‹ Au coin du feuChapitre 19 sur 26 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

emploi quel qu'il fût, un métier quelconque, même le plus humble, pourvu qu'il lui fournit le moyen de venir en aide h sa famille. On lui proposa une place de commis chez un libraire de Nantes : il partit sans hésiter et . alla résolument s'établir derrière un comptoir de marchand.

n y avait loin des rêves d'indépendance et de gloire dont s'était bercé M. Souvestre aux soins tout matériels que sa nouvelle position lui imposait; mais le ' demi-jour de son humble boutique lui fut salutaire et le guérît peu à peu des éblouissements d'autrefois. Les fumées de la jeunesse se dissipèrent, et l'idée du devoir, se dégageant h. ses yeux, devint le mobile constant, la règle inflexible qui disposa, des lors, de plus en plus EOuverainement du cours de sa vie. Il sentit que se rendre utile, se dévouer, dans sa situation et selon ses forces, était la seule dignité incontestable, et il brisa dans son esprit cette fausse hiérarchie de professions que la vanité construit à son profit. Désormais il ne consulta pas la condition ni le degré de culture d'un homme pour lui accorder son respect, et nul ne se dépouilla davantage de cette aristocratie d'intelligence, qu'il déclarait non moins injuste, non moins cruelle que celle de la fortune. Toutefois il ne permit pas à sa résipation de dégénérer en assoupissement. L'honneur passif ne lui suffisait pas; l'honneur militant, comme il disait, le poussait en avant. Tout en s'acquittant avec exactitude des modestes fonctions qui lui étaient confiées, il souhaitait de se signaler à ses propres yeux par des efforts plu» efOcaces, par des services plus étendus, et dans son exil volontaire, il aspirait toujours au monde intsUeo-

son LA tIB D'EMILE SOOVESTRE, ITO

tuel, sa vraie patrie. Plusieurs essais de poésie et de prose, composés dans le silence et la liherlé de ses nuit» et publiés dans les revues de Nantes et de Rennes, attirèrent sur lui l'attention et lui acquirent d'utiles sympathies. Ce fut avec joie qu'il accepta l'offre qui lui fui faite de se joindre k un autre jeune homme, également distingué, et de se mettre à la tête d'une maison d'éducation. Former les esprits, les aider, en dirigeant leurs efforts, à sortir des langes où ils naissent enveloppés et h déployer leur stature et leur beauté, lui parut la plus noble tâche qu'il ptti se proposer. Il rentrait dans sa vocation.

Meus la satisfaction de ses aspirations intellectuelles et celle même de ses besoins de conscience ne suffisait pas à l'accomplissement de son bonheur : il y avait encore dans sa vie un grand vide que ressentait avec une inquiétude croissante son cœur aimant et impatient d'être aimé. Aussi dès que son labeur opiniâtre eut amené te succès et le succès de la sécurité, s'empressa-t-il de se marier. Il n'avait encore que vingt-quatre ans, mais il était sûr de lui ; l'irréprochable pureté du passé lui garantissait celle de l'avenir. Doué d'une grande beauté de traits, d'un charme puissant qui s'imposait de lui-même, il semblait ne s'être jamais aperçu de ces périlleux avantages et ne pas se douter qu'il eût pu taire de sa vie un roman. Le prestige des mystérieuses aventures, des émotions passaF gères s'évanouissait devant son regard chaste et pcrçant; il en découvrait sans peine le vide et l'indignité; il trouvait une plus vraie et plus féconde poésie dans le» solides sentiments de la famille; le râle d'époux et de père, ennoblissant le bonheur par le dévouement, la joie

mm NOTICE

par le BacriSce, poarait seul teolfr nioniAteté «t h générosité de son cœur. Mais une Iwrible épreuve lui était réservée : au bout d'un an de mariage, la mort frappa sa jeunp femme, €i, quelques semaines après, l'enfant à. qui elle avait donné le jour. L'énergie de sa nature ne fit d'abord que prêter des forces à sa douleur ; la violence de son désespoir fut telle que l'on cramait de l'y voir succomber. Mais convùncu qu'il fallait vivre, que s'ensevelir dans un irréparable pa^ était une faute, il dompta les convulsions de son cœur, comprima m blessure, pour ne plus regarder en arrière s'enfoncit dans un travail acharné, et s'engagea ainsi tête baissé» dans l'avenir. L'areoir ne le repoussa pas ; peu à peu il releva les yeux, put regarder autour de lui, et un jour, l'occasion de refaire sa vie détruite se présentant d'ellemême, il l'accueillit. Son second mariage se fit avec 141^ sentiment plus, sérieux, plus profond encore que le premier; il trouvait dans la jeune fille qu'il s'aasQcta, le^ qualités qui l'attiraient le plus, une intelligence vive et ouverte h toutes les idées, une vaillance à la bauteur de toutes les t&cbes, un dévouement proportionné d'avance. & toutes les fortunes. Confiants l'un dans l'autre, n'ayant pour toute ressource que leur courage, ils se mirent ea marche, pareils à ces pionniers américains, allait à, travers les savanes chercher un abri pour eux et leur future famille, le mari muni de la bâche et des outiU ' de défrichement, la femme chargée des provisions de voyage, tous deux résolus, intrépides, prêts à lutter contre tous les obstacles.

Le chemin fut long et difQcile ; U. $ouvestre re^ta tii années en roqte saps trouver 0^ s^ fixer. Le sçrt le iinh

SDB LA VIE D'ËHILB SOUVESTRB. us

lotta de proteaÙDD en proï^siou, de lieu en lieu, comme pour éprouver sa ooDstaote. ÀTocat k Horlaix , directeur de jouroid, puis professeur & Brest, professeur de rhétorique à Mulhouse, nous le voyons se transformer au gré de U nécessité avec une persévérance infatigable, côtoyant et abordanttoujours la littérature, mais negentant pas encore le terrain assez solide pour y prendre pied sans le secours d'un autre appui. Enfin, en 1836, ses études sur la Bretagne [qui ont formé le beau livre des Derniers Bretaans) avaient obtenu un brillant succès dapsla Revue des Deux- Mondes; la Revue de Pans le comptait au nosibre de se& rédacteurs ; son premier roman [l'Eckelle de femmes) avait trouvé un éditeur ; Riche et Pauvre s'achevait , et bieu d'ftutres sujets se disputaient son imagination : M. Souvestre prit le parti d'aller droiî ii Paris et de s's établir, de concentrer tous ses efforts dans un seul travail, d'oser tout demander aux lettres, et le pain de l'esprit et le pùQ du corps. L'entreprise était hardie, car le poids de sa responsabilité s'élait encore accru ; trois jeunes têtes bouclées se pressaient maintenant wus le regard caressant mais inquiet du père de famlUfa ; et puis, la scène littéraire était plus que remplie ; comment s'y f^re une place et détourner sur soi l'attention, déjà si bien occupée ailleurs 7 Ajoutons que le chemin se trouvait resserré pour lui, bordé qu'il était par d'ombrageux scrupules, par d'ioébranlalîle* convictions : non que la conscience détruise l'art, mais il est certain qu'elle en émonde un grand nombre de branches, et précisément les pousses les plus faciles , les jets les plus touffus et dont les fruits tentcn'. le plus la foule... Mais ce qui surmonta les appréhensionî de M. Souvestre, ce qui trancba décidément ses hésitations, ce fut encore cette idée qui avait sur lui une irréeislible puissance, celle du devoir. Ia littérature n'éuil

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plus pour lui, comme aux jours de sa première jeunesse, une source de bonheur et de gloire personnelle ; il y voyait surtout l'iDstruoient le plus efficace du progrès, un moyen d'instruire l'ignorance, de combattre les erreurs et les vices, d'avertir la force qui s'égare, de consoler U faiblesse qui soufre, |enfin d'avancer parmi les hommes le règne de la justice et de la vérité; et, au fond d'une province, il craignait que sa voix sans écho ne se perdit dans le vide. « C'est b. Paris, écrivait-i! à un ami quelques jours avant départir de Mulhouse, c'est à Paris qu'est ma place. Si mon espérance est trompée et que je doive m'y engloutir, eh bien ! que '::<Tolonté de Dieu s'aceomplisse ; je ne me serai perdu que parce que je ne méritais pas d'être sauvé. Il ne faut pas s'exempter de combattre au plus fort de la mêlée, parce que le danger y est plus grand. Je puis être tué là, mais j'y puis aussi vivre, et aider à la victoire de la bonne cause. Voilà ce à quoi il faut seulement songer. >

Cette généreuse hardiesse n'entpastort;M. Souvestra

ne se perdit pas à Paris. Riche et Paitvre et bientôt après VBomme et T Argent, le l^dt de Cocagne, en lui attirant les critiques des uns, qui, sans nier un incontestable talent, voyaientavec effroi ce réquisitoire ému, lancé conlro les vices sociaux, et les vives sympathies des autres, qui applaudissaient non-seulement à l'œuvre littéraire, mais encore ii l'œuvre morale et politique, fixèrent sur lui l'atlention. Les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes, déjà charmés par les Derniers Bretons, aimèrent encore ce* peintures des mœurs rustiques, ces scènes de la vie champêtre ou maritime, qui, réunies depuis en volumes, ont formé les Derniers Paysans, En Quarantaine, Sotu les

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Filets. En même temps,.tous ceux qui ne veulent pas séparer !a littérature de la morale et demandent que la fiction

enseigne, corrige en intéressant, accueillirent avec recon' naissance cette longue série de nouvelles ingénieuses, dT récits contenant toujours une leçon, publiés dans le Magasin Pittoresque et destinés à être lus le soir au coin dtt feu ou sous la tonnelle , douces et intimes prédications d'«n Philosophe sous les toits, touchantes Confessions d'un Ouvrier, lÎTres modestes et excellents, qui sont restés le modèle ainsi que le fondement d'une bibliothèque de famille.

Le bon accnclt que reçut M. Souvestre h. Paris l'encouragea, mais ne l'enivra pas. Il resta inaccessible aux séductions delà vie littéraire. Au risque d'encourirl'hostilité ou du moins l'oubli, il fuit les dangers d'une camaraderie dont il dédaignait les avantages, et s'enferma dans la solitude, n souhaitait le succès, mais il ne voulait le devoir qu'à lui-même. Aussi se dévoua-t-il sans réserve au travail ; tout dans sa vie y fut subordonné. Aucune journée n'était exemptée d'une tâche rigoureusement prescrite, et il ne demeurait pas moins de huit ou neuf heures de suite la plume à la main. Sans doute les fruits de son assiduité n'étaient pas tous les jours ausâ abondants ni aussi heureux, mais il recommençait le lendemain ca qu'il n'avait pas réussi la veille. Ce qu'il s'interdisait absolument, c'était de s'arrêter, c'était de l^her les rênes à son esprit, de lui permettre les répugnances, les écarts, les fantaisies. Il voulait le maîtriser etd'un tyran capricieux en faire un serviteur docile. Sous dette discipline, en effet, son intelligence acquit une souplesse remarquable ; elle se pliait Jt tout, passait d'un ordre d'idées à

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an autre, fussent-ils les plus apposes, avec une promptitude et une bouae grâce surpreuaules. Cepeudaul il adiuetlait des exceptions à la réclusion qu'il s'imposaîl : loin de se montrer économe de ses heures, il les offrait sans les compter h ceux qui avaiem besoin de lui. Le* jeunes gens qui , essayant leur vocatiou , réclamaient ses conseils, trouvaient toujours sa porte ouverte. Il les ac:^ cueillait avec empressement , il entrait dans leurs idées, discutait avec eus leurs plans , mettait même la main i leurs ouvrages, quelquefois les dissuadait d'une persévérance faussement dirigée, et si ses services étaient mal reconnus ou sa rranctiise punie par la rancune d'un amour-propre irrité, il s'en consolait en pensant qu'il avait fait son devoir, et ne se corrigeait ni de sa complaisance ni de sa sincérité.

Un monde brillant, épris des plaisirs de l'esprit, ouvrit ses rangs pour lui faire place, et ne l'attendait que pour se grouper autour de lui : il était de ceux qui partout, mémelnvolontairement, dominent, etkqui revient, comme, de droit, une suprématie unanimemeutcoitsentie. Une fut même pas tenté. Tout le loisir de ses soirées appartenait exclusivement au foyer domestique. Il ne croyait pas avoir trop de toute sa gaieté, de tout son esprit, de toute sou éloquence pourcbarmer et intéresser sa famille, à laquelle venaient parfois se joindre quelques intimes. Aux éloge» des indifférents, aux murmures Hatteurs d'un salw. amusé, il préférait le franc éclat de rire ou le regard ému âe ses jeunes filles, la poignée de main d'un vieil ami. Si ou lui objectait que, renfermé imi un cercle si limité, il rétrécirait trop le champ de soji observatiod, qu'il ^u-: drait à son UoagiuaUou plus d'espace çt du jtlus ba^i^

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sommets, il répondait que partout oit bat le cteur de l'homme il y a des sources inépuisables de poésie, que Im simples fleurs des champs, pour abonder h nos pieds, n'ei ont pas moins leurs parfums et leurs beautés trop ignorées, que < le temple des muses n'est pas seulement sur une montagne, comme l'avaient cru les aDcieos, mais qu'il est aussi bien sur la pierre de notre foyer , entre le grand fauteuil où est mort notre père et le berceau où dort notre enfant. >

On admirait autrefois chez les écrivains, cbei les hommes dont la vie spirituelle était éclatante, la simplicité des habitudes, l'austérité de la vie matérielle. Cette qualité, rare de nos jours, M. Souveslre l'a possédée k un degré peu commun en tout temps. H resta fidèle, par goût, à cette sage médiocrité que la pautreté lui avait enseignée au début. Ce Qot d'ambitieux désirs, de vaines recherches, de besoins insatiables qui dans nos mœurs va toujours montant, ne pénétra pas chez lui. C'était un sujet de surprise pour ceux, qui venaient le visiter que de le trouver, au dernier étage de la maison oit il demeurait, dans une mansarde, qui lui servait de cabinet de travail. Une petite table de sapin, un vieux fauteuil en taisaient tout l'ameublement; des livres tapissaient les murailles. Là il se trouvait bien ; quelque chose de sain, de ferme, de viril émanait pour lui de cette âpre nudité El puis, il savait sans doute qu'il n'est pas bon pour la Tie morale de s'entourer d'objets trop précieux, que l'âcTic, en s'y attachant, s.e divise, se disperse, tandis qu'elle doit, jalouse d'elle-même, ae réserver tout entière pour la pensée et le sentiment, ses vrais trésors. Cependant il y avait un luxe que H. Souvestre était incapable

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de se rtfascr : c'était celui de la campagne. Aussitôt qu'H poyait de sa fenêtre verdir les jardins d'alentour, il n'a- Tait plus de repos.- 'jou imagination s'élançait toujours vers les champs- îl n'y avait pas pour lui de lecture plue captivante que celle d'une affiche annonçant une maison ie campagne à louer. Ën&n il fallait partir. On s'installait aux environs de Paris, à Meudon, à Sceaux, à Montmolency; le plus modeste abri comblait tous les vœux de l'heureux campagnard ; pourvu qu'il eût devant les yeux un peu de feuillage et qu'il entendit les oiseaux chanter, il n'y pouvait trouver aucun défaut; tous les inconvénients dont un autre se fût plîùnt, vus à travers sa joie, devenaient d'inappréciables avantages; si l'espace manquait, il déclarait que dans les vastes appartements il se ■entait perdu,-que ses idées s'y éparpillaient, tandis que ces petites pièc«s concentraient sa pensée et son bonheur, « Nous voici revenus au milieu des fauvettes et des rossignols, écrivait-il familièrement k un ami dans un de ses séjours champêtres. Pour meubler notre maisonnette, grande au plus comme celle de Socrate, nous y avons Importé tout ce que nous avions de chaises boiteuses, de tobles écloppées, d'armoires penchantes, et le tout fait un hôpital de meubles assez plaisant. J'ai pour cabinet d'étude un perchoirauquel on arrive par un escaUer branlant qui soupire chaque fois que je m'avise de le monter, mm de là je n'aperçois que des arbres et du ciel. Quand je lève les yeux, je vois les hirondelles qui décrivent leurj arabesques dans le bleu du firmament; un petit chevreau hèle sous mes fenêtres ; les abeilles bourdonnent dans le rayon de soleil sous lequel j'écris; c'est charmant de calme champêtre 1 » Écoutons-le encore une fois se réjouir de son bonheur : < Voici l'époque où la chaleur tombe et où je pourrai m'enfoDcer dans les bois ea

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famille, mes SUes occupées à fouiller les buissons et leur mëre sur une tranquille monture, échangeant de loin en loin avec moi une réflexion, no sentiment ou un sourira. Ce sont 1& les fastes de ma vie ; je les inscris dans mon livre d'or, comme Alexandre les noms de ses villes coq-

Dix années s'écoulèrent ainsi pour H. Souvesire dans un calme laborieux qu'aucun événement ne vint interrompre ; mais cette paix apparente était au fond fréquemment troublée. S'il avait restreint ses goûts, assujetti ses habitudes, il n'avait pas assigné de limites k son &me ; il lui avait au contraire ouvert le monde entier. Nul n'avait reçu plus largement que lui ce noble don d'entrer en sympathie, en communion avec les hommes, de prendre part k leurs intérêts, à leurs impressions, surtout à leurs souffnmces.n aurait eu besoin, pourétre heureux, dubonheurdu genre humain. Non-seulement les malheurs de ses amis se communiquaient il lui et devenaientles siens, mais n'eùt-il dans le cercle de ceux qu'il chérissait aucun sujet de chagrin, le repos de son coeur n'en trouvait pas moins k chaque pas des écueils. Le riëcit, entendu par hasard, d'une infortune dont la victime lui était inconnue, la vue d'une de ces misères qui frappent tous les jours nos yeux et par cela même passent inaperçues, l'atteignaient profondément. Avait-il rencontré dans la rue quelque vieille femme en baillons, courbée sous un fardeau trop lourd, quelque enfant demi-nu, mendiant son pain : il rentrait consterné, les traits altérés, renfermant son trouble dans un morne silence, au milieu de sa famille inquiète. C'est aue sa pitié prenait l'intensité d'une affliction personnelle; par horreur de l'indifférence,

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par an besoia iesaliaMe etiiivoloalaire de responsabitité, s'abandonnaat à s4a imagination it se précipitait luinéme dans la délresse qu'il déplorait : sous l'accablant fai-deau de la pauvr« femme il se représeatait sa mère réduite au sort le plus misérable; dans la voix plaintire de l'enfaot il recoQuaissait l'accent de l'une de ses filles. Engagé sur celte pente sinistre, il ne pouvait s'arrêter, il descendait toujours plus profondément dans un abtme d'angoisse où il devenait le jouet des plus terribles problèmes. Déloumaitril l«s yeux des iofortuoes privées, c'était pour les axer sur tes calamités publiques. Les orages de la vie politique n'agitaient personne autant que lui. Aucuneatteinte ne pouvaitétre portée par les posions aveugles des partis k la justice, à la bonne volonté que les hommes se doivent entre eux, sans retomber sur sa conscience et la remplir de douleur ou d'indignation. La vue de l'indigence matérielle et morale du plus grand nombre, de la civilisation tournant, diez les classes supérieures, au raffioement des appétits plus qu'il la culture des faculté, à l'amour des jouissances et h l'ouM des principes, au triomphe de l'écrit plus estimé que le caractère, en un mot au dépérissement de l'^e, Il la dissolution des mœurs, le jetait dans les prévisions les plus désolées, dans le plus sombre découragement. € Je suif pris de profonds désespoirs, dit-il daas une lettre, et voyant ce qui se passe autour de moi. Je ne sais poup quoi la vanité des partis, l'égoïsme des iadividus et l'injustice des masses me frappentsi vivement depuis quelque temps... Et ce n'est point chez moi une convulsion passagère; c'est la confiance au contraire qui est momentanée et fugitive; le plus souvent je suis, comme Jésus, triste, biste jusqu'à la mort.» Mais il ajoute aussitôt: «Ne crwgD<iz pourtant pas pour moi. Je suis de la race de cet

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Geiwains qui tombaient ea cachant lenrs blessures et comme s'ils se 'couchaient pour iiaourir. Je a'étiderai point le scandale de mes plaies, et je ferai mon devoir jusqu'au bout. » Une seasibilité toute féminine unie à une fermeté toute sloïcieufiet une souffrance ne se séparant paâ, dans son accès même, de l'acceptation, une tristesse quelqaefois désespérée et pourtant n'altérant jamais l'idée sereine ni l'exacte pratique du devoir t Ut SeuveBtre est Ik tout entier.

La. révolution de i SiS fut poarlui une violenle scconsse et le jeta d^s nne voie nauvelie. Elle excita ses sentiments de citoyen an pmnt de les faire sortir de l'ombre et se prodnire sur la scène publique. Sa position était difficile Ht douioareuse. îl ne regrettait pas le gouvernement tombé, dont il bl&mait les tendances et dont il avait obstinément refusé les famin (une place de substitut au début de sa carrière et plus tard une cbaire de littérature} ; mais d'un autre côté, la république qu'il eût souhaitée, il n'espérait pas la voir s'établir. La nation ne lui semblait pas prête ; il craignit qu'on ne l'eût appelée trop brusquement k une vie politique dont elle n'était pas encore capable. Plusieui^ de ses amis, parvenus au pouvoir, le pressèrent de se porter candidat à l'assemblée nationale, d'aller se présenta aux électeurs du Finistère. Devant cette idée, son premier mouvement fut de l'effroi. Il faudrait renoncer à son indépendance, àsono'bscuritë, qui étaient d'un Bi grand prix pour lui. En outre, sa confiance allait tou' jours diminuant. Il ne voyait chez les uns qu'incrédulité et malveillance , chez les autres que turbulence incorrigible et mécontentement normal : entre cette résistance et cet empoilement outrés, il ne pressentait que malaise

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et douleur pour les hommes ie bonne volonté. Néanmoins, comme il s'agissait de se sacrïfier, il ne recula pas. < Mes amis m'en ont fait un devoir, écrivait-il. J'accepte cette violence faite & tous mes goûts , parce que je crois le pays dans une de ces crises suprêpies où tout le monde doit faire l'abandon de soi-même. > Il s'arracha à ses travaux commencés, k sa famille, dont il ne se séparait jamais sans décliirement, et il partit pour la Bretagne, En traversant ces tranijuilles villages, tout pleins de ses souvenirs de jeunesse, il lui arrivait d'oublier sa grave mission ; il ne pouvait s'empêcher « de recommencer cette chimère d'une vie en sabots, disait-il , dans un de ces boui^s gardés par des aubépines et éclairés par des vers luisants; > 11 était pris d'une invincible envie < de se réfugier là avec quelque saint amour et d'y vivre sous le ciel de Dieu sans autre souci que celui des siens et de soimême. > Hais il secoua ces rêves d'un bonheur personnel que sa conscience réprouvât , et il ne sentit plus battre an lui que le cœur d'un patriote, quand il aborda les populations du Finistère. U leur parla en homme qui , détaché de tout intérêt propre, n'a en vue que le triompha de la justice et dé la vérité. On l'entendit déplorer la misère de l'àme bien plus que celle du corps, et proclamer, non pas le droit au bien-être, mais le devoir de l'éducation fiiorale. L'élévation , l'austérité même de son langage excita un enthousiasme extraordinaire et lui conquit un grand nombre de sympathies ; quelques voix seulement, iiétournées par des calomnies dont ses doctrines furent l'objet, manquèrent k son élection. L'appui de quarantesix mille suSrages se trouva insuffisant. Mais cet échec ne le découragea nullement du désir d'être utile. Il était de ces soldats dévoués qui n'ont pas besoin d'être généraux pour aimer leur patrie et qui se trouvent bien

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k tous les rangs , même aux derniers , pour la servir. « Mon iautUité, disait-Il, me pèse et me déshonore li mes propres yeux, t Inquiet de sa situation personnelle, découragé par lA marche des événements politiques, par l'avortement de ses espérances , par le scandale d'un désordre toujours croissant, en proie tour à tour h. la tristesse et à l'indignation, il domina ces sentiments et n'y voulut pas voir un motif d'égoîsme ou d'abstention. Comme l'ignorance lui paraissait le plus grand mal, la source des autres, il dirigea contre elle tous ses efforts. On fonda une école d'administration, destinéeà préparer la jeunesse aux emplois publics et à substituer l'instruction et l'aptitude au hasard ou à la protection : U en fut un des plus zélés professeurs. On institua dans plusieurs quartiers de Paris des lectures du soir pour les ouvriers : il se fit lecteur du peuple et voulut joindre encore h cet enseignement non rétribué un cours populaire et gratuit d'histoire générale. Quelques sacrifices qu'il dût s'imposer pour remplir ces diverses fonctions qui avaient interrompu tous ses travaux personnels, M. Souvestre ne se fût jamais cru quitte de ses obligations de citoyen , si les circonstances ne l'eu eussent elles-mêmes délié. L'école d'administration fut fermée, les lectures du soir interdites, la république échoua : il dut revenir à son rCle privé et restituer son dévouement à sa famille. En voyant se dissoudre la forme de gouvernement dont il eût airflé le succès, nul ne pourrait peindre ce qu'il souffrit, mais il n'abjura pas pour cela ses croyances ; il en remit le triomphe à un avenir plus heureux, que, dans la mesure de ses forces , il résolut de préparer. U esi toujours opportun d'entendre les sages et nobles conseils qu'il uépandit autour de lui à cette époque : « Pomt de violence, point de ruse, écrivait-il en 1852. Laissons l'expérience

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se faire, l'enseignement venir. Lo jour oft la vérilé sera mûre, la Franc* la cueillera ; jusque-là, attendons. Tous les partis ont successivement échoué et légitimement échoué, parce qu'ils avaient imposé leur drapeau au pays... Le seul gouTCrnement solide, parce qu'il sera légitime, ce sera celui que la majorité aura sérieusement et librement acdamé. Ëclairons donc cette majorité par tous les moyens et préparons-la & mieux comprendre ce que nous croyons le juste et le vrai. C'est ajourner sans doute l'avènement de nos idées, mais qu'importe ! Le devoir D'est-il pas le plus souvent ims ces semailles dont nour ne devons pas voir la moisson? »

L'année 1853 fut pourM. Souvestre une année de soulagement, de consolation. Il y avait un pays que de Mulhouse il avEÛt autrefois entrevu, vers leqi^l , depuis, il avait souvent tourné les yeux , d'où un des hommes les plus éminenls du xix» siècle, M. Alexandre Vinct , lui avait envoyé de bien précieux encouragements , et qui, par sa dignité nationale et individuelle , exerçait sur lui une puissante attraction ; avec quel contentement, en 4853, il partit pour la Suisse, accompagné de sa famille, pour y faire , sur l'invitation de quelques amis, un cours d'histoire littéraire, pour y parler d'honneur, de vertu, de poésie devant un peuple avide et capable de ces grandes choses. Il tut plus htfureux encore qu'il ne l'avait espéré. AGenève, àLausanne, à Neufchâtel, k laCfiaus-de-Fonds, non-seulement la foule accourut ^ ses leçons , mais encore les témoignages de sympathie affluèrent autour da lui ; il s'éleva partout sur son passage comme une rivalité de bienveillance, un conRit de bon* oEfices, d'offres hospitalières qui lui improvisa une patrie. C'est qu'eu eCfet

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n n'était pas un étranger pour la Suisse; ses livres l'y avaient depuis longtemps précédé et fait connaître ; il le» trouva, avec une surprise attendrie, dans i^resgue toutes les mains ; piosieurs d'entre eux , admis dans les écoles publiques, servaient & l'éducation de l'^^ce. Cette appFobaUoQ, cette estime d'un peo^de éclairé le remplit de joie ; ce fut comme «ne sanction de aa vie entière , et il retint fortiâé, raffermi, renouvelé, avec des désirs de braheur qae pour la première lois il n'étouiïa paa.

Il sembkùt que sa eotiatieaee coinineiiçàt à se sentir satisfaite et comme assouvie. Après tant de lourds fardeaux vaitlamment soulevés et menés à. boa port, il songeait à se reposer enân. Il aimait Jt parler de hûsir et d« paix, de retraite dans quelque belle campagne, de travaux choisis et médités lentement, d'afTections librement safvonrées, e Je me mets, nous écrivait-il, à m'attacber à la vie avec une énergie qui m'était inconnue. Je n'ai pas fini certaines parties de ma tâche et je n'ai pas r^ certaines portions de joie dont il faut qoe j'aie le cœur net. Je veux donc vivre, s'il est possible ; je sens que l'heure du calme approche. Je voudrais jouir de la sérénité du soir avant de me coucher. > La vieillesse, en effet, loin de l'effrayero lui apparaissait comme un bienfait, comme une récom~ pense ; elle lui apportait le droit de se Uvrer avec plus d'abandon à son bonheur domestique. Toutes les bar~ rières que la jalousie ùa travail avait mises entre lui ei les siens, altaîent enfin s'^iajsser. * Que je serai donc heureux , disait-il dans une lettre à l'ainée de tes filles et à son gendre, de voir votre boftheur de ptus près, de te toucher, de l'enleadre rtre I Vous me promettez bien ta moins de n'y point mettre de discrétioa^ de v<Kt& moalief

D,mi,.=db,Gooylc

lun NOTICE

k moi dans tout le luxe et tout le bniit de votre joie. » Bt par-dessus loat il se réjouissait de pouvoir vivre plus intimemeat encore avec celle qui avait partagé toutes les luttes de sa carrière et dont l'âme, après une union si longue, si étroite, s'était confondue avec la sienne. U se disait que , bientAt affranchie de ses obligations do mère, elle poumut reprendre avec lui < les longues causeries des premières années, les promenades à pas lents faites pour eux seuls , les lectures k deux , toutes ces douces habitudes de l'entrée en ménage, bientAt interrompues par les devoirs de la famille et qu'ils allaient retrouver dans un printemps de l'arrière-saison... » II ne lui fut pas donné de voir se réaliser ces pures espérances. n mourut subitement au mois de juillet de l'année 1 S54, à r&ge de quarante-huit ans. Son coeur av^t donné toutes ses forces au devoir et n'en avait pas gardé pour le bonheur. Peut-être aussi la mort, en le frappant, savaitelle que pour lui tout le bonheur était contenu dans l'espoir, qu'avec une &me telle que la sienne, il ne se fût jamais guéri de cette soif insatiable de sacrifice qui faisait sa noblesse, que l'histoire de sa vie était achevée, puisque sa conscience lui rendait an bon témoignage.

La mort de H. Souvestre produisit une vive impression dans le monde littéraire. Une telle vie ne peut disparaître sans laisser un vide profond. Elle a beau vouloir rester obscure et ne pas faire de bruit, elle n'en est pas moios^ en dépit et à l'insu d'elle-même, placée au premier rang, où elle se montre comme un exemple et commande à tous la considération et le respect. Ceux même des confrères de M. Souvestre qui, de son vivant, avaient semblé ne pas se souvenir de lui, sen-

SUR LA VIE D'EMILE SOnVESTRE. mm

tireRt tout à, coup à sa mort qu'ils venaient de faire BRe grande perte et trouvèrent, pour la déplorer, des paroles émues que le regret d'un talent disparu n'eût pas suffi à leur inspirer. La littérature contemporaine s'aperçut qu'avec lui, une vertu était sortie de sor seiR. L'Académie française, qui avait déjà couronné son Philosophe sous les toits, à titre d'ouvrage utile aux moeurs, voulut hoRorer sa mémoire en décernant k madame Souvestre le prix Lambert, destiné aux familles des écrivaiHs qui, par la probité de leurs efforts, ont bien mérité de )a république des lettres.

Ne pas mourir tout entiers , Itûsser daRS le monde ur6 trace brillante de leur passage, projeter non-seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir un sillon lumineux où leur nom s'éclaire et devienRe visible aux yeux des hommes, s'illustrer en un mot, tel est l'espoir qui soutient les artistes dans leur pénible carrière. Légitime confiance chez les uns, illusion chez les autres, c'est chez tous le secret mobile qui les pousse à surmoRler les diiDcultes du travail, à résister aux tentations du dehors, & se dévouer à leur œuvre. M. Souvestre, dans sa vie ei laborieuse, n'avait pas ce stimulant. Il n'espérait pas la célébrité. La louange était souvent venue au-devimt de lui : elle n'avait pu l'engager à sortir de sa réserve. Voici, k ce sujet, le jugement qu'il a porté sur lui-même: < Je sais mieux que personne ce qui manque à ce que j'écris. La persistance des idées et la droiture des sentiments ne suffit point dans l'art; il faut quelque cbosï d'ondoyant et divers que j'ai toujours vainement cherché. J'appartiens, malgré moi, quoi que je fasse, ù. cette tecre celtique oti les moDuments sont des pierres non

naïf RUTILK

taillées... Il iw snffit pas d'un styte de honati volaaté pour tha^rtr un livre à ce eacbet qui fait vivre. Au reste, mes amlttttons & cet ég»â sont depuis longtemps évaporées; f ai la convicttoEJ qœ dans Tordre intellecluel et moral, tt faaiaas^ des ^rieuiS d'esa quifonmisseat aax l>esoiii»du)ofir, sanaprétentioB devoir teurmarchandise mise M IxMiteilte et eaclielée pour les ioiAtains eomw lat$. t JùDé 80& aniqtfe ambitioa ébût de se sentir utile, n sfltroDvsït récOmpe&sé de tous ses eSorlg, rafraîchi d« toutes ses fatigues, s'il obleBait, avec Va|>prc^atioii de sa propre conscience, celle des gens de btee, s'il rencoabait, daas le sentier solitaire qu'il suivait, de loin en loin des voix bienveillantes pour l'encourager. Il n'avait plus rien ^ Mshaiter, son eœar Maik rempli de l'ivresse du triomplH), ^ s'était concilié de sincères affections, s'il recevait le témoignage de quelque préciease sympathie, s'O 8'âtait foit aimer. « Je ne saorais tous dire, éar>> vait-il à Hi Ttnet, oKBbieo wtre approbatioa m'a fah de bieû. Je as parle pas de l'approtûtion Uttér^re, je veux dire FtpprobatkiD donnée i la tendance, Vencote ragemeùt dieval... I^a staiD sur le ccenr; pas an éloge ne m'a donné le qoart du bonlMiT que nt'a procuré votte lettrev C'est qu'il ; s quelque ebose dA bien sspériear à ta louange : ta Èousdeoee que I'ob s été compris et que ïoa estaimé pour son ceDv^e. Aimé povt ton eeuvrel Voili» la gloire qui lait pleurer douwaunt, qoi epprasse âélicteosemnit le cieir. »

TdfatM. Souvestre, telle fntsavie, adiré sans égarements, animée sans tes exùtaots de Vorgueit ou de la vanité et par les plus pure» affections, dévouée sans réserve au biea. R«as aoioos atteint notre bat, s'il est

SDR LA VIE D'EMILE SOtJVESTRE. iwt»

maintenant prouvé pour le lecteur qu'Emile Souvestro avait le droit de tenir d'une main ferme l'étendard du devoir, que le mot de vertu, montant de son cœur, se trouvait légitimement sur ses lèvres, et que cet Aristide de la littérature, ainsi qu'un spirituel critique l'a nommé, mais en souriant, pouvait porter, sans fléchir et sans éveiller l'ironie de personne, le glorieux fardeau d'un tel surnom,

Eugène LEscAZpaLss.

fRÉFACB.

Ce soir, je revenais de ma promenade accoutumée aux bords du canal ; je regardais vaguement la longue ligne d'eau qui miroitait au soleil, entrecoupée de hautes écluses et tachetée gà et là de lourdes barques glissant entre les peupliers. Mes pieds allaient machinalement, je laissais mon esprit flotter & travers mille images fugi- . tives et inachevées J'étais dans cet état de somnolence éveillée où l'on vit sans s'en apercevoir.

Tout à coup, mon nom prononcé m'a fait retourner la tête. Uu soldat, assis au revers de la berge gazonnée, 8'est relevé en portant la main à son képi; il avait l'épaule chargée du sac militaire, et l'étui de fer-BIauc destiné à la feuille de route pendait à son côté. J'ai reconnu le fils de l'ancien maître d'école, parti voilà cinq ans pour l'armée, n est venu h moi le visage rayonnant d'une joie miUeet franche:

« Se peut-il que ce soit BaptisteT

— Lui-même, monsieur.

Jt SOUVENIRS D'ON VlEILLARa

— Et vOHS revenez au pays?

•«^Afec un songé-déflaitif.»

" Jo l'ai félicité du fond du cœur; j'ai Ttrala luidoftner" des nouvelles de ses sœurs, de sa mère, m^ il les savait toutes bien, portantes et haureasu.' c Elles vous attendent?

— Depuis ce matin ; mais je suis venu lentement , — Far fatigue, sans doute? •

Le jeune soldat a secoué la tête.

* Faites excuse, monsieur, mais, près d'arriver, on reconnaît tout, on regarde malgré soi, on est bien aise de se rappeler. Depuis trois lieues, savez-vous, il n'y a pas un arbre, pas un toit penchant sur le chemin qui ne me dise quelque chose.

— Je comprends ; on veut saluer au passage ces vieux amis.

— San» compter que c'est nn grand cbangemwit- Je rentre à mon foyer rtspeetif, comme dit le colontl ; ane' nouvelle vie va commencer, et pour lors, vouscoraprenez qu'il est bon de se reconnaître un peu. Qnand'on arrive à la derniÈre étape, c'est lé moment de réflftii*** et de regarder autour de soi.

Aces mots, il m'a salué et il a repris' sa route du pas ferme et régulier du soldat.

Ce qu'il vient de dire m'a frappé: Il 'est cerldiies^ieuret' -où certains mots réveillent en nonsunesorte-devibi»tion sonore, où notre conscience-a de l'écho. La mienne'a' -longuement résonné à cette phrase de Bîcptiste : « Quan* «n arrive à la dernière étape, c'est le moment d6"réflé^' cliir et de regarder autour de soi. » Mais, moi-même, n'y snis-je donc point arrivé?.. . Nesuis-je pas aitssr un congédié du régiment socialT... Le terme n'est-il point là, k quelques pas, le terme supréipe, celui qui sépare le monde

LA DBRNIEAE ETAPE. 9 .

Tinblfrila monde inconnuT... Que suis-je autre choM qu'un soldat désarmé qui achève son dornior jour de marche avantd'arriver nu.lleu du repos? Et cependant je ne songe point k examiner ce qui se passe au dehors ou audedaBs démon être; j'achève le voyage comme j'achevais, tout k l'heurei ma promenade, sans y penser, à l'aventure; je ne choisis pas mon chemin, c'est lui qui meconduit. — Étrange imprévoyance! ainsi placé entre deux mondes, dont l'un renferme tous les souvenirs da mon passé, l'autre toutes les espérances de mon avenir, je ne songe même point & m'arréter pour me recueillir; je ne jctie powtun.deEntecr^;ard vers la tente fiumaine que je vais bientAl quitlef ; je ne m'interroge ni sur ce que j'ai été, ni eur ce que je «uis. — Quant à ca que je : serai, c'est le secret de Dieu; je m'abandenne avec confiance à sa justice éternelle : ce qui se passe entre lui et moi n'a pas besoin de sortir iûde mon km»; car, dans ces entretiens intimes, chaque homme parle pour lui.-^ même à son céleste interlocuteur.

Mais ce qu'il me reste & parcourir de vie terrestiv n'a- 1-il pas droit & une attention particulière? Au- moment des adieux, le voyageur arrête ses regards sur ce qu'il va. quitter; il fmt la revue des témoins de son bonheur ou de son aEDiclion ; il prend successivement congé de chaque . être, de chaque objet associé k lui par; l'habitude; il rassenble, pour ainsi dire, dans cette dernière entrevue, tons ses compagnons d'eustenee; il écoale mieux leur vois, il eiauine plus soigneosem^t leur appaveoee, il ea prend une dernière fois possession par tous les sens, afin d'en emporter une image plus complète. Et ce redoublement d'attention, 11 ne l'a point seulement pour ce qui l'environne, mais pour lui-même : il s'observe plus sérè— riment, a&u da ne laisser et de n'emuprter que4e boas

t SOUVENIRS D'DN VIEILLARD.

Bouvenlra; il s'étudie à ce qui pourrait altérer la douceur ■ atlendrie de ces derniers instants, — impatiences, abat- :cmr.'-ts, plaintes, larmes ou volontés tyranniques; — il parle avec une aiïection plus caressante & ceux dont il va se séparer, il leur ouvre les points les plus obscurs de son cœur ; il cherche des joies là où il ne trouvait qu'indifTérence et mécontentement : il recueille enfin, avec une patience résignée, les dernières miettes de ce festin presque desservi dont la nappe va être bientdt enlevée.

Eh bien I pourquoi ne ferais-je point comme lui î Ne suis-je pas aussi un voyageur près de quitter tout ce qu'il connaît? N'tù-je pas entendu au loin le roulement du sombre équipage qui doit m'emporter aux contrées invisibles?— Vieillessel vieillesse 1 terme des choses d'ici-bas, heure de suprême attente, qui m'empêche de chercher ce qu'ily a encore en toi de ressources? La plupart des hommes te baissent ou te redoutent; lu leur apparais avec le sombre cortège de l'égoïsme, de l'inutililë, de la tristesse et des défaillances. A leurs yeux, vieillir, c'est désapprendre la vie. Ahl laisse-moi leur prouver que c'est, au contraire, la compléter ; que tu es la couronne de l'Age mûr, couronne verte ou épineuse, selon que tu nous arrives comme une récompense ou comme une punition.

D'autres ont écrit le journal de leurs années fleuries, de leurs luttes viriles ; moi.jeveux transcrire les impressions des dernières journées, recueillir, à cette heure de iéclin et d'adieux, ce qui réjouit, ce qui soulage ou ce qui (ortiSe.

J'inscrirai, jour par jour, pour mon propre enseignement et pour renseignement de ceux qui viendront après moi:

Les occupations. d'un travailleur dont la (^he est Unie ;

LA DEAXIERE ETAPE. s

xes plaisirs d'une vieillesse sans forces et sans opulence;

Les consolations d'un foyer dont le veuyagea fait une solitude.

Comme le soldat que Je Tiens de renconlrer, je veux désormais < faire ma dernière étape en réfléchissant et en regardant autour de moi. »

LE RECENSEUR.

On frappe k ma porte, je crie d'entrer; Félicité Ven- Ir'ouvre et avance entre le chambranle et le battant jaunâtres son gros vîsagejovial qui ressemble^ un coquehcot dans les blés.

« Monsieur... c'est un monsieur... qui demande Monsieur. >

Félicité est la meilleure servante de France et de Navarre, active, économe, fidèle, mais dont le vocabulaire renferme moins de mois que le plus petit dictionnaire de poche. Toute sa rhétorique se résume dans le rire ou les larmes dont elle accompagne ses phrases incomplètes ; c'est comme la clef marquée à la première portée d'une mélodie et qui en donne le ton.

Celte fois, elle sourît, preuve que la visite n'a rien de redoutable pour moi. Je lui dis de fEùre entrer, et elle introduit un jeune homme qui marche sans se presser, salue oQicietlement, dépose dans un coin son chapeau qu'il perche sur son parapluie, et me dit gravement :

« Monsieur, je suis le recenseur communal. >

Rien qu'à l'aspect j'aurais deviué le fonctionnaire. Je m'incline poliment.

e SOUVENIRS D'DK VIEILLARD.

c Ah I fort bien -, alors monsieur vient pour prendre les noms T.. .

— Ages, professions et autres cireonstanees, sdiéve pédantesquement l'employé municipal qui s'estapprodié de la table sar laqudle il a étalé un gros registre. >

Je veux lui cberdierune plume et. une ëcritoire; mais il retire l'une et l'autre de la pocbede son paletot, avec , on grattoir, nne règle, de la sandaraque, une petite bouteille d'encre rouge et un livret de renseignements.

Je regardais cette poche-merveilleuse comme le héros de Chamisso regardmt celte du diable, quand le recenseur, qui avait trouvé ma colonne et mon numér^ d'ordre, a co'ainencé son intem^toire :

c Votrenom, maBsoear?

— 'OflorgesAajnuDd.

— Néen...T — -1782.»

L'employé ferme les yeux derrière ses lunettes, âûtun calcul imental, et mnrmure : -^ Soixante-huit ans.

< C'est cela, monsieur, ai-je repris pensivement, soîxuile-huitans... Et que-de choses j'ai vues.dans ce conrt espacedetempsl... Comlàende rétolulions, qui semblent s'ansoieF sons-eesseet se recommencer 1. Le genre humaina Vain dettmimerilans. un cercle immuable; mais, quand on regarde'deiloin, on s'aperçoiliquexe cercle va toujours ^élargiBsent..

-^Célibataire! DU mariéî ^'interrompu le rec^âenr, évid^nœent étranger à la philosophie de llhistoire.

— Veuf, monsieur, ai>je'répondueB senbint mon cœur se serrer, veuf, hélas I depuiacinq années.

— Ancien professeur de droit?

— Qui ne songe phisà enseigner que luî-tnéne.

— Et propriétaire T.. .

LA DEnM^r.E lilTAPE. 7

— De la pension de deux mille francs que lui onl aff^ quise quarante ans de services. >

Après aToirâcrit,r0npleyé a pris sa règle, a tiré deux traits h l'encre ronge et a demandé si j'habitais seul.

C'a été le tour.de félicité. Sur sou invilalion, la pauvre fille a dû s'approcher ; mais, à chaque question, elle s'est trout^, m'a-regardé en riant d'akird, puis, comme le recenseur fronçait le sourcil, elle a. changé de visage, et jeraiTueprëBâeplaurer:ilafaUu me mettre à sa place et répondre- pour elle.

«Félicité' Noirot... Agée de trente-treis ans... célibataire... servante... et sans biens.»

A cette Aentière' déclaration, la brave fille a éclûté de rire, comme s'il lui eût semblé ridtaule de l'enregistrer- Qai songerait à ccoire, en effet; qu'elle possédât quelque obèse f N'était«lte point vkiUemeDt de ceux qni travaillent seulem^t paurv)vre'8Ujourâ'bui,-isaDs pou-^ voir se garantir le lendemain? Ne aaxaitonpas bien que -la richesse avec tmites les. jouissances qu'elle achète était 'destifiée à. d^auires? qu'elle ne pouvait cempter que sur labonté des bommes et eur celle de>Dieu t Et à cette pensée,(i|ui eùtienvenimé tant d'autres coeurs, la 'douce créature a ri nûvament, satiaf^te de son lot, par cela seul que c^est son lot.

Le recenseur a tiré >sa seconde ligne rouge ; il a méthodiquement remis eu 'poche encre, plume, règle et livret ; il a repris leparapluie coiffé diicha^eau, et» après un salut plus breftque celui d'arrivée, il est parti. ' Hélas Iconune loiit dégénère; voi^ pourtant le sucwsseur du fameux Caton le Ceaseurl •

Dès qu'il n'a plus été là, Félicité a voulu savoir poup-

' quoi < ce monsieur se montrait si curieux. > J'ai Iftchè de

lui faire comprendre la nécessité des grands recense-

a SOUVENIRS D'CN VIBILtARD.

ments ; mais, au premier tiers de mon espltcation, l'excellente nile est devenue inattentive, sa main est allée chercher instinctivement le coin de son tablier; elleavaîl apci'çu une rayée de poussière oubliée par le plumeau sur un de mes cartons. Il a fallu couper court et la laisser à son attraction passionnelle.

Autrefois je me serais indigné de cette vulgarité d'inclinations; j'aurais demandé si cet être, uniquement adonné aux trivialités de la vie, était bien une créature de mon espèce; mais l'expérience m'a rendu moins fier: aujourd'hui, j'entends toujours ce dialogue de la couronne et de la sandale :

< Souviens-toi que nous sommes sœurs et au service du même maître, disait la sandale k sa compagne.

— Moi,tasœur! répliquaitlacouronneindignée,etque fais-tu donc alors Ik-bas, dans la fange on la poussiëref

— Ne le vois-tu pas? reprit la sandale ; je t'aide h. rester en haut dans l'air pur et le soleil 1 >

Ne pourriez-vous nous faire la même réponse, humbles travailleuts qui prenez k votre charge le labeur grossier, aSnde nous ménageries loisirs nécessaires aux œuvres délicates et choisies? N'êtes-vous pas aussi les pieds de cette société dont les têtes vous méprisent? Ahl maudit soit l'ovgueil humain qui a proportionné son estime à l'espèce de l'œuvre, et non à la v^lance de l'ouvrier; qui a refusé l'égalité du respect & l'égal accomplissement du devoir; qui a mis le modeste ou l'utile sous les pieds du brillant ou du superflu, dédaignant le ' travailleur auquel on devait les moissons pour j^IoriSer l'artiste g'ji savait les peindre.

LA DERNIEBE ETAPE.

LE PLtIS BEAU MAUSOLEE.

Au bout d'un des faubourgs se dresse, à droite, un portique soutenu par deux colonnes, et fermé par une porte de fer; on lit sur le fronton un verset des livres saints; c'est le champ des morts.

Chaque fois que mon cœur plie sous quelque tristesse, je vais là, vers une pierre grise qu'ombrage un jeune saule, et je le décharge dans des larmes.

La pierre est éUoite, car. une place a été réservée à côté (la place que je dois occuper uu jour] ; l'épilapbe tient tout entière dans deux lignes ; elle ne renferme que le nom de la femme qui m'a précédé là, avec trois dates: celle de sa naissance, celle de notre mariage, celle de - notre séparation. Autrefois j'avais voulu élever un monument plus somptueux; pendant bien des mois j'ai rêvé le bronze et le marbre sous ces rameaux flottants ; ne pouvant plus donner à celle qui repose là d'autre témoignage âe ma tendresse, je tenais à constater au moins ainsi mon persistant souvenir. Que de calculs faits et recommencés dans ce butl quels soins apportés pour grossir les épargnes de chaque mois I comme je me complaisais dans mes babils plus grossiers et ma table appauvriel Enfin la somme nécessaire se trouva proie; j'allais chaque jour au cimetière mesurant notre Ut funéraire, élevant en idée la tombe espérée. Un jourque j'y étais, lui rêvant une forme, deux jeunes filles passèrent; elles portaient lA arrosoir à demi rempli ; la sueur coulait de leurs fronts enflammés, et toutes deux haletaient.

< Où allez-vous ainsi, pauvres enfants? demaodai-je.

— Là-bas, répondirent-elles, à la tombe de no^ bon père que nous avous garnie de fleurs.

,.., ...«loylc

10 SOCTENIRSD'OK VFEILL&RD.

— Et VOUS apportez cette eau pour les arroser?

•~ De bien loin, monsieur; il a fallu la prendre au puits du petit sentier; encore sera-lr-il desséché sous peu, et aters les fleurs mourront. >

Elles avaient dit cela si tristement que je voulus les rassurer en leur montraot les parterres qui émaiUaisnt autour de mol les tombes.

« Oh I pour ceux.-là, répondirentrelles, on paye le fossoyeur qui fait venir de l'eau it jraods Irùs : ce sont les tombes des riches, monsieur ; nuis voyez lesaulr^sl >

Elles indiquaient,, dans un coin du cimetière que je n'avais jfunais- visité, de longues rangâes de termes 4éjû brûlés par le «oleil, etdoatles ûeursD'étai^t.plust^e 'des herties jaunies.

« Voilà comme sera la tombe denotre pëiB dan» quel* '.quu jours, iijoutéreat les deux jeunes fiUeftavec émotion.

— Aiasi,i^uted'eaii,vaiis.devrÊz renoncer à L'sntretonir?

— 'Hiélaslioui, monsieur; les pauvres gens sont-bien nnalfaeBreuxde ne pouvoir Beurirleurs.mortsl»

L'aînée, qui avait prononcé ces mois, «oupiraiptûs, -tfaisant un signe à> sa-ueur,- toutes deux re|»'ireut L'am)- ■oir et pntirent.

3e les snivi» d'un Itœg -r^^d. — Chères et ipieuses flUes, qui ne demandent qu'à pouvoir. orner de quelques guirlandes latombe de celui qu'elles regrettent 1 Et «om* bien d'autre&ambitionnent«anS'dout« le même bonheur I landis'queje priipareun riche monument pour macompagne perdue, combien d'autres seraient satisfaits dHia arbuste, de quelques roses au pied delà «roixde'boi&qui protège leurs morts pleures I Avec le prix de ce cuivre, de QB fer et de- ce marbre, je pourrais faire jaillir de. terre assez d'eau pour.ievardir tauies «esitombes flétries. *Le

LA OBBillERE ETAPE. It

Sftcriûcede mon orgueilleux caprice seraiLlaJoie de tous. Adieu donc, îDulile mausdléeï je n'avais espéré qu'un raonoment de métal et de pierre pour ma cbëre absente; jO'lui en élèverai un d'aba^ation etde dévouement. Ce que demendeirt ces paitvres Laoïbes, je le leur doDuerai au QomdeOBllfrquiftété la laeUJeure.partde moi-même; l'eau que tou& déâreot soitira.deB pùds de son cercueil ; morte, elle ura ce qu'elle était vivante, la richesse de eeux qui manquent et ta coneolatîoD de ceux qui pleurent. Dieu eoit bôai-de m'avoir fouvni- ce moyen d'booonr sa mémoire d'une mani^ digne d!elle I Atyourd'Jiui la. aiurce a été trouvée, l'«au murmure doucement i. travers les grandes herbes du cimetière, et les pauvjes tombe» AeurUsent & l'égoltles plu3,opid«ides.

LANKIVEHSAME.

Cematin, en entrant dans la petite pièce qui me sert ds parloir et de cabinet de repos (car je o'ose plus dire de

.travail), j'ai.aperçu un bouquet d'immortelles, placé sur le bureau, au-dessous du portrait que voile un crêpe noir. Vélioité, qui venait de le déposer là, s'est esquivée à mon approche. Ah ! elle aussi a la mémoire fidèle : elle n'a

. point oublié que c'était aujourd'hui l'anniversaire de co jour terrible où Dieu m'ûta ce qu'il m'avait donné de plus précieus et de plus doux, la femme qui s'était mise avec moi sous- le fardeau de la vie, et qui, pendant trente an-

' nées, n'avait eu d^aulres soins que de tirer bielle le poids le plusi lourd.

. « VaaueitmoidansloutrépanouissementdesajeuDesse. .tfleamit tout partagé: illaûoos, déseocbanteuents, lut-

tes, travaux obstinés. Je lui avais da mes plus douces

"^joies dans les meilleurs jours , mes plus sûrs reconrorls dans les pires épreuves ; elleavait été la lampe delà mai-

^8on dont je m'efforçais d'être le pilier. Nos deux ûmes , si longtemps associées, avaient fini par n'en Taire qu'une; elle disait le plus souvent ce que je venais de penser, el'e proposait ce que j'allais vouloir. Quand l'un de nous se sentait défaillir, l'autre était là pour lui servir d'appui ; chacun avait ainsi deux courages et deux consciences. Son économie laborieuse avait fait sortir l'aisance de la pauvreté ; comme le Janus antique, elle semblait avoir deux regards : l'un qui sondait l'avenir, tandis que l'autre continuait à voir le passé.

Grâce k elle, les enfants avaient pu grandir, se marier, et nous nous étions retrouvés seuls tous deux au moment où le front commence à se courber ; mais sa tendresse avait comblé' tous les vides du foyer. Affranchie de ses austères obligations de mère, elle avait laissé se réveiller en elle comme des ressouvenirs de jeunesse. Ses loisirs nouveaux avaient ramené les longues causeries des premières années, les promenades à petits pas faites pour BOUS seuls, les lectures à deux j toutes ces douces habitudes de l'entrée en ménage bientôt interrompues parles devoirs de la famille, et que nous retrouvions dans un printemps de I" arrière-saison.

Oserai-jo le dire? ces jours avaient été les plus doux de ma vie. je respirais ce reste des parfums de la jeunesse avec la sécurité que donne une tâche complètement acho ^ée. Nous connaissions enfin ce contentement des cœurs gui ont fait la part de l'idéal et celle de la réalité, cette sérénité vainementpoursuivie pendant la ûèvred&l'action, ce désintéressement de la vie qui permet d'en jouir en ne lui demandant que ce qu'elle peut donner. — Bonheur

LA DEKMËnE ËTAPE. »

trop court I — celle qui avait partagé tous mes combats avait toDJours aussi caché ses blessures. J'avais vu ses forces décliner graduellement presque sans m'en apercevoir ; à chaque affaiblissement son courage grandissait, sa pâleur se déguisait sous les sourires. Plus soigneuse de sa personne à mesure que le temps et la souffrance redoublaient leurs coups, elle entretenait mon illusion ; elle roulait m'épargner l'attente poignaole d'une douleur inévitable.

Je n'en avais an vague soupçon qu'en la voyant chaque jour plus occupée de Dieu et de moi. Dans sa tendresse toujours croissante je pressentais comme l'approche d'une séparation. Enfin le danger se trahit. Épuisée d'eSorts, la malade ne quitta plus son alcdve où le jour arrivait à peine. Ses derniers jours furent employés it me préparer au coup qui me menaçait; mais je ne voulais point comprendre, je ne pouvais y croire ; elle s'occupa de me le f^re accepter et de me l'adoucir. ■

Le temps avait insensiblement fait le vide autour de nous. Les enfants étalent partis et trop encbatnés ailleurs pour revenir, les vieux amis dispersés. Un seul vivait & quelques pas, le plus cher de tous, celui qui, pendant ttento années, avait assisté h. nos chagrins sans les aigrir, à nos joies sans y fùre ombre. Mais un jour (jour de triste mémoire) un nuage s'était tout ii coup formé dans notre del et avait éclaté en orage : cette longue chaîne d'habi' tudes s'était brusquement rompue, et une honte orgueilleuse avait empêché, des deux cOtés, d'en i-approcher les anneaux. Quand la mourante sentit que le terme était proche, elle écrivit, d'une main déjà glacée , ces seuls mois : « Venez consoler le veuvage d'un ami ! >

Roger comprit et accourut. Doux et cruel retour 1 elle . réunit nos mains, die nous confia l'un & l'autre, puis,

■ U SUUVGNinS D'UN VIEILLAItU.

atlironl oetre ami par ua signe, elle lui-jiarla tongteaips tout bas d'une voix eDlreuoupée ; <san3 doute olle-me'lôguait à son dévouement, car Roger répétait sons' oease : > Je IS'TH'ûniets I je le promets L «'tandis que ses Ivmes tombaient sur l'oreiller; lesmiennee coulaient aussi aux pieds de ce lit où je m'étais efîuflsé, les mains idiotes, n'ayant mémephis la force d'espérer.

Deux 'journées s'^ulèrent/ puis deux nuits, puis le -Boteil se leva encore; ce futia dernière fois pour elle: Ses paupières ({ui tremblaient «ous le rayon matinal se refermèrent, elle murmura mon nom, frt'entsndreots: mois de la prière des simi^es: «Notre yère, qui êtes aux cieux... »<pBiïellea'«ndennitat]r!moiibras'qui:iasouteuait...

Désormais j'étais seul ; plus ^de cocUr; battant à toutes les pulsations de mon cœup, plusd'espril pour-répondre ii.toutes les quesUrais .de inou'^priti'Slle' était perducia compagne dévouée da-tDuleBinesiépiieuve3,!cello cfuiiaavait m'épargner la'phiie elime niéôa|:er'le.sDteil. Autre- ' feJB j'étais à sa charge, elleàlamianBeiicliaonAdeDorus n'avait à s'occuper que de l'anlre ; œtinttnant j'allais «ubir la triste nécessité d'être mon but à.m&i'rmAme.

'Ohl qui pourrait dire' CQ<inDTQe:8hQa^^raa)tulufe7er & t'hanre du veuvage l'C^t'3BrtQuti!:pmDd"ls 'premier iéaespoir s'apaise, lersque.ientré eopessatsiDn de saimémeon peut regarder et' eamprcndre ; o'estquand ws pas relentissentien lugubres échos donsi ees cbambfcs ' vides, que vos yeux rencontrent & duqueùnsiantiqiMlque souveniri de celle qui a disparu : ici<sa.cort]eLlle-:peafermant un trsrai) interrompu, là<6on Ikre'faToriieaotffe ouvertii tapage préCérée;>plus loin levéttnuat^aigffide son empreinte et' rappelle, son attitude ; partoatce qu'elle a vu^raqu'^te aitoiulië. Soa uuveoiji^ilflttaautMK'ile

TOuisuT tous les meubles et sur tous les murs ; il semble qu'elle n'est soEtie que pourquelques heures , qu'elle va revenir; & cbaque Ih'uU de pas vous prâlez l'oreilte^ h chaque porte ouverte vous vous retournez. comme si elle allait paraître ; vous ne pouvez croire b. rétcrnité de celte absence qui a laissa tout k^a place comme pour un prochain retour. Il faut longtemps pour que cette conviction pénètre dans votre esprit, pour «jue vous compreniez. ce ;.qu'il y a d'irrévocable dans cet abaudoD. C'est alors ^ua voire reste de courage fléchit, que vous vuus accroupistez dans votre dauIsur.-sftDs.autTe occupation qu'eUe-méme. Oli I que :de doux ressouvsnirs ^qui se transforment en tortures I Avec quelle persiittance acharnée on recompte, piëceàpiëcc, le trésor disparu I Comme on regretteles Journées ^rdues,' les fugitives, querelles I Combien de remords d'avoir quelquefois, affligé. celle qu'on Jie petit plus réjouir 1 Ah l pourquoi l'idée de cette séparation ne nous revient-elle pas aux heures moroses, quand notre patience se lasse, quand notre indulgence est en défaut ? Pourquoi,. au moment<âe faire couler une larme, ne pas nous dire : — Je dérobe auihonheur.un moment qui Jie renaîtra plus; je frappe un coadamnéà mort.

Cette idée m'est revenue' plus vivement aujourd'hui devant le bouquet d'immortelles et le portrait voilé.

C&crépaquile recouvre, je l'ai «uependul^ moi-même de peur qu'à force de Rencontrer, à chaque instant du jour, l'im^e de l'absente, mon regard ne se désaccoutumât de la regarder. Je n'ai pas voulu que cette chère image pût se confondre avec ce qui l'environne, devenir tin trivial ornament du foyer domestique, perdre, dans l'habitude, son charme émouvant. Je l'ai gE^rdée pourles heures oii mon cœur se retourne vers elle et demande à la voir. Sa vue alors m'aide à rebrousser chemin eous la

M SOOTEniRS D'DIT VIEILLAHD.

douce expression de son regard ; mes souvenirs prennent des ailes ; ils remontent du veuvage et de la vieillesse, bien haut et bien loin, vers les sphères radieuses du passé.

Aujourd'hui ma main a écarté le voile sombre. La voilà cette apparence d'une Ame que moi seul ai sondée I La voilà telle que je l'ai connue aux fortes années de l'flge mûr, quand toutes les fleurs de la jeunesse étaient devenues des moissons I Elle vivante, j'étais moins attentif aux détails de celte forme aimée ; possesseur de l'être luimême, je ne cherchais point & examiner aussi attentivement l'image ; mais maintenant j'en étndie les moindres traits ; je voudrais les imprimer assez profondément dans ma mémoire pour que le doux fanlAme ne me quillAt plus et marchât partout à mes câtés.

J'fù contemplé longtemps ce portrait qui me regarde avec un sourire, et, laissant couler mes larmes, je lui ai dit:

c Sois bénie, chère créature, pour toutle bonheur que » je te dois, et pour tous les torts que tu m'as pardonnes.

> Vivante , tu as été la providence de notre demeure ; » morte, tu en es encore l'ange gardien. Tout ce que j'y » trouve de paix , de consolations , d'abondance, c'est à » toi surtout que je le dois. Ta prévoyance survit dans le

> bon ordre établi , dans le dévouement des serviteurs, » dans toutes ces habitudes qui font une atmosphère au y foyer domestique. Tu es partie comme le soleil qui

> laisse les semences, échauffées par ses doux layons,

> germer dans les ténèbres humides de la nuit ; ce que » tu avais couvé sous ton cœur a continué d'éclore quand » tu n'as plus été Ik. Je te retrouve dans tout ce qui » adoucit mon veuvage. La simplicité gracieuse du logis, » la sainte frugalité de ma table, la bienveillance recon- » naissante des voisins, le respect de tous et le retour do

LE DBRNIËBE ÉTAPE. 17

' > notre ami, rien qui ne soit à toi, qui ne vienne de toi. 9 Sois donc encore bénie une fois et toujours, 6 ma douce s protectrice I et pnîssé-je te prouver ma reconnaissance » en payant aux autres toQt ce que tu as fait pour moi I r-

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