‹ Au CongoChapitre 11 sur 14 · S AU CONGO · texte numérisé non relu

S AU CONGO

mais cependant encore très convenables, sont venus se grouper dans un désordre plein de pittoresque, il est allé prendre position à mi-côte du plateau, bannières déployées, oliphants sonnants, pendant que le gouverneur, donnant le bras à Mme de Lamothe et flanqué de son état-major, descendait jusqu'au wharf pour recevoir ses hôtes. Ceux-ci nous ont tout de suite expliqué leur retard. Il paraît que je n'avais pas tort en n'augurant rien de bon des grands bateaux que les Belges ont construits dernièrement. Le colonel Thys a voulu se servir de celui qui est terminé, pour nous amener ses invités, et le résultat a été qu'il les a promenés de banc de vase en banc de vase et les a échoués si bien qu'il a fallu que l'équipage se mît à l'eau pour retirer le bateau du plein! On s'est même demandé un instant s'il ne faudrait pas inviter les passagers à en faire autant. M. Buis, le bourgmestre de Bruxelles, qui, contrairement aux traditions des bourgmestres flamands, est prodigieusement maigre, aurait pu rester à bord sans inconvénients ; mais parmi nos compagnons il en est deux ou trois dont le débarquement aurait certainement eu une influence notable sur le tirant d'eau : à commencer par le colonel Thys, que M. Brunetière a appelé un jour « un colonel de Rubens », plaisanterie qui fit beaucoup rire les personnes présentes, et M. Thys plus que les autres, car, ayant infiniment d'esprit lui-même, il sait apprécier celui des autres !

Ces petits incidents ne paraissent d'ailleurs pas avoir troublé la sérénité de nos compagnons de voyage. Ils sont même tellement hilares, à leur débarquement, que nous leur en demandons la cause. Ils rient encore d'une aventure survenue ce matin au bon général Daelmann. Et je dois dire que nous rions aussi fort qu'eux quand elle nous est contée. Il paraît que lorsque le général a eu fini de passer en revue les deux mille anthropo-

BRAZZAVILLE

phages qu'on lui a présentés, il a demandé, selon l'usage de tous les généraux inspecteurs, à visiter les casernements. La chose était prévue, et on avait même fait un peu de mise en scène ! Dans quelle armée n'en fait -on pas, en pareille occurrence? Et l'armée congolaise se prête naturellement plus que toute autre à des exhibitions ique les mœurs du pays rendent pleines d'intérêt. Car les soldats logent dans des cantonnements formés de paillettes bien alignées , chaque homme ayant une de ces paillettes où il vit avec sa ou ses femmes et leur petite famille. On avait imaginé de distribuer à ces dames des pagnes rouges uniformes et on leur avait appris, ainsi qu'à leurs enfants, à faire le salut militaire. On pensait, avec raison, qu'il serait intéressant de voir devant chaque maison les femmes du propriétaire faisant le salut militaire, ayant devant elles une rangée de négrillons, le faisant également, tout nus, avec leurs gros ventres, couronnés d'un gros nombril, alignés par rangs de taille! Ce spectacle tout à la fois idyllique et militaire eut effectivement, paraîtil, un grand succès : tout le monde en fut charmé. Et le général, désireux d'exprimer la satisfaction qu'il ressentait, voulut tout de suite complimenter les occupantes de la première paillotte. C'était probablement celle d'un sergent — car il y avait trois ou (juatre femmes !

— Dis-leur, fit-il en s'adressant à l'interprète, que je suis très satisfait de ce que je vois! Et que Sa Majesté, à laquelle je rendrai compte de ce que j'ai vu, sera également très satisfaite! La maison est très bien tenue, l'alignement parfait : et puis, ces daines ont beaucoup d'enfants! C'est très bien! qu'elles les élèvent avec le plus grand soin i)Our que, plus tard, comme leur père, ils deviennent de bons soldats de Sa Majesté! Je le répète! C'est très bien!

L'interprète dit ce cju'il voulut et on passa outre.

Les sept ou huit baraques voisines ressemblaient à la première. On ne pouvait pas dire à tout le monde la même chose ! Leurs habitants eurent donc seulement un mot d'encouragement, mais on finit par arriver devant une autre, celle d'un jeune soldat probablement, où il n'y avait qu'une femme! et cette femme, toute jeune d'ailleurs, n'avait pas d'enfants ! Le général en fît la remarque. L'interprète traduisit. Alors on vit la femme se mettre à trembler de tous ses membres, comme le gamin dont mon ami le major X... avait pincé la joue à Borna. On voyait qu'elle cherchait à expliquer quelque chose en balbutiant. Mais l'interprète ne semblait pas bien comprendre ce qu'elle voulait dire et le général, qui, en somme, ne tenait pas absolument à savoir pourquoi elle n'avait pas d'enfant, continuait déjà son chemin, quand tout d'un coup la pauvre créature, qui semblait absolument affolée, courut après lui, dénoua d'un geste rapide son pagne d'ordonnance, le fit tomber à ses pieds et, nue comme Phryné devant l'Aréopage, fit comprendre par une mimique expressive que si elle n'avait pas d'enfant en état de faire le salut militaire, elle était en droit d'en espérer un dans un avenir prochain !

Comme, d'ordinaire, dans ce charmant pays, les femmes qui n'ont pas d'enfant sont mangées par leurs aimables maris à la première occasion, son émotion était bien compréhensible! Mais la manière dont elle la traduisit était, paraît-il, si imprévue et, survenant au beau milieu de cette cérémonie officielle, d'un effet si drôle, que le général Daelmann, qui m'a lui-même raconté l'incident, riait encore aux larmes en m'en faisant le récit. Il avait passé bien des inspections en Belgique, disait-il, jamais il n'avait vu pareille chose, ce (]ue je crois parfaitement.

Dès qu'il est arrivé sur le plateau, on lui a présenté les deux compagnies de tirailleurs, qui ont exécuté

BRAZZAVILLE

en sa présence quelques mouvements de l'école de bataillon dont elles se sont tirées d'une manière absolument remarquable. Aussi a-t-il complimenté les officiers avec un accent de sincérité qui a dû leur faire plaisir et qui m'en a fait, à moi, d'autant plus que j'avais encore sur le cœur la fâcheuse représentation qu'on avait donnée à tous ces militaires étrangers, ou du moins à certains d'entre eux, lors de notre passage à Matadi. Après quoi on s'est mis à table. La trompe d'éléphant froide, à la vinaigrette, a eu autant de succès qu'elle en avait eu, chaude, la veille. Puis ont commencé les toasts. On a bu au Roi, au Président, à la Reine; on aurait sans doute bu au roi Bougoua s'il avait été de la fête. Mais comme on avait probablement pensé qu'il n'aurait pas une bonne tenue à table, on l'avait laissé sur la place. Quant à moi, je m'esquivai au bout de peu de temps avec le capitaine Arthur, le commissaire anglais, pour aller respirer sur le plateau, car on étouffait sous la tente du banquet. Et puis, vraiment, les toasts sévissaient pas trop ! C'est le mauvais côté des inaugurations de chemins de fer!

Nous avons fait une rencontre intéressante. Sous un arbre se tenait un personnage qui en nous voyant nous salua jusqu'à terre et dont l'habit hétéroclite attira notre attention. Il était habillé en marchand de dattes de la rue de Rivoli : énorme turban, jaquette soutachée, culottes bouffantes et guêtres en gros drap, le tout mis en valeur par un immense burnous noir!

— IV/io ù that uonderful fcllow? me demanda le capitaine Arthur.

— Je ne m'en doute pas, lui répondis-je. Mais il est bien facile de le lui demander.

Et comme il saluait toujours, je m'approchai de lui en le saluant à mon tour, et, pour entamer la conversation, remarquant qu'il suait à grosses gouttes, ce qui était bien naturel, car il faisait 38 " à l'ombre, je lui dis :

— Monsieur, vous devez avoir bien chaud avec un costume pareil?

— Effectivement! me répondit-il très poliment et en très bon français. Aussi, quand je suis chez moi, je me mets à l'aise. Mais en l'honneur du général belare, j'ai cru devoir mettre ma tenue officielle.

— Et pourrait-on savoir quelles sont vos fonctions?

— Je suis cadi du Bahr-el-Gazal ! et je m'appelle Abdallah-Shapska !

— Cadi du Bahr-el-Gazal ! je vous en fais bien mon compliment. Mais, excusez mon ignorance, qu'est-ce que c'est, au juste, qu'un cadi?

— Un cadi? C'est un juge de paix !

— Je me suis laissé dire qu'effectivement la paix ne régnait pas précisément dans ce moment-ci au Bahrel-Gazal!... C'est peut-être parce que vous n'y êtes pas! Mais y êtes-vous jamais allé?

— Jamais! J'ai toujours habité Lyon, où je suis né et où mon père, qui, lui, est né au Caire, d'une famille polonaise d'origine, exerçait un petit commerce.

— Celui des dattes?

— Celui-là et celui des produits coloniaux en général. Et comme il a eu l'occasion de rendre quelques services à un homme politique de notre région, il s'est cru autorisé à demander une place pour moi dans l'administration coloniale. Alors on a créé pour moi celle de juge de paix du Bahr-el-Gazal! On a pensé qu'à cause de l'origine égyptienne de mon père, ce poste me conviendrait mieux qu'à un autre.

— Monsieur! luidis-je, je tiens pour certain que tous vous conviendraient également bien. Mais souffrez que je vous adresse encore une question. Le Bahr-el-Gazal est bien loin d'ici, à trois ou quatre mille kilomètres, au bas mot. Comment vous y prenez-vous pour rendre de Brazzaville, à vos administrés, tous les services qu'ils sont en droit d'attendre de vous? Étant donné

BRAZZAVILLE

surtout que les communications sont, me dit-on, un peu difficiles en ce moment?

— C'est justement pour cela que je reste ici! me répondit-il avec une noble simplicité. J'attends que le capitaine Marchand ait achevé la conquête du Bahr-el- Gazal pour me rendre à mon poste.

L'autre jour, à Matadi, au cours de la soirée que j'ai passée à l'hôtel Belgica, au moment où j'ai vu que les jeunes commis belges, qui remplissaient la salle, commençaient à se disputer, prévoyant qu'ils allaient bientôt se jeter les bouteilles à la tête, et préférant ne pas me trouver sur la trajectoire des projectiles, j'ai engagé vivement le consul de France, M. Saint-Ange, qui était avec moi, à venir se réfugier dans un coin de la varangue où nous serions à l'abri. Nous y fûmes rejoints par un bon gros garçon que semblait connaître le consul. Je l'invitai à partager la bouteille de bière que j'avais commandée. Nous fîmes tout de suite connaissance, car il avait le cœur sur la main. J'appris d'abord qu'il était Français; ensuite, qu'il avait été caporal dans un régiment d'infanterie. Alors je lui demandai naturellement ce qui me valait l'honneur et le plaisir de faire sa connaissance à Matadi. Il me répondit qu'il y était depuis un mois ou deux, logé au frais du gouvernement parce qu'on l'avait nommé administrateur du lac Tchad, et qu'il attendait à l'hôtel Belgica une occasion pour se rendre à son poste : tout comme le seigneur Abdallah-Shapska attend à Brazzaville une occasion pour rejoindre le sien dans le Bahr-el-Gazal !

J'avoue que je fus surpris en entendant ce bon jeune homme me confier qu'il était chargé d'administrer le lac Tchad, dont je croyais les destinées confiées à un certain sultan Rabah, qui passe, à tort ou à raison, pour ne pas aimer beaucoup qu'on se mêle de ses affaires. Je lui demandai où il comptait établir ses bureaux ! A quoi il me répondit qu'il n'en savait rien,

n'étant jamais allé dans le pays. Lui aussi avait demandé une place dans l'administration coloniale : on l'avait nommé administrateur du lac Tchad, probablement pour des motifs du genre de ceux qui ont fait nommer le Shapska au Bahr-el-Gazal, et il avait accueilli cette nomination avec la belle sérénité du parfait fonctionnaire, auquel il est indifférent d'aller dans un endroit plutôt que dans un autre, pourvu qu'il ait une place.

Cette histoire avait eu pour moi l'avantage de m'aguerrir. Aussi celle du juge de paix m'aurait laissé presque froid, si je n'avais pas remarqué qu'elle amusait follement le capitaine Arthur, dont la gaieté me fît une impression extrêmement pénible. Car je sentais très bien ce qu'il pensait. 11 se disait sûrement que, si à Brazzaville il n'y a pas un bateau à vapeur, pas une caserne, pas même un hôpital, c'est que tout l'argent que nous donnons au gouvernement pour cette colonie, ou du moins la plus grande partie, passe à payer des administrateurs en chambre du lac Tchad ou des juges de paix du Bahr-el-Gazal! Et comme je pensais qu'en continuant à nous promener sur le plateau nous allions peut-être nous trouver en présence d'un inspecteur des glacières du Kilimandjaro ou d'un contrôleur des hypothèques dans le Darfour, mangeant également leurs appointements à Brazzaville en attendant d'être envoyés à leurs postes, rencontres qui achèveraient de nous rendre grotesques aux yeux de cet officier anglais avec lequel je me trouvais, je tâchai de lui persuader de rentrer dans la salle du banquet. Mais il n'en voulut rien faire; de sorte que nous continuâmes notre promenade. Du reste, je dois dire que mes craintes ne se réalisèrent pas. Après que nous eûmes pris congé de ce malencontreux cadi, tout se passa très bien! Nous allâmes voir le roi Bougoua, qui, avant de retourner dans sa capitale, était en train de vider une dernière bouteille, aidé par deux ou trois des principaux grands seigneurs de

BRAZZAVILLE

sa suite. Les autres, accroupis, en rond, autour de lui, le regardaient faire, de cet air qu'ont les chiens assis autour de la table, dans les déjeuners de chasse, quand on ne leur jette rien. Je revis la dame à laquelle j'avais essayé de donner Mille comme nourrisson. L'autre était toujours pendu à son col, mais il ne tetait plus II dormait la bouche ouverte et la tête appuyée sur l'omoplate de sa mère, qui, assise sur ses talons, émouchait consciencieusement, avec sa queue d'éléphant, la face congestionnée de son seigneur et maître!

Nous n'étions pas les seuls à contempler cette scène patriarcale. Joseph, le coiffeur de l' Albertville, la contemplait également. C'est un jeune Bruxellois que le colonel Thys a emprunté à son patron, le coiffeur de S. A. R. le comte de Flandre, pour lui confier nos têtes pendant le temps du voyage et qui a obtenu de venir jusqu'à Brazzaville. Il est plein d'intelligence et d'ambition, ainsi que j'ai pu m'en convaincre en l'entendant chaque matin m'exposer ses vues sur les choses et sur les hommes, tout en guidant d'une main experte son rasoir sur les méplats de ma physionomie. Il est bien décidé à tirer parti de son voyage pour faire fortune. Mais comment? C'est ce qu'il ne sait pas encore. Aussi aime-t-il à demander des conseils, et chacun s'ingénie à lui en donner : ce qui fait que la cabine où il opère, à bord, est devenue très intéressante à fréquenter, parce qu'on y entend exposer des idées très neuves et très ingénieuses. Il y en a une surtout qui m'a frappé. Un jeune journaliste a soutenu un jour devant moi, cette thèse très séduisante, qu'on avait eu grand tort, jusqu'à présent, de s'ailresser toujours à des animaux très velus, comme les ours ou les bœufs, pour leur empruter leur graisse ou leur moelle et s'en servir dans l'espérance de faire repousser les cheveux des gens chauves! On n'avait jamais réussi! et on ne pouvait pas réussir! parce qu'on était

dans une voie fausse! Ces graisses, en effet, ne peuvent plus avoir aucun élément philocome puisqu'elles ont servi à faire pousser les fourrures épaisses qui recouvraient leurs anciens propriétaires. Et il tombe sous le sens que c'est, au contraire, chez les animaux glabres, comme le crocodile et l'hippopotame, qu'on trouvera sûrement une graisse vierge et éminemment pilogène. Et l'auteur de ce raisonnement inattaquable concluait en assurant à Joseph qu'avec une publicité bien faite, comme celle, par exemple, qui a permis à M. Vaissier de lancer son fameux savon du Conofo, il était certain d'arriver à la gloire et à la fortune en mettant à la disposition de l'humanité la pommade reconstituante et pilogène, qui, seule! sera capable de recouvrir de toisons luxuriantes les crânes trop souvent dévastés de nos contemporains! Mais je dois dire que, malheureusement, cette proposition n'a pas eu l'air de séduire beaucoup Joseph. Je ne serais pas étonné qu'il visât un autre but. Il songe à s'établir à Bruxelles, à son compte. Et il se dit peut-être que le titre de fournisseur de S. M. le roi des Batékés ferait bon effet sur sa boutique !

Mais je ne sais pas s'il a pu traiter cette affaire avec le monarque en question, parce que, au moment où j'allais le lui demander, nous avons vu arriver trois hamacs portés par des nègres et contenant MM. d'Ursel, Seeghers et Buysse, qui s'étaient séparés de nous, comme je l'ai conté, à Kinshassa, pour suivre la fortune de Mgr Augouard, et qui viennent nous rejoindre pour retourner avec nous à Léopoldville. Ils ont passé la nuit à la mission et nous racontent tout ce qu'ils y ont vu. Il paraît qu'avec les seules aumônes qui lui sont envoyées d'Europe, mais à force de travail, de savoir-faire et de persévérance, l'évêque a fait de cette mission, qui se trouve à trois ou quatre kilomètres de Brazzaville, un établissement modèle. Il a d'immenses

BRAZZAVILLE

bananeraies et trente ou quarante hectares de terres en pleine culture, des arbres à fruits de toute espèce, un potager admirablement tenu, huit ou dix ânes dans son écurie, et un troupeau de vaches. En somme, il a su créer tant de ressources alimentaires dans ce pays qui en contient naturellement si peu, qu'il peut nourrir quatre ou cinq cents enfants auxquels il apprend le français, et aux plus intelligents desquels il enseigne des métiers. Si bien qu'avec les ouvriers qu'il a formés, il a trouvé moyen de construire, pour les pères et les sœurs européens, deux grandes maisons en pierre et une grande église aussi en pierre, dans laquelle il leur a montré de beaux vitraux que vient de lui envoyer la duchesse d'Uzès en remerciement des soins qu'il a donnés à son pauvre fils avant sa mort. Le malheureux jeune homme serait peut-être encore en vie si, au moment où, déjà atteint, il se disposait à repartir pour l'Europe, il n'avait pas appris qu'une tribu d'antropophages du haut de la rivière, après avoir massacré un ou deux blancs, coupait toutes les communications et compromettait le sort des stations d'amont dont on n'avait plus aucune nouvelle. Comme naturellement le gouverneur n'avait ni bateau ni hommes à y envoyer, il proposa d'y aller à ses frais, bien entendu, avec son escorte d'Algériens payés par lui. Et ce fut au retour de cette expédition entreprise uniquement pour rendre service à la colonie qu'il mourut.

Quand il était parti de France, tous les journaux du gouvernement l'avaient agréablement plaisanté. Ils l'offraient en exemple aux autres jeunes gens du monde conservateur, en leur déclarant qu'il n'y a plus de place en France ni pour eux ni pour leurs idées. Mais, à l'occasion, on aime bien à leur demander service. Il en est de même des missionnaires. Seulement, je l'avoue! quand je me reporte à la scène dont j'ai été témoin hier, j'admire Mgr Augouard! Il a du mérite d'être

venu s'établir de ce côté-ci du lac, sur la rive française! Bien d'autres à sa place ne l'auraient pas fait, car il devait bien savoir ce qui l'attendait, tandis que sur la rive belge on n'aurait eu pour lui que de bons procédés. Et, au bout du compte, cela devrait lui être égal de convertir des nègres belges ou des nègres français.

Le soir, nous retraversons tous le Stanley-Pool pour aller dîner à Léopoldville, dont nous devons partir le lendemain matin pour commencer le voyage de retour. Notre caravane a toujours été en grossissant jusqu'à présent. Maintenant, elle se disloque. D'abord, nous laissons M. de Lamothe, son neveu et sa nièce, à Brazzaville. M, Buis, le bourgmestre de Bruxelles s'en va vers Stanley-Falls. Le comte d'Ursel s'arrête dans le Manynnobé sur la côte , où il a une concession de 10,000 hectares dans laquelle il veut planter du cacao. Et puis notre petit groupe de Français perd M. Le Bret, un jeune ingénieur qui, au sortir de l'école, est venu ici pour voir du pays! 11 tient absolument à faire connaissance avec la brousse : et alors il s'en revient par Loango : ce qui nous désole, car il était la joie et la gaieté de notre table, à bord! Il a passé sa journée à recruter des porteurs, à Brazzaville. Maintenant que l'ouverture du chemin de fer a créé des loisirs à ceux qui sont encore vivants, on en trouve assez facilement. 11 y en a même qui consentent à faire les six cents kilomètres qui séparent Loango de Brazzaville, pour trente francs et en portant des charges de quarante kilos : de sorte que, si le chemin de fer maintient ses tarifs formidables de i franc par kilo, il va y avoir avantage à s'adresser aux porteurs.

Ma dernière soirée a été intéressante. Elle a été la contre-partie de celle que j'avais passée à Matadi, dans le monde commercial du Congo. A Léopoldville, au contraire, j'ai vu l'élément administratif et militaire. Car, après le banquet de rigueur, où les derniers dis-

BRAZZAVILLE

cours ont été prononcés à la satisfaction générale , quelques-uns de mes compagnons et moi, nous sommes allés passer une heure ou deux dans une espèce de cercle où se trouvaient trente ou quarante officiers des troupes, employés de l'Etat et capitaines de bateaux. J'ai causé avec un certain nombre d'entre eux. Je note les impressions qui me sont restées de ces conversations. Il y en a une d'abord qu'on ressent tout de suite très nettement! C'est que tout le monde, ici, agit sous l'impulsion d'une volonté unique, celle du Roi, qui s'impose avec une suite extraordinaire, sans un instant de défaillance, et qui fauche impitoyablement non seulement ceux qui veulent résister, mais encore les incapables et les paresseux. La somme de travail exigée est formidable. Tous les employés civils sont soumis à un régime presque monastique. Ils sont nourris, et assez mal nourris, par l'État, dans un réfectoire commun, et passent dans leurs bureaux bien plus d'heures que nous n'en exigeons des nôtres en Cochinchine. La veille, c'était jour de fête. On a exigé cependant leur présence jusqu'à deux heures. Cependant il ne me paraît pas que la paperasserie soit exagérée. Mais le nombre des employés est très réduit.

Même observation en ce qui concerne les officiers. Les capitaines des bateaux de la rivière ont un mécanicien blanc sous leurs ordres. Mais tout le reste de l'équipage est composé de noirs. Et quels noirs! Quand on a le malheur d'en embarquer de tribus différentes, ils se mangent les uns les autres. Ce désagrément est arrivé à un capitaine qu'on m'a cité. Il descendait la rivière, s'arrêtant tous les soirs, comme c'est l'usage, pour envoyer son équipage faire du bois de chaufïe, quand un matin il s'aper(,-ul qu'il lui manquait deux hommes. 11 demanda naturellement aux autres ce qu'ils étaient devenus. Ils répondirent qu'ils avaient probablement déserté. Il se contenta de cette explication et

se remit en route. Mais, dans la journée, repensant à cette affaire, la réponse lui sembla suspecte et il s'avisa de visiter lui-même les caissons de son monde. Il y retrouva les deux matelots manquants. Seulement il ne put pas les reconstituer complètement, parce que leurs bons camarades, après les avoir tués, avaient commencé par prélever sur leurs cadavres les éléments d'un petit souper; après quoi ils avaient fumé les morceaux qui restaient et se les étaient partagés! 11 faut croire que la navigation n'adoucit pas les moeurs des nègres, car tout le monde me dit qu'il n'y a pas de pires brutes que ces matelots de la rivière. Quand un blanc meurt à Léopold ville, il faut mettre, pendant quelques jours, un poste au cimetière, parce qu'on s'est aperçu qu'ils allaient déterrer les cadavres pour les manger! Car ils aiment beaucoup les blancs. Un capitaine me raconte qu'il vient d'arriver, amenant du haut de la rivière deux malheureux officiers qui étaient mourants. Tout du long de la route, aux escales, les chefs qui voyaient leur état le suppliaient de les leur donner.

— Tu vois bien, disaient-ils, qu'ils vont mourir! Tu ne les mangeras pas, n'est-ce pas? Alors, qu'est-ce que cela te fait? Donne-les-nous ! Qu'est-ce que tu veux en échange : des femmes, des esclaves, de l'ivoire? Tout ce que tu voudras !

Il dit qu'il a manqué là une occasion de faire sa fortune.

Les officiers de l'armée de terre racontent des histoires tout aussi macabres. D'ailleurs, c'est la note locale. L'un d'eux arrive d'un pays, dans le nord-est, où il a trouvé des populations relativement assez civilisées. Les chefs et les gens riches ont de grandes cases bien construites où il a remarqué des dallages blancs très polis et d'un joli effet. La première fois qu'il en a vu, il en a fait compliment au propriétaire, qui lui a répondu que c'était fait avec des crânes !

BRAZZAVILLE

On comprend qu'il n'y ait pas de gaieté naturelle, si tenace qu'elle soit, qui résiste à la société de pareilles brutes. Aussi je remarque que ces jeunes officiers, qui ont cependant l'air de beaucoup aimer leur métier, ont tous l'air lamentablement tristes. Sous ce rapport, ils ne ressemblent pas aux nôtres. Il faut dire aussi qu'ils ne mènent pas la même vie. Ils ne sont pas, comme eux , cantonnés dans leur rôle militaire. Au Congo belge, on a visé avant tout à l'économie. On veut avoir le moins de personnel possible. Alors il faut que chacun fasse un peu de tout. C'est un système qui a assurément de nombreux avantages, et aussi quelques inconvénients , naturellement. Il a notamment, à mon point de vue de touriste, ce bon côté qu'il rend la conversation de ces jeunes gens très intéressante, parce que leur esprit est ouvert sur une foule de questions, puisqu'ils ont à s'occuper de tout ce qui se passe dans le pays. Ainsi je constate en les écoutant que pour eux une opération militaire est toujours doublée d'une opération commerciale. Un officier qui part en détachement ne perd pas son temps en route. Il s'arrête dans tous les villages qu'il rencontre et explique au chef qu'il faudra tenir prêts, pour le moment de son retour, un certain nombre de ballots de caoutchouc, qu'il emportera. Et s'ils ne sont pas prêts, les punitions sont terribles ! On me cite le mot de l'un d'eux partant pour une de ces expéditions : « J'emporte six mille cartouches. Cela représente six mille kilos de caoutchouc ! »

Ceux qui tiennent garnison dans les forts et dans les camps font de même. Quand ils ont fini de faire faire l'exercice à leurs hommes, ils battent le pays pour chercher du caoutchouc et de l'ivoire. On a beaucoup dit (ju'ils recevaient des commissions sur les envois qu'ils faisaient. Et même les gouvernements anglais et allemand ont envoyé à ce sujet des notes diploma-

tiques en faisant observer que de pareils usages étaient incompatibles avec les prescriptions du traité de Berlin, qui stipulent la liberté absolue du commerce dans l'État libre; car il est bien évident que leurs nationaux ne peuvent pas commercer dans le pays s'ils s'y trouvent en concurrence avec les officiers. On a nié. Seulement les méchantes langues prétendent que si on ne leur donne pas ou si on ne leur donne plus de commissions, on leur donne à la fin de l'année des suppléments de solde qui sont, il est bien vrai, proportionnels aux envois faits par eux : mais qui ne sont cependant pas des commissions, puisque, sur les états, on les appelle des gratifications ! Voilà du moins ce que racontent certains petits journaux. Le Roi les laisse dire et n'en fait ni plus ni moins. En quoi il a bien raison! Car ceux qui le critiquent n'auraient à coup sûr pas eu le talent de se tirer comme lui des difficultés sans nombre d'une pareille entreprise!

Ici, du moins, tout le monde lui rend justice. Je n'ai pas entendu une voix discordante. Tous ces jeunes gens sont unanimes à dire que c'est lui qui a tout fait et qui fait tout; que, sans son indomptable volonté, sans la science qu'il a de dépenser à pleines mains quand il le faut, tout en ne payant jamais un objet un centime de plus qu'il ne vaut; sans l'art avec lequel il sait tirer de chacun la somme maxima de travail qu'il est susceptible de produire, on n'aurait jamais rien fait du Congo. Et ils ajoutent que le jour où il ne jouera plus le rôle de souverain absolu qu'il y joue, on n'y fera plus rien de bon ! Aussi ont-ils tous une admiration sans bornes pour lui. Et cette admiration est doublée d'une affection très réelle. Cependant il ne les ménage pas. Leur service est bien dur. Ils sont mal nourris, assez mal payés, et leur position est tout à fait précaire, car ils n'ont aucune garantie pour l'avenir. Aussi je me suis longtemps demandé comment le Roi les recrutait et

BRAZZAVILLE

comment il avait pu trouver tant d'hommes absolument remarquables. Je me le demanderais peut-être encore, si je n'avais pas entendu un jour, à bord de V Albertville, un capitaine nous chanter, en s'accompagnant au piano, la Congolaise, qui est en train de devenir le chant national des Belges du Congo. C'est une chanson que tout le monde chante là-bas. Et en l'entendant, j'ai pensé que les Folkloristes qui prétendent qu'il y a beaucoup à apprendre dans les chansons ont peut-être bien raison. Il est certain que les rimes de celle-ci sont moins riches que les claims du Klondyke! Mais si la poésie laisse un peu à désirer, le sens a l'avantage d'être à la fois très réel et très suggestif, et d'expliquer bien des choses qui ne s'expliqueraient pas autrement. Qu'on en juge :

Y en a qui font la mauvais' tête

A leurs parents, Qui font des dett', qui font la bête

Inutil' ment,

Qui, un beau soir, de leur rnnîtresse

Ont plein le dos :

Ils fîch' le camp, pleins de tristesse,

Pour le Congo !

Dans l'haut Congo, c'est là qu'on crève

De soif et d' faim ; C'est W qu'il faut peiner sans trêve

Jusqu'à la fin.

Le soir, on pense à sa famille!

Pas rigolo I On pleure encor quand on roupille

Dans r haut Congo!

On est méchant, farouche et lArhe

Quand on r'vient d' là, Mais r plus souvent, d' chez ces sauvages,

On n' revient pas !

On n'a même pas un' croix d' cim' tière

Pour ses pauv's os!

Un' croix d' bois, et pis d' la poussière,

Voilà r Congo !

Seulement, ce recrutement qu'indique cette chanson, si poignante sous sa forme plus que triviale, a fait son temps. Il a fourni des hommes très remarquables. Mais ces hommes ne venaient au Congo que par goût pour les aventures. Et comme, à mesure que le pays se développera, on aura de moins en moins d'aventures à leur offrir, du moins il faut l'espérer, ils seront de moins en moins tentés de venir. Et alors, étant obligé d'avoir recours à une autre catégorie de gens, il faudra les payer davantage. Evidemment, cela aura l'inconvénient de grever les finances de l'État. Mais il faut, je crois, en prendre son parti. Avec le régime actuel, on n'a et on ne peut avoir que des célibataires, vivant tous ou presque tous avec des femmes indigènes, et si cet état de choses se prolongeait, on aboutirait fatalement à ce qui s'est produit dans les colonies portugaises , c'est-à-dire à la formation d'une classe nombreuse de métis qui, dans un pays comme le Congo, constituerait un danger extrêmement grave ! Car le grand péril pour les Belges, c'est une révolte des tribus, et ces tribus trouveraient en ces métis les chefs qui leur manquent. Tandis que la présence dans chaque station d'un certain nombre de fonctionnaires mariés modifiera complètement la situation. L'expérience a été faite en Cochinchine et au Tonkin. Autrefois la plupart des fonctionnaires vivaient ouvertement avec des femmes indigènes : des Congaïs, comme on les appelle là-bas. Dès qu'une femme blanche arrive dans une station, toutes les Congaïs ne se montrent plus! Et leurs enfants disparaissent dans la masse indigène; ce qui est le grand point.

11 y a, en Europe, à l'heure actuelle, une foule de

BRAZZAVILLE

dames animées des meilleures intentions, j'en ai la conviction, mais qui, selon moi, font beaucoup de mal, parce que, préoccupées du nombre de plus en plus grand de femmes qui ne trouvent plus à se marier, elles cherchent à les pousser dans la voie de l'indépendance! C'est ce qu'on appelle le féminisme. Et elles n'arrivent qu'à multiplier les déclassées ! Elles feraient, je le crois, une œuvre bien plus utile et bien plus saine, en cherchant à les marier à tous ces jeunes gens que nous envoyons aux colonies , oii trop souvent, à force de vivre avec des rois nègres, ils finissent par en prendre les mœurs. Si elles réussissaient, et la chose n'est pas du tout impossible, elles rendraient de bien grands services, d'abord à leurs protégées, et puis ensuite à la colonisation !

Page 1