CHAPITRE IV
Quand il était affecté au service de la côte d'Afrique, /'/] Ibertvillc a dû transporter tant de balles de caoutchouc que, petit à petit, la coque a pris probablement quelques-unes des qualités d'élasticité qui caractérisent cette substance. Du moins on serait tenté de le croire! Car le colonel Thys, à chaque relâche, trouve moyen d'y caser de nouveaux passagers : sans, le moins du monde, gêner les anciens. Nous avons déjà pris à Libreville et à Kabinda deux gouverneurs; à Banana nous avons trouvé deux nouveaux invités qui nous y attendaient, arrivés depuis quelques jours par le paquebot français : un colonel de cavalerie italienne, aide de camp de S. A. K. le prince de Naples, délégué de l'Italie, et un de nos compatriotes, le capitaine Salesse, du génie, qui, après avoir terminé l'infrastructure du chemin de fer de Konakry au Niger, vient au Congo, sans doute pour apprendre de notre amphitryon l'art d'inaugurer les lignes qu'il sait si bien construire. Puis nous avons pris encore à Roma tous les hauts fonctionnaires de l'Etat, à commencer naturellement par M. Fuchs, le gouverneur. Ces messieurs, tous en grande tenue, sont arrivés à bord accompagnés d'un certain nombre de dames. Aussi lorscjue nous quittons le wharf, à deux heures, aux sons d'une musique mili-
taire dont tous les exécutants sont des anthropophages, le pont du navire offre un aspect qui en dit long sur les progrès réalisés dans ce pays où bien peu de blancs avaient pénétré, il y a seulement vingt ans!
Comme je l'ai déjà dit, Boma se trouve au pied des montagnes qui pendant si longtemps ont isolé l'intérieur du Congo du reste du monde, à cause des difficultés qu'ofïrait leur accès aux explorateurs. D'ailleurs nous constatons tout de suite combien on devait avoir de peine à remonter la rivière plus haut au temps où l'on n'avait pas à sa disposition des navires très perfectionnés. A peine avons-nous quitté notre mouillage que nous voyons les rives devenir plus accores, en même temps qu'elles se resserrent' de plus en plus, et la rapidité du courant augmenter en proportion. Il y a surtout un coude qu'on appelle le creux du Diable où, à l'époque des grandes eaux, il arrive souvent, encore maintenant, nous dit-on, aux navires qui remontent de rester en détresse. Cela ne m'étonne pas. Car Albertville, qui est cependant un bon bateau, marchant facilement treize nœuds, a eu bien de la peine à passer. On avait poussé les feux à outrance, tout le navire vibrait sous l'impulsion de l'hélice, le sillage énorme que nous laissions derrière nous aurait pu faire croire que nous avancions avec une vitesse de torpilleur, et cependant, quand on prenait à terre un point de relèvement, on s'apercevait qu'à certains moments nous ne faisions guère plus qu'étaler le courant. Cependant nous avancions tout de même, car vers six heures, au moment où le soleil allait se coucher, nous arrivions à Matadi et allions nous amarrer au beau wharf en fer que la compagnie a fait construire pour le service de sa gare, qui est juste en face.
Je dois dire que ma première impression est lugubre. Nous sommes dominés de tous les côtés par d'énormes montagnes rouges, sans trace de végétation, dont l'ap-
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parence doit donner à tous ceux qui viennent dans ce pays pour s'y établir l'envie de s'en aller le plus vite possible. Cela m'a rappelé Aden! C'est tout dire. Le fleuve lui-même a un aspect sinistre. Ses eaux boueuses sont encore toutes frémissantes de la traversée des derniers rapides, qui sont seulement à deux kilomètres en amont. Nous ne les voyons cependant pas, parce qu'ils sont cachés par un énorme promontoire de rochers aux flancs duquel, partout oiî l'on a pu trouver ou créer, à coups de mine, une petite plate-forme, on a accroché les quarante ou cinquante maisons qui constituent la ville blanche de Matadi. A l'endroit où aboutit le wharf, il y avait autrefois une petite anse marécageuse oii, pendant la saison des pluies, venaient se jeter les eaux d'un ravin qui contourne ce promontoire. Il a fallu combler ce marais pour trouver un emplacement où l'on pût construire les bâtiments de la gare et les ateliers. Pour caser les bureaux, on a écrêté une arête rocheuse qui sépare ce ravin d'un second situé un peu plus bas. C'est dans ce dernier que le personnel indigène a élu domicile. Les ingénieurs de la compagnie avaient voulu d'abord leur faire habiter un petit plateau qui se trouve un peu plus loin dans l'intérieur. Et on leur y avait préparé des logements, mais ils n'ont jamais voulu les occuper. Ils se sont construit, avec des nattes et des débris de vieilles caisses, une véritable ville noire composée de cases étagées dans les rochers les unes au-dessus des autres. Et là Sénégalais, Sierra-Léonais et Kabindas, sans parler des autres, vivent tribu par tribu, sans jamais frayer ensemble.
Tout ce monde était ce soir dans un état d'excitation extraordinaire. Les imaginations étaient très montées, car on leur avait annoncé qu'à l'occasion de notre arrivée on tirerait un formidable feu d'artifice, dès que la nuit serait tombée. Aussi nous trouvons le wharf et
la gare envahis par trois ou quatre mille noirs, chaque nationalité groupée autour de ses tams-tains qui font rage, mais qui se taisent un instant quand le feu d'artifice commence : ce qui prouve, par parenthèse, que l'impression produite sur les exécutants est bien profonde, car il faut un événement bien extraordinaire pour faire taire un nègre qui joue du tambour! Et puis, dès que la dernière fusée est retombée dans les eaux sombres du fleuve, en semant sans doute la terreur parmi les crocodiles, qui y foisonnent, toute cette foule se disloque, des torches s'allument de tous les côtés et des bals improvisés s'organisent à tous les tournants des sentiers de chèvre qui remplacent les rues dans la bonne ville de Matadi, toujours avec accompagnement de l'inévitable tam-tam. J'avais pensé que, le navire étant accosté au wharf, ma cabine allait devenir horriblement chaude et m'étais mis en quête d'une chambre à terre. J'en avais trouvé une à l'hôtel Relgica, une grande baraque en planches qu'une société bruxelloise a fait construire pour en tirer parti comme restaurant, épicerie, café et hôtel. Mais mon idée n'était pas bien bonne! Sous le rapport de la tranquillité, l'hôtel Belgica m'a rappelé la fameuse maison de repos qui était l'un des clous des Pilules du Diable : celle où le pauvre Seringuinos passait une si mauvaise nuit. On faisait un tel tapage dans la salle du café, que je voulus d'abord me réfugier tout de suite dans ma chambre. Mais justement, devant ma fenêtre, s'était installée une bande de Kabindas. Il y en avait trois ou quatre qui tapaient comme des enragés sur des tamstams pendant que quinze ou vingt autres exécutaient une danse de guerre, ponctuée de hurlements frénétiques, au milieu d'un cercle d'amis armés de torches de résine, qui, eux-mêmes, criaient comme des énergumènes. Tous étaient déjà plus qu'à moitié ivres. Et comme je vis que les bouteilles continuaient à circuler,
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je fis la réflexion que peut-être y aurait- 11 moyen de dormir quand ils le seraient tout à fait : mais certainement pas avant. Alors, j'allai m'asseoir à une table du café, je commandai une bouteille d*; bière, j'a'lumai un cigare et je me mis à regarder ce qui se passait autour de moi.
Il y avait là peut-être une centaine de jeunes Belges, employés de la Compagnie du chemin de fer ou des différentes maisons de commerce. Ils paraissaient décidés à passer joyeusement la soirée. Je n'y voyais aucun inconvénient, bien au contraire, quoiqu'ils fussent un peu bruyants. Mais vraiment ils buvaient comme des trous. Et ils ne paraissaient pas avoir la tête bien solide. Car après avoir commencé par mugir en chœur un certain nombre de romances flamandes et françaises, ils se sont mis à se disputer; puis, de table à table, on s'est adressé des gros mots, après quoi on s'est jeté la vaisselle à la tête. A ce moment-là, je me suis sauvé. Heureusement, la fête des Kabindas était à peu près terminée. Je vis avec plaisir que la plupart étaient étendus ivres-morts sous ma fenêtre. J'étais donc bien sûr qu'ils me laisseraient dormir. Aussi je me couchai en trouvant que l'alcool avait décidément quelques bons côtés, et en espérant qu'après m'avoir débarrassé des nègres il me débarrasserait aussi des blancs. Ce qui eut lieu effectivement, mais seulement au bout d'une heure et demie. Ce fut très dramatique. J'entendis d'abord une mêlée générale, des jurons, des cris de gens qui s'assommaient, mais, peu à peu, je distinguai des bruits de corps s'écroulant au milieu de la vaisselle, puis le silence se fit.
Je me souviens que lorsque je suis arrivé en Chine, pour la première fois, ce qui m'a le plus frappé, c'est la bonne tenue de tous les commis que je voyais dans les grandes maisons de commerce anglaises où s'organisait l'accaparement commercial du Céleste - Empire.
J'avais des lettres de recommandation pour presque tous les chefs de ces maisons. J'allais souvent dîner chez eux. Je m'y trouvais en nombreuse compagnie, car leurs commis mangeaient à leur table. Quand le gong annonçait l'heure du repas, on les voyait arriver, tous en jaquette blanche de soirée, le camélia à la boutonnière. Et ils avaient de si bonnes façons qu'on se serait cru dans un grand cercle de Paris ou de Londres. Quand le patron était marié, c'était le plus ancien des commis qui présidait la table. Mais les choses se passaient absolument de même. Seulement, c'était un luxe assez dispendieux. A cette époque, le moindre commis de M. Jardyne, par exemple, gagnait six mille francs par an : et de plus il était nourri, logé, et avait un domestique payé uniquement pour son service. A Bombay et à Calcutta, on retrouvait partout les mêmes usages. Et le bon vieux sir Richard McDonald, le gouverneur de Hong-Kong, qui était bien le type de cette race admirable de gouverneurs que les Anglais envoient dans leurs colonies, m'expliquait un jour ces usages, qu'il approuvait complètement.
« Voyez-vous, me disait-il, ce gaspillage apparent a bien sa raison d'être! En Chine, nous cherchons à nous imposer à une race inférieure, comme nous l'avons fait aux Indes. Nous avons commencé par nous faire accepter à coups de canon, mais quand la période des coups de canon est terminée, et il faut bien qu'elle se termine un jour ou l'autre, il est nécessaire que la race conquérante s'impose à l'autre par son prestige. Or un homme mal. élevé ne peut pas avoir de prestige pour les Asiatiques ! Ils ont tout de suite pour lui le plus parfait mépris ! C'est pour cela que tous ces grands commerçants veulent avant tout avoir pour commis des jeunes gens de bonne éducation. Et soyez sûr que l'argent qu'ils dépensent pour en avoir n'est pas perdu! »
Ainsi parlait le bon vieux sir Richard. Et je crois
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qu'il avait bien raison. Assurément, la bonne éducation est beaucoup moins nécessaire en Afrique qu'elle ne l'est en Asie. Les rois nègres avec lesquels on y traite les affaires ne sont pas difficiles à contenter sous ce rapport ! et puis ils sont moins clairvoyants que les Asiatiques, qui sont au contraire les gens tenant le plus aux formes qui soient au monde. Mais la bonne éducation est néanmoins bien utile, même en Afrique, pour une foule de raisons, dont la moindre est que, dans ce pays-là, le grand danger qui guette l'Européen isolé, c'est l'ivrognerie, et qu'un homme bien élevé est moins accessible qu'un autre aux séductions de la dive bouteille. Or, il me paraît que les Belges ne sont pas assez convaincus de cette grande vérité, qu'il est dangereux d'envoyer aux colonies pour remplir des. emplois, quelque peu importants qu'ils soient, des gens mal élevés. Ils cherchent trop le bon marché. Du reste, c'est un exemple qui leur a été donné par le roi; car les salaires qu'il donne aux employés ci\ ils et militaires du Congo sont dérisoires. Seulement, le roi a trouvé le moyen de se composer un personnel tout à fait de premier ordre, parce qu'il le recrute à peu près exclusivement parmi des officiers belges, qui viennent dans le pays uniquement par goût pour les aventures et non pour y gagner de l'argent. Mais la Compagnie du chemin de fer, qui naturellement n'avait pas les mêmes ressources à sa disposition, a su ce qu'il lui en a coûté de viser avant tout à l'économie en choisissant son personnel. .'\ux débuts, elle ne voulait payer ses piqueurs que cent cinquante francs et ses ingénieur que deux cent cinquante ou trois cents francs par mois! Elle en trouvait à ce prix-là! Seulement, c'est avec des économies de ce genre qu'on en est arrivé à dépenser vingt-cinq millions pour faire sept kilomètres de voie. Tandis que tout a bien marché quand on s'est résigné à rétribuer d'une manière dé-
cente les gens qu'on employait. On ne va pas au Congo pour changer d'air ! Ce qui prouve surabondamment que ceux qui le feraient auraient tort, c'est que la Compagnie qui, au début, n'avait que 125 agents européens, et n'en avait que 250 à la fin, pendant les trois dernières années, en a perdu en moins de dix ans 127 ! On aurait donc bien dû se dire, dès le commencerrient des travaux, que pour décider des hommes de valeur à affronter de pareils risques, il fallait leur offrir des salaires supérieurs à ceux auxquels ils pouvaient prétendre dans des pays plus sains. Et même, quand je pense aux sommes que gagnent les bons ingénieurs en Amérique et en Australie, je me demande comment il se fait que des hommes comme MM. Espanet et Goffin se soient contentés des trente mille francs qu'on leur offrait pour aller au Congo !
Quoiqu'il en soit, l'erreur commise par la Compagnie du chemin de fer aurait dû servir de leçon aux administrateurs et aux directeurs des sociétés qui se sont fondées pour exploiter le Congo belge. Or, il me semble qu'il n'en est rien. Car, lorsque je demande ce que gagnent leurs employés, les réponses qu'on me fait me stupéfient, comme j'ai été stupéfié à Banana en apprenant ce que gagnent les employés des factoreries. Ceux des compagnies belges commencent généralement par gagner 150 francs par mois. Au bout d'un an, ils sont intéressés dans les opérations; mais on me dit qu'en définitive un très bon employé ne peut guère espérer arriver à gagner plus de dix mille francs! Et pour cela, il faut naturellement qu'il puisse résister au climat. Or, le nombre de ceux qui y résistent n'est pas grand. Car dans l'intérieur du pays, où la plupart de ces agents sont envoyés, la mortalité est effrayante. En 1892, elle a été de 96 pour 1,000. 11 est vrai ([uc cette année-là a été particulièrement
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meurtrière. Mais la moyenne est de 60 pour 1,000. Ce qui est déjà beaucoup, car il faut bien se rappeler que ces chiffres ne s'appliquent qu'à ceux qui meurent dans le pays. Or, la plupart des maladies coloniales ont une évolution assez lente. Ceux qui en sont atteints ont le plus souvent le temps de quitter le pays. Ils meurent pendant la traversée de retour, ou souvent même un an et plus après être rentrés chez eux : et leur mort n'est pas comptée quand on établit la statistique. Pour avoir le taux réel de la mortalité, il faudrait certainement doubler les chiffres indiqués plus haut, au moins. Et les doubler encore une seconde fois pour y comprendre les gens dont la santé est si atteinte par un séjour d'un an ou deux dans l'intérieur, qu'il leur est impossible d'y retourner sous peine de rechute immédiate, et qu'il leur faut renoncer à cette carrière.
On est donc bien en droit de se demander comment il se fait qu'on puisse trouver des gens disposés à faire un pareil métier pour un salaire aussi dérisoire. Dans la plupart des industries modernes, en Europe, le travail tend à se faire une part si grande dans les bénéfices, qu'il ne reste souvent presque plus rien pour le capital. C'est même pour cela que plusieurs d'entre elles sont menacées par l'émigration des capitaux qui tendent à aller s'employer dans les pays pauvres et notamment dans l'Extrême-Orient, où le travail a moins de prétentions. Mais dans les entreprises de colonisation et d'exploitation qui se font ici, il me paraît que c'est le phénomène contraire qui se produit. Ceux qui travaillent, c'est-à-dire ceux qui risquent leur peau en venant vivre dans la brousse, sont réduits à la portion congrue : tandis que les gros bénéfices réalisés sont pour ceux qui ne risquent que leurs capitaux. J'ai signalé ce fait à l'un de nos compagnons qui est justement administrateur de plusieurs de ces compagnies.
Il m'a répondu que lorsqu'il envoie un agent dans une tribu pour y acheter du caoutchouc aux indigènes, il ne lui confie pas, en somme, une mission bien difficile à remplir, et que trouvant tant qu'il en veut, pour cent cinquante francs par mois, des gens parfaitement capables de faire son affaire, il ne voit pas pourquoi il en chercherait d'autres. Et cela est vrai!
Seulement cet homme qui vient vivre pendant des mois et des années dans un village de noirs, isolé dans une clairière de forêt, cet homme est un blanc. 11 représente la race conquérante. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, les nègres de la région le considéreront toujours comme un fonctionnaire. 11 n'est donc pas du tout indifïérent pour l'avenir de la colonisation qu'il soit ou ne soit pas, par son éducation, à la hauteur de son rôle. Or, malheureusement, il semble bien que beaucoup de gens qu'on envoie en Afrique ne sont pas à la hauteur de leur rôle. L'insuffisance de leur éducation première les rend faciles à influencer par la barbarie ambiante. Ainsi ce sympathique personnage dont j'ai déjà conté l'histoire : celui qui a fait manger vive par les fourmis blanches une femme avec laquelle il avait vécu, parce qu'elle l'avait trompé, était précisément un de ces agents de compagnies dont je parle. Et si j'en crois ce qu'on raconte, des faits de ce genre ne seraient pa.s très rares : et ils expliqueraient, en les justifiant même dans une certaine mesure, les massacres et les soulèvements dont il est question de temps en temps et qui semblent même, depuis quelques mois, devenir de plus en plus fréquents. Les agents du gouvernement se comportent généralement beaucoup mieux, mais ils payent pour les autres. Voilà du moins ce qu'on me dit. Et cependant il semble bien que, dans le nombre, il y en a aussi quelques-uns qui , à l'occasion , ne sont pas tendres ! Toujours la barbarie ambiante! Ne cherchons pas trop les pailles
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qui peuvent se trouver dans l'œil de notre voisin !
Comme bien l'on pense, j'ai quitté l'hôtel Belgica de bonne heure et sans grands regrets. Malgré l'heure matinale, il y avait déjà sous la varangue quelques consommateurs attablés. Ils avalaient des apéritifs variés , sans doute pour se remettre de leurs émotions de la nuit. Leur vue m'a rappelé deux vers que j'ai lus je ne sais plus où :
Habitants de ces lieux, qu'il est doux d'ajouter Au plaisir de vous voir celui de vous quitter.
Je ne les leur ai pas récités parce que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire ; mais je me les suis répétés à moi-même tout en dégringolant les sentiers qui conduisent au wharf.
En arrivant à bord, j'ai trouvé Espanet, l'ingénieur en chef du chemin de fer, qui prenait le frais sur le roof. C'est aujourd'hui dimanche. Très aimablement il me propose de me montrer la gare et les ateliers, en attendant la messe, qui n'est qu'à dix heures : ce que naturellement 'j'accepte avec joie. En entrant sous la grande halle des ateliers, nous voyons les six locomotives qui doivent nous emmener demain. Leurs mécaniciens sont en train de leur faire une toilette de gala en les ornant de palmes et de feuillages. Ce sont tous des Sénégalais qui, dès qu'ils voient Espanet, accourent pour lui serrer la main. Voilà plus d'un an qu'il les a quittés; et cependant il les reconnaît tous! Il se rappelle leurs noms et il se souvient du poste que chacun occupait quand il est parti. Un grand gaillard, noir comme le fond d'une cheminée, se tient debout, derrière les autres, l'air tout penaud. II l'interpelle :
a Eh bien ! Et toi. Samba ! Tu ne viens pas me dire bonjour. Oh ! oh ! je vois ce que c'est ! Tu n'es plus mécanicien. Tu te seras grisé. »
Un gros rire des six autres prouve qu'il ne s'est pas
trompé. L'infortuné Samba vient serrer la main qui lui était tendue, l'air de plus en plus déconfit. Et nous nous éloignons pendant que les mécaniciens continuent à décorer leurs machines après nous avoir crié en chœur :
« Sois tranquille , moussu Espanet ! Toi seras content demain ! Toi dire toujours les noirs pas pouvoir suivre horaire ! Nous suivre horaire, même chose Europe ! »
Evidemment, ces estimables moricauds sont convaincus qu'en Europe les trains n'ont jamais de retard. On voit bien qu'ils n'ont jamais voyagé sur le P.-L.-M. ! Respectons leurs illusions! Sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, nous ne grandirions peut-être pas dans leur esprit, s'ils venaient chez nous! Du reste, le bon petit abbé Buysse, l'ancien curé de Matadi, que nous avons à bord, me disait l'autre jour que l'on avait bien tort d'amener des noirs en Europe; on n'en peut plus rien faire, une fois ramenés chez eux, parce qu'ils ont perdu le respect de l'Européen.
Les ateliers sont presque déserts, à cause du dimanche. Cependant deux ou trois ouvriers blancs et une douzaine de noirs sont occupés à quelques menus travaux de réparations urgentes. Justement Espanet reconnaît un des noirs et me le signale parce que c'est l'un des rares Congolais dont on ait pu tirer un bon parti. C'est un garçon de vingt-cinq ans environ. Il s'appelle Lutiti et il est l'ornement et la gloire de la tribu des Bakongos. Il a commencé par être porteur : puis on l'a pris dans les ateliers, il y a de cela cinq ou six ans, et il a fini par devenir un assez bon ouvrier pour qu'on lui confiât la direction d'une machine-outil qui, à vrai dire, me paraît si perfectionnée qu'elle travaille à peu près toute seule. Il parle assez bien français, avec un fort accent belge. Je lui demande combien il gagne.
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— Trois francs nonante par jour! me répond-il,
— Et qu'est-ce que tu fais de ton argent?
— J'achète des femmes.
— Ah!
— Oui! J'en ai déjà acheté deux. Cela n'est pas assez. Mais j'aurai bientôt de quoi en acheter une troisième, et, alors, je retournerai vivre dans mon village.
— Et qu'est-ce que tu y feras?
— Eh bien! je me reposerai! Quand on a trois femmes, on n'a plus besoin de travailler. Les miennes travailleront pour moi.
On me dit que tous les noirs qui travaillent dans les mines du Transvaal font le même raisonnement. Dès qu'ils ont économisé de quoi acheter deux femmes, rien ne peut plus les retenir. Ils retournent chez eux, achètent leurs deux femmes et passent le reste de leur vie à ne rien faire. Les Américains font le contraire. Quand ils sont très riches, ils ne manquent jamais d'envoyer leur femme en Europe, où elle dépense le plus joyeusement possible leur argent, pendant qu'ils continuent à travailler de plus en plus, car il est à remarquer que, dans leur pays, plus on est riche et plus on travaille. Il est donc bien manifeste que les nègres ont un idéal bien différent de celui des Américains, et cela explique que les Américains soient arrivés à un état social différent de celui des nègres. Reste à savoir si, en somme, les nègres ne sont pas plus heureux que les Américains. Au moins ils jouissent de leur vie, tandis que les Américains ont toujours l'air de croire qu'ils en auront une seconde icibas.
Quand j'ai eu fini de visiter les ateliers, je suis allé entendre la messe dans une petite église en fer qu'on a trouvé le moyen de caser entre deux grands rochers. 11 y fait terriblement chaud. C'est l'abbé de Hooghe, un prêtre flamand, qui officie. Il a succédé comme curé
de Matarli à l'abbé Buysse, qui a rempli les mêmes fonctions pendant cinq ans. L'histoire de ce dernier est curieuse ! Il était curé dans un village de la Flandre, quand un beau jour il apprend que son évêque, l'évêque de Gand, avait besoin d'un prêtre pour l'envoyer à Matadi, oiî justement, dans ce moment-là, on mourait comme des mouches. Il alla tout de suite se proposer! On le choisit, et pendant cinq ans il est resté ici, toujours gai, toujours de bonne humeur, passant sa vie au chevet des malades ou dans les chantiers, ne se ménageant jamais et pourtant toujours se portant comme un charme. Et puis, lorsque son évêque l'a eu relevé de ses fonctions, il est rentré dans son petit presbytère de Bottelaer, 011 il a repris sa vie d'autrefois, soignant ses rosiers et tout fier de ses « postures » . Ceux qui liront ces lignes se demanderont probablement ce que c'est qu'une « posture ». C'est une statue en faïence ou en plâtre coloré, qu'on cache dans un coin de son jardin de manière à faire illusion à ceux qui la voient sans être prévenus. Les « postures » font la joie des Belges et surtout des Flamands.
11 faisait bien chaud dans l'église. Mais quand, après le déjeuner, je suis redescendu à terre et que je me suis retrouvé au milieu de la gare, j'ai eu l'impression qu'on ressent quand on passe devant l'ouverture d'un four! C'est là que le major Gambier a relevé une fois une température de 95 degrés. Je me figurais qu'il avait un peu exagéré. Mais vraiment je commence à croire la chose possible. Les rochers de quartz blanc qu'il a fallu percer pour faire passer la voie renvoient la chaleur, de sorte qu'on est en espalier. On cuit littéralement. Aussi ma première intention est de retourner à bord. Mais je résiste à la tentation, parce que je veux employer l'après-midi que nous passons à Matadi à faire une petite enquête que je tiens à mener à bien. Je l'ai déjà dit, le recrutement du travail a été
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la grande, la principale difficulté de la construction du chemin de fer. Les gens du pays n'étaient bons à rien. Sans les Sénégalais on n'aurait jamais abouti. Tous I-s ingénieurs le disent. Car, non seulement ce sont des hommes d'une vigueur extraordinaire, dont on est parvenu à faire des terrassiers hors ligne, mais il y en Il parmi eux dont on a pu faire des mécaniciens et des ouvriers d'art très suffisants. Or, le bruit a couru en France que ces ouvriers sénégalais, qui sont si bien Français qu'ils sont électeurs, et sont même des électeurs très intelligents puisqu'ils viennent de nommer député mon ami d'Agoult , avaient été odieusement maltraités par la compagnie. J'ai voulu savoir ce qu'il |)()uvaity avoir de vrai dans cette affirmation, et accom- |)agné d'un interprète que je m'étais procuré moi-même .1 l'hôtel, pour plus de sûreté, j'en suis allé interviewer à domicile peut-être une centaine. Je dois à la vérité I c. déclarer que si jamais ouvriers m'ont paru contents lii; leur sort, c'est bien ceux-là. D'ailleurs ils seraient bien difficiles s'ils ne l'étaient pas. Le premier auquel j 'ai parlé était un grand gaillard vêtu d'un beau boubou bien blanc laissant voir un gilet en soie. Il quittait le village noir pour venir à Matadi. Je lui ai fait demantlcr combien il gagnait. Il m'a répondu qu'il touchait (juinze francs par jour, sans compter une ration de riz et de poisson salé si abondante qu'elle suffit pour sa nourriture et celle d'un domestique indigène qu'il a pris à son service. Il est vrai qu'il est le chef de l'atelier de menuiserie. Il s'appelle Semba-Demba. Du moins c'est le nom que j'ai écrit sous sa dictée.
Evidemment celui-là est une exception. Mais beaucoup d'autres m'ont dit qu'ils gagnaient huit, dix et nième douze francs par jour : toujours sans compter les \ivres qu'ils touchent en nature et que beaucoup re- \endent aux indigènes, qui semblent les apprécier beaucoup et qui leur donnent des fruits et des légumes
en échange. D'ailleurs, ces Sénégalais ne se refusent rien. Ils couvrent d'or, comme je l'ai dit déjà, les anciennes guerrières de Behanzin qui sont ici, et achètent à n'importe quel prix les quelques chèvres ou cochons et le poisson que les Bakongos apportent au marché. On me dit qu'ils payent quelquefois un petit cochon quatre-vingts francs. Et je suis témoin qu'ayant vu deux Bakongos qui circulaient dans une ruelle de la ville noire, portant chacun sur l'épaule un petit fagot qu'ils cherchaient à vendre, je leur ai fait demander combien ils en voulaient, et ils m'ont répondu qu'ils ne les vendraient pas à moins d'un franc pièce ! Chez nous, en Bourgogne, les fagots de ramazins tout pareils valent deux sous! Aussi je m'explique les plaintes des employés blancs avec lesquels j'ai causé hier. Ils me disaient qu'avec leurs misérables soldes ils ne pouvaient vivre que de conserves, parce que tous les vivres frais sont enlevés par les Sénégalais.
Et malgré toutes ces dépenses, ils économisent tous énormément. De sorte qu'une bonne partie des millions dépensés par les Belges au Congo serviront à enrichir notre colonie du Sénégal. Le curé de Matadi, le Père de Hooghe, a eu l'idée de faire savoir aux ouvriers indigènes de la compagnie, qu'il tenait à leur disposition un grand cofïre- fort où chacun pourrait déposer l'argent dont il n'avait pas besoin immédiatement; sauf à le reprendre quand bon lui semblerait. Un très grand nombre ont profité de cette offre. Et il y en a beaucoup qui, au moment de rentrer chez eux, se sont trouvés à la tête d'un pécule de 2, 3 ou 4,000 francs! Il y en a même eu un, plus économe que les autres, qui avait à son crédit 6,000 francs! Seulement, quand ils veulent avoir des souverains anglais au lieu de leur monnaie d'argent congolaise qui n'a pas cours au Sénégal, on les leur fait payer jusqu'à 35 francs! Mais jusqu'à présent, ils supportent cette perte avec une
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belle philosophie et paraissent enchantés de leur sort. Tous ceux que j'ai vus sont même consternés à l'idée que les travaux, étant à peu près terminés, on va les congédier en bloc. Ce qui a été dit des mauvais traitements dont ils auraient été l'objet s'applique donc peut-être à des cas particuliers, mais est certainement inexact en ce qui concerne l'immense majorité. En tout cas, pas un de ceux que j'ai interrogés ne s'est plaint. Ces reproches, reproduits par la presse française avec une certaine insistance, avaient beaucoup blessé les ingénieurs de la compagnie. Et c'est sur leur demande que je me suis livré à l'enquête dont je viens de parler, et à la suite de laquelle j'ai acquis la conviction que les ouvriers sénégalais ont, au contraire, été admirablement traités. D'ailleurs, beaucoup de ces ouvriers m'ont dit qu'ils étaient venus ici à leurs frais, attirés par les récits que leur avaient faits d'autres Sénégalais rentrés chez eux. Cela prouve péremptoirement que ceux-là ne regrettaient pas d'y être venus.
Ces quelques heures passées dans la ville indigène m'ont d'ailleurs permis d'assister à une foule de petites scènes de mœurs bien amusantes. Comme c'est aujourd'hui dimanche, tous les noirs sont en train de flâner, réunis par petits groupes devant les abominables baraques qu'ils se sont construites avec des vieilles caisses et des nattes. Quelques petites industries fonctionnent déjà dans cette ville improvisée. Ainsi, dans un coin, je vois l'échoppe d'un bijoutier. Il transforme des pièces de cent sous en bagues, pourvues d'un chaton énorme sur lequel il inscrit un verset du Coran en caractères arabes. Il vend aussi des grigris. Ce sont généralement de petits sacs de cuir contenant un objet quelconque qu'on ne voit pas, qui est un porte-veine. Mais mon interprète, un élève des frères (le Corée, n'a pas l'air de prendre ces grigris-là bien au sérieux. Les siens, au contraire, sont des grigris