‹ Au CongoChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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A quelque chose malheur est bon ! Il est fâcheux d'avoir eu à constater que, quoi qu'en ait dit M. Gambetta, l'anticléricalisme est bien un article d'importation au Congo français — j'ai même bien peur qu'il n'y en ait pas beaucoup d'autres, — mais, sans l'incident qui s'est produit, nous serions allés tout droit à Léopoldville sans nous arrêter à Kinshassa : et la grande factorerie franco-belge, qui fait le plus bel ornement de cette localité, vaut vraiment la peine d'être vue.

Nous avons eu tout le temps de la visiter pendant qu'on transportait nos bagages à bord de la Ville-dc- Briiges, le bateau belge qui est arrivé si à point pour éviter au pauvre M . de Lamothe le chagrin et l'humiliation de faire son entrée dans ses Etats sur un bateau portant le pavillon français, mais qui s'appelle le Léon XIII . Nous sommes reçus par le directeur, M. Thierry, l'un des pionniers du Congo. Il a même si bonjie opinion de ce pays-ci, qu'ayant profité d'un séjour de quelques mois qu'il vient de faire en France pour s'y marier, il n'a pas hésité à en ramener sa jeune femme. Et c'est sur le bord du Stanley-Pool qu'ils ont achevé leur lune de miel. Jusqu'à présent, l'expérience a parfaitement réussi. Mme Thierry n'a pas eu une seule fois la fièvre : aussi trouve-elle le pays charmant. Et puis, elle n'a pas eu le temps de s'ennuyer, car elle est

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encore plongée dans toutes les joies de l'installation d'une grande maison, très confortable, construite sur les bords du lac. De ses fenêtres, elle voit d'abord, au premier plan, la grande île de Bamou, s'élevant comme un bouquet de verdure au milieu de l'immense nappe jaune des eaux du fleuve, qui se reposent de leur traversée de l'Afrique, avant de reprendre leur course vers la mer à travers trois cents milles de rapides dont on pourrait, à la rigueur, entendre les premiers gronder tout près d'ici; puis bien loin, à l'horizon, elle distingue les falaises à l'abri desquelles est cachée Brazzaville. Tout 'cela constitue un spectacle qui n'est pas banal, car elle peut se dire que, lorsqu'elle est née, il y avait bien quelques Européens qi.' avaient vu tout cela, mais il y en avait bien peu. lit dix ans plus tôt, il n'y en avait pas du tout!

Mme Thierry est un peu émue, parce qu'avant-hier elle a reçu une lettre du colonel Thys, lui demandant de donner ce soir le vivre et le couvert à une vingtaine de ses invités. Car il en a tant amené qu'il ne sait plus où les caser à Léopold ville. N'importe quelle maîtresse de maison aurait le droit de se montrer un peu troublée à l'annonce d'une pareille invasion. Mais Mme Thierry a, paraît-il, le don de l'organisation. Elle nous déclare que nos compagnons peuvent arriver : tout est prêt. Et cependant, une femme, obligée d'improviser un dîner dans ce pays-ci, a à lutter contre bien des difficultés! Ainsi chez nous, en pareil cas, on n'a pas à se préoccuper de la viande de boucherie! et on a toujours la ressource d'envoyer la veille un garde tuer quelques lapins ou un couple de faisans qui fournissent le rôti. Mais ici, c'est la viande de boucherie qu'il faut se procurer comme cela! Aussi, hier au soir, M. Thierry a envoyé deux de ses noirs à l'affût aux hippopotames. Et ce qui a achevé de rendre sa sérénité d'âme à M me Thierry, c'est qu'ils sont revenus ce matin en

remorquant un énorme hippopotame pesant bien deux mille kilos, qu'ils ont tué cette nuit au gagnage dans l'île de Bamou. On achève même de le débiter au moment où nous arrivons. Les filets figureront ce soir, comme entrée, avec une sauce Périgueux : et un gros morceau de la culotte mijote déjà dans la marmite, en train de se transformer en consommé. Le reste de la viande est abandonné au personnel noir. Elle a vraiment bonne apparence, et ne ferait pas mauvaise figure sur l'étal d'un boucher, car elle est très grasse. J'en ai mangé autrefois, dans le Mozambique. Elle ressemble beaucoup à celle du bœuf, comme goût et comme contexture. Et puis, on peut la manger les jours maigres, du moins dans le Mozambique. J'ai lu cela dans un vieux bouquin portugais. Je m'étonne même que les Belges, qui fondent tous les jours de nouvelles compagnies pour l'exploitation des richesses naturelles du Congo, n'aient pas encore songé à tirer parti de celle-là. S'ils pouvaient obtenir de leurs évêques l'autorisation de manger de l'hippopotame en carême comme on mange des sarcelles, il y aurait des fortunes à faire en établissant des fabriques de conserves d'hippopotame au Congo. Seulement cela ferait bien du tort aux pêcheurs d'Islande, que protège M. Pierre Loti, car, si on avait le choix, on aimerait certainement bien mieux manger, le vendredi saint, de l'hippopotame en daube que de la morue, même en brandade!

Il faut croire qu'à Kinshassa le terrain ne vaut pas encore bien cher, cat on n'a pas cherché à l'économiser quand on a fait le plan de la factorerie. Elle est reliée à la gare par une immense avenue, le long de laquelle quatre rangées de bananiers forment déjà une voûte de verdure, en attendant que des arbres à hautes tiges déjà plantés aient le temps de pousser. A droite et à gauche de cette avenue, deux rangs de paillettes, bien alignées et séparées par des petits jardins, servent de

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logement au personnel indigène, qui paraît très nombreux. Dans le nombre, il y a beaucoup de Banghalas, reconnaissables à leur abominable crête de coq. Ils vivent là en famille. J'en vois un qui fume sa pipe, assis devant sa porte, sur un banc. Sa femme est en train de lui raser la tête avec un éclat de verre de bouteille. Elle est nue comme un ver. Et cependant elle commence à se civiliser, car lorsqu'elle s'aperçoit que je la regarde, elle me tend la main en minaudant et réclame un « matabich » .

Comme dans toutes les autres factoreries, c'est, avant tout, du commerce qu'on fait à la franco-belge. La compagnie a des stations à l'intérieur, où ses agents achètent de l'ivoire et du caoutchouc en échange d'étoffes. L'établissement de Kinshassa leur sert d'entrepôt. Mais M. Thierry y fait aussi des expériences de culture. Derrière le campement des noirs, nous voyons d'abord de belles bananeraies qui assurent leur nourriture. On n'a pas toujours de l'hippopotame à leur donner en rations ! Puis de grandes plantations de cafés et de cacaoyers. Ici, sur le b&rd du lac, la terre est assez bonne. Aussi tout cela a belle apparence. Mais les Belges ont peut-être tort d'en conclure, comme ils le font, que d'ici à quelques années leurs cultures de cacaoyers et de cafés leur rapporteront des monceaux d'or. Car le cacao a certainement beaucoup d'avenir , sa consommation étant susceptible d'une augmentation énorme. Du moins c'est l'avis général. Mais le cacaoyer ne réussit bien que dans de très bonnes terres qui, me dit-on, ne sont pas communes au Congo. Et quant au café, cjui pousse partout, car les forêts sont pleines de café sauvage, de café marron, comme on dit à Bourbon, sa culture ménage, j'en ai bien peur, de nombreux déboires à ceux qui l'entreprennent maintenant : parce que, du moins pour le moment, sa consommation paraît avoir dit son

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dernier mot. Ce qui tendrait à le prouver, c'est ce qui arrive aux Brésiliens. Autrefois, ils produisaient à eux seuls les trois quarts du café qui se consomme dans le monde entier. Ils étaient donc complètement les maîtres du marché. La récolte variait entre six et sept millions de sacs, et comme, dans ce temps-là, le sac de cinquante kilos se vendait 130 francs, c'était donc sept ou huit cents millions qu'elle leur rapportait chaque année. Les choses en étaient là, lorsque l'émigration d'une masse d'Italiens, mourant de faim dans leur pays, est venue tout d'un coup leur fournir une maind'œuvre très abondante et qui leur coûte moins cher que celle des nègres, leurs anciens esclaves, parce que l'amortissement du prix d'achat d'un nègre et l'obligation de nourrir toute sa famille coûtent beaucoup plus que le salaire d'un Italien, qu'on ne paye que quand il travaille. Les Brésiliens ont donc cru bien faire en profitant de ces facilités pour donner un grand développement à leurs cultures, et ils ont réussi, en peu de temps, à porter leur récolte à dix millions de sacs. Seulement, et c'est ce qui prouve bien que la consommation n'augmente pas en proportion de la production, depuis ce temps-là, le prix du café va toujours diminuant. Le sac ne vaut plus maintenant que 35 francs, si bien que dix millions de sacs ne leur rapportent plus que 350 millions, alors que sept millions leur en rapportaient 750, et leur coûtaient naturellement moins cher à produire. C'est évidemment une industrie perdue.

Pour terminer la tournée du propriétaire, M. Thierry nous fait admirer une douzaine de baobabs qui poussent sur le bord de l'eau. J'en ai vu de plus gros, mais ceux-là sont déjà d'une belle taille. Car il y en a un qui a dix-huit mètres de tour, et deux autres en ont douze, ce qui est bien respectable. Je ne connais d'ailleurs rien de si laid qu'un baobab. Pendant la

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saison des pluies, quand ils sont couverts de grosses fleurs rouges, ils font encore un assez bel effet, pourvu qu'on ne s'en approche pas trop près, car leurs fleurs sentent horriblement mauvais. Mais, dans cette saisonci, elles sont remplacées par des espèces de fruits en forme de saucisses, qui se balancent au bout de filaments longs de deux ou trois mètres, qu'on appelle des pains de singes : et ces ornements n'embellissent pas les arbres qui les portent. Avec leurs troncs infor-

. mes et leur ramure composée de toutes petites branches, ils me font toujours l'effet de grosses betteraves plantées les racines en l'air. Du reste, quand on a l'œil habitué à la belle végétation de certaines forêts asiatiques , celle de ce pays-ci produit une impression pénible. Dans cette malheureuse Afrique, tout est farouche, répugnant et inhospitalier, les hommes comme les plantes ! Presque tous les arbres que je vois sont couverts d'épines, et les nègres qui se promènent dessous sont encore plus malfaisants que les singes qui gambadent dessus.

Cependant, comme avant tout il faut être juste, je reconnais que la traversée du Stanley- Pool, surtout dans sa première partie, nous a réservé quelques impressions agréables. Nous avons côtoyé une demidouzaine d'îlots qui avaient l'air de vrais ni<ls de verdure. En passant devant certaines petites plages encadrées par des buissons bien verts, poussant à l'abri de beaux arbres, on regrettait de ne pouvoir pas y aller passer une heure ou deux pour pêcher à la ligne et prendre un bain. Cela m'a rappelé la Grenouillère d'antan! Seulement, cjuand on fait une partie de campagne dans ce pays-ci, on ne sait jamais comment elle finira. Témoin l'aventure arrivée tout récemment à deux ingénieurs du chemin de fer qui nie l'ont contée

1 et que je veux consigner ici parce qu'elle a failli avoir des conséquenros graves.

Se trouvant à Léopold ville, un certain samedi soir, il leur vint à l'idée d'aller faire un pique-nique dans une des îles du lac pour passer la journée du dimanche à pêcher à la ligne. Ils se procurèrent un canot et une tente, se munirent de comestibles choisis, et allèrent le soir même établir un campement sur une petite plage charmante que dominait une berge couverte de broussailles. La nuit se passa très bien. Mais, au petit jour, il furent réveillés en sursaut. Leur tente s'écroulait! Ils sortirent tout de suite en chemise pour savoir ce qui se passait et furent fort surpris en se trouvant en face d'un éléphant qui s'était pris les pattes dans les cordes des piquets en venant boire, et paraissait lui-même très ennuyé de se trouver là. Ils eurent la chance de le tuer, et, chance encore bien plus grande, cet éléphant étourdi était une vraie mine d'ivoire! Il en avait pour deux mille francs dans la mâchoire !

Naturellement les deux ingénieurs renoncèrent à la pêche à la ligne. Ils passèrent leur journée à dépouiller leur victime de ses défenses, puis ils s'en revinrent à Léopoldville enchantés de leur aventure. Ils ne se doutaient guère des suites qu'elle allait avoir,

II faut savoir que ces îles du Stanley-Pool appartiennent à la France. Comme elles sont tout près de la rive gauche, qui appartient aux Belges, elles avaient d'abord été considérées comme leur appartenant aussi. D'ailleurs ils n'en faisaient absolument rien. Mais un beau jour nous les avons réclamées, et alors, naturellement, ils se sont aperçus qu'ils y tenaient beaucoup. Voici l'origine de nos revendications. Lorsque Brazza et Stanley sont venus pour la première fois dans ce pays-ci, il y avait sur la rive droite un roi nègre qui s'appelait Makoko et sur la rive gauche un autre roi nègre qui s'appelait je ne sais pas comment. Tous les deux vendirent leurs Etats avec tout ce qu'il y avait dedans, y compris leurs sujets, l'un à Brazza opérant

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pour la France, l'autre à Stanley représentant le roi des Belges, moyennant un certain nombre de parapluies de couleurs variées, de vieux chapeaux brodés et de bouteilles de rhum. Il ne faut pas leur en vouloir, car ils ne savaient certainement pas ce qu'ils faisaient! Toujours est-il qu'il y a de cela deux ou trois ans, un des diplomates intermittents qui passent par le quai d'Orsay a découvert que les îles du Stanley-Pool faisaient autrefois partie des domaines de Makoko et que conséquemment elles étaient à nous. Je ne sais pas quels titres il a pu produire, car je me figure que les archives de cet excellent potentat doivent être plutôt sommaires. Mais comme celles de son voisin d'en face ne devaient pas être mieux tenues que les siennes, les Belges n'ont sans doute pas pu fournir des documents beaucoup plus probants que ceux que nous produisions, et après de longues négociations au cours desquelles on a échangé, de part et d'autre, beaucoup de notes désagréables rédigées dans ce style spécial qu'afïectionnent les diplomates, les Belges ont fini par céder : et nous avons pris possession desdites îles, dont nous ne faisons d'ailleurs rien non plus. En sorte que le plus clair résultat de cet incident a été de mettre un peu plus d'aigreur dans les relations déjà suffisamment tendues entre les fonctionnaires locaux des deux nations. On ne se ligure pas la passion que mettent les coloniaux de tous les pays dans toutes ces histoires de rectifications de frontières. Ils ont des millions d'hectares de terres dont ils ne savent que faire, et si on les écoutait, on chercherait toujours des disputes à ses voisins pour leur en prendre trente ou quarante de plus.

Or, c'est précisément au moment où cette question venait d'être tranchée que les deux ingénieurs du chemin de fer ont tué le malheureux pachyderme qui avait troublé leur sommeil. II y avait de quoi soulever

un nouvel incident diplomatique. Heureusement tout s'est bien passé, grâce au tact et à la présence d'esprit du commissaire du district belge de Léopoldville et de l'administrateur français de Brazzaville. Le premier, dès qu'il eut vent de l'affaire, fit saisir l'ivoire et l'expédia à son collègue, et le second, ne voulant pas être en reste de courtoisie, le renvoya aux deux ingénieurs. Et c'est ainsi que fut peut-être évitée une guerre entre la France et la Belgique !

Ce qui m'a le plus frappé dans ce récit, qui m'a été fait par les intéressés avec un grand luxe de détails qui prouvaient combien les esprits avaient été échauffés, c'est d'apprendre que les éléphants ont ainsi l'habitude de venir se promener dans les îles du Stanley- Pool. J'en ai conclu qu'il fallait qu'il fût bien peu profond. D'ordinaire, les lacs occupent le fond de vallées très creuses, et on y trouve de très grands fonds. Mais celui-ci fait exception à la règle. Notre bateau, la Ville-de-Britges, celui qui, il y a quelques mois, a transporté l'expédition Marchand dans le Haut-Oubanghi , ne cale que quatre - vingts centimètres , et malgré toute la peine que se donne le capitaine pour ne pas sortir du chenal et tous les détours qu'il nous fait faire pour le suivre, j'ai remarqué qu'à quatre ou cinq reprises la grande roue d'arrière qui lui sert de propulseur a remué la vase. Le manque d'eau est donc un très sérieux obstacle à la navigation, même dans le Stanley-Fool. Et cependant les Belges, (|ui ne doutent plus de rien depuis qu'ils ont terminé leur chemin de fer, viennent de construire deux grands bateaux de deux cents tonneaux qui, en charge, calent r",30 ou i°',40. L'un d'eux, le Duc-de-Brabant , est même terminé. Je ne sais pas comment ils pourront les utiliser.

Je n'ai pas vu de carte, pour la bonne raison que l'hydrographie du haut fleuve n'est pas plus faite que celle du bas fleuve; mais, au moins dans le lac, il doit

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y avoir plus de fond sur la rive droite que sur l'autre, car elle paraît beaucoup plus accore. On me dit qu'à l'endroit où le fleuve y entre, cette rive est formée de hautes falaises à pic. On les appelle même les Dover Clifïs parce que, comme celles de Douvres, elles sont taillées dans un banc de craie blanche. On en a beaucoup parlé ces années dernièies, à propos d'une douzaine d'Américains, un peu fous, appartenant à l'une de ces religions extraordinaires qu'on ne voit qu'aux Etats-Unis, qui étaient venus, sous la direction d'un illuminé se faisant appeler l'évêque Taylor, y fonder un établissement. Ils avaient la prétention de convertir les nègres simplement par l'exemple ! Ils voulaient leur apprendre qu'on ne doit compter que sur son travail et que, par le travail, on doit et on peut arriver à tout. Alors, pour commencer par le commencement, ils se promenaient tout nus, ou à peu près, ne mangeant que des bananes ou du poisson qu'ils péchaient à la ligne. Et puis, petit à petit, ils comptaient se faire des habits avec du coton récolté par eux, manger des gigots de moutons qu'ils auraient élevés, et arriver comme cela peu à peu à un grand confortable dont les nègres auraient pu suivre toutes les phases successives, en se rendant compte qu'il ne dépendait que d'eux d'en avoir autant. Malheureusement, l'expérience n'a pas mieux réussi que celle de ce personnage qui avait essayé de ne rien donner à manger à son cheval et qui regrettait bien qu'il fût mort le troisième jour. Les disciples de l'évêque Taylor ont résisté un peu plus longtemps , mais pas beaucoup plus. Ils sont tous morts de coups de soleil avant d'avoir pu récolter le coton dont ils auraient lait les chemises qui les auraient abrités dudit soleil. De sorte que l'expérience n'a pas abouti!

A la hauteur de Brazzaville les falaises (jui bordent le Stanley-Pool ont disparu. Mais la côte est encore assez élevée. Le Congo français se présente à nous

sous l'aspect d'une jolie colline boisée au sommet de laquelle, sur un large plateau, se trouvent une douzaine de maisons dont les toits rouges apparaissent de loin en loin au milieu des arbres. Une belle route tracée en pente douce mène du bord du lac au plateau. A l'endroit où nous accostons, on a établi un petit quai en enfonçant des piquets dans l'eau et en les remblayant avec de la terre. Tout cela a vraiment très bon air! Le quai surtout nous ravit d'aise. Il n'est cependant pas bien solide, car en l'abordant notre bateau l'a ébranlé à ce point qu'on nous recommande de ne pas nous attarder dessus; mais, tel qu'il est, il nous enchante parce qu'il nous rappelle que les Belges n'en ont pas! Ce matin, il nous a fallu embarquer sur la V^illc-de-Bruges en nous servant d'une planche. Or, depuis huit jours, nos voisins nous ont montré tant de choses faites par eux dans leur Congo, que nous ne sommes pas fâchés de constater qu'on a aussi fait quelque chose dans le nôtre. Seulement, en y réfléchissant, je me suis dit que nous avons opéré d'une manière bien extraordinaire en construisant un wharf avant d'avoir des bateaux. Car enfin, il tombe sous le sens qu'au point de vue de la navigation et du développement du pays, il vaut encore mieux avoir des bateaux sans wharfs que des wharfs sans bateaux! Mais il faut espérer que, maintenant que nous avons un wharf, on finira par se procurer des bateaux ! Cela est vraiment bien à désirer, d'autant plus qu'on s'est avisé de créer un emploi de commandant de la marine. C'est un lieutenant de vaisseau qui remplit ces hautes fonctions. Il a eu jusqu'à quatre pirogues sous ses ordres : maintenant il n'en a plus que deux , parce qu'il y en a une qui a coulé et une autre qui a été volée par les nègres. De sorte qu'il n'a pas grand'chose à faire! Et puis, il ne se plaît pas dans le pays. D'autant plus que la maison où il loge et où sont ses

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bureaux est infestée par les serpents qui viennent lui manger tous ses poulets. Et cependant il en tue des masses avec son sabre, qu'un petit nègre porte toujours derrière lui, et dont il se sert, paraît-il, avec beaucoup d'adresse. Mais plus il en détruit et plus il en revient. Aussi il a demandé son rappel. A sa place j'en aurais fais autant le lendemain de mon arrivée!

Mais si la marine de notre colonie semble un peu sacrifiée pour le moment, en revanche ce que nous avons vu de la force armée nous a semblé au-dessus de tout éloge! Et ceci, je le dis sans aucune plaisanterie. Au moment où nous avons débarqué, il y avait sur un terre-plein, à mi-côte du plateau, deux compagnies de tirailleurs sénégalais réunis pour rendre les honneurs à M. de Lamothe. Il est impossible de voir une plus belle troupe. Notamment au point de vue du choix des hommes. J'ai une taille un peu au-dessus de la moyenne; et cependant j'ai remarqué en passant devant eux que la grande majorité me dépassaient d'au moins quatre ou cinq centimètres. Je suis sûr que la moyenne de la taille doit être supérieure très sensiblement à [ m. 80. J'avoue, sans aucune espèce de honte, qu'ayant toujours été un peu cocardier, la vue de ces beaux soldats et leur tenue sous les armes m'ont fait tant de plaisir, que j'aurais voulu pouvoir tout de suite féliciter leurs officiers. Naturellement je n'ai pas pu le faire tout de suite : mais je me suis promis de prendre ma revanche le soir, au dîner où M. de Lamothe doit nous réunir à tous les blancs présents à Brazzaville.

Il y en a à peu près une douzaine, tous fonctionnaires, qui très aimablement sont venus au-devant de nous. Il n'y a pas d'hôtel à Brazzaville. Cela va sans dire. Nous avions donc été prévenus que nous serions logés chez l'habitant, comme en grandes manœuvres. Idée qui me rendait même un peu anxieux! Car je nie disais que nous allions singulièrement gêner nos hôtes!

Et effectivement, je crois bien que nous avons beaucoup gêné ces messieurs. Mais nous ne nous en sommes pas du tout aperçus, tant leur accueil a été cordial et empressé. En ce qui me concerne, j'ai eu affaire au médecin, le docteur Le Guen, qui m'a tout de suite emmené chez lui. Il occupe sur le plateau une petite maison formée de quatre murs en briques, recouverte d'une orande toiture en tuiles formant varan ofue, dans laquelle je me suis tout de suite trouvé « at home », comme disent les Anglais, car j'ai vu les pareilles dans toutes nos colonies, et j'en ai même habité une pendant deux ans à Saigon. C'est le modèle adopté par le génie dit malfaisant. Quand on commande à ces messieurs, sous, n'importe quelle latitude, un logement d'officier, ils ne se mettent jamais en frais d'imagination. Ils prennent ce plan-là dans leurs cartons et en tirent imperturbablement autant d'exemplaires qu'il y a d'officiers à loger sans jamais y changer quoi que ce soit. Certains leur en font un reproche. Je dois le dire! mon avis est que leur modèle de maison en vaut bien un autre. Les chambres ont, il est vrai, l'inconvénient d'être assez sombres, à cause de la varangue. Mais, à la condition d'établir un faux plafond à trois ou quatre mètres du sol , au moyen d'une toile tendue horizontalement, et de pendre partout de bons pankahs manœuvrés d'une main sûre par des indigènes dûment stylés, on s'y défend très bien contre la chaleur. Seulement, ces faux plafonds, en créant au-dessous de la toiture un grand espace vide dans lequel on ne pénètre jamais, ont l'inconvénient d'en faire un lieu de rendezvous pour tous les rats et tous les serpents du pays. Mais dans les pays tropicaux, il faut savoir prendre son parti de certaines cohabitations.

A peine avions-nous eu le temps de faire nos ablutions dans un « tub » réparateur, que le clairon des Sénégalais nous a convoqués au banquet. La nuit était

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déjà tombée, mais elle n'était pas bien sombre, et la salle du festin brillait, comme Venise, de tant de feux que nous n'avons eu aucune peine à trouver notre chemin au milieu des massifs d'ananas qui bordent les rues de Brazzaville, en attendant qu'on y construise des maisons. La table était dressée sous une tente établie et décorée d'une manière très ingénieuse par le commissaire, M. Cruchet, en employant les étoffes dont on se sert pour payer les denrées qu'on achète aux nègres. Nous étions, en tout, au moins une vingtaine de convives. Et cependant tous les blancs n'étaient pas là. Ni l'évêque, ni les missionnaires n'avaient été invités. Et M. d'Ursel, ainsi que le chanoine Seeghers et le curé Buysse, qui étaient allés demander l'hospitalité à la mission, n'ont pas paru non plus. Oh ! Sainte Politique, voilà de tes coups!

En entrant, j'ai aperçu un officier d'infanterie de marine. J'ai voulu lui dire tout de suite le plaisir que j'avais eu, deux heures auparavant, à voir la belle tenue des deux compagnies qui nous attendaient sur le quai.

— N'est-ce pas! me répond-il. Ce sont de beaux soldats! J'ai vu bien des troupes coloniales. Il n'y en a pas de comparables à celle-là. Avez-vous remarqué nos miliciens? Ils valent nos tirailleurs.

— Comment! ce sont des miliciens que j'ai vus tantôt !

— Mais oui! sur les deux compagnies, il y en a une de miliciens. Vous n'avez donc pas fait attention? Les miliciens ont des pantalons et les tirailleurs des culottes.

— C'est vrai, cela m'avait même frappé. Mais comment des miliciens ont-ils une pareille tournure?

— Ah! c'est que ceux-là ne sont pas des miliciens ordinaires. Si vous les aviez vus il y a quatre mois, quand nous sommes arrivés ici ensemble, vous ne les

reconnaîtriez pas. Nous devions partir tout de suite pour faire la relève de l'expédition Marchand. Mais quand on a su qu'on ne pouvait pas nous expédier faute de moyens de transport, notre capitaine, M. T..., qui fait fonctions de commandant d'armes, s'est mis dans la tête de mettre à profit le temps qu'on nous fait perdre ici, en en faisant des vrais soldats. Heureusement, ils avaient par hasard de bons officiers. Celui qui les commande est un ancien de chez nous, qui avait donné sa démission pour faire du commerce au Sénégal et qui n'a pas réussi, et les autres sont d'anciens sous-officiers, très bons aussi. Si bien qu'à force de les faire pivoter, tous ces miliciens, qui n'existaient pas comme troupes quand ils sont arrivés, sont devenus aussi bons que nos tirailleurs.

— Mais, dis-je alors, expliquez-moi comment cela a pu se faire. J'ai eu souvent, dans ma vie, à diriger l'instruction de recrues! Or j'ai toujours remarqué qu'il y en avait un certain nombre dont on ne venait à bout qu'à coups de punitions. On n'a jamais pu, à ma connaissance, transformer en soldats cent bonshommes réunis dans une caserne, sans leur distribuer un certain nombre de journées de salle de police, parce que, parmi eux, il y en a toujours quelques-uns qui sont pleins de mauvaise volonté, et qui, si on les laisse tranquilles, donnent aux autres de si mauvais exemples qu'il n'y a moyen de rien en faire. Or, je me suis laissé dire que le Conseil d'Etat a décidé que les miliciens sont de simples ouvriers auxquels on n'a le droit d'infliger aucune espèce de punition. Tout au plus peut-on les poursuivre en violation de contrat devant un juge de paix qui, si cela lui convient, les punira de seize francs d'amende quand ils auront envoyé promener leur sergent ou même leur capitaine! Comment vous y étes-vous pris pour dresser aussi bien ceux que j'ai vus ce matin, dans de pareilles conditions? Avez-vous

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au moins un juge de paix attaché à la compagnie et faisant fonctions de capitaine d'armes?

— Ce que vous dites est parfaitement vrai, me répondit-il en riant. Vous avez vu à Matadi la compagnie de miliciens qui y est! Ils sont tous comme ceuxlà quand ils restent dans des pays où ils peuvent être en rapport avec des journalistes ou des députés. Mais quand on les tient dans la brousse, qu'on a un peu de temps devant soi et qu'on veut s'en donner la peine, vous voyez ce qu'on peut en faire. Seulement il faut les traiter comme les tirailleurs , sans s'occuper des règlements. C'est ce qu'on a fait ici. Je vous réponds que pendant les premières semaines les punitions n'ont pas chômé.

Je me doutais bien que c'était ainsi que les choses se passaient, mais j'étais bien aise de me le faire dire. Ainsi donc le résultat de cette belle organisation des milices indigènes, qui plaît tant aux gouverneurs extraordinaires que notre Gouvernement envoie maintenant dans les colonies, parce qu'elle leur permet de caser leurs amis et connaissances, est d'envoyer dans la brousse de malheureux officiers à la tête de troupes dans lesquelles ils ne peuvent établir la discipline qui est indispensable, qu'à la condition d'employer des moyens irréguliers! De sorte que s'ils veulent remplir consciencieusement la mission qu'on leur confie, ils se placent toujours sous le coup d'un conseil de guerre! Comment peut-on trouver des gens consentant à exercer des fonctions d'officiers dans de pareilles conditions?

La conséquence d'une organisation pareille, c'est que, dans tous ces postes de miliciens qu'on établit dans l'intérieur, il se passe des choses extraordinaires. Ainsi, dans le courant de la soirée, on m'a raconté qu'il y a quelque temps on a appris (\ue le commandant d'un des forts établis par le capitaine Marchand pour main-

tenir ses communications s'était trouvé un beau matin abandonné par tous ses miliciens, qui étaient partis avec armes et bagages pendant la nuit. Mais, heureusement, quelques jours après, ils ont bien voulu se laisser attendrir par ses supplications et ils sont rentrés au bercail !

Toutes ces réflexions échauffaient bien un peu ma bile 1 Mais elles ne m'ont pas empêché de passer une soirée très agréable. D'abord le dîner n'était pas banal ! Le plat de résistance était fourni par une énorme trompe d'éléphant en daube qu'on a servie sur un grand plat à poisson qu'elle débordait des deux côtés. J'avais déjà mangé à Saïgon des pieds d'éléphant à l'étuvée. C'est un mets que les Annamites apprécient beaucoup. Il ne m'a pas laissé de bien bons souvenirs. La trompe ne m'en a pas laissé de beaucoup meilleurs. En revanche, on nous a fait manger des poissons du lac de formes bien extraordinaires, mais qui étaient excellents. Seulement mes voisins me disent qu'ils n'en mangent presque jamais. On s'est procuré ceux-ci en notre honneur, en faisant détoner dans l'eau une cartouche de dynamite, ce qui en a fourni cinquante ou soixante kilos, car ils sont très abondants et les noirs en pèchent des quantités, mais ils n'en vendent que très rarement au marché. Les environs sont cependant assez peuplés. Il y a tout près d'ici un gros village habité, comme plusieurs autres un peu plus éloignés, par une tribu de Batékés qui ont émigré de la rive gauche parce que les Belges voulaient les faire travailler, et avec lesquels on n'a d'assez bons rapports qu'à la condition naturellement de ne rien leur demander. Il paraît même que l'administrateur, M. Henrion, s'étant avisé, il y a de cela quelques jours, d'aller demander à leur roi, qui s'appelle Bougoua, ou (juc^lcjuc; chose d'approchant, s'il ne daignerait pas lui fournir quelques hommes de corvée pour faire le quai que nous

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avons tant admiré et la route qui mène au plateau, celui-ci l'a très mal reçu, et ses sujets indignés ont même pris les armes. Cependant l'affaire a pu s'arranger, parce qu'on a promis à Bougoua que, s'il était bien sage, il recevrait de beaux cadeaux. Alors il a consenti, non pas à fournir ses hommes, qui ont déclaré avec une touchante unanimité que le roi qui les ferait travailler n'était pas encore fondu, mais à envoyer ses femmes. Et ce sont ces dames, au nombre de deux cents, qui ont exécuté en une semaine tous ces travaux. Et ce bon Brazza qui racontait que Makoko n'attendait que notre arrivée pour mettre tous ses sujets à notre disposition! Il faut croire que la race des rois nègres a bien dégénéré.

On me parle beaucoup de Brazza. Je l'ai un peu connu au temps où, officier de la marine pontificale, il est entré comme enseigne auxiliaire dans la nôtre. J'étais alors aide de camp du ministre et j'ai eu à m'occuper de son affaire, que tout le monde d'ailleurs désirait voir réussir, car on l'aimait beaucoup. C'est lui qui a inventé le Congo français, et qui en a été le premier gouverneur. Il y est resté une douzaine d'années au moins et paraît y avoir laissé les meilleurs souvenirs. Du moins tous ceux qui l'ont connu en disent le plus grand bien , ce qui ne m'étonne pas. Car, je le répète, il était très aimé dans la marine. Mais c'était un gouverneur et surtout un administrateur extraordinaire. On me raconte à son sujet une foule d'histoires que je divise tout de suite en deux catégories. Celles qui ne sont pas vraies, et puis celles qui ne le sont qu'à demi ! Toutes, d'ailleurs, contribuent à faire de lui un personnage (|ui restera certainement légendaire dans l'histoire du Congo. Ainsi, il paraît qu'il était toujours en voyage , et toujours à cinq ou six cents lieues de l'endroit oiî, comme gouverneur, il aurait eu à prendn? une décision. Mais ce qui caracté-

risait sa manière de voyager, c'est qu'il voyageait toujours tout nu, vêtu seulement d'un casque! Cette histoire-là, je la mets dans la deuxième catégorie, parce que j'ai vu des photographies de lui à toutes les devantures des marchands de la rue de Rivoli, le représentant à peu près dans cette tenue-là, sauf qu'il avait le haut du corps enveloppé dans une espèce de burnous en guenille. Ceux qui disent qu'il voyageait tout nu ne font donc qu'exagérer un peu. Mais voici une autre histoire que je mets résolument dans la première catégorie, et que je consigne ici tout de même, parce qu'étant données les habitudes de messieurs les explorateurs, je suis sûr que si elle ne lui est pas arrivée à lui, elle a dû arriver à un autre. On raconte qu'un jour, le directeur d'une factorerie le vit tout d'un coup arriver chez lui, quand tout le monde le croyait à cinq cents lieues delà! Il lui apprit tout de suite que justement le courrier allait partir. Brazza n'était pas de ces gouverneurs qui accablent le ministre de leurs missives. Cependant il jugea qu'il serait peut-être bon de profiter de l'occasion pour dire ce qu'il était devenu depuis six mois. Son hôte mit à sa disposition un excellent bureau, abondamment pourvu de tout ce qu'il fallait pour écrire. Mais le gouverneur du Congo, se devant à lui-même, d'avoir toujours des aventures extraordinaires, ne pouvait pas écrire comme tout le monde. 11 prit une feuille de papier, la froissa laborieusement, la salit un peu, puis quand elle fut à point, ce fut sur ce chiffon qu'il rédigea une missive d'autant plus pleine de couleur locale qu'il se servait, pour l'écrire, d'une plume arrachée à l'aile d'un perroquet appartenant au traitant et trempée dans une goutte de sang provenant d'une piqûre qu'il se fit au doigt!

Telle est l'histoire qui court et que, je le répète, je crois d'autant moins que je la connaissais déjà et qu'on me l'avait donnée, quand elle me fut contée, comme

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s'appliquant à un autre explorateur. En revanche, ce que je crois et ce que je sais même de source certaine, c'est que Brazza ne s'est pas enrichi dans son gouvernement. Bien au contraire. Il était passionné pour le Congo, qui était son œuvre, et quand il croyait une chose utile et que les fonds manquaient, il donnait de sa poche. Sa générosité était inépuisable. Il donnait même au gouvernement. On m'a affirmé que, de l'apuration de ses comptes, il est résulté qu'il avait avancé plus de deux cent mille francs sur sa fortune personnelle pour assurer le service à certains moments où les caisses étaient vides. On en parle encore au ministère des Colonies, oià de pareils procédés sont tout à fait insolites! Et il va sans dire qu'il n'est pas encore remboursé, le gouvernement aimant mieux, apparemment, lui devoir toujours cet argent-là que de le lui rendre jamais.

Pendant le dîner, quand la trompe d'éléphant a paru sur la table, on m'a montré celui auquel nous devions cette surprise gastronomique. Le seul colon du Congo belge est un jardinier. Le seul colon du Congo français, ou du moins le seul qui fût à Brazzaville, car je crois qu'il y en a une demi-douzaine d'autres, est un chasseur! C'est un grand gaillard à figure très sympathique, qui ayant servi ici comme sous-officier y est resté quand il a été congédié et s'y est fait chasseur et aussi traitant d'ivoire. Ces deux industries lui ont d'ailleurs bien réussi, car on me dit qu'il est dans une très belle situation. Cela ne m'étonne pas, quand j'apprends que l'éléphant dont nous mangeons la trompe et qu'il a tué il y a deux jours, tout près d'ici, est son cent troisième ! Ces animaux sont encore, paraît-il, assez communs dans la région. Mais c'est surtout plus au nord qu'on en trouve de grands troupeaux dans les marais que traversent les aflluents de l'Oubanghi. Cependant, quel (|ue soit leur nombre, il est bien évident

qu'il ne faudrait pas lâcher dans le pays beaucoup de chasseurs aussi adroits et aussi énergiques que M. T... Si on ne veut pas que ces animaux disparaissent en peu de temps. Dans le Congo belge, on a déjà pris des mesures pour les protéger. Pour avoir le droit de les chasser, il faut une permission spéciale qui coûte 500 francs, et il faut de plus abandonner au roi la moitié de l'ivoire, ce qui restreint singulièrement le nombre des amateurs. Aussi n'y a-t-il guère que les indigènes, qui, eux, se passent de permission, à pratiquer cette chasse. Et comme on ne les laisse pas avoir de bonnes armes, ils n'en tuent pas beaucoup. C'est ce qui explique que la plus grande partie de l'ivoire qui parvient à la côte est de l'ivoire mort, c'est-à-dire de l'ivoire provenant d'éléphants tués depuis longtemps, qui était conservé dans les tribus. Ainsi, M. Wouters, dans son livre sur le Congo, dit qu'en 1897, sur les 29,985 pièces qui ont passé par le marché d'Anvers, on en comptait 8,53g " ivoire vivant » seulement, contre 21,446 d' « ivoire mort r. .

Les Belges ont évidemment grand' raison de protéger ces pauvres bêtes, sauf à soumettre les troupeaux à des coupes réglées quand, le pays étant mieux connu, il leur sera possible de le faire d'une manière régulière. Nous ferions certainement très bien de les imiter. Seulement, on a fait dernièrement en France toute une cam.pagne en leur faveur, pour prouver qu'il ne faut plus en laisser tuer un seul parce qu'ils sont l'avenir de la colonisation, à cause des services qu'ils peuvent et doivent rendre comme bêtes de somme! Et il me semble qu'il y a là une très forte exagération. L'éléphant fait très bien dans un cortège, quand il s'agit de mettre en valeur un grand personnage. Il est encore utilement employé dans des chantiers de bois pour traîner des arbres coupés. 11 rend aussi de bons services quand on voyage sur son dos, à la condition qu'on

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ne s'éloigne pas des marais où il se plaît. Car un éléphant qui ne peut pas prendre son bain deux fois par jour ne dure pas longtemps. J'ai passablement usé d'éléphants au Cambodge, et j'ai toujours constaté que, comme bête de somme, c'était un animal bien surfait. Je ne l'affirme pas positivement, mais je ne crois pas qu'il puisse porter plus de 6 à 700 kilos. Tandis qu'un cheval de cuirassier, par exemple, qui ne représente pas le dixième du volume d'un éléphant, fait souvent, dans les grandes manœuvres, jusqu'à vingt lieues aux grandes allures, en en portant 130; les chameaux en Algérie en portent très bien 300 et même 350 quand il s'agit de petites courses, et ils marchent indéfiniment à raison de quarante kilomètres par jour avec 200 kilos de marchandises sur leur bât. J'inclinerais donc à croire que l'éléphant est, comme utilisation économique, non seulement très inférieur au cheval et au chameau, mais qu'il est même inférieur à l'homme! Vingt-cinq ou trente porteurs doivent transporter plus qu'un éléphant, et sont certainement inoins difficiles à nourrir. C'est d'ailleurs l'avis du major Gambier, avec lequel nous avons causé de cette question à bord de l' Albertville^ et il sait à quoi s'en tenir sur le parti qu'on peut tirer des éléphants comme bêtes de somme en Afrique. Car, lors de son premier voyage en Tanganika, le roi des Belges s'était avisé de lui en envoyer trois, amenés des Indes à grands frais, et qui sont morts en quelques jours quand on a voulu leur faire traverser la région de plateaux qui se trouve entre le lac et la côte, où ils ne trouvaient pas les marais qui leur sont nécessaires pour se baigner.

Ce n'est donc pas en se servant des éléphants (ju'on peut espérer résoudre le problème de la mise en valeur de nos colonies africaines! J'insiste sur ce point, parce qu'il semblerait que nos gouvernants se font quelques lliusions sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres

d'ailleurs. En effet, on m'a montré dernièrement un document qu'on m"a dit être le modèle du règlement qu'on suit au Congo, quand il s'agit de donner des concessions. Or, en le lisant, j'ai remarqué une clause stipulant qu'à tous ceux qui justifieraient de la possession d'un éléphant apprivoisé, il serait donné, en toute propriété, je ne sais plus combien d'hectares, mille, je crois, exempts de tous droits! tandis que pour obtenir des terres quand on n'a pas d'éléphants, il faut prendre des engagements qui doivent être passablement onéreux. Ainsi, on exige des concessionnaires qu'ils organisent un service de bateaux à vapeur entre le siège de leur propriété et la capitale, et on leur fait payer aussi des droits de délimitation, ce qui est un moyen honnête de mettre à leur chargre l'établissement de la carte du pays. Mais si réellement il suffit d'avoir un ou plusieurs éléphants pour avoir une concession gratuite, comme, d'une part, il n'est pas facile de prendre des éléphants vivants, et encore moins de les dresser dans un pays comme l'Afrique, où l'on n'est pas outillé comme on l'est aux Indes ou en Birmanie, où il existe un personnel spécial pour ce genre de chasse : et que, de l'autre, l'industrie foraine est complètement dans le marasme en Europe, ainsi que l'a prouvé la yente désastreuse du pauvre M. Pezon, il va peut-être devenir avantageux d'acheter des éléphants savants en France pour les transporter en Afrique! Cela en vaudrait la peine, car une belle forêt à caoutchouc se vend couramment au Congo belge dix et vingt francs l'hectare. Voilà comment on crée quelquefois des industries sans s'en douter!

Quoi qu'il en soit, quand le dîner a été terminé, j'ai voulu aller remercier M. T... du plaisir qu'il nous avait fait en nous procurant la satisfaction de manger de la trompe d'éléphant, et en même temps, profiter de l'occasion pour lui demander des renseignements sur le rom-

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merce d'ivoire qu'il a su créer dans ce pays et qui lui a si bien réussi. Ce qu'il m'a dit des conditions dans lesquelles fonctionne ce commerce m'a semblé si extraordinaire, que je lui ai demandé la permission de prendre tout de suite quelques notes, de manière à être bien sûr de ne pas me tromper. C'est donc, pour ainsi dire, sous sa dictée qu'a été écrite la conversation qu'on va lire. Seulement, je dois faire remarquer que je ne garantis pas d'une manière absolue les noms des tribus qui y sont citées. J'ai une exécrable écriture ! En faisant cette confession, je n'apprends rien, hélas! aux typographes qui composent ma copie! Mais je suis obligé de la faire aux lecteurs, parce qu'en relisant moi-même mes notes je ne suis pas bien sûr de ne pas m 'être trompé en ce qui concerne ces noms. Ce qui, d'ailleurs, n'a qu'une très médiocre importance dans l'espèce, comme on dit au Palais, car il est, en somme, très peu intéressant, pour l'immense majorité de ceux qui liront ces lignes, de savoir le nom exact de ces tribus.

Voici donc ma conversation avec M. T...

— Mon Dieu, oui, monsieur, cela est vrai, m'a-t-il dit, j'ai maintenant une belle situation ! je ne peux pas me plaindre, j'ai eu de la chance! Quand je suis arrivé ici, je n'avais guère que mon fusil, et les commencements ont été durs. Mais, heureusement, j'ai tout de suite tué un éléphant qui avait pour deux mille francs d'ivoire dans la mâchoire. Et cela a mis un peu de beurre dans mes épinards! Mais ce qui a fait ma fortune, c'est qu'en courant le pays j'ai fini par découvrir une tribu, celle des Baringas (?), qui habite un territoire situé à douze ou quinze journées de marche d'ici, où il existait, et où il existe encore, des quantités énormes d'ivoire. Ces gens-là ont eu, paraît-il, de tout temps, la manie de collectionner toutes les défenses qu'ils trouvaient, même quand ils ne pouvaient pas les vendre. Ils les accumulaient dans l'intérieur de leurs

cases, de sorte qu'il y a là une réserve d'ivoire prodigieuse. Seulement ils habitent loin de tout cours d'eau navigable. Et puis ce sont des gaillards auxquels il ne faut pas se fier! Mais, et c'est en cela que j'ai eu une chance extraordinaire, j'ai fini par découvrir une autre tribu, celle des Baganzis (?), qui, eux, n'ont pas d'ivoire, mais qui habitent sur le bord de l'Oubanghi, et qui ont fini par me servir de courtiers, de sorte que c'est par leur intermédiaire que m'arrive l'ivoire des Baringas.

— Eh bien, comment opérez-vous? Vous leur laissez des marchandises, et vous revenez quelque temps après prendre l'ivoire qu'ils sont allés chercher dans l'intérieur?

— Ah! non. Si je leur laissais mes marchandises, je serais bien sûr de ne jamais revoir ni marchandises ni ivoire! Voici comment les choses se passent! les Baringas ont la passion de la chair humaine. Seulement c'est une passion qu'ils ont maintenant, assez de peine à satisfaire, parce qu'ils ont mangé depuis très longtemps tous leurs esclaves et qu'ils ne peuvent pas s'en procurer facilement d'autres, étant entourés de tribus plus puissantes que la leur. Les Baganzis sont anthropophages aussi, bien entendu! Tout le monde l'est plus ou moins dans ce pays. Mais, cependant, ils le sont peut-être un peu moins. Ils ont, avant tout, la passion des étoffes, et puis ils veulent du sel aussi. Et ils sont très prolifiques. Ils ont des masses d'enfants! Alors, quand ils savent que je dois venir, dans chaque case on engraisse un enfant de treize ou quatorze ans, c'est à cet âge-là que la viande est la meilleure : ils vont le vendre aux Baringas qui les payent avec de l'ivoire et c'est cet ivoire que je leur achète.

Je ne pus m'empêcher, en entendant ce récit fait avec une grande bonhomie, de faire un saut sur ma chaise.

— Vous ne voulez pas me faire croire, lui dis-je, que

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ces abominables brutes vendent leurs enfants, sachant qu'ils les vendent pour être mangés?

— Mais si! me fut-il répondu. Cela se fait très bien. Et même vous ne pouvez vous figurer comme ceux qui doivent être mangés se résignent facilement à leur sort. Que voulez-vous? Cela leur semble inévitable ! ils sont faits à cette idée-là. Et puis, ils sont très bien nourris, en attendant. Les meilleurs morceaux sont pour eux. Tenez, il y a cinq ans, j'étais allé avec mon bateau dans un village où il y a une vieille chefïesse qui a la manie de vouloir être enterrée comme les chefs ! Elle tient à ce qu'on tue, quand elle mourra elle-même, une douzaine de femmes qu'on mettra dans le fond de sa tombe. Et elle les a achetées d'avance ! Elles sont là chez elle une douzaine qui savent très bien ce qui les attend. Eh bien ! mon commis en a vu une qui lui a semblé gentille. C'était une petite fille d'une douzaine d'années. Et il m'a demandé à l'acheter et à la prendre avec lui dans notre bateau. J'ai bien voulu. Figurezvous que, huit jours après, elle se sauvait et retournait tout droit chez la vieille !

— Ce n'est pas flatteur pour votre commis!

— Non, n'est-ce pas? c'est ce que je lui ai dit!

— Mais, pour en revenir à ces ingénieux Baganzis, qui ont à un si haut point l'instinct du commerce, vous êtes encore en affaires avec eux?

— Oui, je passe chez eux à époques fixes, comme je vous le disais. Seulement, cela ne va plus comme autrefois! le pays a l'air de se dépeupler.

Il n'avait pas l'air de se douter qu'il pût y avoir une corrélation entre ce dépeuplement qu'il constatait et le commerce qu'il avait établi dans le pays. En style de presse coloniale, on dit des gens qui font ces métierslà, qu'ils sont les pionniers de la civilisation! Kt il faut noter que ce M. T... appartient à une très honorable famille, et qu'il est lui-même un très honnête homme.

Tout le monde me l'a dit, et je le crois parfaitement. Mais voilà les procédés auxquels il faut avoir recours pour réussir dans le commerce africain. Et ceux qui ne veulent pas les employer font bien mieux de rester chez eux. Car lorsque l'on a affaire aux nègres, il n'y a pas moyen d'agir autrement. C'est pour cela que j'ai été toujours d'avis qu'il aurait bien mieux valu les laisser tranquilles chez eux. Mais puisque cela n'est pas possible, il faut peut-être désirer qu'ils disparaissent, car il est trop évident que nous ne nous moralisons pas à leur contact.

La journée avait été assez fatigante, car pendant la descente de Tumba au bord du lac, il avait fait une chaleur étouffante. Aussi je suis allé me coucher de bonne heure. Sur ce plateau si près du lac, je m'attendais à être dévoré par les moustiques, car dans ce pays-ci les « pankahs », grâce auxquels on s'en débarrasse si bien aux Indes, sont inconnus. J'ai eu la très agréable surprise de n'en même pas entendre un seul. 11 paraît que pendant la saison des pluies ils sont prodigieusement abondants , mais seulement pendani celle-là. Aussi, le lendemain, je me suis réveillé tout guilleret. Nos amis les Belo;es devaient arriver à midi, et nous devions retourner avec eux coucher à Léopoldville, pour commencer le lendemain, en chemin de fer le voyage du retour! Si j'avais envie de voir les curiosités de Brazzaville, je n'avais donc pas de temps à perdre, car il ne fallait pas évidemment compter sur l'après-midi, réservé aux discours!

Je m'habillai donc le plus rapidement possible. Il était sept heures quand j'ouvris ma porte. En sortant sous la varangue, je vis mon aimable hôte qui se disposait lui-même à sortir.

— Docteur! lui dis-je, vous allez évidemment passer la visite? Voulez-vous me permettre d'aller avec vous? Cela m'intéressera de voir l'hôpital.

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Il se mit à rire.

— L'hôpital! Mais, mon cher monsieur, il n'y a pas d'hôpital ici, pas plus qu'il n'y a de caserne. Les blancs logent dans des maisons comme celles-ci, et les Sénégalais, sous des paillottes qu'ils se sont construites euxmêmes en arriv^ant ici. Je passe ma visite dans ce petit hangar-là, au bout de mon jardin, qui me sert à la fois de pharmacie et de logement pour l'infirmier. Ah ! il faut se débrouiller ici!

En l'entendant parler ainsi, j'étais stupéfait. Quelle drôle de manière on a donc maintenant d'organiser les expéditions coloniales! De mon temps, on commençait par choisir pour base d'opération un point facile d'accès, où on accumulait tous les approvisionnements, et oiion installait un hôpital; puis, dès que la colonne était partie, on s'arrangeait, à tout prix, pour rester constamment en communication avec elle, de façon à toujours pouvoir la ravitailler et recevoir ses éclopés. IMais on a changé tout cela ! On a pris pour base Brazzaville, que le capitaine Marchand n'a pu atteindre qu'en se battant tout le long du chemin, et dont les communications avec la côte sont constamment interrompues. Je savais déjà qu'on n'a pas un seul bateau à vapeur pour communiquer avec lui, et voilà que j'apprends aujourd'hui qu'il n'y a même pas ici un hôpital ou une ambulance quelconque prête à recevoir ceux qui seraient renvoyés comme malades ! On me dira qu'il était bien inutile d'en établir, puisqu'on était sûr que personne ne pourrait revenir! Mais je persiste à trouver que c'est une bien singulière façon d'organiser une expédition. Les officiers et sous-officiers qui sont en ce moment dans le Bahr-el-Gazal ne sont pas électeurs. On s'en aperçoit. C'est pour cela qu'on les traite avec tant de désinvolture.

Ayant ainsi complété ma petite enquête sur l'organisation sanitaire dans notre colonie congolaise, je me dis

qu'il serait bon de savoir comment fonctionne l'organisation des subsistances, et je me rends au marché : parce que j'ai toujours remarqué qu'une visite de cinq minutes au marché, était le meilleur de tous les moyens connus pour se rendre compte des ressources d'un pays. Celui de Brazzaville se tient à l'un des angles de la place du Gouvernement, au. centre de laquelle était dressée la tente où nous avons banqueté hier. Je ne m'attendais pas à y voir grand' chose, car dimanche dernier j'ai visité celui de Matadi, où il y avait, en fait de marchandes, une vingtaine de vendeuses, tout au plus : et comme marchandises, huit ou dix régimes de bananes, quelques poissons fumés qui empestaient l'air, un ou deux paniers d'œufs, trois ou quatre douzaines de poulets d'une maigreur invraisemblable et cinq ou six malheureux cabris étalés sur le ventre et bêlant d'une façon lamentable. Ils avaient même une position si singulière, que j'ai demandé à quoi elle était due. Et c'est comme cela que j'ai appris que ces abominables brutes de nègres, quand ils arrivaient au marché avec des cabris ou des moutons à vendre, ne manquaient jamais de leur casser une ou plusieurs pattes, sous prétexte que cela rendait la viande meilleure, et puis probablement surtout à cause du plaisir qu'ils éprouvent à voir souffrir!

Mais, comparé à celui de Brazzaville, le marché de Matadi est une merveille. Je n'y ai vu que sept ou huit femmes ayant chacune devant elle un petit tas d'œufs, et puis, cependant, dans un coin, il y avait quelques légumes, qu'un sous-officier de tirailleurs sénégalais était en train de marchander. Celui qui les vendait était un pauvre vieux petit homme, tout jaune, avec de grands cheveux noirs qui ressemblaient à des crins, et vêtu d'une sorte de blouse et de pantalons déguenillés que je reconnus tout de suite pour un Annamite. On m'avait d'ailleurs parlé de lui. Il paraît qu'avec un

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autre il faisait partie d'un convoi de forçats qu'on envoyait du Tonkin à Cayenne. Je ne sais pas tout ce qui leur est arrivé en route, mais ils ont fait un voyage aussi accidenté que celuid'Ulysse ! Ils ont commencé par tomber malades à bord. Alors le capitaine s'est débarrassé d'eux en les mettant à l'hôpital quelque part, dans une relâche ! Quand ils ont été guéris, le consul ne sachant qu'en faire, les a embarqués sur un navire qui passait. Bref, ils ont fini par se trouver un beau matin sur le pavé de Brest, où un commissaire quelconque s'est avisé de se débarrasser d'eux en les mettant en subsistance sur un bateau qui partait pour le Sénégal, se disant, sans doute, que là quelqu'un les enverrait ailleurs. Ce qui arriva effectivement. On les vit, paraît-il, successivement en Calédonie, aux Antilles ; on dit même qu'ils ont fait une pointe sur Terre-Neuve, mais on n'en est pas bien sûr. Et finalement, après des années de promenades sur l'eau, dans toutes les mers connues, ces deux épaves ont fini par échouer, l'un à Brazzaville, l'autre dans un poste, sur l'Oubanghi, très loin dans l'intérieur, sans que personne sache au juste le comment ni le pourquoi de cette aventure. Ce qu'on sait, par exemple, c'est qu'on n'a pas le droit de les garder là où ils sont, parce que le Congo n'est pas une colonie pénitentiaire. Mais on les y garde tout de même, probablement parce qu'on se dit que quelque jour on pourra arguer de leur présence ici pour demander la création d'un poste de directeur de la transportation, auquel il faudra bien donner un secrétaire et une douzaine de subordonnés, ce qui permettra de caser quelques amis !

Cet Annamite errant m'inspirait de l'intérêt. Je le lui ai témoigné magnifiquement, en lui offrant vingt sous, ce qui parut lui faire d'autant plus de plaisir que la monnaie m'a semblé rare au marché. Dans cette capitale de nos possessions équatoriales, on n'emploie

guère pour les transactions que des barrettes de cuivre comme chez les tribus les plus sauvages de l'intérieur. Puis, voulant me concilier sa bienveillance, j'ai cherché à causer avec lui. J'en suis venu à bout, en tâchant de me remémorer les quelques douzaines de mots annamites ou chinois que je savais jadis, et grâce à ce qu'il en sait à peu près autant de français. Il a commencé par me dire qu'il ignorait pourquoi il était là. Cela ne m'a pas étonné, puisque ceux qui l'y gardent m'ont certifié qu'ils ne le savaient pas non plus ! Il ne sait même pas où il est. Il m'a demandé de quel côté était le Tonkin. Je lui ai dit qu'il était dans l'Est et j'ai eu tort, parce qu'il va essayer de se sauver de ce côté-là, comme ont fait beaucoup des Chinois qu'on avait amenés à Matadi. Ils avaient remarqué qu'en venant, le soleil se levait toujours derrière eux ; alors ils pensaient qu'en allant au-devant de lui ils finiraient bien par rentrer chez eux. Et ils n'aboutissaient qu'à la marmite des anthropophages, qui les aimaient beaucoup et qui en ont mangé des quantités. Le même sort attend sûrement mon pauvre Annamite, et il se pourrait qu'on me poursuivît comme complice de son évasion. Car, au temps où nous vivons, il faut s'attendre à tout.

Cependant, il m'a dit qu'il n'était pas trop malheureux. Dans les premiers moments, il n'avait pas grand'chose à manger, parce que personne ne s'occupait de lui. Alors il a eu l'idée de faire pousser des légumes, et puis il en a vendu. Et comme il n'y a pas un seul maraîcher à cinq cents milles à la ronde, il est en train de faire une petite fortune. Seulement, il ne se doute pas de ce qui l'attend! Hier, pendant le dîner, il a été question de lui, et j'ai su qu'on allait le soumettre à une patente, comme Mgr Augouard! Cela leur apprendra, à l'un à avoir des bateaux, et à l'autre à faire paspousser des légumes! Notez que je ne plaisante pas;

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cela est tout naturel. Quand on a des fonctionnaires quelque part, il faut bien qu'ils s'occupent à quelque chose.

N'ayant plus rien à voir au marché, je continue ma promenade. J'arrive devant le palais du gouvernement. C'est une baraque absolument pareille à celle où j'ai passé la nuit, sauf qu'elle est peut-être un peu plus grande. C'ést là dedans que Brazza a passé une douzaine d'années de sa vie, pour ne parler que de lui. On ne lui reprochera pas d'avoir fait comme Louis XIV, qui obérait la France par le luxe de ses constructions. Seulement, en voyant celle-là et les autres, on se demande à quoi ont bien pu passer les deux millions que le Congo coûte chaque année à la France depuis si longtemps. On me dira que tout a été dépensé en explorations. Mais vraiment il semble qu'on aurait pu explorer plus économiquement, étant données surtout les habitudes imposées, par la force des choses, aux pauvres explorateurs français. Dans les autres pays, en effet, quand l'exploration d'une région quelconque est jugée nécessaire ou simplement utile, le gouvernement de la colonie que cette exploration intéresse vote les fonds suffisants, ou bien une société composée de gens qui ont le goût des explorations, envoie un explorateur à ses frais. C'est comme cela que Cameron, Livingstone et tant d'autres sont allés en Afrique ! Mais, chez nous, les choses se passent différemment!

Rien n'est curieux comme les dessous d'une mission. Quand un ministre s'avise que, pour une raison ou une autre, il est de son intérêt de pouvoir faire dire par les journaux à sa dévotion qu'il fait explorer un coin quelconque du globe, il fait venir dans son cabinet un explorateur : il y en a toujours des quantités en disponibilité; on choisit celui qui est le plus recommandé, et il lui tient le discours qui suit :

— Vous allez aller à tel endroit. Je mets à votre disposition telle somme pour y aller!

Il est bien entendu que la somme en question n'a aucun rapport avec celle qu'il faut réellement. C'est un fonds de bourse qui généralement suffit à peine à l'entretien de l'explorateur pendant le temps qui s'écoule entre sa nomination et son départ. C'est à celui-ci à se procurer ce qu'il lui faut. Pour cela, il a recours à la mendicité. On le voit courant de porte en porte. Il reçoit d'ailleurs des indications précieuses de ceux de ses anciens qui ont passé par les mêmes épreuves. Ainsi il est connu qu'en s'y prenant bien on peut toujours « taper » d'un théodolite le prince Roland Bonaparte! C'est le terme consacré. Quelquefois même, il donne aussi un sextant. Le prince d'Arenberg est président de je ne sais quelle société qui a pour but justement d'aider les explorateurs en détresse ! Il donne des sommes assez rondes. Il y a, à Rouen et à Lyon, quelques manufacturiers qui sont aussi la providence des pauvres voyageurs en pays exotiques. Ils les fournissent d'étoffes de traite et de perles de verre. Au préalable, on est allé voir les sociétés de navigation et les compagnies de chemins de fer, qui se laissent aussi, généralement, « taper » assez facilement et donnent des permis de circulation. Ce qu'il y a encore de plus dur, c'est peut-être la Presse, qui, elle, ne se laisse jamais « taper ». Et un explorateur qui sait son métier doit avoir au moins deux ou trois journalistes à sa disposition dans la presse ministérielle, et autant dans le parti qui a des chances d'arriver au pouvoir. Cela est absolument indispensable. Car on part toujours avec des ressources insuffisantes. Il faut donc qu'à l'ouverture de chaque nouvel exercice, au moment où il y a des fonds dans la caisse, le ministre soit harcelé par des journaux amis : sans quoi ce sont d'autres explorateurs qui en profitent. D'ailleurs, les gouverneurs de colonies sont obligés maintenant, eux aussi, d'avoir recours aux mêmes

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moyens. J'en connais un qui avait tout de suite pris un grand parti. Quand il a été nommé, il est allé trouver le directeur d'un journal gouvernemental bien connu et lui a proposé de créer dans sa colonie une place bien rétribuée pour un de ses rédacteurs, à condition qu'on dirait toujours du bien de lui dans la feuille en question. Le marché a été conclu, et le gouverneur en question a été porté aux nues pendant un ou deux ans. Mais il a eu l'imprudence de supprimer la place, et maintenant, toutes les semaines, il paraît un article où il est traité comme le dernier des derniers!

Il ne faut pas trop s'étonner de ces mœurs étranges! 11 faut seulement constater que, vraiment, nous avons un bien singulier gouvernement! Il nous coûte plus cher que n'importe quel autre gouvernement européen, puisque nous avons la gloire d'être le peuple le plus imposé qui soit au monde! Et quand il y aune dépense à faire, il semble que ces gens-là n'ont jamais un sol dans leurs coffres. Cela est surtout vrai pour les dépenses coloniales! Ils en sont réduits à avoir recours à la charité publique, puisqu'il faut que les officiers occupés en mission aillent taper le prince Roland pour avoir un théodolite, et que les Sénégalais du commandant Marchand attendent peut-être encore leur solde et n'auraient pas eu un sol dans leur poche pendant leur séjour en France, si le comte de Castellane n'était pas venu à leur aide !

C'est l'extrême simplicité, pour ne rien dire de plus, des bâtiments publics, et notamment du gouvernement de Brazzaville, qui m'a entraîné à faire les réflexions que l'on vient de lire. J'en reviens maintenant à mon récit. Au moment d'aller porter mes investigations un peu plus loin, j'ai aperçu un morceau de papier blanc collé contre l'un des poteaux de la varangue. Je me suis approché, et ma stupeur a été grande en constatant que c'était une publication de mariage. Je n'ai

pas voulu partir sans prendre connaissance de ce document, duquel il résultait qu'il y avait promesse de mariage entre : N'Goma (Baptiste), âgé de 21 ans, né de parents inconnus, domicilié à Brazzaville, et Marguerite Imbala, âgée également de 21 ans, née de parents non moins inconnus et, comme son futur époux, domiciliée à Brazzaville. Ce sont sûrement deux enfants élevés à la mission!

J'aperçois quelques-uns de mes compagnons qui errent comme moi à la recherche de choses intéressantes? Je vais les rejoindre. Nous échangeons nos impressions. L'un d'eux nous raconte qu'il vient de visiter le magasin général, où sont entreposées toutes les marchandises demandées en Europe par la colonie, quand elles arrivent de la côte par porteurs, en attendant qu'on puisse les expédier, par bateau, aux postes de l'intérieur auxquels elles sont destinées. Le magasin est bondé pour le moment puisque, faute de bateau, on ne peut plus rien envoyer depuis plusieurs mois. Il paraît qu'on y voit des choses extraordinaires. Comme chacun commande à peu près ce qu'il veut, quand les caisses sont ouvertes, à l'arrivée, on constate qu'elles contiennent des objets dont l'énumération est faite pour étonner ! Un ballot s'est trouvé rempli de papier à cigarettes. Un autre contenait deux arrosoirs en zinc, qui étaient soigneusement emballés dans une caisse en zinc, parce qu'il existe un ordre général d'emballer tout dans du zinc, à cause des fourmis blanches. Et puis on se raconte à l'oreille qu'on vient de découvrir un gros scandale. On a appris qu'il y a dans ce moment-ci, à Léopoldville, une chaloupe à vapeur qu'on achève de monter dans une factorerie et qui a été commandée directement par l'administrateur d'un district de l'Oubanghi. Ennuyé de ne plus pouvoir communiquer avec personne, il a levé de son autorité privée sur ses administrés un impôt payable

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en ivoire qu'il a donné à la factorerie en question pour payer la chaloupe. J'avoue que je ne partage pas l'émotion générale. Il est bien évident qu'au point de vue administratif, il est difficile d'imaginer une conduite plus incorrecte. Mais, au bout du compte, cet administrateur fantaisiste n'a qu'un tort, c'est d'avoir fait ce que ses chefs- auraient dû faire depuis bien longtemps. En somme, la morale de toutes ces histoires, c'est qu'il règne ici un désordre inouï. En marine, on dirait que tout est en pagaye! Personne ne vole, j'en suis convaincu, mais comme personne n'obéit, par la bonne raison que personne ne commande, tout va en dérive. Ce n'est pas comme cela que les choses se passent de l'autre côté du lac.

Pendant que nous causons, survient un autre de nos compagnons, M. Mille, correspondant du Temps. Le pauvre garçon a la figure décomposée. Il me raconte que l'année dernière il a suivi les opérations de l'armée turque en Grèce. Il en a rapporté une belle dysenterie, qu'il croyait guérie. Mais, cette nuit, il a été repris assez gravement. Or, nous devons encore manger de la trompe d'éléphant à déjeuner : mais la trompe d'éléphant n'est pas indiquée dans son cas. Il lui faudrait du lait, et il ne parvient pas à en trouver. Il y a bien une dizaine de vaches. Seulement ces dix vaches ne donnent que trois litres de lait, et toute la traite du matin est déjà bue, de sorte qu'il se demande ce qu'il va devenir jusqu'au soir. Au moment où il nous raconte tout cela, nous entendons tout d'un coup un tapage épouvantable qui semble sortir de la vallée que domine le plateau où nous sommes. Nous courons tous à un endroit d'où l'on puisse voir ce qui s'y passe, et nous arrivons juste pour apercevoir, débouchant d'un massif de verdure que traverse un sentier allant dans l'intérieur, le plus étrange cortège que j'aie jamais vu, qui s'avance vers nous en escaladant au pas de course

la rampe assez raide au sommet de laquelle nous nous tenons. Un fonctionnaire se trouve là par hasard, et nous dit que c'est le roi Bougoua, le monarque des Batékés, qui vient chercher les cadeaux qu'il a fallu lui promettre pour le décider à envoyer les princesses de son harem faire les travaux de terrassement du wharf. Quand il arrive à notre hauteur, nous voyons d'abord trois ou quatre magots qui, après s'être enduit le corps dans une substance gluante quelconque, se sont roulés dans des plumes de poule. Ce sont les hommes fétiches de la tribu : gens experts dans l'art de manier les poisons, et qui jouent toujours un grand rôle dans la vie sociale des nègres. Derrière eux marchent, cent cinquante ou deux cents guerriers armés de sagaies, les uns hurlant, les autres soufflant dans des défenses d'éléphant creusées, et faisant tous un tel tapage que si le bon Dieu s'avisait de tonner on ne l'entendrait certainement pas ! Et au-dessus de cette masse grouillante, tellement compacte que tous ces corps semblent n'en faire qu'un, porté sur une espèce de dais recouvert de peaux de panthère, apparaît le roi Bougoua, le front orné d'une bande de peinture bleu clair, allant d'une oreille à l'autre, au miUeu de laquelle les yeux, entourés d'un gros trait blanc , brillent d'un éclat fantastique. Ce Bougoua est un grand gaillard qui a probablement du sang arabe dans les veines, car il est superbement musclé. Ainsi porté sur le dos de ses sujets, il a vraiment très grand air. Il n'est pas du tout grotesque comme ses confrères que nous avons vus à Tumba; parce que lui, au moins, ne s'habille pas de vieilles défroques européennes. Sauf une couverture rouge serrée autour de la ceinture, il n'est vêtu que d'une raie jaune qui suit les contours de l'épine dorsale, et d'une autre qui lui barre la poitrine, en faisant valoir sa belle peau noire bien luisante. Ce groupe, qu'il domine, ferait en somme très bonne figure à Paris dans

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une revue où on voudrait représenter le triomphe de la barbarie. Seulement, si l'idée vient à un directeur de théâtre de l'engager, lui et ses guerriers, je me permets de lui conseiller de laisser les femmes à Brazzaville. 11 y en a une douzaine qui ferment la marche. Elles sont toutes plus laides l'une que l'autre. Celle qui vient immédiatement derrière le roi, agitant frénétiquement une grosse sonnette, est peut-être la moins mal du lot, bien qu'elle ne soit plus très jeune. Elle joue un rôle important, car c'est elle qui tient l'emploi de héraut d'armes, chargée d'annoncer aux populations la gloire et la puissance de son maître, en des couplets qu'elle chante sur un mode suraigu. L'interprète m'a traduit quelques-uns des couplets. Ils m'ont semblé suggestifs.

— Bougoua! crie-t-elle, tu es le plus puissant des rois! Tu n'as plus d'ennemis, car tu les as tous mangés! 11 ne reste plus que leurs enfants! et tous les matins tu en manges un à ton déjeuner! Tu as cinquante femmes!... (Ici l'énumération de ses prouesses en termes très crus.)

Et cela continue sur ce ton, indéfiniment. Les autres femmes qui la suivent sont des personnages muets. Leur rôle consiste à entourer le roi quand il s'arrête, l'une se couchant sur ses pieds pour les lui tenir chauds, et les autres chassant les mouches, auxquelles il pourrait prendre la fantaisie de venir s'égarer sur son auguste figure, avec des queues d'éléphant qu'elles portent en les tenant comme des cierges.

Elles sont toutes nues, ce qui est bien malheureux; car vraiment, avec leurs croupes prodigieusement ensellées, leurs jambes cagneuses le plus souvent, et leurs grands pieds plats sans talons, leur académie n'a rien de séduisant. Mais ce qu'il y a de plus effroyable, ce sont leurs seins. Je me suis toujours laissé dire que les belles coupes rondes dont on trouve des échan-

tillons à Pompeï et dont se servaient les Romains, étaient la reproduction de celle qu'Antoine avait fait modeler sur le sein de Cléopâtre. Le roi Bougoua n'a pas besoin d'avoir recours à un sculpteur pour s'offrir un souvenir du même genre! Car la première flûte à vin de Champagne venue, a absolument la forme des appendices sans nom, et surtout sans consistance, qui garnissent la poitrine de ses houris : flottant derrière elles quand elles courent un peu vite et claquant joyeusement à la brise, l'un contre l'autre, quand elles s'arrêtent!

On me reprochera d'insister sur ce lamentable spectacle. Mais si je parle ainsi de ces dames, c'est parce qu'il m'est arrivé avec l'une d'elles une petite aventure dont il me faut bien dire un mot, parce que mon jeune ami Mille s'est avisé d'en entretenir les graves lecteurs du Temps en un récit qui m'a d'ailleurs parfaitement amusé, mais au sujet duquel je tiens à donner des explications. Voici ce qui s'est passé. J'étais très préoccupé de ce qu'il m'avait dit de son état, car j'ai une certaine expérience des maladies des pays chauds et je sais combien il importe de les traiter énergiquement et tout de suite; surtout quand il s'agit d'une rechute, ce qui justement était son cas. Et je me disais qu'il serait cependant bien nécessaire de lui procurer du lait, le lait étant tout à fait indiqué en pareille occurrence, lorsque justement, au moment où l'une des femmes du roi Bougoua arrivait en courant de mon côté, sa queue d'éléphant à la main, je constatai qu'elle portait sur son dos un négrillon de trois ou quatre ans dont la tête m'apparaissait au-dessus de son épaule, sortant des plis d'une loque d'étoffe qui constituait tout le vêtement de sa mère. Le négrillon tenait dans sa bouche quelque chose que de loin je distinguais mal. Quand il fut plus près, je vis que c'était le sein de sa mère, qu'elle lui avait jeté pour (ju'il pût dé-

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jeûner tout à son aise. Alors, au moment où elle passait, je me dis tout de suite :

« Voilà l'affaire du pauvre Mille! Le lait de négresse doit être très sain. En tout cas, il n'a pas mauvais goût, car je me souviens très bien que, dans le temps, il y avait un hôtel à Aden, tenu par un Parsee qui s'appelait Covvasdjee-Rostumjee, où toutes les dames anglaises de la garnison, à commencer par la gouvernante, allaient toujours prendre leur fivc-o-clock ica, parce que c'était la seule maison où l'on trouvât du lait frais; et qu'elles l'ont trouvé excellent jusqu'au jour où l'on découvrit que ce lait lui était fourni par une vingtaine de femmes somalis bonnes laitières qu'il tenait cachées dans un petit compou/id derrière le parc à charbon! Je sais bien que c'est ennuyeux pour Mille de n'avoir que les restes de cet effroyable négrillon. Mais la santé avant tout!

Et, plein de zèle, j'attrappai la belle au passage et me mis en devoir de la traîner du côté du nourrisson que je lui destinais, en lui montrant une pièce de vingt sous pour l'encourager. Elle ne se faisait pas trop prier, et je croyais mener à bien ma charitable entreprise, lorsqu'en approchant du groupe où se tenait Mille, que j'appelais à grands cris, elle eut probablement peur et, se dégageant par une brusque secousse, elle se sauva avec une telle rapidité que je vis bien qu'il ne fallait pas songer à la rattraper.

Tel est le récit de ce petit incident! Le roi Bougoua s'était-il aperçu de cette tentative de rapt ou bien s'était-il rendu compte de la pureté de mes intentions? C'est ce que je ne sais pas. Dans tous les cas, il n'en a rien fait paraître, car lui et son cortège ont continué leur course échevelée jusqu'au gouvernement, où l'attendait une réception digne de lui; car, entre temps, le gouverneur, flanqué d'un brillant état-major, était apparu sous sa varangue. J'y

couras aussitôt pour savoir ce qui allait se passer. Malheureusement, j'arrivai un peu tard : j'entendis seulement la fin de la harangue du gouverneur. Il félicitait Bougoua d'avoir compris qu'en se privant de ses femmes pendant les huit jours qu'elles avaient passés à faire le wharf, il avait donné un grand exemple à son peuple ! Il lui avait montré que pour jouir des bienfaits de la civilisation, de cette civilisation que nous, les Français, nous leur apportions, il faut savoir vaincre ses passions, et que, ce faisant, il s'était montré le digne chef de cette noble tribu des Batékés qui se transformait si rapidement sous l'influence de notre contact que bientôt ils seraient tous, sinon blancs, du moins dignes de jouir de tous les droits civils et politiques, grâce à l'exercice desquels la vie des blancs n'était qu'une longue suite de plaisirs !

Je ne garantis pas les termes, n'étant pas sténographe; mais tel fut le sens général de ce discours, qui ressemblait d'ailleurs à ceux que j'ai toujours entendu faire aux rois nègres. Le roi Bougoua et ses sujets l'écoutèrent dans le plus grand silence et avec une attention d'autant plus méritoire qu'ils n'en comprenaient pas le premier mot. Il n'y eut que la grande femme à la cloche dont la tenue laissa à désirer. Une ou deux fois elle interrompit pour lancer son éternelle cantilène : « Bougoua est un grand roi; il mange tous les matins un petit garçon ! » Mais elle comprit apparemment que pareilles interruptions n'étaient pas de saison et finit par se taire aussi.

Seulement, lorsque le gouverneur eut terminé, les choses prirent tout d'un coup une tournure inattendue. L'interprète avait déjà commencé à parler, quand le roi, trouvant sans doute qu'il y avait eu assez de discours comme cela et qu'il était temps de passer aux affaires sérieuses, renversa sa tête en arrière, tout en regardant fixement le gouverneur, et appuyant le pouce

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de sa royale main droite sur ses royales lèvres, en repliant les autres doigts, il fit un geste que tout le monde comprit de suite, car j'entendis le sous-officier de tirailleurs qui se tenait derrière moi commandant la garde, dire à demi-voix :

— Au moins, en voilà un qui ne se gêne pas pour dire qu'il a la dalle en pente !

Aussi, très sagement selon moi, on ne laissa pas l'interprète continuer sa traduction, et on passa immédiatement à une distribution de bouteilles qui parurent enchanter le roi des Batékés, qui s'empressa d'aller s'asseoir sous un arbre du voisinage pour en déguster le contenu! Je soupçonne que de tous les bienfaits de la civilisation dont leur a parlé M. de Lamothe, c'est encore l'alcool qui paraît le plus appréciable à lui et à ses sujets !

Cependant, on commençait à jeter des yeux anxieux du côté du lac que nous dominions, car nos amis les Belges qui devaient venir pour déjeuner ne paraissaient toujours pas et l'heure s'avançait. Une heure, puis deux, se passèrent. On avait fait former les faisceaux aux deux compagnies de tirailleurs, rangées en bataille sur le plateau pour rendre les honneurs au général Daelmann, et mis les hommes au repos; je me promenais de long en large avec les officiers. Le temps ne me semblait pas long, car je prenais un plaisir infini à causer avec eux. En les entendant je pensais à tous ceux que j'avais connus en Cochinchine, au Cambodge et ailleurs, et je me disais : Ceux-là sont presque tous mortsà Bazeilles! mais en entendant ceux-ci, comme on voit bien qu'ils sont de la même race et qu'ils valent leurs anciens ! Ils sont aussi gais, aussi braves, aussi dévoués qu'eux! Et franchement, ils ont bien du mérite. Au temps dont je parle, c'était un plaisir de servir et de faire des campagnes lointaines. Beaucoup mouraient : mais quand on en revenait, on était comblé.

Tandis que, maintenant, quelle récompense peuvent bien attendre tous ces malheureux jeunes gens! Ils sont placés sous les ordres de gens qui systématiquement leur sont hostiles; qui leur donnent des missions sans leur donner les moyens de les remplir; qui mettent leur responsabilité à couvert en leur donnant des instructions qu'ils savent inexécutables ! Et puis , quand ils réussissent malgré tout, on les traite en suspects, comme le général Dodds quand il est revenu du Dahomey, auquel on a défendu de passer plus de trois jours à Paris, et qu'on a fait surveiller par la police pendant qu'il y était; ou comme le lieutenant-colonel Marchand. (J'ajoute ceci au moment où ces lignes vont paraître.)

On ôte donc, en quelque sorte systématiquement, à ces officiers qu'on envoie là-bas tout espoir d'arriver à ces satisfactions d'amour-propre par lesquelles, dans les autres armées, on cherche à exciter leur zèle. Et si encore on leur donnait des compensations matérielles ! Mais j'ai demandé à tous ceux que j'ai vus là-bas comment était réglée leur solde. J'ai été stupéfait de ce qu'ils m'ont dit. Ils sont certainement beaucoup moins bien payés que nous ne l'étions autrefois quand nous faisions colonne. Et on ne leur donne même pas ce à quoi ils ont droit! Ainsi on sait ce qui est arrivé justement à la mission Marchand, dont les membres n'avaient pas encore touché leurs arriérés le jour où ils sont repartis de France. Et voici d'autres faits! Je lisais dernièrement les détails de la capture de l'almamy Samory, le 3 octobre 189g, par le capitaine Gouraud et le lieutenant Jacquier. Ils ont pris en même temps son trésor, qui contenait 250,000 francs en or, et quinze cents chevaux. Je ne sais pas ce que valent les chevaux au Soudan ; mais je sais qu'ils y sont assez rares, et par conséquent ils doivent être chers. Mettons qu'ils coûtent en moyenne cent francs. Cela fait donc

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en tout 400,000 francs au moins qui revenaient aux capteurs. Car la loi est formelle. Ouvrez le règlement du service en campagne, — décret du 28 mai 1S95. Art. log, — vous y verrez, écrit tout au long :

« Les prises faites par les détachements leur appartiennent... »

Et un peu plus loin :

«... Les chevaux enlevés à l'ennemi sont vendus et le prix en est distribué aux capteurs!... »

D'après ces tarifs, le capitaine Gouraud avait droit probablement à une quarantaine de mille francs. Les a-t-il touchés? J'ai eu la curiosité de m'en informer en bon lieu. Et je n'ai pu obtenir que des réponses si vagues que j'ai acquis la conviction qu'il n'a pas été payé de ce qui lui revenait et que le Trésor s'est approprié les fonds en question. Mais je dois dire que je n'en ai pas la certitude. Peut-être l'afïaire n'est-elle pas encore réglée. Cela n'aurait rien d'étonnant, car il m'est arrivé à moi-même d'attendre vingt ans la liquidation d'une part de prises ! Il s'agissait d'un pirate capturé en 1868. Et ce n'est qu'en 1887 ou 88 que j'ai reçu l'avis que mon argent était à la caisse des gens de mer! J'avoue que je n'y pensais plus depuis bien longtemps. Mais que dirait-on d'un particulier qui ferait attendre ses employés vingt ans l'argent qu'il leur doit?

l'inalement le factionnaire qu'on avait placé sur le haut de la falaise ayant annoncé qu'il voyait un grand bateau à vapeur débouchant d'entre les îles du.Stanlev- Pool et ayant le cap sur Brazzaville, chacun a couru à son poste. Les officiers se sont mis à la tête de leurs compagnies. Le roi Bougoua, auquel on avait fait la leçon, a commencé par donner un petit coup à son ma- <iuillagr; puis, après être remonté sur son palanquin, autour du(|uel ses guerriers, ses fétichcurs el ses femmes, tous légèrement émus par leurs libations,

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