‹ Au CongoChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

UNE PREMIÈRE AU CONGO

Il est enfin venu ce grand jour où le colonel Thys va inaugurer solennellement le chemin de fer qui fera passer sûrement son nom à la postérité. C'est d'ailleurs ce que lui a très justement prédit hier, à la messe, l'abbé de Hooghe, le curé de Matadi, au cours d'un sermon de circonstance dans lequel il l'a comparé à un grand personnage de la cour du Roi de Portugal, Jean II, dont je regrette même beaucoup de n'avoir pas bien entendu le nom, car il est, paraît-il, très célèbre dans son pays, à cause des immenses services qu'il a rendus à son royal maître. Celui-ci, en effet, se trouva à un certain moment, au dire des historiens, complètement à la côte par suite des dépenses exagérées que lui faisaient ses explorateurs. Constamment ils découvraient de nouveaux territoires, dont ils ne manquaient jamais de prendre possession en son nom. Et chaque prise de possession avait bien pour résultat d'augmenter sa gloire, mais plus il avait de gloire et de territoires et plus ses coffres se vidaient. Tandis que ce fidèle serviteur les remplit au contraire très rapidement en renonçant à cette politique pour en adopter une autre qui consistait à ne plus acquérir de nouveaux territoires, mais à mettre en valeur ceux qu'on avait déjà! Ce qu'il fit avec tant de succès que, grâce à lui, son royal maître devint en très peu de

temps l'un des plus riches, sinon le plus riche des souverains européens !

Mais la bonne fée qui a présidé à la naissance du colonel Thys ne s'est pas contentée de lui donner les talents d'organisateur qui lui ont permis de mener à bien cette grosse affaire de la construction du chemin de fer. Elle lui en a donné encore bien d'autres ! Je ne me suis jamais confié au célèbre M. Cook, qui possède à un si haut degré l'art déhcat de mener des touristes dans les pays les plus invraisemblables, et de leur y donner chaque jour trois repas, tout pareils à ceux qu'ils auraient consommés chez eux, sinon meilleurs! Mais je suis bien convaincu que si le colonel Thys s'avisait de faire concurrence à cet industriel, c'est à lui qu'il faudrait s'adresser. Grâce à toutes les recrues que nous avions faites le long du chemin, nous avions fini par être au moins une centaine. Et dans le nombre il y avait cinq dames, ce qui aurait dû compliquer encore les choses, mais ce qui, en réalité, n'a rien compliqué du tout, car je n'ai jamais vu de femmes comme celles que nous avons eu l'honneur et le plaisir d'avoir pour compagnes de voyage! Elles avaient toujours de jolies toilettes fraîches; elles en changeaient régulièrement deux ou trois fois par jour; et je ne sais pas comment elles s'y prenaient, mais elles ne se sont jamais fait attendre, et même elles étaient toujours parmi les premiers prêts. Heureux, trois fois heureux, les maris belges, si toutes les femmes de leur pays sont comme celles-là!

Mais, je me laisse toujours aller à interrompre mon récit! Je disais donc que ce n'était pas une petite affaire que de loger, nourrir et abreuver cent touristes, d'abord à Tumba, une station qui marque le milieu du chemin de fer et où nous devons passer la nuit, car on ne peut pas faire la traversée d'une seule traite : ensuite à Léopoldville. Le problème était même singulièrement compliqué, puisque les maisons, encore très

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rares à Léopoldville comme bien l'on pense, font à peu près complètement défaut à Tumba. Mais le colonel ne connaît pas d'obstacles ! Il est entendu qu'à Léopoldville les invités seront logés chez l'habitant. Et à Tumba, il a fait construire pour nous une immense salle de banquet qui a vingt mètres de largeur sur soixante de longueur, et qui est flanquée de deux baraques contenant chacune vingt-cinq chambres à deux lits, dont le mobilier a été expédié hier, de Matadi, par un train spécial! Quand on nous donne ces détails, au premier abord, ils ne m'étonnent pas beaucoup. En Cochinchine, nous avons souvent improvisé des constructions encore plus importantes que celles-là. Cinquante charpentiers chinois coupaient en trois ou quatre heures les matériaux nécessaires, qui étaient des bambous qu'on trouvait partout sous la main, et en trois jours la maison était terminée. Mais en Afrique il n'y a pas de bambous, de sorte qu'il a fallu construire tout cela en planches, et comme il n'y a pas de planches non plus, il a fallu en faire venir de Belgique. Quel pays!

Mais n'anticipons pas! Comme à cause de l'étroitesse de la voie et des détours du tracé les locomotives ne peuvent traîner que trois wagons au plus, dont un fourgon pour les bagages, et que chaque wagon ne peut recevoir que seize voyageurs, il a fallu six trains, échelonnés de demi-heure en demi-heure, pour nous emmener. Du reste pas un accroc ne s'est produit. A six heures du matin, le premier, réservé au général Daelmann, au gouverneur Fuchs et aux dames, s'est ébranlé aux sons de la musique des anthropophages, que nous avons malheureusement amenés de Boma, pour s'enfoncer tout de suite dans la fameuse tranchée, où le major Cambier a constaté des températures de 95". Mais à ce moinent-là il y faisait au contraire très froid. Car c'est encore une des particularités de ce pays-ci. Le thermomètre n'y a jamais deux heures de

repos. Il se livre à des oscillations insensées! Ainsi dans cette saison-ci, qui est la meilleure de toutes, il tombe très souvent à huit ou dix degrés pendant la nuit, ce qui fait qu'on grelotte quand on est obligé de camper; puis, à midi, il marque quarante ou quarantecinq degrés, et quelquefois plus.

C'est dans cette tranchée qu'on a mis à jour, pour la première fois, un de ces grands bancs de quartz blanc qu'on devait d'ailleurs rencontrer souvent sur d'autres points de la ligne, au grand désespoir des ingénieurs, car il est d'une dureté extraordinaire. L'aspect en est très curieux. On croirait voir du cristal fondu. Le colonel Thys nous a même raconté, à bord, une histoire assez curieuse se rapportant à la découverte de ce banc. L'ingénieur qui dirigeait les travaux à Matadi fut, paraît-il, très ému, quand on vint l'informer de la nature du nouvel obstacle qui se présentait et qu'on lui en apporta des échantillons, parce qu'il reconnut tout de suite qu'on était en présence du quartz, dans lequel on trouve toujours de l'or. 11 fit donc tout son possible pour ne pas ébruiter cette nouvelle, se garda bien d'en parler dans ses rapports officiels, et s'empressa d'envoyer les échantillons enfermés sous triple sceau dans une boîte, accompagnée d'une lettre confidentielle adressée au colonel, pour lui rendre compte de ce qui se passait. La situation était en effet assez grave, car si, comme tout semblait le prouver, le territoire de Matadi contenait réellement des mines d'or importantes, on pouvait être certain qu'il allait être envahi par une nuée d'aventuriers de tous les pays et notamment par des .A^nglais, qui contesteraient les droits des Belges, et ne manqueraient pas de susciter des difficultés dont on ne verrait pas la fin. C'était bien aussi l'avis du roi, que le colonel alla tout de suite mettre au courant de la situation, en lui portant la boîte. Aussi Sa Majesté lui recommanda-

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t-elle la plus grande discrétion, en lui disant de revenir le lendemain pour conférer avec un certain nombre d'hommes d'Etat et de jurisconsultes qu'on allait convoquer d'urgence afin de décider ce qu'il y avait lieu de faire en ces graves conjonctures. Le colonel promit d'être muet comme un poisson. Mais cependant, au moment oii il sortait du palais, portant précieusement sous son bras cette boîte qui contenait peut-être autant de calamités que celle de Pandore, il réfléchit qu'il serait peut-être bon, avant de discuter sur le régime à appliquer aux mines d'or de Matadi, d'être absolument certain qu'il y avait de l'or à Matadi. Et au lieu de rentrer directement chez lui, il alla chez un vieux géologue de ses amis, auquel il remit les échantillons de quartz, en lui racontant une histoire quelconque sur leur origine, et en lui demandant s'il n'y aurait pas moyen de les faire analyser pendant la nuit, ce que l'autre promit de faire. Et le lendemain, avant de retourner au palais, il repassa chez lui. Il trouva son homme dans l'enthousiasme.

— Ce quartz, que vous m'avez donné hier, c'est une merveille ! s'écria-t-il dès qu'il le vit. Je n'en ai jamais vu de si intéressant ! Je vous demande même la permission d'en garder un morceau pour ma collection particulière et d'en envoyer un autre au musée !

— Tant que vous voudrez ! Mais combien y a-t-il d'or dedans?

— De l'or, mais il n'y en a pas ! C'est justement ce qui le rend si intéressant. Ordinairement, il y a de l'or dans le quartz! Mais celui-ci est tellement pur, qu'on n'a pas pu en trouver la moindre trace. C'est la première fois de ma vie que je vois du quartz pareil!

Le colonel raconte admirablement. Rien n'était drôle comme de l'entendre décrire l'enthousiasme de son ami le savant : puis, son arrivée au palais, et son entrée comme une bombe dans le cabinet du roi, où une demi-

douzaine des jurisconsultes les plus éminents de la Belgique étaient réunis et avaient déjà jeté sur le papier les grandes lignes d'un projet de législation minière à l'usage des mines du Congo qui ferait sûrement passer leurs noms à la postérité de la façon la plus flatteuse, et finalement, l'effarement de tous ces messieurs lorsqu'ils apprirent que la discussion était sans objet, parce qu'il n'y avait décidément à Matadi, en fait d'or, que celui qui y venait de Belgique. Il paraît que tout finit par un grand éclat de rire.

A peine sortis de la gare, nous nous rendons compte de toutes les difficultés que l'on a eu à vaincre. De l'autre côté du promontoire rocheux au flanc duquel se trouve accrochée la ville de Matadi, il existe un ravin très profond : le ravin Léopold. On n'a pas voulu le traverser trop près du point où il verse ses eaux dans le fleuve parce que, là, il est trop large. Alors on a tourné brusquement à droite pour aller le passer à un endroit où il est très étroit. Seulement, comme, une fois qu'on est de l'autre côté, il faut revenir en arrière pour aller rejoindre le bord du fleuve, on peut se figurer les courbes que comporte un pareil tracé. On était tellement à l'étroit qu'on n'a pas pu donner, me dit-on, plus de cinquante mètres de rayon à celle qui est tangentée par le pont. Et on a été obligé, pour que la voie puisse suivre une pareille courbe, de la faire passer sur deux petits ponts partant de chaque coteau et venant se rejoindre au milieu du premier : le tout, vu d'en haut, doit avoir l'air d'un K majuscule.

Il est évident que je n'ai aucune autorité pour parler de tout cela, puisque je ne suis pas ingénieur. Mais mon impression est qu'on a eu trop peur des œuvres d'art. C'est évidemment afin d'éviter la construction d'un pont de deux cents mètres sur le ravin Léopold, au sortir de la gare, qu'on a fait ce grand détour pour aller chercher un point où un pont de vingt mètres '^At

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suffisant. Seulement ce sont des calculs de ce genre qui, aboutissant à des courbes de cinquante mètres de rayon, ont nécessité l'adoption de la voie de soixantequinze centimètres, qui est manifestement trop étroite. Et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'après avoir fait d'aussi graves sacrifices au désir d'éviter les ouvrages d'art un peu importants, on me paraît avoir reconnu la nécessité de les construire quand même : parce que de pareilles courbes sont vraiment trop dangereuses. Si bien que ces sacrifices auront été faits en pure perte. J'ai du moins quelques raisons de le croire. Car, au moment où nous avons débouché sur le ravin Léopold, quand nous avons brusquement tourné à droite pour aller gagner les ponts dont je viens de parler, il m'a semblé en voir un tout prêt à être lancé, qu'on avait monté dans une tranchée creusée dans l'axe de la gare. Je me suis peut-être trompé, mais je ne le crois pas. J'ajoute que nous avions dans notre train un jeune ingénieur italien, charmant garçon, que la Compagnie avait bien voulu nous adjoindre pour nous donner tous les renseignements que nous pourrions désirer. Mais quand je lui en ai demandé sur ce point, il m'a dit que, s'il me les donnait, cela m'empêcherait d'observer le paysage qui devenait extrêmement intéressant.

Il avait d'ailleurs absolument raison. Depuis que nous avons dépassé le ravin Léopold, nous suivons toute la rive du Congo en escaladant, par une rampe formidable, un nouveau cap rocheux très élevé qui nous sépare de la vallée du M'Pozo(i). La voie le contourne à flanc de coteau. Au moment où nous arrivons au confluent des deux rivières, le spectacle est si beau qu'un cri d'admiration nous échappe à tous. A soixante ou

(i) Depuis mon retour, j'ai eu l'idée de demander à un savant la signification de ces lettres M ou N suivies d'un accent qu'on trouve au commencement d'un grand nombre de mots des langues nègres. Il m'a dit que c'était l'indication du génitif.

quatre-vingts mètres au-dessous de nous, les eaux du fleuve viennent battre avec fureur le pied de l'énorme rocher au-dessus duquel nous nous trouvons. Elles sont même toutes bouillonnantes, car le dernier des rapides qu'elles traversent est tout près de nous. A cet endroit, le Congo a au moins mille ou douze cents mètres de largeur et coule profondément encaissé entre d'énormes montagnes rouges absolument nues. C'est cette absence complète de toute végétation qui caractérise le paysage. Je n'en ai jamais vu de si grandiose ni de si désolé. Un peintre d'histoire qui voudrait représenter le Styx ou l'Achéron n'a qu'à venir ici. C'est horriblement beau !

La vallée dans laquelle nous entrons a un tout autre aspect. Le M'Pozo est un bon petit torrent de montagne dont les eaux vertes, comme celles de certaines rivières de la Suisse, dégringolent joyeusement de rocher en rocher par des cascades successives jusqu'à une petite plage de sable qui marque l'endroit où elles se jettent dans le fleuve. Il paraît même qu'on y voit presque toujours deux ou trois bons gros crocodiles qui ont pris l'habitude de venir y faire la sieste. Mais ils ne s'y trouvaient pas, quand nous sommes passés. Ils avaient peut-être été effrayés par le train qui nous précédait.

Notre ingénieur cicérone nous fait remarquer une curiosité géologique du M'Pozo. Tous les voyageurs qui sont allés à Lucerne connaissent le phénomène si curieux qui se produit, quand les eaux d'un torrent à cours rapide, ayant entraîné un galet gros ou petit de roche dure, ce bloc se trouve arrêté dans un bassin formé par un seuil de roches tendres. Le remous faisant tourner le galet, il finit par se creuser un logement de section cylindrique qu'on appelle marmite, et dans lequel il continue à tourner indéfiniment, en élargissant de plus en plus la chambre qu'il a creusée et

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qui finit par offrir l'apparence d'une sphère creuse, ayant des parois absolument polies. On montre cinq ou six de ces marmites qui sont tout près de la statue du lion de Lucerne. Mais le torrent qui passait par là, étant à sec depuis la période glaciaire, a renoncé depuis bien longtemps à la fabrication des marmites . Tandis que le M'Pozo en fabrique encore avec une activité qui lui a conquis l'estime de tous les géologues de l'honorable société.

Le paysage s'humanise beaucoup. Partout où il y a un peu de terre dans un creux de roches, un palmier se montre. Par moments, l'eau disparaît sous des buissons couverts de fleurs. Mais cela ne dure pas longtemps, car bientôt notre brave petite locomotive se lance à l'assaut des pentes vertigineuses du massif de Pallaballa, et à partir de ce moment, nous ne voyons plus autour de nous qu'un chaos de montagn'is arides dont la voie contourne les saillies en décrivant des lacets tellement rapprochés que souvent nous voyons tout près de nous le train qui nous suit ou celui qui nous précède, nous croisant à quelques mètres au-dessus ou au-dessous de nous, bien qu'en réalité trois ou quatre kilomètres de voie nous séparent. Quelques tunnels auraient bien simplifié les choses et raccourci la voie de peut-être moitié. Mais on a voulu à tout prix éviter les tunnels comme on a voulu éviter les ponts. On a sûrement eu d'excellentes raisons pour agir ainsi, et cependant je ne puis m'empêcher de continuer à croire que tout le tracé de cette première partie de la ligne aurait pu être mieux fait, et que bon gré mal gré, il faudra le modifier. Ainsi je crains bien que ce passage à flanc de coteau, si pittoresque, à l'embouchure du M'Pozo, ne cause de gros ennuis : parce qu'il me semble que la base du rocher dans lequel il est creusé est minée par les eaux et pourra bien s'écrouler un jouf oU l'àiitré. Et

cela fera une grosse affaire. Mais j'espère me tromper :

absit omen !

Il faut dire aussi que les ingénieurs qui ont été chargés de déterminer le tracé de la première partie de la ligne ont été singulièrement gênés par la proximité de la frontière portugaise qu'il ne fallait à aucun prix franchir, parce que les Portugais n'auraient pas manqué de réclamer une partie des bénéfices si on avait pénétré sur leur territoire. On a même cru un instant, que le tracé adopté tout d'abord avait cet inconvénient : et on craignait déjà d'être obligé de le modifier. Mais heureusement, des observations astronomiques multipliées, du major Cambier ont prouvé qu'à un certain endroit, il s'approchait effectivement de la frontière tellement qu'il n'en était séparé que par deux ou trois cents mètres : mais qu'il ne la traversait pas.

A force de monter et de descendre des pentes invraisemblables nous avons monté plus que nous n'avons descendu car, finalement, nous sommes arrivés, au bout d'un parcours de vingt kilomètres à une altitude supérieure de 250 mètres à celle de notre point de départ. A partir de ce moment nous nous trouvons sur des plateaux d'une certaine étendue, généralement très arides, mais où cependant se trouvent, de loin en loin, quelques marécages recouverts de hauts papyrus. Quelquefois, on voit dans un fonds un petit coin de forêt bien vert. Mais l'aspect général du pays est vraiment l'image de la désolation. Ceux qui sont venus s'attendant à trouver la luxuriante végétation des tropiques perdent leurs dernières illusions. Notre ingénieur et un juge qui sont avec nous, et qui sont tous deux de grands chasseurs devant l'Eternel, nous affirment cependant qu'il y a prodigieusement de gibier dans cette région. Le juge nous parle notamment d'un certain oiseau qui s'appelle le joliçoco ou quelque chose d'approchant et qui constitue un rôt délectable. Il

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assure en avoir tiré des quantités dans les environs. Je me demande de quoi ils vivent. Cependant les chefs de gare des stations où nous nous arrêtons d'heure en heure, pour faire de l'eau, nous confirment ces dires. Ils voient presque tous les jours des buffles et des antilopes : quelquefois même un éléphant égaré. Quant aux serpents, de l'avis de tous, ils pullulent littéralement, de toutes les tailles et de toutes les grandeurs, et presque tous horriblement venimeux. Dernièrement, un énorme boa remontait paisiblement une tranchée très profonde, quand il a été surpris par la venue d'un train de ballast qui descendait. Il s'est bravement lancé à l'assaut de la machine dont le mécanicien l'a tué d'un coup de ringard et l'a mangé après. C'est l'histoire de saint Georges et du dragon : seulement je n'ai pas entendu dire que saint Georges ait mangé son dragon !

Dins toutes ces stations où nous nous arrêtons, nou;. trouvons les ouvriers de la voie qui nous attendent. La plupart sont des Sénégalais qui ont arboré partout le drapeau français. Je constate que, comme leurs compatriotes de Matadi, ils se louent beaucoup du traitement dont ils sont l'objet. Ils ont des boubous superbes et sont couverts de bijoux. Ils sont consternés d'apprendre qu'ils vont être congédiés et disent tous au colonel Thys que s'il veut encore construire un autre chemin de fer, n'importe où, il n'a qu'à leur faire signe. Je découvre aussi un chef de gare français. C'est un M'Pongwè, de Libreville, du plus beau noir. Elevé chez les frères, qui lui ont appris à lire et à écrire très correctement, il est habillé d'un complet très élégant et a des manières de grand seigneur. Tous ces petits talents lui valent d'être titulaire de fonctions réservées d'ordinaire aux blancs, et rétribuées à raison de quatre cents francs par mois ! Aussi est-il enchanté de son sort. Quand je lui dis que je suis Français et que j'arrive de Libreville, il me raconte

tout de suite qu'il a sous ses ordres deux Pahouins, qui font partie du personnel de la gare. Au Gabon, il aura probablement eu quelque parent mangé par les Pahouins et sûrement, quand il était petit et qu'il n'était pas sage, on le menaçait toujours de le donner aux Pahouins. Ici, il en a deux auxquels il fait, sans doute donner des coups de cravache en peau d'hippopotame, quand bon lui semble : ce qui lui est très doux. Voilà ce que c'est que d'avoir reçu de l'instruction! Je lui demande s'il n'a pas un peu peur d'être mangé par eux quelque beau jour. Au fond, je crois bien que cette idée doit lui venir de temps en temps ! Mais il ne le montre pas. Ses lèvres s'ouvrent en un sourire énorme, découvrant des dents merveilleuses, et il me fait cette réponse qui me stupéfie :

« Oh! je ne crains rien! Ce sont des Pahouins fin de siècle! » (Textuel.)

Vers cinq heures, notre train s'arrête devant une agglomération de maisons et de magasins situés au milieu d'un immense plateau nu. Nous sommes à Tumba. La compagnie y a un atelier de réparations et un dépôt de machines : un commissaire de district y représente l'autorité du roi souverain, et la force armée, chargée de défendre la civilisation contre la barbarie ambiante, consiste en une demi-compagnie d'anthropophages Batétélas, dont quelques-uns ont été exhibés à l'exposition d'Anvers comme spécimens des soldats congolais.

Un de leurs chefs a même été célébré par la presse coloniale belge à propos d'une belle réponse qu'il fit au Roi, auquel il avait eu l'honneur d'être présenté à Tervueren. Sa Majesté lui avait demandé s'il était content de la manière dont lui et ses camarades étaient traités. A quoi l'autre avait répondu en montrant son propre ventre, du doigt, et en s'écriant « Mafouta Menghi! » paroles que l'interprète avait traduites en

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ces termes : « J'admire tout ce que je vois! mais ce que j'admire le plus, c'est l'œuvre du roi Léopold, et je m'associe de tout cœur à ce qu'il fait dans l'intérêt de la civilisation » expliquant que ce n'était pas son ventre qu'il avait voulu montrer, c'était son cœur. Et naturellement tout le monde s'extasia sur les beaux sentiments manifestés par ce sauvage, touché de la grâce. Mais il paraît que « Mafouta Menghi! » veut simplement dire « beaucoup de graisse! » et que cet excellent sauvage voulait simplement faire remarquer au Roi combien il était devenu gras, au régime de Tervueren. C'était l'interprète qui avait cru bon de corser un peu sa réponse, à la grande joie de cinq ou six officiers congolais présents à la scène, dont l'un m'a conté ce petit incident. Il ne m'a pas beaucoup étonné. Je sais, par expérience, qu'il faut toujours beaucoup se méfier des interprètes.

Tous ces anthropophages du haut de la rivière maintiennent l'ordre parmi ceux de cette région pendant que, chez eux, ce sont des anthropophages de ce paysci qui font le même service. Divide ut imper es! C'est un peu la devise de tous les fondateurs de colonies. Mais c'est surtout celle qui prévaut ici.

On a convoqué tous les rois nègres de la région pour les présenter au général Daelmann. Nous les trouvons rangés dans le plus bel ordre le long de l'avenue de la gare. Chacun est assis sur son trône, qui est généralement un pliant, autour duquel se groupent ses ministres et quelques grands seigneurs et grandes dames de la cour, entourés de guerriers armés de sagayes! Ces monarques ont presque tous un immense parapluie de couleurs variées, roses, jaunes ou verts, d'ordinaire, qu'un deleurs ministres tient ouvert sur leur tête. Quelques jeunes personnes peu vêtues, accroupies à leurs pieds et armées de queues d'éléphants, les emploient à chasser les mouches assez audacieuses pour venir

prendre des libertés avec l'épiderme de leurs seigneurs et maîtres. Ce spectacle me comble d'allégresse. Enfin j'ai retrouvé le roi nègre de ma jeunesse ! Ces bons rois de la côte d'Afrique, à la cour desquels j'ai passé de si joyeux moments. La fantaisie de leurs costumes était extrême. Ceux de ce pays-ci ont un aspect non moins cocasse. Le premier que j'ai vu avait sur la tête un immense casque à chenille rouge qui a dû servir autrefois à un pompier de banlieue. Seulement pour le rendre plus majestueux, on a ajoiité deux dragons en cuivre, l'un par devant, l'autre par derrière, dont les queues vont s'entortiller dans la chenille du casque et, tout en haut, se terminent par une gigantesque aigrette de deux pieds de hauteur. Le personnage revêtu de ce merveilleux couvre-chef est un vieux petit nègre à l'air prodigieusement abruti qui, ayant dépensé sans doute beaucoup d'argent pour sa coiffure, a cru sage de faire des économies pour le reste. Il n'a qu'un vieil habit rouge de soldat anglais, qu'il porte à nu sur sa vieille peau ridée, et il se passe de culotte et de chemise. L'aide de camp qui porte le parapluie destiné à garantir son auguste tête des derniers rayons du soleil est bien plus convenable, car il est revêtu d'une vieille robe de chambre à brandebourgs, en flanelle écossaise, comme en portaient certains notaires de campagne, dans mon enfance. Les tenues des autres sont du même genre. Mais ce que j'ai trouvé admirable, c'est que tous ces rois portent sur l'estomac une énorme médaille en cuivre, retenue à leur col par une chaîne, et sur laquelle il y a écrit en grosses lettres : « Travail et Progrès » . Ils ont l'air d'être très fiers de cet insigne qui leur est donné par le gouvernement comme un symbole d'investiture. Un haut fonctionnaire me fait remarquer qu'autrefois, du temps des Portugais, on leur donnait une canne. Plusieurs des vieux portent en même temps la canne et la médaille. Il est bien évident que

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nos amis les Belges, étant venus dans ce pays-ci pour y apporter aux populations les bienfaits de la civilisation, ne pouvaient guère continuer à donner un bâton comme symbole de commandement aux rois qui leur servent d'intermédiaires. Mais vraiment, l'idée de donner à un roi nègre pour devise « Travail et Progrès » est une trouvaille.

Depuis sept à huit ans, on dépense chaque année de un à deux millions à payer des porteurs qui sont en grande partie originaires de cette région. Une partie de cet argent leur a été donnée sous forme de marchandises, surtout d'étoffe. Mais dans les derniers temps, on les payait souvent en argent. Qu'est devenu cet argent ? Telle est la question qui me vient à l'esprit en voyant tous ces nègres. Je la pose à différents officiers et fonctionnaires.

Leurs réponses me font connaître des détails intéressants. Il paraît que les porteurs réquisitionnés par les autorités s'organisaient d'eux-mêmes en bandes plus ou moins nombreuses, commandées par un chef qu'ils choisissaient, et qui était décoré du titre de capita. Et, chose très curieuse, ces chefs qui avaient sur leurs hommes beaucoup d'autorité, qui les battaient à l'occasion, étaient souvent des enfants de huit ou dix ans. Du reste, constamment on voit, paraît-il, non seulement dans ce pays-ci, mais dans tout le Congo, des enfants de cet âge prendre beaucoup d'autorité dans les tribus. Ce qui s'explique d'ailleurs très bien, car tous ceux qui ont vécu chez les nègres savent que leurs enfants sont à peu près aussi intelligents que les nôtres jusqu'à la puberté, et que c'est à partir de cet âge-là qu'ils commencent à s'abrutir. Seulement il est étonnant que les vieux se rendent justice, et s'inclinent devant l'intelligence relative des jeunes!

Quoi qu'il en soit, il paraît que ces capitas, qui touchent la solde de leurs hommes, commencent par en

prélever à leur profit une certaine part, mais que la plus grosse finit toujours par revenir au roi, qui probablement l'enterre. Telle est du moins l'opinion de la plupart de ceux que j'ai consultés. Mais ils ajoutaient tous que c'est une simple opinion, parce qu'il est presque impossible d'être bien fixé sur la nature des relations qui existent entre les rois et leurs sujets. Cependant le capitaine Weyns, qui a commandé pendant longtemps la compagnie chargée de la garde de tous les établissements de chemins de fer et qui, par conséquent, connaît admirablement cette région, m'a cité un fait qui prouve qu'effectivement les choses doivent se passer ainsi. Car un incendie ayant un jour éclaté sans cause apparente dans son campement, incendie qui avait détruit sa tente, il avait cru d'abord que c'était un roi du voisinage qui avait fait le coup, et il l'avait fait mettre aux fers, en attendant mieux. Mais alors l'autre, tout en protestant de son innocence, demanda à combien se montaient les dégâts, affirmant que, si on lui permettait de communiquer avec une de ses femmes, il payerait tout ce qu'on voudrait. Le capitaine Weyns, très surpris, consentit à se prêter à cette combinaison, et fixa le chiffre de quinze cents francs. Une heure après, la femme apportait les quinze cents francs qui venaient d'être évidemment déterrés, car les pièces étaient encore couvertes de sable humide. J'ajoute qu'entre temps la parfaite innocence du pauvre roi ayant été reconnue, non seulement on ne prit pas son argent, mais on lui donna, je crois, une bouteille de rhum, qui apaisa si bien son courroux qu'on se sépara très bons amis !

Il n'y a donc absolument rien d'impossible à ce qu'une bonne partie de l'argent importé dans ce pays soit enterré et disparaisse de la circulation. Il serait même très intéressant de faire des recherches, afin de savoir au juste à quoi s'en tenir sur ce point. Cela

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serait un point bon à élucider, surtout maintenant qu'on cherche à substituer les payements en monnaie métallique à l'ancien système d'échange de marchandises, parce que si l'usage de cette monnaie se propage, il va falloir en importer des quantités très considérables, et que, si au fur et à mesure qu'ils le reçoivent, les noirs prennent l'habitude de l'enterrer, cela pourrait avoir des conséquences économiques inattendues. 11 est bien connu, en effet, que certains peuples sont très enclins à enterrer leur monnaie ; les Indiens notamment. Il n'y a pas, aux Indes, un seul radjah qui n'ait un trésor enterré quelque part. Il n'y touche jamais et se considérerait comme déshonoré si, avant de mourir, il ne l'avait pas plus ou moins augmenté. Il est même très certain que la crise monétaire actuelle qui, après avoir fait tant de mal à notre agriculture, est en train de transporter beaucoup des industries européennes dans l'Extrême-Orient, est due non moins à l'avilissement du prix de l'argent qu'à l'augmentation du prix de l'or. Il y a pléthore de métal blanc et disette de métal jaune. Or, c'est en métal jaune que sont constitués tous ces trésors cachés. Il y a des siècles que ce drainage se continue, et pour apprécier son importance, il suffit d'indiquer un fait significatif : il ressort des statistiques commerciales que, depuis soixante ans seulement, l'Inde a reçu trois milliards d'or de plus qu'elle n'en a envoyé à l'extérieur. Or, comme la circulation à l'intérieur est presque nulle, il y a tout lieu de supposer qu'une bonne partie de ces trois milliards est enfouie dans des cachettes, où elle est allée grossir les trésors qui s'y accumulent depuis des siècles. Il est donc très certain que les Indiens sont, dans une certaine mesure, responsables de la crise monétaire, puisqu'ils ont raréfié le métal jaune. Mais si les cinquante ou soixante millions de nègres de l'Afrique équatoriale se mettent de leur côté h enterrer l'argent, ils tendront

à rétablir l'équilibre entre les deux métaux, et à atténuer par conséquent la crise. En quoi ils seront aidés, d'ailleurs, par les autres nègres qui travaillent au Transvaal, puisque ceux-ci vont probablement verser dans la circulation quatre ou cinq cents millions d'or par an. Si bien que les amateurs de thèses un peu paradoxales pourront soutenir que c'est d'Afrique que nous viendra le remède aux blessures que nous fait l'Asie! D'ailleurs M. Allard, le directeur de la Monnaie à Bruxelles, prétend que la même crise s'est déjà produite du temps du grand roi Salomon et qu'elle a été guérie par l'intervention de l'Afrique. Ce qui prouve bien qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Il paraît que ce monarque ayant eu l'imprudence dans sa jeunesse d'entamer des affaires avec les Indiens, ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était en pleine crise monétaire, parce que tout son or partait aux Indes et qu'il n'avait plus dans ses caisses que de l'argent qui perdait tous les jours de sa valeur, à ce point qu'il en vint à être obligé d'en faire des boucliers à ses gardes! Et ce qui le tira de ce mauvais pas, ce fut la découverte des mines d'Ophir, dont il tira trente ou quarante millions grâce auxquels il fut remis à flot et put donner de très belles fêtes à la Reine de Saba. Or chacun sait que le pays d'Ophir c'est le Transvaal, où M. Rhodes affirme avoir trouvé les traces d'une foule d'anciennes exploitations juives ou phéniciennes. Après tout, M. Rhodes et M. Allard ont peut-être raison !

Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Cela est vrai partout, et surtout en Afrique ! Le colonel Thys, pénétré sans doute de cette vérité et désireux d'ailleurs de se concilier la bienveillance de tous les rois nègres qui sont venus assister à l'inauguration des chemins de fer, leur a fait des largesses ainsi (|u'à ceux de leurs sujets qui les avaient accompagnés. Je n'ai pas assisté

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à la distribution. On m'a dit que pour le commun des mortels, on avait donné des pagnes, rouges pour les femmes et bleus pour les hommes. Le besoin s'en faisait sentir, car à notre arrivée, ces dames n'étaient guère vêtues que de leur seule beauté que mettaient seulement en valeur d'innombrables anneaux de laiton aux bras et aux jambes, et des colliers en dents de crocodiles. Quelques grandes élégantes en avaient même, paraît-il, composés de dents humaines enfilées à une ficelle. Je ne sais pas ce qu'on a donné aux rois ! Je ne serais pas étonné que cinq ou six au moins aient reçu des descentes de lit en moquette représentant une peau de panthère, parce que j'ai vu, au cours de la soirée, dans les camps des indigènes, un certain nombre de ces tapis, tout neufs, et dont les heureux propriétaires faisaient les honneurs à leurs amis et connaissances avec un orgueil si manifeste qu'il excluait l'idée d'une longue possession. Tandis que ceux qui avaient des vraies peaux de panthères paraissaient au contraire tout humiliés, ce qui était bien naturel, car celles-là n'avaient qu'une queue, tandis que les fausses en avaient trois ! Il faut convenir que le fabricant qui a eu l'idée de créer ce modèle est un psychologue de premier ordre. Il méritait bien le succès qu'il a incontestablement. Cette constatation m'a rendu rêveur. Il est évident, en effet, que si les rois nègres trouvent qu'une peau de panthère à trois queues est plus belle qu'une peau de panthère à une queue, cela prouve que leur esthétique est différente de la nôtre. Nous estimons que l'art doit servir à représenter la nature. Nous croyons qu'un tableau ou une statue sont d'autant plus parfaits qu'ils donnent une impression plus vivante des êtres animés que l'artiste a voulu représenter. C'est une conception ([ui nous vient des Grecs, et que nous avons nii'ine certainement poussée beaucoup plus loin qu'eux. Car les artistes grecs

ne reproduisaient jamais que de beaux modèles, tandis que les nôtres, surtout maintenant, semblent souvent s'évertuer à chercher les modèles les plus abominables; de sorte que nous nous complaisons à accrocher à nos murs des tableaux représentant d'effroyables bonshommes, que nous nous empresserions de mettre à la porte si nous les voyions en chair et en os, parce que leur vue seule serait une souffrance. C'est même une manière bien extraordinaire de comprendre la décoration des appartements ! Les autres peuples ont toujours estimé, au contraire, que l'art étant en somme destiné à augmenter nos jouissances, non seulement il ne devrait jamais être consacré à la représentation des spectacles pénibles qui s'offrent souvent à nos yeux, mais qu'on ne devait même jamais hésiter à corriger la nature à l'occasion pour la rendre plus belle. Je me souviens même d'avoir entendu exprimer cette idée d'une manière très remarquable par un peintre chinois de Canton . Je ne me rappelle plus comment il s'appelait, mais je sais qu'il était l'élève préféré et le successeur du grand Lam-Qua, dont les magots sont aux magots ordinaires ce que sont les femmes de Rubens à celles de M. Besnard ! J'avais rendu un gros service au seigneur Pipi-Afa, le Comprador français de Hong-Kong, qui était un grand personnage, possédant une grosse fortune, malhonnêtement gagnée d'ailleurs, mais qu'il employait noblement à protéger les arts. Il avait deux maisons : une à Hong-Kong, dans laquelle il avait une femme à grands pieds; et une autre à Canton, qui était son vrai établissement, dans laquelle, comme tout Chinois qui se respecte, il avait une femme à petits pieds, et qu'il avait fait décorer par le peintre en question, dans l'atelier duquel il voulut bien me conduire un beau matin.

Quand nous y arrivâmes, ce grand homme était en train d'achever un tableau. Je ne compris pas tout

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d'abord très bien ce qu'il représentait. On voyait une grande femme montée sur un char traîné par deux lions, adressant un geste de menace à un diable effroyable déjà terrassé et qu'ils tenaient sous leurs pieds. Je demandai naturellement à Pipi-Afa, qui me servait d'interprète, quel pouvait bien être le sens de cette allégorie. Il m'expliqua que le typhon, que nous avions reçu quelques semaines auparavant en rade de Hong- Kong, — c'était même celui dans lequel le MoJige, que commandait mon pauvre ami Charlemagne, s'est perdu corps et biens, — s'était arrêté un peu avant d'arriver à Canton, et que la corporation des bateliers de cette ville, attribuant cet heureux événement à la protection de la déesse des eaux du fleuve, en l'honneur de laquelle ils avaient tiré d'innombrables pétards, avait décidé de commander un tableau commémoratif qui devait être pendu, en guise d'ex voto, dans son temple. Une fois cette explication donnée, je compris tout de suite que la grande femme, qui faisait une si effroyable grimace, était la déesse en question , et que le typhon était figuré par le diable que, sur son ordre, les lions de son char étaient en train de mettre à mal. Je pus donc en toute connaissance de cause prier Pipi-Afa de vouloir bien exprimer à l'artiste mon admiration pour la manière vraiment magistrale dont il avait traité son sujet. Mais, ayant examiné de plus près le tableau, pendant qu'il parlait, je remarquai que les deux lions avaient la crinière et la touffe de poils qui ornait leurs queues frisées au petit fer. Ce détail m'avant intrigué, je me permis de faire encore une question à l'élève du grand Lam-Qua, toujours, bien entendu, par l'entremise de Pipi-Afa.

— Demande-lui donc, lui dis-je, s'il a jamais vu des lions.

— Oui, répondit-il. Il dit qu'il en a vu plusieurs fois dans des ménageries de passage.

— Est-ce qu'ils avaient la queue frisée?

— Non.

— Alors pourquoi a-t-il représenté ceux-ci avec la queue frisée?

Ma question parut étonner tellement Pipi-Afa qu'il me la fit répéter. L'autre fut non moins stupéfait quand elle lui eut été transmise. Et ils se mirent à parler ensemble avec une certaine animation pendant deux ou trois minutes. Après quoi, Pipi-Afa me fit cette réponse.

— Mais c'est justement parce que les lions qu'on voit dans les ménageries n'ont pas la queue frisée, que, ayant à peindre des lions, il a voulu les représenter avec une queue frisée ! Pourquoi représenter des lions à queue non frisée quand on n'a qu'à aller dans une ménagerie pour en voir? Les bateliers qui payent très cher ce tableau tiennent naturellement à en avoir pour leur argent. Ils seraient très mécontents si le peintre ne leur fournissait pas des lions aussi beaux que possible, et plus beaux que ceux qu'on voit dans les ménageries !

C'est ce raisonnement qui m'a fait entrevoir cette conception de l'art que j'exposais tout à l'heure, et qui, en somme, est très soutenable. Dans tous les cas, elle a été bien plus répandue que la nôtre. Car les Indiens, les Chinois et les Assyriens, pour ne parler que de ceux-là, ont toujours eu pour but de faire plus beau que nature. Ils ont toujours eu l'horreur du réalisme. 11 est manifeste que les nègres sont du même avis. Ils estiment que l'art est fait pour leur donner des sensations supérieures à celles que la nature peut leur fournir. Et c'est pour cela que ces carpettes représentant une peau de panthère à trois queues leur font tant de plaisir.

Far exemple, si je ne me reconnais pas le droit de blâmer leur esthétique en matière de peinture , je

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prends celui de dire que leurs danses sont immondes. Lorsque le cortège s'est disloqué, chaque roi a été planter, à quelque distance, dans la plaine, son drapeau particulier, autour duquel sa tribu s'est groupée, et après s'être reconforté en mangeant quelques pains de chiekwangua, une abominable pâte gluante qu'ils font avec de la farine de manioc, et qui est la base de leur alimentation, les joueurs de tam-tam se sont mis à taper sur leurs instruments, et tout ce monde s'est mis à se trémousser en témoignage d'allégresse. J'ai vu les exercices chorégraphiques des bayadères : j'ai vu les mulâtresses de Bourbon danser la séga, j'ai vu les cérémonies de purification des Antaïmoures de Madagascar, qui sont même d'une jolie inconvenance, mais je n'ai jamais rien vu de comparable aux performances dont ces gorilles de Congolais nous ont donné le spectacle ! Ils m'ont fait comprendre et excuser la démoralisation des singes qu'on rapporte de leur pays. Des pauvres bêtes qui, du haut de leurs cocotiers, voient constamment des spectacles pareils, sont évidemment contaminées dès leur jeune âge. Je ne me charge naturellement pas de les décrire. Un mot seulement en donnera une idée suffisante. Toutes les femmes se mettent sur une ligne, jeunes ou vieilles, grandes et petites , il y avait là des enfants qui n'avaient pas plus de sept ans ! Les hommes se rangent en face d'elles, et puis tout ce monde se met à exécuter la danse du ventre. Et cela dure des heures !

Si encore ils étaient beaux! Mais ils ont tous et toutes des figures de macaques sur des corps taillés à la serpe! Par amour-propre de propriétaires, les Belges racontent qu'il y a des races superbes au Congo. Ils sont bien obligés de reconnaître que celle qui habite la région côtière dépasse les limites de la laideur permise : Mais ils prétendent que la faute en est aux Portugais !

Ils disent que depuis deux cents ans et plus ce pays-ci était considéré par eux comme un terrain de chasse à esclaves, et que c'est cet état de choses qui a détérioré la race. Il me semble que cela aurait dû plutôt l'améliorer. Car enfin, il tombe sous le sens que c'étaient ceux qui se sauvaient le plus vite qui n'étaient pas pris. C'étaient donc les plus lestes qui restaient pour perpétuer la race. Cela constituait donc une sélection éminemment propre à l'amélioration de l'espèce. Ainsi, en Seine-et-Marne, voilà plus de deux cents ans que, chaque année , on tue tous les perdreaux qui ne volent pas bien, et le résultat est que, maintenant, ils se lèvent à cent mètres et font sans s'en apercevoir des vols d'un kilomètre, qu'ils n'auraient jamais pu fournir auparavant. Il aurait dû en être de même chez les nègres de ce pays-ci.

En revanche, comme je crois l'avoir déjà dit, j'ai la conviction que, grâce à leur régime de réquisitions de porteurs, appliqué systématiquement et à outrance pendant les dix dernières années, nos bons amis les Belges ont détruit infiniment plus de nègres que la traite pratiquée par les Portugais n'en avait fait disparaître en deux ou trois siècles. Ce qui me le fait croire, c'est que évidemment ce pays-ci était relativement assez peuplé il y a quelques années de cela. Car, tout du long de la ligne, j'ai remarqué des bananeraies abandonnées. Or, le bananier ne pousse jamais tout seul, et il disparaît assez rapidement quand il n'est plus cultivé. Une bananeraie indique donc toujours l'emplacement d'un village détruit. Les milliers de squelettes qui bordent l'ancienne route des caravanes que nous avons croisée à deux ou trois reprises, sont ceux des anciens habitants de ces villages. Maintenant qu'on ne va plus avoir besoin de porteurs, grâce au chemin de fer, on va laisser à peu près tranquilles ceux qui restent, et la population va peut-être se recons*

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tituer. Cela est bien possible, mais je n'en suis pas très sûr. Il est arrivé quelquefois, en Afrique et ailleurs, que l'occupation du pays par les blancs ait été suivie d'une augmentation de la population indigène. Mais cela est très rare. Presque toujours, c'est le contraire qui arrive.

J'ai déjà dit, je crois, que l'impeccable organisateur qu'est le colonel Thys, ne voulant pas abandonner à eux-mêmes ceux de ses invités d'Europe qui se trouvaient dans d'autres trains que le sien, avait eu le soin de mettre dans chaque wagon un ou deux de ses invités locaux, qu'il avait chargés de remplir à sa place les fonctions de maître de maison. Nous avions, dans le nôtre, un ingénieur et un juge, qui ont pris très au sérieux leur rôle. Car à peine avions-nous doublé le cap du M'Pozo, d'où l'on a une si belle vue, que le juge a fait cette remarque si profondément juste, que l'admiration creusait l'estomac et a donné l'ordre à deux nègres qui dormaient sur la plateforme de servir quelques-uns des rafraîchissements contenus dans une énorme pile de paniers accumulés dans un coin du wagon. Ceux-ci, que nous n'avions pas remarqués d'abord parce qu'ils étaient tout nus comme leurs congénères, ont commencé par mettre des petits complets de marins, qui avaient bien l'air de les gêner un peu aux entournures, mais dont ils semblaient très fiers : puis ils ont monté une petite table à côté de chaque convive, et elles se sont, comme par enchantement, couvertes de victuailles et de bouteilles de Champagne et de bordeaux. J'ai même eu la maladresse de casser une de ces dernières. Je ne mentionnerais pas assurément un aussi mince incident, s'il ne m'avait pas fourni la matière d'une réflexion. La bouteille gisait en morceaux à mes pieds, et me disant que quelqu'un de nous pourrait bien se couper les pieds à travers ses souliers, en marchant dessus, je manifestai par

signe, à l'anthropophage qui nous servait, le désir qu'il me débarrassât de ces débris. Il comprit parfaitement, ce qui fait honneur à son intelligence et aussi à mes talents comme mime ! mais n'ayant probablement pas de balai sous la main, il commença par en faire un petit tas en se servant de son pied. Je n'aurais pas voulu en faire autant avec le mien, chaussé de bottes de marais. Quant à lui, voyant que je le surveillais, il frottait avec rage le linoléum du parquet, tout hérissé de petites flèches de verre, et puis, toujours en employant le même procédé, il poussa le tout devant lui jusqu'à la plate-forme, d'où il le projeta sur la voie. Mais je remarquai qu'il en était resté cinq ou six morceaux à l'endroit où il se tenait avec son camarade, et que, toute la journée, ils ont marché dessus sans avoir l'air de s'en apercevoir! Et à des gaillards auxquels le bon Dieu, dans son infinie miséricorde, a départi un cuir d'une aussi admirable qualité, nous donnons des souliers ! Car j'ai remarqué l'autre jour, à Matadi, que les miUciens sénégalais en avaient. Combien plus sensés, sous ce rapport, sont les Belges, qui laissent sagement les leurs se promener nu-pieds!

Ce premier repas a été suivi de trois ou quatre autres, ou plutôt la journée n'a été qu'un repas non interrompu, parce que l'ingénieur et le juge s'étaient piqués d'une noble émulation, de sorte que dès que les bouteilles de Champagne commandées par l'un étaient bues, l'autre ordonnait à grands cris aux anthropophages de servir une nouvelle tournée. Et la plus grande sobriété est recommandée dans ce pays-ci! On ne s'en douterait pas. Aussi, le soir, nous avons tous l'estomac plus ou moins barbouillé. Cependant, tout le monde a été à la hauteur des circonstances. A sept heures tapant, on s'est trouvé réunis dans la grande salle de banquet. Les dames étaient décolletées! Je me suis même permis de les blâmer discrètement d'être en-

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trées dans cette voie-là, parce que, étant donné le costume des dames du pays, elles étaient battues d'avance, sinon sous le rapport de la qualité, du moins comme quantité. Nos amis les Belges se faisaient remarquer par la somptuosité de leurs costumes. M. Buis avait son habit brodé de bourgmestre et M. d'Ursel avait endossé son habit de cour, tout flamboyant d'or. Les officiers étaient en grande tenue. Tous ruisselaient de décorations. J'avais peur, en les voyant d'abord, que les fonctionnaires français de la suite de M. de Lamothe ne fussent pas à la hauteur des circonstances. Mais quand je les ai vus faire leur entrée, j'ai été tout de suite rassuré. Pas un qui n'eût une brochette sur la poitrine, et la plupart une ou deux décorations pendues à la cravate. J'ai demandé des explications à ce sujet. Voici ce qui m'a été dit. II paraît que presque tous nos gouverneurs ont eu soin de faire créer, par les rois qu'ils ont sous leur coupe, un ou plusieurs ordres dont ils commencent par se faire grand'croix, naturellement. Puis, à chaque premier de l'an, ils s'en adressent mutuellement des ballots que chacun distribue autour de lui. De sorte qu'il n'y a pas de commissaire ou de bureaucrate, ayant passé deux ou trois ans aux colonies, qui n'ait l'Étoile noire du roi Toffa, le Caïman vert de Madagascar, la Banane du Cambodge, le Dragon jaune de l'Annam et cinq ou six autres décorations du même acabit. On s'en sert aussi pour réchauffer le zèle des journalistes qui défendent la politique coloniale. Et il y a encore des gens qui prétendent que les colonies ne servent à rien !

Voici maintenant, à titre de document historique, le menu du banquet :

Consommé aux tomates Filet de bœuf jardinière Moambé de poulet

Gigot d'agneau Canards rôtis Salade de jets d'ananas Fruits

J'ai cru intéressant de conserver ce menu, parce que, s'il étonnera par sa modestie les touristes que le grand express du Stanley-Pool déposera dans une dizaine d'années à la gare de Tumba (vingt minutes d'arrêt! buffet!) : en revanche il doit étonner encore bien plus ceux qui se rappellent avoir traversé le plateau où nous banquetons ici, il y a seulement cinq ou six ans : quand, après avoir planté sa tente au bord d'un ruisseau, on était tout heureux et tout aise si l'un des porteurs envoyé à la découverte aux environs, rapportait une boule gluante de chickwanga, qu'on mangeait en guise de pain, avec le contenu d'une boîte de corned-beef tirée des fonds de la cantine ! Et quand les nuits vous réservaient des aventures du genre de celle que m"a contée le major Gambier ! 11 paraît que par une nuit d'orage, très noire, compliquée d'une pluie battante, il dormait paisiblement dans sa tente , établie sur le bord d'un marais tout près d'ici, quand tout d'un coup il fut réveillé brusquement par ladite tente qui s'écroulait sur lui. En même temps il entendait des cris, des coups de fusils, des barissements et une galopade furieuse. C'étaient cinq ou six malheureux éléphants qui, se rendant à l'abreuvoir, avaient donné dans le camp sans le voir, tant la nuit était noire, et s'enfuyaient affolés en se sentant les pattes prises dans les cordes des piquets de tente. Je crois même qu'un ou deux de ses porteurs furent écrasés.

Mais, pour en revenir à ce menu, ce qui rendait nos hôtes très fiers, c'est qu'on était parvenu à le composer en grande partie avec les ressources locales. Ainsi, le filet de bœuf provenait d'un élève de Matéba; et dans

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le moambé de poulet, une sorte de poulet chasseur assaisonné à l'huile de palme, il n'y avait également que des ailes et des pilons de volatiles ayant picoré dans les environs, et n'v ayant même trouvé qu'une nourriture bien insuffisante, à en iuger par leur maigreur! Et mes voisins en concluaient que bientôt le pays commencerait à fournir des ressources qui permettraient de ne plus se nourrir exclusivement de conserves, comme on l'a fait jusqu'à présent. Je ne le leur ai naturellement pas dit, mais justement ce que je trouve extraordinaire, c'est que depuis une dizaine d'années qu'ils sont à Matadi. ils soient aussi peu avancés sous ce rapport. Le régime exclusif des conserves est très dangereux dans tous les pays. C'est grâce à lui que tous les Américains du Far- West sont dyspeptiques à trente ans. Mais pour les Européens établis dans les pays chauds, les vivres frais, et surtout les légumes, sont presque une question de vie ou de mort. Aussi, dès que nous établissions un nouveau poste en Cochinchine, on se préoccupait tout de suite de l'approvisionnement en légumes de la garnison. On arrivait très facilement à l'assurer, grâce aux Chinois, qui sont les premiers maraîchers du monde. Et dès qu'on pouvait supprimer les vivres de conserve, on s'apercevait tout de suite d'une très notable amélioration de l'état sanitaire. Or, dès leur arrivée dans le pays, les Belges ont justement fait venir trois ou quatre cents Chinois. Si au lieu de les employer à des travaux de terrassements qui étaient trop pénibles pour eux , puisqu'ils sont morts presque tous en quelques mois, on les avait lâchés dans la brousse en leur disant qu'on leur achèterait les légumes et les fruits qu'ils pourraient produire, il n'est pas douteux pour moi que, d'abord, ils auraient métamorphosé les environs de Matadi comme leurs congénères ont métamorphosé la banlieue de Saigon : et puis que la mortalité des blancs eût été diminuée dans une

très grande proportion grâce au changement de régime. Car le pays, quoique remarquablement infertile, est cependant parfaitement susceptible de culture sur certains points. On me dit d'ailleurs que maintenant, dans presque toutes les stations de l'intérieur, on s'oc cupe de créer des potagers qui réussissent généralement très bien, et que les missionnaires, notamment, ont réussi dans plusieurs localités à faire pousser en grande abondance la plupart des légumes d'Europe. Mieux vaut tard que jamais !

Mgr Augouard, l'évêque du Congo français, dont le nom a été si souvent prononcé à l'occasion de la mort du pauvre duc d'Uzès, dont il a recueilli le dernier soupir à Loango, après avoir cru l'arracher à la mort à force de soins pendant qu'il était à Brazzaville, était arrivé à Tumba, faisant par conséquent douze heures de chemin de fer, sans compter la traversée du Stanley- Pool, tout exprès pour voir M. de Lamothe, le gouverneur. Alors que les Belges ont, dans ce moment-ci, une flottille de quarante ou cinquante bateaux à vapeur sur le Congo, nous n'en avons, paraît-il, pas un seul! Pour faire son entrée solennelle dans ses domaines, le gouverneur français devait donc en être réduit à louer un bateau aux Belges, ou bien à être amené par eux chez lui avec les autres invités, ce qui n'était pas fait pour rehausser notre prestige. C'est justement ce qu'avait pensé Mgr Augouard, et comme la mission catholique dispose d'un petit bateau, le Léotî XIII, il était venu à Tumba tout exprès pour le mettre à la disposition de M. le gouverneur et de sa suite.

Cette nouvelle enchante les trois ou quatre touristes français non officiels, dont je suis, parce que grâce à cette combinaison nous allons pouvoir visiter le Congo français. Nous devions toujours y aller! Le programme des dive'"tissements qui nous sont offerts comporte,

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en effet, pour après-demain, une espèce de revue navale sur le Stanley-Pool, à la suite de laquelle le colonel Thys doit conduire ses invités à Brazzaville. Mais ils n'y passeront qu'une heure ou deux. Tandis que, grâce à Mgr Augouard, nous allons pouvoir y passer une journée entière. Et puis je crois qu'en le débarrassant de notre présence, nous rendons service au colonel Thys, car il a tant multiplié ses invitations dans les derniers temps, que je le soupçonne de ne pas savoir très bien où il pourra caser ses invités à Léopold ville. Aussi ne fait-il pas la moindre difficulté pour mettre à notre disposition un train spécial qui emmènera demain matin à six heures tous les voyageurs pour Brazzaville , à Léopoldville oii nous attend le Léon XIII.

Les choses étant ainsi réglées, nous sommes tous allés nous coucher dans les très bons lits que la compagnie de chemin de fer avait mis à notre disposition. Je m'attendais à une nuit de combats acharnés contre les moustiques. J'ai eu l'agréable surprise de n'en avoir pas entendu un seul. On nous av-ait distribué à bord de r Albertville de magnifiques moustiquaires, en nous recommandant bien de les emporter. Je n'ai même pas déplié la mienne. Et je crois que tous mes compagnons ont fait de même. Il faut dire que nous sommes dans la meilleure saison de l'année. Les nuits sont très fraîches. Le thermomètre descend à dix ou douze degrés, paraît-il.

En tout cas, j'ai dormi du sommeil profond que la Providence réserve aux consciences pures et aux bons estomacs. Seulement je me suis réveillé de bonne heure, parce que je suis un peu atteint de cette maladie que les Provençaux désignent du joli nom de « tracassin » et dont une des manifestations est le besoin d'être toujours prêt avant l'heure où on a besoin de l'être. Aussi ma malle et ma valise étaient bouclées

une grande heure avant le moment du départ. J'en ai profité pour faire une petite promenade. J'ai commencé par constater que nous étions bien gardés, car tous les vingt pas je rencontre un factionnaire, immobile, l'arme au pied, ayant un petit feu devant lui. 11 paraît que toutes les fois qu'on met un noir de ce pays en faction, il commence par allumer un petit feu. Les officiers les laissent faire généralement, parce que, quand ils ne sont pas préoccupés par l'idée d'avoir à empêcher leur feu de s'éteindre, il n'y a pas moyen de les empêcher de s'endormir.

Quand je passe à côté d'eux, ils me présentent les armes : ce qui d'ailleurs n'est pas régulier, puisqu'il est de règle qu'on ne rend pas d'honneurs pendant la nuit. Mais dans l'intérieur on les fait rendre toujours à tous les blancs. Cela me semble une excellente idée, très propre à maintenir le prestige de la race blanche. Seulement, il faudrait être logique. L'autre jour, à Matadi, un domestique de P Albertville, ayant bu plus que de raison, a fait du tapage à bord et a rossé abominablement un de ses collègues. Alors le capitaine Blake, voulant faire un exemple, a demandé qu'il fût envoyé en prison à terre. Et quand il s'est agi de l'y conduire, deux anthropophages Banghalas avec des tatouages en crête de dindon, costumés en policemen, lui ont mis les menottes et l'ont conduit en cet équipage à la geôle, où du reste il a été aperçu le soir jouant à la manille avec le directeur, sous la varangue, tout en vidant des bocks. Je dois dire que cette exhibition, dans les rues, d'un blanc prisonnier de deux anthropophages, a produit un effet très pénible à tous ceux qui en ont été témoins. Dans nos colonies, en pareille occurrence, on a toujours recours à des gendarmes blancs. Justement les Belges en ont de superbes que je n'ai jamais vus se promenant majestueusement dans les rues de Bruxelles, coiffés de leurs

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immenses bonnets à poils, sans me dire que, s'il me fallait absolument être arrêté par la gendarmerie, j'aimerais assez l'être par une gendarmerie aussi bien vêtue. Cela ne coûterait pas bien cher au roi d'en envoyer une demi-douzaine au Congo. Et vraiment la chose en vaudrait la peine. Car depuis qu'il a doté la colonie d'une justice civile, dont le personnel s'est empressé, naturellement, de faire de l'opposition à l'élément militaire, il se produit dans le Bas-Congo des faits qui, si l'on n'y prend pas garde, rendront bien vite le pays inhabitable pour les blancs. On est déjà en bon chemin. Témoin une aventure survenue lors de notre retour à Boma, dont a été victime un de nos camarades de voyage, un brave garçon nommé M. de Buschère, correspondant d'un journal flamand et poète très distingué à ses heures. Voulant faire je ne sais quelle emplette, il était entré dans un de ces stores dont j'ai parlé, qui sont tenus par des noirs portugais. Il n'y avait personne dans la boutique. M. de Buschère commença par appeler. On ne répondit pas. Alors il fit ce que tout le monde aurait fait à sa place. Voyant une porte au fond de la boutique, il l'ouvrit. Mais il se trouva que c'était celle de la chambre où le propriétaire était justement en train de faire sa sieste. Et relui-ci, réveillé brusquement et ayant sans doute le réveil mauvais, commença par accabler d'injures l'infortuné M. de Buschère, en le traitant de vil cambrioleur : et puis, se mettant progressivement dans un de ces états de rage qui caractérisent les nègres et les singes , il se précipita dans la rue et en ramena un agent de police de la même couleur que lui, naturellement, auquel il enjoignit d'arrêter notre pauvre compagnon et de le conduire au poste ! Et ainsi fut fait ! Le doux poète fut conduit au violon de Boma par un sergent de ville nègre !

Au poste on trouva un commissaire de police. M. de

Buschère se croyait sauvé ! Mais le commissaire de police jugea la chose si grave qu'il voulut en référer au procureur! Justement celui-ci avait fait le voyage de Stanley-Pool avec nous. Il connaissait donc très bien M . de Buschère ! Mais il voulut procéder régulièrement. 11 ne relâcha son homme qu'après une enquête. Si bien que le malheureux crut un instant qu'il allait manquer le départ de V Albertville . Quand on n'a pas la pratique des colonies, on trouve que des incidents de ce genre sont sans portée. On s'imagine que, malgré tout, les deux races peuvent et doivent vivre côte à côte sous le régime de l'égalité. Les Américains l'ont cru aussi quand, après la guerre, ils ont donné aux anciens esclaves cette égalité qu'ils ne demandaient d'ailleurs pas. Mais tout de suite ils se sont aperçus que, du train dont marchaient les choses, c'étaient eux qui allaient devenir les esclaves de ceux qu'ils avaient délivrés si bénévolement. Ils y ont mis d'ailleurs bon ordre, en employant les moyens qui leur sont familiers; c'est-àdire en se faisant justice eux-mêmes, et en lynchant les nègres quand ils veulent prendre leurs droits au sérieux. Et, à force de les lyncher, ils ont fini par être les maîtres chez eux. Seulement il se trouve que pour avoir voulu faire acte de philanthropie vis-à-vis des noirs, ils ont abouti à un état de choses qui les oblige à faire et à tolérer des barbaries qui les auraient révoltés eux-mêmes du temps de l'esclavage. C'est un peu l'histoire de nos révolutionnaires français. Ils ont démoli la Bastille où il y avait en moyenne une douzaine de prisonniers d'État qui y mouraient généralement de la goutte, parce qu'on les y nourrissait trop bien. Et un ou deux ans après l'avoir démolie, ils avaient transformé en prisons d'État tous les couvents de France, où ils n'avaient jamais assez de place pour tous les gens qu'ils enfermaient avant de les envoyer à la guillotine.

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D'ailleurs, pour se rendre compte de ce qui arriverait aux Américains s'ils n'agissaient pas ainsi, il suffit de voir ce qui se passe dans les pays où on agit autrement : à Sierra-Leone, par exemple, où les Anglais se sont avisés de vouloir appliquer les théories qu'ils admiraient tant quand il s'agissait de ruiner les colonies des autres. Là on a donné aux nègres autant de droits qu'aux blancs. Et ils ont su tout de suite tirer parti de la situation. Aussi maintenant, non seulement les blancs n'osent plus aller s'y établir, mais même il est devenu très dangereux, quand on y passe, de profiter de l'escale de quelques heures qu'y font les paquebots pour aller se promener à terre, parce qu'on est à peu près sûr de rencontrer au coin d'une rue un bon nègre, vêtu avec une élégance suprême, qui vous bouscule. Alors naturellement on lui rend la bousculade. Mais un second nègre, vêtu en agent de police, se trouve toujours là, comme par hasard, pour recevoir la plainte du premier, qui déclare qu'il a été victime d'un « assault », et on vous emmène devant un troisième nègre, habillé en magistrat. Celui-ci s'empresse à son tour de recevoir la déclaration de son subordonné et renvoie l'affaire à huitaine pour le jugement, en vous offrant l'alternative de passer ce temps en prison ou de payer une caution qui varie de dix à vingt livres, suivant l'apparence de la victime. Naturellement on n'a qu'à payer, car si on ne payait pas, il faudrait attendre un autre paquebot et perdre le prix de son passage! Ht le tour est joué. Le « coloured gentleman » , le constable et le juge se partagent la caution, et ils s'empressent de recommencer à la première occasion. Cette industrie, la seule du reste du pays, a pris dans ces derniers temps un tel développement que le gouvernement de l'Ktat indépendant vient d'interdire à ses agents de descendre à terre à Sierra-Leone. On a eu raison de le leur interdire. Mais alors il ne faudrait pas

laisser s'établir à Borna les mœurs qu'on blâme ailleurs. Et si on n'y prend pas garde, il me semble qu'on est en bonne voie pour arriver à ce résultat.

Un peu avant six heures j'entendis le piétinement d'une troupe nombreuse qui venait du côté de la gare. Puis, je vis déboucher cent cinquante ou deux cents noirs ayant un blanc à leur tête, et sur les flancs une douzaine de caporaux qui les surveillaient. C'étaient probablement nos danseurs de la veille qu'on avait été ramasser dans leurs campements pour porter nos bagages. Mais ils n'avaient plus l'air triomphant qu'ils montraient quand, sous l'œil émerillonné de leurs souverains, nous les avions vus exécuter leurs bamboulas. Serrés les uns contre les autres, enveloppés de leurs pagnes, courbés en deux, toussant à rendre l'âme, ils avaient au contraire bien piteuse mine. Je l'ai bien souvent remarqué, les nègres semblent anéantis au moindre froid. Ceux-là grelottaient littéralement. Il y a des gens qui en concluent que, s'ils le pouvaient, ils seraient tout disposés à s'acheter des habits. Cela est possible. Mais s'en trouveraient-ils mieux? Je n'en suis pas très convaincu. II est dit dans la "Vie des Saints que saint Martin ayant rencontré un jour un mendiant tout nu, coupa en deux son manteau d'ordonnance et lui en donna la moitié. L'opération fut excellente pour saint Martin, puisqu'elle a contribué à le faire canoniser; mais il ne serait pas du tout étonnant qu'il eût rendu un très mauvais service au vieux mendiant. Le Père Kneipp soutenait toujours que trop d'habits font plus de mal que pas assez d'habits. Cela n'est peut-être pas très vrai quand il s'agit de blancs ; mai? je serais assez tenté de croire l'observation très juste en ce qui concerne les noirs. Ceux qui sont tout nus ont l'air à moitié morts dès qu'il fait un peu froid , mais aux premiers rayons de soleil il n'y paraît plus et ils sont tout guillerets; tandis que ceux qu'on habille meurent

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généralement comme des mouches : peut-être parce qu'ils ne se donnent jamais la peine de retirer leurs habits pour les faire sécher quand ils sont mouillés. Du reste c'est un phénomène qui est bien connu en Océanie. Les Kanaks se portaient très bien quand ils allaient tout nus. Ils deviennent tout de suite tuberculeux quand on les habille.

Je priai l'employé blanc qui était à la tête de cette troupe de vouloir bien faire porter tout de suite mon bagage au chemin de fer. Il mit aussitôt à ma disposition un caporal et six hommes. Avec le caporal, cela faisait sûrement sept anthropophages. Je le remerciai de la libéralité avec laquelle il me traitait , tout en trouvant que c'était peut-être beaucoup de monde pour porter une malle, un nécessaire et un parapluie. Mais je ne tardai pas à constater qu'il avait vu juste et qu'il n'y en avait pas un de trop. Ils commencèrent par s'accroupir tous en rond autour de mon bagage en parlant avec beaucoup d'animation. Cela ne m'étonna pas. 11 s'agissait évidemment de savoir qui porterait le poids le plus léger. C'est toujours un sujet d'interminables discussions, quand on voyage en Afrique. Comme en somme c'était leur affaire, je m'abstins tout d'abord d'intervenir; mais voyant que cela n'en finissait pas, je m'adressai au caporal. Alors, celui-ci, voulant sans doute me prouver qu'il savait le français , cria aux autres d'une voix terrible : « Allaye! AUaye! » avec un bel accent belge. Ce qui mit fin à la discussion. Le plus grand et le plus fort des anthropophages s'empara tout de suite de mon parapluie, le mit en équilibre sur sa tête, et se disposait à partir; mais comme je n'étais pas bien sûr de le revoir, je le happai au passage et lui fis signe d'attendre les autres. Un second avait pris mon nécessaire. Les quatre plus malingres restaient en face de la malle, qu'ils regardaient d'un air consterné. Cela aurait pu durer longtemps ,

mais le caporal leur ayant donné une forte bourrade à chacun en répétant son « Allaye ! Allaye ! » ils la prirent par les quatre coins, et avec des gémissements déchirants, en s'y reprenant à deux ou trois fois, ils finirent par la mettre en équihbre sur leurs têtes. Je ne sais même pas comment ils en sont venus à bout, car il n'y en avait pas deux de la même taille. Cependant ils réussirent tout dè même. Quand ce fut fait, je mis le caporal en tête du convoi, je pris la queue, et nous nous mîmes en route pour la gare.

Lorsque nous y arrivâmes, il faisait très clair. Le jour s'était fait avec cette rapidité qui surprend toujours quand on arrive pour la première fois sous les tropiques. Le soleil semblait avoir bondi de dessous l'horizon. Un instant auparavant le grand plateau sur lequel nous nous trouvions semblait une île, car une grande nappe de brouillard, imitant l'eau à s'y méprendre, s'étendait autour de nous à perte de vue. Mais en quelques minutes ce brouillard se dissipa. Bientôt on n'en vit plus que des lambeaux accrochés aux petits bois qui se montraient de loin en loin, sur le bord des ruisseaux. Le pays avait encore cet aspect désolé qu'il avait la veille. Cependant, les montagnes étaient moins hautes. Ce n'étaient plus de grands rochers se détachant en lame de scie sur le ciel : c'était un moutonnement de croupes rouges sans aucune végétation et enchevêtrées les unes dans les autres d'une manière si confuse, (}u'à cette distance, il était impossible de se rendre compte de l'orientation du soulèvement qui les avait produites. Le paysage n'avait du reste aucune grandeur. C'était nu, triste et laid.

J'étais en train de me dire que ce n'était sûrement pas là que je viendrais vivre pour mon agrément, quand je me vis entouré par mes sept anthropophages, qui, ayant déposé mes bagages dans le fourgon, me réclamaient à grands cris un « matabich ». Je leur

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offris le portrait de leur souverain, le roi Léopold, sur une de ses pièces de quarante sols. Ils se récrièrent. Evidemment ils étaient sufiisamment frottés de civilisation pour demander un pourboire , mais pas assez pour savoir au juste ce que c'était qu'une pièce de quarante sous , ni surtout comment on pouvait s'y prendre pour la partager en six. Le moindre lambeau d'étoffe eût manifestement mieux fait leur affaire. Heureusement le caporal vint à mon secours. Il trancha la difficulté à la façon du juge qu'a célébré le bon La Fontaine. Il prit la pièce de quarante sols, la mit dans sa poche, chose que les autres n'auraient pas pu faire, car ils n'en avaient pas, et les mit tous d'accord en leur lançant un si terrifique « Allaye! Allaye! » qu'ils prirent la fuite, éperdus. Après quoi il disparut à son tour.

Mais il en vint tout de suite un autre qui me donna également une haute idée des qualités de commandement qui caractérisent les caporaux congolais. Celui-là était armé et suivi d'un de ses hommes. Ils marchaient tous les deux la jambe raide et le bout du pied en l'air, ce qui m'impressionna vivement. Car je n'avais encore vu, avant de venir dans ce pays, de nègres marchant à la prussienne. Il venait relever un factionnaire qui se tenait au port d'arme sur le quai de la gare, devant un petit feu qui achevait de s'éteindre. Ce factionnaire était même bien laid! Ce n'est pas que sa figure de gorille fût beaucoup plus bestiale que celle de ses camarades. Mais sa vareuse, serrée à la taille par son ceinturon dessinait des formes qu'on est habitué à voir chez les nourrices, mais pas chez les n)ihfaires. On m'a dit, depuis, qu'il y a un certain nombre de tribus où celte conformation est très commune. A la place des Belges, je tâcherais de recruter les soldats dans les autres. L'effet produit n'est pas heureux.

Le caporal, voyant que je le regardais, voulut évidemment me donner une haute idée de la façon dont s'exécute à Tumba le service de place. En arrivant à la hauteur voulue, il commanda halte! Et puis à droite! alignement! et ce ne fut que quand son homme se fut aligné sur lui tout seul, ce qu'il fit consciencieusement en tournant la tête à droite, qu'il commanda fixe! Après quoi il se mit à la tête de celui qu'il venait relever et partit en marchant de plus en plus à la prussienne.

Pendant que je contemplais cette petite scène qui m'avait beaucoup diverti, tous les passagers du premier train avaient fini par arriver. Comme je crois l'avoir déjà dit, il avait été convenu que ce train était réservé à ceux qui accompagneraient à Brazzaville M. de Lamothe. En dehors des Français, c'est-à-dire de Mme de Lamothe et de son mari, l'aide de camp du gouverneur, de son secrétaire Superville, des trois ou quatre fonctionnaires venus la veille au-devant de nous, des correspondants de journaux français et de Mgr Augouard, dont le bateau, le Léon XIII, nous attendait à Léopoldville pour nous faire traverser le Stanley Pool, il n'y avait, en fait de Belges, que M. Diderichs, le directeur du commerce de l'Etat indépendant, venu avec nous pour faire les honneurs du chemin de fer à M. de Lamothe; le chanoine Seeghers et le bon curé Buysse, qui voulaient voir la mission de Mgr Augouard; et, en fait d'étranger, le' délégué russe, M. de Kologrivof, qui s'était juré de ne pas revenir du Congo sans avoir tué un hippopotame et s'était laissé persuader par le capitaine de Lamothe qu'il y avait bien plus d'hippopotames sur la rive française que sur la rive belge. Je ne sais pas si cela est bien vrai, mais nous avons tous été enchantés qu'il se fût laissé tenter, car il est im|)()ssiblc de rêver un compagnon de voyage plus charmant (|ue ce vieillard

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de soixante-cinq ans, le doyen de l'expédition ! C'est un personnage très considérable dans son pays . En sa quai ité de conseiller privé et président du conseil du ministère impérial des voies et communications, il a surveillé la construction de presque tous les chemins de fer ruî-ses. Seulement cette occupation l'a tellement absorbé qu'il n'a jamais pu trouver le temps de voyager, tout eu ayant la passion des voyages. Aussi a-t-il béni le ciel, qui, par l'intermédiaire du colonel Thys, lui a fourni l'occasion de faire celui-ci. Le programme du reste le séduisait d'autant plus que, grand admirateur de Napoléon comme beaucoup de Russes, il trouvait ain>i l'occasion d'aller faire un pèlerinage à Sainte-Hélène. Car après la tournée du Congo, nous devons y aller. Toutefois sa joie n'est pas complète. Comme j'étais le seul passager qui y fût allé, il est venu me demander des renseignements, le lendemain même de notre départ d'Anvers, sur les ressources de Sainte-Hélène au point de vue balnéaire. Il tenait absolument, je ne sais pas pourquoi, à pouvoir dire qu'il avait pris un bain de mer dans ce pays où Napoléon en a tant pris dans une baignoire ! Or j'ai été obligé de lui dire que les renseignements que je pouvais lui donner n'étaient guère encourageants. Car autant qu'il m'en souvenait la petite rade foraine de Jamestown, où l'on mouille, fourmille de requins et par conséquent ne me semblait pas indiquée pour y faire une pleine eau, et partout ailleurs, Sainte-Hélène est, comme l'honneur :

... une île escarpée et sans bords Où l'on ne peut rentrer quand on en est dehors!

avis qui l'a tellement consterné qu'un instant il a songé à nous fausser compagnie, après la tournée du Congo, aimant encore mieux ne pas aller à Sainte- Hélène que d'y aller sans s'y tremper dans les flots que contempla le grand Napoléon ! Pour en finir tout de suite avec

ce grave incident, je dirai qu'il y est tout de même allé avec. nous. Et même les renseignements qu'il y a eus, à terre, ont dû lui donner l'espoir qu'il pourrait mener à bien son projet de baignade, car il est resté à Jamestown, où il comptait séjourner quelques semaines avant de se mettre en route pour revenir en Russie par le Cap, l'Australie et l'Amérique, nous laissant tous très chagrinés de cette séparation.

A mesure que nous nous éloignons de Tumba, je sens croître l'impression que j'avais déjà ressentie la veille. Il me semble que les Belges ont peut-être péché par défaut jd'audace quand ils ont construit ce chemin de fer du Congo, en n'adoptant pas résolument l'écartement d'un mètre, grâce auquel ils auraient créé une voie de communication leur permettant de faire face au trafic très considérable sur lequel ils sont en droit de compter, au lieu de n'avoir que ce petit tramway qui ne peut transporter que trente tonnes de marchandises à chaque train. Au début des travaux, ils ont rencontré de telles difficultés qu'ils se sont évidemment dit qu'il fallait borner leurs ambitions. Mais si les études avaient été bien faites, ils se seraient rendu compte qu'il n'y avait en réalité que les cent premiers kilomètres qui offrissent des obstacles très sérieux , tandis qu'ensuite le pays devenait de plus en plus facile; à ce point même qu'aux abords du Stanley-Pool, on débouche, en sortant des montagnes, sur une plaine de sable dont le terrain est si bien nivelé et en même temps si résistant que, sur une longueur de quinze ou vingt kilomètres, les ingénieurs n'ont eu qu'à poser les rails sur les traverses, sans même ballastcr la voie. C'est même ce qui explique la rapidité vertigineuse des travaux dans les derniers temps. Il est bien évident que, au moins dans cette partie-là, la voie d'un mètre n'aurait pas plus coûté que celle qu'ils ont adoptée. Et le résultat

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eût été le même sur bien d'autres points. Il me semble donc qu'on eût mieux fait de sacrifier quelques millions de plus au creusement de trois ou quatre tunnels aux environs de Matadi. Du moins telle est mon impression. Mais, je le répète, c'est là une opinion toute personnelle à laquelle ma haute incompétence ne peut donner qu'une autorité bien contestable.

Le chaos de montagnes que j'avais vues le matin, du haut du plateau de Tumba, émergeant de la brume, m'avait fait l'effet d'être d'une aridité désolante. Mais le fond des vallées que nous avons suivies sert de lit généralement à des cours d'eau sur le bord desquels nous avons rencontré des massifs forestiers d'une certaine importance. Seulement le sol doit être bien mauvais, car la plupart des arbres sont assez mal venants. M. Diderichs, qui a exploré et fait explorer très minutieusement toute cette région au moment de la construction du chemin de fer, espérant y trouver les bois dont on allait avoir besoin, me disait qu'il avait reconnu qu'il fallait y renoncer. Ce n'est pas que lesiirbres dont on pourrait tirer parti, fassent complètement défaut ! Ainsi il a trouvé un acajou jaune qui a une grosse valeur pour l'ébénisterie. Mais on les trouve isolés, ce qui en rend l'exploitation horriblement coûteuse. De sorte qu'il a jugé qu'il était beaucoup plus économique de faire venir d'Europe tout le bois dont on avait besoin. Il connaissait justement un très bel échantillon de cet acajou qui se trouve tout près d'une station où nous nous sommes arrêtés pour faire de l'eau, et il m'a mené le voir. C'est un arbre superbe. Seulement il pousse au milieu d'une grande clairière littéralement tapissée d'ananas sauvages. Ce qui m'a un peu gâté ma promenade, parce que dans tous les pays chauds où je suis allé, j'ai toujours remarqué que les plantations d'ananas attirent tous les serpents des environs, VA justement je venais d'en voir un

par la fenêtre du wagon, se promenant le long de la voie. Le chef de gare nous avait d'ailleurs dit qu'ils empoisonnaient son existence. Un boa avait gobé son chien deux ou trois jours auparavant. Et ces vilaines bêtes sont d'une familiarité désolante. Il en trouve à chaque instant dans sa maison.

A Congolo, nous nous arrêtons pour admirer un beau pont de cent mètres, jeté sur l'un des derniers affluents du Congo inférieur que nous avons à traverser, l'Inkissi. C'est une belle rivière qui, même dans cette saison, celle cependant ou les eaux sont les plus basses, coule à pleins bords. J'insiste sur ce détail parce qu'il ajoute à la drôlerie d'un incident que m'a conté Esj^anet et qui s'est produit au moment de la construction de la station située au bout de ce pont. Pour alimenter le réservoir destiné à fournir de l'eau aux locomotives, réservoir d'une contenance de deux mille litres, l'ingénieur en chef avait établi une petite dérivation qui allait la chercher en amont, suffisamment loin pour qu'elle arrivât sous pression. Le commissaire civil du district, étant passé par là un beau jour, lui a envoyé une petite note officielle très sèche, le menaçant d'un procès-verbal pour avoir m.odifié sans autorisation et sans enquête préalable le régime d'un cours d'eau. Espanet a purement et simplement envoyé promener cet administrateur trop zélé et l'affaire n'a pas eu d'autres suites. Mais on reproche tant à nos fonctionnaires français, dans les colonies, d'être tracassiers, qu'il est bon de constater que la bureaucratie florit aussi au Congo et qu'on y fait cependant de bonne besogne !

Un peu après le passage de l'Inkissi, nous notons sur la carte la cote de 600 mètres. C'est à peu près le point culminant de la ligne. Quand nous l'avons franchi, nous entrons dans le bassin du Stanley-Pool et nous commençons la descente. Nous ne tardons pas à

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pénétrer dans une vallée très boisée que nous suivons pendant près de quarante kilomètres en côtoyant un torrent, la Lukaya, dont les eaux claires nous rappellent celles du M'Pozo. La végétation est belle par moments. Mais les grands arbres qui dominent le taillis de palmiers ne sont guère que des fromagers et des parasoliers dont la vue contriste le cœur de M. Diderichs, car ils ne sont bons à rien. A la station de Kimuenza, le pays change encore d'aspect. Nous nous retrouvons dans un pays montueux et découvert. A quelques kilomètres plus loin, au moment où le train débouche dans un vallon, nous entendons tout d'un coup une musique militaire qui nous joue tant bien que mal l'air de la Brabançonne, pendant que deux ou trois cents petits nègres groupés autour de quatre Européens, revêtus de soutanes, poussent des hourrahs frénétiques. Ce sont les élèves d'un orphelinat dirigé par les RR. PP. jésuites dont nous apercevons les bâtiments construits sur une colline peu éloignée de la voie, dont les flancs sont couverts de grandes plantations et de cultures qui paraissent très bien tenues. Il paraît qu'ils ont déjà là quelques milliers de pieds de cacao en plein rapport qui donnent de très beaux résultats. Les Belges favorisent beaucoup les missionnaires, qui leur forment un personnel d'interprètes et d'ouvriers d'art dont ils tirent de très grands services.

Chez nous ils sont traités différemment. J'ai dit plus haut que Mgr Augouard, l'évêque de Brazzaville, sachant que la colonie n'a pas un seul bateau à vapeur, était venu à Tumba mettre le sien, le Léon XI II ^ à la disposition du gouverneur, afin qu'il ne fût pas obligé d'en emprunter ou d'en louer un aux Belges pour traverser le Pool. S'il s'est imaginé qu'on lui saurait gré de sa proposition, il s'est joliment trompé. Je suis dans le wagon où sont montés les fonctionnaires de la suite de M. de Lamothe, ainsi que ceux qui, venus

au-devant de lui de Brazzaville, y retournent avec nous. Ces messieurs échangent leurs impressions. Il est manifeste que la démarche de l'évêque les exaspère d'abord, et en même temps les rend très perplexes. La nature des relations qui existent entre lui et ces messieurs m'est révélée par une anecdote caractéristique que raconte l'un d'eux. Il paraît qu'à la dernière réception officielle du jour de l'An, un de leurs collègues, recevant la visite de Mgr Augouard, a refusé publiquement de prendre la main qu'il lui tendait, ce charmant jeune homme étant d'avis qu'il n'était pas de sa dignité de donner une poignée de main à un évêque. Ici j'interromps le narrateur. Mgr Augouard faisait à ce moment-là une visite prescrite par les règlements. Il a donc été insulté en service commandé. Quelle punition a-t-on infligée à celui qui s'est rendu coupable de cette grossièreté? Mon observation jette un froid. Je dois dire d'ailleurs que personne n'avait l'air d'approuver l'acte de ce malotru. Mais la conversation ayant repris, on a paru trouver très drôle une boutade échappée à l'un des fonctionnaires présents. Il était encore question de l'évêque.

— Ah! s'écria-il, l'évêque se donne le genre de venir nous proposer son sale bateau ! 11 ne l'emploie donc pas exclusivement à son usage personnel ! Il prend des passagers. Attends un peu! Je m'en vais l'inscrire sur la liste des patentés. Il payera patente. Cela lui apprendra !

Je dois dire que cette réflexion m'a procuré ce genre de plaisir qu'on éprouve quand on retrouve une vieille connaissance. Il y a de cela quelques années, un avocat que j'aimais beaucoup mourut dans mon village. II avait occupé une certaine situation politique. Beaucoup de monde devait venir à son enterrement, et notamment le préfet et un ministre. La gare est assez loin . Je crus rendre service à la famille en mettant à leur

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disposition une voiture. Et par hasard ce furent mes chevaux qui eurent l'honneur de ramener ces deux personnages. C'était bien la première fois qu'il leur arrivait de traîner un préfet. Je n'y pensais plus, quand je rencontrai trois ou quatre jours après un de mes amis.

— Eh bien, me dit-il dès qu'il m'eut aperçu, voilà que vous voiturez des préfets de la République, maintenant ! Méfiez-vous, vous êtes mal noté. Vous allez être dénoncé comme entrepreneur de transport, et on vous soumettra à la patente ! Vous serez bien heureux si vous vous en tirez sans amende.

J'avais trouvé l'idée drôle et elle m'avait fait rire. Seulement elle m'avait semblé un peu exagérée. Elle ne l'était pas tant que je le croyais. Les cervelles de nos fonctionnaires sont tellement favorables àl'éclosion d'idées de ce genre, que, la chaleur du Congo aidant, celle-là est arrivée tout naturellement à maturité. A-t-elle été appliquée après notre départ? C'est ce que je ne sais pas. Cela est bien possible. Mais le contraire l'est également. Les jeunes gens d'aujourd'hui ne sont plus guère capables de ces belles haines qui font qu'on sacrifie ses intérêts au plaisir de faire du mal à un ennemi. J'en ai eu la preuve en constatant le succès qu'a eu la péroraison de l'orateur.

— Seulement, a-t-il observé en manière de conclusion, il ne faut rien dire pour le moment. Hier, les Belges n'étaient pas sûrs du tout de pouvoir nous donner un bateau pour traverser le Pool ; ils en attendaient un. Mais rien ne prouve qu'il soit arrivé. Et s'il n'est pas arrivé, il faudra bien que nous prenions le Léon XIII. Cela ne serait pas amusant de passer dans des canots.

Sage et prudente réflexion qui a été approuvée par tout le monde !

Le chemin de fer n'aboutit pas directement à Léopoldville. On n'y arrive qu'après avoir longé le lac

pendant une douzaine de kilomètres et traversé deux petites stations, celles de N'Dolo et de Kinshassa, construites sur la rive. Il est même bien probable qu'un jour ou l'autre tout le trafic se fera à N'Dolo. Les Belges commencent à s'apercevoir que le site oii est construit Léopold ville a été très mal choisi par Stanley. Car les appontements, si on en construisait, ne seraient qu'à cmq ou six cents mètres de la cascade qui sert de déversoir au lac. De sorte que si, par malheur, un navire était mal amarré ou bien si sa machine venait à manquer à l'arrivée ou au départ, il serait tout de suite pris par le courant et entraîné. La chose est même arrivée il y a quelques mois à un de leurs plus beaux bateaux. Il a disparu en cinq minutes avec son équipage et sa cargaison, dont on n'a retrouvé ni un homme ni un ballot. Tandis que le mouillage est beaucoup plus sûr à Kinshassa et surtout à N'Dolo, où une petite pointe de sable forme une baie d'eau tranquille. Aussi les connaisseurs prédisent-ils un grand avenir à N'Dolo. Il est question d'y transporter tous les ateliers de montage et de réparations de Léopoldville.

Quand nous arrivons à Kinshassa, nous trouvons à la gare un Français, 1\L Thierry. Il est le directeur d'une grande factorerie, la Franco-Belge, qui y est établie. C'est lui qui avait promis un bateau à vapeur, s'il y en avait un de disponible. M. de Lamothe, toujours revêtu de sa grande tenue, descendit aussitôt de son wagon et se mit à causer avec lui. Evidemment les nouvelles étaient favorables, car tout de suite orilre fut donné de décrocher le fourgon des bagages, qu'une nuée de nègres se mirent en devoir de décharger. Mais alors, on vit paraître à la portière la figure

effarée de Mgr Augouard.

— Arrêtez! cria-t-il, il y a erreur. Nous ne sommes

pas arrivés. Le Léon XIII n'est pas ici, je l'ai laissé à

Léopoldville !

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— Mais non! il n'y a pas d'erreur, répondit M. de Lamothe avec une belle désinvolture. Vous pouvez continuer jusqu'à Léopoldville. Mais nous, nous nous arrêtons ici.

— Comment. Mais puisque je vous dis que le bateau. . .

— Ah! oui. Le Léon XIII ! Mais nous en prenons un autre.

Je dois dire que le pauvre évêque n'avait pas l'air content. Quant à moi, j'ai plaint surtout M. de Lamothe. Il m'a rappelé un sous-préfet que j'ai eu pendant quelque temps — qui était d'une bonne famille, avait épousé une femme très pieuse et avait luimême des sentiments religieux, car je l'ai rencontré deux ou trois fois à la messe à Paris. Il prenait même un air très piteux quand il m'y voyait. Dans sa sous-préfecture, en effet, il ne mettait jamais les pieds à l'église, de peur du maire, un libre penseur de la plus belle race, qui s'est suicidé, quelques mois après, à la suite d'histoires louches, qu'il connaissait certainement mais qui lui inspirait tout de même une telle frayeur qu'il n'en a même pas osé faire baptiser un enfant qui lui est né ; et sa femme et sa belle-mère n'osaient aller à la messe que dans une église du faubourg, de grand matin, et avec des voiles très épais. Et ce garçon, qui n'était pourtant pas plus bête qu'im autre, faisait un métier pareil pour six mille francs par an ! Et il était obligé de faire tout cela. Puisqu'il était d'une famille honorable et qu'il avait été élevé chez les Jésuites, il fallait qu'il donnât des gages! Le pain que mangent les fonctionnaires de cette espèce doit être souvent bien amer.

J'ai cité cette histoire parce que c'est un peu celle de M. de Lamothe. C'est un homme qui a eu beaucoup d'aventures. Il a débuté dans la vie en se sauvant du collège à l'âge de dix-huit ans, pour se faire lancier polonais! Puis, quand l'ordre a de nouveau régné à Varsovie, et que les cosaques furent les seuls

lanciers tolérés dans le pays, il s'est engagé dans l'armée française et est devenu sergent de tirailleurs sénégalais. Mais il n'est pas resté bien longtemps sous les drapeaux. Il a pris son congé et s'est fait journaliste en Algérie, après avoir été correspondant de journal pendant la guerre de Turquie. Entre temps, il avait trouvé le moyen de rendre des services à quelques hommes politiques. Selon l'Usage, ils l'en récompensèrent en lui donnant une place! Ils le firent nommer gouverneur de Saint-Pierre et Miquelon. Si on s'avisait de nommer à un poste pareil un général ou un amiral ayant passé la moitié de sa vie aux colonies, toute la franc-maçonnerie prendrait les armes. Et le Temps publierait un bel article dans lequel, tout en blâmant l'intempérance de langue des autres journaux, il s'étendrait sur les inconvénients qu'il y a à nommer gouverneurs des gens que leurs études antérieures n'ont pas préparés à l'exercice de ces hautes et délicates fonctions! Mais quand on a été lancier polonais et sergent de tirailleurs, on est bon à tout. Aussi ne laissa-t-on pas languir M. de Lamothe à Saint-Pierre. Il n'y fit qu'un stage assez court. Après quoi il fut bombardé gouverneur du Sénégal, où il retrou\a peut-être, attendant encore leur troisième galon, les lieutenants qui l'avaient mis à la salle de police quelques années auparavant. Puis, finalement on l'a envoyé à Libreville; ce qui d'ailleurs me semble un avancement à rebours.

Or, il faut bien se mettre à sa place ! Sa situation n'est pas bien facile. Dans les différents postes qu'il a occupés, je ne sais pas ce qu'il a été comme administrateur, mais ce que je sais, parce que tout le monde me l'a dit, c'est que sous le rapport de l'honorabilité il n'a jamais prêté le flanc à la moindre critique. C'est bien quelque chose. On ne pourrait pas en dire autant de quelques-uns de ses collègues ! Seulement, il appartient à une très bonné famille; hautement consi-

UNE PREMIÈRE AU CONGO

dérée dans le Midi ! Et de plus, circonstance très aggravante ! il est dans le même cas que le sous-préfet dont je parlais tout à l'heure : il a été élevé chez les Jésuites. Quand il a voulu aller défendre la Pologne, c'est le mur de la rue des Postes qu'il a escaladé. Il est donc obligé, plus qu'un autre, de donner des gages. Si avec de pareils antécédents il s'avisait d'être seulement poli pour Mgr Augouard, il n'aurait qu'à faire sa malle. D'autant plus qu'il y a la brûlante question du chemin de fer qui passionne tout son entourage. Ces messieurs affirment que celui des Belges n'est qu'un vil tramway ; qu'il est mal construit; qu'il ruinera tous ses actionnaires! Mais, en attendant, il roule! il a rapporté 700,000 francs le mois dernier, et ses actions sont à 1,200 francs! Tout cela est bien fait pour donner un peu d'aigreur! Mais, ne pouvant pas s'en prendre aux Belges, ils s'en prennent à Mgr Augouard que les Pielges ont invité, il y a de cela quelques mois, à venir bénir la dernière traverse !

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