LES LETTRES
Cest aujourd'lmi que je reçois les lettres de mes enfants; elles sont là toutes deux sur mon bureaa. Je reconnais chacune d'elles à la forme de l'enveloppe, à la couleur du papier l — Chers visiteurs que j'attends chaque semaine, et qui m'apportent comme un accent affaibli des absents I
Une lettre a toujours en pour moi je ne sais quel invisible charme. Je ne puis regarder cette feuille pliée que referme un cachet fragile, sans penser qu'il y a là quelque chose d'une âme humaine, un fugitif rayonnement de vie qui a traversé l'espace pour arriver jusqu'à moi. Que de fois, accoudé le soir sur mon balcon, quand le courrier passait au galop de son attelage, j'fù été saisi à la pensée de ce qu'il emportait de mystères douloureux, de haines déguisées, de confidences charmantes, d'élans sublimes peut-être 1 Tout ce monde intérieur, dont nous ne voyons que le masque, avait là son secret écho : c'étaient les confessions intimes du genre humain qui passaient, confiées à des mains grossières et indifTërentes.
Celles du facteur ne le sont guère moins : je le vois
LA DERMËRE ÉTAPE. «0
diaque matin semant çà et Ik, avec insouciance, les naavelles tristes ou joyeuses; chaque lettre n'est pour lui qu'un mandat au porteur; mais celui-là, combieu j'ai toujours été heareux de le solderl Si les lettres sont un plùsir pour tous les &ges, elles sont plus particulièrement la ressource des vieillards condamnés au repos ; ils n'ont que ce moyen de visiter les absents; ils peuvent écouter sans fatigue les confidences silencieuses ; la tyrannie des devoirs journaliers ne leurdte pas le loisir d'y répondre ; ce qui n'était autrefois qu'une obligation passagère peut devenir une de leurs distractions sérieuses.
Nulle autre ne me semble plus douce. Ces lettres de mes enfants que j'ai lues une première fois, je vais les relire pour y répondre ; je vais repasser par tous ces détails qui me font assister à leur vie. Ici demander un éclaircissement, ih. donner ua conseil, puis raconter à mon tour mes actions et mea pensées, sans aub'e souci que de laisser toutes les portes ouvertes entre nos &mes.
Ia lettre d'Anna renferme une grande espérance 1 elle parle de Ifle faire embrasser, aux vacances prochaines, ses enfants que je n'ai vus qu'au berceau. En quittant leurs pensions, ils pourront faire le détour qui les conduit jusqu'à moi : il faudrait seulement pour cela leur trouver un conducteur. Fuisse Dieu m'aimer assez pour le leur faire rencontrer I
LE DIKER DE LA SAINTHVICOLAS.
■ Roger est venu me chercher pour le dîner de la Sain^ Nicolas, oti se réunissent les anciens camarades de classe. Depuis bien des années, j'avais cessé d'y assister. J'i-
H SOQTBNIRS D'OR VIEILLARa
gnote si nous somines encore nombreux, et je danaade à mon compagnoa quels coDTives seront préseau.
« Ils sont trois seulemest, me dit-il, mais que vous va pouvee ftTOiroubliës. C'est d'abord Beaulim te conseiller, un d-devaDt Alcibnde qui croit que sa perruque ca^e ~~ ses soixnntB-sept ans, porte ud jabot et continue à se ~ parer d£s mollets qu'il a «is ; puis Lefort, un excellent 3omme, persuadé qu'il étut né pour la littârators paite iju'il s'est traoTé impropre à toute autre profession, et qui iiarle d'Horace comme de son contemporain, bi»i qu'il n'ait que soisante^x ai»; hi&q Héiiot, moins vieux d'une année, mais plus grave de dix, et qui se croitprofond parce qu'il prend du tabac. »
Je me suis étonné de voir que Roger connût si exactement l'&ge de chacoQ de nos anciens camarades.
< Vous ne savee donc pas, me dit-il, que je m'occupe maîBtauot de stalùlique I J'ai Mitrepria de connaître le, ^iSre de la vie iDDjviuie dans notre uTondissemeot ; depuis trois jourVi je fouilla les actes de l'état civil I Quand nos dames seront que je vériDe les Ages, j^ais mai^ cher de pair avec les grandes puissances ; on me demandua des nouvelles de mon perroquet. >
Nous arrivâmes enfin ; lea trois conTivos étaient déjfc réunis, et leur accunl fut ce qu'il devait être. Beauliea me parla en fredonnant des parties de vers et des cavfrtines de notre jeunesse; Lefort me cita un vers de Virgile, et Hériot loussa trois fois très-gravement en prenant du tabac ; Roger me dit que c'était sa manière habituelle de prouver qu'il pensait. ..
On vint bientôt nous annoncer que le dtoer était servi, n amt été commandé par le conseiller, qui, de tous les livrer publiés par ses confrères les magistrats, ne connaissait, je crois, à fond que celui de Brillât-Savarin, n
Lk DEAHJËRE ETAPE. u
commença une disserbiioa da gastronomie traesccndante, entrecoupée de citations de Bercboux et de Désaugters, qu'il termina par une lameatatioa élégiaque sur ks cbangements qu'avait subis la cuisine fraiiQais&
< On se nourrit encore, mais on ne sait plus nianger, dit-il en ufiurpaDt tes paroles du maître; les dlnere sont devenus simplement des exliibilions de luxe ou des prétextes de réunion; 0QQ'enfaitplu8unbut,nuisua moyen: ausù Toyez quelle décadence ! On vous sert des fleurs, OQ vous fait manger sans tous permettre les réflexions. Plus de ces savais débats qui exerçaient le goAt et faisaient l'éducation du palais. Cbendiez-moi encore un honuiw qui, comme le commandeur de Souvré, pourrait reconneitre soixiante-quatre vins rien qu'au bouquet, etdistluffur les jKtils pois de Qamart de ceux d'£piaay.
^Parbleu Ij'espèro bien qu'il n'y enaplus, iaterrcunpil Roger.
. — Il n'y en a plus, répéta Hériot, qui fouillait dans sa tabatière avec l'air que pouvait avoir Newton chercùaDt le système du monde.
— Et savez-vous poiurquoi, cher ami? reprit la conseiller de son ton léger, c'est qu'on a abondonné les lr»> ditions nationales pour introdilire des usages etdes mets barbares. Le cosmopolitisme gastronomique nous a perdus; c'est lui qui a déshonoré nos tables de tant de pilles italiennes et de tant de brouets britanniques.
— Virgile l'a dit. Ht observer Lefort qui charcbait d» puis longtemps h. placer une citation : Timto D*,naos et dona ferenUt *.
— Etfets du volcan révolutionnaire, ajouta mélancoli* quement Uériot.
* Je crftim tes Grwi mtmadwwteim pitiiMfc
M SOUVENIRS D'en VIEILLARD.
— Un moment, interrompit Roger ; et quel désastre social, je vous prie, a donc produit chez nous la naturalisation du plumpudding ou du macaroni? Dieu me pardonne I & en croire Beaulieu, l'histoire de l'humanitâ «erait une question de cuisine.
— Rappelez-vous l'aphorisme du docteur, dit le conseiller avec son rire marquise : Dit-moi ce çue tu mange*, je te dirai ee que tu et.
. — Etmoi aussi, parbleul reprit vivement Roger. Ameaez-moi, sans me les nommer, les hommes connus de tous les temps et de tons les lieux, et, sur ce renseignement, je gage les reconnaître. A ceux qui me diront : Je vis de ce que je trouve et sans y prendre garde, je répondrai : Tu es EpamiDondas, Caton, saint Vincent deFaul, Turenne ; & ceux qui me vanteront leurs festins : Tu t'appelles Sardanapale, LucuUus, ou Turcaret.
— Bravo I bravo I s'écria ironiquement Beaulieu, notre cher Roger n'a pas changé; c'est toujours l'avocat général du présent.
— C'est-^Hlire du chaos, objecta Hériot gravement.
— Hais, quoi qu'il en soit, reprit le conseiller en se renversant sur sa chaise et jetant une jambe sur l'autre, je mîùntiens, cher ami, que tout s'en va dans notre paavre monde; que les dtners sont moins délicats, les femmes moins belles, les hommes moins aimables...
— Comment en serait-il autrement? interrompit L&fort; on apprend les mathématiques, les langues étrangères, et on oublie le latin I... ce qui fait qu'on ignore le français. Nos auteurs contemporains neconnaissratplus le grand précepte du législateur du Parnasse :
Sans la langue, en an mol, l'aDieur le plus diTin Eat tonjoan, qnoi qu'il ruse, un mécLtuit toiTain.
LA DERNIERE ETAFB. S9
— Comme, sans la reconstitution de l'ancieDQe société il ne sera jamais qu'un sujet rebelle, acheva Hériol. >
Et, se réunissant tous trois dans une sorte de chœur plaintif à la gloire du passé, ils cotAmencëreut h regretter ses joyeux soupers, ses gavottes, ses tragédies, ses bouquets à Chloris, ses corporations, ses parlemeols et ses fermiers généraux.
Roger essaya en vain de répondre; le Champagne ùdant, l'enthousiasme des convives semblait grandir et devenait toujours plus bruyant. Enfin, Lefort se leva, et, prenant la parole, il proposa un loast & tout ce qui avait été et qui n'ét^t plus.
« Jamais I s'écria Roger à bout de patience... Au dia])le les élégies rétrospectives! Faites votre gîte des ruines, si le cœur vous en dit; moi, je préfère les toits neufs.
— Le malheureux a oublié ses beaux jours I s'écria Lefort pathétiquement Contemptor tempori$ acti!
— Dites que Raymond et moi nous sommes seuls ici à nous les rappeler, repritRoi^cr, ce qui fait que seuls nous pouvons les juger. Voos autres, vieux étourdis, ce que ' vous prenez pour ces joura, c'est vous-mêmes : vous croyez que le monde a perdu tout ce que l'&ge vous a enlevé... Si les dîners d'aujourd'hui te semblent inférieurs aux soupers de ton temps, Beaulieu, n'accuse que ton appétit, et ne t'étonne pas de préférer la gavotte que ta
dansais h. la polka que tu ne danses plus Toi, Hériot,
parce que tu étais maire de ton village et qu'un plus jeune t'a remplacé, tu voudrais rebrousser chemin jusqu'aux croisades ; et quant à Lefort, il ne peut so consoler de voir le moindre écolier qui sort de rhétorique imprimé comme lui dans l'Almanach des Huses. Hélas t chers amis, votre erreur est celle de tous les hommes. Chacun de nous regarde le temps comme son laquais et
H SODVBRIRS IPOÏT VIEILLARD.
Tsat fl'ca faire suivre ; mais le temps n'est qa'ti Dieu, n marche, il marche d'un pas toujours égal, et, parce que lenfrtresenileatit, nous anns qu'il va trop vite, qu'il est devenu fou, qu'il ooart aas a^rtmes... Le ciel me ^irde de le croire, amis ; si je ne pois le suivre que de loio, du moins je lui eavernii mes souhaits d'heureux vojage... Buvez, comme vous le propose Lefort, h toutceqoi aé^ et à (ont œ qui n'est plus; Raymond et moi, ooos boirons & ce qui est et & ce qui sera.* . Acesmots, nosdnixverres3esontchercfaés,tanâisqDe aoos enlendioDS secboqnu' ceux de nos compagnons, car aucun n'avait été persuadé, et tous trois ont bientôt refais leur plKiiite outre le préseat. Ils ont parié d'^MTd des ^ûsirs po-dus, des iaflnnilés croissimles, du vide qui se faisait autoar d'«uz. Rogeret moi nous avMis écouté en eUeota ; mats quand, passant de la plainte ii l'accnsation, ils ont veuluisDotrer lemsnde, vide désonnm de )oiea«t de v^Ds, desoEBdant rapidement dans un gouffre, quand kats voix, réanies pour une funèbre prédiction, ont r6~ pëté es chœur que le glas funèbre sonnait pour le geon tnunain, Roger s'est levé impétueusement et s'est écrié :
« 11 sonne, en effet, mais pour nous-mêmes 1 La nuit ipu se fait n'est pas dans le monde, elle est dans nt» ïeax. Ne sentez-vous pas vos tMes qui pendieot, vos pieds qui chanoellem, votre sai^ qui se refroidit T IVhis, ici, nous sommes le passé, c'est-è-dire ce qui doit tomber pour laisser ta place libre au soc qui laboure au profit de l'avenir. L'éternelle fuicbeuse le sait ; elle est ïh, derrière cette porte ; elleitltend qoe la vois du maître lut crie : La moisson est muret... Encore un instant, et vous la verrez entrer, sa faux à la nudn. »
La porte s'est ouverte, en effet, mais c'élaU t'hdt^ier ipA apportait son mémoire.
LA ItERNlËRE ÉTAPE. U.
Après avoir soldé, nous avoss pris cengé l'un de l'attire 6t nous nous sommes séparés.
Roger les a regardés partir, puis, secouuit la tête :
< Allez, a-t-il murmuré, adorateurs des idées loortes, sénat des royaumes détruits I accroupissra-vous près des tombes, au Ueu d'aller soiu'ire aux berceaux ; et surtout ne TOUS plaignez pas que les deroiéres années soient froides et désendianlées, TOUS qui ne voulez peint croire quo la ieuBesse ait encore un solàl et des eDckuiteoients. Hais nous, ami, restons jusqu'au bout sur le peut du navipe, mêlés aux crtûntes, aux espérances des matelots, et n'allons pas netit coucher sous le pont en aaoonçaBt le naufrage. Qumid la vie décroît en nous, empruntons à la vie deaautnas ; sojous fortsdeleur force et jofeoxda leur joie. >
Nous aTionsgagoé le chemin du cuial ; le ac^l, d^à presque disparu dcrnërerboiizoft, ne i^panâajt plut autour de nous que des lueurs mouraates. Les collines em- . bnimées disp3nûssuecitauleia,etlesdétaiisdel& vallée, moins distincts, s'effaçaient Iwleseat. M(m cen^tagaon a étendu la main vers le coucbant :
< Voyez, a-t4l dit, le jour va finir, et crax qui ne regardent point au delà d'eux-mêmes pourraient dire, comme nos convives de totit It l'heure, que le soleil s'éteint à jamais. Hais l'homme qui pense sait qa'ao moment où la nuit enivre ses jeux, d'autres jaux ont 4éj,k aperçu l'aurore. >
HONSIEDIt BAPTISTE.
J'ai parlé & Roger du projet de mariage de nos servitours ; il a mis beaufioup de gr&ce fi eo iaciliter l'exécu-
et BOOTENIRS D'UN TIEILLABO.
tion. Il gardera René qui est accoutumé, dit-il, & ses gronderies, et Félicité surreillera seule le petit commerce qu'ils veulent entrepreDClre.
Reste à chercher quelqu'un qui puisse la remplacer chez moi. Roger m'a proposé un domestique deveou libre par la mort du comte de Farel. Le comte était un philosophe de l'école du Contrat social, un peu bizarre, mais adonné à toutes les grandes vertuB. Ceux qui riaient de ses idées ne le rencontraient jamais sans se découvrir. Son valet a été formé par lui ; c'est aussi, dit-on, un philosophe, grand lecteur à ses moments de loisir, et qui parle comme un avocat. Roger, qui le connaît et en fait cas, a proposé de me l'envoyer dès aujourd'hui. J'ai accepté, et, à l'heure dite, notre homme est arrivé.
C'est un petit vieillard maigre, propret, mais formaliste. Il a essuyé ses pieds trois fois avant de dépasser le seuil de mon cabinet, il a salué et s'est nommé :
f Monsieur Baptiste.»
Je l'ai regardé avec un peu d'hésitation.
c C'est vous que m'envoie mon ami Roger T
— Moi-même, monsieur. •
— Vous avez servi le comte de Farel T
— Pendant seize ans, '
— Vous cherchez une place?
Et l'on m'a dit que monsieur en avait une.
— Alors causons... monsieur Baptiste.
— Je viens pour cela, monsieur. >
Et comme il s'est aperçu que j'oubliais de lui offrir un siège, il en a pris un (le plus modeste) et il a attendu mes questions.
Je l'ai interrogé sur ce qu'il savîUt faire ; il a répoiidu nettement, sans vanterie, de manière à me convaincre qa'il pouvait suffire à tout. La modestie de mon ménage M
LA DERIfIfeBB ETAPE. SI
le rebuta pas ; il s'accommode de la médiocrité des gages. J'ai cru inutile de pousse? plus loin mes iovestigatiODs, et je lui ai dit:
€ ËD voilà assez, tout est convenu ; je vous arrClo, Baptiste.
— Monsieur Baptiste, > a-l-il repris gravement. Je l'ai regardé.
€ Ab t TOUS tenez à ce que je n'oublie point ce mot?
— Pat la raison que je ne l'oublierai jamais en parlant b monsieur. »
Je n'ai pu m'empécher de sourire.
< Cela peut paraître singulier h monsieur, ar-twl ajouta avec calme ; mais j'ai mes raisons...
— Et puis-je vous les demander sans indiscrétion, monsieur Baptiste T
— Certainement, dans le cas où cela intéresserait monsieur.
— Beaucoup.
— Eh bien ! je crois que le langage influe sur les habitudes, et que la trop grande familiarité de termes finit par se traduire en manque d'égards.
— La remarque est de vous, monsieur Baptbte T
— Non, monsieur, elle est de monsieur le comte... qui était, comme monsieur le sait peut-être, un véritable sage... mais j'ai cru reconnaître sa justesse dans ma petite expérience.
— Je suis de votre avis, monsieur Baptiste.
— C'est un honneur et un plaisir pour moi, monsieur.
— Je vois que vous avez des principes.
— C'est-âHlire que monsieur le comte m'a fait réfléthir à la position respective des maîtres et des domestiques.
— Et vous avez trouvé T...
08 «OOrElfmS D*OK VIEILLABD,
— Qu'en avilissant le plus soaTent les uns, cRe eei^ rompait les autres.
— Oh 1 oh I voilà de bien gros mots, monseup Baptiste!
— Pas plus gros que les choses, monsiwr. Dms la domesticité ordinaire , il semble que le maître ait seulement des droits, te seiriteiir seulefnent des devers ; d'où il résulte que le premier tend toujours k l'abus, t» aemai k la révolte.
— BtquelremèdeTOTez-voQsïic^ momienr Baptiste T
— Monsieur le comte m'a fait comprendre qu'il n'y e« avait qu'un seul, mousiettr: le respeet rierproque. Quand le commandement est poli, l'obêiesaDeeB'ft lien quipuisse révolter. Je ne m'en étais pas rends compte au^ois ; je trouvais seulemant dur de me souisettre. A mon âge, la domesticité me paraissait humiliante poar un vieUlai^. Monsieur le comte m'a enseigné le mojra de la velerer.
— Comment cela î
~ En exigeant plus d'égards que de gag«B^, monsieur, et en rendant mes serviceiS assez nUterpour qu'on craigne de les perdre. On a beau n'être qu'un domotique, qaand les cheveux commencent à btaadiir, il faut smiepiâflr sa dignité.
— Vous avez raison I me soisi« écrié ;■ que Dieu-me pardonne, monsieur Baptiste, d'avoir (DutàVheoresanril TOUS me faites voir, pour la première feis, la vieillcme noble sous la livrée. Je crains seulemeol que vous ne trouviez pas beaucoup de matrres paraUE au comte.
— Je le sais, monsieur; on le traiUat d'stigioal.
— Dites de cerveau timbré.
— Peut-être ; mais comnw on m'a Ht qae moMieur lui ressemblait un peu...
— Moi ! me suis-je écrié en riant ; sur moa ime, on m'a fait trop d'honneur. Je tùcberai cependant de
th DERNIBBE BTAPK. M
ne pas dâchtÀr dans votre opioion ; mais si, i&rolo»tairement, je tous blessais en qudqua cbose»;
— J'avertirais monsieur.
— Soit... Au reroif, monsieuF Baptiste.
— J'ai l'honieur 4« saluer monsieur. »
n s'est indiné gr&vemaBl comme an ataJMssadeiir m iHdicDce de congé, et il a disparu.
Décidément je veux essayer montnmr Baptùle; w sera un moyeu de m'am^Herer. Nos domestiques ne sont hiibîtuellement que les coiB[4aisaBts ou les victimes de Des travers, je suis curieux d'en avoir un qui s^en fera fraBchement le juge. S'il ne me sert point, tii bien! il m'tièvera : l'éducatioD >e doit s'achever qu'à la tombe.
Ait}0)ird%Tri je ne sut» lAvtilK de borne hnre; h eelNl matinid se gUssait mm les riâeeus de ma fei^ttt et beurrait la ctorabre d'im luyoo étioceiant dans tequd ee jcHi^eot d'ianoHtbnbles atWMS. Je me suis onÛifi qwêtque temps à voir toitrbinwMr ees iieades des iaft- Biment petite qui ne «ont qu'un degrô de riramease échelle de la créatioD. Devaat eux il m'a senbté que j'étais plus grand, ph» fort; j'ai été plus content de mt condition d'heninM.
Kous voilà aux pramen jo«n de tantoMM, Fair du malin est d^ fr(»â ; je vois de dm» aieâve Ua toiis reeouv»ts d'uae légère denteUe de gelée bLaaehe ; U chaleardu ht m'eu parait plus dwioe; j'm joub avec une volupté confuse. Au dehors, tout est w mouvemeot. Lu
M SOOVENinS D'UN VIEILLARD.
ehariols pesants font trembler les pavés, les cris des marchands retentissent, des pas se croisent dans la cour, des Toû se répondent ; j'entends le palefrenier qui siffle son air habiluei en faisant crier la poulie du puits banal; les oiseaux eux-mêmes gazouillent et picorent dans le jardin ou sur le» toitures ; le monde a repris sa rude . journée, et avec elle recommencent les préoccupations, les débats, les sueurs. Tout s'a^to et s'inquiète, tandis qne moi je prolonge les douce» sensations du réveil.
C'est la vieillesse qui me fait ces loisirs sans remoi'ds. Vétéran de la vie, j'ai le droit de regarder l'activité joui^ salière sans y prendre part : ma tâche est achevée ; assis au pied de mon œuvre, je puis croiser les bras ; les dei^ nières heures du soir sont h moi.
Je n'avais encore jamùs réfléchi à ce privilège. La jeunesse est un noviciat forcé où temps, volonté, intelligence, tout est la propriété du maître. Nos pieds nous portent, mais ne se meuvent qu'au commandement. — La virilité nous impose des devoirs de chaque instant ;— l'âge mûr alourdit le fardeau des responsabilités ; — la vieillesse seule est véritablement libre. Le monde, dont nous étions esclaves, signe alors enfin notre affranchissement. A nous les longs sommeils, les promenades sans but, les causeries ininterrompues, les lectures capricieuses, les heures perdues à l'aise ; nous n'avons plus là, k notre porte, les six jours de la semaine, criant comme ie Barbe-Bleue du conte populaire : — Descendras-tu de li-haut î
J'enregistre cette nouvelle joie de la vieillesse. Désorxam je ^herai d'en jouir plus pleinement en me rappe* lant les mille chaînes dont l'âge m'a délivré.
Déjk ce matin j'ai prolongé, avec une sensualité réfléchie , cette douceur du lever tardif. Chaudement couché et regardant le soleil qui semblait tout égayer autour de
LA DERITIËRE ËTAPB. M
moi, j'û longtemps écouté les bruits de l'agitation et du traTail qui bourdonnaient au dehors avec l'espëce de frissonnement voluptueux qu'éprouve celui qui se sent abrité lorsqu'il entend
TlnteFinrU vitre lODora Le grâùl léger qui bondit.
Je me suis enfin levé ; au premier coup de sonnette, Félicité m'a apporté mon chocolat.
< Quel temps, Félicité ! *
'— Ah I oui, monsieur, bien mauvais.
— Commenl, mauvais 1 ne voyez-vous pas que le soleil brille?
— Eh I monsieur ne voit-il pas la gelée blanche t
— Sans doute ; mais l'air n'en sera que plus ferme et plus sùn.
— Pas pour les jeunes laitues, monsieur.
— Vous songez aux jeunes laitues, Félicité t
— Rapport que René en a semé. »
Je souris, mais je comprends. Brave fille I elle n'a déjï plus que les préoccupations de René ; elle s'intéresse à tout ce qui l'inléresse! Qu'importe l'objet de cet intérêt? Ce qu'on aime est toujours assez grand pour unir quand on l'aime en commun.
Cependant, commej'aiun autre barométte que Félicité, je persiste h trouver la matinée belle, et je sors pour une promenade.
J'hésite d'abord sur la direction Îl prendre ; rien ne m'appelle d'un cfi\é plutôt que d'un autre ; mon temps m'appartient et toutes les routes sont à moi. Enfin je me décide pour les grands coteaux. J'irai jusqu'à la maisonnette du père Bouvier ; voilà longtemps que je n'ai vu ni lui ni son filleul Armand.
U SOUVENIRS D'DR VIBIlbARD.
Je monte les petits seDliere qui serpentent u yi de la colline. Les baies, presque GomplâteEBeiit ddpwi^ lées de leurs feuilles, sont diaprtes-da baies rouges, broBCf et jaun&tres, autour desquelles tournoient des volâes d'oi seaux. Je traverse les friches dont les hautes herbes font trembler, à leurs sommets , de grosses perles de rosée ; quelques fâches qui pjlturent se retournent k mon passage en m« jelant tin regard lagM <* puilUe. J'aUeins le sommet et je m'arrête.
La vallée est k mes pieds, encore h wioUiémkiBie i&na la brume qui s'élève leateHunt comEoe use fumée ; autour de moi, riea que das bruyères d'où s'CMolent des vanneaux avec leur cri plaintif. Plus bas sont dispvtés des feroiesetdes viUages. Jevûsfàetliides^arrDes-qai lecommencent les sjUobs k tnnrft les chauwes téaeate.
En reprenant ma route, j'en rencontre une traînée puun fort attelage et que aaaduit as j'^iMe i^eaa ; le soc fend la glèbe avec aulanl de faeîMléque la prooedru» navire fendrait les eaux. Assis sur ie fossé , oo psysaB me regarde, il me salue ; je Le zefieaAais.
« £h! c'estle vieiu 3ol» I
— Je vois que monsieur ne m'a pu oahliâ, bien qo^ ne m'ait paa leva depui» longteHips.
— C'est la vérité, père Job; mais qat ftitefr-vons d(mc )k1
— Je vois les juitnœ cealiiiHer œ qti£ j'ai ammeacé, monsieur.
— Au fait, je me rappelle: eeebamp éteU un taillis; c'est vous qui l'avez défriché f
— Lui et tous ceux qui descendeat le verautt. Quand je suis arrivé aux Momière», il n'y avait qut'des landes et des fourrés ; à cette heure, le blé du boa Diai poaam partout,
— -Et WttB iiex i^uMT k regarder votre «eorre ?
— Je l'avoue, oMiuieur ; cfuaad je vois ks épis couvrir tonte la pMts jascfii^ nànean, je ne dis : — Dieu peur te rappeler, père Job; tuIaisgerasqiiclquedioie«})Fèstui.»
te ïm Jeiicitë et j'ai prit o«Bgé ; mais ses paroles ma •ODt reliées dau û Mémoire ; je les répète comme cei ùrs qm tous iBvienHOt toujours et qu'on ùedoBae in-< TolootaiimBeiiL
UUtserçutlqve chose apr^ssùi! a'esl-oe point lii, en effet, le but de la vie, que ekacoD^teiiUaelaa us forces et sa condition T Le plu panne maçon, quand l'j^ l'a flonrtié , peut regarder la maison qu'il a élevée; le vieux cfaarpCDtLer suit de l'œil le navire façonné far sa haçbe et qni reneat des kiataùïes contrées avec les cicatrices de la tempête ; le plus misérable journalier voit l'arbre 4piû a pUÔité, la carrière qn'il a ouverte, le idiemin qu'il a tracé ; et tous peuv«it se dire qu'ils ont attaché lenr aouvanir k une ouvre qui doit longtemps leur survivre. Hais moi, qn'ai-je fait de dnrabla id-bû T où est le monument qui doit marquer mon passage f Puisque le lia> eard de la oaissanoe ne m'avait point destiné à transformer la matière, à dresser de mes maios un àgae visible, pourquoi n'ai-je point trouvé place dans l'ut, dtms la science, oo, à d^aut de génie, pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas au moins donné l'opulence? Que ne m'a-t-il permis d'attacho* mon nom à quelque iostitutiou bienfaisante? D'où vient qu'il m'ait refusé ce qu'il accorde à d'autres: la gloire du bien ao«>mpli ?
Celte ambition, qui n'avait fait jusqu'ici que traverser mon esprit, s'; sltacbe maintenant et s'y acbarae. Je me sens triste, humilié, d'avoir été condamné k une existence anonyme ; de mourir tout entier pour les hommes le jour où le Unceul se repliera sur moi. Je pense à la joie de
M SOUVENIRS D'DIf VIEILLARD.
laisser un de ces boids qui s'inscriveat & l'entrée des rues de DOS capitales, qui dirent les palais, bonorent les simulacres de bronze ou de marbre, et (ont de toos na parent du genre bumain.
Ah I rnâme sans prétendre à une parrâlle gloire, que n'ai-je pu laisser un souvenir plus modeste ! £tre le grand homme d'un village I rattacher mon nom à l'école où s'instruisent les enfants, & la promenade plantée oà se reposent les vieillards ! N'aurais-je survécu que dans la simple inscription de cette fontaine de granit qui borde l&-bas le chemin et qu'orne le nom de «lui qui t'a élevée pour le passant, mon ambition se serait déclarée satisfaite. Ce nom rappellera du moins la mémoire de l'homme qui le portait; pendant longtemps d'autres pourront le lire comme moi...
En me parlant ainsi , j'étais arrivé prés de la font^ne et je cherchais l'inscription. Hélas I le marteau gouvernemental avait découronné l'humble monument , transformé maintenant, pour l'uniformité, eaborae-font^e; l'inscription avait ^sparu 1
Je pensai alors à tant de noms plus célèbres qui n'ar vaient pas eu un m^leur sort ; successivement effacés .par la main des partis, ils ne reparaissaient que pour disparaître. Leur surmance dans ta gloire n'était qu'une solidarité dans les révolutions. Ballottés du panthéon & l'égout, ils n'obtenaient pas même ce salut respectueux que l'on accorde au mort obscur qui passe ; si leur éclat attirait l'applaudissement, il justifiait aussi l'injure.
Ah I que d'autres ambitionnent alors cette orageuse immortalité ; mieux vaut disparaître de la scène que d'y laisser sa mémoire exposée à de tels retours. Je renonce i mes souhaits ; je demande à Dieu pardon de ma révolte, et je dis comme te poète :
LA DERNIERB ETAPB.
Fiib CM {Tiamps de bataille, OA l'iDsects pensant S'a^le et ■« traTaille Autour d'un brio de paDls Qu'iicrïse le paiMnt.