UNE FAIT DE LA PHILOSOPHIE HISTORIQCB SANS LE SAVOIR
NoQS sommes au plus fort de notre débat sur ce point lorst^ue René arrive tout troublé. Il est quelque temps avantdepouïoirse faire comprendre; il se dandine d'une jambe sur Vautre. Roger s'impatiente, et le pauvre garçon s'embrouille de plus en plus. Je me décide alors à m'en- Iremettre au premier mot. René se tourne vers moi comme vers un protecteur.
< Oui, monsieur, balbutie-t-il d'un air effaré, c'est ça, c'est juste ça. >
Je comprends qu'il doit avoir donné une explication , et je t&che de ressaisir quelque fil dans cet écheveau de paroles sans commencement ni fin.
< Parfaitement, René, lui dis-Je; ainsi vous veniez annoncer h votre maître...
— Comme vous dites, monsieur, interrompt-il précipitamment.
— Et vous panùssez troublé de ce que...
— Certainement, monsieur, mais ce n'est point de ma faute.
— Alors, c'est celle...
— De personne, monsieur.
— De sorte que vous veniez...
— Pour rien, monsieur. > Roger lève les deux bras au ciel.
« Et le malheureux a été baptisé comme un être doué de raison ! s'écrie-t-il.
LA DEBNIÈRE ËTAPE. 199
— Baptisé, répète René offeosé et surpris ; certiinement que je l'ai été I — Si monsieur en doute, je puis faire venir mes papiers da pays... Baptisé à la paroisse ; — et vacciné aussi. — Ah I faut pas croire qu'il me manqua quelque chose, non ; on n'esl^^pas un païen parce qu'il est arrivé malheur aux poteries de monsieur.
— Mes poteries ! répéta Roger ; quelles poteries T Que Teux-tu direî Parleras-tu enfinî »
René recule, les yeux plus ronds et la bouche plus ouverte que jamais. J'arrête son maître d'un geste. En réunissant tous les mots incohérents prononcés par notre effaré, je commence à entrevoir de quoi il peut être question. Je me décide, comme Vertot, à faire mon siège en attendant les documents, et je m'écrie :
« Ty suis ; n'ôtes-vous pas en correspondance avec un collecteur allemand qui s'occupe de la céramique des différents peuples T
— Le docteur Luttroff, sans doute.
— Et n'attendiez-vous rien de lui ?
— Rien... Ah ! c'est-à-dire que je lui avais témoigné le désir de connaître quelques vases guanches.
— Eh bien 1 voilà, cher ami ; il tous les aura expédiés par le bateau ; n'est-0 pas vrai, René T
— Monsieur, par la diligence.
— Et peut-être la caisse a-t-elle été égarée.
— Ça se peut bien, monsieur, mais elle est arrivée ce matin ; à preuve qu'on est venu m'avertir.
— Alors, René, va la chercher.
— Certùnement, si monsieur me le commande ; mais j'ysuis déjà allé.
— Et on a refusé de la livrer?
— Juste, monsieur... rapport qu'on l'a envoyée parle [acteur.
IM SODTEHiaS D'UN VIBILLARD.
— De i(Hle qu'dle est à la maison f
— n n'y a pas de doote. HioDueur ; j'ai mis de côté touft les morceaux.
— Comroeol, les mMxeaax I s'écne Roger ; la caiâsa est doDC brâée T Mais âi34e alors, malheureux !
— Ehl seigneur, estM>et3ae je &is astre ct)oseTs'&:rie Hené enfin ùapatienté qu'oo ne mette pa» plus ^d'intelligence à le comprendre. C'est le premier mot que j'ai dit ïiDcmàeur; nwDÙeur doit se rappeler que je me suis exelamé en arrivant : ^- Àh 1 moasieur, c'est pas ma faute ; tfest raf^rt qne le rouiagenr a trouvé un pays qni l'a fait entrer à l'^éa ttor, et qui a tuit bu que le roulageur n'y voyait plus ; d'(A vient (pte la caisse a roulé dans l'escalier, et parce que les doua étaiMit mai sidides... mOAsieUE soa pas content ; mata j'y pouvais rim; ça devait arriver. — Voilà ce que j'ai ditkeaea&teiiriilmepaialtquec'est clair pourtant. >
Et le brave garçt», visiUMQent satofail, me jette un regard qui signifie. — J'en appelé à votre, équité ; vous devez me soutenir I
Je souris et j'arrôte Aogw qui se {oépore h, lui prouver qu'il est an imbécile.
c Voilà qui est dur cetlo fois, lui diH^ ; va» poteries guanches sont en poussière ; il taal en prwdre son parti.
— Parbleu I cela vous esi faette, à vous, a r^iris mon antiquaire exaspéré; mais mei, j'y kaaisy j'en avais vainement cherché josqu'idl c'est une perte inréparable ! Et penser que la faute en est à cet ivrogne de facteur I
— Crojez-ïousT ai-je intertompu.
— Eh I n'avez-vous pas entendu que la caisse était arrivée intacte ?
— Sans doute.
— Qu'elle a échappé à cet homme dans l'escalier?
LA DERHlÈItE ÉTAPE. 1S7
— Il est vrai.
— Et que tout vient de sa maladresse?
— Voilà où je vous arrête, cher ami. S'il est cerlain que tout ce qui arrive est l'accomplissement d'uu arrêt providentiel, pourquoi vous en prendre aus. hommes de ce qu'ils ne peuvent empêcher.
— Pardon, mais je prendrai la liberté...
— Elle estprise, mon vieil ami; grâce à votre doctrine, ! il ne nous en reste plus la moindre parcelle; nous ne sommes que des outils entre des mains invisibles et
— Permettez...
— Rien, rien, je ne puis rien permettre, vn que je ne suis maître de rien. Vos poteries guanches ont disparu comme la race qui les avait fabriquées, parce que cela itaXi dans l'ordre établi. Vous ne voulez point que celle-ci ait péri par les fautes et par les crimes des navigateur» qui découvrirent les Canaries ; pourquoi voulez- vous que ce qui restait d'elle ait disparu par la mauvaise con— . struction de la caisse ou l'ivrognerie d'un facteur? Les pots cassés ont tort, absolument comme les nations ex- ■ terminées 1 René vous a donné le dernier mot de votre philosophie de l'histoire en vous disant tout à l'heure: — Ça devait arriver 1 >
El comme Roger, un peu déconcerté, grommelait le fameux : « C'est autre chose 1 > de l'École des Vieil~ lards, éternelle réponse de ceux qui n'en ont pas, je l'ai, pris sous le bras et j'ai ajouté à demi-voix :
< Allons, cher ami, les antiquités sont eo verve aujoun d'hui. Une vieille porte a parié pour vous ce matin ; ce soir les vieilles poteries parlent pour mai ; mais soumettez-vous sans hnmeur, et dites comme le musulman qu'oo empale : — C'était écrit I »
SODVENIItS O'DN TIEILLARi».
M. BECHEHEL LE RBCBTEUR.— COMMENT LES OISEAUX t^ CAtiE PEUVENT SERVIR D'INTRODUCTEURS CHEZ LES TOI- 8U(3 —UN N0[;VE1.U MÉNAQE. — MES SCPPOSITIONS.
J'ai depuis quinze jours de nouveaux voisins. Je n'ai Jamais pu comprendre les habitudes des grandes villes, où chacun demeure indifférent à l'être qui vit près de lui sous le même toit. Quelques briques revêtues de pl&tre suffisent pour que l'homme qui respire là , k six pouces de nous , soit à nos yeux ccmme s'il n'existait pas. Les cloisons séparent les cœurs et les appartements. Que nous entendious k travers des pleurs ou des rires , des chants ou des menaces, ce n'çst pour nous que du bruit. Le bon voisin est celui dont on ne soupçonne point la présence, qui vit chez lui comme dans un sépulcre. Le voisin parfait serait un mort s'il n'effrayait pas t
Je n'ai pu arriver à me ramasser ainsi entre les quatre murs de mon étage ; malgré moi, je m'associe en idée à ces existences qui bruissent autour de moi ; il me semble qu'il y a entre nous le lien d'une commune hospitalité. Nous voici arrêtés pour quelques heures au même caravansérail ; nous partageons l'ombre du même toit et le même rayon de soleil -, les fumées de nos foyers se mêlent, nos voix se confondent. Passerons-nous l'un près de l'autre sans nous souhaiter au moins, comme tes Peaux-Rouges qui se rencontrent dans les solitudes, c un ciel bleu et des peaux de castor? >
L'embarras est de traduire le vœu sauvage en langue civilisée ; de savoir la couleurque le voisin désire au ciel, et quelle est la peau du castor qu'il chasse.
LA DERNIËItE ËTAPE. ISB
J'ai interrogé ce matin monsieur BapUste pour m'en instruire.
Le nouveau locatùre s'appelle monsieur Bécherel ; il occupe un petit emploi à la mairie, et il a IraTaillé au dernier recensement du quartier. Maintenant , en effet, je crois le reconnaître. J'ai reçu autrefois de lui une visite dont j'ai consigné le souvenir dans mon journal.
Monsieur Baptiste me dit qn'il s'est récemment marié dans son paye ; sa femme vit avec lui , mais ne sort jamais et ne parle à personne, — Elle rêve sans doute à la douce lueur de ce premier quartier de la lune de miel qui ne brille de tout son éclat que dans le silence et la solitude. Je bénis dans mon cœur les deux jeunes époux.
Mais en revoyant le mari hier, je m'aperçois qu'il est déjà vieux ; son visage a une expression rechignée ; il a quelque chose de chétif et de malheureux dans touta sa personne ; on lui sent deux câtés gauches ; rien n'est fait comme il faut, ni i sa place. Quand je le rencontre, il hésite toujours à me saluer, et quand je l'ai prévenu il me salue trop peu ou trop bas. Monsieur Baptiste, qui a des principes sur tout, prétend que cela vient de ce qu'il est grêlé et fonctionnaire public. La petite vérole l'a rendu timide, et ses fonctions l'ont r^du important. De là, selon mon philosophe, son mélange de gaucherie et de fierté. Quoi qu'il en soit, je suis devenu plus curieux de connaître madame Bécherel.
U... J'ai beau regarder par la fenêtre de mon cabinet vers celles du voisin , tout reste clos et muet. Les petits rideaux sont collés aux vitres ; jamais un éclat de rire ni un chant. J'en fais la remarque à monsieur Baptiste, qui en conclut simplement que les deux époux sont sérieux et n'ont pas de voix; mais je commence à croire que leur tune de miel pourrait bien être une lune rousse. Il»
ne sodtkhiks irtnf visiLURa
SB... Yoîâ enSn tm duagement cbei iMs voistos; depuis deux jours une cage est suspeodue k la Jeodlre de kur ekunbre, et un petit boumàil y chaale seul. De temp» M tMnps la fsnttrc s'eotr'ouTTe sane bntt ; une mail s'avance pour garmr la cage de quel^De friandise; pais tout se reterHie smb qs'ea ait pn apacena le visage de la poynoïeuie.
J'apporte mes serùs h mes faaMres, afin (^'mx du moins puisamt TtâsiDer wreo le bouneuU ; Toici qu'ils se sont entendoB réciproqueiMSt ; ila se r^tproebeot des barreaux ; ils se regardent en pendiaot la tète ; Us g»louillesl, ils s'agitent. La glace est rompue ; Hs loat èridemmentownaissBnce; bteatOtils vontseracentertems affaires de ménage.
Le bouvreuil , en sa i;Baiit6 âe e^ibitaire , est le pins empressé; ilnwidvait^rerisiteiisesTCMsins; il i^mcbe aneiEEuees voletant iietouscdM4s; ii sebeorte cMttie les boFnottx et reUM^ avec àtt petàts-cris plaintifs.
i£ riAean se soulève liveiDent , et j-'apcrçob k tnvns la vitneDa visage ijoiae ne sembtopcynt iocou» ; e^n la fëoMre s'ounrê ; cette fois, j& ne me brompe peint; j.'ai di^ v<i ces traits.^ ouk.. c'est la nièce âe vteva pr«^tétaiw qu» Roger et nacà avons veité il y a queli{ues nteis ; Xat&a forcé à» pajerna po«t de lettre 1 * BHe me retomi^ auasi> sans deitte, car eâe 1119 s^ne avec une politesse respectueme; je lui tm% d» la main an âgae ankal , et je loi ieaaaàe desi noavelks de TH.***. Mais «n E8n«r(ïua<nt sasi balùts noirs, je nie repmds aussitôt. Bfie m batte de répoadre. «tae ses oni^ie sa perte bien.
«.Pardon, M dts^je, votre sostuEMim'aAEait^raff&.>
We change' de eoaiBtm-
« Ja. peile k àtaii d». m» miKtit monùmr, dUr«Ba
LA DERKIËRE ÉTAPE. 19t
d'une voix dans laquelle je sens trembler des larmes, b
Et, comme si elle craignait de me Imsser voir son émotion , elle se penche vers la cage et s'efforce d'apaiser le bouvreuil par de doux appels.
Je fais observer en souriant qu'il est triste de sa solitude. Je propose de rapprocher nos prisonniers, et, sur un demi-consentement de la jeune femme, j'appelle monsieur Baptiste qui lui porte mes serins.
Les deux cages sont suspendues à la même fenêtre, et les oiseaux expriment leur joie par un redoublement de chansons et de battements d'ailes. Ma voisine me remercie. Je salue et je referme ma fenêtre.
J'avais oublié cette nièce de M.*** : en la retrouvant , je reprends l'intérêt qu'elle m'avait inspiré au premier coup d'oeil. Bien que je l'aie seulement entrevue, et de loin, il m'a semblé qu'elle était triste et toute pile. Maintenant cette immobilité et ce silence que je regardais comme le recueillement du bonheur me semblent avoir une autre signification. Je veux m'en assurer.
30... J.'ai fait visite Sl ma voisine. Il a fallu pour cela attendre le âimanchB, seul jour où le mari soit au logis.
Monsieur Bécberel , h. qui la jeune femme avait ex- [riiqué notre connaissance antérieure, a paru tout à. la fois embarrassé et satisfait. Cest un bomme timide , QOD pardéfaut d'énergie, mais par sentiment de sa disgrâce. Quelques gestes plus vifs qu'il n'a pu réprimer, les subits changements de son regard, et surtout la contraction habituelle de ses traits, m'ont fait soup^nnerchez lui une grande violence de caractère. Tout son être est , dans unb tension indiquant la contrainte d'un homme qui se craint lui-même. — ^Je me suis toujours déflé de ces chartreux de la vie qui marchent les yeux baissés, les mains en croix sur la poitrine et les lèvres silencieuses;,
m SOUVENIRS D'UN VIEILLARD,
un calme si travaillé m'effraye sur ce qu'il cache. — Sa voix, lorsqu'il s'adresse à la jeune femme, est pourtant douce, mais mesurée ; il ne la regarde point en parlant , et deux ou trois fois, à soii accent plus vif, je l'ai vue tressaillir : aussi les ai-je quittés avec un sentiment d'oppression. Il règne dans cet intérieur je ne sais quelle at~ mospliëre glacée sous laquelle on sent la tempête.
J'ai interrogé de nouveau monsieur Baptiste avec précaution sur la manière dont vivaient nos voisins ; mais il n'a pu rien me dire. Le mari est laborieux et rangé, sa femme sédentaire ; on ne les entend jamais élever la voix ; les fournisseurs sont payés régulièrement; ce sont, eu un mot, des gens tranquilles 1 — mot banal qui peut com- 'prendre toutes les tortures et toutes les discordes, pourvu I qu'elles n'aient rien de bmjant. Combien de ces gens itranquilles, après avoir longtemps passé près de vous ;8ans rien dire et en saluant, cessent un jour de reparaître, \ et leur porte forcée laisse voir un cadavre endormi prés d'un réchaud éteint I
Mais peut-être ai-je donné trop de valeur k des observations frivoles I L'babitude de l'analyse est comme un verre grossissant devant l'esprit; elle exagère les détails ; nous apercevons la trompe du ciron et nous le prenons pour un éléphant ! Ne nous hâtnns point de juger; —nos voisins m'ont permis de retourner les voir; attendons à les mieux connaître.
ijuin..: Monsieur Baptiste m'a dit ce matin avec an sourire, en voyant que je me préparais h, visiter les époux Bécherel :
< n est bien heureux que monsieur ait, comme on dit, l'Age canonique.
— Pourquoi celaT ai-je demandé.
— Parce que ai monsieur était plus jeune, il no serait
LA DEBKIÊRE ÉTAPE, 193
point reçu, a-t-il repris; monsieur Bécherel est jaloux comme un tigre ! >
J'ai été sur le point de lui demander d'où il le savait; mais j'ai réfléchi que mes questions précédentes l'avaient 4éjà trop occupé de nos voisins, et que ma curiosité devenait UQ encouragement à une sorte d'espionnage : aussi me suls-je h&té de détourner l'entretien.
Hâtait un mouvement desurprise, puis a paru réfléchir.
« Au fait, l'expression est probablement impropre, a-t-il dit gravement ; n'ayant aucune connaissance en histoire naturelle, je ne pourra la jusUQer ; j'ai seulement voulu dire à Monsieur...
— Que mon ftge me donnait des privilèges? me suis-je empressé de dire, afin de prévenir toute nouvelle explication ; je le sais, monsieur Baptiste, je le sais, et mon principal soin, depuis longtemps, est de les passer en revue. Les cheveux blancs sont une couronne qui donne droit à la confiance, au respect, et celle-là ne craint nm des révolutions ; aussi croyez bien que j'apprécie les douceurs de ma royauté. >
J'ai pris mon chapeau et je suis monté voirie nouveau
Tout y était dans le même ordre qu'k l'ordinaire ; mais je suis toujours plus frappé de ce qu'il y a de morne dans ce calme. Monsieur Bécherel n'est occupé que de soq travail d'administration : il le reprend le matin chez lui avant de se rendre à son bureau ; il le continue ]p- soip après en être revenu ; il s'y acharne le dimanche sans in-* temiption. On entend sans cesse le bruit de sa plume, do BE règle ou de son grattoir , tandis que la jeune femmt coud silencieusement près de la fenêtre. Pour tous deux, le travail De semble ni un devoir ni un plaisir, mais ua
J'ah demandé s'ils ne promenaient point? — Jamais I S'ils ne lisaient pas? — Jamais I— S'ils ne voyaient point quelques parents ou quekjnes amis 7 — Jaaiiûs! jamais! ie sras que û j'avais pu leur deoBander s'ils avaient au utoins pour dédomma^menC les expaosioas et les communes esp^anees, toHs deux m'aunûent fait la mésie réponse. Qu'est-ce donc que ces deux existences pétn&ées l'une près- de l'amt», et au fond desquelles pourtant il semble que quoique diaae remue?
Quand je regarde cette jeune femme penchée sur son ùguillet, la tâte laBsuissMite, les mains lentes, la taille afTaLssëe, je voudrais lui crier de s» redresser et de vinre. Vingt fois j'ai été sur le poii^de f interreger ; mais si elle relèT« alors te freat, je m'arrête devant ces yem àa statue sans regwd. Avoir leur édatisirnebite, en dirait ces miroirs sombres des eaux sautercaÎDea. que ne ride aucun souffle et dans les^aellBS ne se reSite ni un aiMtge ni lu otjoa de soteil.
UonaieuF Bicberel n'est pas meias impénétrable, biea que d'apparence moins calme : les deux âmes sont égaleneot termées, l'une pojr ma glacwr immobil» et bnUant, l'autre par de triples verrous qui grincent dans leurs anaeaux.
3 juillet,... D'où vient que la. diiS^uIté et te mystère sont pour nous des aiguilteas? Supposez m» voiras gais et ouverts, semblables k toul le monde ; j'auraàs paisiblement joui de teur société sans m'arréter outra mesure à leur souvenir. Je les^ trouve bizarres, fermés, et voilà qu'ils me préOGCupent sans trêve. Roaaiiesque cusiositâ dont l'âge ne peut guéidr I Enfants ou vicillacds, n'anuQO&r nous jamais d'appétit que pour les plats couverts 1
Après tout, je crois être sur la vote d'une découverte! Monsieur Bécherel a eu â me consultera propos d'uD'paiat
LA DEBKIEBE ËTAPE. ISS
de droit cp]i l'intéresse. Il s'agit d'un détail relatif à la mère de sa femme, morte insolvable, si j'ai bien compris, et dont ou a achevé de payer les dettes. Il y a quelques mesures à prendre pour s'assurer de k réalité des créauces. Je les ai indiquées au voisin. Gomme je demandais qui avait pris à s& charge les obUgatLons de la lUârle, il m'a répondu, avec un peu d'embarras, que c'était l'oncle desafemme, ce même avaiedDut Roger et moi avons fait conoaissaoce il y a quelques mois. Harpagon serait-il donc sensible à l'hanoeur de famille? Qui sait? Il n'y a de logique chez les hommes <jue la contradiction.
LoisquË j!al parlé de ceci h la jeune femme, elle a changé de visage ; mais elle a. conârmé le dire de son mari. U m'a semblé seulemaiiti qu'elle pai'lait trop froidement de- la gàaéiosité de son oôcle. Pa& une expression de reconnaissance ni d'attendrissement. C'est que le service rendu a bien moins de prix par lui-même que par la façon de le rendre. Le verre d'eau offert avec une douce piarole laisse plus de souvenirs que le sang versé pour vous de mauvaise gr&ce. Ce qui altaclie dans le don , c'est sa spontanéité. Le bienfait Biarchandé ne laisse le plus souvent qua la douleui d'asoir dû laceeptei.
UHABIk ViSIlU LE PMVE&BB QUE LES AB6BNTS OEÏT TOtET.
Le père Bouvier est venu, me voir ; il m'apportait des Heurs et un rayon de voM de ses miches ; mais le brave homme m'a paru triste, contre son habitude, J^'ai voulu savoir s'il lui était arrivé quelque chose da iàdimi.
les SOUVENIRS D'DN VIEILLARD.
< Eh, seigneur 1 que peut-il m'arriver, à moit a-l-il soupiré ; mon temps est fini, monsieur Raymond ; ma vie est comme ces vins arrivés à la lie : on peut la laisser couler maintenant sans prendre garde i ce qu'elle délient. Hais je pense à Armand.
— Votre neveu! ai-je repris; n'est-il donc plus satisfait ée sa condition T aurait-il k se plaindre de son élëveT>
Le pÈre Bouvier a secoué la tête.
€ C'est pas ça, monsieur; tout ça ne serait rien : uno place déplaît, on en cherche une iutre ; tant que l'oiseau ases ailes, il trouve où voler; maissil'oay met le ciseau, adieu, va I tout est dit ; et celles d'Armand sont à cette heure coupées jusqu'à la racine.
— Que voulez-vous direT votre nevea n'a-t-il plus l'honnête ambition qui l'a fait consentir à s'éloignerT N'est-il plus soutenu par cet attachement?
— Plus rien, plus rien, monsieur Raymond I s'est écriS le vieillard, dont les yeux se sont remplis de larmes.
— Vous savez que les parents de la jeune âUe refusaient de consentir au mariage tant qu'Armand n'aurait point épargné une somme... Pour lors donc il est parti aân de la gagner. Il devait écrire et recevoir une lettre chaque semaine ; sa première est partie, puis une autre, puis une autre encore ; mais pas de réponse. Alors il s'est épouvanté ; il a écrit aux parents. Toujours le même silence, monsieur. Ça a bien continué ainsi trois mois. Armand se disait: < Les adresses aurontété mal mises... Le service est mal fait à l'étranger... Nous allons de ville en ville, elles lettres courent peut-être après moi ;> enfin tout ce qu'on se dit quand on ne veut pas désespérer; nais à ta fin il aépuisé toutes les raisons, alors il m'a écrit.
— Eh bien T
— Eh bien, je suis allé pour savoir ce qui se passaiL.^
LA DERHIÈRE ÉTAPE. ,^
Tons ne me croiriez pas, mpssieur Raymond, mais, eh approchant de la maison, mes jambes tremblaient; je mf disais : < Tu vas trouver la porte tendue de noir, <m bien on le dira que la jeune fille est depuis longtemps an cimetière. » Des sottises, monsieur; elle n'avait pas même été malade.
— Alors vous l'avez vueT
— Elle, non pas ; elle a eu honte... mais on m'a dît de sa part comment elle avait réfléchi qu'Armand aurait trop de peine à gagner l'argent nécessaire... qu'elle ne voulait pas nuire à son avenir... qu'il pourrait faire à l'étranger un riche mariage... Vous savez, monsieur... les phrases ordinaires de celles qui veulent manquer de parole. Moi, je suis revenu le cœur outré; j'ai écrit à Armand ; et, vojez la chance t ma lettre s'est égarée ; il ne l'a reçue qu'à Venise. Aussitôt il a cru répondre, en m'envoyant un billet que je devais remettre à la jeune fille elle-même... Il n'y avait que quelques lignes, mon~ sieur, mais capables défaire pleurer le bourreau... Je me suis mis en route tout de suite, je suis arrivé; mais... »
Le père Bouvier s'est arrélé ; l'émotion l'étouSait. Je l'ai regardé d'un air interrogateur :
« Mais je n'ai trouvé personne! a-t-il ajouté précipitamment.
— Quoi I me suis-je écrié, la jeune fille était partie T
— Non, a-t-il balbutié, non, monsieur... elle était... inariéel »
Je n'ai pu retenir une exclamation de surprise douloureuse. L'oncle d'Armand a levé les mains, puis les a jointes sur ses genoux d'un air accablé.
« Mariée! a-t-il repris en regardant fixement devant îui... depuis déjà huit jours! si bien qu'à ma première visite la chose était convenue, préparée I
Hft SODTE><IRS D'DN VIBILLARD.
— Et Armand a-t-il été instmitT...
— Sar-le-champ je lui ai écrit... je ne sais plus It'ïp uoi... tout ce qui m'est alors passé dans l'esprit.
— Il TOUS a répondu?
— Po&tepour poste... Rien queces mois: « Voos me » restez, mon oncle, j'aurai encore du boobeur à vivre t pour TOUS. »
Ici le vieillard s'est arrêté, les pleurs le suffoquaient Uoi-méme j'étais ému ; je lui ai pris la main :
f Allons, père Bouvier, ai-je dit, du courage; vous voyez que votre neveu vous donne l'exemple. J'espère qu'il a perséTéré dans sa réaolutionT
— Oui, oui, monsieur, a-t-il repris en essuyant ses ;eux aTec ses mains ridées et calleuses, sur lesquelles on Toyait rouler des traînées de larmes; II continue à m'écrire... même plussouTcnt qu'autrefois... et ces letires sont pleines de bonnes paroles. J'ai pensé que monsieur wiait du plaisir à. les voir, et le les ai apportées, s
Il tire alors de sa poche un vieux portefeuille fermé d'un lacet de cuir qui en fait plusieurs fois le tour; il déroule celui-ci lentement, prend dans la poche de cuir un petit paquet enveloppé d'un fragment de journal et wcore serré d'un ruliau : ce sont les lettres de son neveuj qu'il me remet avec une sorte de respect attendri.
Je les ouvre l'une après l'autre, et comme je vois que le bonhomme a envie de les entendre. Je les lis à demivoix. Il écoute, ravi, interrompant, de minute en minute par une exclamation admirative ou par une admiration attendrie.
A vrai dire, les lettres méritent d'être lues. A travers leur douleur, on trouve la fermeté d'une àme vaillante. Le jeune homme ne donne k son chagrin que la place qu'il lui doit; il le traverse rapidenient comme le Oerait
D,mi,.=db,Gooylc
le soldat d'un point balayé parla mitraille, puis reprend B^ marche régulière et habituelle. .
Cependant celte domination sur lui-même ne peut tromper ; ou sent au fond de sa courageuse acceptation un endolorissement qui le tient tout entier; chacune de ses paroles semble un effort; sou calme lui-même in- {[uiète ; on dirait le sourire d'ua maiade qui veut deviser se» souffrancesr mais ne peut caeher sa p&teiir. H parte au p^ BouTier de son prochain retour atee Le petîl-fiis de iBonsiesr de RoTëre, mais pour repartir bientAt A L'eu croire, il a pris i^oât aux voyages, il jauit de ces aspects toujours nouveaux, de ce mouvement, de ces dtaogements d'habitudes. J'ai compris qu'il cherchait l'agitatiftB paw s'échappa* à lui-^uéme : le honbâur ûme k âameurer tranquille et cnuat le hnût.
Le père Bouvier m'a prié de Lui étaire; il prétend qa« mes eacouragements Vaideroat ^guérir. J'ù promis d'essayer : mon îge me facilite use pareille tâche ;-il me permet de parler de iwt avec Vauteeité de l'expénence et l'accent paisible du aouvenir. Soni de la graadfi bataille des passions, ja n'en ai pli» que les cicateicea. On peut se confler à nous autres vieillards sans rougir, parce qu* nous avons tout éprouvé; avec sécunté, parce que nous sommes entrés d^s le c^me du soir. Le temps a fait eu DOb^ faveiu ce qu'un effort surhumain peut seul faire pour le prêtre qui confesse. Nous n'avoss plus ni s^e, ai intérêts mondains, ni flammes cachées; tout notre être est reutré dans l'apaisemeat, et bous nous trouvons désormais dans une neutralité c&nscieiM. au milieu de tous les débats de là twre.
C'est k. QDus de conserver mlaet ce privilège, d'en faire profit» ka auties et nous-mêmes.
MM SODTBIflRS D'DN VIEILLARD.
OKE PLUIK U'OBAGK.— IVENTUBE DE VIEILLA.IID. — CB QU ON PIDT PAI&E DAN8 UNE FEMÈHE EN TEUP3 DE PLUIE.
... 7 juillet. Je suis allë porter au père Bouvier la l^treérâite pour bod neveu. Monsieur Baptiste m'a accompagné. Depuis quelque temps, la marche me fatigue davantage; l'haleine me manque, mes jambes fléchissent ; pour grarir les collines, j'ai besoin d'un bras, quoique soutenu.
Le ciel était voilé; d'immenses nuées d'un blanc de neige se tenaient immobiles à l'horizon; l'atmosphère était lourde, de chaudes bouffées passaient par rafales sur tes blés, dont les épis ondoyaient comme les eaux d'un lac, mais sans agiter les arbrra, qui découpaient leurs silhouettes immobiles aussi nettement que s'ils eussent été gravés en vert sombre sur l'azur du ciel.
Nous avons gagné lentement la maisonnette du père Bouvier, à qui j'aï remis la lettre; puis la crainte de l'orage nous a fait redescendre sans retard.
Les nuées blanches ët^ent toujours sans mouvement; mais à droite d'autres nuées couleur de plomb s'étaient mises en marche derrière elles ; le tonnerre commençail & retentir. Je me suis arrêté involontairement pour ad' mirer le spectacle grandiose que j'avais sous les yeux. Du haut de ces collines, la plaine entière apparaissait comme un immense champ de bataille ouvert aux forces de ta nature. Les nuages sombres s'avançaient toujours, semblables à une armée d'attaque. Sur le fUnc de ces masses redoutables le vent, qui commençait à s'élever, faisait courir dee nuées plus p&les qu'on eût prises pour
de rapides escadrons-, derrière grondait déjà i'artillerie céleste, dont te retentissement se prolongeait de colline en colline. Pendant que je contemplais ces préparatifs de lutte, monsieur Baptiste, qui regardait prudemment à ses pieds, me montra que les oiseaux s'enfuyaient à tired'aile, que les troupeaux se rassemblaient et que les paysans se hâtaient de réunir leurs instruments de labour pour regagner leurs demeures. Il me fit observer qu'il B'y avait autour de nous aucuo abri, et que nous risquions d'être surpris en pleine campagne par l'orage. L'avertissement était sage; je pris son bras, et je ma décidai à presser le pas, non sans lever souvent les yeux pour suivre les mouvements stratégiques de mes deux armées aériennes.
Les nuages blancs commençaient lentement leur retraite; mais l'avant-garde, qui courait à leur rencontre, ne tarda pas à les atteindre; le reste suivit, et alors une lutte acharnée s'engagea. Les deux masses se heurtèrent et se confondirent. On voyait des traînées du nuage noirâtre pénétrer le nuage blanc et l'entr'ouvrir, comme des bataillons lancés dans la mêlée qui percent un passage à travers l'eunemi. Le tonnerre, qui avait grandi, retentissait en éclats furieux à des intervalles toujours plus rapprochés. Des lueurs inondaient l'horizon de clartés fulgurantes; enfin, une crépitation que l'on eût prise pour l'écho d'une mousqueterie éloignée, traversa l'atmosphère, et de gros gréions commencèrent à pétiller autour de nous sur le feuillage.
Monsieur Baptiste chercha des yeux un abri, mais il n'apercevait que des bouquets d'arbres parsemés çà et là dans les cultures ; les faubourgs étaient encore loin ; la grêle ne tarda pas à fondre et à se transformer en une ondée d'orage dont les larges gouttes, k chaque instant
tn souvERins d*dk vieillard.
plus pressées, se plaquaient avec fracas sur rnmqae parapluie que nous eussions apporté. Mon scrupuleux compagnon fut pris d'une véritable inquiétude.
< Monsieur va se mouiller, dit-il en regardant qoei'* fues écl^lioussures qui marbraient déjà mon habit d'été ; là route' sera tout à l'heure détrempée, et monsienr glissera dans sa descente; j'aurais dû prendre garde -au temps, et prévenir monsieur de ne ftâat sortir.
— C'était k moi d'y songer, monsieur Baptiste, al~je répondu gaiement, et il est trop juste çue je supporte les conséq'ieoces de mon élourderie ; je n'ai qu'un seul regret, c'est de vous y avoir assocaé. Un courtisan, surpris par une ondée en promenant srec Louis XIV, affirmait que « ta pluie de Versailles ne mouillait pas; > Bais il n'en est pas de même de celle-ci, et vous voilà dé^à ruisselant. Ne me couvrez pas seul, je vous prie, et mardtons plus rite. »
Je fis no effort pour alloBger le pas; mais l'orage, comme s'il nous eût personn^lemeot poursoivia, redoubla aussitôt de violence. Un voile d'eau obscurcit htv»quement le jour, et s'abattit sar nous. <hi ne pouvait -plus distinguer les gouttes ^ cetl« pluie pressée qui formait une sorte de cascade; de longs misseauK spoQtanément créés commenc^vnt à sitlosner les chemins et k bondir le long des pentes ; la marche devesait de plus en plus pénible; je sentais l'haleiDe me manquer, lorsque des cris jetés avec mon nom oous firent détouraer le tête, et nous aperçûmes à notre droite, à demi cadtée ^ar des buissons de sureau, une grange trés-baise ^'oû Von nous appelait.
Monsieur Baptiste et mu nous lourB&mes rapidement vers l'asile qui nous était offert, et nous y anâvftraes baletanu.
Vingt jeunes voix nous accueillireat avec des exdatnatioQS sympathiques et eouriantes : je reconnus la pea- «on des demoiselles Normand. Surprise comme nom par l'orage, elle avait trouvé un refuge dans ce-tte feimftre abandonnée.
Les deux maîtresses s'empressent de me fùre ^re fjlace au coin le plus abrité. Les jeunes filles vont me cliercher un aiëge rustique; on tend des parapluies derrière moi poor empédier les rafales pluvieuses de m'alteindre. le comprends que ce sont mes cheveux blancs qui me donnent droit à tous ces égards : on eût laissé ^ jeune homme passer sous l'orage, on a appelé et abrité ie vieillard.
Je veux payer au moins ma bienvenue en bonne bumear. 3e demande aux demoiselles Tiormand les noms de leurs élèves ; j'en TCconnais plusieurs. Je m'inforroe des griinds parents avec lesquels j'ai véoa autrefois. Ceci me ramène aux souvenirs de ma jeunesse, que je raconte. On sourit, «n fait connaissanoe ; les ptus kardies me répondent d'aberd, puis m'iaterregent. Au sileDoe qui s'était fait & men arrivée succèdent peu k peu les louTbiïlons de paroles, les éclats de rire, les cris de joie. La vie déborde dans cette enfttnce fleurie; dl« s'agite enfermée sous ce résean de pluie qui nous enveluppe, car l'orage continue : bien que le tonnerre se soit éloigné, ^cataractes du ciel restent ouvertes. La captivité menace de se prolonger. Etqueîaire dans l'étroit espace de cette feniëreT r^ pitié de tant d'actiriEé inoccupée et de joie sans issue ; j'impose silence de la main, et je fais «igné d'approcher. Tous acooupent. Me Toîlà entouré ■d'une guirlande de visages reses, conune ces vieux pins ttlpestres qu'enveloppe une ceinture de rhododendrons fleuris, le leur annoece un jea de mon enfance, maiffte-
tu SOOVENIBS D'UN VIEILLARa
nant oublié, 'ptxd.a ; — car les jeux ont aussi lenrs rirolutioDs; ce ne sont que des modes de l'activité du temps et de ses préoccupations : — celui-ci est un souvenir du règne de Louis XVI ; on l'appelait le Jeu det insurgmts. Celui qui le mène prononce une cert^ne phrase avec une grimace de déâ à l'Angleterre; chaque membre du jfTcle redit la formule, refait la grimace ; puis le chef du jeu ajoute un nouveau mot et une nargue nouvelle également imitée. Le plaisant naît de la confusion qui s'établit, à la longue, entre ces paroles et ces signes diversement reproduits ; le fou rire ne manque jamais de prendre au milieu de toutes ces voix hésitantes et de tous ces visages en mouvement.
Ce fut ce qui arriva. La gaieté des élèves des demoiselles Normand devint un vrai transport. Elles trépignaient de cette fièvre joyeuse connue seulemnit de leur &ge. Tous les yeux nageaient dans des larmes de rire. Je me sentais rajeunir i, leur gaieté.
Le jeu achevé, les plus audacieuses vinrent me remercier; les autres me regardaient d'unir quiendisaitplus que les paroles. Pendant ce temps, le tonnerre s'était éloigné, les nuées avûent disparu, un arc-en-ciel s'était dressé à l'horizon, comme un portique, pour célébrer la victoire du soleil. Celui-ci venait d'apparaître glorieux et poursuivant de ses ilèches d'or les dernières traînées do brouillard qui s'enfuyaient â l'occident. Les routes montraient leurs pentes lavées par l'eau des ravines, et les oiseaux recommençaient k chanter sur les buissons, en secouant leurs ailes mouillées.
Nous sortîmes tous ensemble, et nous reprîmes le chemin de la ville. Les plus petites écolières couraient en avant, avertissant des mauvais pas et montrantles pierres qui formaient des arches de pont sur les petits ruisseaux;
lA DERMËRE ËTAPE. S»
les demoiselles NormaDd m'enloaraieDt avec les plus grandes, et l'arriëre-garde, composée des plus joyeuses, Dous accompagDEût d'une symphonie de cris, d'éclats de me, de chaots et d'appels.
J'arrivai ainsi chez moi, emporté, pour ainsi dire, dans cette marche triomphale. Je semblais rentrer à la ville avec le printemps et la jeunesse, les élèves des demoiselles Normand voulurent me réconduire jusqu'à ma porte, et ne se séparèrent qu'après de longs remerctments. Plusieurs me forcèrent à accepter leurs bouquets, et je rentrai les deux mains fleuries et le cœur rafraîchi de leur innocente joie.
UN BÉIOTAGE TARDIF. — DNE IŒG0NHAIS8ANCB.
Mademoiselle Renaud se meurt, et a demandé avec instance à voirson filleul Armand. Il devait revenir dans un mois. Je lui ai écrit deb&lerson voyages'il le pouvait. U est arrivé hier, et il a pu voir encore la pauvre paralytique; mais elle avait perdu la parole, et tous ses efforts ■pour se faire entendre de lui ont été inutiles. Au milieu ile sons inarticulés, il a pu seulement saisir le nom de monsieur Lebrun. Il s'agit sans doute de quelque recommandation à ce notaire qui était chargé de ses intérêts. Armand le verra.
... Nous avons conduit ce matin mademoiselle Renaud à sa dernière demeure. En voyant la morte (& peine plus morte qu'autrefois} sortir de son logement sombre et
9M SOUVENIRS D'OR VIBILIARD.
Xkuet, pom oUer prendre [dace sous le soleil, au miliea des fleûiB du ciisetière, je ne pouvais m'empéchir de )rouv^ qu'elle gacntUt au change.
Armand est très-abattu de cette perte. Tout est un rude eoup pour les &mes ébranla, n ne lui reste plus que le père Bouvier, dont 1« dos se oouriie. Ce matin nous nous promenioDs ensemble, et je m'efforçais de le ntnimer en lai rappelant qu'il était jeune et fort. Je lui ai montré aa coin du chemin un chëvreleuiUe oouveit de ileuis, et ja lui ai dit :
€ Vou« voil^
— Oui, a-t-il répondu vivement, mus regardes, l'arbuste est appuyé k un vieux mur dont la chute ne tardera pas à l'entraîner.»
J'ai secoué la télé. Il en est des esprits malades comme des mauvais estomacs ; laplus douce noaniture les aigrit et tout leur est malsain.
Au fond, Armand ne peut oublier cet attachement trompé; il A «mit fait toute sdd mçénMtt, et maintenant il en fait tout son souvenir. A son âge, rienneparalt pouvoir unir; on dais toutes sesaSecttons de l'éternité. Quaad je lui paile du temps qui guérit les plos cruelles Uessures, U .sourit ^tement : c'est un médecin auqutf <a n'a foi qu'tqtrès ea avoir fut longuranent l'inqiérience. Dans la vieiUeÂse, l'on est forcé de craiie à sa science en comptant les dcatdœs de son oxur.
... Armand est arrivé chez moi trës-troublé; il sortait de chez monsieur Lebrun,* qui lui u donné conaaissanco d'un testament par lequfâ mademoÏMlle Renaud le fait légataire de tout ce qui lui a appartenu : ce serait pea pour un autre: povr cotre orpheUn, c'estune tbrtane. Il m'a montai les titres de rentes qui lui ont été remis par ]« notaire.
CA DBRmillE STAVE. 31»
€ Tras lajez, ai-je dit en loi {Nreunt la mtia, que tout le monde ici-bas a ses heurenac&chaaces etsesjours qui, seloa le vers â'Borace, c dwrent étra marqués en « blano sous lani^e de» pénates. » Vous voUà liche, mon «Bfitnt!
— Trop tardi a-t-il monainré atecno soupir; »
Tsi compris qu'il pensait tmcore k sa liaison brisée, et l'ai voulu l'en détourner; mais Uyestrerenu pIusTivemeut et plus ouTertement qu'il ne Tavait fait jusque-là. Il m'a raconté te$ projets ftvmés avec celle qu'il esp&^it associer à sa vie, leurs e^euls mille fois reeoniinracés, leurs prévisions, leurs cbimères.
J'écoutais balbutier cet bymne de la jeunesse dont je reconnaissais encore les accents comme ton reconnaît les notes d'un vieil air qui vous a quelquefois ravi. Noos étions tous deux accoudés à une fenêtre; les oiseaux chantaient prés de nous dans leur cage festonnée de verdure; Armaud pressait d'une main ces papiers qui venaient de lui rouvrir la porte tfivoire des visions heare»ses, et son regard errait dans la cour avec un vague enchantement Lui-même se berçait dans son rêve. Il me parlait des goûts de la jeune fllte, il me répétait ses paroles, il me dép^gnait son visage. Tout k coup il s'est arrêté avec un cri ; je l'ai vu se redresser, pâlir : sa main me montrait notre jeune voisine, doat la douce Sgure venait de se montrer derrière la vitre.
« Elle ! c'est die ! a-I-il balbutié.
— Madame Bécherel I me suis-je écrié.
— C'est cela I c'est le nom du mari... ElTe icil Ahl je saurai... 11 faut que je la voie! >
Il avait fait un mouvement pour sortir ; je l'ai retenu.
« C'est Impossible I ai-je dit; tout est désormais fini
wttre vous; une expUcatitm ne peut conduire It rien et
9M BODrERinS ITDIf TIBILLARa
TOUS iroDbtenit tons deux. Laissez cette jeune fraime i. les devoirs et soyez aux vAtres. ■
n n'a point répondu, mais il s'est penché an balcon pour la revoir. EÙe avait, heureusement, dispam.
Je lui ai fut quitter la fenêtre, je l'ai forcé & s'asseoir; j'ai voulu lui parler, mais il m'écoutait h peine ; son regard allait toujours vers la croisée voisine. D m'interrompit h chaque instant pour répéter :
«Elle ici I elle ici I »
Je lui ai enfin pris les denx mains, je l'ai retourné vers moi, et je l'ai forcé de m'entendre.
Après lui avoir dit tout ce que je sentais sur la nécessité de ne point revoir la jeune femme, de partir même pour qudque temps, j'ai voulu obtenir de lui une promesse ; il m'a interrompu :
< Du moins, est-elle heureuse T » a-t-il demandé avec émotion.
Je n'û point voulu exprimer un doute, et je ne pouvais mentir h. mes convicdons : j'ai évité de répondre.
« Il faut que je le sache, a-t-il repris ; je veux le savoir.»
Et comme j'essayais de nouvelles objections, il s'est levé brusquement, il m'a remercié de mes conseils avec une effusion troublée, et s'est échappé sans avoir rien promis,
... Voilà cinq jours que je n'ai point revu Armand. J'ai fait visite k mes voisins ; rien ne paraît changé chez eus. La jeune femme est toujours aussi triste, le mari aussi contraint. Je ne puis douter qu'il n'y ait entre eux un de ces murs de glace qui ne font que grandir avec le temps.
... Hier soir, je suis encore retourné chez monsieur et madame Bëcberel. La femme avait pleuré; tes yeux du mari étaient plus creux et ses paroles plus brèves. Que s'est-il donc passé? Armand y serait-it pour quelque
Ll DERNIEBE ËTAPE. 90»
choseT A tout prix, il faut que je le voie. J'écris, chez le pore Bouvier où il demeure, un billet dans lequel je la prie de venir.
... Terrible journée 1 enfin la voilà finie; tous sont par^ lis ; je suis seul, je puis me recueillir et me rappeler.
Vers le milieu du jour, Baptiste est venu m'annoncer que madame Bécherel était li et demandait à me parler. C'est la première fois qu'elle me rend seule visite. J'ai pressenti quelque chose d'extraordinaire. Je suis allé la reeevoir, et je l'ai fait entrer dans mon cabinet d'étude.
Elle était toute tremblante. Je l'ai rassurée de mon mieux, en lui disantle plaisir que j'aurais à lui être utile en quelque chose. Elle a voulu me remercier, mais les pleurs lui ont coupé la voix. Je l'ai laissée se décharger le cœur des larmes qui le gonflaient, puis je l'ai engagée à parler.
< C'est difficile, a-t-elle bégayé ; cependant il le faut... Oui, oui, je parlerai... »
Mais elle a encore fait une pause. J'dX voulu l'aider, ea lui demandant s'il ne s'agissait pas de quelqu'un de ecc connaissance... Elle a tressailli.
« Ah 1 vous savez déjà? s'est-elle écriée; eh bien, oui, ti s'agit de la personne...
~ De monsieur Armand Bouvier? >
Elle a beaucoup rougi et a fait un signe afSrmatif.
« Ainsi vous le savex ici? ù'je repris; ilvousarevue?
— Moi? oh! non, non, a-t-elle dit vivement; mais Vautre jour j'ai cru le reconnaître ici, à la fenêtre... Cependant je doutas encore... quand monsieur Bédierel m'a appris lui-même son arrivée.
— Votre mari? Il le connaissait?
— De nom seulement ; mais monsieur Armand a dUt réclamer ces jours-ci à la mairie je ne sais quels papiers
-M SOOVCNIBS D'DN VIBILLARU.
pour la soccesswn de sa marraine, cle sorte qne monsieur Bécberel l'a vu, et ce retour l'a troublé.
— Saurait-il doncT...
— Tout, moosieur.a-t-ejle interromps *mmeQt; avant de consentir à l'épouser, je devais tout loi dire... j'espérais que ma francbise lui aurait donné confiaoce... mais non : depuis qu'il sait monsieur Arataod arrivé, il n'a plus une heure de repos; ils'échappedflsoD bureau plusieurs fois par jour pour s'assura* que je ne suis point sortie, que pwsonne n'est Tenu; il m'interroge, i) me soupçonne. Cette défianceeBtUBCtortDreeti&e humiliation, monsieur; je sœsqueje ne pourrai la supporter patiemment, que je prendrai monsieur Bécherd en haine... Oh I c'est mal I c'est mal I je le sais ; il faut le [daindre et le rassurer: 4^est pour cela qne j'ai voulu vous voir. Vous connaissez monsieur Armand; il écoute vos consuls... Eli biea, s'il a quelque pitié pour moi, suppliez-le de ue point chercher à me voir, de ne pas m'éerire; car... il m'a écrit, moBsieur... une Irttre où. il me demandail un enlretif», ta me promettant que ca serait le seul, le dernier.
— Et vous avez réponduT ai-je demandé.
— Rien 1 s'est-elle écriée ; mais j'aurais dû déchirer la lettre, la brûler: je ne sais pourquoi... je l'ai gardée... et depuis bi^ je ne la retrouve plus : je tremble que monsieur Bécberel ne l'ait surprise. Ah I monsieur, au nom de tout ce que vous aimez, tirez-moi de cette angoisse. Monsieur Armand m'annonçait qu'il partirait après notre mb^Uea. Qu'il parle avant, tout de suite; je le lui de* mande comme une gr&ce, et je vous coqjure de l'obtenii pour moi. »
Elle avait le visage couvert de pleurs, les mains jointes avec une expression de pri^e si fârveule, que je me sa»*
U DIRRIÊRB ATIPE. »1
tis tOQt attendri. J'^lais m'efforcer de la rassurer, qnand UD bruit de pas se ât ealcndre dans le corridor. J'avais oublié de défendre na porte, et madame Bécberel se leva, UH peu effrayée d'être ainsi surprise dans les larmes. A ce mooiMit, on frappa. Je loe levai pour empêciter d'entrer ; it était trop tard. La porto s'oDvrit vivemeat, et la jeune femme recula avec oa cri : c'était Armand luimâme.
n avait reçD ma lettre, et accourait k mon appel. Averti par Baptiste que madame Bécherel était là, il avait voulu pn^ter de roccasion.
SCR LE DANSER DE JOUER HORS DBS TKAGEDIKS LE ROI.E DB CDNnDENT. — mi MARI JALOCX. — PAIX AUX HOHHES DE
BONHK voiwnrÉ.
u referma vivement la port» derrière loi, et resta debout près du seuil : il était trëa-pUe et très-agité.
« J'allais voQs avertir que je ne pouvais vous recevoir dans ce moment, lui dis-je eai faisant un pas à sa rencontre.
— Pardon... monsieur Raymond... balbutiSr-t-U s^s OHr regarder la jeune femme, qui était retombée assise ; mais puisque le basard m'aeoaduitici... permettes-moi de rester... Je n'espérais plus cette entrevue... DieH me l'accorde... Ne m'enlevea pas cette dernière constdation.»
£t, sans étendre ma réponse, il s'approcba de madame Bécherel, et ajouta avec un peu d'amertume :
« J'fliyto fue-nudaine aa refusera paa de B'Aeouter
»1 SOOVENtRS D'UN TIBILLABD.
dans de pareilles conditions... la présence demonsienr Raymond doit la rassurer... elle lui est garant que je ne dirai rien qu'elle ne puisse entendre.
— Et qu'espérez-vouft d'une pareille explication T rfr pUquai-je ; madame vous conjure de la lui épargner.
— Nonl interrompit le jeune homme avec exaltation; je veux savoir an moins comment j'ai pu mériter l'abandon ; pourquoi, malgré tant de promesses, les lettres écrites dès le commencement de mon voyage sont demeurées sans réponse.
— Vos lettresl répliqua madame Bédierel, en avez- Tous donc écrit?
— Ne les auriex-vous point reçues? *demanda-t-il vivement.
— Aucune, dit-elle; et après vous en avoir adressé deux, j'ai dû cesser, ignorant votre résidence. »
Armand porta les deux mains à son front.
— Ah 1 je commence i. comprendre, s'écria-t-il ; votre oncle, — que Dieu le punisse I — votre oncle aura intercepté cette correspondance. Voilà donc pourquoi il l'avait si facilement autorisée I il était sûr d'avance qu'elle ne pourraitcootrarier ses projets... »
Je me souvins dans ce moment de l'épisode de la \ettre dont l'avare avait si malencontreusement payé le port; je rappelai la date et les circonstances : tous les doutes d'Armand et de la jeune femme furent éclaircis; lis se regardèrent, et l'un poussa une exclamation de colère, l'autre un soupir de douleur.
« Ainsi c'est la vérité, reprit le jeune homme dont l'œil s'était enflammé, on nous a trompés tous deux I Vous avez pu croire que je vous oubliais, comme je croyais être oublié moi-même. »
Et, après un court silence, il ajQuta vivemeitt:
< Mais je l'ai été pourtant, car, au bout de quelques mois, vous avez consenti à devenir la femme d'un autre.
— Ab I si vous saviez comment ! reprit-elle avec accablement. Après tout, pourquoi ne le dirais-je point? riea n'a été caché. Je me croyais oubliée ; on assurait que vous aviez trouvé en Italie quelqu'un plus digne de vous; ■un répandait le bruit d'un riche mariage...
— Et c'est alors par dépit que vous avez accepté vous* aiême celui qui s'offrait?
— Non, non, j'ai refusé longtemps; j'aurais refusé tou- Jourssi la maladie de ma mère ne m'avait obligéeàcéder.
— Que voulez-vous dire?
— Ne le comprenez-vous donc pas? s'est écriée la jeune femme en sanglotant. Eh bien, mon oncle a déclaré que tant que je résisterais tout serait refusé & la mourante. Il fallût acheter par mon obéissance les derniers secours : j'ai cédé... ma mère est morte... et ses funérailles ont été mon cadeau de noces. >
Elle n'a pu en dire davantage. Armand, éperdu, poussait des exclamations indignées. Mais tout à coup il s'est approchédeL..., il lui a pris les mains, et il est tombé à genoux devant elle, en lui demandant pardon de l'avoir accusée.
J'allais m'entremettre, quand un bruit de voix a retenti dans la pièce voisine. J'ai distingué celle de monsieur Baptiste, qui semblait moins calme que d'habitude; puis une autre, qui s'élevait furieuse. En l'entendant, madame Béeherel, effrayée, a murmuré :
« Mon mari I >
C'était lui, en effet, qui voulait passer malgré Baptiste.
* J'ai vu le jeune homme entrer! criait-il. Ils sont ici tous deux, j'en suis sûr. Ah ! si je les trouve, malheur à eusl »
sn sODVEitms ircN vieillard.
On entendait sa canne ferrfe frapper arec rage les dalles (le la salle à manger. Armand s'est redressé, et la jeune femme a coura vers moi ea me demandant proleetioD. Les voix approchaient. J'ai eu peur d'un premier acte de TÎolence que je n'aurais pu prévenir. Il n'y avait pas nn moment à perdre. J'ai poussé .\rmBnd dans nne chambre et madame Bédierri dans lepetitsalon. Comme ■^'achevais, la porte s'est ouverte d'un bmsqne monveaient, et le recenseur a paru sur le seuil les traits bouleversés. Je me snig avancé vers Ini :
< Est-ce vous, mon voisin, qui faites tout ce bruit? al-je demandé tranquillement. »
Mais il avait foBitlé le cal»nrt d'en r^rd eOaré, et il s'est écrié ;
« Il 7 avait id quelqu'un tout à l'heure ; j'ai ratendo qu'on parlait. Ne cberchez pas à le nier.
-— Et pourquoi nîenûs-je, monsieur? > ai-je répondu sérieusement.
n a treasailli.
< Ainsi vous avouez... Celaient enx. Où sont-ils? Répondez sur-le-champ. »
Je me suis efforcé de sourire.
« Pardon, nous jouons ici deux râles que je ne puis accepter, lui ai-je dit : on croirait un juge qui interroge nn coupable. Veuillez vous remettre, monsieur, et vous rappeler que vous êtes chez un voinn qui ne voudndt rien faire dont vous pussiez vous plaindre. *
En parlant ainsi, je roulais vers lui nn fauteuil. Il a paru un peu saisi; le rouge et la p&leur se sont succédé à deux reprises sur son visage ; il -J avait évidemment lutte entre son respect et sa colère ; celle-ci a paru l'emporter un instant.
■< Je demande une réponse 1 s'est-il écrié en frappant le
LA DERNIERE ETAPE. m
paniuet du pied. Une femme élait ici il y a un iitstutt... et elle n'était point seule... En voilà la preuve. >
Il montrsùt le chapeau d'Armand pesé sur mon bureau, ^, remarquaDt le geste de contrariété que je n'avais pi netenir :
< Vous êtes pris I a-MI ajouté bititalmient. Allons, il est inutile de tes cacher davantage. Qu'on me les montre, ou je chercherai moi-fflâme. »
Il avait fait un pas vers la porte du petit salon. J'ai voulu l'arrêter, mais il ne se connaissùt plus ; il m'a repoussé avec une malédiction furieuse et m'a fait chanceler. Baptiste, qui était resté, a poussé un cri d'indignation, en étendant les deux bras pour prévenir ma cfaute. LerecHiseur s'est arrêté, honteux de sa violence.
* n était inutile de prouver que vous aviee plus de force qu'un vieillard, lui ai-;e dit, et peut être a'dMim- Tous pas dû oublier que vous étiez diez lui.
— Pardon, a-t4I balbutié, hésitant encore entre l'emportement et la honte ; mais vous voyez bien que je nesuis plus m^tre de moi-même... Ahl monsieur... vousne^- 'veepasl... >
Sa voix commençait à flédiir, comme si l'attendrisse ment le gagout.
« Vous TOUS trompez, lui ai-îe dit avec intérêt; je sais que celle qui porte voti« nom e^érùt en porter un an- 'be ; mais je sais aussi qu'elle tous en a loyaiemMit averti; ^'elte a refusé l'entrevue demandée par otonùeur .^- ■moA Bouvier ; qu'elle venait me supplier d'obtenir qu'k parOt sans essayer de nouveiles sollicitatioiis et en b laissant tout entière à ses devoirs.
— EstcevraiT s'est écrié monsieur Béchereltrèfrémn.
— Je R^B enfla, ^-js «joirté, qaVHe souffre de vos -COupçoDS, qu'elle i^nt tds violenceB, et qu'i défaut éi
«a SOUVENIRS D'OK VIEILLARD.
générosité elle aurait droit d'attendre de vous au moins de la compassion. Vous voyez que je s^s tout.
— Non, abégayé ïe recaiseur dont la colère était épuisée et qui s'est laissé tomber sur un fauteuil, non, moa^ sieur, vous ne savez pas tout, car elle n'a pu vous dire ce qu'elle ignore elle-même... c'est queje l'ai toujours aimée sans rien dire, mol. Je l'avais connue tout enfant, quand j'habitais près de sa mère; mais, aussi pauvre qu'elle, je ne pouvais songera me marier. Je suis parti pour tenter la fortune ; je suis entré à la mairie garçon de bureau d'abord, puis je suis devenu expéditionnaire, rédacteur, chef de service. Il m'avait fallu douze ans pour cela, monsieur 1 Dans l'intervalle, j'avais revu la jeune fille de loin en loin, mais toujours sans rien dire... Ed&d, quand j'ai cru queje pouvais lui offrir de partager avec moi, j'ai parlé. Mais... j'arrivais trop lard, elle en aimait un autre.
— Et pourtant vous avez persisté?
— Parce que cet autre l'avait oubliée.
— Qui vous l'a dit?
— Son oncle, monsieur... et elle-même. Je ne pouvais le savoir autrement. J'aurais dû comprendre que la trahison du préféré ne me rendrait point plus aimable ; que ce que je pouvais donner n'empêcherait pas de regrette! ce qu'on avait perdu ; mais je la voyais si rudement traitée par cet oncle qui lui reprochait sa soif et sa faim I j'ai pensé que ma protection serait au moins plus douce; «Ile-même l'a cru, car, après une explication, noue nous sommes entendus. Je pensais enfin tenir le bonheur. Malheureux fou que j'étais 1 nous venions de nous perdre tous deux.
— Comment?
— Oui, monsieur, nous perdre, car rien de ce que f espérais n'est arrive. Je bi'étais dit qu'une fois & moi,'
LA DERNIËRE ÉTAPE. ' 317
L... teprendraitd'unpeu d'amitié; qu'elle oublierait ses idées d'autrefois. J'avais tort; elle n'a rien oublié. Dans les commencements, pour lui plaire j'essayais d'être gai, amical. Peine inutile, moDSieur I elle restait toujours aussi triste : autant eût valu essayer de rendre la vie à une morte. Alors, moi, ma patience s'est'lassée, c'est vrai ; je me suis plaint trop vivement peut-être ; elle n'a pas compris que ma colère, c'était encore de l'amitié ; elle s'est effarouchée. D'abord je ne lui étais qu'indifférent; de ce moment, elle aeu peur. Ah I monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que de ne pouvoir parler sans faire tressaillir, de voir toujours des yeux humides, de sentir qu'on n'a de pouvoir sur une femme que pour la rendre malheureuse. Moi, cela m'dtB la raison. Voyez-vous, je voudrais tour à tour la battre ou la prier à genoux... Et rien, riea n'y a fait 1... elle est restée enfermée dans son cœur avec son souvenir. J'avais beau frapper à la porte, elle n'entendait pas.. -Alors jen'ai plus eu qu'uneressource; je me 8uis fait muet, aveugle et sourd ; je n'ai voulu parler qu'il mon travail; je me suis grisé de chiffres, comme certains malheureux d'eau-de-vie, pour m'étourdir... toujours inutilement, monsieur l l'épine m'est restée dans ie cœuri
— Et v«ns n'avez point tenté de vous faire comprendre de celle que vous aimez tant? me suis-je écrié, sincèrement touché de son accent. Pourquoi ne lui avoir point parié comme vous me parlez làT
— Impossible, monsieur 1 a-t-il répondu; elle a trop de puissance sur moi : un seul regard qui me semble triste, un mouvement des lèvres où je crois voir une expression de froideur, suffisent pour m'irriler ou me faire perdre courage... Et puis, voyez-vous, j'ai peur de me laisser allerà lui dire certaines chosesque j'aurais pu lui
avouer si elle m'avait pris h gré, mais qui à cetta heosa lui sembleraient des reproches. >
Je l'ai regardé d'un air qui tui a prouvé que je ne comprenais pas.
c £h bien, ouil a-t-il repiîs avec agitation, je j>eux lui dire maintenant que si je ne l'avais pas retirée des mains de son onck, il l'aurait mariée de force h ce vieux voisin qui la demandait... que j'ai dû Tacbeter de ce misérable... payer tout ce qu'il avait dépensé pour sa mère; tout, jusqu'à la pierre qu'on taille mautenant pour sa tombe I
— Quoil c'est vousî me suis-je écrié.
— Ne le dites pas, monsîeiv, a-til repris viveaient; il ne faut pas que L... le saches elle aurait regret de m'&rvoir cette obligation. »
lâ nous avons été interrompu par un cri ^ la porte du petit salon s'est ouverte, et la jeune femme s'est élaacée vers monsieitf BëcbBrel, dont elle a saisi Les buûiBt qu'elle a baisées.
< Non ! s'est-die écriée avec un flot de larmes, non,, je ne serai pas iugrateàcepointl Abl j'attoutenteadu... Je comprends tout maintenant... J'avais tort, j'avais tarU Ue pardonnerez-vous, Henri? >
Le recenseur a fait un mouvement.
< Elle m'a appelé Henri I a-t-il dit pâle de joie et la lèvre frémissante... Répète encore, répète 1
— Oui,. Henri, oui, je tâcherai de derenii cb que je dois être. >
n l'a enveloppée de ses bras«vac on accent de ^ie, Ta baisée à plusieurs reprises sur Les cheveux ; puis, se tournant vers moi, îl s'est excusé.
Je lui ai pris la main en le félicitant; j'ai fait des laur imis pour l'avenir de cette union qui ne commençait vé-
LA DBRWIER-E BTAP«. 11»
ritablement que ié cette heure, et je les ai recoDduits tous deux jusqu'à la porte d'entrée.
Lorsque je suis revenir Arauod était au milieu de mon cabinet, trës-p&le, mais bien résolu.
( Monsieur Raymond n'a point do commissions pour l'Allemagne? mVt-il demandé; je parsdemain.
« Va, lui ai-je dit, cher enfant, en le serrant dans mes bras, va, jetebénis;.qaeDiente-coiisoleF
Ici s'arrête le mairascrtt des Sbnmmrsttmt TKtffsrrf, interrompu par la mort si prématprée et si regrettriile ê» M. Emile Souvestre. Les pages ipii suireirt sont de H. Eugène Lesbazeilles, son gendre, qui, m nous !« envoyant, y a joiat ces lignes :
« Quelque téméraiiB qu'il me partt faecepter cette » tâche, on m'en a fait tm devoir tstytâ-eaaipfé et le ren- » pHr. Mes relations arec H. Soureatre, erksI étroites • que la parent* la plos proche et TiSKtàaa la plos pro- » fonde pouvaient les rendre, m'ont mis k même âe bi» » connaître ses croyances, ses sentiraents, son àne-tout
> entière. Je me suis appBqrré, dans-ce tcsvail,&évD- 3 qner devant moi sa pensée et frm*y Mdfcrmer te plus
> fidèlement possible. Quant i, la forme, 11 n ssas dire s que je n'ai pas eu la prétention, ni inérae riatention, » d'imiter celle de H. Socwstre. Cest ce sestlmoit de
> mon insuffisance qat m'effiraye es laiswitt publier ces » pages et trouble pourmoilejdnsîrdem'étFeacqtHtfâ
> d'un devoir filial. >
(Mto * tmMmt.)
SOUVENIRS O'OH VIBlLLAROk
H. tlini i. SON COUPTOTR.
félicité a obtenu le crédit de marchandises qne j'avab sollicité poar elle. Ce matin, quand je suis allé la voir, j'ai été accueilli par une avalanche de renserclments. En vain j'ù voulu lui persuader qu'elle devait attribuer le succès de sa demande, non pas à ma protection, mais seulementà sa probité, à sa bonne renommée; que d'ailleurs elle avait conclu une affaire commerciale, nullement reçu une faveur : elle n'a pu résister au besoin de rendre gr&ces à quelqu'un, et le torrent d'éloges, forcé enOn de se détourner de moi, s'est reporté tout entier sur monsieur Dutilleul. Pourquoi me serais-je obstiné h la détromper T La reconnaissance réchauffe et réjouit le cœur; elle est plus douce encore à celui qui l'éprouve qu'à celui ijui en est l'objet.
Tout en continuant à parler avec une volubilité que je ne lui avais jamais connue, Félicité avait repris son travail interrompu, et rangeait dans sa boutique les denrées Douvellement arrivées. Un bibliophile n'eût pas mis plus de sollicitude et d'amour à classer ses livres précieux, qu'elle n'en dépensait k disposer les paquets de café, les - bocaux de girolle ou de canelle. Ses instincts de ménagère, dont autrefois mes papiers avaient été si souvent victimes, avaient profité de cette circonstance pour se donner pleine satisfaction, et elle avait entrepris, dans l'ialérêt de l'ordre et de la symétrie, un bouleversement général. Aucun objet ne put échapper & son parti pris de
LÀ DERNIËRE ÉTAPE. Ul
réforme, bien que la plupart, après on examen minutieux et des essais réitérés, dussent reprendre la place dont on les avait dépossédés. Plus d'une fois je fus consulté sur l'efFet plus ou moins harmonieux de telle ou telle combinaison, et je dus donner mon avis avec le même sérieux que s'il se fût agi des plus graves intérêts. < Derrière les carreaux brillants de la porte, on suspradit les images coloriées et les jouets d'enfants; l'armoire vitrée fut réservée aux écheveaux et aux rubans qui y étalèrent leurs couleurs habilement nuancées ; les tablettes se couvrirent de flacons, ici rangés en colonnades, ISi entassés ? en pyramides jusqu'au plafond. Quand le classement fut terminé, Félicité jeta sur l'ensemble de son œuvre un coup d'œil d'orgueilleuse satisfaction ; et le fait est que la petite boutique avait un air singulièrement coquet et joyeux, avec ses comptoirs récemment repeints et vernis, .ses balances aussi brillantes que l'or, et ses casiers alignantleurs étiquettesen longues aies d'une irréprochable ' ^régularité.
En ce moment René survint: il ne lassait guère s'écouler de jours sans trouver le moyen de s'échapper jusqu'à la maison du faubourg, ne flt-il que frapper sur les carreaux en courant ou passer sa figure joviale par la porte entr'ouverte. A peine fut-il entré, qu'une surprise émerveillée se peignit sur ses traits : ses regards se portaient alternativement sur les belles choses qui l'environnaient et sur celle qui lui paraissait tes avoir évoquées comme par une baguette magique. Il était évident que son admiration toujours croissante était sur le point de faire explosion, et qu'il allait se jeter au cou de Félicité ; mais ma présence comprima tout à coup ce premier mouvement, et une réflexion subite piu-ut achever de le contenir. Il se dit, sans doute, qu'après tout, cfltte ménagère
an EODTBfHllf D'BK TfiKILLARD.
li taabUe, die Ataît n femme; qtt'oa mïmi àetooteMai riebeaMs, Il état dttz lai^tt. TMÉrvnt le moiaief aa lûnatide n fortane, UjeAngeft tnovDiUeMMat «as to «■niptoir, monto-ffaMiB— t htsmotequ l'âenit mideun-chi-ndl, al l'asait àtiM te lifaail -de «ir.oH il h carra et demeun âloifliemiAiH >aM w^tgièiei .pbH
ADtrrin, j'aoanwariâe oetlniiiUedfaaee,.qd'iBi nrtsi médîtoi««)tftk.aBrtiaBler, etiâaDii;meQ som» k dédain israit'flBplaK.de'paiitiiB&iB.^eli.llitgré la lMBBe»pini«B qwj'uaia'de asoiaiiuitaalisrae, je»,'itais, e«Ttemi,'S«»Ade qu'à la' foiBc; je: n'-éiais touché ^e dn 'teidiear éMgaot; je eonfvndais tes^Htits wreciei '■biete Tolgairetigiii tog lartciiroat, -ti je Its «meloigHb sans asamm dans la. ntme iadifCtance, tnip soOTrott ^aas te ntoenépris. AfC«Rd)Bad'iii}QStioe3«ti.9ii^et privaliosB ces prèjngég ne aradannEnentl àojonFd'fan iHen des barritms sont toDibées ^teurnwi, et je troiurei gUner sur un plus vaste champ. La joie des raffinén^eat pias sente à me frappRiAik me sàdoire. àia mibendes fÙDS de «ocre de te panvre aaarcfaaiMte, je-disoSMift je rscneilte des BeaUoM/ts, desiéaatims cteel imoa tow fait son pio&t. Je ve me faMBe pioe à: mêb ivaaieoer'dan tes allies ratisséfls dss $eacs : j'«»plOEe mbsbi jm veMeE taises et je n'y fais çaft mains an^ièe noiiKMt :; ia Bam -dn fossé a. des owalenTB soMes, des adaurg sainea, quuc OM dtarmeal ^aa uMtKiquellcfijBBSBtfee'flas^CB, iss parfiuns .[dus dtUeaïs des ^otts de sene. Etes «itee temps que je lesaeiB (phis de «^mpathiB, j'en ùispiiie aussi davanta^. Quand j^itenduconfiftteiDfiiiMaiBniBà itené et à sa fesnM, ils otf .M dea tenMB'daas Ite ^bob.
Je m'apeiçoisqueje viatB:àe faire mcnékigc; mràje prate&te i^ lo'ect te ncilteBae saài^ifue j'ai «ml'BiteiitiMi
de iMei. D'ailleure c'a -été de loat temps le prirflégedes vifflUards de pouvoir parler d'eux-mdiBes avec ((«Miqa» bienveillance, sas s'atiirer ta*f de bl&ine. Nestor, Aaas l'Iliade, n'ouvre guère la bovcbe que pour se féHctterde ses vertus, et Eonèra, m lieu de l'aocueer d'oiutreciiiH daooeou debavudagc^lnrarequeliesparateBCOtiieittâe ses lèvres plus douces que le miel.
ISOLEUEKT FORCÉ.
9 doâf.— Fatigué déjà de la visite que j'avais faîte hier à FéKcitÈ, mais encouragé par la fratcbeur de l'air, j'ai Toulu ce matin aller surprendre Roger chez lui : à peina parvenu au premier tiers du trajet, j'ai été obligé de retourner sur mes pas et je n'ai pu rejoindre ma demeure qu'après m'être arrêté plusieurs fois en chemin. Il y avait déjà quelque temps que j'éprouvais une extrême lassitude h. \a suite de chacune de mes sorties, mais je m'obstioais à ne Fattribuer qu'à la mauvaise disposition du moment Il m'a fallu enfin reconnaUreque mes forces s'épuisent, que bientôt la promenade va me devenir impossible. Au premier abord, je dois le dire, la pensée d'une séquestration indéfinie, la perspective de rester confiné à peipétuité dans ma chambre, m'a vivement attristé. Je me suis mis à songer avec émotion, avec regret, à cette jdace plantée d'arbres où chaque jour mon banc préféré m'attendait. Il m'asemblé que la vue de ces lieux accoutumés, ces causeries, non pas affectueuses ai très-aUachsulra.
311 SOUVENIRS D*DN VIEILLARa
nais aisées et ramiliéres, avec ces compagnODS d'âge el de loisir, qui du malin au soir forment sous le même tilleul un groupe inamovible incessamment renouvelé, il m'a semblé que lotit cela était indispensable à ma vie, el •je n'ai pu m'empécher d'accnser amèrement la vieillesse qui allait me réduire au vide de l'isolement et de l'a-
Eb bien I je n'ù jamais passé d'heures plus agréables, plus rempliesque celles qai viennent de s'écouler. A peine étais-je depuis quelques moments immobile dans mon fau(«uil qu'il s'est fait peu à peu comme une lueur dans mon esprit assombri ; mon âme, un instant abattue, s'est progressivement relevée par une force intérieure et spontanée. Je me suis mis à considérer les objets qui m'environnent et avec lesquels je vais vivre désormais dans une intimité presque exclusive, d'un oeil plus attentif, plus bienveillant, et sous mon regard tout s'est revêtu d'un aspect nouveau, d'un cbarme jusqu'alors inaperçu. Le rayon de soleil qui pénétrait dans ma chambre par la fe- DËlre entr'ouverle et rayait le tapis d'une bande dorée, m'a paru d'un éclat, d'une gaieté que je ne lui avais jamais trouvés. Il y a sur mon bureau un pot de réséda auquel, ces Jours passés, avant de sortir ou au retour, je donnais à peine un regard indifférent : j'ai pris un singulier plaisir à l'examiner; j'ai ressenti de l'admiration, presque de la reconnaissance pour cette petite fleur terne qui dardait autourde moi ses arômes parfumés avec une si généreuse prodigalité, avec une si infatigable véhémence.
Alors j'ai reconnu que c'est faute de clairvoyance et de bonne volonté que nous ne jouissions pas davantage de tant d'éléments précieux répandus autour de nous. Si nous songions ii relever ces parcelles éparses, comme le
LA DERNIËRE ËTAPE. 1»
diamantaire sa poussière de diamant, i. faire le compte de tous ces biens qui enrichissent notre pauvreté native, nous trouverions en ai)ondaDce des sujets de nous réjouir et d'aimer. L'inattention, l'indifférence, l'apathie, se partagent la domination de notre esprit; comme ils n'ont pas la corpiIeQce des vices actifs, ces défauts échappent ï la vigilance de notre morale, et iU exercent sourdement leur influence pernicieuse. Ce sont des ennemis sur lesquels désormais j'aurai l'ceil et que je saurai vaincre, maintenant que mon &ge, dépouillé des ressources extérieures, me laisse plus exposé à leurs sohtiles attaques.
Hais ce sont surtout mes livres qui me sont tout k coup devenus chers; eux qui tout à l'heure n'étaient pour moi que des volumes, que des reliures, presque des meubles, voilà qu'ils se sont en quelque sorte animés; l'esprit déposé dans leurs feuillets s'en est dégagé et est venu au-devant du mien; j'ai trouvé en eux des interlocuteurs qui m'ont communiqué leurs pensées, des amis qui se sont emparés de moi et m'ont introduit dans leur vie. Incomparable compagnie toujours prête k m'admettre, Inépuisable intimité qui ne me manquera jamais, qui n'attend que mon «uuentement pour m'accueillir et me charmer t
Avec Platon, me voici transporté à Athènes, h t'ombre d'un portique de marbre soutenu par d'élégantes colonnes auxquelles le soleil de la Grèce a donné le poli et la teinte ambrée de l'ivoire, au milieu de ces inimitables entretiens où Socrate, par la grâce de sa parole, s'efforce de gagner ses disciples k sa sublime et souriante sagesse. J'assiste à l'un de ces banquets où le grave philosophe ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu d'une jeunesse légère, sachant bien que l'attrait de son éloquence ne tardera pas à faire oublier les coupes; je vois Alcibiade
SM SOOTRIIIIS VCH TTBICIAR».
hn-mfinie, qiri tout k rhenre ttaU «ntié le -amrïre A rinmie »r les lèrree, la lèle eaummée ito vietettes, prêter peu à pen ne oicSe plss docile, f ^bord séftnit, pfliA snbJDgvè: il écoute en «kooe; la conhnios et bienUtt le respect m petgoeat snr em risage éeneu Bérienx, des ïàrtaet d^entheBsiasne briSent danG ss yeax, et, se 'dâpetHHaot-âe m ooeromn, il la pesé sor le frrat <tu maître, (tB'îl déelave imptfé âe& dieos.
PiHe Vtr^tte s^wRpire de moi et m'«irtrtiM h. trams Mfl magiqtMS payBsgee ; j'mre arec lai snrla^vèfe diserfe 4A la «oroeille se pronAne solitaire et gnrt sons va tJA cbargé de onées oragettses ; je péiiètoe dans l'airtique Ibrét dé iee eMaes estratacéB entusest lenis «ndms '^Kûsaes: je seiis dans l'air ebsear l'edem hmiMe et Srae ^les marais ; j'entoads relenKr sons 4es âOum deTerdme le cri perçant 4a aiaetmi aaitvages. Vus 'bientôt des soian plm riules n» scAioilwt «t n'atlireat ; 4e vastes ■«ampères s'étricat anx TSTetn léemdasts da afAêR , iâ f laines jainrissaDtes ofa les hantffi-moissesseiKhiteHt son la brise , là Tertea proHiee «A peisseat les troBpeaux le isiig du SeuTe ceotant à pteim bords ; les saolesAn ptit -fenUtafe, lesboisaons, tontion^s delems b^esparpa- ' rines, séparent les vergers où chaote l'éaiondenr', les sb^BcB vibrent daiBTazur'deTarr;oB«Dtmd, mêlé aux mugissements des bœufs, le t^anetis des ebidnes et^es fret» dans retable.
Des solitudes de la at&SK, nntanpie me remhiedans les rangs de riuimaDilé; je passe ea reme, guidé par hù, les héros qu'il a ntsseinblés cofnsiedsss va glorieux Pso- -fiiéon, alliBDt de l'un à Itoebv, monts empressé dem'ar- ■rtler auprès de ces illustres conquérants dont l'ambition •et Porgwîl ont feit preeqve toete la grandenr, aiais benletis de m'attaefaer i. ces simi^es citoyens qui , dans im
rang obscur, incertaine de leur gloire à venir, ont dëvoiié leur vie et leur mort au salut de la patrie, au triomphe de l'honneur. Taime h suivre pas à pas, dans le sUlon famant, l'bumble cbarrue où des mains, naguère victorieuses, ne dédaignent pas de se, fatiguer ; je m'assieds à ce foyer domestique, fermé comme un saoctuaire au tumulte du dehors, réservé aux dieux et à.Ia famille, où l'épouse romaine abrite ses vertus, où l'enfant grandit entre la tendresse et la discipline, où l'énergie des âmes s'entretient dans le trav^ et l'austérité : insipides banalités dassiques pour ceux qui n'écoutent qu'avec l'oreille, qui dans les mots n'entendant que des sons , s'irritent d'une monotonie importune ; mais inépuisables sujets de mAditation, étemels objets d'admiration et de respect pour ceux qui comprennent avec l'&me, qui dans les personnages de l'histoire reconnaissent des hommes, chérissent des frères.
Tout change : sEùnt Augustin et l'Imitation me transportent dans un monde mtsmau ; le soleil d'Atbënes et de Rome s'éclipse ; une lumière mystique, plus éclatante et plus douce à la fois, se répand sur la terre; lePartbénon et le Capitole s'enfoncent dans la brume et cèdeat le ciel aux Sëchesdes monastères, aux tours descatbédraleg. Taime à me réfugier, loin des cliamps de bataille, lom du bruit des lances et des épées , sous les voûtes de cas retraites paisibles, à écouter ces aveux désolés, ces gémissements de la conscience humaine tout à coup sortie^ son antique sommeil, et en même temps ces chants su^ blîmes, CCS hymnes éclatants qui célèbrent une espérance et une joie jusqu'alors inconnues sous les cieux.
Merveilleuse puissance de la pensée 1 Du fond de ma chambre, du fauteuil où je suis assis, je puis parcourir les espaces immenses du passé. Je vois se bàff les viUsf^
aS$ SODVBRIRS D'un TIBILLARO.
les empires naître et s'accroître, les races cheminersnr la terre, s'établir, se pollcer, toute cette ondulation de l'bumaaité cherchant son niveau sur le globe qui lui a été donné. Fatigué de ces grandes vues, je me repose sous 1» tente du patriarche ou sous le chêne de saint Jx>uis ; de la tribune de Cicéroa je passe à la chaire de Bossuet. Les distances ne sont rien pour moi ; je les franchis d'un bond instantanéi'celles de l'étendue comme celles du temps; de l'orient j'accours à l'occident, des premiers jours du monde je me transporte h l'heure qui vient de sonner ; oit un spectacle attrayant m'appelle, j'y suis ; où une belle action , où un noble entretien m'invite, m'y voici. Magal-> figue domaine du souvenir I Vaste envergure, inéputsable agilité de la pensée I... Je ne suis plus inquiet de ma solitude et de mou loisir I
8 septembre. — Il me semble qu'il s'est écoulé des mois, ou plutôt d'incalculables espaces de temps, depuis que j'ai écrit les dernières lignes de ce journal. Et pourtant je trouve, en consultant la date, qu'U y a trois semaines à peine que je suis tombé malade : tant l'immobilité dans le repos du lit, l'uniformité du jour et de la nuit, le vide des heures, la rupture complète des habitudes, changent notre notion ordinaire de la durée et nous rendent incapables d'évaluer le temps!.,. On me permet aujourd'hui pour la première fois de rester levé, de faire quelques tours dans ma chambre ; on me remet, sur mes instances, les rênes en main, comme à uû cavalier désar-
LA DERMÈRE ÉTAPE. la»
{onné, mais fier et impatient de retrouver sa monture:j'ai b&te de me reconn^tre, de reprendre la mesure des choses, de rentrer en possession de moi-môme.
Je ne puis me rappeler comment a eu lieu la chute h la suite de laquelle je me suis trouvé couché dans mon lit , au milieu des Qoles , dans l'air tiède e^ la demi-obscurité d'une chambre de malade. On m'assure qu'un faux pas en a été ia seule cause ; mais on met tant d'insistance à me le répâter, on parait tant tenir à m'en voir convaincu, que je ne puis m'empëcher de me dêQer de cette explication, et qu'une autre, beaucoup plus probable, se présente obstinément et s'impose à mon esprit. Je soupçonne que j'ai été surpris , non par un accident fortuit et extérieur, mais par quelque atteinte subite d'un mal interne. Plusieurs indices, qu'il m'est décidément impossible de traiter d'imaginaires, ma \ue tout d'un coup atfaiblie, un état d'étourdissement et de pesanteur presque continuel, l'insurmontable langueur avec laquelle mes membres obéissent à ma volonté, concourent à afi'ermir en moi cette idée et m'annoncent peut-être des retours, plus ou moins procbaJQs, du même mal.
C'est ce dernier point de vue, c'est cette considération de l'avenir qui, œs joure derniers, a le plus menacé mon repos ; ma pensée y revenait sans cesse dans cet état particulier aux malades, et qui n'est ni le sommeil ni la veille complète ; mon imagination s'épui&ait à enfanter de tristes images. Devenu plus maître de moi, j'ai réussi peu à peu à me retenir sur celte pent«, k ressaisir enSa ma liberté. Je me suis attaché toute ma Tle à me garder de la crédulité, enfantine amulette à. l'usage des faibles : je dois maintenant m'appliquer à me garderde la défiance, ' qui neserait pas une moindre superstition ni une moindre marque de faiblesse. Rien n'est plus pernicieux, surtout
3M SO0VENIRS D'CN VIEILLAntt
& r&ge où je suis, que celfô disposilion à évoquer les monaces, peut-être tinlastiques, de l'avenir, à toujours exagérer d'avance les torts de la nature envers nous, et à lui prêter des rigueurs qu'en rëalttë nous nous inOigeons nodfi-mëmes.
Quant au présent, a-t-ïl rien qni doive n»e surprendre^ Lorsque aucun âge n'est exempt de maladies, pouvais-je compter snr une vieillesse complètement épargnée T Màs ce n'est pas h la réflexion, ce n'est pas an triomphe de la raison que je dois d'accepter la situation qui m'est faite ; comme j'écris ceci, non pour le public, mais pour moimême et pour les miens , qui ne me soupçonneront pas d'adopter un optimisme de commande et de vouloir soutenir une thèse, je n'hésite pas à dire ouvertement qne c'est ma situation elIe-mSme qui se fait accepter de moi, et que si je donnais ma résignation ponr an effort de stoïcisme^ j'usurperais une gloire à laquelle je n'ai micnn droit.
Je trouve , en effet, que l'on a calomnié la maladie. A moins qu'elle ne soit accompagnée de souffrances vires et permanentes, ce qui est rare, elle n'a rien de si redoutable. C'est de leurs tourments d'esprit que souffrent surtoutla plupart des malades ; au lieu d'accepter ce qu'ils ne peuvent éviter, ils s'indignent, ils se révoltent ; plutdt quede recevoir de bonne grâce l'hôte auquel ile ne peuvent ^rmer leur porte, ils aiment mieux se venger de sa présence en lui faisant mauvaise mine, en l'accablant de récriminations. Il me semble , quant i. moi , qu'il peut y avoir de la paix d«ns la maladie. Je ne rougis pas décéder à une indiscutable nécessité, de subir sans résistance Hue force supérieure et inconnue. Je mehiisse ailler, je m'abandonne, et je ne suis pas sans goûter an certain rep06 d'esprit au sein de cette fotigue corporelle. Je secs ma
irHiiMiiMili^ litsaliimeot dégagée , ma oonsrâeBCe fwt~ f alternent libre, et, toutes bs fois que ma CQDSciHU» s'est (^argée d^astonn pods, j's¥MieqHejeresftiei.r>Bsev(|ue je jMûs paiBàiileiBMit 4u 'MBlim«t 4e nso être.
Je Bais liieB laiD deTOnloir'âéiBsreria,sasté; ■aJtje tan pcMiolton powlant datee qa'ril& ne mérite putow iMèhewpMapeax^^nt oontOHM itoâiBpndîs«r omx <|BÎ M MDt pdMés. Q^skra qu'atte ii^iMe deBàewin «BxqHdls il«6t dtffiefe&iBM oaisâcBwèâiiG^ dteségeir uB&liMÏte? Peaà^BBâaertiioitaiMrtiweMBta, été tnttw. qui 09 8B tenHBOit fu tooinHs par la fùMire ; eb je ■• UH, p«ir«A part, «M^efilM asaUnl'iine oes déSiitalà,i|at s'a^g^tant (les renorâB. Seeaifs pnt sa laea fêitat, wtH l'As» art ai<cs.teBD malrte.
D y & d'aoMtaa euBpeitttiiBH, pin jnntnBB etiaw teitftUM]iBBrlintl«ttMéa,itttMiiéa»4tenaite^. C^eat
die eenqaicM foaraM» de«Mis «Atte. Tfn Imnmniï ont aivsi ^t» ^'il feutqMkfoc. obase, «aeiH^daisa., om ■MtBBse, peav çu iwr kMié MTèntite et «Iksfm; ofla» OÊteaUAerns auK discâples da Qfamt, qui, JtKi46:& eaantaes sar U-MMlagae, MoKàeàeat tt^Mca dans IhbaHOii|Ha»eaiettt. ffh him. Ir [imliiiiit. ptrieoempaniBft qa'eUèttoite, nfausilaijnitrtilBBeitksMiaieroestnBBdl delaboB(é.OfljMuaifBe|«xeqo'aBiBMt^kt, soi»
aîKKmsitucequ'aB ««lu aime, tf&îBsi s'étalait uaeaffficti«Bràctpre^e, une onftmiuion feànkf&isaBle entre Aea .ftmes qui, sans ei^ appel de k pitié, «e fuaamt itaijmi» trràées eurétr^t^ëfee. Je ne saie (^1 i^l^ieux philose^iw a dit que la ,pcovidence -de Dieu oemptait, feair s'aecamplir, sur la efaaûté de l'bednoïe. Je coo^resdt peur la pnmi^ iûiê teute la profeiidear de '.cette pensée, wt pnis^ie la^bonléMmftine se sait pas d'Efle-ménc, j'ad^
333 50DTEKIRS D'OIf VIEILLARD.
SOUS et je remercie les maux apparents, et eu particnlier'
la maladie, qui la suscitent et la développent.
J'ai recueilli hier, & ce sujet, un témoignage bien intéressant. C'est celui d'un Tielllard aveugle qui demeure dans latmaison voisine, et avec qui j'avais souvent, en passant devant sa porte, échangé quelques mots de polir tesse. Surpris de ne plus m'entendre , à l'heure de ma promenade quotidienne, lui adresser la parole , et ajant appris que j'étais malade, il est venu me voir hier. Comme sa conversation témoignait d'une sérénité d'&me qui coor trastait d'une manière frappante avec sa triste situation, je n'ai pu m'empécher de lui en exprimer mon adminttion et mon étonnement. < Alors je vais vous étonner en-, core davantage, m'ar-t-il répondu, en vous disant que la gùeté de mon caractère date de l'accident qui m'a privé de lavue.Aatrefoisj'étais d'une humeur toute différente; je passas, et je conviens que c'était à bon droit, pour on esprit mécontent et amer. Ayant éprouvé d'assez grandes difficultés à faire mon chemin dans le inonde, ce qui tenait sans doute autant à moi-mdme qu'aux autres, j'avais pris le monde en aversion, j'accusais les hommes de dureté, d'égolsme, enSn j'étais devenu misanthrope. Hais, depuis que je suis aveugle, j'ai conçu de tout autres sentiments. Mon infirmité m'a réconcilié avec le genre humain. Si vous saviez de combien de témoignages d'intérêt, de combien de bons offices je suis chaque jour l'objet I n semble qu'une puissance bienfaisante aitaposté, comme dans les contes de fées, des amis et des serviteurs dévoués surma route. Dans la rue, il n'est personne qui nes'écarte complaisamment de peur de gêner mon passage ; quand je suis sur le point de traverser un endroit parcouru par des voitures, U ne manque jamais de se trouver sous ma main une main obtige-tnte pour me servir de guide ; s'U .
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LA DERNIËRE ÉTAPE. 333
m'arrÎTe de m'arreier avec l'apparence de l'hésitation ou de l'embarras, aussitôt une voix, qui se fait douce et eogageante, retentit à mon oreille pour s'informer de ce que je souhaite et m'ofCrir de me renseigner. Me voyant respecté et aimé, j'aime et je respecte à mon tour ; je suis content des autres et de moi-mfime. Aussi n'oserais-je me plaindre de mon sort, quelques privations qu'il m'imposa d'ailleurs, puisque je lui dois ce qui fait en fin de compte le bonheurvéritableilabonne volonté envers les hommes, la bonne disposition du cœur. »
Mais je n'ai pas besoin de chercher au loin des exemples de ce bienfaisant eflet de la maladie ; j'en ai moi-même fait l'épreuve. Le peu de jours qui viennent de s'écouler ont changé mes relations avec ceux qui m'entourent comme des années n'eussent peut-être pas suffi à le faire. Ainsi il s'est formé entre Baptiste et moi des liens tout nouveaux. Jusque-là il m'avait servi avec une scrupuleuse ponctualité; de mon c6té, je m'étais montré, je crois, humain envers lui ; je le traitais avec bienveillance, et j'avais voulu que, dans sa maladie, il fût convenablement soigné chez moi ; mais c'était tk tout. Malgré l'excellente opinion que j'avais de mon dépouillement de tout préjugé aristocratique, de mes sentiments de parfaite égalité à son égard, j'avais encore bien du chemin h faire pour me rencontrer de plain-pied avec lui sur le même terrain ; la différence de culture intellectuelle mettait une barrière entre nous, une barrière qui me semblait légitime, uécessaire. Quand il était auprès de moi, je ne m'en trouvais pas moins seul ; sa compagnie ne m'était pas une compagnie véritable ; nous n'étions pas réunis, nous n'étions que rapprochés. Aujourd'hui, je puis dire qu'il en est autrement. Baptiste a eu l'occasion de dépasser l'exactitude et de donner carrière Ji son zèle , d'excéder l'obéissance et
3U sonvErtiRS D*nN vieillard.
d'aller jusqutau dévouement. Il ne m'a pas seulement sem, il m'a rendu service, n a eu clés altentloos, des par rôles, que des gages, que toute rémunération maléridle, sont incapables d'acquitter. Je scqs que J'ai contracté envers lui une dette morale, une dette de coeur qne le cœur seul peut payer. Aussi, Inen qn'exlârieurement rien ne semMe changé entre nous , tout l'est au fond ; quand il entre dans ma chambre, cTest nraintenant autre dhase qu'un bruit qui me fait retourner la téle , c'est Tarrivée de quelqu'un & qni f éprouve le besoin d'adresser la parole, de donner un témoignage de sympathie; lorsque nos r^;ards se rencontrent, au lieu de se croiser r^idemenl, comme deuic passants qui n'ont rien k se dire , ils preitoent d'un. commun accord le temps de se reconnaître et de s'en donner un signe ; s'il arrive que nos mains se touchent, ce n'est plus un contact accidentel que par réserve chacun se hâte de rompre, nous sentons l'un et Fautre qu'à Toccasion ce contact serait une poignée de mîùn.
Je ne crains pas de dire que même avec Roger mes relations sonl devenues plus intimes et plus douces, niiffl de nouveau n'a pu, sans doute, se créer entre nous; mais cous avons miaau dehors ce que nous laissions au dedans de nos cœnrs. H était arrivé pour nous ce qni arrive cornlaunémenl pour cenx qui, par nécessité de métier, ont donné en eux la prédominance à la vie inlellectuelte : même aux heures de loisir et de liberté, que le cœur devrait jalonsEsnent réclamer, on rentre dans l'axène, et l'esprit reprend ses exercices habituels. L'un raconte llnsurrection chinoise, son opinion sur Tissue probable de la lutte, surles destinées futuresdu Cèles te .Empire.; l'autre répond par l'explication des nouveaux phénomènes électriques constatés à .rAcadéoùe des sciences. Et des moi\
LA DEBNIJtfUE ÏTjAPB. «W
des années d'iutimité s'écoulent ainsi, n'apportant qu'une vaine p&ture & la curiosité, saas aucun profit pour le cœur. Depuis ma maladie, nous jouissons tout autrement da notre amitié ; nos réuaions ont pour nous un attrait que leur fréquence augmente au lieu de l'épuiser. A quoi ■o«8«GO*poM ws sgiréssqiK: Roger vieatFéguKteflËunI passer «oprè» ite'aM, je ne aaarais le aine pRèàaéuicnt; miàB{mtfi»ie mie Uen.s'ert^'aHravenmsMnUiBBt pas «des. Lu, «rdâBanoBeBltt distEùt, il metlauteata afrtBMiaD A. demer n«s. iMMNB, il privcDàr ne» éëtirs , et UBoIUcilMteiD» raB^ éc wamaaiiiuMB. avec qud ^unrj'Mfl^la desa onialartasaedeJitaoefu'Jl a vmihi prépwierihiitRteeet:âaattt|iéls>d^M j'ai esne! Seavent il m'oETpede BeSwe nu lecton; et i'em âtevuiie partan à aoes mttms-itaa^, an» je aoi^QMin&i^ae la MopdaiBaBosidB «ntdiDrleatiiir'a ^M de part que tatt tnr génie daas le tluane ^m ja trome à lears liires ; |TOt-âlpen'eA4 fae-dan^^acre éeri'VwuidaDtjeneXtiaK iteBdiBpSBé.à ne dédocarsati^ul. Hâme ^âand nein ^aiséna te-sMeDce, <s qoisEriire qnelijuefois, j'^ecte ^ae Bons ne bbbs «muToau 3m , et i|D'tne ooDuMvatiaa muette' coBtinBe oAre Im et mu. Dans ses moureiHests;, dans le bmit ({u'illiit fDar raffeocher eui faatMtl de mm àtmet ou poniattiaer non feu, âaas sa^pDéaance seule, j'indends île ianga^» de sa boaae «olooté et de son d^niement. AsuimioB alaveosi [di» besoinque Uidiinûo OB l^iistai» s'inteEpamtt entre omis saus préteste de boiffi rapproriitc; ce que aotis voidons réu^ oe que BonsmettoDS eacDramiui, ce n'ect pas aotre science, ce Hersent ipasuaa ea^tfi,'Ce sont nos ipersouBeB; et si l'on BOBspfeBBait dedîre paaniufû nous Bous-aimâos, nous iieptBTrin)sir>e^iMaer(fu'ea râpeadast »vec Atontaii^ : 4Mâr paEce i^ù-.c'wt Jui ; M^ paice que c'est noL-»
SOaVEIlinB D'OK VIEILLARD.