LE TIEILUIID DE VIRGILE
J'ai trouvé le père Bouvier dans sa maisoB. Bien qu'il Boit mon atné de près de dix anoëes, il continue à l&bou< rer son jardin, à soigner sa chèvre et & élever ses canaris. Il n'est servi que par lui-même , ce qui fait, comme il le répète gaiement, qu'il est toujours content de son serviteur.
Je l'ai surpris occupé k tourner une soupe de citrouille qu'il voulait quitter pour me recevoir ; afin de le forcer à rester, je me suis assis au coin de l'&tre.
< £h bien , père Bouvier , je suis heureux de voir que vous soyez toujours d'aussi belle humeur, lui ai-je dit en regardiuit sa figure joviale. »
Il s'est mis à rire.
< Eh 1 père étemel I le moyen d'être mécontent quand rien ne vous manque ! « s'est-il écrié.
J'ai promené rapidement les yeux autour de moi sur ce pauvre intérieur qui n'a que les quatre murs blanchis k la chaux, un lit, une table, on bahut et deux cbùscs dt pnille ; le vieillard n'y a point pris garde.
« Étes-vous entré par la courî a-l-il repris.
— Oui.
— Eh bien, alors, vous avez vu le changementt . <
— QuelcbangementT j
•i SODVEKIRS D'un VIEILLARD.
— Comment 1 vous n'avez point racoarquét H n'y a plus de puits ; j'ai une pompe, une pompe à balancier, comme les millionnaires I C'est ArraaBd qui l'a fait élahlirsurses économies. Brave "garçon I il trouvait qu'à mon Age un puits élait fatigant et dangereux. Ces jeunes gens se défient toujours des vieux 1 ah l ah I ah!... Pas moins, la pompe est plus commode, je dois l'avouer.
— n me semble avoir remarqué quelque autre chose de nouveau Jt l'eulféa du iardta ?
— Ah ! les ruches. C'est juste , vous ne les aviez pas Tues : Je les ai acheté» au printemps. Je ne suis pas btea sûr qu'il y ait profit ; mais j'aime à entendre bourdonner ces mouches du bon Dieu autour de mes fleurs. Que Tonlez-vousf quand on est vieux, 11 faut bien s'accorder quelque chose. D'ailleun je n'en ai pay6 qu'une ; c'est encore Armand qui m'a donné l'autre.
— Fort bien; Je vois qu'il oonthioe Jt être pour vous ce qu'il doit fitre.
~ Armand I s'est écrié le viwllard en laissant aller la cuiller de bots dans la soupe de ct*«Dm»e; d'est un ehérabio, monsieuri si bon, si tendrb, si attentif \ tout ce qui peut me faire plaisir! aht penonite ne sait conune moi ce qu'il vaut.
— Et personne ne sait comme lui ce qu'il vous doit.
— Bah I bah ! qu'est-ce que j'ai donc (àitT a repris le vieillard en recommençant à tourner sa soupe ; je loi ai donné ici place au feu et b, la chandelle. Fallait-il pts le laisser sur le pavé... comme sa tante?
— Ah l vous m'y faites penser, que devient-elleî
— Madame de Lourière? Eh bien, il parait qu'elle va mal. Ah ! c'est une terrible femme, monsieur! Elle se plaignait auh-efois qu'Armand l'abandonnait (et notez qu'elle lui avait défendu de se présenter liiez tiie) ; pas
LA DERKiËRE Etape. «t
moins, qaand le garçon a sa qu'elle menaçsitâe finir soa échereau, il a cru qu'il devaH lui rendra visite. n'a-fr«ttc pas refusé de le receroif, en faisant dire par ea domestique qu'il ne venait qae pour son héritage I Hatoreltement , Armand n'y est plus retourné. Vrai , il y a dcf gens, monsieur, qui aont comme des paniers k qui le bon Dieu a oublié de foire des anses ; on ne sait par où r* les prendre.
— Eu tout cas, si votre neveu n'a rien obtenu de l'égoîsme de madame de Louriëre pendit sa vie, il héritera du moios de son aisance après sa num.
— Je n'&a sais rien, je n'en sais rien; la vieille est fantasque connse le passé. J'ai pêar que tout n'échat^ à Armand. Ces espoirs d'héritage sont trompeurs, monsieur; os m^che nn-pieds pendant vingt années en attendant les souliers d'un mort, et quand on acoonrt pour les ^taosser, on les tivuve pturfois anx pieds dii voisin.
— Smtpçomieriez-voiis denc à undaflM de Loari^c quelque intention de legst
— Qui sut? maderaoift^le Françoiie, la servante, est une fine commère qui a creusé un fessé autour du logis ; personne n'y arrive plus »ms sa pennission ; et bien sùv qu'elle ne le fait pas K bonne intention, n sufQt de voir sa fîsare de sainte Nitouchel Cette fllle-lii, monsieur, c'est le mensonge en bonnet. Vous vctmï qu'elle vcrtera la succession d'Armand.
— J'espère qu'il saura s'en passer.
— Ohl c'est aûr qu'il n'y pense pas, luii mais moi j'y pense. Le cher enlantvit â grand'pnne de ses leçons, voyez-vons; puis il a des projets que cette petite fortune assurerait. Si sa tante le savait, j'ai lonjour* idée qu'die n'aurait point le cœur de le déshériter. J'aaius veolu
pouvoir lai e^^liqner la chose ; mais elle a refusé de me
recevoir : elle me déteste ; je tous demande pourquoi ?
•— Parce que vous avez fait en faveur de son neveu ce qu'elle efit dû faire elle-même, père Bouvier. Votre iwnne action lui est un reproche.
— C'est donc bien malgré moi, monsieur ; car, loin de l'accuser, je la plains; elle a perdu l'amitié d'Armand qui était comme qui dirait sa propriété. Ah I si elle savait ce qu'elle vaut, gage qu'elle en voudrait sa parti Faudrait seulement quelqu'un qui pût lui faire comprendre la chose . Monsieur ne la connaîtrait point, par hasard T
— Pardon, je l'ai beaucoup vue autrefois, et si je pouvais quelque diose pour votre protégé... »
Le père Bouvier m'a saisi le bras :
« Ah I monsieur Raifmond, faites ça, s'esl-il écrié, et le bon Dieu tous le revaudra! Qu'elle ne déshérite pas son neveu par malice de vieille femme; qu'elle lui permette d'être heureux après elle sans qu'il lui en coûte... Et, tenez, ajoala-t-il en baissant la voîk, j'aime mieux tout vous dire : le garçon voudrait se marier, et celle qu'il a choisie y met, comme lui, toute son espérance; mais lé père ne veut pas d'un gendre sans légitime. C'est donc pour ces deux pauvres enfants le repos, le bonheur, tout leur avenir peut-être 1 Ah I monsieur, vous pouviez expliquer la chose & madame de Louriô
— Je le tenterai.
— VraiT
— Dès demain. »
n m'a serré la main avec attendrissement :
« Que le ciel vous paye pour nous, monsieur Ray-
mondl s'estril écrié. Je ne vous remercie point... parce
que je ne trouve pas les mots... qu'il faudrait... mais,
voyez- vous, si les choses tournent selon la justice et qu«
LA DERNIERE ETAPK. 89
je voie l'enfant content de yivre, tout sera dit pour moi ; - je pourrai fermer les yeux en répétant au roi du ciel, joyeusement el sans effort : « Que Totre volonté soit faite! »
En parlant ainsi, il m'avait reconduit malgré mes objections ; il a fallu traverser son jardin, où les touffes d'aslers et de chrysanthèmes épanouissaient encore, ci et là, leurs couronnes fleuries; lui-même m'en a cueilU on bouquet, auquel il a joint quelques roses du Bengale déjà pâlies par les froides bises d'automne, et nous nous sommes séparés avec des souhaits réciproques de paix et de sauté.
Lorsque je me suis retourné, au premier pli de la colline, le bon vieillard n'était plus sur le seuil de son courtil,-' et la maisonnette avait disparu derrière les massifs dei.' coudriers; mais une colonne de fumée inclinée parla*^ raffale en indiquait encore la place.
J'ai béni en mon cœur cet humble foyer dont le maître avait trouvé l'abondance dans la modération, la force dans le dévouement, le contentement dans l'amour, et j'ai longtemps pensé au vieillard de Virgile dont l'heureuse vie est bornée par une haie fleurie sur laquelle butinent les abeilles, et qui, la tête repliée sur son bras, écoute les chants éloignés de l'émondeur qu'accompagne -^ le roucoulement des colombes. Rêve charmant que le poète des Églogues reprend dans les Géorgiques; mais rêve païen où les joies de l'âme sont oubliées. Que ton vieillard dorme doucement, é Virgile I bercé par le murmure des feuilles et par les rumeurs de la source voisine; le sommeil de celui-ci est encore plus doux ; car, au milieu de ces voix berceuses de la création, il entend celles qui chantent en lui-même et qui lui rappelieut le bien qu'il a fait,
soDVBinis vxta tieiijlako.
MES SENSUAUTÉS.
En rmtrant, j'td troavé ira feo clair ^Inné dans te salon et mon couvert dressé. La prameuadeavaitaigiiisé mon «prtétit ; je me s«a établi dans mon grand ftméeui?, ~ les piôls sar les chenets ; devant mol est la bouqnet du fère Bouvier, dent ta Tralche senlear semUe m'apperter ane brUe de la campagne; la fl&nmie MHiinre doiK«ment h mes pieds ; le vent, qui a grandi, sifde le long des corridore, et j'ent«>d8, dans la pièce voiiiDe, les roftlades -^ de mon 8«in qui, de la cage, salue le sdeil.
Mon être s'épanouit dans œtle atmoRpbèra de crime
liarmoBieax ; je sens mon oerrcau se déleadR, sion easav
s'élargir. Jamais , au temps de ta forée a, de l'aelivité, je
B'arais liprouii cette pMne qnétode, cet afeafidva da
soi-même, an doux Ktulis des habitoâes éamaHitpm,
) Naguère encore mes loisirs mêmes étaient ioqutett'.
/ 4^est seulement depuis que la vieittesse n'a iait les
I lKuresd(te(x«|iée* queJejouispteinementdela-pEHxdQ
) Ioj«r et que j'en tavoure les douceur» dans toute* leura
I miaveStqae la visjoumaliirem'enparte enfin saasqne
vje la conduise.
I U 5 a dam le bonheur des jenses années quelqoe j chose de violent qui ppfdpita )a sensation, |e ne sais ( quoi d'cxcessil qui met nne sarenr icns an fond méine ';do phùsir. Livré iï la fiévrenie actinté du snng, onne / s'arrête point aux joies, -on les traveree. C'est «eulement '^ fpfasd le temps a amorti c^te fougue entre l'âge mûr eC ^ la caducité, que oons pouvons être heureux à l'aise. Il y '^a un printemps de la vieillesse qui est ta lérilable prise
LA DKSNI£&£ ]lTiJ>EL 7t
de posseaima des joubsaaee» paisibles ; jusqu'i elle, on | <i dépensé en prodigue, alors enfià on arrive à connattro la ntsanatedu bonheur.
J'en suis là, et j'en veux profiter. Que d'autres se fassent stoïques à la manière de Cratès, qu'ils n'accordent rien à cette guenille dont Dieu a pourtant fait le vêtement d'une essence immorl^le, nous oserons nous écrier avec le Itonhomme Chrysale :
GneaUle est fort bien iHt i»^ gaenille m'ett chère I
Arxat qu'die letuinie & ki terre, nous m lui rcfuserens aocsa des inaocmls bien-être iiui peuvent la réjouir et retentir jmqu'à l'&nM en joyeux écbos. Dieu n'a-t-il pasdFeesA luUm£aw âertst aom la création comme un éternel festmT Ne mm» ft^t-il pae dit : « Sèrae le grain, et je te donnerai fépi; greffe l'aigre, le fruit mûrira pour toi ; tbnille Iw EÛéto m les eaïuc, et l«iit ce qu'aura sur^ pris ton aAresee tTappartimâra. • ioutr est k récompense d'aeqadiir. Vaem% àÔÊA sain reahocdft de ce que nous de- Toos h Mtn labev. O éttotèm jounÂes I un, je ns TOUS dépouîHcfai pn de\ce que Oiea vous a iais&é, je m TOUS ferw peiat pins ■oncM qu'U m vous a faites; mais je rappellerai toutes les joies qui vous connaisseat encore pour qu'elles danamt en àkatus k b cluté de votre soleil couchant, et toi» wUMMpiflngBl juequ'aa «oir de leun dsaui chaawM.
Comme je /fuiMaisla iaiàa pow me-rai^racber du feo, Roger est anivé; boqs huu fvis saseiable le café. Ja lui ai répété les vers de Delille sur ce aeclar mêlé
Qm dv MC dM K
Et, a revswebe, il m'a annoncé que les chimistes, i^
l'avalent déclaré impropre & la outritioa, venaient de découvrir le contraire : —ce qui expliquait pourquoi, depuis cinquante ans, la moitié du monde avait pu a'eu nourrir au grand scandale de la science.
ONE VIEILLE ioolSTE.
La tante d'Armand habite, h une des extrémités de la - ville, une petite maison entre cour et jardin. L'écriteau cloué à la porte avertit d'essuyer ses pieds et de sonner doucement. Je reconnais les précautions habituelles à madame de Louriëre, toujours soigneuse de ses aises, et qui a eu pour loi suprême la maxime : c Qu'on n'a pas trop de soi pour s'occuper de soi-même. >
Je me conforme toutefois h la recommandation. Bientdt un petit guichet s'ouvre, et une servante paraît.
Je reconnais Françoise k son large visage bl^ard, k ses lourdes paupières demi-baissées qui semblent n'avoir d'autre emploi que de voiler le regard, à son sourire inamovible et à son accent qui traîne pour se donnerun air de douceur.
< Que demande monsieurt
— Madame de Louriëre.
— AhlmonDieulOnn'adoncpàsditàmonsieurT...
Madame est très-malade depuis d«ix mois.
— Je le sais ; mais ne peut-elle recevoir la visite d'une ancienne connaissance? ^
— Ab I monsieur est une ancienne connaissanceT — Et le regard de Françoise plonge sur moi, en dessous, comme s'il voulait me descendre jusqu'au fond du cœur. Certainemeat, ce serait un grand plaisir pour madame.»
mais Irmédccin a défendu tout ce qui peut la fatiguer.
— Je serai peu de temps.
— Oh I je suis bien sûre que Monsieur n'abuserait pas... malheureusement madame dort en ce moment.
— Alors, i. quelle heure devrais-je revenir?
— Mon Dieu I je n'oserais pas indiquer h Monsieur... Monsieur fera toujours bien de l'honneur à Madame...
. — Vous lui direz que je suis venu 7
— Monsieur peut être certain que je n'y manquerai pas.»
Et elle salue en voulant refermer le guichet; je l'arrête de la main.
— Mademoiselle Françoise me connaît donc?
— Moi, monsieur? dit-elle, surprise de s" entendre appeler par son nom ; c'est-à-dire... pas précisément.
— Dans ce cas, comment annoncera-t-elle à madame de Lourière ma visite?
— C'est juste, pardon. Si monsieur veut me donner sa carte?
— Je crois que la chose serait inutile.
— Pourquoi cela, monsieur?
— Parce que mademoiselle Françoise oublierait probablement de la remettre, comme elle oubliait de me demander qui je suis.
— Je vous assure, monsieur...
— Au revoir, mademoiselle. »
El je repars en tiûssant la servante intriguée me suivre d'un regard inquiet
Évidemmentjenepuis espérer d'être introduit par elle; le plus court est de m'adrcsser au médecin de sa maîtresse qui la voit tous les jours.
Monsieur Dulac, chez qui je me rends dans cette intention, se charge volontiers de la commission ; et, dés'
?| SOtVENIItS D'DR VIElLLARa
te soir, il m'avertit que madame de Louriëre a paru nme <le mon souvenir; elle-même songeait h me faire demander ; elle veut me consulter sur une atfoire qui relève du droit et pour laquelle mes conseils lui senûent nécessaires. Je puis me présenter quand je voudrai, et le plus tAt sera le mieux.
Seulenient monsieur Dulac, qui sait combien il est diOlcilc de franchir le cordon sanitaire établi par Frau- <;oisc, m'engage à venir à l'henre de sa première visite; il veillera lui-même à me faire ouvrir.
Je le remercie, et je suis & la porte de madame deLouriére à l'heure convenue. Je sonne; Françoise qui se présente me reconnaît ; elle change de visage, mais s'efforce de cacher son trouble sous le sourire mécanique dont elle a l'habitude.
« Oli I c'est encore monsieur 1 H vient savoir des nouvelles de madame? Mon Dieu! monsieur est bien bon ; ça va toujours doucement... »
Je l'interromps pour lui dire :
« Votre maîtresse m'alfend, ouvrez ! »
Et comme elle feint de nepas comprendre, je sonne de nouveau, et plus fort, jusqu'à ce que monsieur Dulac arrive et m'introduise lui-même, au grand désappointementde Françoise, n ordonne à c^e-«i de m'aononcer à sa maîtresse qui est avertie de ma visite, et il m'introduit dans un petit salon ouvrant sur l'antichambre.
t Maintenant , je demande la permission de vous 'lisser, dit-il; j'ai ici près l'n malade que je veux voir; ;ij reviendrai en le quittant. Tilchez de finir sans retard avec madamede Lourière ; il n'y apas de temps à perdre. »
A ers mots, il me salue de la main, et le voilà parti...
Resté seul, je me suis mis à regarder autour de moi. Le meuble de lapiëce date de Louis XV, et les injures du
LA. DERNIÈnE ETAPE. ÎS
temps ont forcé de le recouvrir. A voir ces vieux fauteuils Pompadour laissant pa,sser, sous les housses blanches, ' des pieds maigres et fuselés, on dirait de vieilles mar — quiscs en peignoir qui se donnent des airs de jeunesse. i ^es dessus de portesVeprésentent des scènes champêtres ' |ù des bergères enrobes de salin écoutent, un oiseau sur le doigt, des bergers en habits de velours qui jouent «lu galoubet. La pendule de la cheminée a pour ornement nne jeune nymphe en bronze doré qui vend une panerée d'amours. Des gravures coloriées suspendues çà et là reprothiisent des scènes mythologiques; et une petite bibliotliÈque renferme les romans tlu dernier siècle. / Je cherche en vain quelque trace d'habitude sérieuse de travail jj tout a la même apparence d'oisiveté futile, de galanterie surannée. C'est bien lis. l'intérieur tristement coquet de la femme égoïste et frivole que j'ai connue " autrefois.
Ënân Françoise revient; son sourire est plus faux et son parler plus mielleux que jamais. Elle me prie de la . suivre en m'averlissant que sa maltresse est très-fatiguée, qu'elle n'a point dormi depuis plusieurs nuits, que les longues conversations lui sont mauvaises. Je me laisse conduire sans répondre, et nous arrivons ensemble devant une porte qu'elle ouvre.
Une odeur d'éther et de fleur d'oranger m'arrive romme une raffale. Je franchis le seuil, et j'aperçois enfin ' 'madame de Louriëre sous ses rideaux.
Ld temps pendant lequel on m'avait fait attendre avait l'té utilisé par elle. Relevée sur son séant, elle avait revêtu une camisole garnie de dentelles, et s'était coiffée d'un bonnet à petits plis retenu sur son front par un ruban ponceau. Des mèches de cheveux blancs, oubliées dans la .précipitation de cette toiletta improvisée, pen-
7a EOOVENIRS D'UN TIBILLATta
daient sar ses joues plombées; et les yeux avaient qnL4-
qae chose de hagard dans leur 0évreiise mobihté.
A ma vue elle tendit les deux mains avec un sourire apprêté que je reconnus.
< Ah I tout le monde ne m'a donc pas oubliée, dit-elle; vous avez voulu me voir encore une fols, cher monsieur Raymond?... Françoise, faites asseoir monsieur.
Après avoir obéi en rechignant, Françoise alia s'aecouder aux pieds du lit ; je la regardai, mais sans qu'elle - voulAt comprendre mon regard. Je me tournai alors ven madame de Louriëre:
« Les services de mademoiselleFrançoisevODssont-ila nécessaires, chère dameT
— Nullement.
— Alors je serais désolé qu'elle se dérange&t en mon intention ; elle peut retourner h ses occupations.
— Et si madame a besoin de moiT objecta la servante.
— l'avertirai, répondis-je en montrant la sonnette posée près du lit sur un guéridon. >
Elle me lança un regard de vipère, et sortit lentement en laissant la porte entr'ouvertc.
Madame de Louriëre se pencha hors du lit.
< Est-elle partie T » demanda-t«lle & demi-voix. le répondis aflirmativement.
« Ah l combien je vous remercie, reprit-elle avec un . soupird'allégeance; j'avais peur qu'elle ne restât ici et ne m'empêchât de vous parler... Mais, de grâce, refermez la porte; je tremble toujours qu'elle ne soit aux écoutes,
— Êtes-vous donc dans une telle dépendanceT deman^ dai-je après avoir fait ce qu'elle désirait.
— Moil s'écria-t-elle ; ahl si vous saviez I On la croit ^ ma servante, elle n'est que ma geôlière I Tout ici dépend
d'elle : le jour, l'air, la nourriture; il faut lui obéir en
LA DERMËRE ËTAPE. TT
tout I n ne m'arrive de dehors que ce qu'elle ïeut bico laisser passer. Aucun moyen de résistance 1 Je suis comme une vivante sur laquelle on a refermé sa bière ; chaque foisquejedemiindeàsortir,lamalheureuseajouteuncloul
— Uaîsnepouvez-TOuslacfaasserT
— Et qui me veilleraî qui me soigneraf répliqua-t-ell« amferement. Où trouver maintenant une autre servante? Non, non, il faut que je la subisse, cher monsieur, que je la retienne par des promesses ! Ah I vous ne savez pas ce que c'est que la vieillesse! »
Et, attendrie à celte pensée, elle essuya deux petites larmes qui coulaient sur ses pommettes ridées. Dans son exclusive préoccupation d'elle-même, elle n'avait songé ' ni b. mon ftge, ni t. mes cheveux blancs.
Je voulus la consoler; mais elle repritensecouantla tête:
c Maintenant pcisonne n'a besoin de moi ; faible et, iaQrme, je ne suis qu'un embarras ou un ennui : aussi tout le monde m'abandonne 1 Le chevalier lui-même, le croiriez-vous î le chevalier a cessé de venir, parce que je Depuis plus faire sa partie dewbist. Depuis trente années, je croyais avoir un ami, je n'avais qu'un partner. >
Je ne pouvais lui répondre qu'à la place du chevalier (Aie eût fait comme lui, et que tel devait être le dénoûment de tout contrat qui avait eu l'égolsme pour notaire: aussi gardai-je un silence embarrassé ; elle poussa un Mupir, et, levant les yeux au ciel, elle reprit :
« Du reste, je devais m'y attendre ; c'est le sort ordinairement réservé aux imes trop sensibles. ■- Jamais je «'ai été véritablement aimée, cher monsieur; ma vie entière s'est passée à faire des ingrats I — Mais après ma mort, du moins, j'espère être comprise ; on me rendra justice. .. J'aurai pour défendre ma mémoire ceux qui me devront leur bonheur. »
Elle a foit une pause; je l'ai regardée d'uo airinlermgateur; enBp elleacootiDaé:
c Oui, cher monsieur Raymund... j'ai écrit mes àer- Diëres volontés. .. voîlàdéjàileux mois. Depuis longtemps je sais qu'il n'y a plus d'espoir... Malgré les assurances' du docteur... vous avez pu le reconnaître vous-même en me voyant... car avonez qne vous m'avez trouvée tàxM! changée... que vous ne me croyiez point si mal. >
Elle me regardait d'un œil fixe et ardent, comme pour ine demander de la contredire. J'ai prolesté, mais plus faiblement que je ne l'aurais voulu. La vérité m'ëtouffait; elle l'a compris et s'est écriée :
« Non, non, ne cherchez point h me tromper... Je nevous croirai pas... Je sens trop bien que mes forces s'éteignent... Mais qu'importe?... j'ai assez vécu... ponr ne pas craindre... la... morti >
Ce dernier mot s'était arrêté presque étouffé snr ses lèvres; une lividité hideuse a¥Ùt remplacé sa p&laurr, j'entendais ses dents claquer, et ses mains serrûmt'CoiH - Yulsivement les couvertures, tandis que, la léte rejeté»^ en arrière, et les yeux agrandis d'éponvanlo, elle semblait fascinée devant quelque abtme invisible. . Je me suis efforcé de la rassurer en rëpélantquft lesv précautions prises par sa prudence, loin de lui nwDÉrer' le terme comme prochain, devaient rasséréner soa esprits et la laisser désormais uniquranent oecupée de sa guérii~ son. Elle a saisi avec empreâsemnit ce vague espoir; elle s'est mise à énumérer avec une minutieuse compliû'sance tous les symptémes favorables qui pouvaient aoinoncer son rétablissement; elle a fait un mouvranenti pour se redresser, afm de me prouver qu'elle était pluS'. forte qu'on ne semblait le croire.
Cependant quelque chose proCeelait en elle ; je rai.nUE
tout k coup changer de visage et frissonner. Ses jeux se sont fermés un instant comme pour échapper à une funèbre vision ; enfln elle a repris très-bas :
« N'importe... quoi qu'il arrive... j'ai voulu vous voir pour vous consulter sur ce testament... pour savoir si rien n'y manquait... pour le déposer entre vos mains, »
J'ai dit que j'étais touché de cette marque de confiance, mais que d'autres y avaient sans doute plus de droits, et. j'ai nommé des parents, d'anciens amis !
9 Ne m'en parlez pas, a-t-elle repris en m'inlerrom-pant ; tous m'ont délaissée, parce qu'ils n'attendent rien de moi... A mon tour, je ne veux rien d'eux... c'est à. vous que je me confie. »
Je me suis incliné; elle a fouillé sous son oreiller et m°a remis une clef en me désignant le meuble que je devais ouvrir. Dans le compartiment indiqué, j'ai trouvé le testament; elle l'a déplié elle-même, et me l'a présenté d'une main qui tremblait.
« Lisez I s a-t-elle dit avec une espèee de solennité
J'ai pris le papier et j'ai lu tout bas : < Celle qui a signé son nom au bas de celte page, déclare que ce qui va suivre est l'expression de ses dernières TolontéS.
« » 1° Voulant laisser un souvenir qui témoigne de sa* sympathie pour les orphelins, elle demande que le premier tiers de ce qu'elle possède soit consacré à l'éducation de l'enfant-trouvé qui naîtra le plus près du moment de sa mort, et que cet enfant reçoive un des noms de la donatrice; S" afin d'encourager les choix du cœur, elleveut que le second tiers de sa fortune soit employé fi doter une jeune fille pauvre qui voudra faire un mariaged'inclination ; 3° dans l'espoir de ranimer des sentim«Dt&^
se socvEVins d'dk vieilladd.
trop atlaqués de nos jours, elle ordonne de placer le dernier tiers de ses biens en rentes sur l'Etat, et de consacrer les revenus à la fondation d'un prix annuel qui devra être accordé à l'auteur de la meilleure pièce de vers sur les devoirs dé la famille.
> L'existence de ces prix, désignés sous le nom àeprix lourière, sera annoncée par toutes les voies de la publi cité, de manière que les concurrents puissent se trouver avertis.
> Écrit le ii octobre, librem^t et de ma propre main, par moi,
> Marie-Ânalole-Halvina de Lourière. >
Jusqu'à la dernière ligne, j'avais espéré que le neveu ne pourrait être complètement oublié : arrivé à la signar ture, je laissai échapper une exclamation, et je retournai le testament.
■ Qu'est-ceT demanda la malade qui m'observait d'un oeil inquiet. Hanquerait-il quelque chose & la validité de l'acte.
— A la validité, je ne le pense pas, ai-je répondu ; mais b sa justice.
— Comment?
— Je cherche un codicille qui réserve les droits du QIs de votre sœur. »
Elle a tressailli.
c D'Armand I a-t-elle repris l'œil enflammé : c'est Armand que vous voulez dire 7 ne m'en parlez pas ! il n'y a rien de commun entre nous, je ne le connais plus.
— Qu'avez-vous donc à lui reprocher?» ai-je demandé doucement.
Sa tdte cadavéreuse s'est redressée ; un nuage de bile a passi! sur ses yeux viti-eux.
LA DERNIEHE ETAPE. 81
€ Ce que j'ai à lui peppocher! s'est-elle écriée d'une voix nuque; vous me le demandez? D'abord sa naissance I »
El comme je relevais la tête d'un air étonné :
€ Oui, sa naissance, a-t-elle continué avec une dureté emportée, Avez-vous oublié la mésalliance de sa mère? une Dumont épouser un épicier de village, un homme de rien, on manant I > ^
J'ai voulu objecter que c'était un mariage d'inclination.
« Dites une honte dans la famille, a repris madame de Louriëre : aussi Dieu l'en a punie; elle est morte comme é&G le méritait, seule, misérable, laissant un Sis sans ressources!
— Hais ce Sis, ù-je cooâmencé... >
Elle ne m'a point permis de poursuivre.
€ Ce fils I s'est-elle écriée, il a suivi l'exemple de sa inére. Au lieu de partir pour l'honneur de notre nom, de s'embarquer comme mousse sur quelque navire, et'de - De plus reparaître, ne s'est-il pas laissé adopter par un parent de son pèrel un rustre sans êducatiou 1... m'cx- posant ainsi à entendre répéter par tout le monde que je l'abandonnais... que j'étais une mauvaise parentel car on Va dit, monsieur ; on m'a accusée de n'avoir rien fait pour luil... quand j'avais proposé de pajer son voyage jusqu'à Brest, et de l'envoyer aux colonies I — Mais non, il a préféré ntster ici... suivre les écoles gratuites avec des enfants de rien... Je ne pouvais sortir sans le rencontrer en vieille blouse raccommodée aux coudes, et en bonnet de laine , comme un fils de paysan I Encore avait-il l'impertinence de me reconnaître! Oui, monsieur, croiriez-vous que le petit malotru ne passait ja- ~ mais près de moi sans me saluer d'un : — Bonjour, ma tante 1 >
Et, comme si elle ne pouvait supporter ce souvenir,
81 SOCVBNinS D'UN VIEILLIIID.
elle a étendu la maîa vers un Oacon d'éther qu'elle s'est mise à respirer. J'ai t&cbé de contenir mon iadigoationa et mon dégoût.
< Soit, madame, ai-je repris; mais depuis, le trannet de laine et la blouse ont disparu ; votre neveu ne paid phiL< faire honte à personne.
— Ohl c'est justel a-t-die répliqué ironiquement;-. D'ai-je point enleodu dire que monsieur Armand était devenu un pfflïonnagetIlappreiid,je crois, le grecetie latin à des marmots.
— Lui-même aurait pu vous le dire, si tous Y&iivu. permis; car il s'est présenté plusieurs fois pourvousvnr.
— Dites pour calculer combiaa de temps mcare:il4evrùt attendre mon héritage.
— Madame...
— J'en suis sûre! a-t-elle continné amèrtnwnt, efa Tous-méme, monsieur... Voyons, vous dont on cît6 la*! franchise, oseriez-vous soutenir qu'il veoùt parrsympa»r> Ibie pour moi, qu'il m'aime sincèrement, que majnorti le jettera dans le désespoir? »
Il y avait dans l'accent de madame de LQuriéreje mi 81ÛS quoi d'ironique et de provoquant qui m'a échauSdtu
< Mon Dieu I madame, me suis-je écrié, je n'ai poiali l'habitude des exagérations; unnevoi qui a toujours été: tenu éloigné ne peut vous témoigner les sentiments qu!iV^ aurait pour uie parente dans ^laquelle il eût trouvé uno; seconde mère.
— Cest-à-dire qne vous m'accnsezde n'avoir poiat: jonécerâleT «.<
— Je n'accuse point, madame, je défends, etjedisqiw si, en venant à vous, votre neveu n'apportait pas l'amouii passionné d'un fils, il n'obéissait pas davantage, j'en suiii certain, k un booleux calcul d'héikien .
LA. DERNIERE.ÉTAPB. U
— Alors, tout est pour le mieux, » a-t-elle fait, observer d'uQ acceot railleur.
Ma patience était à bout.
< NoD, tout n'est pas pour le mieux,. madame, ai-je répondu en élevant la vois ; car veut punissez ce jeun» homme de torts oontestablesj et qui, en tout cas, ne sont point les siens. Ce testament prétend témoigner de voira )ilié pour les enfante abandonnés. Votre neveu n'est-il Jonc pas orphelin t Vous proposeï: un prixpour ceni qui
. chanteront les devoirs de la famille; faites mieux, madame, donnez un bon exemple en les remplissant; vou» vouiez eoflo favoriser le choix de cœur d'une jeune fille, eh bien .' il y en a une qui aime Amaad, et dont vous pouvez assurer le bonheur:
-~ Qui vous l'a ditT a intarrompu madame deLouriéreh
—Son parrain lui-même.
— Ainsi vous l'avez vu f —•Avant-hier. »
Ellea frappé l'une contre l'autre ses mains de squeletts^ € Ah I je comprends alors, s'est-elle écriée avec un rire d'agonie ; ce sont eux qui vous envoient ; vous ôtes leur homme d'affaires? Folle que je suis! j'ai, cru que votre carte de visite était une marque de souvenir, de pitié I ce n'était qu'uu piège I — Rendez-moi cet acte, monsieur, rendez-le-moi. — Malheureusel malheureuse! n'avoir p^rsoune h qui me confier, personne qui, m'aime 1 > -■
Elle m'avait arraché le testament; je n'ai pu me contenir plus longtemps.
< Et qui donc avez-vous aimé vous-même? ù-je répondu en me levant; je ne suis point envoyé par votre neveu ; mais quand un autre le serait, pourquoi vous en ni«indreT A-t-U' quelque rusoa de s'intéresser à vous!
■I SODVEMnS D'UN VIEILLARD.
L'amour des enfants est une rente ; pour qu'ils la payent, il faut avoir placé dans leurs cœurs un capital de tendresse. Subissez la loi que vous avez faite, en n'étant aujourd'hui pour lui qu'une étrangère. — Maltieur, madame, aux vieillards qui n'ont su se rattactier personne par le dévouement, aux parents dont la vie est moins protectrice que la mortl...
— Et je suis de ceux-là, n'eslril pas vraîT s'est-elts écriée. Alors que me parlez-vous de sœur, de neveu, de âlte à doterT Personne ne m'aime, je le sais, je le sais. — Eh bien, moi aussi je ne veux aimer personne I Ce testament est en bonne forme ; vous-même l'avez dit fout i l'heure. Je veux le remettre au notaire... Qu'on le fasse venir aujourd'hui, tout de suite. »
Elle avaitsaisi sur le guéridon ia sonnette qu'elteagitait.
c Ah I ah ! ah I ceci est ma vengeance : amis, parents, serviteurs, tous ont compté sur mon héritage : tous seront trompés. Bien pour le chevalier, — rien pour le neveu, — rien pour Françoise... »
Un cri de la servante, qui venait d'entrer par la petite porte, l'interrompit. Madame de Louriére saisie cacha vivement sous ses draps le papier qu'elle m'avait repris; Françoise écarta brusquement le riileau et laissa voir ses traits. Le masque de douceur qu'elle portait d'habitude semblait avoir subitement fondu ; ses yeux lançaient des flammes, et tous les muscles de son visage frissonnaient.
* Ne me cachez rien, j'ai vu... s'écria-t-elle : c'est le testament de madame, et malgré ce qu'elle me répète tous les jours, je n'y suis pas I
— Que voulez-vous direT balbutia la mourante.
— Ali ! madame n'a pas besoin de chercher encore \ me tromper, s'écria la fille avec violence ; j'ai bien entendu tout à l'heure : Rien pour Francise! et à chai|ue
LA DEBMËnE ËTAP& M
Duit que je passais, madame me faisait de nouvelles promesses ; elle me retenait ici quand j'aurais pu trouver ailleurs de meilleurs gages; eUe me volait mon temps, ma sanlél
— Écoulez-moi I
— C'est inutile. Rico pour Françoise ! vous l'avez dit. Eh bien, alors aussi, rien pour madame I qu'elle cherche quelque autre gui la soigne et la garde.
— Mais je vous répète...
— Rien, interrompit ki servante dont le désappointement se tournait en nige; que madame reprenne ce qui lui appartient. : — Voilà, — voilà, — voilà ! >
Et elle jetait sur le lit de la mourante son tabUer, ses clefs, le petit livre de ménage, la dernière ordonnance du médecin.
J'essayai eu vain de m'entremettre ; l'emportement de Françoise grandissait à mesure qu'elle rappelait les promesses solennelles faites par sa maîtresse, en indiquant les jours, les lieux, les circonstances. La mourante ne put supporter ce débat; je la vis retomber en arrière, les bras roidis et les yeux fermés. Je crus qu'elle expirait; mais après un spasme assez court, cUe reprit ses sens; ses paupières s'entr'ouvrirent ; elle regarda autour d'elle. Je voulus sonner la servante qui était sortie comme nu orage ; madame de Lourière me retint du geste.
< Ne l'appelez pas, murmura-t-elle avec un tremblement nerveux... Je ne veux plus la voir.
— Permettez au moins que je sorte pour chercher quelqu'un.
— Non, non, bégaya-telle en s'efforçant de me retenir; par grâce... par pitié 1... au nom de tout ce que vous avez aimé... ne me laissez pas seule... ici... avec elle... J'ai peur, j'ai peur 1»
Il y avait dans le visage et dans l'accent une telle expression d'épouvante que je tus pris de pitié. Je me rassis près du lit de k' mourante en m'eCTorçant de la rassurer; mais son Iroubl" égaré l'empêchait d'entendre, A toutes mes assurances, elle répondaitpar les mêmes prières, à cttaque instant plus încoliérentes ; une sorte de râle convulsif entrecoupait sa voix ; des plis livideS' sillonnaient ses joues, et sa coifTure défaite laissait retomber des mèches hérissées de cheveux gris.
Je me relevai, cherchant en vain lea moyens de la se- * courir. Le guéridon était couvert de fioles étiquetées dont j'ignorais l'emploi. Toutes mes questions & ce sujet n'obtinrent d'autre réponse que des exclama^ons haletantes et incompréhensibles. ■
Cependant je sentais la main de madame de Louriére qui avait saisi une des miennes se mouiller d'une sueur glacée ; ses lèvres demeuraient entr'ouvertes par le ressort d'un dentier de métal qu'elle n'avait plus la force dorefermer, et ses paupières tremblotaient dans une àernière lutte contre l'étern^ sommeil.
Saisi d'une sérieuse -inquiétude, je regardai aulourile moi en poussant un ai d'appel. La porte s'ouvrit presque au même instant, et le médecin parut. - € Ah l docteur, m'écriai-je, on a besoin de vous. » '
II s'approcha du lit, examina la malade, consulta le pouls, puis, me prenant h part :
«Il y a donc eu unecrise! » demanda-t-H à demi-voix.
Je lui racontai brièvement ce qui s'était passé, en exprimant la crainte que cette secousse n'eûtaggravé le mal.
« Impossible, >dit-il en secouant la tête; les heures étaient comptées ; l'agonie devait commencer aujourd'hui ou demain.
— Mms ne peut-on rien au moins pour radoucir?
LA DBRnlËRE.ËTAPE.. ST<
— Peu de chose ; j'essayerai pourtant. » n alla au guéridoa et écrivit uoe OFdonaaaEei. € Ced est peun 1& pharmaoMD.
—Je m'en charge.
— Madame de JUmiière estireiledoocT^itableinraL seule?
— Vous voyra;
— Alors il faudrait avertir une gardfrmabde.
— Sur-le^hampt »
Il me donna une adresse, et je partis.
Un quart d'heure après, la garde et la poUon étaient chez la mourante.
J'y revins moi-même le soir : contre toute attente, elle avait repris quelque force et venait de demander le prêlre. J'espérais que les derniers conseils de la religion amolliraifflit enÛQ ce cœur endurci.
Le jour suivant, l'agonie continua. Le médecin, qui se sentait inutile, n'était plus revenn. Ala tombée du jour, j'y retournai : cette fois, la garde-malade avait quitté la mourante, qui« disait-elle, n'avait pins besoin de per~ sonne pour Bnir; elle causait tranquillement sur le seuil avec les voisines. Enfin, lorsque je me présentai de nouveau le lendemain, je trouvai la porte grande ouverte. Sladame de Lourière était morte dans 4a nuit, et te juge de paix appelé se préparait à mettre les scellés.
Je rencontrai dans la premièrepièce les gens de justice qui instrumentaient; dans la seconde, les employés des. pompes funèbres qui prenaient la mesure du cercueil. On marchait à grand bruit, ou parlait haut et l'on riait . comme dans une maison vide.
Je pénétrai jusqu'à la chambre mortuaire; la garde, préparai t son café près de l'alcâve dont les rideaux avaient été rabattue —
H SOUVENIRS D'ON VIEILLADD.
Je les icartai doucement, et j'aperçus la morte recou- Terle du suiùre. Elle était là indilTérente k tous et dtijà oubliée avant d'avoir disparu I Son cœur avait cessé de battre sans qu'aucun cœur se troubl&t ; elle s'en allait sans laisser de vide dans aucune autre existence; peu importait pour ceux qui avaient survécu de la savoir sous le ciel ou sous la terre ! Sa vie même avait été une tombe sur laquelle l'égoïsme avait gravé l'épitaphe de tous les dévouements et de toutes les aHectious I
GRAND- PÈltB.
René et Félicité sont mariés ; je suis allé voir la nouvelle épousée dans la pelile boutique où elle s'est établie; je l'ai trouvée ravie, atTairée, riant à tout venant. Je commence à croire que l'esprit d'ordre et la bonne bumeur suffiront pour assurer ea réussite. Les acheteurs du faubourg semblent très-satisfaits de trouver tout en place sur tes étagères, etau comptoir cette bonne Qgure joviale, n se pourrait bien, après tout, que mes craintes fussent trompées et que l'humble ménage, au lieu de courir vers la misère, entrât, à petits pas, dans l'aisance.
En général, nous autres hommes d'étude, nous ne comprenons pas grand'chose aux gens purement prali^ ques ; quand il faut les classer, nous parlons toujours de nous-mêmes, nous supposons que tout doit nous ressembler; nous préjugeons l'iDlelligence de notre cuisinière «ur son orthographe.
Il est très-rare qu'on sache sortir de ses préoccupations personnelles pour se placer au milieu des réalitt^^ du
LA DERIflËRE ËTAPE. 8t
monde et apprécier les gens d'après leur aptitude à y s» tisfaire. Nous faisons tous, plus ou moins, comme Vestris qui s'étonnait qu'un de ses anciens élèves, à qui h n'avait jamais pu apprendre la gavotte, fût devenu un -grand homme d'État. Il semble que chacun ait dans ses habitudes et dans ses occupations l'unité de mesure do la capacité humaine.
Aussi, voyez quelles indignations quand une de cesi, activités vulgaires arrive à la fortune ou àl'influencel I Avec quelle ironie superbe nous montrons au doigt ces! parvenus du fait! Que de récriminations contre une so-i ciété où l'épicier du coin de rue s'enrichit plus sûrement î et plus vite que l'artiste, le savant, l'écrivain I — Comme' si celte sociéLé vivait seulement de livres, de problèmes* ou de statues, etn'avaitpassurtoutbesoin des journaliers ' de la viel Comme si les plus favorisés par le hasard de- i valent encore être les plus favorisés par les hommes et se trouver ici-bas heureux comme les rois sont puissants, \ par la grâce de Dieu 1
Ne pouvonsnous donc comprendre que ce monde est une vaste machine sortant d'une main surhumaine qui a donné à chaque partie une fonction et non un privilégeT Pourquoi les roues orgueilleuses qui conduisent le mourement reprocheraient-elles aux mOle branches d'acier destinées à le recevoir le cuivre qui les orne et l'huile qui adoucit leurs efforts T
Je suis s'orll de la petite boutique de Félicité rassuré sur son avenir et sur celui de René, entrevoyant déjà pouf eux une prospérité lointaine. Qui sait si de cet humble couple ne sortira point une race qui, quelque jour, protégera la mienne T Dans le prodigieux mouvement de varet-vient des sociétés modernes, ces retours n'ont rien que d'ordinaire, et j'ose ajouter, rien que de juste, car
M SOCTENinS D'un VIEILLA.Ra
ils traosportent dans l'organisation générale la mobiiitd ÏD troduile par le créateur dans l'organisation inditiduelie des êtres. En appliquant l'iiérédili ans classements, la. société substitae une règle artiBeidle & la loi dinne; au contraire, en se servant du {dus capable et du plus actif, elle obéit k cette loi; elle recnite d'après l'indication de Dieu lui-même. — Grandissez donc, fils du valet et de la Qaurre sorante ; soyez les malbes de ceux qui descendront de moi, et si vous êtes véritaMeiiient leï plus dignes, j'en remncie d'avance le ciel et les horones.
Ma fille m'avait écrit qu'une occasioa s'ofErant; elle D'altendrait point les vacances pour me faire conduire Blanche et Henri ; mais elle dépendait de la famille qui devait s'en charger, et ne pouvait, d'avance, m'indiquHr le jour de leur arrivée- Ce matin j'ai entendu tout à coup, dans l'antichambre, deux fraîches voix d'enfants ; la porte a été ouverte, une petite fille s'est avancée souriante avec un petit garçon i qui se cachait derrière elle; je l'ai devinée; mon. cœur battait, mais j'ai attendu.
La petite fille est venue vers moi an peu timide, et a dite.
< C'est nous, grand-pa^al >
J'ai ouvert tes bras, et tous deux s'y sont jetés.
Leur conducteur était dans l'antiduunbre d'où il joni»-sait de nos embrassements. n s'est enfin décidé àentrer; il m'a rendu le meilleur témoignage des deux iaifanls, et, après bien des grâces rendues, il est parti.
ià les voyais donc enfin, ces chers rejetons d'uno' souche près de se dessécher. Ils se tenaient là, devant moi, dans toute la verdeur de leur pousse printanière. J'ai attiré Blanche à ma droite, Henri b. ma.gauche,.et je les al gardés serrés ainsi contre ma poitrine, leurs doux visages tournés vers moi et leur halàue sur ma joue.
Ll OBRMËnE ËTAPB. 91
Je cherche dans leurs traits cet air de famille qai est comme l'éteroelie renaissance des vieux qui meurent dans les jeunes qui survivent. Tous deux ont bien vite compris sans doute combieu ils m'étaient chers, car ils se sont aussitôt familiarisés. Bl&oche a appuyé sa tC-te bouclée sur mon épaule, tandis que Henri jouait avec les breloques de ma montre; ils se sont mis à causer libre- ' — ment. En une heure j'avais lu.au fosâ de ces âmes où rien ne se cache.
Blanche, qui est l'ainée, se montre déjà protœtrice et conseillère. Elle redresse Henri, elle l'aide, elle rexcuse;rla sœur s'exerce de loin à être mère. Heori, plus ardent, s'élance h. l'aventure dans tous les sentiers, mais revient au cri de Blanche, lui dit : « Ne crains rien, je suis làl » et repart. L'enfant s'essaye à être homme.
Cette première connaissance faite, je les ai présentés tous deux ik monsieur Baptiste, qui les a salués de son salut grave -, je leur ai dit qu'il serait pour eux ce qu'euxmêmes seraient pour lui, et monsieur Baptiste a confirmé mes paroles. Les deux enfants regardent cette flgure grave avec un peu de surprise, et ne savent trop s'ils doivent avoir crainte ou confiance; mais l'habitude arrangera tout : les oiseaux s'enhardissent bien vite à nicher dans les arbres les plus sombres
. .■ . J'en étais sûr. Blanche, Henri et monsieur Baptiste vivent fort bien ensemble, quoiqu'un peu céféiaaniensement.
Le père Labat raconte que, de son temps, les st^ats espagnols, lorsqu'ils se relevaientà la faction, se saluaient avant d'échanger la consigne, et se demandaient réciproquement des nouvelles de leurs seigneuries. Je vois tous les matins le même spectacle au moment.où les enfanta. e^ monsieur Baptiste se rencontraik
H souvEnins nor, vieillard.
Après tout, j'aime ces égards, même dans leur excèv ; fia habitueDt à respecter les autres et à rester maître do soi-môme. Oo dit que la politesse est le semblant de la ^ bienveillance, mais alors la grossièreté est le semblant de l'aversion, et, grimace pour grimace, je préfère celle qui Ime rit à celle qui m'offense. Il y a d'ailleurs dans la poslitcsse plus qu'une apparence; c'est, comme son nom \)^indique, un certain poli dans les habitudes, dans les manières, grlce auquel les ressorts de la vie se rencontrent sans brisements.
Aussi tout va à merveille; jamais de querelles ni de plaintes. Le logis a repris son mouvement d'autrefois. Voici sur le guéridon une broderie commencée; le piano se réveille; des éclats de rire d'enf;iolont interrompu le grave silence de la vieillesse et du veuvage ; j'entends de petits pas courir dans le vide des chambres désertes, et je répète à demi-voix les beaux vers d'un poète que j'ai le bonheur de comprendre, bien qu'il ne soit pas de mon temps.
Seigneur, préserrei-mol, prétenet ceux qne J'aime, FrËKS, parents, amis, et mes ennemis mSme
Dans le mal triomphants, De jamais voir. Seigneur, l'étâ sans fleurs vermeiJlea, La cage sans oiseaux, la rucha mus abeiUes,
La maiBOQ sans enTanisl
Vingt fois par jour Blanche ou Henri entr'ouvrent la porte du petit salon où je me tiens; ils avancent la tête •n disant doucement :
€ Êtes-vous occupé, grand-papaT »
Je me retourne avec un sourire et je leur fais signe d'entrer. Un des bénéfices de mon 9ge, je l'ai déjà dit, est de me laisser toujours libre de donner audience à la joie. Blanche, qui m'embrasse, reste le plus souvent appuyée
à mon épaule sans parler; on voit qu'elle est venue seulement pour venir, pour ne pas être seule, pour se sentir aimée, tandis que Henri, debontdevant moi, m'interroge; lui, il regarde et veut connaître. Je m'elTorce de répondre h ses questions, je rends à sa sœur ses caresses, je suis tout à tous deux sans objections et sans réserve. Ma tendresse n'est contrainte par aucun scrupule, car je n'ai point ici, comme pour mon fils et ma fille, la charge d'une éducation. Retiré de l'action, le grand-përe n'a plus le temps d'entreprendre une pareille tlche, il est en vacances de la vie. lia le droit de ne demander aux enfants que leurs rires et leurs baisers. D'autres surveillent à leur tour la classe d'un œil sévère, lui n'a désormais qu'à jouer le râle du vieil arbre qui ombrage les récréations.
Cher et doux privilège I Ainsi l'âge nous dte le poids de la responsabilité. Tandis que d'autres, la balance de la justice en main, pèsent les actions et redressent les torts, réfugiés dans la zone sereine qui sépare les deux mondes, nous montons au rang de ces princes auxquels la fiction constitutionnelle n'a laissé que le droit de faire gr&ce; nous régnons, nous ne gouvernons pas I
Henri n'a pas voulu suspendre complètement ses études de collège; il travaille chaque jour quelques heures, et, Fun de ces matins, il m'a apporté les Églogues de Virgile en me demandant de lui traduire deux vers qu'il ne pouvait comprendre.
Mes explications l'ont satisfait sans doute, car il est bientôt revenu avec l'histoire de Justin, puis avec un des traités de Cicéron. Insensiblement la consullalion s'est transformée en un véritable enseignement, et, depuis trois jours, me voilà répétiteur improvisé, reteuilletant mes auteurs de classe.
Je ne puis dire l'cfTct qu'ils m'ont produit. Mon esprit
•4 SODVENIRS D'UN VIEILLARD.
fie promène à travers leurs images et leurs pensées comme un absent [jui reverrait son hameau après un demi-siècle. Je me retrouve peu à peu ; mille souvenirs me reviennent; je reconnais des accents autrefois familiers. L'histoire de mon enfance se recompose vers par vers dans les entrelignesdeces vieux livres. Je me revois au fond de la sombre saile garnie de bancs boiteux et de tables mar' brées d'encre ; j'entends la voix monotone du maître en -^ soutane qui bourdonne dans l'ombre de la chaire; deux longues lignes d'écoliers sont là rangées contre le mur; je reconnais successivement leurs visages, et mon esprit s'échappe malgré moi pour les rechercher dans la vie; il repasse rapidement leurs histoires, maintenant, hélas I closes pour la plupart.
Mais il en est une surtout quijne revient sans cessée! que ce volume d'Égiogues m'a rappelée. Kn retournant la dernière feuille, "j'ai aperçu, sur le carton frangé, un nom presque disparu. C'est celui du premier ami de col-
- lége, de ce copainavce lequel on partage tout, espérances,
- coups de poing, rancunes et raisiné. Gardé en souvenir de lui et passé successivement de mon filsà mon petitfils, ce livre semble reporté sous mes yeux pour me reprocher l'oublf de son premier maître.
Ah 1 je crois encore le voir traverser pour la première fois notre cour de récréation, conduit par sa mère, pauvre femme au visage pâle et aux épaules courbées, qui portait le deuil des veuves. Jiien qu'il fût d.;jà grand, il li(' donnait la main par un reste d'habitude enfantine, e; nous, qui avions interrompu nos jeux pour regarder le nouveau, nous échangeâmes un sourire ironique. A ia la vue des soins apportés aux moindres détails du costume de l'écolier, de l'élégance de ses manières, de ia sollicitude empreinte dans tous les mouvements de celle
Uk DERNIÈRE ETAPE. flj
(pii semWaîtle garder comme un trésor, le Tribouletde notre division s'écria :
<s C'est la Dauphin ! »
El on ne l'appela plus autrement.
Mais la raillerie qui l'avait méchamment baptisé, h la manière des fées ennemies des vieux contes, devait échouer comme elles : le bon naturel de l'enfant vainquit la mauvaise marraine; le surnom destiné à le rendre ri- -■ dicule lui resta innocemment, et sa douceur finit par enlever à l'épigramme son aiguillon.
Pauvre Dauphin 1 comme il savait bien faire pardonner Bon respect pour les maîtres par sa complaisance pour les camarades 1 Quand le souvenir de sa mère lui revenait trop vif, et qu'il allait se promener seul à l'ombre d'un des grands murs du préau, comme au premier appel il essuyait sa joue humide ! comme il accourait souriant et prêt à tous les jeux'proposésl
Mais aussi quelle attention k la elasse quand le maître parlait ! que d'application à l'étude ! Jamais un oubli, jamais une négligence, jamais un mensonge ! A chaque fin d'année, tous les prix étaient pour lui, et nul ne songeait les luienvier, tant ils lui paraissaient acquis; on disait: -«C'est au Dauphin; »
Comme on eût dit :
« Les fleuves sont à l'Océan. ■>
H n'y mettait lui-même ni ambition, ni orgueil, mais seulement l'espoir de contenter sa mère ; c'était elle seule qu'on couronnait surson front. Tous les ans on la voyail reparaître à cette distribution, vêtue des mêmes babils de deuil. Elle et son (Ils en étaient devMius l'intérêl et la gloire; le collège les ivait tous deux adoptés. La solennité achevée, le Dauphinparlait chargé de livres et do couronnes, tenant sur un de ses bras le bras do la veuve
H SOCVENinS D'UN VIEILLARD.
qui tremblât de bonheur; et tous les regards les sairaient; on les aimait de tant s'aimer.
Six années s'écoulèrent ainsi ; le terme des études approchait, et en même temps celui do la séparation. Mon copain n'en parlait jamais, mais il redoublait d'eSorts ; il voulait que son retour fût pour sa mère la Qa de toutes les épreuves. 11 fallnit, pour cela, Gnir avec assez d'éclat ^ur qu'une carrière lui fût immédiatement ouverte; on Jui en avait donné Vespotr, et afin de la mériter il ne descendait plus aux heures de récréation ; il prolongeait son travail jusqu'au milieu de la nuit, il le reprenait aux premiers rayons do l'aube.
Un jour pourtant il ne se leva point. On le chercha, n n'avait pu quitter son lit où la Sévre le faisait grelotter. I.e médecin avait déjli fait sa visite quotidienne, on ne l'envoya point chercher; on attendit, dans l'espoir qu'un peu de repos suOîrait au malade; mais le soir i! avait les joues empourprées, l'h^eine ardente, les yeux étincelants ; le lendemùn il ne nous reconnaissait plus !
Les seconrs furent alors prodigués, mais inutilement. Le délire du Dauphin ne Ût que grandir; il se croyait devant ses maîtres, il répétait & haute vois les leçons apprises: Par instant, la mémoire lui faisait faute, et alors on voymt tous ses traits se crisper; sa main tourmentait convulsivement son front, ses yeux prenaient une expression d'égarement fixe et douloureux ; puis, par un effort de la volonté qui semblait survivre en lui, il reconquérait le souvenir et reprenait sa récitation interrompue.
D'autres fois il se croyait soumis h. quelque interrogatoire solennel qui allait décider de son sort ; il répondait à des questions imaginaires, il expliquait tout haut les passages demandés, il les commentait avec une hésitation inquiète. Les camarades de classe venaient l'un après
LA SERNIËRti ÉTAPE. «T
raatre è son chevet et s'ea retournaient le cœur serré en secouant la télé; tout espoir était visiblement perdu.
Moi, j'avais obtenu de ne le point quitter et je suivais les rapides progrès de cette agonie délirante. Bientôt les forces s'afTaiblireiit; le malade ne s'agitait plus ; sa vois alanguie répétait confusément quelques vers de Virgile qu'il avait particulièrement aimé. On eût dit que fous les autres, poètes, orateurs, historiens, avaient abandonnële mourant, et que le berger de Mantoue était seul resté, murmurant & son oreille quelques fragments de mélodie, comme une mère qui endort son enfant. Dans le flux et le reflux des vagues pensées qui traversaient cette agonie, chaque vers balbutié semblait une rapide allusion ou un fugitif souvenir. Tantôt quelque gracieux tableau de son enfance surgissait dans ce dernier rêve, et il répétait tout bas:
J'ellab entrer duis nu doDiîËme tnDée; Je pouvaii Dé^k atteindre de mes maios les tragUeB rameaux*.
Puisunplustendresouvenirsuccédait.unedouce figure passait confusément devant ses paupiÈres h demi closes, sa voix bégayante laissait tomber le passage si connu :
Commence, jeime entant, & rewitiiBltre ta mère en lui Bouriacl**.
Et comme je me penchais sur lui pour m'efforcer de lui imposer doucement silence, il reprenait d'un accent plus élevé :
Continuons ea chantant! les chants abrégeât la route*".
Mais presque aussitôt, pris d'une subite défaillance, il
* Alter ab undecimo tam me jam ceperat aimna
lam Trogiles poteram a terra contingere ramos. ** Indpe, parve puer, risti Mgnoscere matrem. *** Cantaotes Ucei usque (minui Tia Itedat} eamtu.
D,mi,.=db,Gooylc
' flS SODTBNinS D'UN VIEILLARD.
refermait ses paupières appesanties, et sa viiix Buarait en bégayant l'adieu du poêla :
Auetirombnmt htalet ceux qui eliuitent*.
Ce furent les derniers mots que l'on put distioguer, Le malade tomba biuildt dans cette somnolence convulsivequi précède la séparation suprême; une nuit eacore
- se passa, mais le lendemain le râle s'éteignit insensiblement, et quand le médecin arriva, tout était Uni.
Le collège entier alla conduire le mort k sa dernière demeure. C'était la première fois que je voyais descendre dans la terre quelqu'un dont j'avais touché la main, qne j'avais senti vivre comme moi. Tous les détails me sont encore présents. Le jour était clair et froid -, les campai gués, récemment labourées et tachées de neige, avaient
' l'apparence d'un immense suaire noir semé de larmes blanches ; les prêtres, qui marchaient en tète, chantaient les hymnes funèbres; entre traque verset il y avait une pause, et l'on n'entendait que le bruit de nos pas sur la route gelée. Enfin nous arrivâmes au cimetière. Le cercueil fut déposé à côté de la fosse, et, tandis que les fossoyeurs se consultaient àvoix basse, il y eut un assez long silence. Je regardais le trou sombre où le compagnon de mes études et de mes jeux allait disparaître; un petit oiseau saisi par le froid chantait plointivemmt, à qudques pas, sur la branche dépouillée d'un saule pleureur. Aussi loin que mon regard pouvait s'étendre, il n'apercevait que des tombes à demi enfouies sous la neige ou
->des croix penchées auxquelles les glaçons pendaient comme des larmes I Jusqu'alors je m'étais tenu terme; mais cet ensemble froid, triste et mort me donna le fri»*
LA DERNIBREËTAPE. M
son ; je sentis mon cœur se gooSer ; je m'éloignai brnsquement pour me mêler aux derniers rangs.
Le bruit du cercueil qui frdlail la fosse me St retour- * ner malgré moi ; j'entendis ta terre s'ébouler, je vis les porteurs retirer avec effort les cordes qui grinçaient sous la lourde bière ; puis la voix des prêtres se ût entendre de nouveau, le dernier adieu fut adressé au mort, et les fossoyeurs commencèrent à rejeter sur lui la terre tandis que nous passions l'un après l'autre.
Au moment où j'arrivai, on n'apercevait plus qu'un des bouts du cercueil ; il se dressait du fond de la fosse, comme si le trépassé eût fait uu effort, dans l'enveloppe de chêne, pour sortir de son Ut funèbre. Je tressaillis, et dans mon trouble mon pied trébucha; j'aurais glissé dans la tombe encore entr'ouverte sans un bras qui me retint. C'était celui de notre excellent professeur.
4 Prenez gardel dit-it avec une douce tristesse; c'est assez d'un, c'est trop ! »
Puis il se retourna vers le cercueil qui allait disparaître : il découvrit lentement sa chevelure bluicfae, et adressa à celui que nous ne devions plus revoir, dans la langue qu'il savait si bien, le salut des comb^tants du cirque à César :
« Ceux gui doivent moimr te saluent*. »
Les jours suivants furent tristes. Quand le Dauphin était là, bien peu y pensaient; mais depuis qu'il avait. iisparu, tous les yeux semblaient le chercher. Sa seule |tace vide occupait plus que toutes les places remplies.
Moi surtout, je ne pouvais m'accoutumer à ce départ, n fallut pour cela bien des jours ; enSn le temps fit son office. Près d'un mois s'était écoulé.: un nouveau venu:
* Uorituri- te sftlataiit.
100 SOUVENIRS D'un VIEILLABD.
■ avait remplacé l'absent, chacun s'était repris k ses habitudes, lorsqu'un jour, au milieu de la récréation qui suivait le dîner, un mot courut tout à coup de proche en proche, et, bien que prononcé à demi-voix, il nous arrêta comme un cri :
c La mère du Dauphin I la mère du Dauphin 1 >
Tous les jeux furent suspendus ; tous les regards s'étaient tournés du même cdté.
La veuve traversait la cour, toujours vêtue de noir, mais plus p&le et plus courbée. Derrière elle marchait le gargon de salle portant ce qui pouvait lui rappeler son Ûls: des livres, un violon, quelques cahiers remplis de son écriture. La pauvre femme se retournait à chaque instant vers ces tristes richesses dans la crainte de les perdre encore. Arrivée près de nous, elle s'arrêta; son œil se promena dans nos rangs, comme si elle eût espéré y découvrir quelque trace plus vivante de son fils ; elle semblait demander ce qui pouvait le lui mieux rappeler, cherdicr les endroits oil il avait coutume de se tenir, ceux d'entre nous qu'il préférait. Un instant je crus qu'elle allait nous parler ; elle avait fait un pas vers le groupe oii je me trouvais, mais l'effort était sans doute trop grand ; elle s'arrêta brusquement, rabattit son voiie noir, et traversa la cour d'un pas hfité.
Nous la suivîmes .des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu, puis nous nous regardfimes, et on se sépara sans rien dire.
Hôlas ! quelques années auparavant, nous l'avions tous vue passer lit, tenant par la main l'enfant qu'elle n'avait sevré de son lait que pour l'allaiter de tendresse ; nous l'avions vue revenir six fois pour jouir de ses triomphes. Mère trop confiante, elle avait livré au collège le fruit de ses douleurs et de ses veilles, les sacrifices de son passé,
LA DERMEnE EfAPE. lOt
les récompenses de son avenir, et le collège ne lui rendait que quelques livres désormais sans maHœ avec l'adresse d'une tombe.
Ce souvenir, qui m'est revenu à propos du volume de Virgile que j'ai dû feuilleter pour mon petit-flls, m'a fait faire un retour sur ma destinée. J'ai pens6 que moi aussi j'aurais pu mourir au moment où finissaient les ennuis de l'apprentissage et où allait commencer la moisson. Les poètes m'auraient sans doute envié de m'endormir ainsi, dés l'aurore, les mains pleines de fleurs et enseveli dans mes illusions de jeunesse, doux et splendide linceul ! Mais moi, mon Dieu I qui ai toujours regardé K. création avec amour, je le sais gré de m'avoir laissé en jouir. Que d'autres soient amoureux de la mort, je te remercie de m'awDir donné la vie. Sois béni, toi qui m'as fait connaître leï enivrements des jeunes années, les tremblements de la tenlation et la joie sereine du devoir victorieux. Mourir à l'entrée de l'existence, c'est s'arrélcr 8ur le seuil, le bâton de voyageur h la main. Les autres passent en chantant; ils parlent de grands fleuves, de cités merveilleuses, de riantes contrées, et nous, une main fatale nous tire en arrière ; une voix nous dit ; — Tu ne les verras pas. Moi, du moins, je les ai vus; j'ai lu. tous les chants de l'épopée dont tant d'autres ne connaissent que la préface ; j'ai poursuivi jusqu'au bout ma tûche immainc, en m'efi'orçant de braver tour à tour la pluie ou le soleil, et de ne pas m'oublier sous les doux abris .-auss je répète parfois tout bas, avec une humble fierté, ccsven d'un poète contemporain, sur la destinée do l'homme :
, Fermier d'un Cliamp qa'à ferais il Filt teolr,
Lissil, mais fort d'un travail sain tatre. Le laboureur rentre au toit lolitaira i 's^ Gilma, il s'eadort, voyant la uuît tuuît.
tM SODVERIRS D'UN VIEILLARD.
Et nous, lODgcoa» tut ]oar qui v* Quir ; Noiu, laboureurs, i|ufl Dieu milBur la terre Pour féconder cette molsloii auiUro Qui crotl dans l'Ame, et qu'en deit lui fournir.
. Fondoasda eoc UQB iiigrateuatoni ScmoDS, semoDi la riciicsia futura; Loin du bon grain Jetons l'iierbe qui nuit,
0 traTaillcant tandis que le Jour dure, Acquittona^ous d'une I&clie si dure.
Pour bien dormir dans l'iflemclle nuit*.
Est-il vrai que la lâche soit si dure ? Ce laboureur dont parle le poêle n'y trouve-t-il donc que tourments el sueursT N'a-t-il pas aussi la gaieté de l'aube, le reposdu ^ milieu du jour sous ses pomuûors, le pain bis mangé au bouLdu sillon (levant sa moisson jaunissante ; et, àTheuie du retour, les chants des femmes môles aux rires dea-oi-; fantsT Si son toit est aujourd'tiui solitaire comme le mien, Uy reste les souïenirs de la jeunesse, sylphes riantsdoat la troupe invisible cliaute autour de son cœur. — ^Non, non, Dieu n'a pas fait la vie plus lourde que nous q& pouvons la' porter. Il y a semé assez de douceur pour en faciliter les devoirs : aussi, quand nous paraîtrons devant lui, ne croyons pas qu'il suflise de répondre comme- cet homme à qui l'on demandait ce qu'il avait fait peodaat la terreur. — Rien ; j'ai vécu.
LASERNIËREETAP^
LSB CLASSIQUES.
Lanéceesité de fournira Henri les livres que réclament ses études, m'a fut fouiller, un coin de ma bibliothëquo depuis LoDglemps mis en oubli. J'y ai retrouvé tousioes vieux auteurs ; je me suis mis k feuilleter debout et^^ bî- tons rompos.j D'abord je paas^ dix pages, puis deux, puis le revers sealement, puia.rieii, et ia lecture se pro< longeant, il fallut m'asseoir.
Les heures ont succédé-aux lieures,.la ouit est venue; j'ai allumé ma lampe et j'ai.prolongé la veille.
Lelendemain, j'élaislevéplustAtquede coutume pour, recommencer; enfin une grande résolution a éié prise : je me suisdéoidéàrelire toute cette vieille littérature né- ^gée pendant cinquante ans au profit d'arides rechercbes^ Voil&.moD esprit remis en noucrice.-chezles Grecs, eties Romains.
Naguère, quand j'étais tenté par un livre d'art ou de fantaisie, si j'y demeurais pris, c'était comme Renaud âtns le palais d'Armide : j'avais honte de ma faiblesse, je.m'ra cachais; chaque coup qui sonnait h ma pendule me semblait un appel et un reproche. Aujourd'hui tout est changé : je ne suis plus prisonnier dans le cercle, des heures; le monde de l'intelligence m'ouvre ses mille allées où je puis erra* à loisir. Revoyons donc ces régions fleuries pas ii pas, sans aous presser ; le temps et l'espace sont à moi.
Je ne connais plus mes auteurs grecs et latins, mèma ceux dont je puis réciter encore de longs passages; je les avais retenus, je ne les avais ppiot comprû.
lU SOCVEIfIRS D'UN VIEILLARD.
Et le moyen qu'il ea soit autrement dans cette étade sans amour des livres antiques, quand l'esprit inatleniif dei'écoliers'airéieiiIasnTfÂce, interroge avec le lexique, écoDtc avec la grammaircJ Tandis que ses yeux suivent la lettre moulée, que sa mémoire relient le mot, que sa main écrit l'expIrcatioD, lui-même est absent : il s'égare tù-bas, sur la route poudreuse où galope le caTalier; làhaut dans ces nuées qui prennent la forme de ses rêves ; ici près, dans la cour ombreuse où cbante la serrante : aussi ne lui demandez pas de pénétrer le sens des pensées qu'il traduit ; c'est un somnambule qui n'a point conscience de sa propre action.
Lorsque j'étais au collège, un 'de mes camarades de classe, charmant rêveur qui serait peut-être devenu un grand poëEesi la nécessité n'en eût fait un mauvais homme de loi, traduisait près de moi la fabte de l'Homme et la fourmi. Il en étût au passage où l'auteur latin raconte la chute de l'insecte dans une pe^te fontaine, deeidit m foniiculam. L'écolier feuilletait nonchalamment le dictionnaire, tandis que son espritse promenait ailleurs ; il trouva enfin le mot :
FoNTicuLA, diminutif...
n n'en lit pas davantage : le dictionnaire est refermé ; il prend sa plume en bâillant et écrit, sans hésitation, que la fourmi tomba dans un diminutif.— Le soir, à la lecture de la copie, vous devinez les ëcla!s de rire ; le sobriquet de Fonticula fut donné au traducteur d'un commua accord, et lui est resté sans qu'il ait su leglorifier, comme Tullius celui de Cicéron *.
Mais de tous ceux qui le raillaient alors, lequel eùtpit se dire innocent de quelque sottise scmblableî N'avion»-
"^ • Kom qui rigiiifl^t jwf* (Mchi.
LA DERNIËRE ÉTAPE. lOS
nous pas tous traversé celte merveilleuse fiîerie de l'art grec et latin avec l'indiffÉrence distraite de l'enfant qui, porté au milieu des merveilles alpestres, ne s'occupe que d'une fleur ou ne voit qu'un papillon? Triste destinée des chefs-d'œuvre antiques prédite par Horace, lorsque, parlant à ses vers, il leur dit ; < Dès que les mains du vulgaire auront souillé vos marges, vous irez dans quelque quartier perdu moisir aux mains d'un magister qui brc- ' douille la syntaxe aux marmots. »
Mais les marmots ne sont point seuls à méconnaître les pages immortelles. Plus tard, combien de leurs beautés nous échappent encore. Chaque&gelit avec ses préoccupations exclusives. Ce que nous cherchons dans un livre, c'Sst bien moins l'auteur que nous-mêmes. ^
« Écris-moi chaque jour le vers qui te frappe dans ton\ poëte favori, disait un sage, et jeté ferai l'histoire de ton
Mais avec l'expérience le choix s'étend, plus de points arrêtent nos yeux ; le soleil de la vie semble grandir lentement et éclairer d'année en année, dans les œuvres tublimes, quelque coin jusqu'alors obscur pour nous. Voil^ pourquoi le vieillard qui ne s'est pas muré dans la Jombe en voit plus nettement l'ensemble, en dislingue mieux les détails. Ayant tout vu, tout senti, il n'est étranger à aucune perspective ; il résume en lui toutes ces émo- ' tions par le souvenir. Chaque &ge n'écoutait qu'une not< du grand clavier, lui les a toutes successivement entendues.
Je l'éprouve vivement, pour ma part, en reprenant pos session des vieux auteurs. Enfant, je n'y voyais, commi Chrysale dans son grand Plutartjue à mettre des rabais, ^ que des ustensiles intellectuels où l'on avait mis le Dictionnaire de Boudot et le Despautére; j'y cherchais la-
IM BODVEniBS D'UN VIEILLARD.
formation dei temps aveclcs règles du que rttranthé! Aujourd'hui je ne songe qu'à ce qu'il» disent; jeBuis leur pensée, j'éludie leur accent :,ce ne sont plus pour nio? dW' répétiteurs de gramoiaire; c'est un sénat où les plus grands poètes, les plus éloquents- orateurs, les pins graves liistoriras, les plus profonds philosophes, prennmt tour à tour la parole et m'enchanlenl.
Voici lesQrecs d'abord. Quelle élégance dans leurforccl que de clarté dans leur fantaisie, de précision dans leur iDgéniosîtél Cbezeux, l'art littéraire ressemble à l'architecture, ù la statuaire, dont les Uns contours se dessi-* Baient nettement sur le ciel limpide; tout est taillé en marbre, et le jour brille au fond I
LesLalinssontdéjànaoins spontanés; leur atmosphëro plus trouble laisse entrevoir la fornte un peu confusément: l'œuvred'ann'estplusrcnfantqui vient au monde d'un seul jet et revèlu de ses grAces divines ; c'est un labeur souvent re^x'is et pour lequel on s'efforce. Mais quel cbarme encore 1 quel flot abondant et toujours renouvelé! La phrase grecque chantait, la période latine parle ; làbas c'était la jeunesse de l'intelUgence avec sou lyrisme, ses eipansions, sa gaieté folle; m c'est la virilité avec sa poésie modérée, l'éloquence des affaires et le sourire prudent. «
Mais ce qui me frappe des deux cAtés, c'est ce culte de la parole et ce goût du bien dire. Qui donnait donc & ces nations le loisir de sculpter et dépolir le langagef 06 était la classe illetti-ée chez ce peuple dont les marchan-des d'berbes reconnaissaient Théophraste pour un élrtm* ger, parce qu'il parlait trop puremenll Derrière l«i applaudisseurs de Sophocle ou tes auditeurs de CicérDn> qui donc labourait, taillait la pierre, forgeait le- fer? —^ Oemandez à Spariacus.
iA.DERNli'.RE ÉTAPE.
le bonhomme Bouvier est reDu me parler pour son
neveu déshérité par madame Lourière, malgré mes efforts. Le jeune homme a perdu l'espoir de faire agréer maintenant sa recherche par la famille de celle qu'il aime; s'il veut l'obtenir un jour, il faut qu'il songe à s'avancer. La persistance à végéter, du prix de quelques leçons, dans la petite ville qu'il babile,ine le conduirait à rien; il s'est dÉcidé à ne pas attendre plus longtemps la fortune qui ne peut venir, et à aller h. sa rencontre.
Il a fallu, pour cela, une longue délibération avec lui> même. Là-bas, il était près de la jeune fille qu'il a choisie; il défaut d'espoir de l'obtenir, il avait la joie de la voir et de lui parler; mais il a compris que, s'il s'endormait dans cette douce habitude, il sacrifierait la réalité dubonheuràson ombre : aussi,enapprenantque monsieur le comte de Rovëre cherchait un précepteur pour son petit-fils, s'est-il décidé h s'offrir ; mais il fallait un présentateur, un répondant près du comte, et le vieux Bouvier a pensé à moi.
Je ne connais mon«eurdeRoTère que très-légèrement; imais mon titre d'ancien professeur et mon &ge me donnent eertainsdroîts; je puis, sans outrecuidance, suppo- >ger que ma recommiindadon-sera de quelque poids. Jeiitc décide donc à voir te comte.
It habite, au centre do la ville, an vieil hAIel bAli daus le fond d'une cour. C'est une de ces architectures sans caractère, qut paraissent vieilles plutôt qu'antiques: grandes fenêtres défendues au rez-de-chaussée par des grilles, 'aux étages supérieurs par des volets ; larges portes garnies de gros bouiopft de fer. cour pavée de petits grès •
M$ SODVEMRS D'DN VIEILLARD.
poinlus, perron de granit; nul ornement, aucune verdure; tout est rigide et froid, tout vous ennuie d'avance.
Je frappe h la porte d'entrée ( car on en est toujours ^ un Iteurtoir chez le comte) ; un vieux domestique vient lu'ouvriri il est maigre, coiffé & l'oiseau royal, et porte une livrée de coupe ancienne.
Je demande monsieur de Rovère en me nommant; le domestique s'incline, ouvre une porte et m'annonce.
J'entre dans un immense salon k panneaux tendus de damas rouge et encadrés de boiseries grisâtres, formant une guirlande de fleurs, de lyres et de lacs d'amour maigrement sculptés ; l'entre-deux des panneaux est occupé par des miroirs d'attache étroits et élevés ; des bergères et des fauteuils à pieds grêles composent l'ameublement ; le plafond est orné de trois petits lustres avec pendeloques de cristal.
A mon nom, monsieurtecomte s'est levé et est venu & ma rencontre. C'est un vieux gentilhomme qui a conservé les vestes h longues poches sous l'habit à la française, et la culotte en Casimir bouclée sur le bas de soie. II a le grand air des gens accoutumés au commandement, et l'exlréme politesse qui arrête la familiarité.
Après m'étre laissé conduire par lui k an foutcuil, je
m'aperçois quêta table de jeu est dressée, et que plusieurs
'<- habitués de monsieur de Rovère font une parUedelarot.
Il y a d'abord la vieille chauoinesse allemande, dont la vie entière gravite enlreunjeu de cartes etson petit chien Zéphyr; puis le chevalier, au'.'^ur d'une pièce de versim* primée jadis dans le Mercure, et qui, ayant pris la peine d'avoir de l'esprit une fois dans sa vie, a pensé qu'il pouvait se reposer jusqu'à sa mort. Plus loin iont les deux cousins du comte, dont l'histoire est achevée quand on a dit qu'ils fmsaient partie de l'émigration; la veuve du
LA DERNIERS STAPB. IW
président, qui naguère était bègue seulement, mais que ^ voilà sourde; enfla le docteur, espèce de spectre qu'où serait en deuil de tous les malades qu'il a soignés.
Je m'excuse de déranger cette noMe compagnie, et. prenant le comte à part, je lui expose brièvement l'objet de ma visite.
Son petit-fïls réclame, en effet, un précepteur, et ce que je lui dis de mon protégé parait lui convenir; mais il m'avoue, avec une aristocratique négligence, qu'il est peu versé dans ces questions, et qu'il s'en remet à l'appréciation de monsieur l'abbé de Rio!. Je me lève en répondant que je verrai Vabbé ; mais monsieur de Rovëro me dit qu'il va venir; il m'engage à l'attendre. L'espoir de terminer sur-le-champ me tente, et j'accepte, à condition que le comte reprendra les cartes.
Afin de lui laisser toute liberté, ]e demande la permission de me chauffer; je m'approche de la cheminée qui flambe à l'autre bout du salon, et je me mets à feuilleter une brochure pendant que le jeu recommence.
L'histoire fait généralement remonter l'invention des cartes à Charles VI, dont on essaya de distraire ainsi \n démence : je comprends cette origine. La vue d'images grossièrement coloriées, leurs évolutions inattendups, leurs simulacres de balaillô, semblent particulièrement propres à occuper un fou ou des enfants. Je m'explique encore qu'on en ait fait le prétexte d'une réunion régulière, la trêve du travail ; mais comment certaines gens ont-ils pu s'y complaire et s'y oublier comme le fumeur d'opium dans son ivresse somnolenteT
Monsieur le comte et ses partners en étaient là : les cartes reprises, tous semblèrent oublier le monde réel pour vivre seulement des péripéties et des aventures que le jeu leur créait. Engagés dans ce puéril roman, ils ne
110 SOUVEHIBS D'UK VIEILLARD.
voyaient plus rien en dehors. Non que ce fût U passion du joueur qui court après une pioie toujours fuyante-: on eût dit plutât la tamw d'esiHits paresseix éctiappanl s^tématiquemeDti-la fat^ue de penser. Dans celteconi' pt^nie d'homme» et de femnee qu'avaib dû cultiver le loisir et qui avaient reçu les enseignements d'uneli»tgiu eustenoe, pw un mot'n'étBàtprerwDcé en dehors des annonces du jen. A veir tons ces' visagos sérieux autour, de celte table parsemée de petit» caitoof ; à enleadre ces roix monotones laissant tomber, de loin enlotn.'un mot ttrange qui n'ëveilliliti dans l'espritaucsoe pensée, oneût dit quelque usemblée de nééioinaiits sertis de la tombe< pour reprendre leaTScaBjuratûnu. Seniemcnti la tofreoT' manquait; ce»morto emuyai«it au lieu d'cSrayer.
Eux-mêmes 6emblateBt'8'eagaBniir>déphu-eB.';pliis. ïjsats yeux étaiest axes, lents ;traits ioiraobiles, les voix confuses, lesntoatVBiNitaieBtBelaBUnnsliqOBaï'Éviidan» mont toutes cefrftnMadormaieBt..
Soit contagioDi sut intlnenee-de la duleur, je se»Uk& mon tour uneespèce de torpeur ooals daias'nM»veiées ; mes pa»pite£s commeecsient^iis'allourdiTrqiiiad la porte s'ouvrit douoawent. Lfcdomestiqueparat.psrMit ua^hh teau cha^â dévores «l'«au Gncrëe.-
Luiautsi ptnrtssaît soumis à l'aetiwi gàKftalet il s'a^vança d'irapw de spaotre^.fitletotir date table espi^^ seataatiB^weieHsesieut' le-plateauâamuqa^atuniœvitfa;seteaâtttpuisreprit'mteaB^ueiaaBrtiuncheniii vœià. porl&.Au mofoentofiil passaUdftvaMt UQij j&fifi sDcffEMi pour secouer ce magnëti^ao^l'e^Bi,.et, l'atTâtHit, jo pris uBivevra sur.le{)iatMui.
Cet.ae(&tuatt^du:d'exi8leBee «enblajrévemerle vatH. fantÔEna> II' reeula saisi-, le vwre n^aiiappa> et, ^aibniili;. tous, les joueurs se retoumèant avecuDeexclaoïaliai^
LA DEniîIÈrfE ËTAPB. m
fttTsîsrampu i'enchaotemeDt du ch&feaa de la Belfe au bois dormant t
Jéne s&vaistrop comment m'excnser, iorsqne l'arrivée de l'abbé de Riot vint me tirer d'embarras. Le comte me présenta etrfaissatconnattre le motif de ma visite, et Je conduisis i'àbbé dans Vembrasurrd'une dea croisées pour lui tout «spliquer.
II tn'écouta sans aotre réponse qu'uB hum/ sonrd dont . il accompagnait toutes mes paroles. L'abbé était un habitué du logis dont te sommeil l'avait gagné. II donnait' seulement, par rfspect bumain, à son engourdissement' un air ^é méditation. Prenant sen silence ppur de l'hésitation, je revins dix lois snrmes éloges do jeune homme, stir sa capacitfi-, stn-ses-bons sentiments; enfin, h bout, de patience; je demandai un peu brusquement k l'abbé '. s'il pensait qu'on dât agréer sta- services. Il fit nn soubresaut, et parut sortir de sa sieste intellectuelle.
cMais... je n'y vois pas... dinconvéûient, dil-il en levant snr mol un' œit vague: Vous savez sans doute qu'il ' s^git départir avec le jeune vicomte pour lltalie. »
Je l'ignO'raJs ; mais je répondis que ce ne serait pa» ïraîsemblaMement un obstacle pour mon protégé.
« Alors, qn'iï -vienne me voir, reprit l'abbé i monsieur le cMnte voudrait presser le départ de son petit-fils. »
3e me hasardai k demander si c'était .une. raisoD de santé quiTûblige^t k cet exil.
< Sa santé ne peut qu'y gagner, répliqua monsieur de Kiol ; mais la véritable raison du départ, c'est que le jeune vicomte a le sang trop vif; il court, il parle haut, il diante...
— Et cela gêne monsieur de Hovère, jyoulai-je; (orl. bien, je comprends. »
En ^t, j'avais cOQipris. Comment Supporter au miliau
119 SOnTBNinS D'DN VIEILtAfiD.
de ces ombres racliviléjoyeused'un ecrantT Ses éclats de rire troublaient leur somnolence sans rêve. — Hors d'ici ceux qui vivent I laissez les morts jouer iraDquillemeDt au tarot sur leur linceul!
r Je me suis h&té de prendre congé et de sortir : celte atmosphère sépulcrale me pesait; j'avais besoin de retrouver au debors la pensée, le bruit et le mouvement.
n est donc vrai que la vieillesse se plaît quelquefois h h&ter elle-même la marche du temps ; qu'elle se retire de la vie avant d'être dans la tombe ; qu'eÛe refuse d'imiter Caton, qui voulait conserver jusqu'auderaier jour sa part d'activité, ne s'éteindre qu'à force de brûler, et arrivei c par la satiété de la vie à la maturité pour la mort. >
Dieu me garde de ce suicide! je veux jouir jusqu'au boutde ce que Dieu m'a donné ici-bas, être homme aussi longtemps qu'il n'aura point décidé que je sois autre chose.
L'existence bien remplie ul la meilleure préparation à l'éternel repos. Le poêle Lucrèce l'a dit dans des vers admirables : < Si ton àme ingrate n'a pas laissé échapper les flots du bonheur comme un vase sans fond, convive rassasié, so^ satisfait du festin de la vie. > Oui, satisfait, car jouir des biens du monde n'est pas s'y borner ; moi aussi je regarde au delà, par-dessus les jours, et j'aspire aux horizons inconnus; mais, sûr d'arriver, pourquoi dédaignerais-je les beautés de la route et les douceurs du ■char qui me transporteT Mon attache à ce monde n'est point le mépris de l'autre ; je répète souvent les paroles ijue prêle Cicéron à son héros dans le Dialogue sur la vieillesse : * Le jour de mon départ, il ne serait puint facile de me retenir ici-bas, et je ne voudrais pas être re* iondu comme Pélias, si quelque dieu croyait me faire largesse en me proposant de rebrousser chemin jusqu'à
Là DERRIfeRE ËTAPB. lis
Tenfance, et de vagir une seconde fois dans les langes. - Je le refuserais sans hésitation, et je ne voudrais pas, quand la lice est parcourue, être rappelé de la borne an point de départ.... Non que je prétende déprécier la vie, comme l'ont fait souvent certains philosophes; je ne ma fepens pas d'avoir vécu, parce ^ue je crois avoir vécu do manière à ne pas être né en vain ; mais je sortirai de l'existence comme d'une hêlellerie, et non comme d'une demeure. La nature a donné à l'homme le monde terrestre pour qu'il s'y arrête ; il ne le condamne pas à y rester. Oh t le beau jour que celui où je m'éloignerd de cette foule et de cette fange pour aller rejoindre l'assemblée céleste, le divio sénat dès &mesl >
Hier, Henri et Blanche sont repartis ; ce moment m'a été douloureux. Depuis six semaines qu'ils habitaient sous mon toit, je m'étais si bien accoutumé à leur présence I Voil^ que tout va redevenir désert et muet autour de moi.
Au momentdelaséparation,je les ai conduits au petit salon, où j'avais rangé sur ine table ce qui avait paru les tenter pendant leur trop court séjour : la botte de travai dont se servait ma chère trépassée , des livres , des gra-^ Tures. J'aurais voulu leur faire tout emporter, comme si fcusse espéré qu'une partie de mon âme pourrait les suivre avec tant d'objets auxquels elle semblait unie par le souvenir.
Quand il a fallu se quitter, Blanche a versé beaucoup
au sooTininsvsN'-riciLbARDL
Â6 lannes ; dte r^ttit sans eesee ^'^He vorint'RWaù; àAe-Mfmi^rÂdit iknicm oou avec deS'CTbTamatîMiB camiuitei.'&eiri, 9Di teiisit'ina meis , éttrrt j^sMencieux ; imais, b l'altérstion deseetrarls, j'ai pu jogerqa'U faissBt afTort pour comprimer son émotiofl. Enftn ilafttlhi se iéparer. Je les ai coodirits jusqu'à laTorlure oit les ittendsit l'an) i ^o^nel jQ 'devais les eoftSer; Là , il y a encore fluides embraseemeBts, des larmes, despromesses ;-eMo ditcan a pm sa ptoce, le postillon -a rassemblé (es rênes, M le ptvé 8^'6branlé-eous la kmMe'tfiligeBce.
Les deax eaf ants soit restés penchés k la portière tant qu'ils ont pu m'a^erceroir, agitant lenrs petites' mains en signe d'adieu ; enQn l'attelage abrnsquement tonméh place , et tout a disparu : un instant encore j'ai enteoda le bruit des roues, le claquement du fouet, puis le silence s'est fait.
Us étaient partis pour ne jamais me revoir peut-être ; car chacun de mes jouta d'euatence est maintenant ua délai de grâce.
A celte pensée, inon cœur a éclaté dans une explosion 'd'heureux souhaits.
«Allez, chères-créatures qui venez d'égayerma solitude, et qui avez trarersé mon déclin comme «n doux rayon d'aurore : puissent toutes les bénédictions descendre sur vous I Ayez la «anté lîHi donne une savenr à la vie, la paix qni permet d'en jouir, l'amour du devoirqui loi sert de pôle, l'acceptuionqui brise ses nigurltnns. 0 mon doux coople d'hironUtlIes , qui avez suspendu, pendant quel- ■ques semaines, votre nid sons mon toit et réjoui mon foyer par vos gazouiHptncuts, pùissiez-vous oc traverser tpie des ciels purs et rencontrer partout, sur votre route, le printemps I »
Tout eu leor adressant ces adieux dans ma pensée, j'ai
LA; BSSIft&SE ETAPE. no
Mgagsé leMamnitt tiwa logis. LejonrselerHitii'p^Be, .■avilie D'étailpaâ encore éveillée, et je n'ai rencontré, . dfiSB.iesraea aileacîaïues, que le médeciik qui conrait à la kUe vers qucdqua. malade, et le petit chariot de la lu- ' ti^idûQt'ies grelots tinleirat au loin dans la brame.
■iemn» ai<mé.iimon«tuil leoteiir serré.' Monsieur BEq>tisteiguMlaitsaudontemADietonr, car, ayant que j'eusEo aonoé, la pDito ^est ouverte- Je suis entrédans mon ce- J)iBet.delr&v«il ;le-fmi ét^t déjiallnmé. mon fauteuil à sa place, et on avait posé, eur la petit guéridon , lelirre dont i'ai commBDCé U'iectnre.
Biealét l'ami fiogera paru; il ' était avMti du départ de mes petits-enfants, et venait, pour me tenir compagroe, . diijeuner avec;!!!»!.
J.'ai été touché de cette aFTeotuflase soUitàtude du «erviteDretdel'ami; >'ûaorapnsqu't^lrès tout, jenedemeD- . jais>p(ùntieul,tet qoeje duais songer, non àce que . j'avais pa;du, JBEÛ & M.quiiiDB Matait.
.lAfAHatTTRÎPE.
Ajmand est venu me remerder de l'ftvoir recommandé l.monsieor de Rovére ; il avu l'abbé, tout.est convenu ^ et, dans.quelquee jours, il part avec le jeune vicomte.
Bien qulil ait désiré obtenir cette place de précepteur, l'absence iui est visiblement pénible ; il laisse derrière lui la jeune fiilequ'il aime sans avoir pu obtenir aucune promesse de la famille^ et dans l'ignorance de ce qu'il troovera au retour. J'ai deviné ses inquiétudes & quelques . mots qui lui sont échappés ; mais je n'ai point voulu la
lit SOUVENIRS D'CTi VIEILLARD.
laisser voir. Provoquer une plus intime confldeiice, c'eût été l'entretenir dans sa préoccupation, m'obUgereo quelque soile à {n'entremettre ; j'ai craint d'accepter une responsabilité dont je ne pouvais apprécier d'avance la gra- Tilé, et de nourrir des espérances impossibles à réaliser. le me suis tenu dans une prudente réserve ; seulement, i'ai promis au jeune homme de revoir monsieur l'abbé de Riol pour les conditions d'argent qu'il n'a point osé détiatJre. Il m'a quitté en me remerciant avec effusion, et répétant qu'il devait k ma démarche d'avoir été agréé ; monsieurdeRovére leluîadéclarésans détour. Il estdoDC vrai que, vieux, pauvre et obscur, ou peut encore être un appui
Je suis dilé porter à Armand l'acte passé en son nom avec monsieur le comte, et qui règle les détails de son engagement. Il m'avait donné l'adresse de sa marrdne, chez laquelle il est descendu. J'ai monté un escalier tortueux dont les marché sont bosselées de boue durcie, et qui n'a pour rampe qu'une corde polie parle frottement. la montée était si rude que j'ai dû m'arrêtera chaque palier jusqu'au quatrième ; j'ai enfin trouvé la porte indiquée.
J'ai frappé ; une voix étrange, qui ressemblait à un çlapissement, a murmuré des mots inintelligibles ; j'ai pressé le loquet, poussé la porte, et je me suis trouva 3ans une grande chambre obscure garnie de meubles - disparates par la forme et l'élôgance. Quelques fauteuilt en damas de soie, assez bien conservés, étaient rangés entre deux hts antiques à rideaux déteints ; de grossiers escabeaux de bois rampaient aux pieds d'un secrétaire d'acajou à garniture de cuivre doré ; dans le foyer brûlait on de ces feux méthodiquement chétifs, si énergiquement appelés par le peuple feux de veuve , et devant les
LA DERIflERB ETAPE. U7
tisons, tpû brûlaient lentemeot sons la cendre, arait été roulée une vaste ganache, où je distinguai enfin une forme humfdne sans mouvement.
C'était une vieille femme, la marraine de mon jeune ' protégé sans doute ; mais tellement ravagée par l'âge et les iaSrmités que l'œil hésitait un instant à retrouver en ^le une créature vivante. I^ paralysie, qui la clouait sur ton fauteuil, avait depuis peu gagné la télé elle-même, et endialnait à moitié sa parole bégayante.
Au bruit i^ue je fis en m'approchmit , elle tourna vers moi un visage de momie, et demanda de sa voix entrecoupée :
c Quiestlàf »
Je remaïqwi alors la pfUeuF fixe des prunelles, et je compris qu'elle lâlait aveugle.
< Mademoiselle Renaud î demandai-je.
— C'est moi 1 > glapit la paralytique.
Je me nommai ; les muscles de son ybage tressaillirent ; c'était la seule chose qui, chez elle , fût encore douée de mouvement Elle voulut balbutier quelques mots ; mais sa voix sortait en bouffées inégales, comme poussée par un effort intérieur. Je compris pourtant que son filleul était sorti et qu'elle me priait do l'attendre; elle s'excusa, avec une visible affliction, de ne pouvoir m'oSrir un siège. Je coupai court à ses regrets en prenant moi-même un fauteuil que je poussai près du sien.
Mademoiselle Renaud me remercia alors de ce que j'avais fait pour son filleul. Je m'accoutumais insensibl6ment à son étrange accentuation ; je comprenais plus facilement ; j'arrivai à séparer la voix des paroles, et je fus surpris de trouver celles-ci plus choisies que je ne l'aurais supposé. Mademoiselle Renaud arrondissait sa phrase avec une lertaine élégance arrangée; elle employait le
■ M8 SOOVrmUS' D'tm TIEIttAItO.
mot dans son acception classique en y joi^anf Té^Ahète obligée ; on soniait enfin, au fond de tout ce qu'ëllu disdt, l'association de la grammtire et de la rhétoriiïBe.
J'en fDS moins étonne lorsgnc j'appris , dans le ccnn de l'entretien, qn'^e avait donné Edileors des leçons de français pendant quinze années.
C'était, comme je pus le comprendre,- nne panrre fifle
' éleyée loin du monde,dans les bonnes lettres, par nn père qui, après avoir posRé sa rie i. négliger ses affaires ponr étndier à fond les Éléments de Httératvre d^Hv^nontel, et les -Tropes de' Dtnnareais , Parait laissée sanslamiHe, sans amis et sans ressources, à un âge où les chances d'établissement étaient déjà perdues pour elle. Benreusement qn'dle possédait' deni trésors stipérirars h toutes les dots: le courage et la sérénité. Elle ne songea ai & se désespérer ni k se plaindre ; le temps hii manquait pour cela; il fallait avant tant faire face à laTieen s'assuraot
' ie pain journalier.
Elle accepta d'aîwpdtontesles écîiU6rcs"quïluiftirent offertes; pnis sa consciencieuse' appBcatkm ht Et ooonaltre, et ses leçons derinrent plus fnictueîiW ; eftfinjà ■farce de traTail, elle avait réussi à amasser ^jaelqnBS
■ éparçnes lorsque la maladie l'avait frappée.
Dans l'espoir qne ler^os etTaîrde iacampagnerendreient pos^ble sa gnérison, eHe avait accepté l'eSre'du père Bonrier, et était venne hairilar son pauvre eottap ; maisiloin de recotrvrer ses forces, elle les avait vues s'éteindre de jour en jour, -et en était arrivée & cette nwrt vivante qne j'avais «ms le3-7eux.
3'appris toute cette histoire snccessivcmrtt, et en mots entrecoupés, complétant ce qu'on omettait , devinant ce qu'on ne pouvait dire.
Hademoisdle Renaud acceptait son inmiAiîHé comme
«lie 8TMt««teptéra«ieii, «ans retours, sans mommres.
Yaill&nte pEir simplicité, elle s'arrangeait dans l'épreave,
n'en domaBdaît comptent pergone,iieTe^(hiitiarR!HS en
avant, et ftontssbit toutes ses forces oeatre leS'Souffranees
de chaqoe seconde.
La seule privation qui lui parût di(£dl&à BFOpporacr
jlattcoUe àcMstimes CavOE^ ;^e m'indiqua de ta main - ane -petite arutmevitréeeti 'ils «etroRvaient encore rMi-
gés, miiâs 'désormais instites' pour elle. « Omar aipassé par-tci;'bidbatia-4-«He avec une sorte
de gai^ ; je-Bnis mnintORantcoiBine te g«nre 'humain .«[wès'ite 'brûlis de la bibUothèqne d'Al8sa»*rie ; il' fie
nw reste Que lesouverar «onftis- d&^e-'qae lesgrands -4criv»iAs avaient transmis, à la post^hé.
— <^u^d'hii oepauttÀl vovs les rel^eT
— Mon iilleul'Ie faitdo^sson'arriv^e; maiïll ta •bieot6t me tftiUM:, iet lui. partiale 'flitenee reWandra.
— NoB-pas^ si vcMS le pwmtWez,; reprisse; c'œt moi quiroHsenlèreTOtrelecteiirfao^reï quejQ le remplace. »
Un léger [rémisseiiKiBt.agita te&troita de la paralytiqae. > « Vous, EMnsimr I balbcrtia-t-elie ; samz-vous bien ce :qne-»ou9propoïMTPerdre»oshenresdfflMcetombe8iu... avoir toujours devant vos yeux une pmwe morte qui ne pourra pas même vous romerciCT..* Ce serait trop accepter de !qui ne ne doit rien,..'^eneveiixpa8.
— Et moi je TSKige, ai''jes^>ri9 en-'6aieissan( celle de «CB mainsqwi n'avirit point encM^ perdu toute sensftttité ; voolez-¥Oiis'donC'm'entever les rares occaeiOBs que je prm avoir d'fitre bon k quelque choïd î'Moi' aussi, mademoiselle, ^e-sms meux, isolé; je me dis souvent que^jene sers fUms h nm ni k personne ; pronvez-raoi le oontraire, et je serai votre obligé. »
J»s«ittE sa oiùn répondre faiblement à mon étreinte ;
les prunelles de l'ayeugle se voilèrent ; il me sembla qu'une larme gonflait ses paupières rougies ; mais elle se glaça dans ces yeux de pierre et ne put couler. Seulement . la voix munnura d'un accent encore plus haletant :
< Que Dieu... vous bénisse... monsieur... J'accepte... j'accepte I... »
Presque an même instant le jeune homme est entré ; je lui ai remis l'acte en lui donnant toutes les explications nécessaires, et je me suis hùté de repartir.
Lorsque je suis retourné chez mademoiselle Renaud son filleul avait pris congé d'elle le matin même ; elle était rentrée dans sa solitude accoutumée. Son seul eompa- - gnoQ est un serin qu'elle tient du père Bouvier, et qui chante dans une petite cage suspendue à la sombre croisée. La femme de ménage, qui vient tout ranger chez la paralytique et lui apporter ses repas, prend égalerait soin de l'oiseau. Lui seul, dans cette triste chambre, semble encore représenter la vie ; quand il chante et qu'il bal des ailes, il empfiche la vieille fille d'oublier ce que c'est que le mouvement et la gaieté.
J'ai commencé les lectures promises; mademoiselle Renaud m'indique elle-même les auteurs qu'elle préfère ; ce sont, en général, ceux du dernier siècle. Les prosateurs me ravissent ; mais j'ai peine b. accepter les poètes. Elle me fait prenc&e successivement Crëbillon, Lefrane de Pompignan, Saint-Lambert, Dorât, Lemierre, Deslouches, Voltaire. L'étrange poésie 1 II me semble que je traverse d'arides bru jères sans une Heur h mes pieds, sans en rayon de soleil dans le ciel gris. Ces vers tombent toujours pareils comme une pluie d'hiver sur les toits ; ja- ^ mais même une rafMe qui en entrecoupe la monotonie.
L'ennui qui s'en exhale trouble mon regard et éteint ma voix. Mademoiselle Renaud, au contraire, est dans de
LA DERNIÈRE fiTAPE. IM
continneU ravissements. Toute cette rhétorique la ramène à ses années d'étude ou d'activité ; c'est pour elle comme les nœuds de rubaDs fanés et les Oeurs de gaze salie qui l'appellent & la coquette ses pliûsirs d'autrefois. Elle me cite , à propos de idiaque passage , les critiques de l'abbé Sabatier, les jugements de la Harpe ou les régies de Lebatteux.
Vingt fois j'ai été sur le point de laisser voir ce que je pensais de cette poésie saas flamme; mais, Dieu soit loué 1 je me suis toujours contenu. Pourquoi troubler son plaisir, dérouter ses admirationsT Un fabuliste arabe raconte qu'un paysan avait reçu 4e sa mère un habit de laine commune, flié et tissé de ses propres mains. Le jeune homme glorieux se croyait vêtu comme un roi. Un marchand qui passait et qui vit son contentement, se mit à rire.
c Sache, lui dit-il, que l'étoffe que tu portes et que tu admires, est à peine digne d'un gardien de moutons.
— Ah I pourquoi m'en avoir averti î s'écria le paysan chagrin : lu m'as enlevé la joie que me donnait mon costume, sans pouvoir m'en procurer un nouveau. »
Je ne veux point que mademoiselle Renaud puisse me faire le même reproche. Qu'elle continue k savourer cette fade ambroisie, comme eussent dit les poètes qu'elle aime ; je ne lui laissercU voir ni mon étonnement ni mon ennui.
Est-ce pour moi d'ailleurs que je viens lire ici? Ne doisje pas imposer silence h. mes goûts et ne consulter que les siens T — Qu'elle demande, qu'elle ordonne; s'il le faut, je lui lirai les vers de Demoustier.
souremRS vvv viBiLURa