‹ Au CongoChapitre 4 sur 14 · U AU CONGO · texte numérisé non relu

U AU CONGO

jamais Léopoldville. On fera un nouvel établissement quelque part ailleurs, mais toujours sur les bords du Stanley-Pool. C'est une idée qui paraît d'ailleurs très raisonnable. L'avenir de la colonie n'est évidemment pas dans la région du bas Congo, où les Belges ne possèdent qu'un territoire très restreint par les possessions françaises et portugaises. Il est dans l'intérieur. Il est donc naturel de reporter la capitale au point où doit aboutir tout le trafic du bassin du Congo.

La journée de notre arrivée devait être très chargée. Nous devions d'abord entendre un Te Deiim solennel, puis être reçus par le gouverneur général, M. Fuchs : et enfin le général Daelmann, en sa qualité de représentant de Sa Majesté le Roi, devait passer en revue de nombreux détachements de troupes réunies à cette intention. Malheureusement ce programme a déjà subi un accroc. Le lendemain de notre départ de Corée, où nous nous sommes arrêtés pour prendre le capitaine Arthur, consul de Sa Majesté Britannique et délégué par son gouvernement pour le représenter à l'inauguration du chemin de fer, un pauvre diable de matelot de r Albertville s'est laissé tomber à la mer! C'était un Allemand. Je n'ai, du reste, jamais vu un équipage aussi cosmopolite que celui de ce navire. Il bat pavillon belge à la corne et arbore toujours le pavillon congolais au beaupré. Son capitaine, le lieutenant Blake, et tous ses officiers, moins un, sont Anglais : le personnel de la machine est écossais ou gallois , et les matelots appartiennent à toutes les nationalités imaginables. Nous avons même à bord une douzaine d'anciens guerriers de Behanzin, des Dahoméens! Ils sont plus spécialement attachés au service de la cuisine, et le soir nous les entendons chanter leurs vieux chants de guerre, tout en pelant des pommes de terre, dont nous avons pris une provision énorme à Madère. Toujours est-il que nous n'avons pas retrouvé notre

LIBREVILLE

pauvre matelot allemand. 11 aura probablement été coupé en deux par l'hélice. Et le temps perdu à le rechercher faisant qu'il devenait impossible d'arriver au Gabon le 28 juin d'assez bonne heure pour y entrer avant la nuit, le capitaine Blake a pris le parti de nous faire passer quelques heures au mouillage de l'île portugaise de San Thomas, de manière à nous trouver seulement le lendemain matin devant les passes du Gabon, où, faute d'éclairage, on ne peut pas donner pendant la nuit. Si bien qu'en définitive, nous sommes en retard d'une journée.

Cela consternait le pauvre colonel Thys : car, en sa qualité d'organisateur de la caravane, il avait son amour-propre en jeu. Mais il n'y avait pas moyen de brûler l'escale de Libreville, parce que nous avions à y prendre M. de Lamothe, que notre gouvernement a désigné pour le représenter aux fêtes de l'inauguration. Il était tout indiqué puisqu'il est commissaire général du Congo français. Mais on ne sait pas pourquoi ayant à gouverner le Congo on le fait résider à Libreville, car il n'existe aucune communication directe entre sa résidence et le Congo français, auquel on ne peut arriver que par deux voies. L'une très compliquée, celle de Loango, un petit port de la côte à quelques centaines de milles dans le sud, qui a une barre où l'on est toujours en perdition et oiî aboutit un sentier de six cents milles de longueur qui mène à Brazzaville en traversant des forêts pleines d'anthropophages; l'autre, celle que nous allons prendre, qui est beaucoup plus facile puisqu'on profite de la rivière du Congo et du chemin de fer pour gagner le Stanley- Pool, qu'on n'a plus qu'à traverser pour être à Brazzaville, mais qui a l'inconvénient grave de nous mettre complètement à la merci des Belges. L'expédition Marchand, qui a pris le chemin de Loango, a tué pas mal d'anthropophages le long de sa route, de sorte qu'il y

en a un peu moins dans ce moment-ci. Mais il y en a encore trop pour qu'on puisse demander à ce pauvre M. de Lamothe, qui justement est assez bien en chair, d'aller, de gaieté de cœur, s'exposer à leurs marmites; et comme d'ailleurs le colonel Thys a été avisé que cet infortuné gouverneur n'a pas à sa disposition le moindre bateau qui puisse le transporter à Boma, il faut bien aller le chercher à Libreville. Il était donc entendu que nous le prendrions à bord de l' Albertville avec son secrétaire général, M. Superville, et son aide de camp, un jeune capitaine de chasseurs à pied, le fils de son père , qui a retrouvé à bord sa femme venue avec nous d'Anvers, pour le rejoindre. Mme de Lamothe a même eu bien de la chance que le colonel Thys, apprenant qu'elle était sur le point de partir au moment où nous allions nous-mêmes nous mettre en route, lui ait proposé de faire le voyage avec nous. Car nous avons appris, en passant à Dakar, que le Taygète, des Chargeurs Réunis, sur lequel sa cabine était déjà retenue, vient de se perdre, je ne sais où, à Konakry, je crois. Les passagers ainsi que l'équipage ont pu se sauver. Mais l'événement s'étant produit pendant la nuit, il paraît qu'ils sont tous arrivés à terre nus comme des saints Jean ! Etant donnés la température, d'une part, et, de l'autre, les mœurs du pays, c'est un événement moins désagréable à la côte d'Afrique que partout ailleurs, mais on est toujours bien aise d'avoir évité une mésaventure de ce genre.

Nous n'avons passé que cinq ou six heures à Libreville. Je dois dire que j'ai conservé un souvenir attendri de cette relâche, parce que, dès que j'ai entendu causer tous les officiers et fonctionnaires qui arrivaient à bord, je me suis senti rajeuni de trente ans, ce qui est toujours une sensation agréable. Il me semblait me retrouver dans une de ces bonnes colonies, comme Sainte-Marie de Madagascar, Nossi-bé, ou Mahé, où

LIBREVILLE

j'ai passé de si bons moments quand j'étais aspirant! Les coloniaux actuels parlent avec un profond mépris de toutes ces petites colonies qui constituaient dans ce temps-là tout notre empire colonial et qui occupaient sur la carte une place infiniment moindre que les barres bleues avec lesquelles on les désignait, sur les atlas, à l'attention de la jeunesse studieuse. Ils disent qu'elles n'ont jamais rien rapporté et qu'elles ne pouvaient rien rapporter. Ce qui est d'ailleurs absolument vrai. Mais elles ne coûtaient presque rien. Tandis que les colonies actuelles, qui ne rapportent rien non plus, nous ont déjà coûté plus de deux milliards à prendre et coûtent bien près de cent millions par an à entretenir! Considération qui a bien sa valeur pour les contribuables! Et puis, pour les amateurs de pittoresque, dont je suis, ces petites colonies du temps jadis étaient vraiment des pays enchanteurs. Quand on avait le goût de l'observation, on ne s'y ennuyait jamais, parce que c'était autant de petits duchés de Gerolstein, où on vivait en pleine atmosphère d'opérette. A chaque instant, il s'y produisait des aventures auxquelles il ne manquait que la musique d'Offenbach pour être dignes du théâtre des Variétés. Et ce qui me plaît dans cette colonie-ci, c'est que, sous ce rapport, elle a conservé les saines traditions de ses devancières . Ainsi, dès notre arrivée, nous avons appris qu'une crise terrible venait de se produire à Libreville, crise heureusement dénouée depuis trois ou quatre jours, moins, peut-être, grAce à la sagesse des gouvernants, dont l'attitude en cette circonstance était l'objet de commentaires passionnés, que par le savoir-tairc d'un humble fonctionnaire, dont l'éloge au contraire était dans toutes les bouches. Cette crise avait été provoquée par une grève. Mais pas par une de ces grèves banales comme celles que nous voyons se produire en Europe. Il s'agissait d'une grève de femmes, comme celle qui se

produisit jadis à Athènes, d'après Aristophane, du temps de Lysistrata, et qui a fourni à M. Maurice Donnay d'abord, un sujet de pièce, et puis l'occasion de nous faire voir au Vaudeville tant de petites femmes si peu vêtues.

Elle a produit une si profonde émotion que tout le monde nous en parle : on ne parle même que de cela ! Et tout ce qu'on en dit est empreint d'une saveur coloniale intense qui me ravit! Il faut savoir que les nègres de ce pays-ci appartiennent à la tribu des M'Pongfwés. Ils ressemblent à tous les autres nègres de la région équatoriale en ce sens qu'ils sont prodigieusement vicieux et fainéants. Mais ils en diffèrent en un point : ils ne sont pas anthropophages. Or comme toutes les autres tribus du voisinage qui appartiennent à la race pahouine sont au contraire des anthropophages convaincus et pratiquants qui ne manquent jamais de manger du M'Pongwé quand ils peuvent en attraper un, ceux-ci nous sont très dévoués : car étant très lâches, ils sont bien convaincus que le lendemain du jour où nous évacuerions leur pays, ils seraient infailliblement mangés. Aussi les relations entre eux et nous ont-elles été toujours très bonnes. Elles avaient d'ailleurs été mises sur un très bon pied dès les premiers jours de notre occupation, il y a de cela une soixantaine d'années, par le vénérable roi Denys, qui dans ce temps-là présidait à la destinée des M'Pongwés. Sachant que la femme est un élément de discorde, il avait voulu régler une fois pour toutes la question féminine. Il avait donc décidé que toutes les fois qu'un officier ou un fonctionnaire se sentirait du vague dans l'âme et désirerait une compagne, il n'aurait qu'à la choisir parmi ses femmes ou ses filles, qui seraient constamment à sa disposition, tandis que les matelots et les soldats ne pourraient prétendre qu'à celles de ses sujets ! Et tous les intéressés se sont si bien

LIBREVILLE

trouvés de ces lois, conservatrices à la fois de la discipline militaire et de la hiérarchie civile, qu'elles sont encore observées de nos jours. Les reines et princesses désignées passent toutes leurs journées au palais : et puis le soir, on les voit arriver sur la place de Libreville par groupes qui se disloquent pour se reformer le lendemain matin quand le moment de rentrer dans leurs pénates est venu. C'est même grâce à ces coutumes que le bon roi Denys pouvait se vanter d'avoir été le beau-père de plus de la moitié des amiraux ou capitaines de vaisseau qui figurent sur l'annuaire et que son fils, le roi actuel, pourra sans doute quelque jour trouver autant de gendres dans la marine et l'administration républicaines que son vénérable père en avait dans celles de l'Empire.

Une paix profonde régnait donc dans cette petite Cythère africaine quand dernièrement les quatre ou cinq cabaretiers qui s'intitulent les représentants du haut commerce à Libreville s'avisèrent de se coaliser et de fonder un « trust ». 11 s'agissait d'élever de cinquante centimes le prix de la bouteille d'alougou. On appelle « alougou » l'eau-de-vie de traite qu'on vend aux noirs. C'est même à peu près la seule chose qu'on leur vende. Quand cette nouvelle fut connue, tous les M'Pongwés furent atterrés! — Mais aucun ne le fut plus que le roi, qui en consomme à peu près régulièrement une bouteille par jour. Or sa liste civile étant modeste, un trou de quinze francs par mois était difficile à combler. Aussi, n'écoutant que son indignation, il entra résolument dans la voie des représailles, et usant des seules armes qui fussent à sa disposition, interdit absolument aux reines et aux princesses l'accès de la ville. A partir de six heures, il leur fut interdit de sortir du village indigène!

On comprend l'émotion profonde que produisit une pareille mesure! D'abord on pensa que la défense ne

serait pas observée. Chaque soir on se réunissait après le dîner, à l'heure de la cigarette, sur la place; les yeux fixés sur l'avenue qui mène au village indigène ! On se disait que parmi tant de Juliettes, il y en aurait bien quelques-unes qui viendraient rejoindre leurs Roméos. Mais la consigne était rigoureusement observée, car elle avait pour sanction une énorme cravache en peau d'hippopotame dont s'était armé le Roi! Aussi, personne ne vint. Et au bout de. quelques jours, l'indignation monta à un tel point, les plaintes furent si vives et si unanimes, que le conseil colonial dut se réunir pour statuer sur la situation. Mais quelle mesure prendre? quels principes invoquer? Comment libeller l'arrêté qui devait remédier au mal? Plusieurs séances furent consacrées, dit-on, à l'étude de ces graves questions, et on ne trouvait rien!

Ce fut le commissaire de police qui imagina la solution. Il eut une idée géniale. Ces dames, pour occuper les loisirs que leur créait la politique, organisaient chaque soir, sur la place du village, de formidables bamboulas qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. Le commissaire de police eut l'ingénieuse idée d'y envoyer deux gendarmes avec ordre de verbaliser contre le roi, responsable de l'ordre public et coupable d'avoir toléré du tapage nocturne. Ceux-ci, pour mieux lui faire comprendre la gravité de son cas, l'empoignèrent au milieu de ses sujets consternés et le ramenèrent, les menottes aux poignets, à Libreville, où il acheva sa nuit au violon. Cet acte de vigueur a eu un effet merveilleux. L'infortuné monarque a compris la leçon et a vu qu'il fallait céder. Il a promis que le soir même les femmes reprendraient leurs fonctions extraconjugales, ce qui fut fait : et le désordre étant maintenant rétabli dans cette heureuse colonie, les esprits se sont calmés. Mais on parlera encore longtemps de cet incident !

LIBREVILLE

Aussi, il faut bien le dire, on se demande de quoi on pourrait bien parler dans un pays comme celui-ci. M. Franck-Chauveau, dans son rapport au Sénat, constate que nous avons dans nos possessions congolaises 90 colons et 254 fonctionnaires. Je ne sais pas où il est allé chercher ses go colons. D'après les renseignements que j'ai recueillis, il y en a six à Brazzaville et lieux circonvoisins, dont deux pirates tonkinois qui y sont arrivés par suite d'une erreur d'un scribe de l'administration et qui y sont détenus tout à fait illégalement depuis plusieurs années. Mais comme il se trouve que ce sont des jardiniers et que, sans eux, on ne mangerait jamais de légumes frais à Brazzaville, on les y laisse. Les 84 autres colons doivent donc être à Libreville. Or on me parle bien d'une ou deux douzaines de blancs qui y exercent presque tous la profession de cabaretier ou qui vivent plutôt mal que bien en vendant des étoffes aux noirs et en leur achetant du caoutchouc : mais personne n'a pu me dire où M . Franck- Chauveau avait bien pu trouver les autres. Pour grossir sa liste, il y a probablement fait figurer les quelques mulâtres ou nègres qui font preuve de civilisation en mettant quelquefois des souliers le dimanche. Mais tout ce monde-là n'offre pas de bien grandes ressources au point de vue des relations. Sous ce rapport les malheureux fonctionnaires que nous envoyons là-bas ne peuvent donc guère compter que sur eux-mêmes, et comme ils ne reçoivent de nouvelles d'Europe qu'une fois par mois, on comprend l'importance que prennent des aventures du genre de celle dont je viens d'être l'historien fidèle : car ce sont les seuls événements qui viennent rompre la monotonie de leur existence.

C'est la réflexion que je me faisais en m'en allant à terre dans la baleinière d'un de mes jeunes camarades de la marine qui était venu très aimablement me chercher pour me faire les honneurs de la colonie

où il exerce les fonctions de commandant de la marine. 11 a commencé par me faire admirer deux statues colossales de bois qu'il a fait disposer de chaque côté du petit ^vharf où nous avons accosté. Ce sont les figures de proue de deux vieilles frégates qui sont venues finir leur carrière ici comme pontons. J'ai même ressenti une certaine émotion en reconnaissant Tune d'elles : celle de la pauvre vieille Guerrière sur le rôle de laquelle j'ai eu l'honneur de figurer comme enseigne, pendant quelques jours, en l'an de grâce 1868, quand le guidon du commandant de la station du Japon flottait à son artimon. Cela ne date pas d'hier! L'autre rappelle des souvenirs à peu près aussi lointains. Ce pays-ci est le cimetière des vieux bateaux. L'aviso la Cigogne qui compose à lui tout seul toute la station locale, a, du reste, tous les droits possibles d'y figurer. Son commandant me raconte que ses tôles sont dans un tel état que l'autre jour le brigadier de la baleinière en a percé une avec sa gaffe, en voulant déborder. Et celles du fond ne sont pas plus solides. A chaque instant on y découvre des trous , qu'on bouche en y étalant une couche de ciment. On est v^nu à bout, jusqu'à présent, de la maintenir à flot : mais quant à la faire naviguer, il n'y faut pas songer. Quelle singulière idée d'envoyer en station des bateaux comme celui-là! A quoi peuventils servir? D'ailleurs l'équipage est en aussi mauvais état que le bateau.

— J'ai déjà perdu seize hommes sur quatre-vingts! me dit le commandant. Et tous les autres ont plus ou moins la fièvre. Si bien que, chaque matin, il faut attendre la visite pour savoir si je pourrai seulement avoir de quoi armer une baleinière. Et cependant Dieu sait si on les drogue! Je suis sûr que la quinine que mon chirurgien a fait avaler à mon équipage depuis que nous sommes ici représente la récolte de toute une

LIBREVILLE

futaie de cinchonas. D'ailleurs, nous sommes tous au régime de la quinine à haute dose. Tout le monde avale deux verres de vin de quinquina par jour, comme mesure de précaution. Et puis, dès qu'on se sent mal à son aise, on vous fait prendre de cinquante à soixantequinze centigrammes de sulfate de quinine.

— Mais, observai-je, de mon temps, à la côte d'Afrique, c'était quand on avait un gros accès de fièvre qu'on nous donnait soixante-quinze centigrammes de quinine. Et quand on en donnait un gramme, il fallait qu'on fût à peu près perdu.

— Oh! les médecins ont changé tout cela! Maintenant ils commencent par deux ou trois grammes. Et puis ils arrivent à quatre, sans compter les injections.

— J'ai connu, en Normandie, un marchand de grains qui a été poursuivi pour avoir vendu de la graine de betterave additionnée de deux tiers de petits cailloux, tout pareils à la graine. Il en faisait venir des wagons entiers d'Italie, où il y en a, paraît-il, des carrières. Il a soutenu devant le tribunal que ce qu'il en faisait, c'était pour rendre service aux cultivateurs, qui mettent toujours trop de semence! Peut-être que les pharmaciens font de même. Voyant les médecins forcer les doses, ils ajoutent de la craie à leur quinine, de peur qu'ils ne tuent leurs malades.

— C'est bien possible! Mais cependant, je dois dire qu'on meurt peut-être un peu moins qu'autrefois de la fièvre, depuis qu'on sature les gens de quinine. Ainsi, vous qui avez été longtemps à Madagascar, vous devez vous en souvenir. Assez souvent on entendait parler d'accès pernicieux qui enlevaient leur homme en quatre ou cinq heures. Quand on était pris, on ne s'en tirait guère. Maintenant cela n'arrive plus guère. La fièvre ordinaire ne fait plus beaucoup de victimes. Ce dont on ne se tire pas, c'est de la lièvre hématurique bilieuse.

Je rapporte toute cette conversation parce qu'elle a

été le point de départ, pour moi, d'une campagne d'interviews au cours de laquelle je me suis bien amusé. Nous avions à bord une bibliothèque coloniale fort bien montée. En la consultant, je constatai qu'effectivement une très grosse proportion, 30 pour 100 environ, des décès d'Européens dans les pays tropicaux est maintenant attribuée à cette fièvre hématurique bilieuse. Or comme, de mon temps, personne ne mourait jamais de cette fièvre-là, ou du moins que les chirurgiens n'en parlaient jamais, j'ai voulu avoir des renseignements sur son compte. Nous avions justement à bord deux médecins très savants qui ont longtemps exercé dans les pays chauds. Naturellement je me suis adressé à eux : et puis, après mon retour en Europe, j'en ai encore consulté d'autres. Enfin, par-dessus le marché, j'ai lu une foule de livres parlant des fièvres des tropiques. J'ai appris comme cela des choses extraordinaires. Il paraît d'abord prouvé, ou du moins ce sont ces messieurs qui le disent, que lorsqu'on a la fièvre, on est le théâtre d'un drame qui se passe dans le sang. J'avais toujours cru que le sang est un liquide rouge qui circule dans les veines sauf à en sortir lorsqu'on reçoit un coup de poing sur le nez, ou qu'avec un instrument perforant on fait un trou dans l'enveloppe des conduites où il se promène. Mais je me trompais. 11 paraît que le sang est un liquide incolore qui s'appelle le plasma. Ce qui lui donne de la couleur, ce sont de petites bêtes qui sont rouges, qu'on appelle des globules, et qui nagent dans nos veines, comme des poissons dans un bocal. Et ces globules rouges ne sont pas les seules petites bêtes qui vivent dans notre sang. Il y a aussi des globules blancs. Et tous ces globules se mangen les uns les autres. Il faut qu'ils soient dans une certaine proportion pour que nous nous portions bien. Quand dix mille globules blancs ont été mangés par les globules rouges, il faut que dix mille globules rouges

LIBREVILLE

soient à leur tour mangés par les globules blancs. Sans cela le propriétaire de l'aquarium où se passe le massacre est malade.

Tous ceux qui se sont occupés de pisciculture savent que, lorsqu'un étang est envahi par les herbes, certaines de ces herbes conviennent à certains poissons, mais nuisent aux autres. Or, il paraît qu'un séjour dans les pays chauds fait pousser dans les veines des algues ! ! ! lesquelles algues ont la propriété de rendre les globules blancs tout frétillants, mais au contraire ont une influence désastreuse sur les globules rouges. De sorte que, lorsqu'il y en a trop, ces pauvres petites bêtes, ne se sentant plus en force, finissent par être tellement démoralisées qu'un beau jour elles prennent le parti de s'en aller. C'est ainsi qu'agissent quelquefois les hirondelles quand elles trouvent qu'il y a trop d'éperviers dans un canton. Et les phénomènes qui caractérisent la fièvre hématurique, ces évacuations de sang effrayantes, sont simplement dus à cette émigration en masse des globules rouges qui se sauvent par la seule voie qui leur soit ouverte. Le patient s'en va dans l'autre monde parce qu'il ne peut pas vivre dans celui-ci sans globules rouges. D'ailleurs il ne tarderait pas à n'avoir plus de globules blancs non plus, parce que ceux-ci, n'ayant plus rien à se mettre sous la dent, ne pourraient plus vivre; de sorte qu'il ne lui resterait plus dans les veines qu'un plasma inhabité.

Voilà les belles choses qu'on m'a racontées. Depuis quelques années, les médecins ont inventé des choses si extraordinaires que celles-là ne semblent pas beaucoup plus surprenantes que les autres. Seulement, il paraît qu'ils ne m'avaient pas tout dit. Car, vers le mois de mars dernier, il m'est tombé entre les mains une communication que l'illustre docteur Koch, ce médecin allemand qui a inventé la « Kochine », un liquide merveilleux qui, injecté dans le sang des

vaches, apprend si elles sont tuberculeuses, venait de faire à un congrès médical. Or, s'il faut l'en croire, la fièvre hématurique est bien caractérisée par une émigration des globules rouges : mais cette émigration n'est pas du tout provoquée par la présence des algues dont le paludisme encombre les veines. Ils résistent très bien aux algues. Ce qui les force à s'en aller, c'est la quinine, qui les tue aussi sûrement que l'eau de chaux tue les poissons dans les étangs. Elle les rend peut-être sourds et aveugles. Cela ne serait pas bien étonnant, puisqu'elle produit cet effet-là aux humains. Dès que le corps est saturé de quinine, elle pénètre dans le sang, et c'est alors que les globules rouges s'en vont. Voilà la théorie de M. Koch ! Je ne sais pas si elle est vraie. Mais cela est bien possible, parce qu'elle explique deux choses : d'abord que la fièvre hématurique ait été inconnue au temps où l'on ne donnait la quinine qu'à petites doses; ensuite qu'elle ne se déclare jamais qu'après un an ou deux de séjour, alors que l'organisme commence à être saturé. D'où il faudrait conclure que la fièvre hématurique est une de ces très nombreuses maladies qui ont été créées de toutes pièces par les médecins, comme probablement la névrose et l'appendicite, dont personne n'avait jamais entendu parler autrefois et qu'on nous donne en voulant nous guérir d'autres maladies.

Mais j'en reviens à ma promenade à Libreville avec le commandant de la Cigogne. En l'entendant me dire que son bateau ne pouvait plus naviguer et que presque tout son équipage était sur le flanc, je lui demande à quoi il occupe ses loisirs. 11 me répond qu'il a acheté une petite montagne qu'il me montre de loin et sur laquelle il a planté quelques pieds de cacao. L'agriculture a souvent beaucoup d'attraits pour les marins : j'en suis la preuve! Et puis il aime la chasse. Il y a des masses de perroquets dans les îles de la rade. Hier,

LIBREVILLE

il en a massacré cent cinquante dans son après-midi. Dans une de ces chasses il a pris un singe charmant qu'il me présente. En remontant la rivière, on trouverait aussi des hippopotames. Mais il n'est pas prudent d'aller à leur recherche. Autrefois, quand il y avait ici en garnison une compagnie de tirailleurs sénégalais, les Pahouins de l'intérieur, auxquels ils inspiraient une salutaire terreur, avaient soin de se tenir à une distance respectueuse de la côte. Mais maintenant qu'on l'a retirée pour des motifs d'économie, les Pahouins en prennent à leur aise. Ils se sont tant rapprochés que nos pauvres protégés, les M'Pongwés, n'osent plus aller à dix kilomètres dans l'intérieur, parce que, lorsque cela leur arrive, ils sont sûrs d'être mangés. Et pareille mésaventure pourrait très bien arriver aux blancs. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que ces Pahouins, qui mangent tous ceux qui vont chez eux, viennent assez volontiers chez nous, ou du moins ils y envoient leurs femmes : non pas pour le même motif que le roi des M'Pongwés : les dames pahouines ont, au contraire des autres, une conduite exemplaire. Du reste, elles ont de bonnes raisons pour être vertueuses, car leurs maris n'entendent pas la plaisanterie sur ce chapitre : ils mangent incontinent la femme coupable ou simplement soupçonnée. Mais ils les envoient chez nous quand leur amour pour la fainéantise a cédé à leur goût pour l'alcool et qu'ils se sont résignés à recueillir un ])eu de caoutchouc afin de pouvoir l'échanger contre quelques bouteilles d' « alougou ». J'ai justement rencontré une de ces dames au cours de ma promenade. J'avais demandé à visiter le marché. Quand je visite un pays nouveau, je ne manque jamais d'aller au marché. On y voit toujours des scènes de mœurs pleines d'intérêt. Nous étions tout près du hangar en fer où il se tient à Libreville, lorsque je remarquai une grande fille prodigieusement laide qui en sortait. Elle

avait les jambes, depuis la cheville jusqu'au genou, çrarnies d'une multitude d'anneaux de laiton eros comme le petit doigt et venait de notre côté pliée en deux sous le poids d'une espèce de hotte maintenue sur ses reins par une courroie qui passait sur sa tête. Je m'arrêtai pour la regarder.

— Ah ! me dit mon compagnon, voilà une Pahouine ! Quand elles sont chez elles, elle se promènent toujours toutes nues. Mais il y a dans chaque tribu un pagne qu'elles mettent à tour de rôle quand elles vont dans le monde . D'ailleurs elles sont bien faciles à reconnaître. Vous allez voir!

Et, sans dire gare, il lui prit délicatement le nez entre le pouce et l'index delà main gauche; puis, faisant de même du menton avec sa main droite, il lui ouvrit une bouche énorme :

— Regardez! me dit-il. Elles ont, toutes, les dents limées en pointe. Et chaque tribu a son tatouage distinctif.

Là-dessus, lâchant le nez, il dénoua le pagne, qui tomba par terre, et me fit remarquer une série de tatouages symétriques qui lui couvraient la poitrine et le ventre. En outre, la malheureuse avait le dos couvert d'autres cicatrices. Mais celles-là étaient irrégu- Uères. C'étaient des marques de coups de bâton, et elles témoignaient simplement des efforts qu'avait faits son mari, ou ses parents, pour lui donner une brillante éducation.

La Pahouine s'était prêtée à cet examen sans faire l'ombre de résistance. Quand elle vit qu'il était terminé, elle ramassa sou pagne, sans mot dire, le renoua, reprit sa hotte, l'assujettit d'un coup d'épaule sur son dos, et continua son chemin, penchée en avant, ses deux seins pendant devant elle, comme deux sacs à moitié gonflés. Je la regardais s'éloigner en me disant que vraiment ce ne sont pas les âmes qu'il veut favoriser

LIBREVILLE

que l'ange qui préside là-haut au service de leur répartition envoie habiter des corps de Pahouines : et j'étais assez disposé à m'apitoyer sur le sort de celle-là, mais je réfléchis que si cette même femme me rencontrait malade ou blessé seulement à dix ou douze kilomètres de là, elle se ferait un plaisir et un devoir de me détailler pour me manger avec une sauce à l'huile de palmier et au piment, et, à cette pensée, je sentis toutes mes velléités d'attendrissement se dissiper. On est vraiment bien excusable de traiter sans beaucoup d'égards des gens qui ont de pareilles habitudes.

Cette manière de voir paraissait d'ailleurs être absolument celle de toutes les dames M'pongAvés qui se trouvaient réunies au marché, soit comme acheteuses, soit comme vendeuses. Je remarquai, en effet, qu'elles avaient contemplé cette petite scène sans témoigner la moindre sympathie à la Pahouine mise en cause. Bien au contraire. Car elles s'étaient attroupées autour d'elle pendant que nous la regardions et ne lui avaient ménagé ni les quolibets ni même les injures. C'étaient toutes de grandes filles dont les pagnes de couleurs voyantes faisaient ressortir la peau très noire et les formes très vigoureusement accentuées. Elles avaient vraiment très bonne tournure. Quelques-unes étaient même très belles. Et cependant Pahouins et M'Pongwés sont à peu près de la même race. Mais il paraît certain que, du moins au point de vue physique, les seconds ont énormément gagné à notre établissement chez eux. Ne tirons nul orgueil de cette constatation! Ce n'est pas nous qui avons amélioré leur race! Car je ne crois pas avoir vu un seul mulûtre. Et on me dit qu'effectivement ils sont très rares, ce qui tient, paraît-il, à ce que, lorsqu'une M'Pongwé se croit enceinte des œuvres d'un blanc, elle se fait presque toujours avorter. Ce n'est donc pas à nous que revient l'honneur de cette transformation du type. C'est aux tirailleurs sénégalais.

Comme tous les noirs de la Guinée, ces Sénégalais ont beaucoup de sang arabe dans les veines. Or il est impossible d'avoir un peu circulé en Afrique sans être frappé par la prodigieuse transformation que la moindre infusion du sang arabe fait subir aux races indigènes. Si celle du nègre de l'Equateur est susceptible d'amélioration, elle ne l'est certainement que par des croisements d'Arabes. Tandis que les croisements européens sont désastreux! Sous ce rapport, l'expérience est faite : et elle est concluante. Ainsi, les Portugais ont tout du long de la côte une foule de colonies qu'ils occupent depuis deux ou trois cents ans et où leurs métis pullulent à ce point que dans certaines d'entre elles on a souvent bien de la peine à trouver un noir de type pur. Or ces métis constituent partout la race la plus dégradée qui se puisse imaginer. Tous les voyageurs sont d'accord sur ce point. Physiquement, ils sont affreux, et au point de vue moral, ils sont pires, ayant soigneusement conservé tous les vices des nègres pour y ajouter ceux des blancs : notamment l'ivrognerie, qui n'est cependant pas bien commune chez les Portugais. Ces populations de métis ne sont bonnes absolument à rien. C'est un fait qui n'est nié par personne et qu'il est bon de constater parce qu'il y a une école qui a soutenu que le but de la colonisation devait être la fusion des races. Napoléon, notamment, avait cette idée. Du moins, il l'a émise à Sainte- Hélène. Il n'est pas de doctrine plus fausse et plus dangereuse. Il faut bien se convaincre que le métis a toujours et partout été l'ennemi né de la race à laquelle il tient par son père. Les Espagnols en savent quelque chose ! Dans leurs colonies, les métis étaient toujours très nombreux : et ils arrivaient tout de suite à constituer une classe spéciale, parce que leurs pères s'occupaient d'eux, leur faisaient donner de l'instruction, les laissaient même prendre leurs noms. On les faisait en-

LIBREVILLE

trer en masse dans l'administration et dans l'armée locale. Et il n'y a qu'à lire l'histoire de l'affranchissementdu Sud- Amérique, au commencement de ce siècle, et les journaux de la Havane et des Philippines de l'année dernière, pour se convaincre que ces métis ont toujours été les ennemis irréconciliables des Espagnols, qui ont trouvé chez eux bien plus d'hostilité que chez les indigènes de race pure. Ce sont eux qui ont été les instruments de la destruction de la puissance coloniale espagnole. Et le même phénomène s'est produit à Saint-Domingue où ce sont les mulâtres qui ont été nos ennemis les plus acharnés. Aussi, les Anglais et les Hollandais, qui sont des maîtres en matière de colonisation, n'ont jamais cherché à s'assimiler les races conquises. Bien au contraire! Ils paraissent tenir à ce que le fossé qui sépare les deux races soit toujours aussi profond que possible. Et comme ils comprennent que le métissage est un danger puisqu'il tend à rapprocher les races et à combler ce fossé, ils font tout ce qu'ils peuvent pour l'atténuer en évitant de faire des métis une classe spéciale. Aussi se gardent-ils bien d'imiter les Portugais, qui laissent les enfants prendre le nom de leurs pères. Leurs enfants sont complètement abandonnés à leurs mères indigènes, qui les élèvent en leur donnant leurs propres usages, et ne leur apprennent pas d'autre langue que la leur. Dans les bazars de l'Inde on rencontre souvent de ces métis qu'on appelle Eurasiens. On les reconnaît à leur peau, qui est plus blanche que celle des autres natifs, mais ils vivent absolument comme eux sous tous les rapports. De sorte qu'au bout d'une ou deux générations, leur origine est oubliée et ils disparaissent dans la masse des indigènes sans laisser de trace, tandis qu'à Goa, par exemple, on trouve à chaque pas des gens qui se font appeler d'Albuquerque ou de Souza sous le prétexte qu'une de leurs ascendantes a eu des bontés pour un oflicier por-

tugais qui s'appelait d'Albuquerque ou deSouza, et qui constituent une classe spéciale, méprisant absolument les indigènes à cause du sang de blanc qu'ils ont dans les veines, mais cependant cherchant toujours à les exciter contre les blancs, auxquels ils ne pardonnent pas leur supériorité. On me dira qu'il est abominable d'abandonner ainsi des enfants qu'on a mis au monde et que la conduite des Portugais est singulièrement plus humaine que celle des Anglais. Cela est absolument vrai. Mais comme toute colonisation est immorale, puisqu'elle a pour but l'asservissement d'une race par une autre, il faut bien en prendre son parti et se préoccuper seulement, quand on l'entreprend, des moyens de la mener à bien et des dangers à éviter. Or l'assimilation de la race conquise est toujours un danger, surtout quand la race conquérante a des institutions égalitaires, parce que, malgré tout, par la force même des choses, elle se trouve moralement forcée tôt ou tard d'appliquer ses théories aux indigènes de ses colonies et d'en faire des électeurs. C'est ce qui nous est arrivé notamment en 1848. Nous avons donné le droit de vote aux noirs en les affranchissant. L'Empire l'a supprimé. Mais il a été rétabli en 1870 et étendu aux Sénégalais et aux juifs d'Algérie. Il est certain que dans un avenir prochain il faudra bien aussi l'accorder aux Annamites puis, un peu plus tard, aux Congolais : de sorte qu'il arrivera un moment où nos sujets coloniaux étant plus nombreux que leurs conquérants, ce sont eux qui seront réellement les conquérants, puisque ce sont eux qui feront les lois. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit aux Etats-Unis, dans un certain nombre d'Etats du Sud, où les anciens esclaves libérés étant en majorité ont pendant quelque temps fait régner la terreur. Seulement les Américains ont au plus haut dfgré le talent de résoudre pratiquement des situations qui semblent insolubles en théorie. Dans tous les comtés où le

LIBREVILLE

péril noir est menaçant, c'est-à-dire quand les nègres auraient quelque chance de faire passer leur candidat ou du moins d'influencer le vote des blancs, ceux-ci réunissent quelques fonds avant chaque élection et on s'entend avec les cabaretiers pour qu'ils acceptent en payement, pendant la durée de la semaine qui précède les élections, les cartes électorales des noirs. On les indemnise ensuite convenablement. De cette façon on arrive à supprimer le vote des nègres, et seuls les partis blancs restent en présence. Ce n'est évidemment pas bien conforme à l'esprit de la Constitution américaine et ce n'était pas la peine de délivrer les nègres, pour leur retirer d'une main ce qu'on leur a donné de l'autre! Mais quand on fait cette réflexion aux Américains, ils répondent comme des Normands « qu'il vaut encore mieux se dédire que de se détruire », et qu'ils se détruiraient sûrement s'ils se laissaient gouverner par des nègres. Ce qui est absolument vrai. Quand on voit ce qui se passe actuellement aux Antilles, où les noirs incendient les immeubles des blancs sans que la justice intervienne, parce que tous les fonctionnaires sont plus ou moins nègres, on se dit que nos créoles devraient bien faire comme les Américains. Mais nos créoles sont des Français ! Et des Français ne parviennent jamais à s'entendre.

C'est là un sujet sur lequel il y aurait trop à dire! Celui que je traitais était moins sérieux : j'en étais à parler de l'heureuse influence qu'ont eue, au point de vue de la beauté physique, sur la race des M'Pongwés, les Sénégalais que nous amenons au Congo. Il paraît d'ailleurs que cette influence s'est fait également sentir chez leurs voisins, les Pahouins. Cela tient à ce qu'il arrive assez souvent que quelques-uns de ces Sénégalais désertent, avec armes et bagages, pour aller s'établir chez eux. Les Pahouins ne sont généralement pas hospitaliers. Habituellement ils mangent tout de

suite les étrangers qui viennent chez eux. Mais ces géants noirs ont des manières de faire qui les déconcertent. Dès qu'ils arrivent dans un village pahouin, ils commencent par affirmer leur supériorité en s'installant chez le chef, qu'ils mettent à la porte de chez lui, en gardant ses femmes. Après quoi, ils se font nourrir et héberger par la population du village. Ils finissent toujours par être mangés, mais ils inspirent une telle terreur que souvent cet état de choses se prolonge pendant des mois et même des années.

Malheureusement il est à craindre que, malgré la bonne volonté des Sénégalais, ces essais d'amélioration de la race pahouine ne donnent pas de résultats bien sensibles, car on vient de supprimer la compagnie de tirailleurs qui tenait garnison à Libreville. Du reste ici, chaque année, on supprime quelque chose. Et il faut reconnaître qu'on a parfaitement raison. Notre établissement dans ce pays avait sa raison d'être quand la traite des noirs florissait. Les nécessités de la politique et les criailleries des philanthropes nous obligeant à entretenir sur la côte une station assez nombreuse pour la réprimer, il fallait bien un point d'attache à cette station : et Libreville, située au fond d'une assez belle rade, au centre même des parages fréquentés par les négriers, répondait parfaitement à cet objet. Mais maintenant que la traite a pris fin et que ce n'est plus une simple station militaire que nous voulons avoir dans cette partie de ry\frique, mais un grand empire colonial que nous nous proposons de créer dans l'intérieur des terres, nous avons besoin d'un port qui puisse lui servir de débouché, et il est manifeste que Libreville ne peut pas jouer ce rôle. Libreville pourrait tout au plus servir de port à la région côtière. Mais tout du long de cette côte, la zone comprise entre la mer et les Monts de Cristal arrosée par des petites rivières, généralement pas navigables et formant une

LIBREVILLE

série de petits bassins, entre lesquels les communications sont très difficiles, n'a qu'une très médiocre valeur. Elle peut même être considérée comme i^ne quantité négligeable, à cause de son insalubrité d'abord, ensuite, parce qu'elle est complètement isolée de l'intérieur par cette chaîne de montagnes que les Belges n'ont pas hésité à faire traverser par un chemin de fer à quelques degrés plus bas dans le sud, le bas Congo leur offrant à cet endroit une voie navigable qui supprimait la moitié de la distance à parcourir, puisqu'elle les conduisait jusqu'aux premiers contreforts des montagnes en question. Mais c'est le seul point de la côte où la bienveillante nature se soit mise ainsi en frais. Partout ailleurs, et notamment à Libreville, un chemin de fer de pénétration aurait à traverser non seulement la zone des montagnes, mais encore tout l'espace qui les sépare de la mer. Ainsi on a parlé d'en construire un qui irait de l'Oghoué, qu'on peut cependant remonter à une certaine distance, jusqu'à rOubanghi. Mais même ce tracé-là a encore une longueur de six ou sept cents kilomètres, tandis que celui des Belges n'en a que quatre cents. Puis celui des Belges débouche sur le Stanley- Pool, où convergent tous les affluents du fleuve et où, par conséquent, se centralisent naturellement toutes les marchandises venant de l'intérieur ou y allant. Il est bien évident qu'aucun autre tracé n'offrirait de pareils avantages. Se lancer dans la construction d'un second chemin de fer, pour faire concurrence à celui qui existe maintenant, surtout si on le faisait partir de Libreville, serait donc une folie. Comme je le disais plus haut, Libreville n'a plus ainsi aucune raison d être. Non seulement cet établissement est inutile au développement commercial du Congo français, sur lequel nous devons concentrer tous nos efforts si nous voulons en faire quelque chose, mais il ne peut que lui être très

nuisible tant que le gouverneur y résidera. En effet, il n'est pas dans nos habitudes de laisser à nos colonies une bien grande initiative. Elles sont placées sous la tutelle du ministre des Colonies, comme nos communes de France sont sous celle du ministre de l'Intérieur. On ne peut rien y faire sans l'avis de la métropole. Ainsi je rencontrais ces jours derniers un de mes vieux camarades de la marine, qui fait partie de la commission des bâtiments coloniaux. Il me racontait qu'à leur dernière séance, on leur avait soumis les plans et les devis d'un corps de garde que le gouverneur de la Guyane veut faire construire à Cayenne ! Il ne peut pas commencer les travaux sans leur approbation. On blâme beaucoup ce système. Je ne dis pas qu'on ait tort. Mais, d'un autre côté, étant donné le recrutement de nos gouverneurs et celui de nos colons dans les rares colonies où il y en a, je me dis qu'il se passerait des choses bien extraordinaires si on laissait à tout ce monde la bride sur le col. Ainsi, que deviendraient les indigènes? En Cochinchine, on a voulu se livrer à un timide essai de décentralisation coloniale. Il a fallu tout de suite faire machine en arrière. Les. colons se partageaient le budget, puis comblaient le déficit en écrasant d'impôts les infortunés Annamites, si bien qu'on marchait tout droit à une révolte. Le remède pourrait donc bien être pire que le mal. D'un autre côté, il faut reconnaître que ce système n'est possible qu'autant que les communications entre la colonie et la métropole sont aussi faciles et aussi rapides que possible. Or la résidence du gouverneur dans un cul-de-sac comme Libreville constitue une gêne de tous les instants. Ainsi tous nos postes échelonnés sur l'Oubanghi ne peuvent communiquer avec la France que par Brazzaville, qui est situé sur le Stanley-Pool, et d'où les lettres partent par la voie belge. Il y a six départs par mois, et elles arrivent en Europe en quatre semaines en moyenne. Mais

LIBREVILLE

il n'v a que les lettres particulières qui puissent pren dre cette voie. Il faut bien que les dépêches officielles passent par Libreville pour être soumises au gouverneur. Seulement, comme il n'y a qu'un courrier par mois à Libreville, où le service est assuré par un bateau qui fait escale tout du long de la côte et qui, au retour, n'y relâche que quelques heures, en arrivant du Congo belge, ces dépêches subissent forcément un retard énorme, qui doit être généralement au moins d'un mois : car si le gouverneur veut seulement les lire avant de les réexpédier, elles ne peuvent évidemment pas repartir par le bateau qui les a apportées. Il faut qu'elles attendent le suivant! Comment veut-on qu'une administration fonctionne dans de pareilles conditions?

La première chose à faire serait donc d'envover le gouverneur, ou le commissaire général, car on paraît tenir, je ne sais pas pourquoi, à ce que le gouverneur du Congo ait le titre de commissaire général, la première chose à faire serait d'envoyer ce fonctionnaire résider dans le pays qu'il a à administrer, c'est-à-dire à Brazzaville. On ne l'a pas fait jusqu'à présent, évidemment parce qu'il se trouve très bien à Libreville, où il a à sa disposition un gouvernement très confortable, bâti au milieu d'un grand jardin à l'anglaise, planté de très beaux palmiers, tandis qu'à Brazzaville il lui faudrait loger sous une abominable paillotte. Puis on a, sans doute, reculé devant les frais qu'entraînera l'installation de tous les services dans un pavs où tout sera à créer à la fois Mais il faut bien se dire qu'on sera toujours obligé d'en venir là un jour ou l'autre, et que tout l'argent qu'on dépense, en attendant, à Libreville est de l'argent sinon absolument perdu, du moins qui pourrait être employé infiniment plus utilement ailleurs. Ainsi, on y a créé, à grands frais, un très beau jardin d'essai où on se livre à des expériences de culture très intéressantes. J'y ai vu notamment des

treilles de vanille mexicaine en plein rapport, et des plantations de cacao et de café de différentes variétés qui toutes semblent très bien réussir. Par le fait, il semble possible d'acclimater ici à peu près tous les fruits tropicaux. Un jardin de ce genre serait assurément très utile dans un pays où l'on voudrait attirer des colons. Mais ce n'est pas le cas ici, puisqu'il est reconnu que cette région est tellement malsaine que les blancs ne peuvent pas y vivrç d'une manière permanente, et que d'ailleurs on a supprimé la garnison qui seule tenait les Pahouins en respect, si bien qu'un infortuné colon qui s'aviserait de vouloir venir s'y installer serait sûr d'être mangé par eux ! Le jardin n'est et ne peut donc être qu'un simple potager destiné à fournir de fruits et de légumes, les tables de M. le gouverneur et de MM. les fonctionnaires. Il ne coûte me dit-on, qu'une vingtaine de mille francs d'entretien par an. Ce n'est évidemment pas énorme, mais je le répète, c'est de l'argent absolument perdu. Tandis que si on en créait un du même genre quelque part à l'intérieur, à Brazzaville, par exemple, celui-là pourrait rendre des services , puisque l'exemple des Belges semble prouver que si toutes les tribus sont anthropophages, il y en a cependant parmi elles qui sont moins irréductibles que les Pahouins et parmi lesquelles des colons pourraient trouver des travailleurs et pourraient, par conséquent, peut-être, faire quelque chose de sérieux, car là, au moins, le climat est moins mauvais.

Cependant, on peut dire que ces fruits et ces légumes qu'on a acclimatés à Libreville, il est bien probable qu'on pourra les faire pousser ailleurs en employant les mêmes méthodes. En se plaçant à ce point de vue, il est même permis de croire que l'argent qu'on a dépensé n'est pas complètement perdu. Il en restera toujours quelque chose ! Tandis que je me demande si on

LIBREVILLE

en peut dire autant des efforts que font les pauvres missionnaires du Saint-Esprit depuis près de soixante ans, pour rendre chrétiens les M'Pongwés. L'expérience qui se poursuit ici a un grand intérêt, parce qu'elle soulève une foule de questions. La race nègre est-elle perfectible? Si elle l'est, à quel genre d'influence est-elle accessible? Le christianisme est-il du nombre? Les noirs sont-ils capables de concevoir l'idéal de Dieu qui fait le fond de ses doctrines? Voilà évidemment de grands problèmes ! Ils sont posés depuis bien longtemps. Bien des solutions ont été données, mais aucune, en somme, n'est définitivement acquise. Elles sont toutes plus ou moins contestées. Il est donc toujours bon d'enregistrer tous les faits qui peuvent jeter du jour sur la question. Et il est bien évident que ce qui se passe au Gabon a un grand intérêt à ce point de vue. Ailleurs, en effet, on trouve bien des chrétiens groupés de loin en loin. Mais ils sont restés en contact avec les païens qui les entourent. Il est donc bien naturel que leur changement de religion ne produise pas tous ses effets. Tandis que les M'Pongwés se sont convertis en masse et depuis longtemps. Ils ne sont plus en contact direct avec leurs voisins, puisque ceux-ci les mangent quand ils peuvent les attraper. Au contraire, étant constamment en rapport avec les blancs, ils ont pu s'imprégner complètement de civilisation. On peut donc se faire une idée, par leur exemple, de l'influence que peuvent avoir le christianisme et la civilisation sur les nègres.

J^ai beaucoup connu dans ma jeunesse un personnage qui avait des opinions très arrêtées sur la question si controversée de l'amélioration morale de la race noire. C'était un vieux capitaine marseillais nommé Dupont, que j'ai rencontré sur la côte d'Afrique où il avait passé toute sa vie au milieu des nègres. 11 avait la réputation de les connaître admirablement, surtout

au point de vue physique, à cause de la nature spéciale de l'industrie qu'il exerçait, car je dois avouer que cette industrie était la traite, ou, comme on disait par euphémisme, le commerce de bois d'ébène. Mais il connaissait également bien l'âme nègre, car pas un roi du pays n'a jamais pu se vanter de l'avoir roulé en affaire. L'opinion de ce bon capitaine Dupont sur cette question est donc au moins aussi intéressante que celle d'une foule de braves gens qui nous parlent des nègres sans en avoir jamais vu d'autres que celui de la porte Saint-Denis. Or, justement, quand nous nous rencontrions à Tamatave, chez la bonne princesse Juliette, dont la case hospitalière constituait une sorte de terrain neutre, oii les négriers et les officiers des croiseurs fraternisaient volontiers en se racontant les bons tours qu'ils s'étaient joués mutuellement, j'ai bien souvent entendu cet excellent capitaine aborder cette question qui lui tenait au cœur.

— \'oyez-vous ! disait-il, quand on en venait à parler de la traite des noirs et que l'un de nous, pour le taquiner, le traitait de vil négrier, quahfîcation dont il ne s'offensait pas, car il comprenait très bien la plaisanterie, voyez-vous! on a une foule d'idées fausses sur les nègres! Il y a des gens, comme les négrophiles anglais, par exemple, qui soutiennent que les nègres sont tout aussi susceptibles de perfectionnement que les blancs; et puis d'autres qui prétendent qu'il n'y a rien à en faire! Les deux opinions se valent! L'une n'est pas plus vraie que l'autre! Les nègres sont comme les radis qu'on plante dans ce pays-ci. Si après les avoir semés on ne s'en occupe pas, ils poussent tout en hauteur; au bout de quinze jours, on a un taillis de petits arbres qui ont un mètre, mais qui ne donnent rien à manger et qui ne sont bons qu'à être jetés au feu. Tandis que si on les surveille, si on se donne la peine, dès qu'on voit les premières feuilles sortir de

LIBREVILLE

terre, de tendre au-dessus de la couche une natte qui gêne leur croissance, on a des petits radis roses excellents. Eh bien! il en est de même des nègres! Tant qu'ils restent chez eux et qu'ils poussent en liberté, vous aurez beau vous donner un mal énorme pour les améliorer, ils ne seront jamais bons à rien. Mais quand on les transporte dans un autre pays où ils se sentent bien isolés, et qu'on se donne la peine de faire leur éducation sans économiser les rotins, qui en sont l'élément essentiel, on finit, en y mettant le temps, par obtenir des résultats étonnants. Ainsi les abolitionnistes américains citaient une foule d'anciens esclaves, comme Douglas, par exemple, qui paraissent avoir été réellement des hommes très remarquables ! Mais puisqu'on n'a jamais vu des hommes comme ceux-là en Afrique, il est bien évident que s'ils ont autant de valeur, ils la doivent d'abord au négrier qui a amené leur grand-père ou leurs aïeux de la côte, ensuite aux commandeurs auxquels on les a confiés et qui leur ont enlevé toutes leurs mauvaises habitudes en leur tannant le cuir à coups de fouet. Donc, plus on trouvera de qualités à tous ces nègres-là, et plus il sera prouvé que les négriers sont les agents les plus actifs de la régénération de leur race, et qu'ils lui ont rendu bien plus de services que les négrophiles et les philanthropes ne lui en rendront jamais! Seulement, si les Américains s'imaginent qu'ils ont modifié la race d'une manière permanente, ils sont dans l'erreur. Les résultats qu'ils ont obtenus sont dus uniquement à un dressage, et ils dureront tant que durera le dressage. Or, maintenant qu'ils ont libéré les nègres, ils ne pourront plus leur appliquer les procédés qui avaient si bien réussi! Et, dans quelques années, ils auront de l'agrément avec leurs nègres! Vous m'en direz des nouvelles !

Ainsi parlait le bon capitaine Dupont, avec son bel

accent marseillais et en faisant roulér ses d'une façon si terrible, que le palais de la princesse Juliette en tremblait. Il faut dire que ce palais était une simple paillette. Nous l'écoutions tout en savourant un certain punch à l'ananas, dont cette bonne princesse savait la recette, qui était excellent par lui-même et qui nous semblait d'autant meilleur qu'il nous était servi par ses deux jolies nièces, les princesses Ra-Tou et Ra-Soua. Elles ne dédaignaient même pas d'en vider quelques verres avec nous. Et je dois dire que lorsque je lis dans les journaux l'énumération de tous les méfaits dont les Américains accusent, à tort ou à raison, les nègres, qu'ils ont libérés voilà bientôt quarante ans, les sages paroles de ce vieux navigateur me reviennent à la mémoire ! La libération des noirs est une opération qui a coûté à ces bons Américains une trentaine de milliards, au bas mot, et quatre ou cinq cent mille vies de blancs, et elle ne semble pas leur procurer beaucoup plus d'agréments que celle à laquelle ils viennent de se livrer en affranchissant les Tagals de Manille, qui paraissent les détester encore plus que les Espagnols. Du moins en ce qui concerne les nègres, je crois que si cela était à recommencer, ils s'abstiendraient. D'autant plus qu'il est surabondamment prouvé maintenant que les théories d'assimilation de la race noire, qui étaient en faveur au moment de la guerre de Sécession, sont absolument irréalisables. Voilà près de quarante ans que tous les nègres du Sud ont été affranchis. Leurs enfants ont reçu absolument la même éducation que les blancs : ils ont fréquenté les mêmes écoles : ils jouissent des mêmes droits politiques : et cependant, bien loin de se rapprocher de la civilisation, ils s'en éloignent. Maîtres de leurs propres destinées, ils sont en train de retourner doucement à un état social qui se rapproche de plus en plus de celui de leurs ancêtres, qu'on était allé chercher à la côte d'Afrique. Ainsi ces

LIBREVILLE

bons nègres, si pieux, de Mme Beecher-Stowe, qui avaient toujours la Bible à la main, reviennent au fétichisme! C'est d'ailleurs le phénomène qui s'est produit à Haïti, où le culte du Vaudoux, qui comporte l'adoration du serpent, des cérémonies au cours desquelles tous les assistants dansent tout nus, et des sacrifices humains, suivis de repas dans lesquels on mange le corps de la victime, commence à avoir de nombreux adeptes. Chassez le naturel, il revient au galop!

Cela prouve donc que les théories du capitaine Dupont sur la perfectibilité de la race noire ne sont peutêtre pas aussi paradoxales qu'elles en ont l'air. L'état de l'Europe actuelle ne semble pas prouver d'une manière concluante que la race blanche soit très améliorée, au point de vue moral, par la liberté. Quand on voit notamment chez nous les progrès de l'alcoolisme, il est bien permis d'en douter. Mais, en tout cas, le contraire semble absolument démontré par l'expérience, en ce qui concerne la race noire. On peut même se demander si le christianisme, qui est incontestablement un bienfait pour les races inférieures, à la condition qu'elles soient maintenues par une autre dans un état sinon d'esclavage, du moins de tutelle, ne leur est pas plus nuisible qu'utile, du moins au point de vue temporel, quand elles jouissent de leur pleine indépendance ! Il y a bien des faits qui tendraient à justifier cette opinion. Ainsi le Père de Smet, un jésuite belge, qui avait fondé des missions dans l'Orégon et dans la Colombie, il y a une soixantaine d'années, était parvenu à convertir complètement cinq ou six des tribus de cette région, notamment les Pends-d'Oreilles et les Nez-Percés. 11 en avait fait des chrétiens d'une ferveur extraordinaire. Or, il est arrivé que ces tribus qui, avant leur conversion , comijtaient parmi les plus puissantes du pays, ont été dctruiles en très peu de temps par leurs ennemis héréditaires, les Pieds-Noirs

qui, jusque-là, n'avaient jamais pu les entamer. Et la chose se comprend parfaitement. Tant que les Nez- Percés ont scalpé consciencieusement tous les prisonniers Pieds-Noirs, de même que les Pieds-Noirs scalpaient tous les Nez-Percés qui leur tombaient sous la main, l'équilibre a pu se maintenir. Mais après leur conversion, les Nez-Percés ne scalpant plus les Pieds- Noirs, et les Pieds-Noirs, au contraire, scalpant plus que jamais les infortunés Nez-Percés, ceux-ci devaient forcément finir par succomber sous le nombre et disparaître. Du reste, c'est l'histoire des Vendéens qui, au début de leur soulèvement, avaient la naïveté de relâcher tous leurs prisonniers, tandis que tous ceux des leurs qui étaient pris étaient immédiatement fusillés, noyés ou guillotinés. Ce qui prouve que certaines vertus sont dangereuses à pratiquer quand on a affaire à des sauvages. D'où il faut conclure que, du moins au point de vue purement humain, c'est un service contestable qu'on rend à des gens appelés à vivre au milieu des sauvages, que de leur enseigner une religion qui leur apprend à pratiquer lesdites vertus.

Or, c'est le cas de ces malheureux M'Pongwès. Je ne me figure pas qu'ils aient jamais valu grand'chose. Je ne crois pas notamment qu'ils aient jamais été des foudres de guerre. Mais enfin, avant de nous connaître, ils valaient bien les Pahouins, puisque dans ce tempslà ils pouvaient se défendre contre eux, ce qui paraît prouvé, car sûrement les Pahouins les auraient mangés s'ils l'avaient pu. Or maintenant, après soixante ans de civilisation, quand ils sont tous convertis et qu'ils savent tous lire et écrire, il est admis par tout le monde que si nous nous en allions, ils seraient mangés tout de suite ! Et si encore cet abâtardissement trop évident était compensé par des qualités morales! Mais, sous le rapport de la moralité, ils sont encore plus bas que les Pahouins, puisque les dames pahouines sont remar-

LIBREVILLE

quablement fidèles à leurs époux, qui sont cependant laids comme des gorilles, tandis que les M'Pongwès criblent de coups de canifs les contrats, pourtant très en règle, qui les unissent à des époux beaucoup mieux doués sous le rapport physique! Et par-dessus le marché, elles pratiquent l'infanticide à ce point que la population diminue à vue d'œil! Les pauvres missionnaires sont d'ailleurs les premiers à constater cette absence de sens moral chez leurs ouailles. Il paraît que lorsqu'on les interroge, les plus optimistes disent qu'il faudra encore au moins cinq ou six générations avant qu'on puisse espérer voir une amélioration sensible. Mais puisque, même si nous restons dans le pays, la race M'Pongwé, du train dont vont les choses, aura disparu avant que le moment fixé pour cette amélioration soit venu, autant dire qu'ils désespèrent de leur œuvre !

L'expérience tentée à Libreville n'est donc pas bien encourageante. Elle est au contraire de nature à confirmer l'opinion des gens qui soutiennent que, quoi que nous fassions, notre contact est toujours funeste au nègre. On ne peut pas dire qu'ils manquent d'idéal et qu'ils soient tout à fait réfractaires au progrès. Mais leur idéal est totalement différent du nôtre, et quand nous voulons leur imposer le nôtre, leur esprit ne peut pas le comprendre et nous n'en faisons que des singes savants comme Soulouque : tandis qu'abandonnés à eux-mêmes, ils peuvent poursuivre leur propre idéal et alors ils produisent des hommes qui ont réellement une valeur, comme Samory, Behanzin , ou Ketchevvayo, qui, si on les avait laissé faire, auraient peutêtre créé des centres où se serait développée une civilisation inférieure à la nôtre, mais qui, étant conforme au génie de la race noire, l'aurait assurément élevée au-dessus de son niveau actuel. Mais nous avons détruit l'un après l'autre tous ces royaumes nègres où auraient pu se créer des foyers de civilisation indigène,

et il est bien évident qu'ils ne pourront plus se reformer.

Notre arrivée dans leur pa)'s équivaut donc à la condamnation définitive de la race noire, qui disparaîtra probablement sur beaucoup de points, et ailleurs mènera une vie de paria. ^

Comme il y a là une situation générale qui domine les volontés particulières, il est bien évident que nous n'y pouvons rien. Nous ne pouvons pas ne pas aller nous établir chez les nègres, puisque tout le monde y va ! Seulement -nous devrions bien n'aller faire des établissements chez eux qu'autant que l'existence de ces établissements peut être avantageuse pour nous. Or, en se plaçant à ce point de vue, je me demande ce que nous faisons à Libreville. Le sol y est très médiocre; les productions naturelles, à peu près nulles ; la population indigène n'est bonne à rien et la présence du gouverneur sur ce point ne peut que gêner très sérieusement le développement du Congo. Il semblerait donc indiqué sinon de l'évacuer, du moins de transporter ailleurs tous les services et, en tout cas, de n'y plus faire aucune dépense! Telle n'est pas cependant, paraît-il, l'opinion qui prévaut en haut lieu! Car au moment où je mets ces notes au nelf, j'entends dire qu'il est question, au contraire, d'y faire de très gros frais! On va y construire trois ou quatre bastions qu'on armera de gros canons, afin de défendre la rade : je me demande à qui pourrait bien venir l'idée de l'attaquer !

Page 1