LE VIEIL AHI
BoE^ est arrivé aujourd'liui plus tOt que de coutume, lui aussi se rappelait le douloureux anniversaire. Il venait me diercber pour une promenade ; il voulait, disait il, me distraire, je n'ai pu lui faire comprendre que le souvenir de Louise était ma meilleure consolation, et que la pleurer me soulageait. -
Le veuvage de Roger ne ressemble en rien h mon veuvage. Marié à une femme qui a compromis son nom, contrarié tous ses goûts , il n'a commencé à vivre qu'eu se retrouvant seul : auui s'est-il efforcé de ne retourner jamais les yeux en arrière ; il a mis son bonheur et sa générosité h oublier.
Mais cette longue épreuve n'a amorti ni son zèle, ni sa bonne volonté; tout ce qui peut servir les hommes l'intéresse. Arts, lettres, sciences, rien ne le trouve indif* férent , rien ne lui est étranger. Partout où l'esprit hu. main fait un effort il accourt, il encourage, il aide selof ses forces.
Tout h l'heure il m'est arrivé chargé de vingt fioles poiX une nouvelle expérience de photographie, et grondant sou domestique de porter avec trop peu de soin la caisse qu'il venait de prendre aux messageries. René a déposé son fardeau à la porte de la cuisine, arec l'aide de FéUcité
:tB SOtIVBNinS D'TIK VIEILLARD.
qoi est accourue, et il s'est excusé en disant qaela etiase
^Bît lourde.
t Lourde I a ripété Roger presqtie en colère ; tu la trouves lourde parce que ta ne prends aocun intérêt aux . progrès humains. Songe, malheureux, que ce sont les analyses des échantillons de nos deux nouveaux gisements d'étain et de cuivre ; il y a là de quoi transformet l'industrie du canlon, l'enrichir à jamais. Si j'avais ton Age, je voudrais porter cette caisse sur mon cœur, et sans secousse, comme un nouveau-né. Qui sait si ce n'en est pas uni
- — Vaos'roUà.danc'maiiitffuuit nÙBétaJagiite? a»*je ' I dMiandé ea sounaat.
— Ponrquoi'ODn ? fr-tiL répondu ; iie.CiHiDti6S&^iiuis .'iplos votre ïénacet
■ Homo iDin, nlbU Iiiiinui(««ne iIIiimim jiir*^ i
' Et comme il a vu que je souriais ; < Je sais, je sais, a-t-il continué en faisant clec[nerses doigts par-dessus sa tête, ce qui est son geste toutes les fois qu'il veut exprimer un parti pris ; on dit que je suis - un brouillon, une commère qui va découvrir tous les plats préparés par d'autres et pour d'autres ; mais peu m'importe t Si je n'aide pas au charqui avance, je cours du moins après en criant bravo à l'attelage et aux cochers. Tout le monde n'est pas fait pour avoir du génie, cher ami ; il faut que les grands hommes et les grandes idées Ment leur public qui comprend s'il peut, et qui applaudit toujours. Je suis du public. Croyez-vous qu'il vaille mieux regarder impassiblement le mouvement social comme un spectacle pour lequel on a loué une fenêtreT
■ J«iiiibliUDme, etrie*'dec«<]uipeutinÉdreMer;lM hoauMOiM
— Non vraimeot, oi-je. répandu ; et loin de vous railler, je TOUS admire.
— Enviez-moi plutôt, s'est-il écrié, car j'y trouve ïbou occupation et ma joie. Tandis que d'autres donnent leur démission de la viQ et .se reUreot dans la flanelle et tes
.bonnets de cotait comme des momies dans leurs bandelettes, moi je me mêle à tout ce ipû remue ; je me rajeu- : Bis au contact de tout ce qui germe et pousse au soleil. Le monde est.un immense LalionUoire occupé à me préparer chaque jour quelque surprise ; l'humanité tout «itiére semble travailler & me distnûre, à m'occuper. C'est bien le moins qu'en retour je me réjouisse de ce qui doit lui profiter, et que j'allume un-lampion à. chacune de ses vlcloires... A propos, savez-vous qu'on a découvert un nouveau moteur plus puissant et plus économique .que la vapeur? J'ai écrit pour avoir des renseigoemeals. — Uais pardon, je suis lou; je ne -m'occupe que.de moi quand je ne devrais m'occuper que de vous. »
Et il m'a pris les nains ; il s'est mis & m'inlerri^er avec une tendre sollicitude ; en voyant mes yeux humides il m'a embrassé avec attendrissement et m'a proposé de sertir ; j'ai accepté.
Nous avons gagné les collines qui dominent la ville, et nous nous sommes asàs sous.an.weUérabloojilesiKiU' . vreuils chantaient.
Là Roger, selon son habitude, s'est ingénié & mejlis' traire. Il m'a parlé de science, d'art, d'économie politique, de philosophie ; il m'a fait la description des auroies qu'il voy it poindre à tous les horizons .du.mo&de ; car Roger est un utopiste : l'imaginalioo qu'ils n'a point dépensée pour son propre compte, il la dépensepour le-comple de l'humanité ; il comnwiice.aujQurd'Juii,ipoureUe, son roman ds jeunesse.
Je l'ai insensiblement suivi dans les splendtdes perspectives que son enthousiasme ouvre h l'avenir, et, lui prenant la maio :
< Conservez cette ardeur et ces espérances , lui ai-je dit ; rajeunissez-vous dans les éternels renouvellenients du genre humain ; c'est le plus sûr moyen d'échapper aux ennuis de la vieillesse.
— Des ennuis I s'est-il écrié ; eu êtes-vous donc aussi b calomnier notre &ge ? Sachez que je le regarde comme le plus heureux temps de ma vie. >
Et comme j'ai secoué la tête:
< Oui, le plus heureux, a-t-il répété en frappant la terre de sa canne, le plus heureux au physique et au moral.
— Vous oubliez les infirmités qui viennent.
— Et voils, cher ami, vous ne pensez pas aux passions qui s'en vont T Quelle plus cruelle inârmilé que l'ambition
^ qui nous tient uuit et jour haletants autour de ce mât de cocagne du succès T que l'amour qui nous rend esclaves ou la haine qui nous rend tyrans T que la paresse qui nous dit à une oreille : Reste et dors I— tandis que la nécessité crie à l'autre : — Réveille-toi, et debout I
— Cependant l'affaiMissement des forces...
— Se proportionne kramoiodrissement des obligations.
— Ainsi vous vous réjouissez d'avoir vu tomber vos cheveux ^
— J'ai une perruque qui me tient plus chaud.
— De sentir vos yeux s'affaiblir?
— Avec mes lunettes, je vois comme à quinze ans.
— Et d'avoir perdu toutes vos deuls?
— Parbleu ! elles m'ont assez fait souffrir; j'en ai - nainteDant de postiches qui m'épargnent les fluxions. >
Je n'ai pu m'empécher de sourire.
« Vous croyez que je plaisante, a repris Roger avec im-
LA DERNtEBE ETAPE. Si
patience; mais DOD,surl'honneurlOnest injuste envers la vieillesse ; on lui demande les ressources d'un autre âge, BU lieu d'user de celles qui lui appartiennent. Le regret est le fond de l'^e humaine : pour qu'une chose plaise, — ilfaut l'avolrperdue. On pleure l'enfance dans la jeunesse, la jeunesse dans l'£lge mûr, l'âge mûr dans la vieillesse, et, comme celle-ci termine tout, on n'a pas le loisir de la regretter.
— De sorte que vous regardez l'espèce de malédiction qui pèse sur elle comme une injustice T
— Comme un lieu commun. Prenez garde, clierami, que le lieu commun gouverne le monde ; il suffit qu'une sottise soit répétée de père en fils pour qu'on ne l'examine plus 1 elle passe k l'état de vérité. Il semble que l'erreur soit comme le vin, et qu'une fois en bouteille dans un axiome, elle doive s'améliorer avec le temps ; les plu» vieilles sont les plus estimées. On a attaché à cert^ùos mots des épithëles fatales qui les marquent au front d'un stigmate indélébile: triste vieillesse... heureuse enfance... beaux jours du coUége... Autant de sottises et de mensonges I
— Quoi I n'aimez-Tous donc point ii vous reporter, par le souvenir, vers vos premières années î
— Eh I sans doute ; comme j'aime k me reporter vers l'orage qui m'a ballotté trois jours lors de mon voyage d'Angleterre ; comme je pense & ma jambe cassée et h mon grand procès. On se plalt au souvenir des douloureuses épreuves, ne fût-ce que pour se rappeler qu'on y a échappé; mais que Dieu me punisse si je regrette jamaih notre prison classique des Verrières 1... — ^A propos, cher ami, vous savez que c'est lundi prochain la Saint- Nicolas. Les anciens camarades se réunissent pour dtDer ensemble... Hélas 1 les rangs s'éclaircissent... chaque aa-
3) SODVET^ïUS D'DWVrEfLtARD.
née, la mort 6le un couvert... Noua Be swona quecintr; cette fob...
— Mais heureux de nous retrouver et de parler iJu'collège.
— Parbleu I le moyen que de vieux compagnons' de' chaîne ne causent pas de leur commune captivité?
— Votre vie d'écolier vous a donc hissa de bien mauvais souvenirs T
— Vousappelezçaunevicl s'eStécriéRoger; moije l'appelle un apprentissage, c'est-à-dire ce qu'il y a déplus difficile, de plus déplaisant, de plus fastidieux.
— Et de plus indispensable.
— Qui vous dit le contraire? Pemez-TOus que je veuille mettre le feu aux collèges, commeie boargeoie d'Aristo* phane & l'école de SocrateT Non, sur mon âme ! je les estime, je les vénère; mais il m'est bien permis penfrétre' •de remercier Dieu d'en être sorti. Lif Grammaire deXe^ tellierest un livre fort utile, le Dittionoaire- de BOndet un répwtoire des plus respectîAlcs ; je ne refuse pasune certaine considération za Gradiis ad-Pamassumi et leS' Racines grecques de Lancelot ont droit à toute ma reeoO'' naissance ; je louerai même; si vous voulez, leS -longs pensums de notre vieux professeur de cinquième, les w ténues aux-beaux congés d'avril, les promemides en rang le long des prairies diaprées de fleurs et de 'papillons. Tout cela était juste, nécessairei Seulentest, vous ne vonsoffenseri'ï point si je préfère m» liberté d'aujo«rd'hai; D'autres adorent ce qu'ils n'ont plus^ moi je piiéfère-c& que j'aif La vieillesse me rit, parce qu'elle m'a «pperté; avec l'indépendance qui récompense le travail, l'expérience qui nous apprend à en jouir; la modération qui nous économise les joies, le loisir qui nous les fAÎtsavourer... Que le monde chante en chœur^ sur un ton mélOQ*
LA DERNIËRE ETAPE: 33-
co!ique, ses regrets des jexmm années, moi je continuai ■S chanter les plaisirs du dernier kge I »
DIS7n&£TI0Ne D£ VimiXARD.
L'ami' Roger se plaint depuis qudiia© temps de son doinestique René : il n'a plus la tête ii ce qu'il fait; son ' mattre le trouve' toujours la plume à la main, griffonnant des pages qu'il cache ou^déctiiredès qu'on le voit. :
« Dieu me sauve I médisait ce matin Roger, je crois qne le malheureux devient homme de lettres<, il n'est plus bon à rien. Il a sans cesse les yeux «u< plafontl^ comme s'il 7 cherchait une idée, et il ne voit plus les araignées qui y filent tranguillemeot leur toile. QnaDd je lui demande ma tasse de chocolat, il m'apporte un tire-bottes; nous avons l'air de gens qui parlent deux langues difTérentesi impossible daoous entendra. »
Ces plaintes ont reporté ma pensée sur le service de Félicité, tonjouTfl si régulier et si attentif. Grâce à elle, les soins auxquels m'avait accoutumé celle qui était laprovidence du logis n'ont point cessé un' seul instant de m'entourer. Dépositaire d'une- tradition d'ordre et dedévouement, elle l'a scnipuiensemeot maintenue; l'esprit de la morte semble encore présider ici à toute chose et marmurer à l'oreille de la fidèle servante ses- ordr«mystérieux.
Pensant que René, qui vient souvent ici, ne pi^vait avoir un meilleur exemple etnne meilleure consemér«i j'ai parlé à l'excellente fille du changement qui s'était opéré chez lui, je l'ai engagée'&ensaveir, s'il sepouvai^la cause et ii le ramener par quelques conseils. Mats, Ji
u SOUVENIRS van vieillard.
Eaa grande surprise, Félicité u'a point voulu croire aax torts de Rfiné. Contre sou ]ubitu<û, elle a trouvé des paroles pour le défendre.
* < M . Roger était trop vif... il donnait trois ordres à la fois sans laisser le temps d'y ot>éir... Rien n'était réglé au logis et c'était tous les jours un nouveau service... Autrefois, Kenë passait la meilleure partie du jour h piquer des mouches sur des bouchons; maintenant, on ne Toccupait qu'à brosser de petites pierres pour la collection de son mattre. > £lle a continué ainsi, s'animant toujours davantage. Jamiùs je ne l'aviùs entendue faire tant de phrases et si longues. IL a fallu l'interrompre eu renouvelant ma prière d'avertir Hcné. Elle me l'a promis enQn, mais avec répugnance.
« Les maîtres, a-t-elle dit en terminant, ne sont pas justes pour les domestiques. >
Je l'ai regardée avec surprise, et elle a ajouté très-doucement : < Je ne dis point ça pour Monsieur, au moins. >
Mais elle le pense pour d'autres. Ainsi, cette simple créature, qui ne savait que rire ou pleurer, commença aussi à juger. L'air du siècle a pénétré jusque dans la cuisine de Félicité.
J'ai bientôt oublié cet incident à ma fenêtre, où je me suis assis pour regarder les passants.
C'est tme de mes plus charmantes distractions de vieillard. Cette .toute qui glisse sous mes yeux réveille en moi mille souvedxrs, crée mille rêves, me fournit mille rapprochements.-Tantôt c'est une ressemblance qui me reporte en arrière et me fait repasser par tout un poëme de jeunesse; lantât des contrastes qui entraînent ma pensée vers les profondeurs sombres ; tantôt une expression aperçue, un mot saisi, une attitude interprétée, qui permettent de supposer un rapide roman dont les person-
LA DBRNIBRE ETAPE. »
nages disparaisseot presque aussitôt en laissant Timagination chercher un déDoûmeot.
Penché à mon balcon, je ressemble au spectateur qui assiste, de loin, à une pantomime dont on ne lui a point dit le sujet. Mon théâtre est le monde, mes acteurs sont les bonimes, ma pièce est la vie elle-même. Il n'est point un de ces passants qui n'ait sa douleur ou sa joie dont quelque reflet brille au fond de son regard, sa passion secrète sur laquelle il s'efforce de croiser son habit. La théâtre n'est que la révélation conventionnelle et exagéréa des caractères et des sentimeats qui se trahissent chaque jour sous DOS jeux sans que sous daignions y prendra garde. Tout homme et toute existence se résume dans la célèbre entrevue de Napoléon et de Pie VII. L'empereur, qui veut se faire sacrer par le pontife romain, joue d'abord le respect et la piété.
I Comediente ! (comédien) murmure le pape. »
Alors le héros s'emporte, il crie, il menace.
« Tragedientel (tragédien), reprend le vieillard. »
Hélas I les deux mots peuvent s'appUquer à tous les • vivants : la jeunesse et l'ftge mûr flottent perpétuellement entre la tragédie et la comédie ; le calme arrive à peine vers les derniers jours, au moment ofi le rideau va se baisser.
Le vent du midi pousse devant lui de lourdes nuées; la pluie commence; les promeneurs se h&tent de rentrer... C'est un entr'acte dans la représentation que je suivais avec tant d'intérêt. J'ai refermé la fenêtre pour m'approcher de mon bureau.
Un atlas y était ouvert; je me suis assis et j'ai commencé k feuilleter ses cartes.
Ici la distraction change de nature. Tout k l'heure j'étais au spectacle, maintenant je voyage.
Four savoir tout ce que renferme un atlas, il fau t avoir -
SS SOCVENIttS D'tJW VIEILtABD.
parconni quelque belle contrée sans autre sooci qatrcdol: de voir et de sentir. Les impressions vous restenti' maù : SUIS ordre, comme les feuilles d'un livre mal paginé, Prenefl aion une de ces cartes qiii vous tracent les oca»tours du pays visité, qui marquent la place de chaque lien, indiquent les orientations et les didaoces, ce tàm>» de souvenirs va secoordonner; tous allez lire âaira>TOtra mtoioîre sans coirfnBion, saas eneuiG, sans oubli. Seurlement, où d'autres n'aperç(Hvent quedea lignée- ccAftf riées, vous Terrez réapparaître les marveiUee qui ontautrefois frappé vos regards. Ici, h. la place daces^ruto confus, se dressent des Alpes- couronnée» d'une chevelure n«geuse; là, c^le tache sombre densnt un lac, miroir magique de toutes les r^olatioiS'du. ciel ^ plus loin, ces méandre sittuant se iransfonnont. en fleuve qui gronde, en forêts mystérieuses, en loDfue»valléeft perdues aux fentes-dee^mentagnes; plus loin encore^ces contours estompés au delà deegoelâ toBte3t<Tidey.c'est la mer aveeses vagues auxcrétës écumeu3efii,'£eftborizont sans fin et sa respiration enteaéuedee deiucmeadea. Iln'est'pasumdeces points; un "de-cesnMBB, quliie:'Ve)U^ rappelle qudtfue imprusion temble on diarmaetei^i
Et l'oa^ee -qui a gravé ces traits fmlrriacéet tondus, . s'a pas soupçonné un seul instant le don iéeriopie»que possédait son- oeuvre!' Hot-fiiteurj'ailongtei^ïr^taîdé ces hiéroglyphes aveo&ulant. d'indifférence! que âettii des sbélisqaes égyptiens; les cartes me semblaientJe réaultttf , de la promenade d'un hanneton taché d'encre' sur quelque maftUEcrit de nomendature géographique. Le temps seul a donné un sens à l'énigme £t levé le voila qui ms cachait ces mille spectacles.
Pour un écolier, un atlas n'est qu'un livre de classe; pour an vieillard, c'est une tantern» iiaiq;iqu&
.XAiDERNiBRE ËXAPE.
REIté ET FÉLICITÉ.
le jour baisse, V&ir se refroidit; j'ai songé à allumer mon feu et j'ai sonné Félicité, mais inulilemant. Il a fallu me décidera l'aller diefetteriBoin^nÊme. Je 1'^ trouvée ■ma le tsuil aveoBcBé. Jfai nru d'a^rd qu'dle le conseillait; mais, en m'approehant, je me «uis aperçu que c'était Keaâ qui avait la parole; Félicité écoutait d'un air embarrassé. l£S râles auraient-Ils été changés aubiitement, et précherait-on la prêcheuse?
Je n'ai pu m'eo auarer, car au bruit de mes pas Rend ' s'est brusquement intfflrompu, Félicité est venue k moi, ';et je l'ai envoyée Plumer mon feu.
L'attitude du valet de Roger m'a paru singulière; il était trés-rouge et tenait à la main son cbapeau dont il r^ardaitlefond.OMOBtes'ilyeât cherché quelque k)nne idée tombée làde ion cerveau etpour le. moment égarée. Quuid je lui: ai demandé des nouvelles de son maître, il m'arépondu en balbutiant et a.bientét rompu l'entretien, sous prétexte d'aller reprendre un panier ouldié à l'oOice.
Je suis retourné au salon ; mais, en passant, j'ai jeté on coup d'oeil à travers le vitrage de cette office. René s'était arrêté devant la petite corbeille qui renfermait le tricot de Félicité; il a regardé derrière lui; je l'ai vu
sser une lettre dans la chaussette commencée; puis il est échappé comme un écolier en maraude.
Quand le i>niit de la porte d'entrée m'a averti qu'il
■ toit parti, je sms entré à l'office, j'ai saisi le mystérieux
billet et j'ai repris le chemin du salon. Félicité achevait
d'allumer le feu. Je lui ai gravement présenté la missive.
■ M SOtVEMIM D'DS VIKILLASD.
€ Une lettre pour tous, Félicité. » \
Elle m'a regardé d'un mf effaré.
«Une lettre, monsieur... d'où ça donc?
— De votre corbeille à tricot. »
Elle a ouvert les yeux encore plus grands. < Bonté du ciel! et qu'est-ce âODc que ce peut être, monsieur?
— Vous me le direz quand vous aurez lu.
— Si Monsieur voulait lire lui-même... Je n'ai de bons yeux que pour la moulée. >
Je ne me le suis pas faft répéter et j'ai rompu le cachet.
La lettre était écrite sur uie feuille de papier embellie de vignettes coloriées : les roses, les pensées et les immortelles encadraient la page d'une guirlande symbolique ; l'écriture était à l'encre rose et ornée, au commencément de chaque ligne, d'une de ces majuscules à l'air théâtral, qui font l'effet d'un tambour major en tête de son régiment.
Félicité a penché la tête par-dessus mon bras pour voir l'épltre illustrée, et n'a pu retenir un cri d'admiration. *
c Oh I monsieur, est-ce possible que ce soit pour moi ce qui est écrit sur ce beau papierf... Voyez, que de bouquets!... Ça a l'air de la lettre d'un prince... ou d'un député.
— Les princes reçoivent des bouquets, ma chère, mais ils n'en donnent pas, et les députés gardent les fleuri pour leurs discours.
' — Mais qui donc peut m'écrire si poliment?
— Écoutez. »
Et j'ai commencé à lire haut, sans prendre garde aux endroits où l'écrivain, comme la servante des Femmes lavantes, avait mangue à parler Yaugelas.
LA DERNIÈItE ÉTAPE. IV
€ Mademoiselle Félicité,
> La présente est pour vous informer des sentiments Sont auxquels je m'honore d'être plein !t votre égard, et que, n'osant vous le dire de ma propre bouche, j'ai celui de vous l'icrire de plume, avec l'espérance que le papier ne pourra vous offenser.
> D'autres particuliers vous auront dit, je suppose, qu'ils vous trouvaient mieux que Vénus ou telle autre dame du grand ton; je me suffirai de vous avouer franchement que je vous aime comme vous êtes, et que si j'avais l'agrément de vous avoir pour épouse, je D'aurais plus rien à demander au ciel, et que je pourrais mourir.
> C'est pourquoi je viens vous demander franchement si vous voulez me faire ce plaisir. J'ai trente-huit ans, quatre cent cinquante-six francs placés à la caisse d'épargne, et tous mes papiers qui sont en règle, même le certificat du médecin qui m'a vacciné. On me propose un petit fonds de commerce que j'achèterai «i c'est un effet de votre part.
» Ayez donc la bonté de me répandre le plus tAt possible, car je ne puis plus attendre. Chaque fois que je TOUS vois dans votre cuisine, je suis sur le gril, rapport à. mon amitié pour vous. Tel est mon caractère. Nonobstant, je viendrai chercher la réponse demain si monsieur m'envoie en commission, et j'espère encore, mademoiselle Félicité, que vous ne refuserez pas de faire la mienne.
> Avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
» Votre respectueux et dévoué amoureux, 9 René Lebvieux. >
<<e SOUVENIRS D'UN VIKILLAIID.
Pendant toute la lecture de cetlD singulière lettre, Félicité n'a fait entendre que des iQtej'jeetiong, Ses cris d'admiration ou des éclals de rire; mais, au nom du sigpïtaire, elle s'est tue subitament. k'ù relevé la U!te; elle était rouge et ses yeux briltaieùl L'iOinifie des étoiles.
« Seigneur I c'est de lui 1 -a-t-elle dit d'un teoeni irtiui blé; monsieur est sûr d'avoir bien lu... c'est bien de RenéT
— Voyez vous-mêmft »
Je lui ai montré la lettre; elle a eu l'air d'éfelcrle oom, comme peur être plus sûre, et de» humes lui sont venues aa\ yeux.
< Ëtes-Tous fichée de la demandef ai-je repris.
— Oh! non, monsieur... bien au contrairel
— Cest-à-dire alors que René et vous étiez d'aoeord?
— Possible, monsieur, mais c'était sang le savoir. Faurreeher homme... il me disait seulement qu'il s'ennuyait seul...»
A ce souvenir, son attenânssement aTedoublé; elle a teint de ranger les fauteuils à l'autre bout du-salon, mais je l'ai vue s'essuyer- les yeux. C'était 'an"aveu trop clair pour qu'on pût s'y tromper.
La malheureuse s'est laissée prendre à l'amour de ce nigaud. Nul doute qu'elle n'accepte sa demand»et qu'elle ne m'abandonne pour se mettre en ménage.
A cette pensée, je n'ai pu maîtriser un senlim^it de ■désappointement et d'impatience. J'ai brusquement rejeté à l'un des croissants du fuyei les pincettes qae je tenais.
< Voyons, me suis-je écrié, il faut pourtant que je sache ce qu'il en est; si rous êtes satisfaite, pourquoi pleurer t
LA D£Bni£JtE ÉTAPE. 3t
— Cert vrai, monaieur... c'est bieo vraila-t«lle repris entachent de rattraper une dernière, laraie... o'est Uiut plein bête... mais voilà qui est âni. >
Elle s'essuyait les yeux^avecson tablier et me regardait en lirat. SoD sourira m'a a^acé eneoretplus que ses larmes.
€ Alors c'estictffiTeau, c'est terminé, a»»je ditien me levant, vous meiquitterez.pouriépoHser René.»
fille a fait un sursaut en rrinant la tAte.
« Ah I Jésus I s'estrelle éoriéei je a'avaiS' point ^eo&é &ça!
— Mais ii le faudra Wen I ai-je continué arec une ceptaineaig^reur. Vous ne me orayez pas assez riobe pour AToir chez moi une^strvante et on valet âei cbambrs; Âoié ne vous difril point, d'ailleurs, qu'il ■•mii 'eatKs^àana. le «ommerœT
— C'est jaite; j'ywmge àeettehanre.
— Et songez^vous aossr aux résulta du c«nnier«e, à l'insuffisance de vos reesonrees pour le faire prospérer, par quelles angoisses et par quelles privations voua arriverez peu à peu àla misèreT
— Dieudebontél qui a dit ça & monsieurt
-~ L'expérience I Voyezoùen sont toutesles pauvres filles qui ont voulu renoncer à l'aisasce et à la eécmité dont elles jouissaient chez un maître pour .braver /les chances du mariage. Rappete-vaua d'abord la voiaina Marguerite, ^widonnée par son mari...»
Elle m'a interrompu vivement.
< Ahl mais René est un brave homme, luit
— Soit. Voyez alors lapc^le mercière du coin, quin'a pas & se plaindre de son mari, mais qui' ne peut Bourrir ses six enfants...
— Et de si touix eofHDts 1 a dit f aiàli: dooties-yeux
. C.oo-;lc
' sont devenus humides ; si bons à aimer que, comme elle le disait encore hier, elle ne donnerait pas tant seulemect le moins chéri pour la couronne de France.
— Mais, un jour ou l'autre, elle les donnera pour riim & l'hApilal ! ai-je répliqué durement, car c'est la destinés ordinaire de ces pauvres êtres mis au monde pour souffrir. L'hôpital ou la prison, c'est-à-dire la misère ou le vice... à moins que ce ne soit tous deuxl >
Et pour mieux conraincre, j'ai appelé àmon secours la statistique ; j'û montré cette plaie du prolélariat s'étendant et s' envenimant par elle-même; je me suis eCforcé de mettre k la portée de celle qui m'ëcoutait les principaux arguments de Malthus; je l'ai montrée devenue l'Eve d'une race maudite qui n'avait point sa place dans le banquet humain I
La pauvre lille n'a rien compris à mes paroles, si ce n'est que je désapprouvais son mariage avec René, et elle fi'est mise à sangloter. Son chagrin m'a ému. Je l'ai consolée de mon mieux, eu lui disant que nous en reparlerions demùn.
Ce matin, j'ai fait venir Féhcité pour reprendre l'entretien d'hier. Elle avait le sang au visage, les paupières gonflées et les joues marhrêes de larmes ; mais ses traits exprimaient une sorte de résolution fébrile. Je lui .ai' demandé si elle avait réfléchi.Ellea répondu précipitamment qu'il n'y avait plus h. revenir, qu'elle épouserait René. Et comme j'ai voulu reprendre mes objections de la veille, elle m'a interrompu.
« C'est sdr que monsieur doit avoir raison, a-t-elle dit;
mais pas moins j'ai confiance en la bonté de Dieu. Il ne
peut pas avoir détendu aux pauvres gens d'être heureux,
et pour ça faut bien qu'ils aient le droit de s'aimer.
.—Et qui vous garantit l'avenirT ai-je demandé; d'aa-
LA DERIflERE ETAPE. S3
très ont une famille, uDe position, des épargnes suffisantes: mais vous?
— Eh bien I nous aurons la Providence, a-t-clte dit en joignant les mains avec ferveur. »
En tout autre cas, j'aurais été touché de cette pieuse confiance ; mais je n'y ai vu, celte fois, que le subterfuge d'une passion qui cherchait à s'excuser en mettant sou imprudence sous la sauvegarde de Dieu. II y avait dans le ton, dans l'air, dans l'altitude de Félicité, quelque chose de têtu que je ne lui connaissais point encore; évidemment elle avait repoussé d'avance toutes les objections; elle D'en écouterait aucune, son désir était sa loi.
Habitué k sa soumission, j'ai été blessé de cette révolte subite; j'ai trouvé de l'ingratitude dans cette facilité à rompre l'espèce d'association qui nous unissait depuis quinze années; je me suis dit avec amertume que les serviteurs les plus dévoués et les plus fidèles n'aimaient, chez nous, que le pain assuré et le toit qui les protégeait. A force de bons traitements, de confiance, nous croyons leur faire prendre racine dans nob'e vie, les lier à nos destinées comme d'humbles amis. Chimère! à la première occasion l'esclave déguisé rompt sa chaîne. Rien ne le mêle à nous, rien oe l'attache; nous espérions en faire une feuille du grand arbre de la famille, ce n'est . qu'un oiseau caché dans ses branches et qui s'envole au premier rayon de soleil.
Ceci m'a aigri. J'ai congédié froidement Félicité en lui déclarant qu'elle était libre et que j'allais m'occuper de pourvoir h. son remplacement. La pauvre fille, trës-émue, aurait voulu répondre, s'excuser ; mais les paroles lui ont manqué ; elle m'a regardé d'un air suppliant, comme si elle m'eût demandé de la deviner, de dire pour elle ce
.3t SOOVENIRS D'UN VIEILLARD.
.qu'elle pensfttt. J'ai gardé mon sentiment hautain et elle
a été fûv^ de partir sans s'expliquer.
Resté Hsul, je me suis mis h, me promener dans ma chambre en coutinuant mon réquisitoire contre les dotnestiques.
Et, à co propos, je ferai ^server que le monologue, si • souvent ori^uéâans les. pièees de théâtre, est, de toutes les formes de couTersalioa, la- plus. ordinaire et la plus naturella. Ot trouver, eu effet,, un interlffouteur aussi intime, aussi discret, aussi eonûliant et de meilleure compagDJeque-Mi^néineT Quel autre saurait faire cepondre aussi faciiciaaBt la pensée h la pensée en supprimant les mots, parler sans obscurité, répliquer <sftn3 :huaieur? La<inwu>logue.estun perpétoel triomphe ora- (oire,'Un festin^qti^on £».sert de ses propres maiD3,.stoù ' tout agrée; busullus soupe chez LucuUus.
Je poursuivais donc toutbas mes récriminattoos avec Dne . approbation croisante de mon &udi(t»re intérieur. Les argiunents occouraientàmoitappelcommeles soldats qui forment leurs rangs el prennent l'ordrede bataille.
En tdte morebaient les;gros6eE raisonsi commandées - par la prodesce, et destinées i. oomballm tout mariage «ans munitions de réserve; puis VMait l'artiHerie des . tuppositicms, t^esque ehémages, aceroisnemant' de- famille, maladies Ripais les Iroupes légères portantteurs drapeaux sur lesquels on lisait 'toujours le-méme mot : € Misère I misère ! misère I »
Bt quand j'avais Uni, eomoie' Homère, 'le «lénombrement de cette redoutable armée, j'en venais, belon l'expression du palais,. aux questions préjudicielles. Je me deâiandois comment l'idéedemariageéiaitnéesi-Md aucœur de Félicité, et y avait fait* r^curiP'subiteHient cetété de. la Saint-Martin. Je eben^aioqvel'cbarme avtiit
LA liUnK-IKRB BTAPe. «S (-
pn l'attirerwrs cetsmouFOusd^jeU, jaun»et flageotantt que Roger comparaità .uo pcôs da Soissem desiMké dans sa gousEe.
Étrange ^aremeDt<qui lui faisait: sacrifler -à des espA» rances iaceriaines-un honbeur suret coonu 1 II étaildùoc trop vrai que la pluput des enfants d'Adam n'avaient pas mémeeude sagesse lea cinq soi» du Juîf.eirant, etqu'iU ne pouvaient Taira face aus besoins de chaque beure^ Aveceux lepassé-n'aseuvait janttiiaravenû'; de longue»' années de raisoD ne les préparaient:qu'k la folie. Ils mar<. gusient lear route, comma le petit Poucet, avec dea mietUs qu'emportaient tous ira oiseaux du, ciel, et fioiS" saient toujours par se Uouvn- égarés^ comme lui^ saaa. direction et san» lumière.
Que pOHvai&'je ; furet J'avais crié klaifollecréalura que ie logis de )'ogn!.ëtait.precbe; mais elle avait conti— noé, certaine que Diea accomplirmt pour elle un. mi-~ • rad«, et lui ferait ironrer les bMles de-aeptlieuas^ J'avais ddsormaia cessA'^'âbV'responiaUfl,. puisque rien ne pou-, - T»t-lui fdreregardet'à BOB.piidB. Je rentrai» chez mù avec ma lanterne, laissant Félieité^lt tontes les foodrièFeai du chemin. AlmndOBi&^ar:db, je l'abaiulDBimiaÀ mao tour.