‹ Au CongoChapitre 4 sur 13 · DON DE -L£ CROIX-ROUGE AMÊ · texte numérisé non relu

DON DE -L£ CROIX-ROUGE AMÊ

çoivent et proportionnent leur énergie au degré de l'alcool.

A trois heures, je m'arrête au milieu d'un rapide; les Loangos ne seront là que dans deux ou trois heures. Un petit affluent creuse dans la rive gauche un golfe où une plage de cailloux permet d'établir le campement. Je fais dresser ma tente au bord du ruisseau, sous une voûte de feuillage, bien qu'il soit inutile de rechercher l'ombre; le soleil ne s'est pas montré de toute la journée.

Depuis deux jours, h: ciel reste couvert, il est couleur de plomb, il déverse un ton gris sur les arbres, sur l'eau dont les bouillonnements ont des reflets de vieil élain, les rochers semblent noirs entre les paquets d'écume accrochés à leurs pointes. Tout est assombri de cette teinte neutre, et la rumeur monotone des eaux devient aussi morne que le silence. Les hommes qui tirent sur les câbles ont l'air de faire des gestes d'automates; sur eux aussi pèse cette lumière morte, ils agissent sans parler; quand ils s'appellent ou crient pour haler avec ensemble, leurs voix résonnent sans éclat.

Comme avant-hier, comme hier, nous gravissons les marches de cet escalier sur lequel bondit le Xiari. Deux fois aujourd'hui il a fallu décharger les bateaux, transborder les quatre cents colis.

A midi, sur la rive droite, apparaît un massif d'aspect étrange. De loin, on croirait voir des murs crénelés, des tours, des flèches; en approchant, 1er. flèches s'ajourent comme des clochers, 1 tours se déchiquètent, les murs ont des -ans écroulés qui donnent à cet ensemble une allure de ruines, de forteresse démantelée. Ce n'est qu'une fantaisie de la nature, une bizairerie géologique ; ces rochers ont été sans doute sculptés par des torrents préhistoriques à l'époque où le Xiari cherchait sa voie. Que n'en a-t-il découvert une plus praticable !

La vallée s'élargit, la rivière s'apaise, mais en se calmant elle se répand sur une largeur qui lui fait perdre toute profondeur. Elle coule sur une table rocheuse,

les quilles grincent, raclent le fond ; à peine y a-t-il assez d'eau pour empêcher les bateaux de se coucher.

Une ligue de collines, dont l'aridité contraste avec la verdure environnante, bane le lit devant nous; ce sont les hauteurs de Mi long a où, d'après les renseignements, nous devons trouver les rapides les plus durs.

A midi et demi, nous arrivons au pied de ce massif. Le Xiari en jaillit par un étroit goulot. Le passage sera difficile. Il faut attendre les Loangos. Leur lenteur aura doublé la longueur du voyage. Sans eux, je serais déjà loin, et sorti des rapides.

Xous campons sous un petit bois en futaie. De grands arbres assez semblables, à des chênes étendent leur ombrage audessus d'un sol couvert d'une herbe rase, parsemé de touffes de joncs. Aujourd'hui le soleil brille ; au milieu de la poussière liquide que projette la chute, à côté de nous, se dessine un arc-en-ciel ; une de ses branches plonge dans la vague, on dirait le col recourbé d'un grand oiseau de toutes couleurs en train de se désaltérer. Au delà, sur les crêtes des collines qui ondulent vers l'horizon, les rochers tracent un liséré bleuâtre.

Mais le temps n'est pas aux rêveries l Les blessés attendent leurs pansements.

Depuis quelques jours, je suis dépourvu de médicaments ; j'en donne néanmoins.

On ne se doute pas, en France, des cures que peut opérer la sauce anglaise! Mélangée à de l'huile et dosée de façon à' colorer la mixture de teintes variées, elleguérit les maladies les plus diverses, aussi bonne pour les plaies que pour les rhumatismes. Je ne crains pas de dire qu'elle est supérieure à la teinture d'iode! Quand j'ai appliqué sur un bras ce baume souverain, il faut voir comme mon malade en aspire le parfum avec délices! L'un d'eux a même eu, avant-hier, l'idée de passer sa langue sur la partie frictionnée. Il a paru; goûter la valeur de ce produit britannique; si bien qu'hier son mal s'est trouvé, comme par miracle, transporté du bras dans la mâchoire. J'en ai tout de suite compris la raison car il réclamait un traitement interne et ouvrait une bouche capable d'engloutir un flacon entier de Wbrcester sauce. Après lui avoir expliqué que ce remède s'emplovait seulement pour l'usage externe, je frottai sa joue et aussi près de l'oreille que possible. Sa mine était comique; elle

Souvenirs de la Mission Marchand

le fut bien davantage quand il tenta, en s'en allant, d'atteindre avec sa langue le point soigné. Il a certainement pris la résolution de n'avoir plus mal qu'en des endroits accessibles, où le remède puisse se lapper. J'attends la déception de mes malades au premier poste où je me ravitaillerai, sans les prévenir, de véritable teinture d'iode.

Au réveil, j'examine la chute; je ne vois aucun moyen de la tourner; je donne l'ordre de transborder les charges. Après quatre heures de travail l'obstacle est franchi, et les boats rechargés reprennent leur route. Le Niari s'est resserré entre les collines qu'il traverse mais s'il a retrouvé sa profondeur, il a retrouvé en même temps sa vitesse. Au premier tournant, d'énormes rochers apparaissent, c'est le deuxième rapide de Milonga, et nous en rencontrerons bientôt un troisième, paraît-il. Le seul passage possible est en plein milieu, au plus fort du courant. Je passe en tête avec les Bassas, les Cap-Lopez suivent, puis je reviens diriger les boats loangos. Ayant mis le premier en bonne voie, je crois pouvoir l'abandonner et rejoindre Castellani campé sur la rive gauche. Il est trois heures et demie et je n'ai pas encore eu le temps de déjeuner. A peine ai-je commencé que j'entends des cris ; la baleinière a coulé ! Un faux coup de perche l'a placée en travers du rapide, elle a été instantanément retournée. Je l'aperçois la quille en l'air, immobile, car son câble s'est pris entre deux rochers au fond du fleuve. Les caisses filent à grande allure vers le campement d'hier; mais que deviendront les ballots trop lourds pour flotter? Le courant est tellement violent qu'ils seront probablement roulés jusqu'à la chute. Vite, une équipe au galop pour couper le coude du Niari et rattraper ce qu'elle pourra; avec les autres, je vais essayer de ramener le bateau à terre. Comment dégager son amarre? Avant d'y songer, il faut lui attacher un nouveau câble, c'est-à-dire le rejoindre là où il est, en plein rapide, au milieu des écueils. Piquer ■une tête dans ce torrent dont chaque bouillonnement cache un récif me semble être une folie, un suicide si je le tentais, un homicide si je l'ordonnais. Je crois bien que ce boat est perdu.

Mais pendant que je réfléchis, deux de

mes Cap-Lopez se sont mis à l'eau, le plus naturellement du monde, et, terrifié, je les vois plonger, reparaître, tournoyer, emprunter un de ces contre-courants, créés par les remous, pour s'arrêter quelques secondes, jeter un coup d'ceil autour d'eux, se lancer un peu plus loin... C'est fou d'audace, merveilleux d'adresse et de force. Et les voilà à cheval sur la quille, comme chez eux. Ils sont en effet chez eux, ces enfants de l'Ogooué, nés dans les rapides! Il s'agit maintenant de leur envoyer une corde; ce n'est pas facile, ils sont à ioo mètres du bord. Après plusieurs essais infructueux, ils parviennent à saisir le flotteur auquel nous avons attaché le câble. Dès qu'ils l'ont fixé à l'avant du boat, nous halons en même temps, et bientôt à force de tirer dans un sens, dans un autre, l'amarre qui a tenu lieu d'ancre se décroche du fond, la baleinière accoste la rive. C'est encore celle qui, à Koussounda, a été retournée par la chute, elle n'a vraiment pas de chance. Dans la circonstance, c'est un bonheur, puisqu'elle était moins chargée que les autres; mais elle s'est crevée de nouveau. Je pose une deuxième pièce à son flanc, pendant que les Bassas et les Cap-Lopez achèvent de faire passer les derniers bateaux loangos. Au moment où je termine la iéparation, les pagayeurs lancés à la poursuite des charges reviennent, ils les ont toutes repêchées à six kilomètres du lieu du sinistre, une seule manque à l'appel, un colis de sabres d'abattis, le mal n'est pas grand.

Le soir, je distribue des récompenses, cortades et alcool, aux Cap-Lopez et aux Bassas, je m'abstiens d'en donner aux Loangos ; la dame- Jeanne de tafia reste close pour eux. A la stupeur qu'ils éprouvent d'abord succède bientôt une véritable fureur. Leur colère menace de dégénérer en révolte. Castellani caresse son étui de revolver. Il est enragé! Il voudrait évidemment avoir un récit sensationnel à envoyer à Y Illustration! Je me fâche :

— Ah ! non. Ne recommencez pas. Restez tranquille.

Quand mes Loangos ont bien crié, gesticulé, je leur réponds froidement :

— C'est bien ! Vous êtes libres, vous pouvez retourner chez vous.

Cette perspective de regagner la côte par leurs propres moyens les déconcerte. Quelques-uns tentent d'élever la voix. Je répète :

— Allez-vous en.

Ils s'en vont, mais dans leur campement. Je plaisante Castellani. Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'il peindra une révolte de nègres dans la nuit ! Des Loangos se révolter? Ces pauvres gens n'ont jamais été que les victimes des massacres, ils sont incapables d'en être une seule fois les auteurs !

— On dirait que vous le regrettez?

— Pour eux, assurément. Et, mon Dieu, pour nous aussi. S'ils avaient plus de caractère, ils nous rendraient plus de services.

— Et s'ils vous avaient pris au mot?

S'ils étaient partis.

— Ils ne le pouvaient pas. Même dans ce cas, je me serais passé d'eux. Demain, nous devons être sortis des rapides, jusquelà je m'en serais tiré avec les Bassas et les Cap-Lopez. Ensuite, en eau calme, j'aurais dédoublé les équipes.

C'est demain, en effet, que nous trouverons le fleuve libre. Après le dernier rapide de Milonga, nous franchirons celui de M'Tigny, et le voyage sera autant dire terminé, il ne sera plus qu'une promenade jusqu'à Kimbédi.

la rive droite. Jamais les Loangos n'arriveront à traverser dans un courant pareil, à ioo mètres de la chute! Us seront entraînés, et adieu tous nos efforts ! Nous échouerons au but.

Il faut cependant essayer. Les Loangos sont réunis et je les invite à regarder la manœuvre. Je lance les Cap-Lopez, ceuxci, sans inquiétude. Ils remontent le long d<- la rive droite, à l'abri du courant; puis au commandement : « coupe », le boat oblique. Au moment où l'avant entre dans le torrent, le demi-tour est instantané malgré l'homme de barre arc-bouté sur son aviron de queue ployé comme un arc. Si l'aviron cassait!... les hommes pagaient avec rage, le boat, tout en redescendant vers la chute, emporté comme un fétu, reprend une oblique, et aborde presque en face du point de départ.

Cette fois, les Loangos ont compris qu'il ne serait pas prudent de dormir. Ils se décident à souquer, et ils exécutent les commandements en vrais marins. A trois heures, tous ont passé; à mon tour, je traverse avec les Bassas.

Le dernier rapide de Milonga me ménageait encore une émotion. Un des boats loangos, voulant éviter un rocher, oblique trop ; il est empoigné par le courant, et les hommes qui le halent, entraînés par la violence du torrent, ne pouvant résister, lâchent le câble. Le boat file en tournoyant, emportant le maladroit percheur affolé. Si j'amarre s'accroche entre deux rochers, nous aurons une réédition du sauvetage d'hier. Je cric au percheur de couper la corde. Au même instant celle-ci se tend, elle est prise. Mais le Loango qui s'est ressaisi, d'un coup de hache coupe l'amarre. Il était temps ! Le boat finit par aborder un peu plus loin sans encombres; encore une fois, les charges l'ont échappé belle!

Enfin, voilà le rapide de la M'Tigny, le dernier ! Les équipes, en apercevant le terme de leurs peines, donnent un furieux coup de collier. En un tour de main, les boats sont déchargés, halés, rechargés; c'est fini !

Hélas ! au-dessus de la chute que nous venons de franchir, un rapide très violent barre toute la rivière; il n'y a de passage que sur la rive gauche, et nous sommes sur

Nous en avons fini avec ces terribles rapides, leurs tourbillons, leurs grondements; maintenant nous sommes en eau calme.

Plus de rochers! les berges s'abaissent verdoyantes, le fleuve coule à pleine bords, le courant glisse avec un petit bruit, un frémissement joyeux. Le ciel d'étain qui pesait hier sur la vaLlée s'est ouvert, il éclaire les collines environnantes, fouille les bois, les herbes, communique à tout un frisonnement de vie. Une béatitude m'envahit à songer que je peux me laisser bercer sans rien avoir à redouter; j'ai mis seulement dix-huit jours à remonter ces rapides, et je n'ai perdu qu'une charge, là où d'après les pronostics, tout mon convoi devait être noyé.

A quatre heures et demie, devant l'ancienne factorerie de M'Tïgnv, nous débarquons. Les hommes sont harassés, blessés, il est nécessaire de leur donner deux ou trois jours de repos ; de plus, les bateaux ont besoin de réparation ; ici, nous serons à proximité d'un village, nous aurons le moyen de nous ravitailler, et la petite grève où nous avons abordé permettra de tirer les baleinières à sec.

Sur le haut de la berge, j'aperçois les

Souvenirs de la Mission Marchand

ruines de la factorerie, j'escalade le talus; devant moi est un petit tertre que la brousse recouvre, un morcer.u de bois émerge, à moitié pourri, on dirait le bras d'une croix. Je me penche, j'écarte les herbes, quelques lettre sont visibles sur ce morceau de planche, je déchiffre ou plutôt je devine le nom. C'est ici la tombe du lieutenant de vaisseau Besançon, mort d'une bilieuse hématurique, contractée à la suite des fatigues qu'il avait éprouvées en essayant de franchir les rapides.

DE M TIGNY A ZILENGOMA

Les trois jours de repos passés à M'Ti gny ont été employés à tout remettre en ordre, à vérifier les charges, à faire sécher celles qui ont été mouillées, à calfater les boats, à acheter des vivres. Mes provisions de réserve sont en effet à peu près épuisées, il me reste deux caisses de riz ; heureusement que la région à partir de M'Tigny est très peuplée, paraît-il, et pourra facilement subvenir à notre ravitaillement.

Il faudra pour cela que les villages soient plus accueillants que celui de M'Tigny. J'ai dû garder en otages le chef et son frère jusqu'à ce que les indigènes m'aient apporté le manioc nécessaire aux distributions. Le vieux chef, d'ailleurs, a trouvé la chose toute naturelle, il nous en a si peu voulu, que sa femme est venue partager sa détention, certaine d'en retirer quelques cadeaux. En Afrique, les vieux chefs ont toujours de jeunes épouses ; celui-ci ne faisait pas exception à la règle, il ai-ait même donné une preuve d'assez bon goût dans son choix, de si bon goût, que Castellani jugea cette noble dame digne de son crayon. Il était au moins assuré de

ne pas recevoir de reproches du modèle. Uuand il lui présenta son œuvre, la jeune femme la regarda avec attention ; ne saisissant pas très bien ce que signifiaient ces tr.iits de crayon, elle retourna aussitôt le dessin et elle parut beaucoup plus contente de se voir la tête en bas. Elle ne s'était reconnue, bien entendu, ni dans une position, ni dans l'autre.

Castellani n'en revenait pas. C'était une offense à l'art, sinon à l'artiste ; il ne s'y attendait pas !

— Ce sont des brutes, affirma-t-il.

Je protestai :

— Mais non. Seulement, cela vous prouve qu'il faut une éducation de l'œil pour

C'est la tombe du lieutenant Besançon..

discerner la représentation de la nature sur le papier. Nous avons, nous, cette éducation toute faite, par atavisme, en naissant ; où ces braves nègres l'auraient-ils acquise? C'est la première fois qu'ils voient l'œuvre d'un maître.

Y< >us ajoutez généreusement l'ironie à ma déconvenue !

— Voulez-vous parier que si, moi, je lui fais son portrait, elle le reconnaîtra ?

— Je n'en crois rien, mais je tiens le pari.

J 'appelai Moussa :

— Va me chercher le paquet noir qui est dans ma cantine.

C'était un paquet enveloppé de papier d'emballage noir d'un côté, jaune de l'autre.

J'étalai le papier sur la table, le côté jaune en dessus.

— Castellani, vous allez me dessiner, grandeur naturelle, le profil de cette jeune femme. Xe craignez pas d'accentuer ses charmes, forcez l'indice de prognathisme, ajoutez au relief des lèvres... faites un peu de caricature.

Castellani docilement obéissait. Quand il eut fini, je pris des ciseaux, découpai fidèlement le profil, très ressemblant d'ailleurs, et je le présentai d'un peu loin au chef. Celui-ci n'hésita pas : c'était sa femme !

Tout en se frappant joyeusement sur les cuisses, il appela ses sujets pour qu'ils vissent cette curiosité ; son épouse, bien que d'une façon plus réservée, partager, sa gaieté.

— Et après? me dit Castellani. Ce n'est pas du dessin, ça. En tout cas, la partie dessin m'appartient.

— Attendez. Faites-moi maintenant une réduction de ce profil.

La réduction terminée, je la montrai au chef et à sa femme, à côté de l'autre profil. En quelques mots d'explication, ils avaient &mpris.

— Maintenant, Castellani, voilà le dessin ! Donnez-moi votre crayon.

J'invitai mes deux élèves à regarder ce que je faisais. J'appliquai la réduction sur une feuille de papier, j'en suivis régulièrement tous les contours, et l'enlevant, j'indiquai l'analogie existant entre la silhouette et le dessin.

La jeune femme comprit la première.

Alors, lui touchant délicatement les paupières, puis l'oreille, puis les narines, j'ajoutai successivement à mon portrait ces organes indispensables.

Castellani, devant l'œil que j'avais posé sur ce profil, ne se tenait pas de joie :

— Oh ! cet œil ! oh ! cet œil !

— X' empêche qu'elle s'est reconnue, tandis que sur votre dessin elle n'avait rien vu. J'ai gagné mon pari. Payez.

— Comment ?

— Mon portrait par le maître!

■ — Vil flatteur ! Mais cet œil ! cet œil ! C'est ainsi que j'eus un croquis de moi par Castellani.

La marche n'ert plus qu'une promenade ; je me laisse emporter juché sur une caisse dans le repos du corps et de l'esprit.

Il est midi. Le calme de la rivière n'est troublé que par le bruit des pagaies ; parfois une branche morte tombe d'un arbre, parfois des feuilles bruissent, s'agitent dans la fuite d'un singe apeuré, et la nature reprend l'impassibilité qu'elle revêt à l'heure où l'accablement du soleil plane sur elle. Cette torpeur m'envahit, si j'étais plus mollement assis, je m'abandonnerais peutêtre au sommeil ; en ce moment, je ne m'abandonne qu'à la rêverie, et ma pensée endormie s'arrête à peine aux réflexions suggérées par les images qui passent devant mes yeux.

D'où vient cette sensation de sommeil, éparse autour de moi? De l'immobilité? du silence? Peut-être aussi de l'absence d'ombres? Le soleil trop haut frappe en plein, détruit le contraste, supprime le relief aplatit, écrase tout ; et rien ne se redressera avant qu'il ne se soit abaissé, avant que chaque chose n'ait retrouvé son ombre.

Dans le désert, cette impression se renforce de l'esprce, du dénuement du sol ; elle devient plus profonde, plus complète ; et sur l'immensité composée de soleil, de solitude, et à jamais stérile, ce n'est plus le sommeil, c'est la mort. Ici, au contraire, la vie se dégage à travers l'engourdissement général ; un frisson s'échappe de la terre, un murmure, chant de bestioles bourdonnantes, vibre indistinct dans l'atmosphère, au-dessus des taillis qui bordent la berge, une fumée monte des cases d'un village, douce et tranquille, semblable à l'haleine des êtres dissimulés dans l'épaisseur de la brousse; là-bas, au tournant, un arbre étale ses branches, les lance dans un geste vivant, comme pour saisir à pleins bras l'air et la lumière.

Je présentai au chef la silhouette de sa

Page 1