DEUXIÈME RÉGIT
Comme tontes les mes de Vergailles, la me des Réservoirs est déserte et silencieuse (te bonne heure. Uèt que l'ombre du aoir commence i descendre, les portes ■e ferment, les rideaux s'abaissent, et l'on n'apen^oit plus, dans cette large vole destinée aux trains de car* rosse et aux trains de chasse de la cour du grand roi,
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que quelques passants attardés qui regagaent à la hUte
leur logis.
Un de ceux-«i venait d'atteindre un pavillon à un seul étage, situé presque à l'extrémité de la rue. Il en ouvrit lui-mÊm» la porte au moyen d'une petite clef, et l'on put bientôt apercevoir du dehors ont faible lumière qui s'allumait au rez-de-chaussée, et qui se promena quelque temps à l'intérieur, comme pour la der nière inspection dû soir.
Qui eût pu la suivre l'eût d'abord vue éclairer un salon meublé avec ce luxe faux et pour ainsi dire regretté qui indique le sacriâce fait aux exigences de la position; puis un cabinet dont le bureau aîTcuir brillant et aux cartons sans tache prouvaitTinutilité habituelle ; enfin un escalier étroit conduisant à une chambre à coucher où elle s'arrêta. Ici l'élégance économique du rez-de-chaussée avait fait place à une indigence visible. Le lit, bas et sans rideauxj était recouvert d'une cotonnade déteinte ; quelques chaises de paille, une table et un secrétaire démodé complétaient l'ameublement, dont l'insuffisance, opposée auluxedu rez-de-chaussée, prouvait la dure nécessité, imposée à tous ceux qui commencent, de retrancher sur le nécessaire afin de pouvoir se parer du superflu.
Telle était, en effet, la position de M. Auguste Fouinier, alors locataire du pavillon de la rue des Réservoirs. Reçu docteur en médecine après de sérieuses études qui avaient absorbé la meilleure partie du petit héritage laissé par son père, il avait dû employer le reste à s'établir asses richement pour ne point repousser la con-
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fiance. Condamna à nneaisance apparente qui masijuait de cruàUes privations, il attendait le succès sous ce déguisement de prospérité.
Hais dep^aprës d'une^année çall habitait Versailles, lesyeuzfizéasurl'horizoQ comme sceur Anne, ilnevof ait, comme elle, que la poussière du présent et les Tertes espérances de l'avenir. Ses ressources s'épuisaient sans loi amener la clientèle toujours rêvée et toujours invisible.
Cependant les besoins de la réussite devenaîeut chaque mois plus pressants. Le jeune docteur, aiguillonné par l'inquiétude, avait cherché autour de lui des protections et n'avait trouva que des préoccupations personnelles. On vantait son instructioii, son zèle, sa scrupuleuse délicatesse; mais on s'arrêtait là ; lui rendre justice exemptait delui rendre service. En dernier lieu il avait sollicité avec beaucoup de persistance et d'effort, l'emploi de médecin près d'un hospice qu'un legs philanthropique allait permettre d'élever dans le voisinage ; maltifureusement ceux qui auraient pu rappu7er n'a* vaient pas trop de toute leur influence pour eux-mêmes : quelques promesses lui avaient été faites, quelques espérances données : puis chacun était retourné i ses propres affaires, et le jeune médecin venait d'apprendre qu'un concurrent mieux servi l'avait emporté I
Cette dernière déception redoublait la tristesse qui depuis quelque temps assombrissait ses réflexions. Après avoir Jeté un coup d'œil découragé sur la nudité de sa chambre à coucher et s'ëtr^ occupé lui-même de tous ces arrangements domestiques habituell«ment épargnés
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aux hommes d'étude, ils'approcha de l'ane des fenêtres
et appuya peasiTemcnt son front contre la vitre humide.
De ce côté s'étendait une cour commune sur laquelle «"ouvraientle pavillon du jeune docteur et une vieillemasure lézardée qu'habitait un ancien huissier nommi M. Duret. Ce dernier, connu dans tout le quartier pour son avarice, était propriétaire des deux maisons ainsi que d'un jardin abandonné qu'une grille de bois vermoulu séparait de la cour. Une pauvre fille dont il était parrain, et qu'il avait recueillie tout enfant, tenait son ménage. Il s'était ainsi assuré, sous l'apparence d'une bienfaisante protection, une sorte de domestique sans gages, qui partageait avec lecoonalssance sa pauvreté volontaire. •
Rose ne s'était, du reste, ni hébétée, ni endurcie dans cette rude condition; loin de là : son âme, chassée duréel qui lablessait, avait, pour ainsi dire, pris sa volée vers les plus hautes régions de l'idéal. Toujours seule, elle avait fécondé cette solitude par laréSexion. Ignorante et sans moyens d'apprendre, elle s'était résignée à relire mille fois les quelques livres que le hasard avait fait tombei entre ses mains et elle en avait extrait tout le suc et tout k parfum 1
Cependant, depuis l'arrivée de M. Auguste Foumier, lecerclede ses lectures s'était un peu agrandi/ Le jeune homme lui avait prêté quelques classiques égarés dam sa bibliothèque médicale, et ces prêts étaient devenus l'occasion de rapports de vfti»inage, restreints, du reste, & de courts entretiens.
Depuis plusieurs jours, les inquiet idea personnelle»
UK SBCUT ta HilRSCIII. SU
du docteur l'svaient emptehé de songer à Rose, lorsqu'il l'aperçut traversant vivement la cour et se dirigeant rers son pavillon. Près d'arriver k la petite porte de derrière, elle leva la tfite, reconnut M. Foomier à sa fenêtre, Ini fit un signe, et prononça quelques paiolei qu'il n'ent*ndit pas.
Le jeune médecin se h&ta de descendre pour ou vrir.
Bose, dont les traits fatigués et sans fralclieur semblaient contredire le nom, était encore plus p&le que d'habitude, et la pauvreté de ses vêtements devenait pins apparente par on désordre qui frappa le jeune médecin.
— Qu'est-ce donct qn'avei-voust demanda-t-il. Elle paraissait émue, embarrassée, et répondit
— Pardon,. . j'anrais voulu. . . Je venais vous demander on service... un grand service.
— Parlez, dit H. Foumier, en quoi puis-je vous être utile T
— Ce n'est pas à moi, mais i mon parrain. Depuis huit jours il souflïe, il s'affaiblit... Ce matin encore il a pu se lever; mais tout à l'heure, en se recouchant, il s'est évanoui f
— Je vais le voir, interrompit le jeune docteur, qui ftt aa pas en avant.
Rose le retint du geste.
— Mon Dieu I excusez-moi, dit>«Ue en balbutiant... mais mon parrain a toujours refusé d'appeler des médecins.
— Je me présenterai comme voiiiii.
36 Âïï COIN va FETT.
— Et SOUS quelque prétexte, n'estrce past... M. le docteur pourrait, par exemple, demander le prix de récurie et de la petite remise... tous deux lui deviendront nécessaires quand il aura son cabriolet.
Un gentiment d'amertume traversa lecœnr du jeune nomme. Autrefois, en effet, auxpremiers jours d'illusion, il avait laissé voir cette espérance lointaine.
— Soit, dit-il d'un ton bref.
Et, refermant la porte du pavillon, il suivit la jeune fille jusqu'à la masure habitée par le père Duret.
Sa conductrice le pria d'attendre quelques instants k la porte et de n'entrer qu'après die, aân que son parrain ne pdt rien soup<;onner.
n s'arrêta en effet sur le seuil, entendit le maladedemander à Rose si le jardin était bien fermé, si elle avait éteint le feu, si le seau n'était point resté au puits ; inquiétudes d'avare auxquelles k jeune fille répondit de manière à le tranquilliser. Cependant la voix saccadée et sifflante avait frappé le médecin, n se décida à ^ncbir les deux marcbes d'entrée, et entra bruyamment^ comme un visiteur qui veut ^'annoncer; mais il fut subitement arrêté par l'obscurité.
L'unique pièce qui fonnait le logement du vieil huïs' sier et dans laquelle il était alors couché, n'avait d'autre lumière que celle du réverbère qui éclairait la me, et dont la lointaine luenr transformait la nuit de la masure en ténèbres visibles auxquelles le regard avait besoin de italiituer. Celui du malade reconnut sur-le-champ son Jeune locataire. 0 se souleva sur son coude :
— Ledoctemr t s'écria^t-il avec effort; j'espère qu'il
un REÇUT SI MÉDEGIH. 37
n* vient pas pour moi I Je ne l'ai poiot demandé ; je me porte bien I
— Aussi n'est-ce pas une Tlsite de médecin, mais de locataire, répandit M. Foumier qui s'approchait du lit à tâtons.
— De locataire l répéta l'an^eo huissier ; c'est donc pour le ternie 1 Je ne savais pas le terme échu... Alors TOUS apportez de l'agent... Allume une chandelle, Rose, allume vite I
— Pardon, dit le jeune docteur qui était enfin airivé^ lu chevet du père Duiet, mon terme commence à peine, et jè'viens seulement savoir si vous pourriez, au besoin, me trouver place pour une voitiwe et un cheval.
— Ah ! 11 s'agit des hangars, reprit le vieillard ; bien bien. Veuillez vous asseoir, voisin... Nous n'avons paa besoin de chandelle. Rose, la lanterne suffit; on cause mieux sans lumière. Donne ma tisane seulement.
La jeune fille lui apporta une tasse grossière qu'il vida avec l'avidité haletante que donne la fièvre.
— Mon remède ordinaire, docteur, répondit le malade, un bouillon de panUe ; c'est plue sain que toutes vos drogues, et ça ne coûte que la peine de cueillir la plante.
— Et vous buvez froid T
— Pour ne pas garder de feu; le feu me gène... puis le bois est hors de prix... Quand on tient k nouer les deux bouts, il tant savoir être économe. Je ne veux pas faire comme ce scélérat de Hartois avec qui j'ai tout perdu I
Martois était an débiteur de l'ancie" huissier, luit a
r,.i... ...Gooyic
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autrefois en faillite. Le père Duret avait iié mnlioursé intégralement; mais il n'en répétait pas moins, de- ^pnis lors, que Martois l'aTait ruiné ^c'était pour lai on thème inépoisable^ comme la petite vérole pour les vieilles femmes laides, et la révolution pour lés nobles «ouatant.
M. Foumier eut l'air d'abonder danRle sens du malade, et s'approcha davantage. Ses yeux, qui s'accoutumaient i l'obscurité, commenijaient i distinguer le visage du vieillard, marbré de plaques ronges annonçant l'ardeur de la fièvre. Tout en continuant de lui parler, il prit une de ses maina qui était brûlante, écouta sa respiration entrecoupée, et acquit la conviction que son état était plus grave qu'il ne l'avait d'abord supposé, n voulut y ramener l'attention du père Duret, afin de le décider àquelques remèdes ; mais celui-ci s'était engagé dans le détail des avantages que présentait le hangar i louer et ne prenait point garde & autre chose*
Cependant. sa voix, qui devenait. plus entrecoupée depuis quelques instants, s'arrêta tout à coup. Le jeune . médecin ee pencha vivement sur lui, et cria i la jeune fille d'apporter une lumière. Pendant qu'elle s'emjiressait de l'allumer, il souleva la tète du vieillard, seulement évanoui, lui fit respirer des sels qu'il portait toujours SUT lui, et ne tarda pas à lui faire reprendre ■es sens.
Rose accourut dans ce moment. Le père Duret, qui rouvrait les yeux, avança la main, voulut parler, et ne fit entendre que quelques sons inarticulés ; mais oomm* la jeune fille s'approcha pour t&cher de eomprendie, il
un 8£C[L£T SX UÏDECIH. 39
fit UQ effort désespéré, redressa la tête, «t souffla ia chandelle qu'il éteignit 1
Cepeatfaut te médecin en avait tu assez pour s'assurer que de prompts secours étaient indispensables. 11 ;rit congé du vieil huissier, en lui recommandant le jepoB et promettant de venir lui reparler de l'affaire en question. Ross la suivit au delà du seuil.
— Eh bien? demanda-t-elle avec anxiété.
— La maladie i^annonce avec des symptAmes sérieux, dit Foumier; je vais vous écrire une ordonpaoce que TOUS exécuterez rigoureusement.
— n faudra des remèdesT fit observbr la jeune fille avec une sorte dïinquiétude.
— Quelques-uns : il suffira de présenter mon billet, ■ le pbannacien vous les remettra.
Rose parut embarrassée; la jeune homme en devina h cause.
— Ne TOUS inquiétez pas maintenant du prix, oontinuB-t-il ; tout sera fourni en mon nom, et plus ta^ je réglerai avec le père Duiet
' — Ohl merci, monsieur, dit la jeune fille, dont le rrgard brilla de reconnaissance; mais mon parrain oom- [ii'eudra que ces remèdes doivent 6tre payés un jour, et je crains qu'il'ne les refuse. Si monsieur le docteur me f onnettait de dire qu'ils ont été fournis par lui... grar iuitementl... te trouverais plus tai-d, moyen de tout solder sur le prix de mon travaill...
— Soitt répliqua Foumier qui souffrait de la roi^nr et de l'embairaa de la pauvre fille; faites pour le mieux; je vous aiderai.
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n voulut même, pour rendre son diie plus vraiseii>< blable aux yeux du père Duret, la renvoyer près de son ht, tandis qu'il allait chercher lui-même les remèdes.
n fallut, pour décider le vieil huissier à les prendre, lui répéter, à plusieurs reprises, que c'était un pur don du voisin. Persuadé enfin que sa guérison nft lui coûte* raii rien, il se prêta docilement à. tout ce qui lui était ordonné.
Hais le mal avait déjà fait de tels progrès que les efforts de la science devaient demeurer inutiles. A travers ses alternatives de fièvre et d'anéantissement, le vieillard déclinait chaque jour, et Foumier vit bientôt qu'il îailait abandonner tout espoir. H renonça, en conséquence^ à des remèdes devenus impuissants, et ouvrit un libre dtamp aux fantaisies de Duret. Celui-ci eu profita pour exprimer mille désirs et lormer mille projets ; mais, an moment de l'exécution, l'avarice venait toujours arrêter le projet et éteindre le désir, fientaoït vaguement que les sources de la vie se tarissaient en lui, il exagérait les nécessités de la prévoyance, afin de se faire illusion et de se croire un long avenir !
Quinze jours s'écoulèrent ainsi. Rose continuait à montrer la même patience et la même abnégation. Pliée depuis dix années i ce joug de la pauvreté volontaire, elle l'acceptait sans révolte : elle plaignait son parrain^ au lieu de l'accuser, et n'avait jamais désiré la richesse que pour l'en faire jouir. Le jeune médecin découvrait, à chaque visite, quelque nouveau trésor dans cette âme, qui tirait tout d'elle-même et ne demandait aux autres que le bonheur de se dévouer pour eux.
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Llntérftt chaqae jour plus grand qu'il prenait à la Jeune fille se leportait sur le vieil huissier, seul ami qui loi restât dans le monde. Quelque dure qu'eût été sa protection. Rose lui avait dû l'apparence d'une iamille. En ne voulant être que son mattre, le père Duret avait été pour elle im appoi. Mais qu'allait^Ue devenir après sa mortf Elle n'avait rien à attendre de la fortune de son parrain; carcelui-d avait un coosin, Etienne Tricot, riche fermier établi dans les environs, et avec lequel il avait toujours été dans les meilleurs termes. Tricot, qui rendait de temps en temps visite au père Duret, afin de mesurer la distance qui le séparait de son héritage, arriva justement avec sa femme au plus Ibrt de la mala* die. C'était un de ces paysans madrés qui se font grostiers pour avoir l'air franc, et parlent bien haut pour faire croire à ce qu'ils disent,
A la vue du cousin mourant, il commença des lamentations auxqnelles celui-ci coupa court en déclarant que ce n'était rien, et que dans quelques jours il n'j paraitrait plus. Tricot le regarda de côté avec une hésltafîon inquiète.
— VraiT dit-il; eh bien, foi d'homme! ça me tait tout plein "ae plaisir... Alors, vous vous sentes roienxï
— Beaucoup, l>eaucoupl balbutia Duret.
— A la bonne heure I reprit le paysan, qui regardait toujours le malade d'un air incertain; laut pas que les braves gens soient malades... Le médecin est venu, peut-être?
— n vient tous les jours, répliqua le vieil huissier.
— Et qu'est-ce qu'il a ditT