I40 AU CONGO
de premier choix. Il me les montre. II a d'abord un scapulaire, et puis deux petits sacs très crasseux qu'il a achetés très cher à des marabouts dans son pays. Le premier, qu'il a payé 80 francs, est excellent pour les crocodiles. Ce qui le prouve, c'est qu'il n'a jamais encore été mangé par un crocodile. Il me l'affirme! Il n'y a évidemment rien à répondre à cela! Le second vaut beaucoup plus cher. Il lui a coûté 200 francs, et encore il n'était pas neuf quand il l'a eu !
« Mais ça! bien bon pour les demoiselles! » me ditil avec conviction.
Et le voilà qui entame l'énumération de toutes les conquêtes qu'il a faites. Il les attribue modestement à ce merveilleux grigri, et il a raison, car ce n'est à coup sûr pas son physique qui a pu séduire toutes ces belles personnes. C'est un horrible petit avorton qui a dû traîner dans toutes les casernes de Corée et de Saint-Louis avant de venir ici, où il a été employé comme interprète sur les chantiers.
Pendant qu'il me raconte ses aventures, je continue à pérégriner dans les ruelles. La promenade n'est pas facile, car à chaque instant il faut escalader des rochers qui barrent le chemin. Je m'arrête un instant, pour souffler, dans un carrefour où je suis tout surpris de trouver une petite maison plus soignée que les autres. C'est la boutique du barbier. Le propriétaire, un noir, vêtu à l'européenne, ayant une chemise blanche très propre, se tient sur sa porte, contemplant d'un air méprisant tous ses congénères en boubou qui circulent autour de lui.
« Ça! noir de Sierra Leone! me dit mon interprète. Kt ça, Mme Dahomey! soldat Béhanzin ! »
Ajoute-t-il en me montrant une grande fille qui dél)0uche majestueusement d'une petite ruelle, en se balançant sur ses hanches. Elle est enveloppée dans un grand pagne blanc, qui ne laisse voir que ses épaules
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et de beaux bras très noirs. Les cheveux crépus sont coupés assez court. La figure n'est pas trop laide. Elle a de gros bracelets d'argent aux poignets. En la voyant venir, le coiffeur s'efface poliment pour la laisser entrer, et elle va tranquillement s'installer dans le fauteuil en rotin qui est le plus bel ornement de l'établissement. Assez intrigué, je regarde par la fenêtre grande ouverte ce qui va se passer. L'artiste commence par donner le fil à ses rasoirs, puis, après avoir préparé son savon, il s'approche d'elle le blaireau à la main, et alors quel n'est pas mon étonnement , en la voyant lever gravement d'abord un bras, puis l'autre! C'est cet endroit-là qu'elle vient faire raser. Quand la chose est faite, elle remet deux sous à l'opérateur et se lève, toujours sans dire un mot, laissant sa place à une autre « Mme Dahomey », qui attend son tour à la porte. En Afrique, on trouve tout naturel de se livrer en public aux soins de toilette les plus intimes. Je me souviens qu'à Zanzibar, le matin, au marché, on voyait les marchands banians, sur le pas de leurs échoppes, se faisant épiler comme les « Mmes Dahomey » par des barbiers ambulants. Celui de Matadi a l'air de faire très bien ses affaires. D'ailleurs, comme ses collègues européens, il a plusieurs cordes à son arc. Il est aussi parfumeur. Je ne sais pas s'il a de la poudre de riz noire, comme les coiffeurs de Bourbon en avaient dans ma jeunesse, à l'usage des mulâtresses, mais j'ai remarqué qu'il avait, dans sa boutique, un assortiment formidable de parfums. D'ailleurs, je savais déjà par les majors Storms et Cambier qu'il se fait dans l'intérieur de l'Afrique une consommation énorme de parfumerie. Ce sont les Arabes qui en font venir des charges entières. Ils l'emploient comme assaisonnement. Quand ils donnent un grand dîner, au moment de servir le 0 couscoussou », qui est toujours le plat de résistance, le cuisinier répand un flacon d' « ylang-
ylang » ou de « new mown hay » sur le riz qui en est l'élément essentiel. Ces messieurs m'ont dit qu'on avait beaucoup de peine à s'habituer à cette cuisine. Je le crois sans peine! D'ailleurs, je ne sais pas du tout si les Sénégalais ont adopté cet usage bizarre. Et il est bien possible que toutes les essences que j'ai vues dans la boutique du barbier pour dames de Matadi, soient simplement destinéés à vaporiser les innombrables mouchoirs qu'ils jettent aux « Mmes Dahomey » !
J'ai demandé à mon guide s'il n'y avait pas aussi dans le pays quelques « Madames Sénégal ». Il m'a répondu qu'il en était bien venu quelques-unes de Saint- Louis, mais très peu, et qu'elles étaient presque toutes parties après fortune faite, cédant la place aux Dahoméennes. Il n'en restait plus qu'une qui, celle-là, était honnête et vivait avec son mari, qui s'appelle Amary- Dio. Alors naturellement j'ai demandé à être présenté à Mme Amary-Dio. Je l'ai trouvée installée sous la varangue d'une petite maison assez confortable située sur un gros rocher, d'où on a une vue superbe sur le fleuve. C'est une grande femme qui est certainement belle. Seulement, comme toutes les Sénégalaises de sa race, ses yeux très rapprochés du nez et ses lèvres minces donnent à sa physionomie une expression de fausseté et de méchanceté qui est très désagréable. Elle est vêtue et parée avec un certain luxe, car elle a autour de la tête un beau turban de soie et aux jambes et aux pieds des bracelets et des bagues en or et en argent qui doivent représenter une certaine somme. Elle vit là avec son mari, qui est musulman comme elle, et le frère de son mari, qui, lui, a été élevé chez les frères de Dakar, sait lire et écrire très bien, et est catholique. Cela n'empêche pas les deux frères de vivre en très bonne intelligence. Ils sont, eux aussi, très contents d'être venus, cl s'en vont retourner chez eux avec de belles économies.
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J'étais encore en train d'interviewer ce ménage d'aimables malblanchis et de leur faire raconter leurs petites affaires, quand je fus tout surpris d'entendre au-dessous de moi, sur le bord du fleuve, un clairon français qui sonnait l'assemblée. Et en me retournant l'aperçus de loin dans la cour d'une maison sur le toit de laquelle flottaient un pavillon belge, un pavillon néerlandais et le nôtre, — maison qu'on m'avait dit être une factorerie hollandaise, — un groupe de personnages très galonnés qui se tenaient debout devant la porte, pendant que des bonshommes coiffés de bonnets rouges paraissaient chercher, sans grand succès d'ailleurs, à se mettre en rang un peu plus loin. Je me demandais ce que cela pouvait bien signifier, lorsque je me rappelai que le matin, à table, quelqu'un avait dit devant moi qu'il y a dans ce moment à Matadi une compagnie de miliciens arrivant du Sénégal et destinée à la relève de la mission Marchand. On avait ajouté que M. de Lamothe, le gouverneur du Congo français, notre compagnon de voyage, devait la passer en revue dans l'après-midi. Alors j'avais demandé ce que faisait à Matadi cette compagnie de miliciens. Et on m'avait répondu qu'elle y était en souffrance depuis plus d'un mois, attendant qu'il plût aux Belges de vouloir bien la transporter à y\lbertville, d'où elle gagnera Brazzaville en traversant le Stanley-Pool. Réponse qui m'avait même fait faire des réflexions sur la singulière situation qu'est la nôtre dans ce pays-ci. Nous en sommes réduits à avoir recours aux Belges pour ravitailler le Congo français, puisque la route par Loango est d'abord très longue et très coûteuse et ensuite est constamment fermée, par suite des révoltes chroniques des tribus indigènes : et s'il arrive aux Belges, dans le cas présent, de faire preuve d'uneassez grande mauvaise volonté, ce qui paraît évident, car, leur chemin de fer fonctionnant depuis plusieurs mois.
il est bien manifeste que s'ils avaient eu envie de nous être agréables, ils auraient bien trouvé le moyen de ne pas laisser ici pendant un mois quatre-vingts hommes, si donc nous les trouvons peu disposés à faciliter la marche en avant de cette troupe, nous n'avons le droit ni de nous en étonner énormément, ni même de nous en choquer. Car dans ce moment-ci (i), ce n'est un secret pour personne, S. M. le roi des Belges et les Anglais ont un but commun. Ils veulent faire aboutir le projet d'un grand transcontinental africain reliant le réseau égyptien à celui du Sud- Afrique, au moyen d'une ligne qui traversera du sud au nord toute la région des grands lacs, en passant sur le territoire belge. J'avoue ne pas voir très bien l'utilité de ce chemin de fer pour les Belges. Il n'y a qu'à regarder la carte pour voir qu'au moins douze ou quinze cours d'eau navigables, sillonnent cette région. Tous sont des affluents du Congo. Ils aboutissent par conséquent au Stanley-Pool. Il y aura donc toujours avantage à envoyer les marchandises de ce pays à la côte ouest par bateau, plutôt que de leur faire traverser près de huit degrés de latitude, par chemin de fer, en les dirigeant sur Alexandrie d'Egypte. Mais, enfin, il est bien évident que si les Anglais sont disposés à lui faire gratis ce chemin de fer, qui pour eux a des avantages incontestables au point de vue stratégique, le roi Léopold ne peut que les encourager à persévérer dans cette bonne pensée, puisqu'il vaut toujours mieux avoir deux débouchés qu'un seul. Et comme c'est pour construire ce chemin de fer qui doit traverser le pays occupé par les Mahdistes que les Anglais font dans ce moment-ci leur expédition sur Khéirtoum, le roi a envoyé de son côté huit mille hommes à Redjah, sur le Nil, afin de
(i) Il importe de faire remarquer encore une fois que le voyage de M. de Mandat-Grancey a eu lieu dans le courant de l'été 1898.
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prendre les derviches entre deux feux et leur boucher le chemin du sud, quand ils auront été battus par le Sirdar Kitchener qui les attaque par le nord du côté de Khartoum. Or l'expédition Marchand ayant précisément pour but de venir gêner ces petites combinaisons, en venant se placer à Fachoda, entre les Anglais et les Belges, pour les empêcher de se joindre, et la compagnie de miliciens qui est en ce moment à Matadi étant destinée, au vu et au su de tout le monde, à jouer un rôle dans cette expédition, il est assez naturel que les Belges ne soient pas très pressés de leur faciliter le moyen d'aller à leur poste, et qu'ils mettent même à l'occasion quelques bâtons dans nos roues. Ce qui leur est d'autant plus facile qu'ils ont un bon prétexte à mettre en avant. Car le gouvernement de l'État libre, si nous réclamions, ne manquerait pas de nous faire observer que ce n'est que par faveur qu'il tolère le passage d'une troupe de guerre sur son territoire : et nous n'aurions rien à répondre. Seulement il faut convenir que cette idée d'envoyer des troupes à Fachoda pour gêner la politique des Belges, quand pour ravitailler lesdites troupes on est à la merci des Belges, ne serait à coup sûr pas venue à tout le monde! Elle a germé dans la cervelle de MM. Delcassé et Hanotaux. Mais on peut tenir pour certain qu'elle n'aurait jamais germé dans celles de MM. Colbert ou de Talleyrand, pour ne parler que de ceux-là!
Quoi qu'il en soit, dès que j'ai entendu le clairon sonner l'assemblée, je me suis empressé de prendre congé de M. Amary-Dio et de son estimable famille, et je me suis mis à dévaler le sentier à pic qui mène de leur maison à la rivière, pour ne pas manquer la revue. Elle avait lieu, comme je l'ai déjà dit, dans la cour d'une factorerie hollandaise où les miliciens reçoivent une hospitalité qui n'a rien d'écossais, car je me suis laissé dire qu'elle coûte fort cher au gouver-
nement. On m'a parlé de dix francs par jour et par homme! Déplus, le transport de Matadi à Léopoldville par chemin de fer coûtera quatre-vingt francs pour les noirs et cinq cents pour chaque officier et sous-officier blanc! A la fin de l'exercice, cette compagnie-là aura dépensé plus qu'un régiment en France!
Quand je fus entré dans la cour de la factorerie, je vis le orouverneur revêtu de son veston blanc orné de broderies d'or et coiffé d'un képi dégénérai de division, flanqué de ses aides de camp en grande tenue, qui attendait patiemment sous un arbre que les officiers de la compagnie eussent fini de faire mettre leurs hommes en rang. Ce ne fut pas une petite affaire. C'est en Cochinchine, et de mon temps, qu'on a créé les premières milices coloniales. On ne peut jamais achever la conquête d'un pays qu'en armant une partie de ses habitants et en se servant d'eux pour faire tenir les autres tranquilles. En vertu de ce principe, l'amiral de La Grandière avait commencé, vers 1867, autant qu'il m'en souvient, par créer un bataillon de tirailleurs annamites, dits « linhtaps », commandé par des cadres européens, qui devint en très peu de temps excellent. Seulement l'amiral constata que les hautes soldes qu'il fallait donner aux hommes d'abord, puis aux officiers et sous-officiers européens, rendaient cette création très onéreuse. Un bataillon de linh-taps coûtait aussi cher qu'un bataillon français, ou peu s'en fallait, et, au point de vue militaire, il valait naturellement infiniment moins. Alors il eut l'idée de conserver celui qu'on avait, mais seulement comme école d'instructeurs, puis de créer, dans chaque inspection, une milice locale placée sous les ordres de l'inspecteur, qui ferait le service de gendarmerie et qui serait composée de miliciens dits « mathas » fournis et payés par les villages, qui en seraient responsables : l'instruction de ces troupes, devant être faite par des sous-officiers indigènes
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empruntés au bataillon de « linh-taps » réguliers, sous la direction des inspecteurs, dont elles formaient la garde, et qui étaient tous d'anciens officiers. J'insiste sur ce point parce que c'était ce fait, que, dans ce temps-là, tous les inspecteurs étaient des officiers, qui rendait la chose possible.
Cette organisation donna d'excellents résultats. Ces troupes avaient une cohésion suffisante pour faire le service qu'on leur demandait, service qui consistait principalement à réprimer la piraterie locale, et elles coûtaient très peu de chose, puisque les hommes, étant fournis et entretenus aux frais de leurs villages, on n'avait à payer que les sous-officiers, tous indigènes. Seulement il ne fallait pas leur demander plus qu'elles ne pouvaient donner. Il fallait bien se souvenir toujours qu'une organisation de ce genre donne d'excellents gardes champêtres , mais qu'elle ne forme pas de vrais soldats. D'ailleurs on en eut la preuve dès 1868, c'est-à-dire très peu de temps après sa création. Car lors de la conquête des trois provinces de l'ouest, l'amiral de La Grandière, ayant eu l'idée de mobiliser trois mille de ces Mathas pour les adjoindre au corps expéditionnaire, il ne se produisit aucun incident grave, parce que, heureusement, la défense fut à peu près nulle, mais tous ceux qui les virent à l'œuvre, à commencer par leurs officiers, jugèrent que c'était une expérience à ne pas recommencer. Et effectivement, du moins pendant tout le temps que j'ai passé en Cochinchine, si on a continué à se servir des Mathas très utilement pour faire de la police locale, on ne les a jamais plus mobilisés, parce qu'on était édifié sur ce qu'on pouvait attendre d'eux au point de vue militaire.
Mais nous envoyons maintenant dans nos colonies des gouverneurs qui envisagent les questions à un point de vue tout spécial. Ils ont avant tout la préoc-
cupation d'affirmer la supériorité des civils sur les militaires! Ainsi ceux de la côte d'Afrique ont à leur disposition une troupe admirable : les tirailleurs sénégalais! Ce sont des hommes qu'on recrute dans les populations les plus guerrières de l'Afrique; ils sont d'une bravoure et d'une vigueur physique exceptionnelles. Étant musulmans, ils ne se grisent jamais, ce qui est un grand point. Commandés par des cadres excellents fournis par l'infanterie de marine, ils constituent certainement, dans mon humble opinion, la plus belle troupe indigène qui existe au monde. Je les crois notamment très supérieurs aux turcos, que j'ai vus à l'œuvre en Cochinchine et qui n'y étaient bons à rien, parce qu'ils résistent très mal aux climats tropicaux. Il semblerait donc indiqué, toutes les fois qu'on a une expédition de guerre sérieuse à faire dans l'intérieur, de la faire faire uniquement par ces tirailleurs : sauf à créer, une fois la conquête à peu près terminée, dans chaque colonie, un petit noyau de milices locales chargées de la pohce.
Mais ce n'est pas du tout ainsi que les choses se passent. Un ancien journaliste bombardé gouverneur en récompense des services électoraux qu'il a rendus, et qui toute sa vie a tonné contre le militarisme, ne peut pas oublier, du jour au lendemain, les théories qui lui ont valu sa notoriété. Et puis, les gens qui ont cette origine se sentent très mal à l'aise quand ils ont affaire aux officiers de tirailleurs, qui sont de vrais officiers de carrière, ayant des droits et tenant à ce qu'on les traite avec certains égards. Aussi cherchent-ils toujours à en avoir le moins possible. En revanche, ils poussent tant qu'ils peuvent à la création de milices. Si encore ils les recrutaient sur place comme font les Belges, ce système aurait au moins l'avantage de l'économie. Mciis c'est ce qu'ils se gardent bien de faire, parce que les éléments qu'ils trou-
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vent sur les lieux ne leur semblent pas offrir des garanties de sécurité suffisantes, et qu'ils ont justement sous les yeux l'exemple des Belges, dont les soldats sont souvent disposés à considérer leurs officiers comme constituant une réserve de vivres à consommer, en cas de disette. Nos gouverneurs tiennent donc à avoir des Sénégalais. Ils en font venir en leur promettant une haute paye, ce qui a le premier inconvénient de nuire au recrutement des tirailleurs, qui n'ont plus naturellement que le deuxième choix. Et comme on leur donne absolument le même équipement qu'aux tirailleurs, et qu'il leur faut des cadres toujours aussi nombreux, il en résulte qu'une compagnie de miliciens coûte le plus souvent sensiblement plus cher qu'une compagnie de tirailleurs, tout en valant infiniment moins, à cause de l'infériorité des cadres, qui sont composés d'Européens quelconques auxquels les gouverneurs donnent, au petit bonheur, des galons de sergent ou d'officier, sauf à les leur retirer du jour au lendemain, quand ils ont cessé de plaire. Cette organisation a l'avantage de permettre aux gouverneurs de caser quelques amis , mais ne peut guère avoir que celui-là. Elle a, en revanche, de multiples inconvénients, sans parler de celui que j'ai déjà cité, et dont le plus grave consiste, selon moi, dans ceci : c'est qu'il me paraît presque impossible qu'une compagnie de miliciens faisant colonne avec une compagnie de tirailleurs, le contact des premiers n'amène pas la destruction de toute discipline chez les seconds. En effet, il faut savoir que le Conseil d'État a toujours refusé de reconnaître comme engagements militaires ceux que souscrivent les miliciens. Ce sont de simples contrats de travail. Quand, par exemple, un milicien déserte, il est coupable au même titre qu'un valet de charrue qui quitte sa ferme avant la Saint-Martin : ni plus ni moins. On ne peut le condamner qu'à seize
francs d'amende pour rupture de contrat de travail, et même pour que la peine soit régulièrement appliquée, il faut l'intervention d'un juge de paix. Ce détail m'a semblé si extraordinaire que, pour en avoir le cœur net, j'ai demandé à M. de Lamothe lui-même s'il était exact. Il m'a répondu affirmativement. En tout cas, ce qu'il y a de certain, c'est que les miliciens ne sont pas justiciables dès conseils de guerre! Si donc, en colonne, un milicien et un tirailleur désertent ensemble et qu'on les rattrape, le second sera fusillé et le premier s'en tirera avec i6 francs d'amende! De mon temps, on aurait jugé qu'il n'y a pas de discipline possible dans ces conditions-là.
Je ne sais pas ce que sont les résultats de cette organisation fantaisiste, au point de vue de la discipline, bien que je m'en doute. Mais je suis prêt à témoigner qu'au point de vue de l'instruction, ils ne sont pas brillants, depuis que j'ai vu manœuvrer la compagnie qui était à Matadi. Les pompiers de ma commune ont assurément une meilleure tenue sous les armes! Les hommes ne semblaient même pas se douter de ce que c'est que de prendre un alignement. Et leurs sous-ofliciers, qui ne paraissaient pas le savoir beaucoup mieux qu'eux, même les blancs, ne vinrent à bout de le leur faire prendre qu'à force de cris. On essaya ensuite de leur faire faire deux ou trois mouvements. Mais ils semblaient tous si ahuris qu'on jugea prudent d'y renoncer. Comment peut-on envoyer des hommes comme ceux-là au pauvre capitaine Marchand? Il y avait là deux ou trois officiers étrangers que ce spectacle semblait intéresser vivement! Quant à moi, j'aurais voulu me trouver à cent lieues de là!
En Cochinchine, j'accompag/iais toujours le gouverneur général, dont j'étais l'aide de camp et dont je commandais le yacht, quand il passait ses inspections dans la province. Je dois dire qu'il nous est quelquefois
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arrivé de trouver dans certaines inspections des miliciens dont la tenue et l'instruction laissaient à désirer. Dans ces cas-là, mon chef faisait venir les deux inspecteurs, après la séance, à bord, dans son salon, d'où je sortais discrètement sur un coup d'œil qu'il m'adressait, et quand ils revenaient me trouver sur le pont dix minutes après, ils avaient un air effaré que je connaissais bien et qui témoignait de 1' « abatage » formidable qu'ils venaient de recevoir. Et puis, je recevais généralement le soir même l'ordre d'informer M. le chef d'état-major qu'il eût à envoyer, dans le plus bref délai, de nouveaux instructeurs à l'inspection de pour remplacer ceux qui y étaient, lesquels, par décision de M. le gouverneur général, étaient cassés et renvoyés à leur bataillon. Tels étaient les procédés qu'on jugeait dans ce temps-là nécessaires pour inspirer à tout le monde le désir de bien faire.
J'ai pu me convaincre que sous ce rapport, comme sous bien d'autres, les mœurs sont changées. Quand les exercices variés de la compagnie de miliciens de Matadi ont été terminés, M. de Lamothe a invité le commandant à faire ouvrir les rangs. Je m'imaginais que c'était à ce moment-là que la bombe allait éclater. Mais je me trompais du tout au tout. Il a croisé ses deux mains derrière son dos comme Napoléon le Grand quand il inspectait ses grognards, les soirs de bataille, et s'est mis à se promener dans les rangs, s 'arrêtant devant tous les gradés indigènes et leur demandant des nouvelles de leurs petites familles quand ils savaient quelques mots de français, et faisant prodiguer les bonnes paroles aux autres par l'interprète.
J'avoue que sur le moment je n'ai pas compris! Mais, le soir, un Français qui avait été témoin de cette petite scène et auquel je manifestais l'étonnement pénible qu'elle m'avait causé, s'écria en liau ; ant les épaules :
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« Eh! que voulez-vous! ces gens-là sont des électeurs ! »
Ce qui expliquerait effectivement bien les choses! Hamlet estimait qu'il y avait « something rotten in Denmark »! Il n'y a pas qu'en Danemark, malheureusement!