‹ Au coin du feu, histoire et fantaisie [microforme]Chapitre 19 sur 33 · D OO A · texte numérisé non relu

D OO A

pays et qui penseront vous le prouver en g’écriant : ‘ Tiens, vous êtes Cinadien ! vous. voulez nous en imposer ; pourquoi n’ètesvous pas venu avec votre costume ?” ‘Alors, si le cœur vous en dit, vous avez carte blanche, narrez vos hauts faits dans les combats scutenus sur les bords du Saint- Laurent, contre les hordes féroces, mêlant Québec avec Pembina, la Colombie Britannique avec la Pointe-Lévis, nos lois criminelles avec le code iroquois. Tout cela est dans l’ordre dès que l’on parle du Canada.

Un Canadien qui s'embarquait au Hâvre pour revenir au pays, lia momentanément connaissance avec un employé chargé par quatre ou cinq maisons de commerce de surveiller l'expédition d’une centaine de ballots destinés au Canada. Apprenant d'où venaitet où s'en retournait le voyageur, l'employé se montra tout de suite disposé à parler de cette lointaine contrée.

—Le Canada! ah, monsieur! c'est un rude pays que celui-là! De la neige, hein!

quatre pieds, six, et parfois divantage.

Avec ça un froid de trente-six loups, n'est.

ce pas ? On connait cal

—Je vois que vous y êtes allé...

Non pas! Je vous demande pardon. Saperlotte, vous n’y pensez pas ! Il faut avoir été pris jeune....j'ai cependant un ami qui ‘ en revient. |

—Alors, vous savez ce qui en est, c'est tout comme si vous y aviez passé douze mois de calendrier. i

—Je le crois bien ! Figurez vous que mon ami à été cinq mois sans voir de visage blancs autres que les personnes du poste de traite où il s'éjournait

—Bigre ! et où donc ça, s’il vous plaît !

—Ah! voilà: c’est un nom anglais, qui m'échappe par conséquent, mais il y a le fleuve Makinsie,

—Parfaitement, le fleuve MacKenzie ; c'est comme si vous me parliez d’un faubourg de Paris qui se trouverait à sept cent lieues du dôme des Invalides...

— Allons donc ! |

— Mais oui, s’il vous plait. Et, du reste, avez-vous réfléchi à quoi ou à qui pouvait servir le contenu des ballots que vous embarquez en ce moment? Vous nous expéliez

des 6!offes de prix, des fleurs artificielles, des rubans;des soiries, des planches de modes, des livres, de la musique, des tapis, des draps fins, des faux cheveux, des bijouteries..…….

pour les ours blancs ou les renards argentés ? Convenez que les deux bouts de votre géographie ne s6 joignent pas.

KL

En Angleterre et en France un livre qui parlent du Canada est presque invariablement entaché de travers d'imagination.

Un écrivain dont le nom m'échappe, a vu à Montréal les Anglais habitant un côté de la rue et les Canadiens-Français l’autre côté! Il a remarqué aussi que les Canadiens Français épousent généralement des Sauvagesses, mais il ne dit point d’où elles peuvent venir. De la Patagonie, probablement.

Pour le lecteur européen, il résulte de ces étranges narrations que tout notre pays est encore à l’état sauvage et que l’on n'y rencontre ça et là que des comptoirs de

traite, où les pelleteries et la morue se disputentla préséance. Longtemps, nousavons enduré ces piqûres d’épingle, avec l'espoir que les communications se multipliant entre l'Europe et l'Amérique, on mettrait un terme à ces inconvenances,—mais rien n’y fait,—on croirait au contraire que le mal va empirant, pour fournir de la pâture à la petite presse des grandes villes d'Europe.

Nous ne le savons que trop, l'imagination des peuples de l’ancien monde a été nourrie d'un seul et même enseignement à notre sujet : nous habitons une contrée barbire, aride, inabordable et nous valons tout juste un peu mieux que les Sauvages au milieu desquels nous sommes disséminés. Voilà ce qui a été imaginé et ce que l’on croit.

Hors de là, point d'explication à tenter.

Depuis l’époque où les Espagnols, dit-on, ayant abordé dans le golfe Saint-Laurent, à la recherche des mines d’or s’en retournèrent désappointés en murmurant ca nada,—“ rien ici,” —les curieux d’outremer se sont amusés à répéter ce refrain, qui honore leur clairvoyance: rien ici Rien c'est-à-dire si peu que rien. Notre bilan est fait et déposé. | a

Malte-Brun écrivait en 1817 : ‘ La civilisation naissante semble encore une plante étrangère dans le Canada.” Qu'est-ce que le cher homme en connaissait? Rien du tout, évidemment ; cette phrase le prouve. Cette singulière idée de vouloir nous assimiler aux Sauvages provient uniquement de lignorance: “j'ignore ce qu'est et ce que fut le Canada ; par conséquent c’est un pays non encore civilisé.” Tel est le raisonnement que certains écrivains font à leur propre insu. De là à nous envoyer des dé.

couvreurs, il n’y a qu’un pas.

Nous autres, peuples de naissance américaine, nous savons combien les Européens sont riches en préjugés. Cette maladie les pousse tantôt à des dénigrements bouffons, tantôt à admirer des choses qui sont ridicules et sans valeur. A force d’agir d’après les idées préconçues on ne tient plus compte des faits, que dis je? on ne prend pas même la peine de savoir s’il existe des faits.

M. Morin vient d2 raconter que les uni.

versités américaines sont les pépinières où se recrutent les prêtres du Canada, et que nos voisins envoyent des religieuses jusque

LA

dans le nord-ouest. Comme cet auteur sera chagrin, s’il apprend jamais qu'il fallait dire tout autrement! C’est nous qui fournissons des prêtres, des missionnaires, des religieuses aux Etats-Unis et aux territoires du nord-ouest. Les Canadiens-Français sont partout sur ce continent à l’avant garde de la civilisation. À nombre égal il n'existe peut-être aucun groupe de la famille hu.

maine qui possède une aussi fortc mesure d'instruction que notre peuple. De là vient que les pays avoisinants tirent de chez nous un si grand nombre de prêtres et de reli

gieuses, au lieu de nous en fournir.

M. Rameau, l’un des rares amis que nous toinptons en Europe, nous répète que notre souvenir est perdu en France, ‘ non seulenent il y a trop peu de gens ici qui s’intéressent à notre vieille colonie, mais il faut même avouer que le nombre des gens qui la connaissent est encore plus restreint qu’il ne serait raisonnable de le supposer.”

Aussi, comme le Figaro, de Paris, était bien dans son rôle, l’autre jour, lorsqu'il annonçait à la France étonnée que ‘“ Ma.

demoiselle Emma Lajeunesse (l Albani) est d’origine française, quoique née à Montréal.”

Ce quoique est à croquer. Estce que M.

de Villémessant nous prendrait, lui aussi, pour des Sioux ? lui, ie champion du fils des rois de France que nous avons si bien servis ! |

—Tiens! dira le lecteur du Figaro, elle est, née au Canada. En effet, nous avons des compatriotes en ce pays-là.

—Pardon, peut-être autrefois, dira un second lecteur plus attentif. Voyez la phrase,

‘ily a: quoique née à Montréal.

—C'est vrai! J’eusse dû y songer. Il ne doit plus y avoir par là que des Sauvages et des comptoirs anglais.

yam

Kg %

Ce n’est pas tout pour quelques écrivains que d'ignorer le premier mot des choses dont ils parlent, il faut encore qu’une fois mis en face de la preuve contraire, ils inventent des contes à dormir debout, uniquement pour satisfaire la curiosité des lecteurs qu’ils ont formés à leur image, c’est-à-dire

are errors gremgpeeerermm pr

LE 50 matt Le

me ti vente er

ignorants et brouillés avec le. sens. commun. Aümirons. M. Pavie qui,.après avoir passé:

près du ‘ fort Berthier ou Sorel” (1) veut:

nous faire croire que les Canadiensnaïfs lui ont demandé ‘si France est une ville :plus:

belle que Québec, et si la route la plus courtepour aller à Rome n’est pas dé passer aux Illinois: et à Mexico.” Que ditait M.

Pavie s’il savait que la: moitié de nos hom:

mes du-peupleconnaissent.par: cœur la-carte de l'Amérique:et qu'ils en: savent-plus:10ng" sur la France que:la plupart: dés professeurs de l’ancien monde ne pourraient .en:dire au sujet de n'importe quelle contrée -éloignée.

Le plus hardi de toutecette :engeance:est M. Oscar Commettant. Il affirme avoir parlé (en 1860) à des paysans canadiens qui lui ont demandé avec intérêt des nouvelles du roi Louis XIV et de madame de Maintenon et qui ont témoigné beaucoup d’attendrissementen-apprenant qu'ils étaient mort l'un et l'autre. Ah! M Emile Chevalier, vous que le Siècle; proclame‘ une autorité en matières

1. Ce sont deux:villes':situées : à doux: lieues l’une de ’autre, étant séparées par les iles du lac Saint-Pierre...

beau nom littéraire. ‘ Resté fidèle à la

ss TAT —

américaines,” que vous avez dû être bien aise, si vous avez lu ce passage, en tout point digne de vos impayables romans canadiens!

Autre absurdité, signée, celle-ci, d’un

France, le paysan canadien n’a point pardonné à la politique de ce temps (le règne de Louis XV) et, personnifiant dans un mot cette politique désastreæse, accuse encore aujourd’hui la Pompadour.”

. Nos paysans n’accusent la Pompadour, ni ne regrettent madaine de Maintenon, attendu qu'ils ne les connaissent d'Adam ni d'Eve. Ils sont, en cela, aussi savants que ce journaliste parisien qui se trouva incapable de comprendre lx réponse à lui faite par l'honorable J. E. Turcotte.

De quel département êtes-vous, monsieur Turcotte ?

Je suis d'une province que madame de Pompadour a biffée de la carte de France...

M. Antony Trolloppe a écrit, il y a une vingtaine d'années : «‘ A Montréa ét à Québec, les Canadiens-Français sont tous pot:

teurs.d’eau ou scieurs de bois, ”

: Nous avons vu des voyageurs, passant à | travers le Canada par occasion, écrire à leurs amis d'Europe des ineffabilités, comme de prendre une piste de raquette poux : ‘3 d’un animal aux proportions gigantes::::, ou de parler des orignaux que l’on tue en abondance sur le Saint-Laurent entre Qué:

bec et Montréal.

M; Napoléor: Bourassa, étant à Rome, vit son hôte entrer un matin dans sa chambre, la figure rayonnante de plaisir :

—Je viens, monsieur, vous annoncer üno bonne nouvelle.

—Tant mieux, tant mieux! dit M. Bourassa, de-quoi s’agiiil

—Nous avons, depuis hier soir, un de vos compatriotes.

—Ici même ?

Qui, monsieur : ‘je Vai mis“en à ré ‘de “vous, au numéro 30.

Bien obligé de l'intention, je cours le voir.

Bt. M. Bourassa. se hâte d'aller frapper au Amuméro. 30. Une voix répond de l’intérieur, il pousse la porte et se trouve en présence.

d'un Mexicain !

L'Européen vend-des marchandises à tous

Jes.pays, mais il ne connaît pas la :géogra-

phie.

L'Italien se faradase, mais il ne: sonnait | pas-la géographie.

L'Espagnol a découvert la moitié de

Vunivers, mais il ne connaît pas la géogra-

phie.

… L'Allemand réclame toute terre que foule un pied Teuton, mais il connaît.que la géographie de l'Europe, laquelle il travaille à refaire pour son compte.

Cependant il arrive.ça et là.que l’on nous “ découvre ” encore, et que l’on s’en vante.

Nous avons vu passer au milieu de nous, en gants beurre frais, le lorgnon à l'œil, la badine au bout dés @oigts, Ta jambe mince

et leste, quelques jouvenceaux des coulisses du théâtre ou du journalisme parisien, occupés à nous étudier. Ces étonnants produits du terroir où fleurit le cancan, voient ici des choses neuves ; ils font des Cana.

‘diens-Français une race de nains, à la peau

noirâtre, en proie à des maladies flévreuse, —une classe de crétins, —tandis qu’à leurs yeux les Anglais, les Ecossais, les Irlandais

‘qui nous entourent sont des hommes d'une

taille superbe, au teint clair et animé, jouissant d’une santé de fer, et par dessus tout intelligents en diable (1). Comme c'est agréable po nr nous de lire des drôleries de cette espèce, écrites par des célébrités de la presse de France! Il y a toujours à point des revues et vingt journaux pour faire l'éloge du voyageur,— j'allais dire décou.

vreur. Je me demande lequel des deux est dégénéré, ou du colon canadien (qui. n'est pas du tout semblable au portrait qu’on fait de lui) ou de l’homme de lettres qui commet des noirceurs semblables,

Page 1