CHAPITRE II
KABINDA ET BANANA
M. le colonel Thys paraît s'être juré qu'il ferait assister à l'inauguration de son chemin de fer tous les gouverneurs de la côte, et pour être plus sûr qu'ils y viendront, il va les chercher à domicile. Nous avons pris à Libreville M. de Lamothe, gouverneur du Congo français, et son état-major. 11 nous emmène à Kabinda pour y chercher le gouverneur du Congo portugais.
Nous avons eu quelque peine à trouver ce port de mer. Le lendemain matin de notre départ de Libreville, l'estime nous plaçait bien en face de cette localité, mais toutes les lorgnettes du bord avaient beau fouiller la côte, on ne voyait qu'une ligne non interrompue de palétuviers. Heureusement nous avons trouvé une goélette au mouillage, dont le capitaine, un nègre peu vêtu, qui prenait le frais sur son gaillard d'arrière, nous a mis en bonne route, de sorte que vers neuf heures nous contournions la pointe boisée qui ferme la rade, et peu après nous laissions tomber notre ancre en face du palais du gouverneur, une maison sans prétention à l'architecture, qui se dresse au sommet d'une colline, abritée par quelques beaux arbres. Sous le rapport de l'animation, la rade de Kabinda rappelle celle de Libreville. La marine de guerre est représentée par un aviso portugais, que je soupçonne d'être le contemporain de
la pauvre vieille Cigogne, qui pourrit à Libreville, et celle du commerce par un infortuné trois-mâts qui s'est jeté à la côte il y a quelques mois et qui est resté couché sur la plage, la quille en l'air. Il faut croire qu'il ne vaut pas la peine d'en être tiré, car personne n'a l'air de s'en occuper. Nous restons à Libreville afin de ne pas être obligés de bâtir ailleurs une maison pour le gouverneur du Congo. C'est le protocole qui retient les Portugais au rivage de Kabinda! Autrefois, ils possédaient, au moins nominalement,, tout le littoral, y compris les deux rives du Congo. Au temps où l'Afrique était avant tout une réserve d'esclaves, cette possession avait bien sa valeur, car justement cette région était passablement peuplée. Mais depuis que le nègre a cessé d'être un article d'exportation, elle avait perdu à peu près toute sa valeur. Aussi, quand l'Europe a eu décidé la création de l'Etat libre du Congo et qu'il a bien fallu donner à cet Etat un port ou du moins l'accès à la mer, les diplomates du congrès réuni à Berlin n'ont vu aucun inconvénient à enlever aux Portugais, pour la donner au roi des Belges, toute la rive droite du fîeuve à partir de la côte jusqu'à Manyenga, point où elle redevient française, et puis à leur prendre la rive gauche, en descendant du Stanley-Pool jusqu'à Nioki, un petit village en aval de Matadi, sauf à leur laisser la continuation de cette rive jusqu'à l'embouchure. Combinaison qui, par parenthèse, donne sur les atlas, à cette partie de la carte d'Afrique, l'apparence d'un habit d'arlequin, tant les possessions belges, françaises et portugaises se trouvent emmêlées. Les pauvres Portugais ont bien été obligés de se laisser dépouiller, car toute l'Europe était contre eux. Seulement, parmi les innombrables titres, souvenirs d'une grandeur, hélas! bien compromise, que prennent les rois de Portugal au moment de leur couronnement, se trouve, paraît-il, celui de roi de Kabinda! Sur certaines vieilles
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cartes, les géographes du temps se sont même amusés à diviser ce royaume, qui n'a jamais existé, bien entendu, que dans leur imagination, en une foule de comtés et de marquisats se prolongeant indéfiniment à l'intérieur. Et il a paru si dur à Sa Majesté Très Fidèle de renoncer à ce titre, qu'elle a fait demander en grâce qu'on lui laissât au moins le village servant de siège à ce titre; avec une enclave, si petite qu'elle fût! L'Europe s'est laissé attendrir et a bien voulu se prêter à cette combinaison. En quoi elle fit bien, car il est toujours beau d'être généreux. Et puis, dans l'espèce, la générosité était facile, puisque, à proprement parler, elle consistait, non pas à donner quelque chose au roi de Portugal, mais simplement à ne pas lui prendre tout ce qu'on comptait d'abord lui enlever! D'ailleurs, on a bien fait les choses. On a donné à l'enclave de Kabinda des dimensions tout à fait respectables : une soixantaine de milles sur la côte, et trente ou quarante en profondeur.
Le gouverneur de ce royaume d'opéra-comique est très décoratif. C'est un capitaine de vaisseau de la marine portugaise, qui répond au nom un peu compliqué de Don Luiz Leitao Xavier. Il nous est arrivé à bord de V Albertville, dans un beau canot peint en blanc, très bien tenu et armé de dix-huit nègres, ayant également fort bon air, quoiqu'ils soient bien singulièrement habillés. Ils ont le torse recouvert de la chemise blanche à col bleu, en usage dans presque toutes les marines. Mais à partir de la ceinture, ils sont revêtus d'un grand jupon en calicot blanc. Cela fait un singulier effet. J'avais vu des soldats en jupon, les highlanders, mais je n'avais jamais vu des matelots dans ce costume. La tenue de l'aide de camp qui accompagne le gouverneur produit également une vive sensation. C'est un gros homme qui est habillé en lancier! 11 porte une petite veste à basques, boutonnée jusqu'au menton, dans
laquelle il a l'air d'avoir bien chaud; puis il a, sur la tête, ce chapeau extraordinaire, carré par le haut, rond par le bas et étranglé au milieu, qui constituait le couvre-chef des soldats du brave Poniatowski. Le sien est orné d'une superbe aigrette de crins blancs qui retombent gracieusement sur sa figure. L'impression générale est que cet ornement doit avoir certainement quelque utilité dans un pays où les moustiques abondent à certaines époques, mais que, jusqu'à preuve du contraire, le casque en liège doit pourtant être mieux adapté au climat.
Le porteur de cette triomphante aigrette n'a fait que paraître à bord et est retourné tout de suite à terre, en nous laissant son chef. Et nous, de notre côté, nous avons immédiatement relevé notre ancre et repris notre course vers le sud. Au moment oii nous contournions la pointe qui forme la rade foraine, au fond de laquelle s'élève le modeste palais du seiior governador do Congo! des petits nuages de fumée apparaissent audessus des arbres qui l'entourent, bientôt suivis de minuscules détonations. C'est un salut que nous envoie l'artillerie de Kabinda. Nous n'y répondons pas. Une légende bourguignonne raconte que lorsque le bon roi Henry IV fit son entrée à Fontaine-Française, après avoir battu les ligueurs commandés par le duc de Mayenne, le maire, qui était venu haranguer le vainqueur à l'entrée de la ville, s'excusa de ne pas faire tirer le canon en son honneur, disant que cette abstention se justifiait par quatorze raisons, dont il commença rénumération. Mais quand le roi eut entendu la première, qui était que la ville ne possédait pas de canons, il interrompit le maire en lui disant qu'il le tenait quitte des treize autres. Comme nous avons la même excuse à invoquer, ainsi qu'el senhor governador a pu s'en rendre compte, j'espère que le gouvernement portugais ne se sera pas donné la peine d'envoyer une note à ce sujet
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aux ministres du roi Léopold pour demander des explications.
Quelques heures après avoir quitté la capitale de l'ancien royaume de Kabinda, nous découvrons enfin, par notre travers, les hautes falaises rouges et arides qui constituent la rive droite du Congo. D'ailleurs, depuis le matin, le voisinage du fleuve nous était signalé par le changement de couleur des eaux. Au lieu de naviguer sur la belle mer bleue et limpide des tropiques, comme nous le faisions depuis huit jours, notre étrave fendait une nappe bourbeuse sillonnée de longues traînées d'une écume roussâtre. J'emploie à dessein ce mot de nappe qui est tout à fait exact, car les eaux douces du fleuve recouvrent seulement celles de la mer sans se mêler à elles. Nous en avons eu la preuve dans la journée, quand il a fallu manœuvrer pour prendre le mouillage. A un certain moment, on a d'abord stoppé, puis fait machine en arrière. Et alors la couche supérieure ayant été refoulée par le remous de l'hélice, nous nous sommes trouvés tout d'un coup au milieu d'un petit lac du plus pur azur. Cela faisait même un très singulier effet.
Au pied des hautes falaises rouges dont j'ai parlé tout à l'heure, se trouve une pointe de sable très longue et très étroite qui les prolonge et s'avance dans le sud normalement à la rive du fleuve, dont elle rétrécit d'autant l'embouchure. C'est sur cette pointe de sable, qui a au moins quatre ou cinq cents mètres de longueur, sinon plus, que spnt construites les sept ou huit factoreries qui, avec quelques cases d'indigènes, constituent la ville de Banana. Elle eut autrefois un moment de grande prospérité. C'était au beau temps de la traite, quand les négriers y venaient prendre leur cargaison de bois d'ébène. Je me souviens que le brave capitaine Dupont parlait toujours avec attendrissement de ses relâches à Banana. Les gens des factoreries avaient»
paraît-il, des guetteurs en permanence sur la falaise d'où ils surveillaient les croisières, de sorte que lorsqu'un négrier se présentait à la tombée du jour, il savait tout de suite à quoi s'en tenir. Si on lui signalait un croiseur en vue, il prenait la bordée du large et disparaissait à la faveur de la nuit. Dans le cas contraire, il donnait tout de suite dans les passes; on le remorquait de manière à le faire entrer dans le dédale d'îlots boisés qui encombrent la rive droite du fleuve. Et il s'amarrait contre l'un d'eux. Les perroquets qui auraient pu être vus de loin étaient dépassés, et, à partir de ce moment, on pouvait dormir sur ses deux oreilles. Une fois cependant, en 1845 ou 1846, cinq ou six croiseurs anglais se trouvant en force, firent fouiller ce labyrinthe par leurs embarcations armées en guerre et parvinrent, après un combat acharné, à capturer plusieurs navires négriers. Mais cela n'est arrivé qu'une fois. Et au contraire, il paraît que, très souvent, des capitaines de croiseurs ont séjourné plusieurs jours dans la petite rade formée par la pointe de sable, sans se douter que des négriers étaient en train de faire leur chargement à deux ou trois milles de là, attendant leur départ pour reprendre eux-mêmes la mer. Le père Dupont ne tarissait pas quand nous lui faisions raconter tous les bons tours qu'il avait joués aux Anglais dans ce temps-là. « C'était le bon temps! concluait-il toujours. Nous achetions nos noirs 100 francs et nous les revendions 2,000! Aussi, quand nous leur sauvions un navire sur cinq, nos armateurs étaient en gain ! »
A cette époque, on menait la grande vie à Banana. Le Champagne y coulait à flots. A présent, il n'en est plus de même. Depuis qu'il est prouvé qu'on peut remonter la rivière jusqu'à Matadi, personne ne s'arrête plus à Banana, dont la pauvre petite rade est presque toujours déserte. Nous devions nous-mêmes passer sans nous y arrêter que pour y prendre le pilote de la
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rivière, mais quand ce personnage a appris que nous calions dix-sept pieds, il a déclaré qu'il ne voulait pas prendre la responsabilité de nous laisser monter, tant que nous n'aurions pas diminué notre tirant d'eau d'un pied ou deux au moins, car les eaux sont basses, et il paraît qu'il n'y a que dix-sept pieds, bien juste, sur un banc de sable qui se trouve à une douzaine de milles d'ici. Alors il a bien fallu que le capitaine Blake se décidât à aller mouiller près de la pointe pour mettre à terre cent ou cent cinquante tonneaux de charbon : opération qui va prendre toute la nuit, car on a plutôt fait de faire entrer mille tonneaux de charbon dans la soute d'un navire que d'en retirer cent!
Nous y avons gagné de pouvoir enfin mettre le pied sur le sol congolais. Il se présente à nous sous un aspect des plus riants. Mais il faut reconnaître qu'ici la main de l'homme a singulièrement embelli la nature. Cette pointe de sable sur laquelle est construite Banana, si étroite, que les jours de tempête la mer y causait .souvent des brèches, était autrefois, paraît-il, dépourvue de toute végétation. Ce sont les gens des factoreries qui ont eu l'idée d'y planter des cocotiers. Il a fallu les faire venir de l'Inde, car les cocotiers étaient inconnus dans ce pays-ci. Ils ont admirablement réussi. Le sable vaseux où ils poussent constitue, en effet, leur sol de prédilection. Les cocotiers ne viennent jamais si bien que dans le sable salé des plages. Aux Seychelles et à Ceylan, c'est toujours là qu'on les plante. Aussi toute la presqu'île est maintenant couverte d'une forêt d'arbres magnifiques, à l'ombre desquels les habitants des factoreries peuvent se promener le soir pour tâcher de respirer un peu d'air frais. Les malheureux en ont bien besoin, car il fait chaud à Hanana! Il paraît qu'en iSgo, on y a compte cent soixante-cinq jours ayant donné une température maximum égale ou supérieure à 30 degrés.
Cette verdure a donc un peu fimélioré le sort des infortunés que leur mauvaise étoile envoie vivre à Banana. On se demande ce que devait être la vie de leurs prédécesseurs, qui passaient des mois et des années sur une langue de sable guère plus grande que le pont d'un navire, sans pouvoir trouver de l'ombre en dehors de leurs maisons. Elles sont d'ailleurs assez confortables, du moins celles où habitent les deux ou trois commis qui composent le personnel européen de chaque factorerie. Les autres sont des magasins en bois où s'entassent les barils d'huile de palme et les ballots de caoutchouc qui viennent de l'intérieur. Puis, autour de chaque factorerie , les piroguiers indigènes, attachés à l'établissement, vivent avec leurs familles dans des paillettes. Ces noirs appartiennent presque tous à la tribu des Bakongos, qui occupe presque tout le littoral jusques et y compris la région montagneuse. Ceux que j'ai vus constituent vraiment un bien triste échantillon de l'espèce humaine. J'ai fait cette réflexion à peine débarqué, en contemplant un groupe de ces Bakongos qui se disposaient à dîner en famille. Celui qui paraissait être le père attira d'abord mon attention, parce que je remarquai qu'il avait au beau milieu du ventre quelque chose qui ressemblait à une énorme corne. C'était une hernie ombilicale faisant une saillie d'au moins dix ou douze centimètres. J'avais vu bien des nègres affligés de hernies de ce genre, mais jamais de cette dimension-là! Cinq ou six effroyables négrillons, tout nus, avec des ventres énormes, étaient vautrés sur le sable autour d'un petit feu, sur lequel, dans un plat de fer battu, supporté par un trépied, grillaient des arachides. Une grosse négresse, la mère des négrillons, assise sur ses talons, surveillait cette opération. Elle était vêtue sommairement d'un pagne crasseux, serré au-dessous de ses seins qui retombaient doucement sur ses jambes. Mais quand elle se penchait
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en avant, pour retourner les arachides avec un petit bâton afin de les faire griller sur toutes leurs faces, comme font les marchands de marrons, à Paris, elle avait toujours le soin de les prendre avec sa main gauche et de les faire passer sous son bras droit, pour éviter qu'ils n'allassent se promener dans le plat de fer battu où ils se seraient brûlés. Cette mère préparant le repas de la famille, sous ces beaux arbres, au bord de la mer, tout cela aurait pu être poétique, mais ce geste gâtait tout ! Tous ces gens sont vraiment trop laids ! Si encore ils se contentaient de rester tels que le bon Dieu les a faits. Mais ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'enlaidir encore. Ils se rasent les sourcils et les cils, et presque tous s'arrachent les dents de devant. Il y en a aussi beaucoup qui n'ont pas leurs doigts de pieds au complet, mais cela n'est pas leur faute. La chique en est la cause. C'est une petite bête que les savants ont àénommée Pulex penetrans, et qui vit, habituellement, dans le sable. Mais quand les femelles sont pleines, elles s'accrochent au premier pied qu'elles rencontrent, pied de blanc ou de nègre, cela leur est égal, cherchent un endroit où la peau soit tendre, entre les doigts, par exemple, et s'y enfoncent sous la peau. Elles sont si petites que le patient ne s'aperçoit généralement pas de l'opération ! C'est tout au plus s'il ressent une très légère démangeaison au moment de la piqûre. Seulement, si on les laisse faire, elles commencent par devenir de la grosseur d'un pois, puis elles déposent dans la chair une foule de petites larves qui déterminent des abcès, et ce sont ces abcès qui provoquent la chute des orteils de ceux qui ne prennent pas des précautions à temps. Pour se préserver de ces accidents, surtout dans la saison sèche qui est celle de la ponte, il est indispensable de se faire visiter les pieds, presque tous les soirs, par un praticien qui enlève l'animal avec une épingle ou simplement avec
une épine. Seulement il faut avoir soin de prendre un abonnement et ne pas procéder comme un de mes compagnons qui, croyant bien faire, avait promis dix sous à une négresse pour chaque chique qu'elle trouverait. Elle lui en a tout de suite trouvé une douzaine! Les nègres et surtout les négresses font ces opérations avec beaucoup d'adresse. Il est bon aussi de cautériser chaque fois la petite plaie qui se produit avec de la teinture d'iode ou du nitrate d'argent. Il y a des gens qui ont eu le tétanos pour avoir négligé cette précaution.
Il convient de noter que ce charmant animal était absolument inconnu en Afrique il y a seulement trente ans. Il vient d'Amérique. C'est aussi d'Amérique que nous est venu le phylloxéra qui a détruit nos vignes, le colorado-bug qui s'acharne après nos pommes de terre, et le san-iago-bug qui fait ce qu'il peut pour empêcher les pommiers de donner des pommes. Vraiment, les Américains devraient bien mieux garder leurs insectes et ne pas nous les envoyer. Malheureusement, il faut s'attendre à en recevoir de nouveaux. Ainsi, depuis quelque temps, voilà qu'on parle du « kissing-bug », une petite bête que les Américaines ont sur les lèvres et qui fait enfler la figure de ceux qui les embrassent. Le New-York Herald lui a même consacré, depuis mon retour, de nombreux articles et a publié son portrait agrandi. Il ressemble beaucoup au cancrelat. Celui-là n'a pas encore pénétré chez nous, mais avec tous ces mariages américains qui se font, il ne peut pas tarder à nous arriver. Dernièrement on a raconté que les femmes de Cadix s'étaient mises un beau matin à lapider la statue de Christophe Colomb. Elles étaient furieuses qu'il eût découvert l'Amérique. Il est de fait qu'il aurait peut-être mieux fait de se tenir tranquille.
Quoi qu'il en soit de cette grosse question, ce qu'il y a de certain, c'est que c'est aux blancs que les nègres doivent l'introduction de la chique dans leur pays.
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C'est le don de joyeux avènement que leur a fait la civilisation en venant s'implanter chez eux. On sait d'ailleurs très bien comment les choses se sont passées. C'est un navire anglais qui a apporté les premières chiques à Ambriz en 1872. 11 venait du Brésil, oii il y en a beaucoup, et où il avait pris comme lest du sable dont il se débarrassa à l'arrivée, en le jetant sur la plage. Elles commencèrent par y pulluler au grand dommage des pieds des nègres du pays, qui ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait : puis, elles ne tardèrent pas à se propager sur tout le littoral. Ensuite, elles se mirent à faire le voyage de Stanley , à rebours. Ainsi, en 1885, on signalait leur apparition à Stanley- Pool ; en 1892, au lac Victoria; en 1897, à Bagamoyo, sur la côte est, et enfin, l'année dernière, on constatait leur présence à Zanzibar. Elles avaient fait la traversée de l'Afrique en moins de trente ans ! On s'attend à les voir arriver dans l'Inde au premier jour.
Continuant ma promenade, j'arrive à la première factorerie. Les deux commis européens, un vieux qui doit être Hollandais, et un tout jeune Portugais, sont en train de prendre le frais sous leur varangue. Je me mets à causer avec eux. Et tout en les écoutant, je me dis qu'il faut un tempérament particulier pour aimer cette vie-là! Ce personnel des factoreries n'est plus du tout ce qu'il était autrefois, et même encore dans ma jeunesse. Dans ce temps-là, tous ces facteurs de la côte étaient des aventuriers qui opéraient pour leur compte personnel. Ils arrivaient dans le pays avec une pacotille quelconque, se mettaient sous la protection d'un roi nègre qu'ils tâchaient de maintenir en joie en lui donnant de l'eau-de-vie et de vieux uniformes, libéralités grâce auxquelles il les laissait exploiter ses sujets, et si leur protecteur ne leur cassait pas la tête un jour d'ivresse, ou bien s'ils ne mouraient pas d'ivrognerie ou de fièvre, ce qui arrivait souvent, il n'y avait
pas de raison pour qu'au bout de quelques années ils n'eussent pas amassé une fortune généralement malhonnête, mais suffisante pour leur permettre de revenir en Europe et d'y étonner leurs compatriotes par leur luxe et par le récit plus ou moins véridique de leurs aventures. A faire ce métier, si on courait de très grands risques, on pouvait du moins espérer faire un gros coup.
Mais ces beaux jours ne sont plus ! Il s'est passé, à la côte, un phénomène analogue à celui dont nous sommes témoins à Paris, où les gros magasins sont en train de ruiner les petits. Deux ou trois grandes maisons de commerce anglaises et hollandaises sont arrivées à monopoliser presque tout le commerce d'échange dont vivaient les petites factoreries. Il y a telle de ces maisons quia quatre-vingts comptoirs, et qui les fait administrer par des commis ayant des appointements fixes, assez maigres, et une commission sur les opérations qu'ils font, commission qui n'est pas non plus établie d'une façon bien généreuse! Car on me dit que lorsque l'un de ces commis arrive à se faire dix mille francs par an, tout compris, il doit se considérer comme très favorisé. Vraiment, pour dix mille francs, ce n'est pas la peine d'aller passer sa vie dans un pays où tous les soirs il faut faire visiter ses pieds pour savoir si une colonie de chiques ne s'y est pas établie, et où, tous les matins, on peut se réveiller' avec un bon accès de fièvre qui vous enlève en deux ou trois heures. On comprend bien qu'un officier le fasse, ne fût-ce que par goût pour les aventures. Mais venir à Banana ou dans un autre trou de la côte, uniquement avec la perspective de vendre, du matin au soir, de l'eau-de-vie de traite à des nègres, sans avoir la chance de faire fortune à un métier aussi abrutissant, voilà ce que je ne comprendrai jamais.
Je crois, du reste, qu'au fond les deux commis
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avec lesquels j'ai causé sont un peu de mon avis et regrettent d'être venus. Ils semblent très peu satisfaits de leur sort. Ils me disent d'ailleurs que leur commerce devient de jour en jour moins florissant. Comme la plupart des produits qu'ils achètent aux indigènes, l'ivoire, l'huile de palme et le caoutchouc, viennent de fort loin dans l'intérieur, on s'était imaginé qu'il y aurait un grand avantage à aller les acheter le plus près possible du lieu de production. Et on a créé des factoreries tout le long de la rivière, jusqu'au Stanley- Pool. Mais on n'a pas tardé à s'apercevoir que l'idée était absolument fausse. On n'avait pas tenu compte des habitudes des nègres, pour lesquels le temps ne compte absolument pas. Cela est tout à fait égal à un noir qui arrive dans une factorerie du haut de la rivière avec une charge de trente kilos de caoutchouc sur son dos, de la porter encore quinze jours pour aller à un autre comptoir voir si on ne lui en donnera pas une brasse d'étoffe de plus. Il faut donc payer les marchandises partout le même prix. Les nouveaux établissements ont eu pour seul résultat d'augmenter les frais généraux des blancs et d'économiser le temps des nègres! On l'a même si bien reconnu que certains d'entre eux ont été abandonnés.
Ce vieil Hollandais me paraît, heureusement, avoir de la philosophie. N'ayant pas d'ambition, il occupe ses loisirs en perfectionnant l'éducation d'un ménage de chimpanzés, qu'il a achetés dans le voisinage, où il y en a beaucoup, paraît-il, dans les forêts de la côte. Ils sont tous deux bien laids, mais ils ont une laideur plus sympathique que celle des nègres qui nous entourent. Justement, dans cette factorerie-ci, ils recrutent leur personnel dans plusieurs tribus, de sorte que je vois des types différents. On me montre deux ou trois Hanghalas. Ce sont des noirs de l'Equateur qui, lors (lu premier passage de Stanley dans leur pays, ont
fait tout ce qu'ils ont pu pour manger le personnel de son expédition, car ils sont encore plus anthropophages que les autres, si cela est possible; mais les regrettables malentendus qui avaient envenimé les relations pendant les premiers jours sont oubliés. Les Belges font maintenant au contraire grand cas des Banghalas parce qu'ils leur rendent de bons services comme soldats et surtout comme matelots. Les équipages des bateaux à vapeur sont presque uniquement recrutés parmi eux. Ils sont mieux musclés que les Bakongds et paraissent moins abrutis, mais, comme eux, ils ont le grand tort de ne pas se contenter de leur laideur naturelle et, pour se distinguer des autres, ils se font, à partir de la racine des cheveux jusqu'au bout du nez, une suite de petites incisions dans lesquelles ils introduisent le suc de je ne sais quelle plante qui a pour effet de faire pousser la chair en saillie. Si bien que ceux qui ont beaucoup de patience et veulent bien recommencer souvent l'opération finissent par avoir une sorte de crête de dindon qui a quelquefois jusqu'à deux centimètres de relief. Les hommes s'en tiennent là. Mais les femmes trouvent que cela n'est pas assez sacrifier aux grâces ! D'abord elles se rasent non seulement les cils et les sourcils, comme cela se fait dans les autres tribus, mais elles tondent aussi d'une main infatigable toute la laine qui pousse sur leur crâne, ne se déclarant satisfaites que lorsqu'il a l'apparence d'un potiron passé au noir de fumée. Et puis il ne leur suffit pas d'embellir comme leurs maris leur profil d'une ligne de tatouages en relief imitant une crête de dindon, elles s'en font d'autres très compliqués sur les tempes et sur la poitrine. Si encore ils étaient jolis! Je dois avouer que j'ai un faible pour les tatouages. D'ailleurs c'est un goût qui se répand beaucoup, surtout en Angleterre, où il est tout à fait à la mode maintenant de se faire tatouer ses armes sur le mollet ou une araignée sur le poignet. Beaucoup de
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dames se font aussi orner le col de pied et le bas de la jambe d'une fine dentelle imitant un bas de soie. Cela ne coûte que trois livres sterling, et l'économie de bas et de blanchissage qui en résulte fait qu'on rentre tout de suite dans son argent! J'ai même reçu dernièrement le prospectus d'un certain M. ]\Ic Donald, qui s'intitule professeur et directeur du collège royal de tatouage de Londres. Il me proposait ses services. M. Me Donald est, paraît-il, l'élève d'un artiste japonais, qui a eu l'honneur de tatouer un dragon sur le bras gauche de Sa Majesté l'Empereur actuel de toutes les Russies, quand il était césarévitch, et des cigognes sur l'estomac des ducs de Clarence et d'York. jNIais il ajoute qu'il a fait faire des progrès immenses à son art. Autrefois, on ne pouvait employer que deux couleurs : le rouge et le bleu. Il s'est créé une palette complète! Il dispose maintenant de sept couleurs. Aussi abordet-il des sujets que ses prédécesseurs n'auraient jamais osé traiter. Ainsi il publie la photographie du dos d'une dame américaine très distinguée, Mme Emma de Burgh, qui s'est fait tatouer par lui, sur les épaules, la Cène de Léonard de Vinci. Jésus-Christ est sur l'épine dorsale, et les apôtres s'étalent sur les omoplates. Seulement ce qu'il ne dit pas dans son prospectus, et ce que j'ai appris par une autre voie, c'est que cette pauvre dame, qui était très grosse quand elle s'est confiée à lui, ayant beaucoup maigri dans ces dernières années, le portrait de Jésus-Christ n'a pas bougé, mais ceux des apôtres sont devenus méconnaissables. Ils font tous des grimaces épouvantables. C'e.sl un désagrément qui n'arrive pas aux artistes ordinaires, parce que les toiles sur lesquelles ils peignent restent toujours bien tendues. M. Me Donald aurait bien dû penser qu'il n'en serait pas de même du satin que Mme de Burgh mettait à sa disposition. Et puis le tatouage peut avoir aussi son côté utili-
taire. Du moins M. McDonald le laisse entendre. Ainsi il paraît que les chauves souffrent un véritable martyre dans les pays où il y a beaucoup de mouches et de moustiques, parce que ces féroces diptères sont attirés par la blancheur du crâne et arrivent de tous les points de l'horizon pour en perforer la peau de leur trompe ou pour la déshonorer de leurs déjections. Or il paraît que rien n'est plus facile que d'éviter ces inconvénients. Il suffit de se faire tatouer sur le crâne, par M. McDonald, un lézard la gueule ouverte. Cela ne coûte que trois livres sterling, comme les bas, et cela vous dispense, votre vie durant, d'avoir recours à des moustiquaires, parce que les lézards mangeant les mouches et les moustiques, il n'y a pas un seul de ces animaux qui ose s'approcher de vous, tant ce bon M. McDonald leur donne une attitude menaçante.
Voilà les résultats auxquels peut prétendre le tatouage, quand on a affaire à des gens intelligents et progressistes comme M. McDonald. Au Japon et en Birmanie, on en trouve aussi ayant un véritable talent. Même à Madagascar, j'ai vu des petits sujets traités d'une manière fort agréable, tandis que tout ce que je vois dans ce genre ici est hideux! Et, par-dessus le marché, il paraît que les procédés grâce auxquels ces femmes banghalas obtiennent ces reliefs de chair si déplaisants à voir sont très douloureux. Vraiment on ne comprend pas que ces pauvres créatures se donnent tant de mal pour plaire à leurs maris : car on me dit que ceux-ci ont l'habitude de les manger toujours quand elles approchent de la quarantaine : ce qui est d'ailleurs assez rare, car sauf quelques exceptions les nègres de ce pays-ci meurent très jeunes. Mais, d'un autre côté, il faut convenir que les maris sont un peu excusables : car vraiment ces femmes-là sont trop laides.
Je me hâte d'ajouter cependant que, de temps en temps, dans les maisons habitées par des blancs, on
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voit des femmes enveloppées de longues draperies blanches ne laissant découverts qu'une épaule et un bras généralement chargé de gros bracelets d'argent, qui offrent à l'œil un spectacle assurément moins affligeant. Il y en a même dans le nombre qui sont superbes, au moins comme formes. Mais ces dames, qui représentent le demi-monde congolais, sont toutes des étrangères. C'est un article d'importation! Il en est venu un peu de partout. D'abord, en 1892, dans le moment d'affolement qui s'est produit quand les administrateurs du chemin de fer voyaient mourir comme des mouches tous les travailleurs importés et qu'on ne savait où donner de la tête pour en trouver d'autres, il est venu à quelqu'un l'idée au moins extraordinaire que, peutêtre, serait-il possible d'utiliser les amazones du roi Behanzin qui venaient justement d'être rendues à la vie civile par suite du licenciement de son armée dont elles faisaient le plus bel ornement. Dans leur pays, ce sont les femmes qui font tous les gros travaux. Elles portent notamment sur leur tête des fardeaux énormes, car elles sont prodigieusement musclées. Au canal de Suez, on a souvent employé des femmes aux travaux de terrassement. On s'est imaginé qu'on pourrait employer celui-là de la même façon, et on en a fait venir quatre ou cinq cents. Mais ces dames, une fois arrivées au Congo, se sont refusées à toute espèce de travail avec une telle énergie, qu'on a pris le parti de les laisser tranquilles. Il paraît que du temps qu'elles servaient dans les armées du roi Behanzin, elles avaient des mœurs extraordinairement pures ! D'ailleurs toutes celles qui essayaient d'en avoir d'autres avaient tout de suite le col coupé. Mais au Congo et depuis qu'elles sont rendues à la vie civile, l'or pur s'est changé en un plomb vil ! Elles se sont toutes enrôlées dans le bataillon de Cythèrc, comme on disait il y a quelque cent ans. Elles ont pris pour spécialité l'exploitation des ouvriers
sénégalais du chemin de fer, pour lesquels leur attitude martiale et leurs dimensions colossales ont, paraîtil, une séduction extraordinaire, car on me dit que plusieurs de ces dames sont déjà reparties pour leur pays, emportant de gros sacs pleins de souverains à l'effigie de S. M. la reine Victoria.
Beaucoup d'autres femmes sont venues de Sierra- Leone, du Gabon et de Kabinda. Mais celles-là venaient pour les blancs. Presque tous les employés ou fonctionnaires européens en ont une chez eux. Quelques-uns en ont plusieurs. Tous ces détails me sont donnés par des résidents que je rencontre à terre. D'ailleurs ils ne m'étonnent pas. Car ce qui se passe ici se passe à peu près dans toutes les colonies. Comment pourrait-il en être autrement? Mais, même en ne se plaçant pas au point de vue de la religion et de la morale, on ne dira jamais assez tout le mal qui résulte de ces habitudes. Les unions temporaires d'Européens et de femmes indigènes ont des effets lamentables. Nous nous figurons que la civilisation nous a transformés radicalement. Mais c'est une idée absolument fausse. Nos ancêtres de l'âge de pierre étaient aussi barbares, aussi cruels, aussi démoralisés que tous ces rois nègres avec lesquels nous prenons contact, et ils nous ont transmis par atavisme leurs instincts qui ne font que sommeiller, mais qui, surtout chez certaines natures, peuvent toujours revenir à la surface. Et cette transformation de l'homme civilisé en un barbare est encore un des dangers de la colonisation, principalement pour les races latines, plus impressionnables et plus accessibles que les autres aux influences extérieures. Or, rien n'est plus propre que les unions de ce genre à faire reparaître ces instincts. Car ce n'est jamais l'homme qui élève la femme à son niveau intellectuel et moral, c'est la femme qui tend toujours à faire descendre l'homme au sien. Cette lutte entre les deux inllucnccs fait le fonds
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des romans de Loti. Et leur intérêt réside précisément dans la facilité merveilleuse avec laquelle un civilisé se transforme sous l'influence d'une femme indigène. Dans le Roman cfun Spahi, notamment, il montre ce que devient un pauvre diable de paysan français que le service militaire a amené en Afrique et qui y tombe entre les mains d'une Fatou-Gaye quelconque. Mais ce drame, il se reproduit tous les jours. Je pourrais citer, en cherchant bien, dans mes souvenirs, peutêtre une centaine de malheureux jeunes gens dont la carrière a été brisée par ces liaisons avec des femmes indigènes. Et ce n'était pas seulement des soldats sans éducation, c'était des garçons bien élevés, appartenant à de bonnes familles. Il y a une dizaine d'années, j'ai rencontré au milieu de la grande réserve indienne du Dakota, dans l'Amérique du Nord, un blanc qui vivait depuis une douzaine d'années avec deux squaws de la tribu des Deux-Chaudrons! C'était un ingénieur belge, appartenant à une famille des plus honorables, ayant une certaine fortune; il n'avait aucune tare, rien ne s'opposait à ce qu'il revînt en Europe. Il avait été pris au piège de la vie sauvage, il ne pouvait plus s'en tirer. Encore dernièrement, j'ai retrouvé un officier que j'avais connu en Chine, il y a bien des années de cela, car j'étais enseigne et il était mon élève de quart. Il m'a raconté sa vie depuis que nous nous étions perdus de vue. Le hasard l'avait amené un beau jour à Taïti. Comme Loti, il y avait retrouvé une fille kanake dont il était devenu l'amant. Seulement il n'avait pas su se reprendre. Moins discrète que Rarahu, elle n'était pas morte de la poitrine! Alors il arriva que lorsque le navire sur lequel il était embarqué fut rappelé en France, il permuta pour rester dans la station. Puis il se fit donner un poste à terre. Les années s'écoulèrent, et quand je le vis, il m'avoua n'être revenu en France que pour réaliser son avoir et dire un adieu définitif à
sa famille. Il était bien décidé à aller finir ses jours làbas. Effectivement, j'ai su depuis qu'il y était retourné et qu'il était mort peu de temps après. Je l'avais fait causer. J'avais été stupéfait de voir ce qu'était devenu ce garçon que j'avais connu plein d'intelligence et d'entrain, très instruit, ayant un esprit très cultivé, îl m'avouait qu'il n'ouvrait plus jamais un livre. Il me décrivit sa vie quand il était à Taïti. Il demeurait avec sa Kanake dans une case indigène : s'habiller à l'européenne était devenu un supplice pour lui. Il me raconta le plus sérieusement du monde que le roi lui avait accordé le titre de « Téritoria », ce qui lui donnait le droit de porter un pagne jaune ! Et on sentait très bien, en l'écoutant, qu'il était tout fier d'avoir le droit de se promener sous des cocotiers, tout nu, avec un pagne jaune! En Cochinchine, à Madagascar, j'ai vu de même une foule d'Européens qui étaient devenus Annamites ou Malgaches ! La transformation se fait souvent avec une rapidité stupéfiante. Et au Congo il doit en être de même. Ainsi, un magistrat vient de me raconter qu'il avait eu dernièrement à juger un résident qui, s'étant aperçu un beau matin que l'une des femmes indigènes avec lesquelles il vivait, le trompait au profit de son boy, ce qu'elles font toutes d'ailleurs, avait commencé par lui appliquer une cinquantaine de coups de cravache en peau d'hippopotame qui lui avaient mis le dos à vif. Ensuite il lui fit enduire de miel les jambes et la fit attacher, pieds et poings liés, en plein soleil, à un piquet, au beau milieu de la place du village, où les fourmis blanches vinrent la manger vive. Elle mit deux jours à mourir. Sa maison était en face. Il la regardait se débattre et semblait y prendre un plaisir extrême! Est-ce qu'une idée pareille lui aurait jamais traversé la cervelle un an ou deux auparavant, quand il était probablement commis dans une maison de commerce quelconque de
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Bruxelles ou d'Anvers, et qu'il allait tous les soirs boire du lambic à la brasserie avec des camarades et leurs connaissances? Si, dans ce temps-là, la sienne l'avait trompé, il lui aurait probablement donné une paire de gifles, après quoi il se serait remis à boire du lambic en se trouvant très suffisamment vengé. Mais il a suffi de faire vivre ce brave garçon, probablement très doux, pendant un an ou deux dans la compagnie de rois nègres qui sont des bêtes féroces, pour qu'il devienne lui-même une bête féroce. Il a été condamné à deux ans de prison. C'est trop ou trop peu.
Je me faisais ces réflexions en regagnant le wharf. Au moment oii j'y arrivais, je vis le général Daelmann, suivi de quatre ou cinq matelots de V Albertville, qui portaient sur un brancard un objet qui semblait très lourd. J'allais lui adresser la parole quand, en m 'approchant, je vis que ce qu'ils portaient était une de ces grosses dalles de marbre qu'on met sur les tombes. Et je me souvins qu'à bord il m'avait dit que deux de ses fils, tous deux officiers, sont morts au Congo. L'un est enterré à Matadi, l'autre à Banana. Cette plaque, il l'avait apportée d'Anvers et il allait la porter sur la tombe. Un instant, j'eus l'idée de me joindre au cortège pour aller prier avec lui pour le repos de l'âme de ce pauvre garçon mort si jeune et si loin des siens! Je ne l'ai pas fait parce que j'ai eu peur d'être indiscret. Il me semblait que dans un moment pareil la présence d'un étranger comme moi pourrait être une gêne pour ce pauvre père dont je ne comprenais que trop bien la douleur. Du moins il peut se dire que ses fils sont tombés glorieusement en faisant leur devoir d'officiers. Mais s'ils étaient morts comme ceux dont je parlais tout à l'heure, victimes de la barbarie ambiante, combien je l'aurais plaint davantage! l'-t je connais tant de familles qui sont dans ce cas-là! Heureusement, la plupart ne s'en doutent pas.