtoutétait curieuse. Le lit, en forme de cercueil, était enfermé dam quatre rideaux de tet^ verte troués par les mites ; sur une table, dout le tiroir manquait, étaient posés un pot à eau ébréché et nne cuvette de couleur différente ; enfin, le long du mur, pendaient de vieux portraits de famille capables de donner des crises de nerfs à un connaisseur. Peints à diverses époques, ils représentaientdespersonnages de différentes professions, parmi lesquels je remarquai un ecclésiastique, un marchand, un jugC/ un officier, et enfin un gros homme demi-bourgeois, demi-manant, que dame Félicité me déclara être son feu maître.
L'honnête gouvernante m'avait rejoint pour m'avertir que le souper était servi; je la suivis an salon.
L'aspect du couvert me frappa. Le linge, retiré d'une armoire de réserve pour me faire honneur, était diapré de raies jaunâtres ; les assiettes de terre de pipe paraissaient illustrées de crasseuses arabesques qm constataient l'emploi de la fouKhette et des couteaux; les verres, sans base, ne ressemblaient pas mal aux godets de nos vieux quinquets; enfin deux salières boiteuses offraient au convive, pour assaisonnement, du sel de cuisine et du poivre concassé. ^
Dame Félicité me servit une soupe maigre où le benrrê avait été oublié, et les débris d'une poule couveuse à laquellfi e^ 8oUi«tu4e maternelle n'avait laissé une la peau
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et les os. La goDTeniaate me déclara que c'était l'ordinaire de son défunt maître; màisj par hospitalité, elle ajouta, pour moi, trois pommes en train de pourrir, et un morceau de fromage couvert d'une mousse Teid&trel
— Je voulus goûter au vin; c'était une piquette troaile, fabriquée avec des vendanges de rebut.
Plus mécont^t que jamaiB de mon voyage, je me décidai i gagner mon lit. Lavieille servante m'éclaira jusqu'à la chambre à coucher. Son grand lit funèbre, ses vieux portraits enfomés me furent encore plus désagréables que la premiàre fois. Je me tournai brusquement, vers ma conductrice, en lu demandant s'il 7 avait un commissaire-priseui à *".
— Un commissaire-prisenr I répéta-t-elle, noos ne connaissons pas ça I
— On ne fait donc jftmals de ventes publiques T — Pardonnéi-moi.
— Et comment s'y prendre, alotsT
— Le bedean tambourine la chose à tous les carrefours Ai la commune.
— Eh bien 1 ^tes prévenir dès demain le bedeau, et qu'il annonce la vente de tout ce qui se trouve ici.
— De tout I Quoi, monsieur ne garde rient
— Rien.
— Pas même les peintures 1
— Pas mAme les peintures.
— Ah I monsieur, vous n'y pensez pas ; ce sont des portraits de Camille I
— Jq vuus disque je veqds tout. Bonâoif.
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Et Je pris la chandelle & dame Félicité, qui sortit en levant les mains an cieL
— Et que veut-elle qoe Je hsse de ces toiles barlwuillées? Ah 1 ooi, je tous Tendrai, grotesques images, na fût-ce que par haine des temps qne vous représentez I Ce triste intérieur est le vâtre, ces habitudes d'inélégance et de parcimonie sont celles que vous avez léguées; cette vie dépouilléb de tous les charmes de notre civilisation moderne est votre vie perpétuée par la tradition 1 Ho» d'ici, barbares 1 Nous ne sommes point de la méme'race, et il n'y a rien de commun entre nous.
Tout en me parlant ainsi à moi-même, je m'étais mis au lit; mais la fatigue et la mauvaise humeur éloignèrent le sommeil. Je pris le volume d'histoire qne j'avais apporté pour me distraire pendant la route, puis l'inventaire de la succession qne le notaire m'avait remis.
Ici m'attendait une surprise plus agrétAle que les autres. Le chifiïe total s'élevait k une somme que j'avais été loin desupposer,etquimefaisaitpresque riche. Cette découverte inattendue amoindrit singulièrement mon dépitetcommençairendreplusfacile la digestion démon mauvais souper. Je me mis i examiner l'inventaire en détail jnsqu'àcequeleschiffVes commengassent à flotter devant mes paupières & demi fermées; enfin je perdis conscience de ce qui m'entourait.
Bientôt il me sembla qu'un bruit de pas se faisait en- . tendre à mon chevet; je rouvris les yeux et j'aperçus une douzaine de personnages groupés près de mon lit. Tous portaient des costumes anciens et différents, dans lesquels je reconnus, avec surprise, ceux des vieux por-
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Irarts qui garnissaient la diambie à coucher. Je les cherchai aussitàtàlamnraillepoaT faire la comparai son. Leurs cadres seuls y restaientsnspendus ! c'étaient bien les antiques images de la famille auxquelles vm miracle veuait de donner la vie t
A leur tète paraissait un vieillard que je n'avais point remarqué dans la collection. Mon regard s'arrêta sur lui avec une curiosité particulière qu'il parut comprendre.
— Tu cheTCberaia en jain mon image parmi ces por^ traits, me dit-il ; âe mon temps aucun pinceau n'aurait pris la peine de reproduire les traits d'un serf comme moi 1 mais j'avais compris les misères de ma conditionj et, à force de travail, je réussisà acheter mon affranchissement. Cest grftce à lui qu'on de mes descendants, que tu vois ici, a pu s'instruire et devenir prêtre.
Celui qu'il avait désigné s'avança alors. ' — Les pauvres et les opprimés avaient besoin d'appui, dit-il doucement; soutenu ^r le nom du Christ, j'ai tiché de lenr en servir ; j'ai aidé à instruire le peuple, A lui faire aimet le bien, k le fortifier par la probité, l'es- ' poir, la patience, tandis que notre famille s'élevait lentement à mon ombre et prenait place parmi les honnêtes marchands de la province.
Un troisième interlocuteur éleva alors la voix.
— Cette place transmise par nos pères, moi je l'ai agrandie, dit-il avec une certaine importance ; nommé syndic de ma corporation, j'ai obtenu pour elle de noavelles immunités ; nous nous sommes réunis pour défendre le fruit dn travail contre la violence, et j'ai été
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QQ des fondateuTB de cette booigeoisie qui a associé les
intérêts généraux bous le nom de commanes,
— Et moi, reprit sou voisin, qa'i sa toge et à sa mino austère on pouvait reconnaître pour m^strat, j'ai contribué à faire prévaloir la loi ^r le caprice, et l'équité sur le crédit. Les plus puissants ont dû se soumettre À la décision de Juges désarmés ; la force a plié devant la droit.
— Sans compter qu'elle s'est déclarée son auxiliaire I i ^outé un officier an teint cuivré par le soleil; les descendants du serf d'autrefoisont fini par ceindral'épée et par devenir les défenseurs de la patrie et de la loi 1 Dès que l'une et l'autre ont appartenu à la nation entière, la nation entière a versé son sang pour les défendre ; en devenaol tous soldats, nous sommes tons passés gentilshommes !
— Oui, reprit un dernier interlocuteur, dans lequel je reconnusleportraitducousln; mes aines avaient conquis pour nos descendants la justice et la liberté ; restait à leur procurer des ressources } j'ai accepté ce rôle de fourmi. Gr&ce à mes labeurs et & mes économies, j'ai lentement amélioré le petit bien légué par nos pères, j'ai grossi tes épargnes, i'ai agrandi le domaine; je laisserai après moi six fois plus que je n'avais reçu, et grâce & la probité défiante de dame Félicité, tout arrivera intact à mon héritier. Je lui aurai ainsi assuré du loisir pour cultiver son intelligence, de la liberté pour faite le bien; enfin le bonheur de ne point s'occuper de lui seul, mais de pouvoir dévouer sa vie aux autres. S'il est digne d'une pareille faveur, il saura en profiler ; il gardera au fond
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de son ema on peu de TeeoiUiftiMftiiM posi l'iMiiune qui lui^a préparé cette belle t&Qhe; loin dérailler, il U bénira, et il saura sanctifier ce que le vieux cousin a éco* Domisé sur lui-même en le prodiguant généreusement pour les antres.
Ces âamiert mois aTaient été pionoiuéa d'au accent sivif et si bien senti, que jetressaillls malgré moi, et... je me réveillai 1
La lumière allait s'éteindre, les yienx portraits étaient à leur place, l'invealaire et le livre d'histoire avaient routé aux pieds du lit : ma vision n'était qu'un rêve I
Un lève, ou plutôt la voix du bon sens et de la conscience. Ces vieux portraits étaient bien véritablement les symboles dupasse; chacun d'eux me rappelait les services rendus par un siècle et par une classe. Ils marquaient, pour ainsi dire, les pas du temps sur la route du progrès. Pour qui savait les comprendre, il y avait là une glorification de l'œavre accomplie par les ancêtres.
Frappé d'une subite lumière, je tendis la main vers les toiles à demi effacées, comme ni elles eussent pu me voir et m'enten^.
— Ah 1 pardon ! m'écriai-je; pardon, vieux soldats des âges ; je comprends maintenant le respect qui vous est dû 1 Toutes les moissons récoltées aujourd'hui et dont je tirais vanité, ont été semées par vos mains; le présent n'est que la conséqu^ce.du passé, et la tradition l'iostrument du progrès. Pardon, b vous qui n'avez connu l'arbre de la science que tout petit, mais qui l'avez arrosé de vos sueurs et de votre sang; je comprends
Vm AV COIH nV PEI).
mainteBHit que mon oi^eil était de l'ingratitude, et je TOUS réserverai désormais une place pieuse dans mes souyenirs.
Et TOUS aussi, vestiges d'un temps que nous ne corn-' prenons plus, rusticité de nos pères, vieux usages oubliés, vous n'exciterez désormais ni mes rires ni ma cotère, car je saurai que vousMeslesniinesencore visibles d'une civilisation qui a rempli sa tâche.
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