‹ Au coin du feuChapitre 17 sur 26 · SUR LA VIE D'EMILE SOUVESTRE · texte numérisé non relu

SUR LA VIE D'EMILE SOUVESTRE

Nul n'arriTC îi occuper une place marquée «a littêra Sure, à se concilier dans ia masse mosivante du public un cercle fidèle d'approbateurs, quelque restreint qu'il soit, sans posséder un caractère distinct, sans avoir une personnalité. On peut , en se faisant l'imitateur d'un talent original, attirer un momentàsoi quelques admirateurs en relard, mais ceux-ci s'éloignent bientôt et l'on reste seul, oublié, tandis que d'autres, pour n'avoir cherché leur modèle qu'eu eux-mêmes , pour avoir frayé leur sentier au lieu de fouler les routes royales, se sont acquis des ijmpathics durables. M. Emile Souvestre est du nombre

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(le ces derniers. Il est facile de voir qu'il ne s'est enrôlé dans les rangs d'aucune école, sous la bannière d'aucune gloire, m^ que, fermant les jeux aux exemples, parfois attrayants, du dehors , il ne s'est engagé dans la carrière des lettres que pour obéir à un mouvement propre et se tracer lui-même sa voie. Il suffit d'un coup-d'œil, rapi- / dément jeté sur ses écrits, pour y apercevoir une préoccupation particulière, une tendance spéciale, qui, de nos jours, ne se trouverait nulle part aussi saillante: celle de faire de sa parole une salulure prédication, d'élever, en debors du temple, une sorte de chaire laïque, en un mot d'enseigner les consciences, de réformer les mœurs. Romancier, il renonce k ce qui fait le plus puistant attrait du roman, il s'interdit sévèrement la peinture séduisante des passions qu'il r^rouve; les faits^ les personnages dont U dispose, 11 ne les laisse pas s'égarer, au gré deleur fantaisie, à la poursuite d'un^ poésie désintéressée, il veut les utiliser, les mettre au service de ses convierons. D'abord , ému jusqu'à la stupéfaction, jusqu'à la colère, des iniquités et des vices qu'il découvre autour de lui, il se donne pour tâche de les dénoncer, de les traîner au grand jour, de les accuser publiquement; fl entreprend de réveiller la société assoupie dans sa souffrance et de lui montrer se« plates, pour qu'elle prenne l'alarme et se hâte de se guérir. Plus tard il s'apaise, sans cesser de poursuivre le même but; il y muthe d'un pas moins impétueux, mais qui n'en est (ue plus sàr et plus direct : sur les blessures qu'il a mises à nu, il verse le baume de ta patieAce et de la résignation; il nous montre le bonheur, cacha dans k modéraUoa de nos désirs; il relève une à une les compensations semées en foule à nos pieds et qui n'attendent que notre bonne volonté pour fleurir et nous consoler ;

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«enouvelsnt, dans sa compassion pour nos maux, celle pure et douce philosophie, cultivée par les sages de tous les temps et que nous laissions se perdre, rallumant à la chaleur de sa pliilanthropie presque chrétienne ce bienfaisant jlarabeau où ne peuvent s'embraser les cœurs ardentt, mais qui suffit à conduire en paix les ftmes modéries.' Et môme quand il n'est plus que simple conteur, quand, philosophe en vacances, il parcourt les champs, les grèves, les forêts, s'arrêtant dans la chaumière du laboureur, assistant à la veillée du pécheur ou du bûcheron, regardant uniquement poiir r^ardef et décrivant ce qu'il voit dans le seul but de nous distraire et de nous charmer, non-seulement il ne nous présente jamais aucun tableau quLglisse dans notre plaisir un trouble et un remords, mais encore de la nature qu'il nous dépeint et des héros dont il l'anime, il s'exhale une si saine poésie, quelque chose de si pur et de si fortifiant, qu'il réussit mieux que jamais peut-être à exercer sur nous une salut^re InQuence. Nul ne peut le méconnaître, la moralité, tel est le caractère distinctif de M. Souvestre.

Toute les ouvrages sortis de sa plume ont, avant tout, ce mérite d'avoir eu pour inspiratrice la plus respectable et, trop souvent de nos jours, la plus négligée des muses : nne bonne intention. Mais parmi ses œuvres il en est •ne à laquelle il s'est particulièrement appliqué, qu'il a l-availlée, soignée avec une scrupuleuse vigilance, et qui, plus encore que les autres peut-^tre, porte ce cachet de conscience, de moralité que nous signalions : cette œuvre, c'est sa vie. Nous avons à cœur et d'ailleurs il nous paraît utile de la fmre connaître. Quand un écrivain, sor^-

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tant du domaine idéal de la fiction, descend avec Dons sur le terrain de la réalité et au nom de ses croyances entreprend de nous convaincre, de nous corriger, nous éprouvons le cesoin de l'examiner de plus près, de pénétrer jusqu'à rhomme & travers l'auteur. Le rôle de conseiller, d'éducateur qu'il ose prendre à notre égard nous inquiète en quelque sorte, nous rcnd ombrageux, et, s'il n'excite pas notre défiance, éveille du moins notre curiosité. Avant de prêter l'oreille à ses leçons, nous voulons nous enquérir de ses titres à nous les proposer, et sa biographie est la préface ainsi que le commentaire indispensables de ses écrits.

H. Emile Souvestre était né en 1806, k Moiiaix, et ceux qui l'ont connu retrouvaient en lui les principaux tr^ts de la natore bretonne : au physique, la haute taille du Léonais, la démarche lente, grave, presque solennelle; le visage basané aux traits larges, tranquilles, sévères, et encadré d'épais cheveux tombants ; le regard , et le sourire empreints d'une tristesse résignée; au moral, la persévérance allant jusqu'à la ténacité, une Tolonté si forte que les autres facultés ne tentaient même pas de discuter avec elle, une mélancolie tournant parfois en amertume, mais plus souvent se fondant en douceur par l'attendrissement; une profondeur de sentiments ne se trahissant que par de rares explosions; de fortes affections et de fortes haines, cachées sous des dehors calmes et cédant la place, dans les moments de trêve, à une bonhomie aaive, à une touchante simpiicilé d'enfant.

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n appartenait h. une famille bourgeoise , que ses modiques ressources maintenaient dans une grande sévérité de mœurs '; pour l'honneur et la fierté, il ne pouvait être & meilleure école. Un jonr son père, qui avait un emploi dans l'admi'nislratiOD des ponts et chaussées, menacé de la' pert« de sa place , h cause de ses opinions politiques, par un personnage influent, introduisit celui-ci, non pas au saloQ, mais dans la modeste chambre oi!i la famille prenait le repas du soir: < Voyez, monsieur, lui dit-il en lui montrant l'unique plat dont se composait le dîner, quand on se contente d'une pareUle table, on ne craint pas une desfltution. > — Quelques faits de l'enfance de M. Souvestre révélaient les germes qui plus tard, en se développant, devaient le constituer tout entier. Amoureux de la solitude, il s'était réservé dans le jardin paternel une retraite écartée, et il y restait des journées entières, se croyant dans un désert inaccessible ; mais il ne venait pas s'y repaître de contemplation et de mysticisme , comme Bem^^lin de Saint-Pierre enfant qui s'était fait ermite pour obtenir la faveur d'un miracle et se voir servi parles anges ou les oiseaux du ciel ; il était au contraire Hobinson Crusoé; il avait construit de ses propres mains la cabane qui l'abritait ; il semait les plantes qui devaient le nourrir; on le voyait assis dwant de longues heures h cAté de son arc et de ses flèches, immobile, l'imaginatioQ pleine de rêves, fier et content du sentiment de sa force: déjfL il voulait se devoir tout k lui-même.- ne rien attendre que de son industrie et de son courage. L'esprit moderne était eu lui, l'esprit moderne ne comptant que sur soi, ne se donnant carrière que dans le domaine du visible et du réel, sans consolation quand il échoue, mais tirant sou~ rent d'immenses résultats de ses immenses efforts. Un autre trfùt mérite d'être rapporté : c'est la prédilection

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passionnée que montrait i'enfanl pour les plaisirs de l'esprit. La lecture d'un livre était un érénement qui marquait dans sa vie, et ses propres aventures ne lui étaient pas en que)^:[ue sorte aussi personnelles que celles des héros qui s'emparaient de sa sympathie. Il aimait surtout les légendes de son pays, qu'il allait recueillir auprès dea lavandières Msemblées aux (ontaines ou des pécheurs préparant les rs barques sur la grève. Et il ne se conleiw tait pas de celles qu'il entendait répéter , il se plaisait & en inventer lui-même. Au lieu de se mêler aux jeux bruyants des autres jeunes garçtuis, il-s'entcurait à l'écart d'un paisible auditoire de petite» filles du voisinage, et il les retenait attratives durant plusieurs heures de suite, en leur racontant de merveilleuses histoires, dont il reavoyait la suite au lendemain, quand il était embarrassé de ânir. Tous les personnages du monde surnaturel, les féea et les nains , les trépassés sortis du tombeau, les esprits vendeurs des crimes, jouaient un grand rAle dans ses récils, et les jeunes filles qui l'ont jadis entendu et qui mainlenant ont dépassé le milieu de lenr carrière, se rap< pellenl encore qu'elles tremblaient de peur, qu'elles en perdaient le sommeil, tant le conteur était habile et savait donner de réalité aux fictions qu'il imaginait I Mais ce qui plus que toute autre chose le caractérisait, c'était l'aversion profonde que lui inspirait l'injustice ; il ne pouvait la sup porter; de quelque force qu'elle s'armât, de qu;^que autorité qu'elle se revêtit, il s'élevait contre elle; ce sentiment allait si loin , que plus d'une fois son père , dont L'humeur impétueuse ne savait pas toujours se contenir, dut s'arrêter devant l'énergimie protestation de l'enfant, et, au lieu de pouvoir s'en irriter, n'en ressentait pour son âls qu'une affection plus forte et mélangée d'une sorte de respect. Un peu plus tard , comme il venait d'entrer w

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collège, farouche encore et aans aucune expérience de la vie , il fut un jour victime d'une méprise et dut subir un châtiment sévère qu'il n'avait pas mérité : ïimpressioD qu'il en ressentit fut d'une violence extraordinaire; SOQ ftme eu fut toute bouleversée et ne put de longtemps s'apaiser; durant toute cette année-là, il vécut à l'écart, fuyant ses eamarades qui ne s'étaient pas levés pour proclamer la vérité et qu'il accusait de l&cheté, ne prenant part k aucun plaisir et gardant un silence obstiné ; le proviseur avait pris l'habitude d'écrire sur ch^quç buUe^a trimestriel, h l'article du caractère : Sifmbrç. C$Ulive of tombé dans hmélancoHe.

Les esprits podOb fument à se moquer des aspir^tÎQM atnbiiieuses de la première jeunesse, de sa sensibilité ex^. gérée, de l'attention passionnée qu'elle se doni^e à ell^. mime, de ses tourments dont elle se pare comme d'ui^ signe de noblesse et qu'elle n'échangerait pas contre mi tranquille bonheur, do ce besoin de sç plaindre et i'sipr prendre au monde ses souffrances, qui se traduit tnvariit:! blement en élégies : rien n'est pourtant plus sincère, rieH n'est plus digne de compassion. L'adolescence $era toujours pour les âmes vives une crise douloiireusç, ^^ évetf çgité où toutea les puissances de l'être se déploient d'ufl commun élan, souvent tumultueux sans doute, 0131$ qoj^ dépourvu de grandeur. Ces émotions tout iAtéri^urçs, préludes d'une vie forte, assaillirent de bonne heure V- Souvestre. Au collège de Pontivy , où il fit ses éludes et où il souffrit d'ailleurs ce que souffrent au collège les cœurs délicats que le }eu de barres, ne parvieql pas ^ étourdir et qui se souviennent de k ipaison materoelle, il commença à les reseentir. Ce sont elles qui, ses classes

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achevées, le détournèrent de l'Ecole polyLechnique, à laquelle sa famille l'avait destiné, et où il lui semblait qu'il ne ferait que languir dans cette sècfae atmosphère d'axio mes et de formules ; ce sont elles encore, de plus en pluf impérieuses, qui, ea même temps qu'il comnraçait son droit & Rennes, le poussèrent vers la carrière" des lettres. Là, en effet, il n'aurait point à sacrifier ce qu'il sentait en lui de plus précieux, ses espérances, ses vœux ardents de bonheur, ses tristesses mêmes, toutes ces richesses du cœur auprès desquelles les richesses les plus enviées de la terre n'étaient h ses yeux que néant : loin de réprimer, d'étouffer son âme, il pourrait la suivre et lui laisser tout :PD essor, et comme si ce n'était pas assez de cette heureuse liberté, peut-être aurait-il encore la gloire pour récompense 1 . . . Dans cette effervescence de la dix-huitième année, ce qui appartenait en propre à M. Souvesbre, c'était la pureté non moins que l'ardeur de toutes les aspirations. Quelque chose d'impersonnel, de désintéressé se mêlait à ses désirs, et, sans les refroidir, les ennoblissait. Dans la gloire qu'il ambitionnait, il voyait surtout le témoignage incontestable de la sympathie des hommes, et ce n'était pas seulement par la grandeur , mais par une grandeur généreuse et hienfmsante qu'il souhaitait de l'acquérir. Sa préoccupation dominante, celle qui absorbait toutes les autres et remplissait sa vie, était de s'attirer l'affection : la crainte de n'être jamais aimé le poursuivait comme an spectre effrayant, et il passait des nuits d'insomnie àappeler avec supplications, avec larmes un cœur qui se donnâ^en échange du sien. D'abord, au début de l'adolescence, c'est dans l'amitié qu'il concentra toute J'pxaltation de son âme ; il y transporta les joies et aussi les tourments d'une passion véritable ; peut-être n'éprouvat^n jamais de plus poignantes angoisses qu'aux heures

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OÙ il soupçonnait d'indifférence ou de tiédeur l'ami dont il avait fait choix. Bientôt, sous l'inspiration plus distincte de la jeunesse, il devina l'amour, et toutes les forces de son être se précipitèrent au-devant de lui comme au-da* Tant du seul bonheur, mais l'amour qu'il voulait n'avait rien de vulgaire; c'était celuique Platon concevait, complètement détaché des avantages sociaux et même des avantages physiques; c'était l'amour idéal, fondé sur la beauté mutuellement sentie de deux limes. Il est constant que le jeune poète ne ât guère d'élégies oft n'appardt quelque part la figure de sa mère, comme celle d'un ange gardien qu'il n'eût jamais exposé à rougir.

Au sortir du collège, Emile Sonvcstre avait perdu son père et s'était trouvé maître de ses actions. Il quitta Rennes au bout d'un an et vint se fixer à Paris. Il se

proposait d'y terminer son droit; maisnnearrière-pensée, plus chère, plus pressante, l'avait entraîné : il voulait voir de près le monde littéraire et tenter de s'y faire une place. Il était pauvre, sa part de l'héritage paternel pouvait!) peine suffire au pain de chaque jour, mais il s'en inquiétait peu ; la nourriture qu'il venait chercher était celle de l'esprit ; aucun sacriflce, fait en faveur de sa vie morale, ne lui coûtait. Bien des séductions l'environnaient, et aucune surveillance, aucun frein n'était là pour le retenir : néanmoins il ne succomba pas; en dépit de son indépendance, de l'exemple, peut-être des suggestions de ses vingt ans, il demeura inflexible dans son austère honnêteté; il appartenait bien, comme il l'a dit d'un de ses héros, à la racedure et chaste de la vieille Armorique. Poussant k bout* ses principes, il s'imposa même de dédaigner les plaisirs admis de la jeunesse, de

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fDïr les Uenx puUiM et jusqu'aux anfoni mondains où, disait-il, les oisifs vmt parquer leur ennui; dans son •piritualisme absolu, il regardait t ces cavernes de tueun de temps comme tes coupe-gorge de l'intelligence. > Kais en mfime temps il nourrissait des illusions que Vexpè> rience ne devait pas ménager. Cette vie Uttéfaire, qui de loin lui apparaissait n libre, si radieuse, il en connut bienlAt les difficultés et les amertumes. L'inspiration ne lui faisait pas défaut; rempli des généreuses émolious qu'excitait alors l'affrandiissenient de la Grèce, il avait composé une tragédie, io Siegt de Uitsolongki; maia comment soulever ce poids d'indifférence ou de préventions qui opprime tout inconnu? Isolé, sans appui, timide au milieu de ce monde parisien, susceptible parce qu'il était fier, incapable de souplesse, même dans la forme, parce qu'à ses jeux pliei: ressemblait trop i s'abaisser, nul n'était mieux fait que lui pour se blesser aux épines qui environnent le début. Chaque démarche, chaque sollicitation loi coûtait un douloureux effort ; un écbec lui était une torture. Un jour enfin, la fortune sembla vouloir le favoriser. Lue au Théâtre-Français, grice à la protection d'Alexandre Duval, qui se montra bienveillant pour un compatriote, sa tragédie fut reçue avec enthousiasme, obtint la promesse d'être jouée sans retard, et de magni&ques perspectives s'ouvrirent aux yeux ravis du jeune écrivain. Mais sa joie ne fut pas de longue durée ; des obstacles de toute sorte se présentèrent en foule, les délais, les froideurs, les résistances, les inimitiés- Il fallut se mesurer avec celte hydre formidable aux létes sans cesse renaissantes qui défend les abords de la scène dramatique, et plus impétueux qu'ba* bile, l'auteur novice n'eut pas le dessus. Plusieurs autres tcnlatives qu'il voulut finie encore de dilTôreals cOtés, n«

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