PREMIER RÉGIT
r iHTÉaiBint de dilicekce
Od se trouvait anx derniers jours do mois de septembre. Après être tombée à torrents toute la. journée, la pluie avait enfin cessé; mais une brume épaisse couvrait le ciel, et, bien qu'il fût à peine quatre heures, U nuit semblait déjà venue.
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Belleville de Lyon, et les postulons marchaient des deux côtés de l'attel^^, s'arrëtant de cinquante pas en cinquante pas pour lui pennettre de reprendre haleine. Les voyageurs eux-m6ràes étaient descendus, sur l'invitation du conducteur, et suivaient à pied, en maudissant les chevaux, la pluie et les mauvais chemins.
Deux d'entre eux, qui venaient les derniers, s'arrêtèrent tout à coup au tournant de la montée. L'nn était nn homme d'eniiron cinquante ans, à l'air souriant et doux; l'autre, plus jeune, avait au contraire les traits soucieux, n promena les yeux sur la campagne à demi ensevelie dans le brouillard, et dit à son contpagnon :
— Quel temps et quelle-année, cousin Grugelî La Saône était à peine rentrée dans son lit, et voilà que les vallées vont être inondées de nouveau.
— Dieu nous en préserve, Contran I répondit l'homme au donx visage ; l'arc d'alliance peut paraître à chaque instant sor le déluge.
— Oui, reprit l'autre voyageur avec un peu d'ironie, je sais que vous avez la manie de l'espoir, Jacques.
— Comme vons celle du découragement, Darvon.
^ Ne snis-je point dans mon droit, quand je regards comment vont les choses du monde? Où voyez- vous la paix, l'ordre, la prospérité! Je n'entends parler que d'incendies, de contagions, de déluges, de meurtres I Ce qu'épargne la méchanceté des hommes, la méchanceté de la nature l'anéantit; car la matière brute elle-mSmc semble avoir nn instinct de destruction; les éléments sont comme les rois, ils ne peuvent rester voisins sans se faire la guerre.
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— Cest un côt6 des «hoses, cousin, le tAté triste; inaii H 7 en a on autre dont vous ne parles jamais. Vos yeux «ont toujours attachés sur le volcan qui fnme à l'horison, et ne veulent pas s'abaisser sur les champs de blé mûr qui ondulent à vos pieda. U y a enfin du bonheur dans le monde 1
— Je^'en sais rien, répondit Darron d'un ton chj^rin.
—Mais vous-même, ne voustronvez-vous point placé, ici-bas, parmi les pins favorisf;3?
— Cest la vérité, Jacques, et cependant je n'ai* pu trouver, dans tous les biens qui m'ont été accordés, la paix et le contentement.
— Que poavei-vous donc désirerî Vous êtes riche^ honoré, vous avez une famille qui vous aimel
— Oui, reprit Gontran; mats ma fortune m'a valu le pénible procès pour lequel je viens de faire un troisième voyage i Màcon; ma bonne réputation n'a pas empêché mon adversaire de me faire injurier par son avocat; et quant à ma famille...
— Eh bien? demanda Jacques.
— Eh bien I ma sœur, avec laquelle j'avais tonjoura vécu si affectueusement., je viens de me brouiller avec ellftl...
— Ce sera une courte querelle.
— Non, non; je suis las de rétablir, sans profit, de l'ordre dans ses affaires; j'ai trop souffert de son manque de suite et de raison.
—Songez à son excellent cœur, et vous lui pardonnerez.
— Ohl je sais que vous Couverez toujours quelque
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raison pour que je prenne mes chagrina en patience; TOUS avez une recette pour chaque blessure de l'&me, et, si je TOUS poussais nn peu, tous me prouveriez que j'ai tort de me plaindre, que tout est bien ici-bas.
■— Pardon, reprit Grugel; il y a dans le gouvernement du monde des choses qui me- blessent comme tous; mais je ne suis point sûr de pouvoir les l^ien juger. La vie est un grand mystère dont nous comprenons si peu de cbosel Faut-U même vous l'avouert II y a des heures où je me persuade que Dieu n'a point affligé les hommes dé tant de fléaux sans intention. Heureux et invulnérables, ils se seraient endoKis; chacun eût compté sur sa force individuelle, se fût complu dans son isolement, et eût été sans sympathie pour son semblable. La faiblesse a, au contraire, forcé les hommes à se rapprocher, i se secourir, ^ s'aimer ; la douleur est devenue un lien; c'est i elle que nous devons les plus nobles et les plus doux sentiments : la reconnaissance, le dévouement, la pitié 1
— Fort bien, dit Darvon en souriant; ne pouvant soutenir que tout est bien, vous allez me prouver qu'il y a du bien dans le mal.
— Quelquefois, dit Grugel; soyez sûr que le mal luimême n'est pas absolu. La science emprunte des remèdes tu suc des plantes vénéneuses; pouîquoi ne pourraiton point tirer quelque parti des malheurs, des travers et des passions? Croyez-le hien, Darvon, il n'y a pas de minerai Aumotn tellement pauvre qu'on n'y puisse trouver quelques parcelles d'or.
— Parbleu ! je voudrais savoi» alors eu qu'on en trou-
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Teralt dans DOS compagnons de rontfll s'écria Contran. Voyons, cousin, passons à la cornue ce curieux échantillon de notre race, que nous .proclamons la race la plos intelligente 1
— Il est certain, reprit Jacques en Bouriant, que le liasard ne nous à point favorisés.
— N'importe, n'importe, reprit Darvon, que sa mi> santhropie rendait taquin ; digageotu l'or du minerai, comme vous dites. Et d'abord, combien de grains espérez-vous en trouver dans le marchand de bœnfs qui va là devant nous?
Grugel leva la tète et aperçut, à quelques pas, le voyageur que lui désignait son cousin. C'était un gros homme en blouse bleue, qui suivait d'un pas lourd l'accotement de la route, en achevant de ronger on membre de volaille.
— Voilà le septième repas que je lui vois faire depuis ce matin, continua Darvon, et les poches de la voiture sont encore bourrées de ses provisions! Quand il a manjé, il dort, puis remange, puis redort pour recommencer. Ce n'est même pas un imbécile, c'est une machine à digérer! Vous l'avez vu vous-même; impossible d'en tirer une réponse ni un renseignement.
— Cest un soin dont s'acquitte suffisamment notre compagnon i casquette de feutre.
— Abl parlons de celui-là, et tâchons aussi d'extraire ion or! n ne fait partie de notre équipage que depuis ce matin, et le conducteur l'a déjà renvoyé de l'impériale aux voyageurs' du coupé, qui l'ont renvoyé à
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ceux de l'intérieuF. Voilà seulement deux heures qua nous le possédone, et il nous a raconté son Mstoire et celle de sa famflle jusqu'au cinquième degré. Je sais qu'il s'appelle Pierre Lepré, qu'il fait la commission des denrées colonialesj depuis vingt ans, dans les départements de Saône-et-Loirej de l'Ain, de l'Jsère, du Rhône, et qu'il s'est marié trois lois. Encore, s'il ne fallait pas subir ses questions 1 mais il est aussi curieux qne bavard, et quand il a âni sa confession, il veut que tous lui fassiez la vôtre. Si vous réfléchissez, il vons parlej si vous causez, il vous interrompt; sa voix est comme une crécelle toujours en monvement, et dont le bruit finit par vous donner mal aux nerfs.
— Pauvre Lepré! dit Gnigel; c'est pourtant un brava homme au fond.
— n & un mérite, reprit Darvon, c'est de gftner mademoiselle Athénaïs de Locherais; car nous allions oublier cette aimable compagne de route, qui, après avoir crié qu'il fallait descendre pour alléger la voiture, y est restée seule de peur de se mouiller les pieds.
— n fiutlui pardonner, fit observer Jacques; l'isolement l'a habituée à ne prendre aucun souci des antres : n'est un cœur rétréci...
— Rétréci! répéta Contran; vous vous trompe*, cousin; mademoiselle Athénaïs de Locherais a un immense amour... pour elle-mëmet Le monde entier semble avoir été créé pour son usage particulier; elle ne ctnn' prend point qu'il puisse s'y passer quelque chose qui ne se rapporte point à elle et ne soit point pour elle. C'est une de ces douces créatures qui, lorsqu'on ciie i
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l'assassin dans la rue, se retouioent sur l'oreiller en se plaignant d'avoir été réveillées.
Gmgel allait répondre; mais ils arrivaient ao haut de la colline, la diligence s'était arrêtée, et le conducteur appelait les voyageurs en les pressant de remonter. Il venait, en effets d'être rejoint par une estafette annonçant que le débordement de la Saône rendait le passage impossible par Villefranche, et l'avertissant de prendre à droite pour passer plus haut le Niseian et gagner Anse par un chemin détourné. La diligence qui les pré* cédait, n'ayaul pas pria cette précautiouj avait été surprise par les eaux, et l'on parlait de plusieurs personnes noyées. Cette dernière nouvelle ne fut point heureusement communiquée aux voyageurs; mais en apprenant le long détour qu'il fallait faire, tous se récrièrent.
— n y a une malédiction sur nous, dit Contran, déjà contrarié de la lenteur du voyage.
— Je prévoyais la chose, monsieur, s'écria avec volabilité Pierre Lepré, auquel les deux postillons venaient d'échapper et qui se rabattait sur ses compagnons de route. On m'avait déjà dit en chemin que l'Ardière et la Vauzanne étaient hoi's de leur lit; reste même à savoir si nous pourrons passer à Anse, oà nous trouverons les eaux de l'Azergues et de la Brevanne. Par oà allonsfaons prendre, conducteurf Passerons-nous par le bois d'Oingtt je connais le maire, mol... un grand maigre ^i fume toujours. Mais à proposi dites donc, est-ce que nous ne nous arrêterons pas avant d'arriver & Anset
— Im possible, répondit le^onducteor brusquementj; J'ai déjà huit heures en retard.