‹ Au CongoChapitre 3 sur 13 · DANS. LES RAPIDES · texte numérisé non relu

DANS. LES RAPIDES

DE KAKAMOÉKA A m'tIGNY

Le 7 Juillet, tout est prêt ; les colis sont arrimés, chaque baleinière est munie d'un

fort câble, car le seul moyen de remonter les terribles courants que je rencontrerai est de se haler de rochers* en rochers. Xous nous mettons en route.

Mes équipes sont de races différentes.

Immédiatement elles se classent suivant leur valeur; les Bassas et les Cap-Lopez, qui depuis- leur naissance vivent dans les rapides, prennent la tête, mais sur mes sept embarcations, quatre sont armées avec des Loangos, et, si les Loangos ont le monopole du portage, ils- n'ont pas celui de la navigation! Ils sont tout de suite en panne. Je laisse Castellani continuer avec les Bassas et je reste avec les Cap-Lopez pour aider les Loangos-. Ce n'est que le début de mes tribulations ; les rapides à franchir entre Manji et Koussounda sont insignifiants; que sera-ce dans, quelques jours?

Grâce au renfort des Cap-Lopez. tout mon convoi est rassemblé le lendemain en face de Koussounda. En y arrivant, je trouve Castellani installé sur un banc de sable d'où il a chassé un énorme caïman, qui a consenti à lui céder la place et à se transporter sur un banc de sable voisin. En ce moment, avec plusieurs de ses frères, l'expulsé chauffe au soleil ses écailles verdâtres. Il ne semble pas avoir gardé rancune à Castellani, il paraît seulement assez intrigué par l'occupation de son remplaçant. Castellani, enthousiasmé par cette entrée des gorges de Koussounda, a en effet dressé son chevalet, il peint. Il m'txplique qu'ayant oublié une partie de son matériel clans un des bateaux retardataires, il peint au pétrole au lieu de peindre à l'huile, avec une assiette en guise de palette. Comment une bouteille de pétrole s'est-elle égarée dans nos bagages? Je ne le saurai jamais.

Castellani est décidément l'homme de la brousse. Je crains même qu'il ne le soit un peu trop. Il est midi et il est assis en plein soleil. Quand je lui fais remarquer que pour un homme nouvellement débarqué, habitué seulement au pâle soleil de Paris, il est peut-être imprudent, il hausse les épaules. Tout en dédaignant l'avis, il a pourtant un sourire de remerciement pour l'intention. Je ne parviens à l'arracher à la peinture et au soleil qu'en l'invitant à entrer dans les gorges

Koussounda est un large couloir, une tranchée ouverte en plein milieu d'une haute colline. Le coup de hache qui a fendu ce contrefort de la montagne est

Les baleinières traînées, dans les rochers.

tombé verticalement, et des deux côtés la falaise se dresse à pic; sur la rive droite seulement, quelques rochers éboulés permettent de longer à pied le torrent. Dans ce défilé, le Niari se précipite furieux, bandit comme s'il avait hâte de fuir les masses sombres qui entravent sa course, s'écroule biusquement en une chute de trois à quatre mètres, et sort en tourbillonnant pour s'étendre et se calmer dans le large bassin sablonneux où mes sept bateaux sont rassemblés en ce moment.

Un à un. halés de rocher en rocher, ils s'engageât dans la gorge et arrivent au pied de la chute. Toutes les charges sont enlevées et déposées sur la rive droite, car un transbordement s'impose. Il me semble même impossible de faire remonter aux embarcations la trombe liquide qui déferle devant nous. Comment aborder cet écroulement d'eau, s'élever sur cet enroulement de vague? nous nous entendons à peine dans le tumulte des flots qui se heurtent, se brisent, s'en vont en écume, en pluie, en fumée. Au milieu de ce fracas, se trouvent quelques endroits paisibles, de petits lacs endormis au sein des tourbillons de larges s [uames blanches les recouvrent ; autour d'eux le flot tourne et revient, créant un contre-courant jusqu'au pied de la chute. C'est grâce à l'un de ces contre-courants que nous sommes parvenus assez facilement là où nous sommes. Mais maintenant?...

Je suis d'avis de traîner les bateaux à travers l'amoncellement de rochers. Fondère qui nous a accompagnés jusqu'ici veut tenter le passage par eau. Quelle force humaine pourrait d'un seul coup enlever une de nos lourdes baleinières en bois au-dessus de cette vague? Essayons.

Les soixante-quinze pagayeurs sont attelés au câble dont l'extrémité, pour plus de sûreté, est amarrée à un rocher. A un coup de sifflet, ils se raidissent dans un effort violent, mais le boat est saisi par la cataracte, retourné comme une coquille de noix ; les hommes entraînés lâchent le câble, qui se tend brusquement, et se brise comme une paille. La quille en l'air, le bateau tournoie ; il va sûrement se fendre contre les rochers qui disparaissent et reparaissent sens l'écume. Heureusement un courant favorable le fait évoluer entre les écueils ; virant sur lui-même, traçant une serpentine, il file vers la sortie du couloir et va s'échouer dans le bassin au milieu des petites lames qui lèchent doucement les bancs de sable.

J'avais raison : il n'y a qu'un moyen de franchir l'obstacle : traîner les embarcations à travers le chaos de rochers où nous avons pris pied. Nous disposons quelques troncs d'arbres de façon à établir une sorte de glissière, une succession de glissières plutôt, car cet amas de rocs est informe. Pour passer d'un morceau de glissière sur un autre, les bateaux devront exécuter toute une gymnastique, dont j'ai bien peur qu'ils ne sortent pas indemnes!

L'opération commence. Derrière eux.

les boats laissent de longs copeaux ; leurs flancs se zèbrent de blessures, heureusement elles ne sont que superficielles ; ces embarcations construites pour franchir la barre sont résistantes. Mais du dernier rocher sur lequel on peut les amener, elles sont obligées de retomber à l'eau, exactement à la tête de la chute. Un manque d'ensemble des pagayeurs à ce moment, et le torrent prendrait sa proie.

Les sept baleinières ont passé et sont rechargées. Une seule a souffert, celle qui a été d'abord submergée par la chute. Sa coque s'est crevée; avec un morceau de zinc coupé dans une caisse de farine, quelques clous, de l'étoupe fabriquée avec un bout do corde, !e flanc malade est réparé.

Fondère nous quitte pour retourner à Manji et le convoi reprend sa route à travers les rapides.

Les Loangos sont toujours en arrière, ils n'ont pas plus d'ardeur que le premiei jour! J'ai fait charger et partir leurs bateaux les premiers, afin de leur donner un peu d'avance; mais à peine suis-je sorti des gorges de Kousscunda que je les aperçois allongés sur une grève sablonneuse. Je saute à terre pour les inviter à se remettre en route, et je commence par essayer de la persuasion. Mes bonnes paroles n'obtiennent aucun succès, ils n'ont même pas l'air de m'écouter. Je suis plutôt embarrassé! Je n'ose employer les menaces, de peur de les voir déserter. Ils ne sont pas encore à une assez grande distance de la côte pour ne pas réussir à rentrer chez eux où, ils le savent bien, la trop bienveillante administration locale ne les poursuivrait pas. Cependant je décide un des contremaîtres à se lever. Instantanément les voilà tous debout m'entourant. réclamant, gesticulant, criant. Je n'arrive ni à les entendre, ni à me faire

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entendre d'eux. Tout à coup ils se sauvent en hurlant; à côté de moi Castellani a surgi, le revolver au poing.

Il a cru à une attaque et bravement a bondi hors de notre bateau ! Au lieu de le féliciter de son courage, je l'invite en termes véhéments à remettre son revolver

gré mes efforts je ne peux m'empêcher de rire. Dès lors l'hilarité est générale, et chacun regagnant son embarcation, reprend la perche ou la corde de halage.

Castellani a bon caractère, il ne se fâche ni de la façon un peu vive dont je l'ai apostrophé, ni des imitations auxquelles

Le flanc malade est réparé.

son geste donne lieu dans les équipes. Seulement il a noté cet incident à côté des déclarations de Maclaud sur la quinine, et de ses impressions sur les rapports entre poules et boas ; les révoltes des noirs sont rentrées dans le domaine de la fiction ! A Manji, d'ailleurs, son carnet s'est enrichi d'un nouvel élément de scepticisme : Fondère lui a révélé que, de toute L'Afrique, le Congo* est le seul pays où les noirs ne fabriquent pas de savon !

dans l'étui, et je le renvoie à ses études, car il était en train de dessiner.

Vais-je rattraper mes pagayeurs effarouchés? Heureusement, ils ne sont pas allés loin ; la mine déconfite de Castellani semble même les réjouir. Je ne veux pas insinuer que l'homme descend du singe; mais il est certain que les noirs, comme ces animaux, ont une facilité surprenante à se laisser distraire de leur idée première par le moindre incident. Ceux-là ne songent plus à ce qu'ils voulaient me dire ou obtenir de moi. Ils reviennent en imitant la pose dramatique de mon trop brave peintre, et mal-

Nous suivons les baleinières à pied ; la forêt nous enserre toujours et pèse encore sur nous, mais la montagne se fait moins sauvage ; les berges sont praticables; il mést possible d'accompagner les Loangos, de les surveiller, de les exhorter ; si tant est que mes exhortations puissent avoir un effet !

Il est certain que ces malheureux font un dur métier. Le courant a une violence terrible ; les rochers se montrent partout, ils apparaissent à fleur d'eau comme des têtes de géants engloutis. Du matin au soir

il faut haler. Dans chaque équipe, pendant que les uns maintiennent le boat en place au milieu des tourbillons, les pieds agrippés aux écueils, les mains au bordage, les autres portent le câble un peu plus loin, luttant contre l'eau, escaladant

itassements île rocs; puis les premiers rejoignent ceux-ci. et tous à la fois recom-

nt à tirer ; un seul homme reste dans le bateau, muni d'une perche, afin d'éviter ou d'amortir les chocs; c'est lui qui a

Le Niari est encore encaissé.

la fonction la plus délicate, la plus dangereuse aussi, car s'il n'agit pas exactement dans le sens voulu, avec la force voulue, il peut mettre la baleinière en travers du courant et la faire chavirer; il est exposé encore à un autre danger, si le câble se rompt, l'embarcation court grand risque. p;nportée par le courant, de - ntrer sur les récifs. Les Bassns et les Cap-Lopez ont une sûreté merveilleuse d'oeil et de main; je tremble toujours pour les T.

J'ai bien un moyen de stimuler l'ardeur de ceux-ci : je possède une d"me-jeanne de tafia dans mes bagages ; mais je la réserve pour les plus mauvais passages, ca' nous avons plusieurs chutes à remonter dans le genre de celle de Koussounda.

Aujourd'hui 13 Juillet, au confluent de

la N'Goma, nous sortons de la forêt. Le Niari est encore encaissé entre les derniers contreforts du Mayombe, mais nous pouvons nous imaginer que du sommet des hauteurs qui nous dominent on découvre de vastes horizons, et cette idée nous fait respirer plus librement.

Des indigènes nous apportent du village voisin du manioc et des bananes', et j'apprends par eux que la route de Zilengoma passe sur la colline au pied de laquelle nous campons.

Les achats terminés, les vivres pavés de quelques cortades d'étoffe, je me dispose à gravir la falaise pour reconnaître ce sentier et contempler autre chose que cet interminable défilé dans lequel nous sommes prisonniers. Castellani veut venir avec moi ; comme je lui conseille de rester, car l'escarpement est assez raide, il met un point d'honneur à m 'accompagner ; il parle toujours de sa vigueur, nous verrons bien s'il me suivra.

La colline n'a guère que 300 mètres, mais c'est une escalade plutôt qu'une ascension ; nous grimpons au milieu de pierres, d'éboulis, de broussailles, de temps en temps, il faut faire un rétablissement pour s'enlever sur ! 1 plate-forme d'un rocher. Et Castellani me suit. Arrivé au sommet, il souffle un peu, moi aussi d'ailleurs. Xous nous asseyons un instant. Autour de nous, c'est le calme ; l'horizon n'est pas encore très étendu, il est coupé par les mouvements de terrain qui prolongent le MavoTib^.

Evidemment nous ne nous attendions pas à trouver la plaine, une campagne fleurie, des champs de blé semés de coquelicots. Ce n'est que la brousse desséchée, pourtant c'est un soulagement de voir devant soi, de ne pas être dominé par la montagne et la forêt. A nos pieds la rivière bouillonne; couverte d'écume, elle paraît rouler de l'eau de savon.

La colline, sur laquelle nous sommes, s'abaisse au Nord vers un ravin affluent du Xiari, le chemin annoncé par les indi-

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gènes descend le long de cette croupe ; en le prenant, il est probable que nous rejoindrons les bords du Nia ri et notre campement plus facilement que par le chemin de l'aller; nous nous mettons en route. Au fond du ravin, pas de trace de sentier se dirigeant vers la rivière, mais elle est tout près, nous l'entendons gronder ; nous nous lançons à travers la brousse. A peine y sommes-nous engagés que nous rencontrons un fourré de ronces. Tant pis, il faut passer. Nous nous débattons ; à chaque pas, les épines laissent la trace de leurs griffes sur nos vareuses, nos casques arrachés restent suspendus aux branches. Les bras en avant, nous fonçons avec le courage du désespoir. J'ai pitié de Castellani qui n'est pas habitué à de pareils exercices, j'essaye de lui fraver le chemin. Il prétend que c'est inutile, qu'autant vaudrait faire frayer par une souris le chemin à un bceuf. Il exagère pour lui comme pour moi. Nous entendons toujours la rivière, mais je commence à croire que nous n'y arriverons pas! Enfin, nous y voilà. Nous poussons un soupir de satisfaction et contemplons non loin de là, d'un œil attendri, notre campement où la table est dressée. Moussa nous attend.

Pendant le dîner, Castellani dissimule quelques bâillements. Je sais bien ce qu'ils signifient. Ils sont un des signes précurseurs de la fièvre; mais je n'ose prononcer ce mot. Pourtant, je me décide timidement :

- Castellani, vous devriez prendre de la quinine.

L'explosion redoutée se produit immédiatement :

- De la quinine? Jamais! D'ailleurs, la fièvre... Et puis vous, l'avez- vous?

J'essaye de lui expliquer que ce n'est ■pas une raison ; il ne veut rien entendre.

Je regrette presque de l'avoir emmené dans mon excursion. Quels remords n'aurais-je pas eu si j'avais connu son âge. Car il ne l'avait pas avoué, il s'était donné 45 ans, et il ne portait pas davantage. Il avait réellement 60 ans !

Un nouvel incident allait dans la nuit même compléter ce que la promenade avait commencé et accroître la fatigue de Castellani. Moussa avait jeté négligemment près de notre tente un pot de confiture vide, ou tout au moins qu'il croyait tel, il n'a pas l'habitude de laisser se perdre la moindre parcelle d'une semblable friandise.

Mais là où il ne restait plus rien pour

Moussa, des fourmis trouvaient encore à glaner. Pendant la nuit, alors que nous reposions tous, une bande de magnans en voyage vint à passer dans les environs.

Les magnans, fourmis noires, ont une férocité qui n'a d'égale que leur prétention. Tout ce qu'elles rencontrent de comestible, elk.3 veulent l'emporter, fût-ce un homme. Leur marche est d'ailleurs merveilleusement organisée. La bande circule sur une largeur de 4 à 5 centimètres, entre deux haies de guerriers, de forte taille; à la plus petite alerte, ils se dressent de chaque côté, les pinces en l'air, tournées vers l'ennemi. C'est le service de protection, le service d'exploration est constitué par des éclaireurs qui courent au loin, en avant, sur les flancs, à la recherche d'une proie. Quelle est la longueur de cette colonne? Je ne sais si personne a jamais essayé de la calculer? Il est de ces bandes qui défilent pendant des heures, peut-être pendant une journée?

C'était sûrement à une des plus fortes colonnes de ces terribles fourmis que fût signalé le pot de confiture de Moussa. Elle s'y engouffra; mais pendant ce temps les éclaireurs poursuivaient leur reconnaissance, ils découvrirent Castellani. Lâchant aussitôt le pot de confiture, les magnans se lancèrent à l'assaut.

Un cri me réveilla. Je reconnus la voix de Castellani. Avait-il rêvé d'une révolte des pagaveurs ?

— Des fourmis, me dit-il.

Il avait seulement un peu d'angoisse dans la voix, et vraiment il aurait eu le droit de hurler. Je dois le reconnaître ; il fit preuve d'un remarquable stoïcisme. Chaque morsure de magnan laisse sa trace, et produit une véritable sensation de brûlure.

Quand des milliers de ces insectes vous surprennent endormi, ce sont des milliers de brûlures qui vous éveillent, et la douleur est terrible.

— Déshabillez-vous, lui criai-je, et sortez vite.

En Afrique, en route, on dort avec une partie de ses vêtements, et le seul moyen de se débarrasser de ces agresseurs est de se porter loin du gros de l'ennemi et de se dévêtir entièrement ; après quoi, un boy ou un ami complaisant vous épluche et arrache tous les magnans qui n'ont pas lâché prise.

Aidé de Moussa, je réussis à délivrer Castellani; mais la nuit pour nous était terminée; après avoir repoussé les fourmis à l'aide du feu, il fallut démonter la tente

pour en chasser les dernières, et le jour se levait lorsque nous pûmes nous déclarer vainqueurs.

A neuf heures du matin, nous arrivons au pied de la chute Pleigneur. C'est là que s'est noyé le capitaine Pleigneur dans sa reconnaissance des rapides du Xiari.

Comme à Koussounda, le fleuve tombe en chute, disparaît dans une pluie de perles, une gerbe d'écume, et barre toute la largeur du lit. Cependant sur la rive droite existe au milieu des rochers une sorte de petit chenal en escalier ; mais sa profondeur est à peine suffisante pour faire passer un bateau vide, et il n'a pas l'air d'avoir la largeur nécessaire. C'est pourtant ie seul passage par où nous puissions essayer de remonter la, chute.

Les boats sont déchargés, je fais avancer le premier. Je m'en doutais, il est trop large pour le chenal. On le soulève, on le met de travers, sa coque grince contre les rochers, se creuse de sillons, il arrive tout de même au-dessus du barrage. Les autres suivent ; à deux heures de l'après-midi, tous sont réunis dans une petite crique sablonneuse, et je les fais recharger aussitôt.

— Xous reprenons la marche? demande Castellani.

— Evidemment !

— Vous avez une façon de fêter le 14 Juillet! !

Je n'y avais plus songé. Voilà l'occasion de récompenser le zèle des Bassas et des Cap-Lopez, et d'encourager le timide effort donné aujourd'hui par les Loangos. En l'honneur du 14 Juillet, il y aura repos et distribution de tafia.

Cette nouvelle est accueillie avec un enthousiasme qui s'accroît à la vue d'un défilé de bon augure; le chef de Kitabi, le village voisin, apporte du> manioc, et en tête du cortège s'avance, sur la tête d'un indigène, un petit cochon ficelé dans une moutète. Le pauvre animal fait une si triste figure que je le livre au crayon de Castellani avant de l'abandonner aux pagayeurs.

Pendant que Castellani dessine, et que le chef de Kitabi s'éloigne gratifié de cortades d'étoffe, je subis l'assrjut des malades. J'aurais peut-être eu la vocation de médecin, je n'ai pas celle d'infirmier. C'est toujours le moment pénible de la

journée; je ne peux cependant refuser de panser les écorchures, les coupures, dont certaines sont assez profondes ; ces malheureux se sont blessés sur les rochers ; c'est bien le moins que je les soigne.

Mes pansements ne produisent pas grand effet, puisque les blessés reprennent aussitôt leur dur métier, mais les noirs aiment se faire soigner. Ils sont en cela de grands enfants éprouvant un plaisir à ce qu'on s'occupe d'eux; et ce qu'il y a de mystérieux dans les remèdes les attire.

Tout ce qui est inexplicable revêt à leurs veux une allure de magie. Que pensent-ils de mes médicaments, de moi qui les distribue? Je n'en sais rien. Je sais seulement ce qu'ils pensent de leurs sorciers et de la fa çon dont ils sont soignés par eux. Ignorants des lois de la nature, ils donnent pour cause à leurs maladies l'influence d'un mauvais esprit et ils attribuent leur guérison à l'apaisement de cette puissance néfaste. Ce n'est pas, en effet, à la victoire du bon esprit sur le mauvais qu'ils font remonter la cessation de leurs maux ; le bon esprit existe bien, mais il est passif, le mauvais seul est actif; l'importance n'est pas de se rendre propice celui-là. mais celuici. Ces enfants de la brousse sont des désabusés, ils reconnaissent que le mal a plus de puissance que le bien ! Hélas ! trop souvent la philosophie de ces nègres se trouve justifiée, aussi bien chez les civilisés que chez les sauvages.

Mes pagaveurs me considèrent-ils comme le vainqueur de l'esprit du mal? Cette hypothèse me flatte. Je crois qu'ils ne se livrent à r.ucune supposition ; le blanc est un être à part, ils ne cherchent pas à expliquer son pouvoir. En tout cas, ils m'abandonnent leurs blessures avec une confiance que je déplore, mais que je m'efforce de mériter. Que deviendrai-je dans quelques jours? Je serai bientôt à bout de médicaments et je me verrai dans l'obligation, ou de renvoyer mes malades sans pansement, ou de les tromper. Il est vrai que si dans certains cas le mensonge est permis, c'est bien dans le domaine médical.

Je voudrais que Castellani ait un peu de cette foi aveugle dans ma science. Il est sans entrain, il étouffe des bâillements ; c'est en vain que je fais une timide allusion à la quinine; il y répond en me disant que d'un coup de poing il brise une porte, qu'il fatigue un maître d'armes sur la planche, et qu'il en a vu bien d'autres !

Castellani dessine. Je fais des pansements.

La fatigue cle l'ascension d'hier, à laquelle s'ajoutent une nuit d'insomnie et la persistance d'innombrables brûlures, le mettent en mauvaise situation pour résister à la fièvre. Je crains fort qu'il ne doive en reconnaître l'existence avant peu, en dépit des affirmations du docteur Maclaud.

Le soir, le tam-tam provoqué par la distribution de tafia le laisse indifférent. Il remarque seulement qu'en France aussi on danse sur les places, au carrefour des rues... Et voilà comment un tam-tam nègre nous plongea soudain dans un rêve attendri.

Le jour se lève, une petite vapeur flotte sur le Xiari, elle se confond au-dessus de la chute avec la brume projetée par l'écume; les collines en face de nous se détachent en sombre sur le ciel éclairci, rosi par les premières lueurs; nous repartons.

La marche du convoi est de plus en plus pénible, car le courant est de plus en plus fort, et les rochers sont de plus en plus nombieux.

Aux rapides de l'Aloubomou, nous sommes obligés, à nouveau, de décharger les embarcations. Si encore les rives se prêtaient à cette opération, mais les rapides se produisent généralement à un étranglement de la rivière, les berges sont supprimées et le transbordement des colis doit se faire dans l'eau, au milieu des brisants. Les hommes peinent affreusement, s'enlèvent des morceaux de chr,ir ; ils me font pitié.

Lorsque les sept boats ont passé, il n'est que quatre heures et demie; je donne l'ordre de camper. Que de pansements en perspective !

Pour effacer la mauvaise impression de cette journée épuisante, j'accorde à chaque équipe une prime de dix francs et j'annonce une distribution de tafia. Toutefois, ccmme je crains d'avoir d'autres journées semblables, et que ma dame-jeanne sera vite tarie, je commence à baptiser mon alcool. C'est une mesure prudente et hygiénique.

A peine avons-nous démarré, que nous nous trouvons en face d'un autre rapide. L'Aloubomou se compose de deux marches ; hier nous n'avons franchi que la première. Le déchargement des boats et le transbordement recommencent. Pour stimu-

ler l'ardeur et ménager mon tafia, une fois le rapide remonté, j'envoie dire au chef du village voisin d'apporter des vivres et j'achète du manioc, des bananes, des poulets pour la somme de dix-neuf cortades !

Réparer des forces dépensées «n'est que justice. Malheureusement je commets une imprudence! Je distribue ces vivres pour que la récompense suive immédiatement l'effort. Les meilleures intentions n'ont pas toujours des résultats adéquats. J'ai compté sans mes Loangos ! Ils jugent que la récompense ne consiste pas uniquement à déposer les provisions au fond du boat, mais à les manger le plus tôt possible. Et la rivière prenant enfin une allure plus facile, pendant que je file à grands coups de pagaies avec mes Passas, suivis des Cap-Lopez, les Loangos se laissent distancer et s'arrêtenr pour festoyer. A midi, lorsque je fais halte, ils sont loin derrière moi.

En les attendant, je profite d'un épanouissement du Xiari qui crève les berges de petites criques, pour pêcher à la dynamite. Cette pêche remplit de joie mes pagayeurs. Castellani, qui semble remis de sa fatigue, n'est pas moins heureux qu'eux; il s'exerce à amorcer les pétards et à les lancer, je suis obligé de le modérer.

Enfin, à quatre heures, les Loangos apparaissent; ils mettent leur retard sur le compte d'une avarie : la quille en fer d'un de leurs bateaux a sauté. Je ne suis pas dupe de ce prétexte.

Il est vrai cependant que la bande de fer n'existe plus. Le boat déchargé, retourné, je constate, après examen, qu'il peut continuer à naviguer; il faudra seulement le surveiller.

Au réveil, au moment où je commande le départ, on m'annonce qu'une des baleinières est pleine d'eau; c'est celle qui a descendu la chute de Koussounda et s'y est crevée. Les chocs successifs, subis depuis, ont soulevé la plaque de zinc qui bouchait le trou, et arraché l'étoupe. Je fais une nouvelle réprration, et ce bateau ayant droit à des égards, je l'allège d'une partie de ses charges que je répartis entre les autres équipes.

Le Niari reste calme, nous avançons rapidement, les Cap-Lopez scandent de chants leurs coups de pagaie, je me laisse bercer par le mouvement, par la mélopée; le soleil

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lui-même se fait clément, il s'est voilé de nuages. Souvent, pendant la saison sèche au Congo, il disparaît ainsi, on dirait d'un ciel dorage, la lumière est à la fois plombée et cuivrée, mais ce n'est qu'une apparence ; la pluie ne tombe jamais a,vant l'époque fixée par la marche des saisons. Celles-ci sont réglées par la marche du soleil ; entre les deux points extrêmes de sa course, il apporte la pluie à toutes les longitudes par lesquelles il passe. Ici, par conséquent, le prochain équinoxe ramènera l'hivernage.

Nous avons encore deux mois de sécheresse.

L'apaisement du Niari n'est pas de longue durée. A midi, un grondement trop connu me tire de mon indolence. Ce sont les rapides du Sousou. Je jette un regard en arrière ; hélas ! je ne vois pas un seul des bateaux loangos ; je les avais oubliés dans le farniente d'une navigation paisible. Où sont-ils. Il est midi et demi. Quand arriveront-ils?

Le premier se montre à six heures, les trois suivants à sept heures et demie. Qu'est devenu le cinquième, celui qui a le dénommé Balo comme contremaître? La nuit est complète, il ne nous rejoindra pas. Il prévoit sans doute que la journée de demain sera <lure ; il n'est pas pressé de le vérifier.

Nous dînons sur un rocher, entourés par l'eau que nous entendons bouillonner autour de nous. Qui donc a dit : les rivières sont des chemins qui marchent? Oui, elles marchent, mais pour ceux qui descendent le fil de l'eau; il leur arrive alors de marcher trop vite ! Enfin, la phrase est jolie, elle fait image. Elle fait même rêver : on se voit dans le fond d'une barque, mollement allongé, emporté sans effort par le courant, les avirons à l'abandon, bercé par un léger clapotement, les yeux perdus dans le ciel, le front caressé par la brise... ou bien on se représente les gabares hissant leur voile, les grands chalands en file, tirés par le remorqueur au souffle haletant, les péniches traînées par les chevaux qui égrènent, le long du chemin de halage, le tintement de leurs gielots dans le flottement de la brise matinale... Chemins qui marchent pour le rêve, chemins qui marchent pour le travail, les rivières en France sont des amies, des aides. Ici elles sont, comme le reste de la nature, dressées contre qui veut les violer ; les rivières sont des ennemies.

Je viens de faire cette série de réflexions à part moi. A la grande stupéfaction de Castellani, je répète tout d'un coup rageusement, songeant à la journée de demain :

Ah ! oui ; les rivières sont des chemins qui marchent !

Moussa, qui sert le café, a compris que j'invectivais le Niari. Maître d'hôtel accompli, il se mêle néanmoins quelquefois à La conversation.

— Sénégal seulement y a bon ; affirmet-il gravement.

— Est-ce vrai? demande Castellani.

— A peu près. Je reconnais qu'il se jette dans la mer avec assez de dignité. Il est même de tous les fleuves d'Afrique le seul à qui pareille chose arrive. De cela, Moussa, je lui sa.is gré, bien que ce soit sûrement malgré lui. S'il ne rencontre pas de rochers sur sa route de sable, il n'y est pour rien, mais au-dessus de Kayes, souviens-toi, il se conduit comme les autres.

Moussa cherche une excuse à son fleuve ; comme il ne la trouve pas, je la, lui fournis généreusement :

— Consolons-nous. Toutes ces chutes sont probablement destinées à pourvoir un jour l'Afrique d'électricité. Croyons-en le bon La Fontaine : Dieu fait bien ce qu'il fait.

Mais Moussa qui ignore la houille blanche, aussi bien que La Fontaine, ne m'entend plus, il est retourné à ses fourneaux me laissant à mes réflexions sur les forces inemployées, sur les réserves d'énergie dont dispose lAfrique. Quelques lucioles voltigent autour de nous, petites étoiles mouvantes, elles protestent contre l'éclairage électrique que je viens d'évoquer. Puis-je désirer que des usines abîment ce paysage, que le travail de l'homme enlaidisse celui de la nature?

Le jour est levé depuis deux heures, et j'attends toujours le boat retardataire. Il se décide à paraître vers neuf heures. Je fais une exécution ; je dégrade le contremaître et en nomme un autre à sa place, puis nous partons.

A deux heures, un barrage de plusieurs mètres dresse devant nous sa ligne d'écume, son rideau de poussière liquide; ce sont les^, cataractes de la Moutima. Pas la moindre chance de les remonter le long de la rive gauche. Nous explorons la rive droite. Le Niari y creuse une anse qui communique par une porte formée de deux très gros rochers avec un petit bassin où la chute est déviée par un promontoire rocheux le long

duquel elle glisse. Ici, la chute est moins brutale, elle s'allonge sur plusieurs mètres, <:lle n'est plus qu'un torrent, mais ce torrent roule une énorme masse d'eau avec une terrible vitesse. Je n'ai pas le choix. Il faut passer ici ou encore une fois traîner les baleinières à sec, comme à Koussounda. Une première difficulté nous arrête : la porte formée par les deux rochers est trop étroite ! Toutes ies charges sont débarquées, et les boats allégés, tirés d'un côté, poussés de l'autre, soulevés, mis de travers, finissent par retomber dans le petit bassin.

Maintenant, tous les pagayeurs sont attelés au câble du premier bateau que je présente au torrent. Je n'ai pas osé laisser à l'intérieur le percheur habituel, il courrait trop de dangers. Je commande de haler.

L'avant n'étant pas maintenu se jette à gauche, se précipite à droite, le bateau se débat au bout du câble, comme un cheval rétif au bout de sa longe; il va se briser. Halte! Il faut absolument un percheur et même deux ; mais c'est risquer la vie de deux hommes ! Les Cap-Lopez sont seuls capables de réussir. Ils rient de ce qui me terrifie; deux d'entre eux sautent dans le boat comme si ce dernier reposait sur un lac. Ils sont prêts; de nouveau, je fais haler. Maintenue par les perches, l'embarcation demeure face au courant. Elle reste immobile! Sous les efforts réunis de 75 hommes, elle ne gagne pas un centimètre; elle émerge d'une coupe d'écume, le torrent se relève le long de ses bords, et va l'envahir. Je la laisse revenir en arrière.

Où trouver du renfort? Comme s'il eût deviné mon vœu, le chef de Vélika, un village dont on aperçoit les cases, arrive, suivi d'une théorie dei porteurs chargés de vivres. Je mets bout à bout plusieurs câbles, j'y attelle le peuple de Yélika, après lui avoir expliqué qu'il faut tirer très vite, sans s'arrêter. Cette foi®, les forces combinées de plus de 100 hommes parviennent à arracher la baleinière du torrent. Elle remonte. La vague coupée se dresse, passe par-dessus l'étrave. Plus vite! plus vite! Les Cap-Lopez n'ont pas bronché, le point critique est franchi, le boat flotte en eau calme.

Après avoir recommencé six fois cette manœuvre, les sept baleinières sont au mouillage, au-dessus de la Moutima, il est neuf heures et demie du soir. La nuit est complète au moment où le transbordement des charges, restées en aval, est terminé.

Nous campons sur les pentes du promontoire rocheux qui nous a permis de passer ; plus bas, à nos pieds, la grève est couverte de traces d'hippopotames, et mesnoirs affirment que si nous campions à cet endroit, nous serions écrasés par eux pendant notre sommeil. D'ailleurs, je n'en crois rien; nos feux suffiraient à les éloigner.

Au réveil, pour la première fois depuis le départ, j'aperçois un horizon. Il est encore noyé dans la brume, mais la muraille qui nous enserrait jusqu'ici a disparu.

A mesure que nous avançons, le paysage se transforme. Devant nous, s'étend une succession de collines où des bouquets de bois alternent avec une brousse parsemée de quelques arbres rabougris ; derrière nous, des plans successifs vont, en s'étageant, rejoindre les cimes du Mavombe qui se fondent dans le ciel. Sous la lumière grise des jours> sans soleil, les contours des lignes ont la lucidité que les lointains prennent après un jour de pluie.

Je me réjouis de ne plus avoir à cheminer entre ces parois de verdure toujours pareilles, où nous étions enfouis, où nous étouffions ; mais le Xiari a vite fait de calmer ma joie, lui ne change pas.

Toute la journée nous nous halons de rocher en rocher ; plus nous allons, plus les rapides se multiplient. Dans les couloirs du Mavombe, les dépressions étaient marquées brutalement par des seuils rocheux, digues naturelles qui créaient entre elles des biefs plus ou moins navigables, mais, du moins, on y avait parfois des instants de repos. Ici, le Niari ne descend plus par des échelons largement espacés, il coule sur un escalier. Si chaque marche à monter nécessite un effort moins violent qu'une chute sur laquelle on se hisse par rétablissement, cet effort répété devient à la longue plus fatigant. Pour les Loangns surtout, ce travail est démoralisant, ils se traînent littéralement. Seul le tafia serait susceptible de secouer leur mollesse. Je ne peux cependant recourir tous les jours à ce stimulant, à ce poison! Il est vrai que le virus en est atténué, ce que j'enlève de la dame-jeanne étant immédiatement additionné d'une quantité d'eau à peu près égale. Je crois d'ailleurs qu'ils s'en aper-

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