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Dès la pointe du jour , nous avons quitté notre mouillage de Banana pour remonter la rivière. Les premières heures de notre voyage se sont faites à travers un paysage merveilleux. Dans toute la partie inférieure de son cours, le Congo a une très grande largeur : dixhuit ou vingt kilomètres en moyenne. Mais il est obstrué par une foule d'îles et d'îlots marécageux, couverts d'une admirable végétation. La rive gauche, celle qui appartient encore au Portugal, est dans le même cas. Elle est très basse, tandis que l'autre au contraire est fort élevée et à peu près aride. Mais partout ailleurs d'immenses fromagers, auxquels leurs troncs blancs et élancés donnent tout à fait l'apparence des hêtres de nos forêts, dominent un taillis formé de palmiers de vingt espèces différentes et de plantes à larges feuilles toutes plus décoratives l'une que l'autre. Nous pouvons jouir à notre aise de cette verdure qui se reflète dans les eaux rouges du fîeuve, car, presque tout le temps, nous rangeons la rive portugaise à quelques mètres à peine. C'est là que se trouve le chenal : du moins dans ce moment-là. Mais il se forme constamment de nouvelles alluvions qui le changent souvent. Cette rive paraît presque absolument déserte. Nous ne voyons pas de villages et c'est
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à peine si nous rencontrons une ou deux pirogues de pêcheurs. Le pays est par trop malsain, même pour les noirs. Cependant, de distance en distance, nous apercevons, au milieu des arbres, les toits blancs de cinq ou six factoreries. Ce sont encore des souvenirs du temps de la traite. C'est dans des barracons attenant à des établissements de ce genre qu'on gardait les esclaves, de manière à pouvoir les faire filer dans l'intérieur, quand un croiseur s'avisait d'envoyer des embarcations dans la rivière, ou à les faire descendre jusqu'à Banana, quand la côte était libre et que les négriers étaient prêts à recevoir leur cargaison de bois d'ébène. Maintenant leurs propriétaires vivotent en achetant du caoutchouc, des arachides, et même un peu d'ivoire. Car il y a encore quelques éléphants dans le pays. On en a tiré un dernièrement tout près d'ici, dans une des îles de la rivière.
Il y a des gens qui disent que le commerce de ces factoreries va peut-être redevenir très prospère, parce que ce pays-ci pourrait produire beaucoup d'arachides et que l'arachide est très demandée en ce moment. Aussi, au Sénégal, d'où il s'en exporte déjà pas loin de cent mille tonnes par an, on emploie tous les moyens possibles pour persuader aux nègres de se servir de charrues pour leur culture, parce que cela fait monter la production de 1,400 à 5,000 kilogrammes par hectare. Il paraît que ce qui explique cette grande demande d'arachides, c'est que des chimistes ingénieux ont découvert le moyen d'en tirer une huile de table que des préparations savantes rendent tellement semblable à l'huile d'olive, qu'un grand exportateur de Saint-Louis a déclaré dernièrement, au moment du voyage au Sénégal du ministre M. Lebon, que maintenant il n'y avait plus que les qualités inférieures d'huile d'olive qui se fissent avec des olives : et que l'huile vierge était toujours faite avec des arachides!
Cela doit faire bien plaisir aux propriétaires d'olivettes de Provence, d'apprendre qvie, si on leur prend leur argent pour fonder des colonies, c'est afin de permettre aux nègres de fournir à leur clientèle le moyen d'assaisonner la salade sans s'adresser à eux!
Je dois dire toutefois que, du moins jusqu'à présent, ce commerce ne semble pas avoir pris une bien grande extension dans le pays que nous traversons. En tout cas, il n'a pas enrichi les factoreries que nous voyons. Car la plupart ont une apparence assez misérable, et leurs directeurs ont, me dit-on, bien de la peine à joindre les deux bouts. On m'en montre même une qui est abandonnée, bien qu'elle soit toute neuve. Elle na jamais été habitée. Elle a dû cependant coûter très cher à construire , car elle est vraiment tout à fait jolie à voir, et c'est le bon type d'une habitation coloniale. La maison très grande , à un étage , est située à l'ombre de beaux arbres, et à côté d'une petite rivière affluent du fleuve, sur laquelle on a jeté un pont rustique du plus heureux efïet. Mais une fois toutes ces dépenses faites, le propriétaire a sans doute reconnu qu'il ne ferait pas ses frais! En tout cas, il n'a jamais habité son immeuble. Un misanthrope aimant la belle nature aurait là une superbe occasion de se loger pour un très petit loyer. Seulement il faudrait qu'il fût à l'épreuve de la fièvre. Et puis il devrait, je crois, éviter soigneusement de prendre le frais devant sa porte après le coucher du soleil, car justement la maison donne sur une petite plage de vase où tous les crocodiles des environs doivent se donner rendez-vous. Et il y en a énormément.
Le pilote avait bien raison de ne pas vouloir nous laisser remonter la rivière sans diminuer notre tirant d'eau. — Nous l'avons diminué de deux ou trois pieds d'abord en débarquant à Banana cent cinquante tonneaux de charbon, puis en déplaçant du poids, à
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bord, de manière à faire tomber le navire sur l'avant; de sorte que nous ne calons plus que quinze pieds : et cependant, nous avons touché deux fois sur le banc dont il avait parlé, sans nous faire le moindre mal d'ailleurs, car ce banc est de vase molle, et nous n'avons touché que très légèrement. Mais d'après ce que j'entends dire de cette rivière, je prévois qu'elle causera de nombreux ennuis aux Belges. Le colonel Thys a eu un jour un mot bien juste en parlant du Congo. Il a dit que c'était un fleuve en voie de formation. Dans sa partie haute, au-dessus du Stanley-Pool, il n'a pas encore fini de se creuser son lit, et toutes les terres qu'il déplace dans ce louable effort, il les amèneà son embouchure, où il les dépose au petit bonheur. Il en résulte que dans la partie que nous traversons, il se forme constamment de nouveaux bancs, parce que, le fleuve étant très large, le courant est faible et les fonds s'élèvent toujours; un peu plus haut, au contraire, avant d'arriver à Matadi, nous passerons par des endroits où la rivière n'a plus que sept ou huit cents mètres de largeur, parce qu'elle est encaissée. Là, elle a bien plus d'eau qu'il n'en faut. On a constaté des fonds de trois cents mètres. Mais cette énorme masse ainsi resserrée s'écoule avec une rapidité vertigineuse. On me dit que par moments le courant est de dix et même de douze nœuds! De sorte que, pour cette navigation, il faut des navires relativement plats et cependant capables de fournir une très grande vitesse, sans quoi ils ne pourraient pas remonter. Et ce sont deux qualités qu'il n'est pas très facile de réunir.
Nous passons près de l'île de Matéba, une des plus grandes du fleuve, car elle a une superficie de quatorze mille hectares, où se poursuit une expérience intéressante. Elle a été donnée en concession, en 1887, à une compagnie anversoise, le syndicat de Matéba, ;\ laquelle le roi a fait des conditions très avantageuses
afin qu'elle s'y livrât à l'élevage des bestiaux. Le besoin s'en faisait vivement sentir. Car le Congo est certainement, du moins je le crois, le pays du monde le plus mal traité par la nature, au point de vue des ressources alimentaires. Du reste, quand on lit les récits de Stanley et des autres explorateurs, on voit que c'est toujours le manque de vivres qui les arrêtait. Ils étaient très rares même dans les pays les plus peuplés. Les indigènes n'avaient jamais de réserves. Ils vivaient au jour le jour : ce qui fait qu'ils redoutaient la venue des étrangers, quand bien même ils n'avaient pas d'hostilité bien caractérisée contre eux, mais ils n'avaient .pas de quoi les nourrir. Et, en y réfléchissant, on se demande même de quoi ils pouvaient bien vivre euxmêmes autrefois! Car tous les légumes, fruits, racines ou céréales, qui forment actuellement la base de leur nourriture, sont d'importation relativement récente. Ainsi le manioc, dont ils font une espèce de pain abominable qu'ils appellent la « shikwanga », a été introduit en Afrique il n'y a pas plus de deux siècles. Il est originaire d'Amérique, comme la chique! La patate douce et le bananier viennent de l'Inde. Le millet, très commun au Sénégal, est très rare au Congo. Le sorgho y est assez commun, mais il a été importé tout récemment par les Arabes. L'ananas lui-même, qui pousse partout comme du chiendent, vient de l'Inde. Les végétaux comestibles faisaient donc presque complètement défaut. Et cependant les indigènes n'ont que très peu d'animaux domestiques : des poules grosses comme des pigeons, quelques cochons qui sont toujours ladres, mais qu'ils mangent tout de même; un certain nombre de chèvres et de très rares moutons. Le gibier, il est vrai, aurait pu fournir des ressources! Les buffles et les bœufs sauvages sont très abondants, dans certaines régions : mais les noirs n'en tuent que très rarement. Ils ne sont pas chasseurs. Nulle part, excepté dans
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deux ou trois tribus du nord et du sud, on ne paraît avoir essayé de les domestiquer. On a dit que c'est à cause de la mouche tsétsé, cette terrible mouche africaine, dont la piqûre, inoffensive pour les hommes et pour le gibier, tue au contraire presque tous les animaux domestiques , et notamment les chevaux , les bœufs et les chiens. Mais ce n'est pas la vraie raison. Car la mouche tsétsé, très commune dans le bassin du Zambèze, est, au contraire, très rare dans celui du Congo. Il y a même des savants qui soutiennent qu'elle n'y existe pas. La vraie raison doit être celle que m'a donnée le major Storms. Il dit que toutes les fois que, pour une raison ou une autre, une tribu s'est trouvée à la tête d'une réserve de vivres un peu importante, représentée soit par des cultures, soit par des troupeaux, il lui est toujours arrivé malheur, parce que ses voisins s'alliaient entre eux pour la piller. Il a vu la chose se produire nombre de fois pendant qu'il commandait la station de Karema. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé chez nous au commencement de la Révolution, quand on pillait le blé dans les fermes, et qu'on guillotinait les fermiers comme accapareurs. Les emblavures ont tout de suite tombé de près de moitié. Et la même chose arrivera quand messieurs les socialistes seront au pouvoir. A quoi bon travailler, si on ne travaille que pour les autres !
Toujours est-il que les premiers Européens qui sont arrivés dans ce pays-ci ont eu beaucoup à souffrir de cette disette de viande. Encore à l'heure actuelle, dans tous les postes de l'intérieur, la viande de boucherie est absolument inconnue. Quand on veut mettre le potau-feu, ou manger un beefstcak, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'aller tuer un hippopotame dans la rivière, où du reste ils pullulent partout à un point dont on ne se fait pas d'idée. Nous avons abord M. Dclconimune, grand chasseur devant l'Eternel, qui m'a montré une
photographie de lui-même le représentant entouré de treize hippopotames tués par lui le même jour, en quelques heures. Mais, malgré l'abondance de ce gibier, on comprend qu'il ne soit pas très pratique d'aller tuer un hippopotame pesant deux ou trois mille livres toutes les fois qu'on a besoin d'un filet de bœuf. Il était donc tout naturel que le roi Léopold se préoccupât d'assurer les vivres-viandes, comme on dit en style d'intendance, de ceux de ses fidèles sujets qu'il envoie au Congo, et c'est pour cela qu'il a voulu favoriser la compagnie d'élevage de Matéba en lui donnant tout de suite une aussi grosse concession.
Malheureusement ses débuts ont été difficiles. Du reste on s'y attendait, car on savait que les Portugais avaient souvent essayé d'introduire du bétail dans le pays et n'avaient jamais pu l'y acclimater. On commença par faire venir des taureaux et des vaches de race flamande : et d'autres aussi qu'on alla chercher à Madère. Les résultats furent très médiocres. Indépendamment du climat qui les éprouvait beaucoup, on avait à lutter contre une difficulté d'un ordre spécial. Ces pauvres bêtes, habituées à ne rien trouver de plus gros qu'une grenouille dans les mares où elles allaient boire, s'approchaient sans défiance des ruisseaux dont est sillonnée l'île de Matéba quand elles avaient soif, et se faisaient happer par les crocodiles du fîeuve , qui se cachaient dans les touffes de roseaux pour les guetter. De sorte qu'on en a perdu des quantités. Il faut dire que les crocodiles de ce pays-ci sont terribles. J'ai beaucoup fréquenté ces charmants animaux à Madagascar et en Cochinchine, où les plus gros que j'ai vus ne dépassaient guère deux ou trois mètres. Mais, ici, ils atteignent des dimensions invraisemblables. M. Delcommune, déjà cité, dit qu'il en a tué qui avaient neuf mètres de longueur ! Et le capitaine Wyns, qui est cependant le plus modeste des chas-
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seurs, affirme en avoir tué un autre de dix mètres! On conçoit que de pareilles bêtes constituent un danger sérieux pour l'élevage. Mais heureusement, on a eu l'idée de faire venir de Mossamédés des vaches à longues cornes, qui ne sont pas susceptibles de s'engraisser beaucoup, mais qui s'habituent facilement au climat et qui, originaires d'un pays où on les élève à peu près en liberté et où il y a beaucoup de bêtes fauves, se défendent mieux que les pauvres flamandes contre les embûches des méchants crocodiles ! De sorte que le problème paraît à peu près résolu. Car la compagnie a maintenant un troupeau de trois mille têtes qui lui permet d'approvisionner régulièrement le marché de Boma et celui de Matadi. Seulement, bien qu'elle vende sa viande assez cher (on me parle de quatre francs le kilogramme !), je doute que l'affaire soit jamais bien brillante. Car on ne peut avoir, à ce prix-là, comme clients, que les Européens, et ils sont bien peu nombreux. La compagnie élève aussi quelques chevaux, mais cet élevage-là non plus ne paraît pas avoir un bien grand avenir. D'abord parce qu'ils ont beaucoup de peine à s'acclimater, ensuite parce que les fourrages qui leur conviennent sont très rares, puis leur emploi est très restreint à cause de la nature marécageuse du sol. Les officiers belges me disent que, dans les postes de l'intérieur, ils emploient de préférence, comme montures, des taureaux, qui rendent de bien meilleurs services que les chevaux, parce qu'ils traversent sans broncher des marais infranchissables aux chevaux.
La pointe Est de Matéba marque la fin de l'estuaire proprement dit du fleuve. A partir de ce point, il se rétrécit, ses rives se relèvent et la végétation disparaît. On ne voit plus que des croupes de collines hérissées de rares palmiers élaïs. La légende de la luxuriante végétation des tropiques est si bien établie que
j'entends tous ceux de mes compagnons qui ne sont jamais allés dans les pays chauds s'étonner de cet aspect désolé qu'a le paysage. Mais j'ai depuis longtemps une opinion bien arrêtée sur cette question. La végétation est superbe dans les pays tropicaux dans les endroits où les eaux accumulent une grande quantité d'humus, c'est-à-dire dans les deltas des grands fleuves. Mais partout ailleurs le sol y est infiniment moins fertile que dans nos pays tempérés, parce que la gelée n'y délite jamais les pierres : opération qui a pour effet, chez nous, de le reconstituer chaque année en lui fournissant les éléments nécessaires à la végétation. Il faut dire aussi que nous sommes dans la saison sèche et que toutes ces montagnes que nous voyons si nues étaient encore, il y a peu de semaines, couvertes de grandes herbes poussées pendant les pluies, mais que les noirs s'empressent de brûler dès que le soleil les a séchées, parce qu'elles ont l'inconvénient d'abriter une foule de reptiles et d'insectes malfaisants qui ne foisonnent déjà que trop. On se demande même ce qu'on deviendrait si ces incendies n'en détruisaient pas autant. Ils sont d'ailleurs d'un usage général dans toute l'Afrique équatoriale. Tout ce qui n'est pas forêt est brûlé chaque année. Nous avons à bord un savant Allemand, fort aimable homme, M. le baron docteur von Danckelman, qui a longtemps voyagé en Afrique et s'est beaucoup occupé de cette question des incendies d'herbes sèches, à propos de laquelle les opinions sont divisées, les uns opinant que c'est une pratique condamnable, les autres soutenant le contraire. Quant à lui, statisticien avant tout, il s'est borné à accumuler des documents qui lui ont permis d'établir que ces herbes contenant naturellement une certaine quantité de charbon, les Congolais, grâce à ces usages, se trouvent être les plus grands consommateurs de charbon qui existent! Ils en brûlent, je
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crois, par an, un million de tonnes de plus que les Anglais n'en produisent! Si bien que les économistes ayant établi ce principe que c'est à sa consommation de charbon qu'on doit mesurer le degré de civilisation d'un peuple, il faut admettre que les Congolais sont bien plus civilisés que les Anglais! La science réserve parfois de ces surprises-là à ses adeptes !
Au moment où nous doublons la pointe de Matéba, une grande colline rouge sur laquelle nous avons le cap, car à cet endroit la rivière fait un coude, se couronne d'un petit nuage de fumée, en même temps que le pavillon de l'Etat indépendant est déferlé au haut d'un mât et nous sommes salués par vingt-un coups de canon. C'est le fort de Chinkakassa qui nous envoie cette salve. Les Belges sont extrêmement fiers de cette batterie qui vient d'être construite et qui coûtera, paraît-il, environ cinq millions quand les huit pièces de 15"" dont elle est armée seront toutes munies des coupoles cuirassées prévues dans le devis. C'est un très bel ouvrage : si on tenait absolument à construire une batterie au Congo, on ne pouvait pas mieux la placer, car les pièces enfdent le chenal. Les Belges ont donc parfaitement raison d'en être fiers. Seulement j'avoue ne pas très bien comprendre l'utilité de ces fortifications. Elles sont bien évidemment destinées à repousser une agression européenne. Mais une puissance européenne ne pourra jamais songer à attaquer le Congo si elle n'est pas maîtresse de la mer. Et si elle est maîtresse de la mer, il lui suffira de bloquer l'entrée de la rivière pour que le Congo soit à sa merci. Alors à quoi sert ce fort? C'est ce que je demande à tous les officiers qui sont avec nous. Aucun ne me donne une réponse bien satisfaisante. Ce qu'il y à de très curieux, c'est que les Portugais qui possèdent l'autre rive, voyant les Belges construire un fort sur la leur, se sont piqués d'honneur et sont en train d'en
construire un à leur tour, juste en face, à la pointe Fétiche. On y travaille en ce moment. Si jamais la guerre éclate entre l'État belge et le Portugal, les canonniers des deux nations pourront se bombarder sans se déranger : ce qui sera évidemment très commode. Mais tout le monde se demande oii les malheureux Portugais, qui sont si à court d'argent, ont bien pu trouver celui qu'ils dépensent là!
Boma se trouve à quelques milles en amont de Chinkakassa. C'est là que réside le gouverneur et que se centralisent toutes les administrations. J'ai déjà expliqué les raisons qui avaient décidé les Belges à s'y établir. Quand les communications avec l'intérieur étaient rendues très difficiles par la traversée des Monts de Cristal, il fallait bien choisir pour capitale une localité où le gouverneur pût avoir des relations faciles avec l'Europe. Mais maintenant que le chemin de fer va assurer des communications rapides jusqu'à Stanley-Pool , il n'est pas douteux que les Belges n'y transportent leur capitale. D'ailleurs, ils ne paraissent pas avoir jamais fait de bien grands frais pour Boma. Ils y ont cependant établi un assez beau wharf en fer, auquel nous accostons, et ils y ont un hôpital très bien installé qui est desservi par des religieuses franciscaines vêtues de blanc dont la supérieure est même une Française. £lle est là depuis plusieurs années et ne paraît pas avoir soufïert du climat. Du reste, les femmes blanches résistent bien mieux que les hommes aux pays chauds. Ainsi, à Libreville, il y a une religieuse à l'hôpital, la vénérable sœur Saint- Charles, qui y est depuis trente-cinq ans! Cela tient probablement à ce que les femmes s'exposent moins au soleil que les hommes et surtout à ce qu'elles mènent une vie plus régulière. Les autres constructions sont plutôt modestes. Ainsi, le palais du gouverneur, ce que nous appelons le gouvernement dans
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les colonies françaises, est une simple maison en tôle. Au commencement de leur séjour dans ce pays-ci, les Belges appréciaient beaucoup ce genre de constructions. 11 est certain qu'elles ont certains avantages. D'abord elles sont très vite établies, puisqu'elles arrivent d'Europe toutes faites et qu'il n'y «a plus qu'à les monter. Et elles sont moins chaudes qu'on ne pourrait se le figurer, parce qu'elles ont toujours double toit et doubles cloisons. Seulement on n'a pas tardé à s'apercevoir que tous les rats et les serpents du pays se donnaient rendez-vous dans l'entre-deux de ces cloisons, d'où il est impossible de les déloger, ce qui constitue un inconvénient si grave qu'on n'en construit plus guère. Les maisons en bois ne l'ont pas, parce que le bois étant mauvais conducteur de la chaleur, on peut se dispenser de la double cloison. Mais d'abord elles coûtent assez cher, parce que, si les arbres qui fournissent un bois dont on puisse faire facilement des planches existent bien dans le pays, leur exploitation est très difficile, et il est encore plus simple et plus économique de faire venir d'Anvers des planches de sapin du nord, bien qu'elles reviennent naturellement fort cher. Puis, dès qu'elles sont en place, elles sont attaquées par les fourmis blanches, qui les mangent de si bon appétit qu'au bout de très peu d'années il n'en reste rien. Quand on écrit dans une de ces maisons, il est même bien inutile de se munir de papier buvard, car le papier se couvre tout de suite de poudre de bois qui tombe constamment des poutres du plafond. Aussi maintenant, quand on le peut, on n'emploie plus que la brique. Mais les maisons ainsi construites sont encore assez rares.
Sitôt l'Albertville amarré au wharf, les personnages officiels endossent leurs uniformes. Nous autres, nous revêtons nos habits noirs et, par une chaleur étouffante, nous allons d'abord assister à un Te Deum,
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chanté par une cinquantaine de jeunes anthropophages élèves des missionnaires, dans une église en fer située près de l'hôpital : après quoi nous allons présenter nos devoirs à M. Fuchs, le gouverneur : enfin, groupés sous sa varangue, nous assistons à la revue que passe le général Daelmann, en grande tenue, couvert de décorations et coiffé d'un beau casque blanc. Ce qui rend le spectacle particulièrement intéressant, c'est que parmi les quinze cents anthropophages qui défilent devant nous, en marchant à la prussienne, il y a des types de toutes les différentes races qui peuplent le Congo : car chaque province a envoyé son contingent.
Ces troupes ont assez bonne mine. Les hommes portent tous le même uniforme, qui se compose d'un bonnet rouge, d'une chemise de laine bleue bordée de rouge, et d'une culotte courte et large de même couleur. Les Belges ne font pas comme nous, qui avons souvent eu l'absurdité de donner des souliers à nos troupes indigènes. Ayant la chance d'avoir affaire à des gens qui n'en ont jamais mis de leur vie, ils se gardent bien de faire des frais aussi inutiles. Ces soldats, je le répète, ont certainement bon air. J'entendais autour de moi des officiers belges venus avec nous d'Europe, qui disaient qu'ils défilaient comme les plus belles troupes européennes ! Leur orgueil national, très surexcité, leur faisait, je crois, voir les choses un peu trop en beau. Mais il est certain qu'ils marchaient bien au pas, que le maniement d'armes se faisait avec beaucoup de régularité et que l'ensemble était, en somme, très satisfaisant.
J'ai déjà dit comment se recrutent les cadres européens, d'ailleurs très peu nombreux, de cette armée. Le Congrès de Berlin a stipulé que l'État indépendant du Congo serait avant tout un Etat neutre, et que les européens y jouiraient tous des mêmes droits. Four
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rendre hommage à ce principe, on a eu soin, à l'origine, d'admettre dans l'armée un certain nombre d'officiers anglais, suédois et norvégiens. Presque tous les capitaines de bateaux appartiennent même encore à ces deux dernières nationalités. Lorsque, tout récemment, on a créé une justice civile, création dont le premier effet a même été, comme il fallait s'y attendre, de faire naître une série de conflits très désagréables avec l'administration, on y a fait entrer aussi un ou deux juges étrangers. Mais, dans la pratique, l'immense majorité des emplois civils et militaires a été réservée aux Belges et le sera de plus en plus, ce qui est d'ailleurs tout naturel. Presque tous, sinon tous les officiers, appartiennent déjà à cette nationalité. J'ai déjà dit aussi dans quelles conditions ils y servent. Ils sont simplement détachés de l'armée belge, dans laquelle ils retrouvent leur grade et leur ancienneté quand il leur convient de quitter le service de l'État indépendant. Ceux qui retournent dans leurs régiments sont du reste en assez petit nombre. Il ne peut pas en être autrement. Un sous-lieutenant qui pendant trois ou six ans a exercé des commandements souvent très importants au Congo ne doit pas pouvoir facilement se résigner à faire sa semaine et à surveiller l'instruction des recrues. Aussi presque tous ceux qui sont encore vivants à la fin de leur engagement cherchent à entrer au service des compagnies.
Les sous-officiers font de même quand ils le peuvent. Ils sont d'ailleurs moins favorisés que les officiers, 'eux qui veulent venir en Afrique sont bien autorisés A le faire, mais ils sont mis en congé définitif.
Dans les premiers temps, les soldats étaient tous des noirs étrangers au pays. On les recrutait principalement à Zanzibar, à Liberia et à Sierra Leone. On a essayé aussi d'avoir des Cafres. Mais le résultat a été si mauvais, (ju'on a tout do suite dû renoncer à ce re-
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crutement. Depuis plusieurs années, d'ailleurs, la plus grosse partie des effectifs est composée de gens du pays. Ainsi, actuellement, d'après les documents officiels, l'armée congolaise comptait, au r' janvier 1897, 14,000 hommes, dont seulement 2,000 étaient des volontaires exotiques. Tous les autres sont fournis par la voie d'engagements volontaires ou par des levées annuelles faites dans les districts désignés par le gouverneur général. Le service actif est de cinq ans; à l'expiration de ces cinq ans, les, soldats font partie d'un cadre de réserve. La solde est de vingt et un centimes par jour, et, en outre, les hommes mariés touchent une ration de vivres pour leurs femmes. Il y a quatre camps d'instruction où se fait l'éducation militaire des recrues. Ces camps, dans chacun desquels il y a cinq cents hommes en moyenne, sont établis à Zambi, Bolobo, Irebu et Unsangi. Le fusil en usage est l'Albini, avec baïonnette.
Voilà les renseignements qu'on trouve dans les publications officielles. Mais il faut savoir que la liberté de la presse ne sévit pas au Congo comme en Europe. Dans cet heureux pays, il n'existe pas un seul journal I Et, de plus, tous les fonctionnaires de l'Etat prêtent le serment, avant d'entrer en fonction, de ne rien publier sans l'approbation du gouvernement. Cet état de choses a d'ailleurs, j'en ai la conviction, puissamment contribué aux succès du roi des Belges comme souverain du Congo. Car personne n'est plus persuadé que nous du rôle néfaste que joue la presse un peu partout, mais surtout dans les colonies. Quand le roi Léopold avait une place à donner, il pouvait la donner à celui qui lui semblait le plus apte à la remplir. Tandis que dans nos colonies, nos infortunés gouverneurs sont obligés, pour avoir la paix , de les donner aux journalistes qui crient le plus fort, et le résultat n'est pas du tout le même. Seulement, avec le système congolais, il est très difficile de
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savoir ce qui se passe dans le pays, ce qui ne gêne d'ailleurs que ceux qui ont envie de savoir ce qu'à tort ou à raison, le gouvernement a envie de leur cacher. Mais il m'a semblé qu'au Congo il y a beaucoup de choses sur lesquelles on aime assez laisser planer une ombre discrète. Et cela est vrai, notamment des choses de l'armée. Ainsi, tout le monde sait que dans ce moment (i) l'État indépendant, malgré sa neutralité, coopère à l'expédition que font les Anglais contre les Mahdistes, Il a envoyé une forte colonne à Redjah, sur le haut Nil, de manière à prendre entre deux feux les Derviches que l'armée du sirdar Kitchener attaque par le sud. Or cette colonne qui occupe Redjah, au dire de tous les officiers que je vois, doit être forte d'au moins huit mille hommes, si on tient compte des postes qu'il a fallu créer pour assurer les communications. D'un autre côté, dans la région des grands lacs, il s'est produit, il y a de cela un an environ, une insurrection militaire dont on n'aime pas à parler, mais quia eu une certaine gravité, et qui est loin d'être complètement réduite. Les soldats révoltés, après avoir tué et mangé leurs officiers blancs, se sont mis à courir le pays par bandes, et ont détruit un assez grand nombre de stations. On les a battus dans plusieurs rencontres, mais pas dans toutes, car il y en a eu où ils ont eu le dessus. En tout cas, on a beaucoup de peine à en venir à bout, parce qu'ils ont adopté une tactique très ingénieuse. Ils détruisent partout les cultures et les réserves de vivres. Comme ils se nourrissent à peu près exclusivement de chair humaine, cela ne les gêne nullement, tandis que cela gêne énormément ceux qui courent après eux, parce que, du moins officiellement, ils ne peuvent pas avoir recours aux mêmes ressources alimentaires. Toujours est-il que les Belges ont au moins cinq ou six mille
(i) Juin-juillet 1898.
hommes occupés à la répression de cette insurrection qui a été, à un certain moment^ très menaçante. A Boma, ils viennent de nous en montrer environ quinze cents. Ils nous disent qu'à Léopoldville, le général Daelmann va en passer en revue deux mille autres. Tout cela fait déjà un total de plus de quatorze mille hommes ! et comme il est inadmissible que l'on ait laissé dégarnis tous les postes de l'intérieur et les camps d'instruction, je suis convaincu que l'effectif réel de l'armée congolaise doit être d'environ vingt-trois mille hommes et atteint, peut-être, le chiffre de vingt-cinq mille.
Comment se fait-il qu'on trouve tant d'hommes disposés à faire un service en somme assez dur; car, dans les camps et dans les stations, on fait exécuter beaucoup de travaux par les soldats, et notamment on leur fait faire toutes les cultures qui servent à les nourrir, genre de travail très antipathique aux noirs. Ce n'est pas les vingt-cinq centimes qu'on leur paye en étoffe qui peuvent les attirer, car, dans cet heureux pays, ils pourraient gagner beaucoup plus, ne fût-ce qu'en recueillant du caoutchouc dans la forêt. Toutes les fois que j'ai posé cette question, voici ce qui m'a été répondu : Les nègres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ! Ils sont très au courant de cette grande vérité affirmée par les économistes, que la richesse est la source des jouissances et qu'elle ne s'acquiert que par le travail. C'est pourquoi, étant bien décidés à ne travailler eux-mêmes que le moins possible et quand il n'y a pas moyen de faire autrement, leur ambition dans la vie est d'avoir une femme, pour la faire travailler à leur place. Ils tiennent même d'autant plus à en avoir qu'elle leur est utile même quand elle ne peut plus travailler, parce qu'alors ils l'engraissent et la mangent : c'est même pour cela qu'on ne voit au Congo presque pas de vieilles femmes. D'ailleurs on ne voit
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pas non plus beaucoup de vieux hommes : car chez les Batétélas notamment, les enfants ne manquent jamais, à l'inverse d'Ugolin, de manger leurs parents dès qu'ils sont un peu décrépits!
Seulement tout le monde étant du même avis sur ce point, que le bonheur suprême est d'avoir une femme, il arrive que beaucoup sont obligés de s'en passer, parce que les riches et les chefs les accaparent toutes. Un roi nègre qui se respecte en a quelquefois une centaine pour lui tout seul; et quelques-uns en ont beaucoup plus. Ils les établissent par petits groupes dans des cases séparées, les emploient à cultiver du manioc ou des bananes, et vont successivement s'établir chez chacune d'elles, y restant tant qu'il y a de quoi manger. Mais ils les surveillent d'assez près; et comme, lorsqu'elles se permettent des incartades, il est d'usage de les punir en leur passant dans le gras du mollet un fer de sagaie qu'on y laisse une huitaine de jours, et que leur complice est généralement mangé, les pauvres célibataires, qui sont forcément très nombreux et forment presque partout la majorité de la population, n'ont d'autre ressource, quand ils veulent avoir une femme, que de courir au camp le plus voisin et de s'y engager comme soldat, parce qu'on leur en donne tout de suite une, et que même, s'ils se conduisent bien, on leur en donne plusieurs, de telle sorte qu'ils ont, une fois leur congé expiré, la perspective de mener dans leurs villages une vie de nabab. C'est pour cela que le métier militaire est aussi en faveur, et que le gouvernement trouve autant de recrues qu'il en veut. Mais il ne les trouve qu'à la condition d'avoir toujours une réserve de femmes à distribuer. Pas de femmes, pas de recrues ! Aussi les officiers qui commandent les camps sont très préoccupés d'en avoir toujours un certain nombre de disponibles. Ainsi, quand nous sommes passés à Borna, j'ai su que les
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autorités étaient un peu ennuyées parce qu'on n'en avait plus. Mais on venait d'écrire au camp de l'Equateur, où il y en avait au contraire un gros stock, d'en envoyer d'urgence vingt-cinq par les voies rapides, el on les attendait d'un moment à l'autre. Elles ont dû y arriver peu de jours après notre départ, car nous avons croisé à Tumba le train qui les amenait ; je ne lea ai pas v"ues, mais plusieurs de mes compagnons ont été plus heureux que moi.
Comment recrute-t-on ces femmes? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de dire quelques mots des événements qui ont signalé l'histoire du Congo dans ces dernières années. Lorsque les Belges ont pénétré dans ce pays, ils y avaient été devancés par un certain nombre d'aventuriers arabes originaires de Mascate et de Zanzibar qui en avaient fait la conquête. Ces Arabes venaient de l'Est, et, bien que peu nombreux, — il n'y en a jamais plus de trois ou quatre cents, — ils avaient fini par fonder un véritable empire qui occupait toute la région comprise entre les grands lacs et les Stanley- Falls. Car rien n'est plus faux que la légende d'après laquelle ces Arabes n'auraient été que des marchands d'esclaves, détruisant les populations par leurs razzias et ne créant rien. La vérité est qu'ils faisaient bien des razzias d'esclaves, suivant d'ailleurs en cela l'exemple de tous les grands conquérants asiatiques et américains , parce qu'ils avaient besoin d'esclaves pour en faire des porteurs et des soldats : et ces razzias détruisaient effectivement un très grand nombre d'hommes. Mais, ces esclaves, ils les emplovaient à créer des établissements permanents qui ne tardaient pas à devenir des foyers d'une civilisation incontestable et d'une importance qui confond l'imagination quand on réfléchit au peu de moyens dont disposaient ces aventuriers si peu nombreux. Ainsi les deux principales villes de cet empire arabe
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créé de toutes pièces et en si peu de temps dans le Centre-Afrique étaient Kasongo et Nyangwé, qui comptaient chacune une trentaine de mille habitants et qui ont été prises et détruites par les Belges en 1894 après une campagne très dure qui coûta la vie à environ soixante-dix mille noirs, au dire de l'un des officiers européens qui y prirent part, le docteur Sydney-Langford Hinde. Or voici ce qu'il dit de Kasongo :
« Pendant le siège de Nyangwé, dont la prise était plus ou moins attendue, les habitants avaient eu le temps de mettre en lieu sûr tous les objets de valeur et même leurs meubles. A Kasongo, ce fut différent : nous nous précipitâmes si subitement dans la ville que tout fut laissé en place. Tous nos hommes trouvèrent de nouveaux équipements et même les simples soldats dormirent sur des matelas de soie et de satin, dans des lits sculptés, avec des moustiquaires de soie. La chambre dont j'avais pris possession avait quatre-vingts pieds de long sur quinze de large et s'ouvrait par une porte sur un jardin planté d'orangers... nous trouvâmes un confort européen dont nous avions presque perdu l'usage : bougies, sucre, allumettes, gobelets et carafes en argent et en cristal, étaient en profusion. Les greniers de la ville étaient remplis d'énormes quantités de riz, de café, de maïs et d'autres aliments. Les jardins étaient luxueux et bien plantés. »
D'autres auteurs racontent que dans ces villes, dont la plus vieille n'avait pas trente ans, car cette invasion arabe n'a commencé qu'à une date relativement récente, il y avait déjà des écoles et des ouvriers de luxe, comme des bijoutiers. Les habitants avaient même des relations suivies avec le monde civilisé. Les chevaux ne réussissant pas dans le pays, ils avaient fait venir des ânes de Syrie. On est vraiment stupéfait quand on lit tous ces détails. On admire beaucoup les Espagnols et les Portugais du quinzième siècle parce
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qu'avec une poignée d'hommes, ils ont fondé des empires en Amérique. Mais les Espagnols de Cortez, par exemple, étaient soutenus par la mère patrie ; quand les premiers ont eu pénétré dans le Mexique, d'autres sont venus pour les aider. Ils avaient affaire aussi à une race singulièrement malléable et déjà civilisée. Tandis que ces aventuriers arabes du dix-neuvième siècle ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Ils n'avaient personne derrière eux; et tout ce qu'ils ont fait, ils l'ont fait parce qu'ils ont trouvé le moyen de faire travailler la race la plus rebelle au travail qui soit au monde. Je trouve que ces gens-là étaient vraiment extraordinaires !
Les Anglais d'abord : Livingstone, Stanley et Cameron, puis les Belges, ont ameuté l'Europe contre ces Arabes à force de parler de leur cruauté. Il est bien certain qu'ils avaient la main dure. Mais auraient-ils pu se maintenir dans un pareil pays s'ils n'avaient pas eu la main dure! Si cela est possible, si on pouvait arriver aux mêmes résultats par la douceur, les Belges seraient bien coupables, car les détails que donne ce même docteur Hinde sur la manière dont ils ont fait la guerre sont effroyables. Ainsi il raconte qu'après la prise de Nyangwé, pendant trois jours, tout leur monde était occupé à faire cuire et à fumer la « viande » des cadavres qui emplissaient la ville ; on en fit même des provisions, dont se nourrirent toutes les troupes auxiliaires pendant un certain temps. Il explique même que ce fut uniquement grâce à cela qu'on évita une épidémie, car on n'aurait jamais pu les enterrer. Son récit est du reste parsemé d'anecdotes qui donnent la chair de poule! Il raconte qu'un de ses tambours ayant disparu, on croyait qu'il avait été tué pendant le combat. Mais un ou deux jours plus tard, il fut trouvé mort dans une maison à côté d'un corps à demi dévoré; le docteur ajoute qu'il s'était probable-
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ment donné une indigestion mortelle. Un peu plus loin, il raconte qu'un jour un des officiers de l'expédition était paisiblement installé dans sa tente quand il vit entrer le chef d'un des contingents indigènes qu'il commandait, dont il était très satisfait et avec lequel il avait de très bonnes relations. Il venait lui dire qu'ayant égaré son couteau il venait lui emprunter le sien. L'officier le lui prêta sans penser à mal, et fut tout étonné de découvrir, l'instant d'après, en sortant de sa tente, l'usage qu'il en faisait. Il s'en était servi pour couper le col d'une petite fille, et il était en train de cuire le corps pour son dîner! Cela doit être bien désagréable d'avoir à servir avec des gens pareils !
Si je donne tous ces détails, ce n'est pas du tout que je veuille blâmer les Belges. La civilisation arabe est, je le crois fermement, la seule à laquelle soient accessibles les nègres : mais en même temps, il est bien prouvé qu'elle est incompatible avec la nôtre. Du moment où les Belges voulaient s'établir dans le pays, la lutte entre eux et les Arabes était fatale. Les uns ne pouvaient y rester qu'en détruisant les autres. Mais ce que je leur reproche, c'est de toujours parler de la cruauté des Arabes, comme si cette cruauté avait été purement gratuite et n'avait pas eu pour résultat l'établissement d'une civilisation différente de la nôtre, mais cependant incontestable : car enfin si on juge une civilisation par ses côtés purement matériels, c'est-àdire par l'accumulation de richesse acquise, ce qui serait d'ailleurs une très fausse manière de raisonner, on pourrait dire que celle que les Belges établissent au Congo est assurément inférieure à celle des Arabes; car si une armée arabe venait piller Borna ou Banana, elle n'y trouverait certainement pas un luxe comparable à celui qui régnait h Kasongo.
J'en étais h parler des fciiiincs qui servent de primes d'engagement pour le recrutement des soldats de
l'État Indépendant, quand je me suis laissé entraîner à parler de cette guerre arabe qui a soumis aux Belges tout le bassin du Congo. C'est pendant cette guerre qu'on a commencé à avoir recours à cette pratique. Les Arabes avaient tous des harems extrêmement nombreux, qui constituaient même un de leurs moyens de gouvernement. Car toutes les fois qu'ils avaient vaincu un chef indigène, ils prenaient pour femmes une ou plusieurs de ses filles qui leur servaient d'otages. C'est d'ailleurs ainsi que procédaient Attila et tous les grands conquérants du moyen âge. Après chaque bataille, quand on prenait un de ces harems, les femmes qui le composaient étaient toujours partagées entre les soldats. Et, par parenthèse, nous n'avons pas le droit de trouver ces usages mauvais, d'abord parce que nous n'agissons pas autrement au Sénégal et au Soudan, et ensuite parce qu'il n'y a pas moyen d'agir autrement, au Congo surtout, où, si on n'avait pas donné séance tenante ces femmes aux soldats, qui devenaient ainsi intéressés à les garder, elles auraient sûrement été mangées. Plus tard, vers la fin de la guerre, le nombre de ces femmes captives fut si considérable qu'on en réserva un certain nombre qui constituèrent dans chaque camp un dépôt. Et c'est dans ces dépôts qu'on les prenait au fur et à mesure des besoins. Maintenant, pour les alimenter, on a recours à d'autres moyens. Au Congo, les impôts se payent en nature. Dans la plupart des districts, les chefs doivent fournir à date fixe un certain nombre de kilogrammes de caoutchouc qu'ils font recueillir par leurs esclaves ou plus généralement par des femmes dans les forêts. Quand ces chefs sont en retard, ce qui leur arrive le plus souvent, car ils ne seraient pas des nègres s'ils avaient la notion du temps, on prend toutes les femmes du village et on les consigne dans le fort le plus voisin jusqu'à ce que la quantité de caoutchouc réclamée soit
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au complet. Alors on rend les prisonnières à leurs époux en en gardant seulement quelques-unes des plus jeunes, à titre d'amende. Et ce sont celles-là qu'on donne aux soldats.
Je ne fais naturellement que répéter ce que j'entends dire autour de moi. On m'aurait raconté toutes ces histoires d'anthropophages et de femmes servant de prime d'engagement, il y a seulement quinze jours, que je n'en aurais pas cru le premier mot, bien que je sois trop vieil Africain pour ne pas savoir que, dans des pays comme celui-ci, les histoires qui semblent les plus invraisemblables sont souvent les plus vraies. Mais notamment en ce qui touche la question du cannibalisme, je suis vraiment tenté de croire, après avoir causé avec des hommes comme M. Delcommune, le major Storms ou d'autres explorateurs, qu'on ne peut pas calomnier ces gens-ci. Ainsi, par exemple, j'ai eu entre les mains le journal d'un jeune homme qui a été pendant un an ou deux agent d'une des grandes compagnies qui exploitent le caoutchouc. J'ai copié la page où il rend compte de ses débuts dans un poste qu'il a créé non loin de l'Equateur. — Voici le texte reproduit mot à mot :
« 26 juin. — Jour de mon arrivée ! Les femmes m'apportent des feuilles de bananier sèches, pour me faire un matelas. Les hommes sont tous armés : arcs, flèches, etc., etc. Les femmes sont toutes nues : elles ont des tatouages qui partent du bout du nez... »
0 27 Juin. — Hier au soir, une flèche est venue se planter à deux mètres de moi, dans le mur de ma maison. Une sentinelle a failli être atteinte d'une autre flèche. Ce matin, prévenu le chef que si une flèche était encore tirée, je ferais, de mon côté, tirer sur tout ce qui se présenterait... »
Quelques jours se passent pendant lesquels il entend constamment le grand tambour du village qui sert à
annoncer que quelqu'un vient de faire tuer un esclave pour le débiter et que les amateurs peuvent se présenter. Le journal continue :
« Le village étant très grand, il ne se passe pas de journée sans qu'un fait de ce genre ne se produise.
« Les cannibales ne se gênent nullement. Pour un peu, ils m'offriraient de la viande. »
On arrive ainsi au 3 juillet sans qu'il se passe rien de bien intéressant : mais voici ce que je lis à cette date :
« Cette nuit, vers minuit, on a aperçu un moricaud qui se faufilait sous les arbres. Une sentinelle cachée dans l'ombre d'un tronc lui a tiré un coup de fusil, presque à bout portant. Il a eu une jambe cassée et on s'est emparé de lui. Nous décidons, séance tenante, de le pendre demain. »
« 4 juillet. — Ce matin, à sept heures, nous avons procédé à l'exécution de notre homme. Il a été pendu, avec une forte liane, à dix mètres du sol. Vers dix heures, le chef de son village arrive avec une poule, des œufs et une gourde de « malafou » (eau-de-vie de palme) qu'il nous offre. II nous demande de ne pas lui en vouloir et de lui donner le corps du pendu, qui est son frère. Il veut le manger. »
Suit le récit, que j'abrège, de ce qui s'est passé ensuite! Le chef était accompagné de trois ou quatre de ses femmes. On lui dit qu'il peut prendre le corps. Alors il fait grimper l'une d'elles sur l'arbre qui avait servi de potence, pour couper la liane. Ils s'emparent du corps, détachent une cuisse qu'ils font rôtir séance tenante et qui constitue leur déjeuner : après quoi ils prennent congé et s'en vont chez eux, en emportant le reste. Et tout le monde nous raconte des histoires du même genre! On a l'air de les trouver toutes naturelles. Ainsi un officier nous dit qu'une nuit un de ses factionnaires tue un homme qui essayait de pénétrer
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dans le camp. Ses camarades et lui rapportent le cadavre : quand il fait jour, il s'aperçoit que c'était son père. Le voilà désolé, parce que, dans sa tribu, il n'est pas dans les usages de manger son père. Alors il l'a vendu aux autres, qui l'ont mangé devant lui. Dans les marchés, on voit très souvent, paraît-il, un bonhomme qui passe tirant derrière lui, au bout d'une corde, un esclave, le plus souvent un garçon de quatorze ou quinze ans, que tout le monde vient examiner et qui, généralement, se laisse faire avec une insouciance parfaite. On lui a passé une couche d'huile sur le corps, pour lui donner une plus belle apparence. Et on a eu soin de l'engraisser pendant quelques semaines. D'ailleurs, les amateurs le palpent pour s'assurer de la qualité de la viande. Ils s'inscrivent pour le morceau qu'ils désirent, en le dessinant, à la craie, sur la peau : parce que, naturellement, il y en a qui valent plus que les autres! Et puis quand tout est retenu, le marchand s'arrête au premier coin de rue, on coupe la tête du patient, on détaille son corps, chacun prend ce qui lui revient et emporte son morceau pour le manger en famille. Quand il s'agit de donner un grand repas, à l'occasion d'un mariage ou d'un enterrement, on procède autrement. On commence par casser bras et jambes au patient avec une masse. Puis on le laisse plongé dans l'eau d'une mare pendant douze ou quinze heures, en ayant le soin de lui attacher la tête à un piquet, afin qu'il ne se noie pas. Et on ne le tue qu'après, parce qu'ainsi traitée la viande est bien meilleure. Du reste on agit de même pour les chèvres et les moutons qu'on exporte au marché. On leur casse les pattes d'avance! Et voilà les gens sur le compte desquels Mme Beecher- Stowe et tant d'autres nous ont attendris pendant si longtemps! 11 faut avoir un tempérament plus sensible que le mien pour s'apitoyer sur de pareilles brutes.
Il y a des personnes qui croient qu'on peut beaucoup modifier ces charmantes natures par l'éducation. Nous avons été témoins d'un petit incident qui me fait bien craindre que cette opinion ne soit beaucoup trop optimiste. On avait fait figurer dans la revue de Boma, en la plaçant à la gauche des troupes, une compagnie de deux cents enfants de troupe qui sont instruits par un sergent belge. Elle est composée de gamins, enfants de quatorze ans ramassés un peu partout dans les tribus, quand ils avaient trois ou quatre ans, et confiés aux missionnaires. Ils ont donc été complètement soustraits au contact de la population indigène, et leur esprit a pu être cultivé sans que des influences de milieu aient pu lutter contres les idées qu'on s'attachait à leur inculquer. Mais « chassez le naturel, il revient au galop ! »
Nous avions avec nous, à bord, un officier supérieur de l'armée belge, qui venait pour la première fois au Congo. C'est un homme tout plein d'idées généreuses. Il est de ceux qui aiment les noirs comme des frères malheureux et sont persuadés qu'ils vont être régénérés au contact de la race blanche. Aussi est-il très fier du rôle que va jouer son pays dans cette œuvre grandiose. Il était tout attendri en voyant ces négrillons. Et moi qui connaissais ses idées je le plaisantais tout en passant avec lui devant eux, en lui disant qu'on améliorerait peut-être leur moral, mais que je défiais les Belges d'en faire quelque chose au point de vue de l'esthétique parce que vraiment ils étaient trop laids ! Or, au moment où je lui faisais cette réflexion, nous passions justement devant l'un d'eux, un petit bonhomme très joufllu, qui était peut-être un peu moins horrible que ses voisins.
« Mais regardez donc celui-là ! me dit-il en lui pinçant amicalement la joue entre le pouce et l'index. Allons! soyez de bonne foi, et avouez qu'il est très gentil ! »
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J'allais répondre je ne sais quoi, quand tout d'un coup je m'aperçus que l'objet de cette remarque flatteuse paraissait consterné. Il était devenu aussi blême qu'un nègre peut le devenir et sa figure exprimait une angoisse profonde. Celles de ses petits camarades qui l'entouraient exprimaient au contraire des sentiments très différents. Ils paraissaient au comble de l'allégresse. Il était même manifeste que, s'ils n'avaient pas été intimidés par notre présence, ils auraient témoigné leur joie par des gambades. Justement nous avions, à côté de nous, un sous-lieutenant de l'armée congolaise qui parle très bien la langue du pays, la langue fiote, et qui, de plus, est très au courant des mœurs locales. Cette scène paraissait l'amuser énormément! Il riait aux larmes. Je lui demandai la cause de son hilarité.
« Comment! me dit-il, vous ne comprenez pas! Le major est tombé en arrêt devant le plus gros de la bande. Il lui a pincé la joue et s'est mis à vous parler en le montrant. Ils ont tout de suite compris qu'il était question de le manger ce soir ! Naturellement le petit joufflu est consterné. Mais les autres, au contraire, sont dans la joie, parce qu'ils se disent que ce vieux monsieur qui a l'air si bon n'aura pas le cœur de manger leur petit camarade, à lui tout seul, sans leur en donner un morceau à grignoter ! »
Les sous-lieutenants de toutes les armées du monde ne se font pas faute de se payer la tête de leurs chefs, pour employer l'expression consacrée, quand l'occasion s'en présente. Il est bien possible que celui-là se soit payé celle du major et la mienne, par-dessus le marché. Mais s'il disait vrai, il faut convenir que la morale à tirer de cet incident n'est vraiment pas encourageante pour ceux qui s'imaginent que l'éducation peut modifier très profondément la nature des nègres.
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Il y a deux villes à Borna. La ville officielle, comprenant le gouvernement, l'église, l'hôpital et les maisons des fonctionnaires, se trouve sur une colline, à douze ou quinze cents mètres du port, auquel elle se relie par un petit tramway, et qu'on a évidemment établie là parce qu'on a pensé que l'air y serait meilleur. Ce qui n'est d'ailleurs pas bien prouvé. Car on prétend maintenant que, dans ce pays-ci, les rives des fîeuves sont généralement moins malsaines à habiter que les hauteurs. Tout ce que je peux dire, c'est qu'il y faisait bien chaud. D'ailleurs j'ai pu me convaincre qu'il faisait à peu près la même température dans l'autre ville, celle du commerce, quand j'y suis allé à pied, au sortir de la revue. Elle ne se compose guère que d'une trentaine de maisons groupées aux alentours du wharf ou espacées sur la rive du fleuve. Ces maisons sont assez rudimentaires. La plupart sont des boutiques ou plutôt des « stores », comme on dirait en Amérique, tenus par des métis portugais. Ces métis me font l'effet d'être en train de prendre le rôle d'intermédiaire entre les indigènes et les Belges, que jouent les Banians sur la côte est. Je suis entré dans plusieurs de ces établissements pour voir ce qu'ils contenaient. Je les ai trouvés pleins de ces innombrables bibelots qu'on ne trouve en Europe que dans les boutiques à treize sous et qui, dans les pays nègres, constituent par excellence, avec les étoffes, les articles de traite. Presque tous ces métis parlant un peu anglais, j 'ai pu causer avec plusieurs d'entre eux. Ils m'ont donné sur leur commerce et sur leurs rapports avec les indigènes une foule de détails qui ne manquent pas de pittoresque. Ainsi j'avais remarqué que les rayons de leurs boutiques étaient encombrés de parapluies polychromes, de piles d'assiettes et d'une innombrable quantité de ces vases en faïence à larges bords, que je désignerai suffisamment en disant qu'au fond de ces vases la gau-
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loiserie de nos pères aimait à voir reproduite l'image d'un bel œil bleu ou noir, entouré d'une devise ! Hélas! ces joyeuses enluminures, qui n'existent d'ailleurs pas sur ceux que j'ai vus au Congo, nos fils ne les connaîtront pas! Le gouvernement que nous subissons vient de les interdire! Et il se dit libéral ! Mais ceci est une autre histoire, comme dirait M. Rudyard Kipling. Toujours est-il que la contemplation de ce stock de marchandises disparates m'avait rendu rêveur. Je comprenais les parapluies! J'admettais bien encore les assiettes! Mais pourquoi les vases en question?
J'ai demandé des explications. On me les a données. Il paraît que lorsqu'un chef meurt, on commence par faire deux lots de ses femmes. On tue celles du premier, qui se compose des plus grasses : et elles constituent le plat de résistance du festin des funérailles. Après quoi, on casse les bras et les jambes des autres pour les empêcher de bouger et on en garnit le fond de la fosse. C'est sur ce matelas vivant qu'est déposé le corps du défunt : ensuite la tombe est comblée et, en guise de monument, on entasse, par-dessus, toutes les assiettes qui ont servi au banquet et toutes les bouteilles qu'on a vidées à la mémoire du défunt. Les héritiers ont même une tendance très marquée à tricher en en exagérant le nombre pour faire croire à la postérité qu'ils ont très bien fait les choses! Les vases en question jouent un rôle important dans la cérémonie. Ils contiennent le vin de palme ofïert par la famille aux invités. Et, toujours pour qu'il soit bien établi qu'elle a été généreuse, il est de règle qu'il y en ait un rang tout autour du monument.
Comment des rites funéraires comportant l'emploi de ces vases spéciaux se sont-ils introduits chez des gens qui, il y a seulement cinquante ans, ne savaient pas ce que c'est qu'une assiette? Voilà ce que personne n'a pu me dire. Mais, en tout cas, il faut que cet usage
soit bien répandu pour justifier les accumulations de vaisselle que j'ai vues à Borna.
Du reste, ces traitants portugais ont vraiment la bosse du commerce. J'en ai vu un qui a créé un rayon de fétiches! En passant devant sa porte, j'avais remarqué, rangés sur une planche, une cinquantaine de bonshommes barbouillés de rouge et faisant des grimaces épouvantables. Quelques-uns même étaient d'une inconvenance inouïe. Je suis entré pour savoir ce que cela pouvait bien être. Justement le métis qui tenait la boutique était l'un de ceux qui parlaient le mieux l'anglais, de sorte que nous nous entendions à merveille.
« Ce sont des bons dieux nègres! m'a-t-il dit. J'avais remarqué, en voyageant dans l'intérieur, que dans chaque case il y a toujours une ou deux statues du genre de celles-ci, devant lesquelles les noirs font leurs dévotions de temps en temps. Je m'en suis procuré une demi-douzaine représentant les modèles les plus usités, et je les ai envoyés à un de mes amis de Lisbonne qui est fabricant de poupées, en lui demandant s'il ne pourrait pas me les reproduire en carton, à un prix doux. Il m'en a envoyé une grosse et je regrette bien de ne pas lui en avoir demandé davantage, car j'ai déjà vendu très cher presque tout mon assortiment. Mais j'en attends un nouveau lot qui aura, je crois, encore bien plus de succès. Ils auront des yeux mobiles en émail ! »
On dit toujours que nos fabricants et nos négociants ne réussissent pas à l'étranger, parce qu'ils ont la prétention d'imposer leur goût au lieu de se conformer à celui de la clientèle locale. Voilà un reproche qu'on ne pourra pas faire à cet ingénieux Portugais! C'est ce que je lui ai dit, et mes compliments ont paru lui faire plaisir.
Toutes ces maisons portugaises sont construites à
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peu près sur le même modèle. Ce sont des paillettes doubles garnies de varangues et séparées par une cour. Celle qui est en bordure sur la rue sert à recevoir la clientèle; l'autre est utilisée comme maison d'habitation. Mais elles ont cela de commun qu'elles sont également sales et mal tenues. A peu près partout, je constate la présence d'une et souvent de deux ou trois belles négresses, vêtues avec un certain luxe, qui circulent en se donnant des airs de maîtresses de maison. Elles sont, en réalité, celles du propriétaire. Presque partout aussi, je vois une ribambelle de petits mulâtres, ce qui ne se voit jamais que chez les Portugais. Et un missionnaire que j'interroge à ce sujet me confirme ce que j'avais déjà entendu dire : c'est qu'à la côte d'Afrique il n'y a absolument que les Portugais à s'occuper des enfants qu'ils ont des femmes indigènes avec lesquelles ils vivent. Ils les font toujours baptiser, même quand la mère n'est pas chrétienne, leur font porter leurs noms et font leur possible pour leur donner une certaine instruction et les établir. Je l'ai déjà dit : en agissant ainsi, ils créent une classe de métis qui est toujours un danger pour la métropole. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il est singulièrement plus honorable de se conduire de la sorte, que de faire comme tous les Européens, qui ne s'occupent jamais de leurs enfants et les laissent devenir des sauvages comme leurs mères !
Ces traitants de P>oma font en somme, paraît-il, un commerce assez actif. Car il va sans dire qu'ils ne vendent pas seulement aux indigènes des parapluies, de la vaisselle et des fétiches. Ils vendent surtout une assez grande quantité de cotonnades à des caravanes qui s'organisent dans l'intérieur et qui viennent quelquefois de fort loin en chercher jusqu'ici, donnant en échange du caoutchouc ou de l'ivoire. A première vue, on ne s'explique pas bien que des gens qui vont près-
que tous tout nus fassent d'aussi grands voyages pour se procurer des cotonnades. Cela tient à ce que, dans l'intérieur, la cotonnade est devenue une véritable monnaie. C'est ce qu'explique très bien M. Wouters, dans le livre si intéressant qu il a publié sur l'Etat Indépendant, depuis notre retour.
« Une preuve tout à fait extraordinaire, dit-il, des dispositions des indigènes pour le commerce, se trouve dans ce fait que partout ils ont créé entre eux de véritables unités monétaires. Ils n'en sont plus au troc en nature... L'étalon monétaire varie d'une contrée à l'autre. Les principales monnaies indigènes sont le laiton, le cuivre, les étoffes, les perles et les coquillages. L'esclave sert aussi parfois d'unité monétaire conventionnelle. Par exemple : une pointe d'ivoire vaudra un nombre déterminé d'esclaves. Seulement l'acheteur remettra souvent leur équivalent en marchandises. Les bâtonnets de cuivre ou de laiton, appelés « mitakos », constituent la monnaie la plus répandue. Ce sont des fils de 2 millimètres d'épaisseur, dont la longueur varie suivant la région. Elle est de i8 centimètres dans le bas Congo, et atteint 52 centimètres aux environs de Stanley-Falls.
« Les étoffes européennes, qui ont pris partout la place des tissus indigènes, sont d'un usage courant. On pourrait, à cause de leurs prix plus élevés, les appeler l'étalon monétaire proprement dit, tandis que les autres ne seraient que le billon. L'inconvénient de cet article d'échange... c'est que sa valeur subit le contre-coup des (luctuations de la mode. Il arrive souvent qu'un dessin nouveau ou une couleur nouvelle démonétisent les étoFfrs introduites précédenmient. »
Cette réflexion de M. Wouters est fort juste. 11 est très certain, en effet, qu'un roi nrgre qui avait vendu des défenses d'éléphants à un traitant européen, et reçu en échange un certain nombre de ballots
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d'étoffe bleue, devait être assez ennuyé en découvrant quelques mois plus tard que son étoffe bleue n'avait plus aucune valeur, parce que ses collègues, les autres rois nègres, ne voulaient plus que de l'étoffe jaune. Mais cela ne faisait de tort qu'aux nègres, et cela n'en faisait aucun aux traitants blancs, qui, eux, ne se servent jamais d'étoffes que pour acheter aux nègres et n'en acceptent pas en payement. Au contraire, cet état de choses devait leur être très agréable, car ce ne sont pas seulement les produits du pays qu'ils achètent avec des étoffes, c'est aussi avec des étoffes qu'ils payent les salaires des noirs qu'ils emploient, de leurs porteurs et de leurs pagayeurs, par exemple. Ils ont donc tout intérêt à ce que celles qui leur ont servi à faire ces payements et qui, par conséquent, ne sont plus en leur possession, perdent le plus possible de leur valeur, parce que cela maintient d'autant plus haut le cours de celles qu'ils font venir d'Europe.
Je fais cette remarque pour montrer que cette monnaie d'étoffes était en somme très avantageuse aux Européens. Aussi ne s'expliquerait-on pas les tentatives que font les Belges pour faire adopter par les noirs les monnaies d'argent, et notamment celle que l'Etat Indépendant fait frapper à l'effigie du roi Léopold, tentatives qui, paraît-il, ont réussi dans une certaine mesure en ce qui concerne la région du bas Congo, si on ne découvrait pas un autre aspect à la question quand on l'examine un peu attentivement.
Tout le monde sait que le métal argent a perdu énormément de sa valeur. Autrefois un petit lingot qui, revêtu du portrait d'un souverain quelconque, valait quarante sols, les valait également avant l'opération qui avait eu pour effet de le transformer en médaille dudit souverain, et les valait encore si, par un accident, il était fondu, par exemple. Tandis qu'à présent, c'est l'effigie du souverain qui donne à la pièce une
valeur toute de convention, car le lingot ne vaut plus que vingt sols et même moins. Et c'est pour cela que la plupart des nations européennes se sont interdit, par une convention, de frapper indéfiniment de l'argent, et que personne ne veut accepter celle des autres, du Mexique, par exemple, où la frappe est libre. Or l'État Indépendant n'a pris aucun engagement de ce genre. Il est donc libre de faire ce que bon lui semble, et personne ne peut trouver mauvais qu'il frappe des médailles du roi Léopold, auxquelles il attribue arbitrairement une valeur double de leur valeur réelle. On en est quitte pour ne pas les accepter. Mais nous autres. Français, nous sommes cependant un peu intéressés à la question, parce que l'Etat Indépendant et des compagnies belges opérant dans cet Etat ont recruté une foule de Sénégalais, sujets français, en leur promettant de gros salaires qu'on leur a bien payés en bonne monnaie pendant un certain temps, parce que la monnaie de l'État, créée en 1887, n'a été émise que petit à petit, mais que, petit à petit aussi, on s'est mis à leur payer en mauvaise monnaie. Ils ne s'en aperçoivent pas tant qu'ils restent dans le pays où cette monnaie a cours. Mais quand on leur réglera définitivement leurs comptes et qu'ils découvriront qu'ils ont un change énorme à payer pour avoir de l'or, je prévois des difficultés.