FEMME
Ma baleinière, elle-même, est à l'unisson du paysage ; endormie et vivante, elle avance si lentement que le mouvement en est insensible. Le long des bords, l'eau court avec un gazouillement assourdi, les pagayeurs ne frappent plus l'eau dont ils caressent machinalement la surface de leur pagaie à peu près inerte; et devant moi, allongé sur des caisses, Moussa dort la bouche ouverte, le visage tourné vers le ciel, indifférent au mystère de midi.
Un soupir me tire de ma rêverie. C'est Castellani qui ne partage pas ma béatitude ; il n'est pas heureux, il trouve les caisses dures, le soleil insoutenable. Il a bravement lutté depuis quinze jours, mais la fièvre commence à avoir raison de sa résistance.
Depuis deux jours que nous avons quitté M'Tigny, plusieurs villages ont défilé devant nous : Louvakou, Moutchéké, Bemboutaté ; malheureusement, leurs ressources étaient minimes et. hier, j'ai distribué mes deux dernières caisses de riz. Aujourd'hui, un grrnd village, Koutissa s'offre à moi, il est urgent de nous y ravitailler.
Toutes les cases sont vides, les habitants ont fui dans la brousse. Je ne f eux courir la chance de rencontrer plus loin un village moins sauvage ; je donne Tordre de ramasser le manioc dans les champs. Au cours de la récolte, mes hommes découvrent un indigène et trois moutons. Je garde les derniers et j'envoie le premier vers son chef, pour que celui-ci vienne chercher le paiement de ce qui lui est dû.
Je l'attends en vain toute la soirée.
Le lendemain, à six heures du matin, le chef d'un vidage situé sur la rive opposée m'apporte trois poules. Je lui ouvre mes bras, lui explique la conduite indigne et ridicule de son voisin, et lui ayant fait don d'un cadeau royaj, je l'expédie à la recherche de mon créancier. Je tiens à payer mes dettes. Enfin, à neuf heures, je peux m'acquitter et repartir.
Le Niari s'élargit, ses rives s'abaissent, il est coupé de nombreux ilôts recouverts d'une forte végétation ; la vallée s'évase, les arbres se présentent sous l'aspect de riants boqueteaux, ou de ceinture verte le long d'un ruisseau ; les collines ne se voient plus
qu'à l'horizon. De temps en temps, quelques gioins d'hippopotames sortent de l'eau, soufflent et replongent aussitôt.
Castellani va de plus en plus mal, j'essaye de l'installer aussi bien que poss:ble, de lui confectionner un abri qui le protège du soleil, mais ce confortable est bien relatif !
Xous venons d'arriver à Kambitchibinga par eau, nous sommes encore à dix jours de Zilengoma, le Niari décrivant une énorme !x)ucle ; par terre, affirment les indigènes, nous en sommes à une étape. Je me décide à faire porter Castellani au poste de la Société d'Etudes, où il pourra être soigné. Le convoi est vite organisé. Je fabrique un hamac avec deux couvertures, je désigne deux Loangos comme porteurs, je prends un homme du village pour servir de guide, et Castellani, presque sans connaissance, est bientôt emporté comme un colis vers Zilengoma. Le retrouverai-je dans dix jours? Je l'espère, mais son état est certainement grave. Il ne s'est décidé qu'hier à accepter de la quinine ; c'était trop tard ! Dans la nuit, j'ai été réveillé par un ébranlement de ma tente, un bruit semblant provenir de la chute d'un corps ; je me suis levé, Castellani était à terre, évanoui. Dans un accès de délire, il avait voulu se lever, s'était pris les pieds dans les cordes de la tente et était tombé.
En Afrique, quand on se sépare, on ne sait jamais si on se reverra.
Hier, je faisais filer Castellani sur Zilengoma. aujourd'hui, je n'ai pas cette ressource pour le Bassa qui vient me consulter, et cependant j'ai bien peur de ne lui être d'aucun secours. Le malheureux a un abcès dans le talon depuis plusieurs jours ; jusqu'ici, il n'a pas voulu que je regarde son pied, et maintenant, il est incapable de marcher ; il souffre horriblement.
L'abcès ne pouvant percer la couche de corne qui recouvre la plante des pieds de tout indigène, a fusé à l'intérieur, il est absolument urgent de l'ouvrir. Mais avec quoi? comment? Je n'ai pas de bistouri et
Je fais tenir mon Bassa par quatre de ses camarades.
j'ignore l'anatomie! Si j'allais couper une artère? D'un autre côté, il est impossible d'attendre plus longtemps.
Je me décide à tenter ce qui, pour moi, est bien réellement une opération. Cette fois, il ne s'agit plus de frictionner à la sauce anglaise !
Je fais tenir mon Ba,ssa par quatre de ses camarades, je prends dans le village un des couteaux dont les indigènes se servent pour se raser la tête, et à la grâce de Dieu !
Je crois que pour couper cette corne, les outils d'un maréchal ferrant n'auraient pas été de trop ! Enfin, c'est fait ! Il y avait un tel décollement que j'ai dû fendre la moitié du pied jusqu'au talon. Mais le pansement? Il a besoin d'être sérieux et je n'ai rien. Après tout, un mouchoir bouilli fera une mèche très sortable, un autre découpé remplira parfaitement l'office de compresse, et dans une de mes pièces d'indienne il est facile de tailler des bandes. Tout cela manque bien un peu de stérilisation... à la guerre comme à la guerre ! D'ailleurs, ce Bassa a un tempérament à résister à tous les microbes.
Je suis descendu de mon bateau pour marcher un peu, pendant que mon convoi remonte lentement, car le courant est devenu assez fort. Je passe près d'un village : Guimbi Dongui, d'après mon guide. Ce nom, parait-il, est célèbre, car Guimbi Dongui, chef de ce pays, est le frère de Maïnga Dongui, un grand chef dont j'apprends l'histoire. Cet homme déjà remarquable, non seulement par sa puissance, mais aussi par sa coiffure, car son nom signifie : a le chef à plumes », a acquis une suprême notoriété par la façon dont il est mort. Il c'est suicidé ne pouvant plus supporter la douleur causée par lai maladie dont il était atteint. C'est ce que j'ai trouvé de plus saillant dans cette biographie. Et je reconnais que le fait vaut d'être cité, car le cas d'un nègre se suicidant est à peu près exceptionnel. Je n'ai entendu parler de suicide en Afrique qu'au moment de la peste bovine, au Soudan : des Peuhls se seraient tués après la mort de leur dernier bœuf, non du chagrin d'être ruinés, mais de désespoir d'avoir perdu les êtres qui leur étaient le plus cher. Le Peuhl n'est pas un homme, il est plus qu'un pasteur, il ne fait
qu'un avec ses animaux ; et j'ai pu le constater, il leur parle et est compris d'eux. Un Peuhl privé de ses bœufs, ne voit plus de raison d'être à sa vie. Un noir se donnant la mort pour échapper à la maladie, je n'en connais pas d'autre exemple que Maïnga Dongui.
Un peu plus loin, je traversai des ruines. Là, était le village du « chef à plumes ». Chez les Bakounis, m'expliqua mon guide, toutes les fois qu'un chef meurt, le village est détruit et on le reconstruit ailleurs. En Afrique, la place ne manque pas, et les villages ne coûtent pas cher à bâtir.
Depuis plusieurs jours, le courant devient plus dur, nous approchons de Zilengoma où nous trouverons de petits rapides.
Ce soir, nous avons marché jusqu'à la nuit. Je suis arrivé en tête avec mes Bassas, et j'attends le reste du convoi. Autour de moi, l'obscurité tombe dans la paix du soir. Derrière les arbres, la lune luit, une lune d'argent niellé; elle s'empare de l'espace, e^ sous la clarté qu'elle répand, la lueur mourante du jour prend une teinte bleuâtre dans laquelle se fondent des vapeurs diaphanes sorties de la rivière.
A travers cette buée transparente, dans la pénombre bleue, s'avancent les baleinières des Cap-Lopez très chargées. Elles sont si basses sur les eaux que les pagayeurs paraissent accroupis sur le fleuve, elles glissent comme des ombres.
De la rive, pour signaler notre présence, les Bassas lancent un chant d'appel, une vocalise très haute, d'un ton presque aigu. Des baleinières aussitôt s'élève un chœur, un air sauvage, tantôt lent et doux, qui rase la surface du fleuve comme un oiseau aux ailes étendues, tantôt vif et rauque, qui monte au-dessus des arbres et remplit la vallée. Fait de dissonances, ce chant possède une harmonie étrange, mais réelle, puisée dans la nature au milieu de laquelle ces pagaveurs ont passé leur vie. Tous les gosiers s'unissent, c'est le rugissement des rapides, le grondement de la tempête, le ruissellement de la pluie ; et les voix s'affaiblissent, le rythme se ralentit, le chœui s'affaisse, mais quelques notes percent encore, c'est l'apaisement de la rivière, les gouttes d'eau qui claquent sur les feuilles après l'orage; puis subitement le$
Souvenirs de la Mission Marchand
voix reprennent en notes plus hautes, plus vibrantes, le soleil resplendit. Chant des rivières sur lequel les vivent ces hommes, chant des eaux qui coulent presque sans nv.rriure, et tout à coup se précipitent en mugissant, chant de la brise qui fait bruire les feuillages, chant de la tornade qui s'engouffre entre les falaises ; ce sont les harmonies de la nature que ces hommes ont apprises en écoutant l'eau et le vent, comme le petit tambourinaire de Daudet avait appris en entendant chanter le rossignol.
Ces chants ont-ils réellement le charme que je leur prête? Ils auraient probablement, en France, le même sort que la musique du petit tambourinaire ! Pourtant, ils ont une beauté ; mais certaines beautés sont inséparables du décor qui les fait valoir et ne supportent pas d'être transplantées. Pour comprendre ces harmonies, il faut probablement vivre dans le cadre de la nature, se libérer de la civilisation, se rapprocher des Taces primitives? Est-ce une déchéance intellectuelle? Je crois, au contraire, que chez l'homme séparé du monde se produit un affinement du sens des couleurs et des rythmes, comme chez un aveugle se produit un af finement de l'ouïe et du toucher.
Peut-être suis-je simplement le jouet d'une illusion? Et quand bien même je verrais à travers le prisme magique de l'imr> gination, grâce auquel l'enchantement passe des yeux dans l'âme; qu'importe! J'obéis ainsi à l'instinct de faire provision de souvenirs, provision de bonheur. Aujourd'hui, je marche, l'action est devant moi, et je ne veux pas regarder en arrière, mais le jour où sonnera l'heure du repos forcé, l'heure où je n'apercevrai plus rien en avant, je me retournerai pour contempler le chemin parcouru, et mon esprit se perdra dans le passé. Sur ma route, je collectionne des sensations afin de les retrouver plus tard : cette ombre, cette eau, ce silence, ces harmonies, sont le décor où se réfugiera •ma pensée mélancolique.
L'air chargé de chaleur s'est adouci; il prend une saveur humide ; les pagayeurs rapprochent ; de temps en temps, l'un d'eux lance une note assourdie qui ne s'envole plus, elle semble planer, palpiter comme un battement d'ailes. La nuit descend tiède et tranquille.
Pendant trois jours, nous avons halé les
boats, car le 8 Août, nous sommes arrivés au pied des rapides de Zilengoma, rapides peu dangereux, il est vrai, rendus seulement difficiles par la baisse des eaux. Le dernier est passé, maintenant je n'en trouverai plus d'autres que dans l'Oubangui... Que ce soit le plus tôt possible !
Le ii, à trois heures de l'après-midi, Zilengoma est en vue. Quelques toits apparaissent sur un plateau dénudé ; au pied d'une berge assez élevée, plusieurs baleinières sont à sec, les quilles en l'air, deux petits vapeurs et deux gros chalands sont ancrés à cette plage.
Attirés par les chants des Bassas et des Cap-Lopez, qui signalent notre arrivée, trois Européens sont debout sur la rive; je reconnais en l'un d'eux, Castellani. Il est donc encore en vie !
Le temps de sauter à terre, de constater que notre peintre est guéri, de demander des nouvelles de Loango, d'apprendre que Marchand a débarqué le 24 Juillet, que Mangin et les tirailleurs sont en route vers Kimbédi, et de nouveaux chants retentissent sur le fleuve. C'est Fondère qui revient de Loudima donner ici le coup d'oeil du maître. Dans toute la région Bakouni comprise entre Manji, Zilengoma et Loudima, il exerce un véritable commandement. L'influence de son autorité a( même traversé le Niari, elle s'étend chez les sauvages Bakotas et jusque chez les Bayakas, plus sauvages encore. J'ai devant moi des représentants de ces deux races, venus à Zilengoma, pour saluer les blancs et opérer quelques échanges.
Ces populations ne sont que depuis peu au contact des Européens. Obéissant au mouvement de migration qui semble pousser les peuplades du centre vers la mer, c'està-dire vers le commerce, et surtout vers le sel, elles sont descendues des bords de l'Ogooiié sur les rives du Niari, refoulant les Bakounis devant elles L a faWu longtemps pour les décider à entrer en relation avec le poste, leurs terreurs ne se sont calmées que devant la diplomatie de Fondère, une diplomatie moins faite de paroles que d'actes, basée sur la fermeté et la justice.
Je suis obligé de constater que si la route de Loango à Brazzaville; est fermée par les révoltes, les porteurs circulent librement dans le domaine de la Société d'Etudes. Presque toutes les charges laissées par moi à Manji sont déjà arrivées, et la dernière caravane est annoncée pour demain. Je vais donc pouvoir compléter à 800 charges mon
convoi et me remettre en route dans deux jours.
Castellani est guéri, mais il fera bien de ne pas reprendre sa place au soleil parmi mes caisses, et d'attendre le départ d'un bateau moins encombré où il pourra jouir d'un peu plus de confort. Il a été sérieusement atteint, et je ne sais comment il n'est pas mort sur la route de Kambitchibinga à Zilengoma! Profitant de l'état d'inconscience où il se trouvait, les guides bakounis que je lui avais donnés, ont tranquillement vaqué à leurs occupations. Ils avaient, paraît-il, quelques courses à faire dans les environs, quelques amis à visiter le long du chemin, et remorquant à leur suite porteurs et hamac, sans s'inquiéter de ce que contenait celui-ci. ils ont trimballé mon malheureux peintre de village en village, s'arrêtant, le déposant dans un coin comme un colis encombrant, si bien que d'une étape, ils en ont fait trois ; Comment Castellani a-t-il vécu? Il l'ignore. Il ne croit pas avoir mangé ; de temps en temps, on posait tout de même près de lui une calebasse pleine d'eau; mais la fièvre aidant, il était convaincu qu'on se préparait à le manger. Il ne réfléchissait pas que les Bakounis ne sont pas anthropophages et que s'ils avaient eu l'intention de le dévorer, ils auraient commencé par l'engraisser, au lieu de le faire jeûner. Lorsqu'il fut recueilli par les deux Européens de Zilengoma, il vit dans cesi derniers les bourreaux destinés à l'achever. Les agents de Fondère éprouvèrent de ce chef beaucoup de peine à le soigner. Dans son cerveau halluciné, la quinine n'était plus seulement le remède proscrit par Maelaud, elle se transformait en poison.
S'il n'est pas encore complètement rétabli au physique, du moins, son moral est déjà en très bonne voie ; mon arrivée lui a rendu sa gaieté. En ce moment, il a entrepris de me faire une théorie sur la peinture et il a retrouvé sa blague, la blague du rapin, qui mélange le sérieux à la plaisanterie le paradoxe à la vérité. Son crayon à la main, il disserte sur la sincérité de l'art, sur l'émotion causée par la nature. « La nature, dit-il-, nous ne la voyons qu'avec nos yeux, et nous ne la reproduisons qu'à travers nous ; chacun y met sa note, et finalement, il y a toujours plus de nous que de la nature dans nos créations! Ainsi, quand je peins un panorama, j'oublie .régulièrement une jambe ou deux ; ça,
c'est ma note personnelle. Toutes les écoles ne me changeront pas, on n'est jamais que de sa propre école. Prenez ce qu'on appelle la valeur! Tout est dans la valeur, n'estce pas? Un même objet possède pour tous, au même moment, le même degré de clarté ou d'obscurité qui lui assigne une place dans la gamme du clair obscur. X 'empêche que cette valeur, nous ne serons pas deux à la rendre de façon identique. Est-ce que les yeux bleus voient comme les yeux noirs ? Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas. Ce n'est pas la lumière du soleil qui détermine la valeur, c'est celle des yeux, de l'intelligence. Quant à la valeur commerciale du peintre.... c'est la mode qui en décide. Je vous en fais juge, mon petit capitaine, plus tard que restera-t-il de moi ? Rien du tout. Eh bien! regardez-moi : j'ai fait fortune deux fois avec mes panoramas.
Oui! seulement, les deux fois, j'ai dévoré cette fortune. Une autre fois, je l'ai refusée. S avez -vous ce que les Allemands m'avaient demandé?... d'aller leur peindre le panorama de Sedan. J'ai dit, sans avoir l'air étonné : Combien? Ils m'ont offert cinquante mille francs. J'ai remué la tête de gauche à droite. Non ! ce n'est pas assez ! Et comme ils me demandaient mon prix ; mettant flegmatiquement mes mains dans mes poches, j'ai répondu : cinq milliards. Ils courent encore ! . . . »
Tout en parlant, il avait préparé une feuille de papier et des couleurs d'aquarelle, et les avait disposées devant lui. Je jetais un regard autour de moi. ne me rendant pas compte de ce qu'il s'apprêtait à peindre. Il répondit immédiatement à mon interrogation muette : Je vous ai dit que je n'arrivais jamais à faire un homme avec toutes ses jambes; aussi, il est vraiment inutile que je regarde la nature. Je préfère peindre de souvenir. D'ailleurs, j'ai des documents.
Il tire de sa poche un carnet, un de ces carnets' de cuisinière à raies rouges, sur lequel il avait pris des croquis pendant notre vovage. Et, triomphant, il proclame :
— Je vais vous montrer comment on fait une aquarelle.
Il feuillette son carnet :
- Tenez, voilà des bananiers qui iront très bien au premier plan.
Il arrache en même temps '?. page, s'empare d'un pot de colle et applique les bananiers sur un des coins de la feuille immaculée étalée sur ses genoux.
Et continuant de feuilleter :
— Ces rochers. Vous vous les rappelez?
Ils feront admirablement dans le milieu du fleuve.
Un deuxième coup de pinceau, et les rochers vont se fixer en retrait des bananiers. - Le fond, maintenant.
Quelques nouvelles pages sont arrachées et trouvent place en arrière-plan.
Je suis incapable de retenir ma gaieté devant cet assemblage, zébré de noir et de rouge.
— ■ Oui ou non, reprend Castellani, estce le Niari? Ces bananiers sont sur le Niari, ces rochers aussi, le reste de même? par conséquent, voilà bien une vue du Niari; personne ne peut le nier. Ce sont ces raies qui vous gênent? Attendez. Ah! les aquarellistes ! Us vous diront qu'il faut respecter la fleur du papier. La fleur du papier ! Vous allez voir. A nous la gomme !
Le voilà qui frotte les raies rouges, les lignes noires, jusqu'à ce qu'elles soient effacées, qui frotte ensuite les bords des pages collées pour les raccorder avec la feuille blanche, répétant joyeux :
— Ah ! la fleur du papier ! des fumistes les aquarellistes !
L'opération terminée :
— A présent, un peu de couleur pardessus.
Quand il eût fini, il prit son aquarelle, au bout de son bras allongé et renversa la tête en arrière, clignant des yeux :
— Jouons la satisfaction du monsieur, qui. dans ce mouvement de recul, juge de la façon dont il a rendu son modèle... et signons.
Ma foi, cette aquarelle n'était pas mal du tout. Je dois à la vérité de dire que j'ai vu Castellani en faire d'autres, d'après un procédé moins humoristique et plus classique, avec tout le respect dû à la fleur du papier.
Du moment que Castellani a retrouvé sa gaieté habituelle, je suis rassuré. Il affirme bien qu'il est revenu des explorations, qu'il est décidé à rentrer en France; je suis certain qu'il changera d'avis avant peu, et me rejoindra sur la route de Brazzaville, quand il' aura repris son équilibre. Il se ressent de la dépression physique et morale causée par le premier accès de fièvre ; il n'est pas encore blasé sur ces petits inconvénients de la vie d'Afrique.
DE ZILENGOMA A KIMBEDÏ
Le Niari a perdu son nom, je navigue maintenant sur le Kouiliou. La navigation y est facile; les baleinières avancent rapidement; les Cap-Lopez en avant, lancent leurs chants à tous les échos. J'essaye en vain de retenir leurs airs. Il y a pourtant une mélodie dans ce concert de voix, un rythme qui varie suivant Veffort donné par les pagayeurs, mais je ne peux arriver à dégager l'harmonie qui résulte de l'amal-
game des différentes parties exécutées sur des tons auxquels mon oreille n'est pas habituée, ou que je ne suis pas assez musicien pour noter.
Ces chants confirment la remarque que j'avais déjà faite à la Côte d'Ivoire, il y a deux ans; ils sont particuliers aux races qui vivent sur les rivières, au milieu des rapides, à l'exclusion des races de l'intérieur des terres dont les mélopées lamentables se traînent sur les trois éternelles mêmes notes.
Des heures et des heures, nous cheminons lentement sous le soleil éclatant qui depuis notre départ de Zilengoma, n'a pas cessé de briller. Le fleuve est monotone comme le pays qui l'entoure. Parfois, nous échouons sur un banc de sable, les hommes sautent à l'eau, tirent le bateau, le remettent à flot, et la marche reprend dans le clapotement des pagaies, au milieu de la solitude, à travers l'atmosphère qui flambe. J'en arrive à iegretter les rapides ; avec le danger ils donnaient au moins un intérêt à notre route. La lenteur des Loangos a même cessé d'être une cause d'inquiétude ; ici, ils ne risquent pas de noyer mes charges, ils peuvent seulement par leur paresse allonger la durée du voyage ; à la vérité, je ne me désintéresse pas du retard qu'ils occasionnent, car je suis à court de vivres, et les villages sont rares ; ceux que je rencontre sont pauvres, comme ces rives plates et désolées sur lesquelles la brousse hérisse le sol de tiges desséchées.
Nous longeons une haute falaise qui nous couvre de son ombre. D'énormes racines jaillies de quelques fentes pendent le long de ce mur et descendent jusqu'au niveau de l'eau avec des contorsions de serpent. Les Cap-Lopez qui avaient perdu leur voix dans ce paysage plat, toujours semblable, se réveillent à la vue des rochers, et la paroi sonore répercute les ondes de leurs chants sur la solitude lumineuse.
Bientôt, de la rive gauche, la falaise passe sur la rive droite, elle est zébrée des mêmes serpents, mais éclairée cette fois par le soleil, elle se mire dans le fleuve, les
racines réfléchies dans les rides produites par notre pas&age, prennent une vie, semblent ramper entre deux eaux comme des.
reptiles.
Le soir, l'escarpement est revenu sur la rive gauche, nous campons en face delui, dans l'obscurité, il se dresse agrandi;, sur la rivière immobile, on ne distingue plus son reflet de lui-même.
Autour de moi, des ombres rayent la nuit d'un vol saccadé, ce sont des chauvessouris qui habitent cette muraille, elles vont et viennent, attirées par la lueur de mon photophore ; elles me frôlent de si près queje sens le vent de leurs ailes, coup d'éventail dans l'air maintenu tiède par la chaleur qu'ont emmagasinée les rochers.
Nous venons de dépasser Loudima, le premier poste que rencontre le voyageur sur la route de Brazzaville, à la sortie du Mayombe. J'y suis resté vingt-quatre heurespou r attendre le courrier de France annoncé, répondre à une lettre de Marchand et lui envoyer de mes nouvelles. Pendant ce temps, les boats loangos continuaient leur marche et prenaient de l'avance.
Marchand, Germain, et Landeroin l'interprète d'arabe, sont encore à Loango. Mangin, avec Simon, le docteur Emily et 9î tirailleurs, va s'établir entre Comba et Brazzaville, dans le pays où se sont produites les dernières révoltes. Enfin Largeau est à Brazzaville, pour examiner les possibilités de transport sur le Congo. A Loudima. est îesté le sergent Dat,. il doit faire relever les charges abandonnées par les porteurs dans le Mayombe. Ce ne sont pas uniquement les morceaux du vapeur le /acques-d'Uzès, qui peuplent: la forêt, ce sont aussi nos propres charges. Dans une lettre, Marchand me révèle les exploits des Loangos.
Ces exploits résultent à la fois de la révolte qui a fermé la route de Brazzaville, et du fameux monopole accordé aux commerçants et aux Loangos. Il serait plus juste de dire qu'ils résultent de toute la situation du Congo.
L'occupation du Congo se réduit à celle du sentier qui relie Loango à Brazzaville. Deux postes, Loudima et Comba, jalonnent ce sentier long de 500 kilomètres. Un troisième, Kimbédi, a été fondé il y a deux
Souvenirs de la Mission Marchand
mois. En dehors de ces postes, tenus par un blanc et quelques miliciens, le reste du Congo est non seulement inoccupé, mais complètement inconnu.
De cette organisation découlent deux impossibilités : celle de recruter des porteurs dans le pays, dont la conséquence directe est le monopole concédé aux Loangos; et celle d'assurer la sécurité sur la route qui a produit le monopole octroyé aux commerçants. Ceux-ci, en effet, ne pouvant s'établir, sans danger pour eux, dans l'intérieur de la colonie, et se trouvant réduits à un commerce restreint sur la côte, on a voulu leur donner une compensation. Ce double monopole est une des causes des soulèvements, car interdire aux populacions de [>■ :ter, c'est les inciter à acquérir par !e vol ce qu'on ne leur permet pas d'acquérir par le travail. En outre, les postes étarfl trop faibles pour protéger les portées et ob!ig< • les indigènes à leur vendre des vivres à un prix raisonnable, les Loangos sont conduits à dérober ce qui est nécessaire à les empêcher de mourir de faim, et ots larcins amènent des représailles.
Faiblesse des postes et monopole, qui réagissent ainsi l'un sur l'autre, viennent encore d'engendrer un nouveau résultat.
L'administration confie ses charges aux commerçants, qui, pour 60 francs, les lui font transporter à Brazzaville. Le commerçant ne paie en principe qu'après service accompli, mais il est bien forcé de remettre aux porteurs des avances destinées à assurer leur subsistance pendant 100 kilomètres, aller et retour. Le taux de ces avances varie par suite des difficultés du recrutement et de la concurrence entre maisons de commerce. Peu après mon départ de Loango, les porteurs se refusant toujours à marcher, en raison de l'insécurité de la route, on leur promit, pour les séduire, de leur donner en avance, les deux tiers du paiement total. Une première caravane se présenta, fut chargée, et partit. Une deuxième suivit. D'autres arrivèrent. A Loango, tout le monde chanta victoire. Un beau jour, que découvrit l'administration? C'étaient les mêmes porteurs qui repassaient devant elle, comme au théâtre les figurants dans un défilé ! Les Loangos avaient succombé à la tentation ! Recevant presque la totalité du salaire avant d'avoir rien fait, ils avaient préféré s'abstenir d'un voyage dangereux. Ils étaient allés jusqu'à une distance variant entre 10 et 20 kilomètres, quelquesuns à moins, ils avaient déposé leurs char-
ges dans la forêt, dans la brousse, et étaient venus se rengager sous d'autres noms pour toucher de nouvelles avances. Plusieurs s'étaient ainsi engagés trois et quatre fois avant que leur manoeuvre ne fût découverte.
En ce moment, ils réfléchissent en prison sur les inconvénients du cumul, mais une partie de nos charges gît dans le Mayombe. Marchand n'a pas mis longtemps à juger la situation et à trouver le remède à y apporter. Il a tout de suite expédié les tirailleurs vers Comba, au point où règne l'effervescence, et, ayant ainsi donné aux pestes la force qui leur manquait, il a d'un trait de plume aboli les monopoles. Il en a le pouvoir, puisque le 8 Août, M. de Brazza lui a remis le commandement de la route et de toute la région insurgée.
La résolution du capitaine Marchand a, paraît-il, pris des proportions de coup d'Etat ! Loango est révolutionné . toucher aux pratiques ancestrales qui président au recrutement des porteurs est un sacrilège ; la mesure est très grave ; le portage est perdu !
Il est difficile, en tout cas, que la situation soit plus mauvaise qu'elle ne l'est actuellement; et, d'après ce que je viens de voir dans le domaine de la S'.viété d'Etudes, j'ai la certitude que la suppression de ces monopoles sera notre salut. Les Bakounis des bords du Niari ne diffèrent pas dos Bakounis qui entourent Loudima à l'Ouest et au Nord ; et ceux-ci porteront comme ceux-là. Il en sera de même des Bakambas qui s'étendent à l'Est jusqu'à Kimbédi, et des autres peuplades entre Comba et Brazzaville.
Les Bakounis ne demandent qu'à travailler, mais entre Loango et Kimbédi. Ils refusent de faire le trajet jusqu'à Brazzaville à travers des populations dont ils connaissent les dispositions malveillantes à leur égard, sur une route où ils ne trouvent pas à se ravitailler. Il est évident que si les convois circulaient de poste à poste, il serait possible de leur procurer, à peu de frais, une nourriture qui revient actuellement très cher, sans être assurée. La fidélité des caravanes dépend uniquement de la question alimentaire. Leur remettre d'avance quelques mètres d'étoffe, et les lancer avec ce viatique, c'est leur donner la tentation de tout dépenser dès le début, et les exposer à être rançonnées, dépouillées, au cours de leur voyage. Enfin, il deviendrait presque inutile de protéger les porteurs, si ceux d'une région n'allaient pas au delà de la région
Au Congc
voisine; si toutes les races étaient intéressées aux transports.
La mesure prise par Marchand repose sur la logique; je suis sûr maintenant que mes 800 charges, une fois arrivées à Kimbédi, y trouveront des porteurs.
Marchand. dans sa lettre, s'inquiète aussi de ma santé. Xe lui a-t-on pas annoncé à toutes les- escales, depuis Konakry, qu'il ne me reverrait pas. qu'il était impossible que je fusse encore en vie! Il est certain que durant la traversée, j'ai été en piteux état. Une vieille dysenterie, qui datait du Soudan et m'avait laissé tranquille pendant la colonne de Kong, s'était réveillée en France avant mon départ. Je m'étais bien gardé de la révéler, et malgré la peine que j'avais eue à la cacher, j'y étais parvenu. J'avais résisté jusqu'à Dakar, mais là, je ne pouvais- plus dissimuler. D'ailleurs, il était temps de me soigner; je crois même qu'il était grand temps ! A toutes les escales, on essaya de me débarquer. Si je n'avais plus la force de me lever, j'avais encore celle de menacer de mon revolver ceux qui voulaient me déposer dans un hôpital. Cette révolte à part, jamais docteur n'eut un malade plus docile que je ne le fus à l'égard des ordonnances du médecin du bord. A Libreville, j'allais déjà mieux ; je dus cependant me défendre de la sollicitude de M. de Brazza qui désirait me faire apprécier tous les agréments de son hôpital :
— ■ Vous ne savez pas ce qui vous attend ! me répétait-il.
— Raison de plus, Monsieur le commissaire général. J'ai là une occasion unique de l'apprendre.
Bref, à Loango, j'étais rétabli. Si, dans l'avenir, une rechute survient, j'en serai quitte pour me soigner sérieusement pendant quelques jours. Je ne dis pas que le moral soit tout dans une guérison, mais il y est pour beaucoup. X'entre-t-il pas pour une large part dans cette prédisposition de notre organisme à attraper certaines maladies, à être, comme disent les médecins, en état de réceptivité? La peur est le plus terrible des microbes ! Et lorsque ces mêmes médecins reconnaissent qu'ils ne guérissent oas, mais qu'ils mettent simplement la nature en état de réagir, ne reconnaissent-ils pas- implicitement le pouvoir du moral? Ici, plus que partout ailleurs, on est sauvé eu perdu par le moral. Ce n'est pas tant la fièvre que le « mal du pays » qui a décimé le 200e à Madagascar !
En ce moment, sous ma tente, au bord
du Kouiliou, je suis seul, tout est immobile autour de moi, tout est silencieux d'un silence qu'on ignore en France; je suis seul loin de ceux que j'aime, sous un ciel inconnu d'eux; au milieu de ces êtres d'humanité primitive couchés autour de moi, je suis l'unique figure du monde moderne ; il semble que je devrais être écrasé par une sensation d'abandon, que je devrais avoir le cœur serré... Mais le but est là, toujours devant les yeux, et la vision de ce but, de l'action qui le réalisera, élargit le cœur, le dilate; l'être se sent meilleur, il est en quelque sorte renouvelé par ce sentiment qu'il agit utilement; tous les obstacles rencontrés deviennent pour lui un stimulant, son énergie se double à la pensée qu'en arrivant là-bas, au point marqué par la France, il aura fait quelque chose pour son pays.
Maintenant, chaque soir, le vent souffle; il soulève les extrémités flottantes de ma tente, les fait claquer comme des voiles, rabat sur nous la fumée des feux allumés pour le repas du soir ; de la brousse balayée par la rafale sort un soupir confus, des arbres une plainte aiguë. Ce sont les signes avant-coureurs de l'hivernage.
Dans la nuit, le vent s'apaise, la rosée tombe, les hommes frissonnent de froid ; roulés dans un peu de toile, enveloppés tout entiers, sans que ni leurs pieds, ni leur tête apparaissent, ils semblent des paquets déposés autour des feux. De temps en temps, un des paquets srentr'ouvre. une main sort, rapproche deux bûches, quelques étincelles s'envolent, et la toile ruisselante de l'humidité nocturne se referme sur le corps transi.
Le matin, l'air est glacé, les pagayeurs s'attardent auprès des tisons qu'ils ont ranimés ; ils v jettent des brassées de branchages, et devant la flamme détendent leurs membres engourdis. J'ai pitié d'eux, je ne presse plus Moussa de rouler ma tente, comme je le faisais d'habitude. Cependant, les charges embarquées, il faut partir. En pagayant, les noirs se réchauffent, c'est à mon tour de grelotter jusqu'à ce que le soleil soit assez haut pour me réchauffer.
Sur la rive droite, les toits pointus d'un village émergent de champs de ma-
Les hommes semblent des paquets
nioc. Depuis Loudima, nous sommes dans le pavs Bakamba, inhospitalier entre tous. A grand'peine puis-je me procurer les vivres nécessaires, les indigènes ont même la prétention de faire payer le bois mort que mes
Un homme, ou plutôt un monstre ..
équipes récoltent dans la brousse : on sent que jusqu'ici ces populations ont simplement toléré la présence des blancs. Cependant, le passage des tirailleurs de Mangin paraît les avoir inquiétées, et le résultat de leurs réflexions se manifeste par un peu moins d'arrogance ; pour des Bakambas, c'est presque de l'affabilité.
Un besoin de marcher, de secouer la torpeur produite par l'immobilité à laquelle je suis condamné dans mon bateau, m'a conduit vers ce village dont j'aperçois les chaumes. Les habitants étaient rassemblés sur la place; ils palabraient, accroupis en cercle autour d'un homme, ou plutôt d'un monstre au corps barbouillé de rouge et de blanc, paré de bracelets, de clochettes s'entre-choquant, tintinnabulant à chacun de ses
gestes, de ses déhanchements qui semblaient vouloir être une danse. L'assistance l'accompagnait d'une mélopée lugubre.
Mon arrivée jeta le trouble dans cette fête. Les femmes s'enfuirent, les hommes se levèrent la figure renfrognée, le chef avait l'air plus maussade encore. Je priai ce dernier de m'envoyer des vivres et je regrgnai mon convoi. En chemin, j'interrogeai le Loango qui était avec moi, sur la réunion au milieu de laquelle j'étais tombé, et je compris pourquoi ma présence avait été considérée comme intempestive. Le fils du chef, me dit mon Loango, est malade, et le sorcier a fait fétiche b pour apaiser le mauvais esprit.
Chercher à apaiser le mauvais esprit n'a rien de blâmable en soi ; mais je sais comment on l'apaise.
Généralement, le féticheur découvre que ce génie malfaisant s'est réfugié dans le corps d'un homme ou d'une femme, et celui qu'il désigne est obligé de se soumettre à l'épreuve du poison, qui montre sa culpabilité ou son innocence. Le malheureux ingurgite le breuvage préparé par le sorcier; si cette décoction faite avec l'écorce d'un arbre vénéneux, n'agit que comme un vomitif, l'innocence est démontrée; si elle amène une issue fatale, la culpabilité est de toute évidence; le mauvais esprit réclamait la mort de cette victime! Il est inutile de dire que le sorcier, dosant le breuvage luimême, produit l'un ou l'autre effet, à sa \olonté, suivant les cadeaux qu'il reçoit de la famille de l'accusé. Quiconque s'expose à son inimitié court grand risque de se voir, un jour ou l'autre, sacrifié au mauvais esprit. La surperstition tient une grande place dans l'âme de ces pruvres gens ; le sorcier a tout intérêt à développer cette croyance en des puissances surnaturelles avec lesquelles lui seul est en rapport ; aussi, exerce-t-il une véritable tyrannie parmi les indigènes dont l'existence se trouve assombrie par de perpétuelles terreurs.
Toutes les pratiques inhumaines, telles que l'épreuve du poison, disparaîtront un jour ; actuellement elles sont clandestines, mais elles existent encore. Que peuvent deu.v postes sans forces réelles, dispersés sur 500 kilomètres? Si ma visite a été jugée intempestive par les habitants, c'est que je les surprenais en flagrant délit. J'y ai gagné une abondance inusitée de manioc apporté avec une rare exactitude. Evidemment, ces gens, pour être aussi aimables, ne se sentaient pas la? conscience très nette.
Souvenirs de la Mission Marchand
La saison des pluies n'est pas loin, ces «coups de vent qui soufilent régulièrement •chaque soir en sont l'annonce. Le ciel ne se couvre plus jamais, le soleil qui approche de Téquateur passe presque au zénith, les journées sont brûlantes, et la terre dans la nuit pure et scintillante, renvoie sa chaleur aux étoiles, se couvre de rosée.
En prévision des premières pluies, les indigènes brûlent la brousse. C'est une façon commode de défricher et de préparer les semailles. Que sèment-ils ici? Au Soudan, les noirs ont des lougans (des champs) de mil, d'arachides, de patates, d'ignames ; ils cultivent le coton ; ils leur faut des pâturages pour leurs troupeaux, pour leurs chevaux. Mais au Congo? La culture se borne au manioc; les bananiers sont en petit nombre et se reproduisent tout seuls ; les ananas poussent à l'état sauvage à travers la brousse ; et le pays ne renferme ni un cheval, ni un âne ; on ne rencontre quelques spécimens de moutons que chez les Bakounis, ici une chèvre est une rareté; il n'y a d'autres animaux domestiques que le -cochon et la poule. Du manioc, des cochons, des poules, ne me paraissent pas justifier de vastes incendies de brousse. Il est vrai qu'on ne dirige pas le feu ; on veut brûler un hectare et on en détruit mille.
C'est ce qui se passe en ce moment; toute la rive gauche, dont la berge assez élevée et boisée descend en pente jusqu'au Xouiliou, n'est plus qu'un brasier. L'incendie hurle, se dresse, bondit ; des langues de feu lèchent tous les arbres à la fois, se tordent le long des branches, les font crépiter, éclater ; courbées par le vent, les flammes et la fumée forment une voûte qui -s'étend au-dessus de nous, masque le ciel ; une pluie de flammèches retombe autour des Boats, nous voguons à travers du feu ; dans ■cette fournaise, les pagayeurs s'agitent, silhouettes de démons ; je me figure que je navigue sur un fleuve infernal
Le Kouiliou se perd en méandres indéfinis, il se replie sur lui-même ; depuis hier, ■nous voyons Bouenza devant nous, sans pouvoir atteindre ce petit village construit par 3a mission catholique; ce matin seulement, dimanche 30 Août, nous y arrivons.
La mission est déserte, il est huit heures» les pères et les enfants sont à la messe. J'entre dans l'église. Une centaine de petits négrillons agenouillés sur la terre battue chantent des cantiques d'un timbre suraigu. Tls chantent à cœur joie ; si le bon Dieu ne les entend pas, c'est qu'il a l'oreille dure! mais s'il les entend avec plaisir, c'est qu'il a l'oreille peu délicate! Il est vrai qu'il est toute indulgence. Le pauvre père organiste a beau ouvrir le grand jeu de son harmonium, il n'arrive pas à dominer les voix.
Derrière les enfants, des hommes et des femmes écoutent avec recueillement, surtout avec admiration. Le nègre, quel que soit son âge, aime ce qui est apparat. Pour ces êtres primitifs, les cérémonies catholiques constituent une véritable attraction ; ils les aiment, comme ils apprécient les réjouissances, les fêtes. L'éclat des lustres et des candélabres, le fourmillement des lumières qui peuplent les églises d'autant de petites étoiles, la dorure des chasubles, des vases sacrés, de l'ostensoir qui rayonne, véritable soleil ; tout cela resplendit en leurs yeux, avant de resplendir dans leur âme, et les ravit.
En les regardant, je me souviens de ce que racontait Binger sur un de ses boys fervent catholique. Celui-ci était toujours vêtu à l'européenne; un jour, il se présenta habillé à la mode musulmane? Binger s'en étonna :
- Tu es donc redevenu musulman?
— Non, je suis toujours catholique, seulement de temps en temps « je fais aussi un peu musulman ». à cause des fêtes.
Ce brave garçon ne cumulait pas les religions, il cumulait les fêtes.
L'office est terminé. Au moment où je vais saluer les pères, apparaît sur la route le chef de la seconde compagnie de milice du Congo, M. Ley marie. Il arrive de Loango, suivi de 80 miliciens destinés à renforcer l'action de nos 150 tirailleurs. Correct, M. Leymarie porte un sabre au côté. Ce sabre jette même un certain trouble dans l'esprit des pères, auxquels nous nous présentons ensemble. Ils ne comprennent pas, tout d'abord, que le capitaine est justement celui des deux qui n'a pas d'armes. Notre identité rétablie, les pères m'emmènent visiter leur domaine en compagnie de M. Ley-
marie, du général Leymarie comme je le baptisai incontinent, surnom qui devait lui rester, dont il était très fier, et auquel il s'efforça toujours de faire honneur.
Dans le jardin de la mission, les légumes abondent, les plates-bandes soigneusement entretenues regorgent de choux, d'épinards, de haricots; plus loin, sont les fruits du pays et ceux d'autres colonies acclimatés, ici. Du potager, nous passons aux ateliers où les enfants apprennent un métier, voilà la menuiserie, la briqueterie, le four à chaux. Entin, nous revenons vers le bâtiment principal, résultat de tous ces travaux. La maison de briques, sa charpente, les meubles^, tout sort des ateliers que nous avons visités; la table où les pères nous convient à nous asseoir, offre un menu dont je n'ai plus la notion depuis longtemps.
On sent ici la suite dans les idées, dans la direction, l'activité dans l'exécution, la foi dans l'œuvre entreprise, toutes conditions seules capables d'assurer le succès. Les pères changent, les uns meurent et s'en vont peupler le petit cimetière à côté de l'église, les autres sont déplacés et vont porter leur ardeur plus au fond de cette Afrique à laquelle ils ont donné leur vie, mais l'impulsion reste la même, le but ne varie pas : élever des âmes vers Dieu, en leur faisant connaître et aimer la France.
Leur tâche est ardue ; ils le savent bien, mais ils ne peuvent la rendre plus facile, il leur faudrait pour cela plier la religion aux exigences de l'état social dans lequel les nègres ont toujours vécu. Se conformer aux règles du christianisme, pour un indigène, c'est transformer sa vie. On peut dire que toutes les races en Afrique ont i>.ne religion et croient à une autre vie dans un autre monde; elles sont donc toutes prêtes à recevoir la conception de l'éternité, même d'une éternité renfermant autre chose que des satisfactions terrestres, comme celles, que promet le paradis de Mahomet ; elles ont aussi certaines aspirations mystiques, elles aiment le mvstère, le surnaturel; de ce côté encore le catholicisme n'éprouve pas de peine à se faire accepter par elles. Mais les religions indigènes sont adaptées à leurs besoins matériels, elles leur permettent de les satisfaire ; la religion catholique, au contraire, leur demande de renoncer à leurs habitudes, à leurs mœurs, de modifier leur existence, en un mot de changer leur nature.
Un autre obstacle pour nos missions
dans leur œuvre d'évangélisation est le manque de missionnaires. Ils sont très peu nombreux, le climat fait de terribles ravages dans leurs rangs, et ils ne réussissent pas ii former des missionnaires indigènes. La religion catholique nécessite du prêtre un sacrifice trop incompatible avec la nature des noirs. Ceux qui, sincères dans leur vocation, entament leurs études théologiques, reculent difficilement devant le célibat. Us sacrifient la polygamie à laquelle bien des convertis ne parviennent pas à renoncer, ils ne peuvent aller plus loin.
Les pères savent toutes ces difficultés, mais ils ne se découragent pas. Ils obtiennent toujours un résultat, puisqu'en jetant un germe de civilisation dans le pays, ils le garantissent par cela même de l'invasion de l'Islam. Car, le fait est reconnu, l'Islam n'agit que là où il apporte le premier élément de civilisation. Pour le catholicisme, c'est déjà une victoire.
Il est des coloniaux qui regrettent cette victoire, ce sont des « islamophiles », il en est d'autres, qui n'étant partisans ni de l'islamisme, ni du christianisme, voudraient laisser aux indigènes leurs différentes religions. La question revient à savoir si nous avons intérêt à trouver en face de nous des chrétiens, des musulmans ou des fétichistes, ainsi qu'il est convenu à tort d'appeler ces derniers, car ils croient tous à un Dieu.
On a écrit des volumes pour et contre l'islamisme.
Je dois dire d'abord que c'est une erreur de s'imaginer que l'Islam a envahi l'Afrique. Il y a de vrais musulmans, mais en nombre relativement restreint ; évidemment, si on les favorisait, ils finiraient par se diffuser, et à mon avis, ce ne serait pas à notre avantage.
Je pense que si l'islamisme fait faire un premier pas dans la civilisation, il est incapable d'en susciter un autre dans le progrès. Pour ne pas conserver de doute à cet égard, il suffit d'avoir connu des officiers musulmans, servant au titre français. Après avoir vécu trente ans et plus de la vie européenne, alors que nous les supposions définitivement acquis à notre civilisation, le jour même où l'heure de la retraite a sonné pour eux, ils ont repris le costume arabe et sont retournés à la vie de leurs pères. Les musulmans restent musulmans, au point où ils en sont; ils ne se convertissent r; à une autre religion, ni à une autre civilisation. Ils s'ensuit que jamais
Souvenirs de la Mission Marchand
nous ne pourrons avoir une entière confiance en eux.
Heureusement pour nous, comme je le disais tout à l'heure, les musulmans fervents sont l'exception au Soudan, c'est pourquoi nous sommes sûrs de la fidélité de nos tirailleur». Ceux qui se disent disciples de Mahomet ne le sont que de nom, et ne pratiquent pas. Moussa est dans ce cas, il est musulman par snobisme, parce que c'est bien porté au Sénégal ; il n'a jamais fait une prière, ne dédaigne pas l'alcool et ne s'est jamais soucié de savoir l'époque du r aima dan.
Tant au point de vue de la civilisation qu'au point de vue militaire, je ne vois pas d'intérêt à propager l'islamisme.
En avons-nous un à chercher à maintenir les noirs dans leurs religions ?
Au point de vue militaire, nous n'avons pas à souhaiter des hommes, plus braves, plus disciplinés que nos tirailleurs bambaras. Si nous n'étions qu'officiers n'envisageant que le combat, nous chercherions à les éloigner de la civilisation, celle-ci ne pourrait qu'abîmer ces merveilleuses qualités de guerrier, bravoure, endurance et sobriété. Mais nous faisons la guerre uniquement pour apporter la civilisation. Le problème se présente donc sous une autre face, et revient à se demander si l'idée de progrès, de civilisation, s'allie avec les pratiques recommandées par les religions indigènes.
Toutes, je le veux bien, ne réclament pas des sacrifices humains, mais toutes laissent subsister à côté d'elles certaines mœurs absolument sauvages. Que dire du sorcier, du féticheur, qui trouve la cause d'un malheur, de la mort d'un individu, dans un être, homme ou femme, désigne celui-ci à la vindicte publique, ou lui fait subir la fameuse épreuve du poison? Toutes ces religions, qu'on les nomme totémisme, animisme ou religion des ancêtres, celle-ci en étant pourtant une des formes
les plus respectables, renferment des pratiques inhumaines. Je ne parle pas de toutes les superstitions qu'elles entraînent, b que leurs défenseurs, ceux qui les défendent contre le christianisme, soient précisément ennemis de toute superstition. Il semble donc difficile à la civilisation de vivre a côté de ces religions.
Il est vrai que les partisans du statu auo se flattent de les dépouiller de tout ce
Ils vont peupler le petit cimetière.
qui les entache de cruauté ou de superstition, et reconnaissent qu'il convient de les améliorer.
Nous- serions donc obligés de nous ériger en réformateurs ; chaque officier, chaque administrateur deviendrait un petit Mahomet. Je ne crois pas utile d'insister sur ce côté humoristique de la question. Et s'il faut réformer... alors, pourquoi ne pas prendre une religion toute faite, qui, somme toute, a donné des preuves de son action civilisatrice?
Il- y aurait bien un moyen, radical celui-là, qui consisterait à supprimer toute religion. Malheureusement, l'humanité est telle, qu'elle éprouve le besoin de croire à quelque chose, et plus elle est primitive, plus elle ressent ce besoin. Il n'est pas une peuplade nègre qui n'ait une croyance. Les fétiches pour les noirs, ne sont en réalité que des signes extérieurs n'ayant la plupart du temps aucun rapport avec la reli-
gion; ces fétiches, statues ou amulettes, ne les empêchent pas de croire tous à un Dieu qui a créé le monde. Cette notion est plus ou moins nette dans leur esprit. Ils ne s'adressent pas à ce Dieu, ne lui reconnaissent pas le pouvoir de modifier les événements, car un être supérieur ne doit pas s'abaisser jusqu'aux contingences terrestres ; mais ce Dieu existe, et généralement, comme chez les Loangos. il a des ministres qui président aux actes des humain?. Il serait probablement plus difficile de supprimer aux noirs toute religion que de les convertir à une autre.
Et puisque leurs religions sont incompatibles avec la civilisation, à moins d'être modifiées par nous-, et je ne peux envisager cette hypothèse sans rire, pourquoi ne pas favoriser l'action de nos missionnaires, comme l'Angleterre, comme l'Allemagne favorisent l'action des leurs?
Nous sommes, nous, arrivés à un degré tel de -civilisation et de vertu que nous estimons pouvoir nous passer de religion?
Soit. Mais avant de parvenir à ce degré, les noirs ont de longues étapes à parcourir. Avoir la prétention d'inculquer de but en blanc à ces enfants de la nature, soumis à l'instinct, la notion du devoir, leur donner pour seul contrôle la conscience, et leur enlever cette idée d'une autre vie qu'ils ont, autant dire tous, me semble, à moi, une utopie.
Il faut bien croire que je ne suis pas le seul à être de cet avis, puisque, en dehors des partisans du christianisme, tous, y compris ceux qui veulent améliorer les religions existantes, prêchent la protection de l'islamisme. Celui-ci est d'ailleurs- protégé partout, aussi bien en Algérie qu'au Sénégal. C'est même une question devant laquelle s'arrête un esprit sans préjugés, cherchant uniquement à être impartial. Pourquoi un décret, comme celui de 1903 en Afrique Occidentale, renferme-t-il des clauses relatives aux musulmans, mais n'en contient-il aucune à l'égard des indigènes chrétiens ? Ceux-ci restent soumis à toutes les coutumes locales concernant leurs frères totémistess animistes ou autres. Ils peuvent bien se réclamer de la justice française, toutefois, d faut pour cela que les deux parties soient d'accord sur ce point ; le privilège est faible et le plus souvent sans effet.
Les indigènes chrétiens, il est vrai, sont en très petit nombre, du moins ceux qui le sont réellement et qui peuplent quelques villes du Bas-Sénégal évangélisées de-
puis de longues années ; les autres, comme ceux du Congo, ne sont encore chrétiens que superficiellement. Je le reconnais, mais la plupart des musulmans protégés par le décret ne sont musulmans, eux aussi, que superficiellement. Et puis, les convictions d'un millier d'individus ne doivent-elles pas être respectées autant que celles d'un million?
Quelles que soient les opinions sur les religions indigènes, sur leur amélioration ou leur remplacement par une autre, les hommes sans parti pris ne peuvent que s'incliner devant le dévouement des missionnaires. Ils sacrifient leur vie, non seulement pour que les indigènes connaissent leur Dieu, mais aussi pour qu'ils connaissent la France. N'auraient-ils atteint que ce dernier résultat, ils n'auraient pas perdu leur temps. Ils n'ont pas d'illusions sur la valeur présente des conversions obtenues, mais ils ont confiance dans l'avenir, ils n'ont pas la prétention de transformer des mœurs en un jour ; ils cherchent d'abord à les améliorer tout en répandant notre langue et en faisant aimer notre drapeau. Ils vivent sur cette parole : la destinée de l'homme n'est pas de toucher le but, mais d'être toujours en marche ; et cette marche, avec l'infini pour flambeau, se continuera au delà du tombeau.
Au soleil levant, nous avons quitté Eouenza ; l'air frais est rempli de la senteur des herbes mouillées par la rosée de la nuit ; les pagayeurs qui approchent du but pressent la marche. Nous glissons sous les arbres penchés, nous frôlons les roseaux de la berge, les feuilles encore humides brillent dans la lumière matinale.
Nous- ne jouissons pas longtemps de cette fraîcheur. Le soleil monte rapidement.
Dans notre sillage, son image se tord, se déforme ; devant nous chaque goutte d'eau jette une étincelle. Une branche morte tournoie et dessine de grands cercles miroitants dont l'éclat meurt sur la rive ; un paquet d'herbes arraché par la crue fait une tache qui paraît noire sur la rivière incendiée ; tout flamboie, les yeux ne se reposent que sur les ombres projetées pa,r les arbres, et ces ombres diminuent peu à peu. A midi elles disparaissent.
L'atmosphère est lourde d'une chaleui qui précède l'orage. Il n'a pas encore plu,
mais chaque soir le vent devient plus violent ; il est temps d'arriver à Kimbédi.
Mon voyage est fini. Abandonnant mes bateaux qui n'avaient plus que quelques kilomètres à faire, j'ai terminé la route à pied.
Deux 'heures de marche dans une plaine coupée de ruisseaux sans importance, à peu près inhabitée, et sur la rive droite de la Louvizy, un petit affluent de Kouiliou, entre deux collines le poste m'est apparu.
Le poste... quelques cases édifiées à la hâte, puisque Kimbédi n'a encore que deux mois d'existence. Sur la pente douce qui descend vers la rivière, quelques constructions provisoires et sommaires servent d'habitations et de magasins; au bord de l'eau, un espace défriché est coupé de plates-bandes parallèles, quelques légumes commencent à
pousser, des radis se montrent déjà et piquent la terre de points roses.
Dans une des paillotes, mes 800 charges sont mises à l'abri ; il ne me reste plus qu'à les en faire sortir. Pour le moment, cet espoir semble hasardé, mais si les agents du Congo que j'ai trouvés ici doutent de sa réalisation, ils sont pourtant décidés à m'aider de tout leur pouvoir; MM. Gros, Jacquot et Fredon ne demandent qu'à mettre leui expérience au service de l'effort prodigieux que nous allons tenter. Car nous n'avons pas seulement à transporter les 3.000 charges de notre mission, mais encore celles destinées à l'Oubangui, au Chari, au Tchad, et même au Congo qui est réduit à la famine comme les autres colonies. Marchand a pris la résolution de tout faire passer sans oublier la flotille du Haut-Oubangui, du moins ce qu'on pourra en sauver. Depuis deux ans, la circulation des caravanes est arrêtée, et nous devrons assurer le transport de près de 20.000 charges. C'est le travail de demain.
Les Brigands du Congo
Les renseignements recueillis jusqu'ici ne sont pas encourageants ; les environs sont annoncés comme très pauvres en vivres ; le portage local est représenté comme impossible à organiser; les Bassoundis, voisins des Bakamhas de Kimbédi, sont, paraît-il.
irréductibles, et l'opinion générale déclare que le seul moyen d'obtenir la tranquillité sur la route est d'y faire le désert.
Ubi solit-udincv* faciunt, -paccm appelant, comme disait Tacite. C'est une solution simple et énergique. Xou" avons le moven de la prendre; néanmoins, il semble utile, auparavant, d'étudier la situation de plus près. Il se peut qus les terribles Bassoundis méritent d'être supprimés, mais si
beaucoup sont à retrancher, certains valent peut-être d'être gardés.
Les Bassoundis... Qui sont-ils? D'où viennent-ils? Où et comment opèrentils?
A première vue. le Congo est une mosaïque de peuplades différentes. L'ethnographie de toutes ces races diverses qui se poussent mutuellement, se remplacent, se pénètrent, est excessivement compliquée. Si ces peuples ont une histoire, elle nous est inconnue, et nous en sommes réduits à des hypothèses, sans pouvoir prétendre a des certitudes.
Le mouvement continuel qui agite les populations africaines, les entraîne vers l'Océan, c'est-à-dire vers les grandes lignes commerciales et vers la source du sel, n'est nulle part plus sensible qu'au Congo; migration très marquée des peuples qui occupent les vastes contrées baignées par le Chari et le Tchad et se dirigent du Xord au Sud vers l'Oubangui et le Bas-Congo.
C'est ainsi qu'à l'Ouest, j'ai trouvé i Zilengoma, les Bakotas du Haut-Ogooué parvenus sur le Niari, refoulant les Bakounis, et refoulés eux-mêmes par les Pahouins qui ont derrière eux les N'Dris d'où semble venir la poussée initiale.
A l'Est, également, les Batékés, race d'instinct commercial très développé, sont descendus du Xord pour se masser autour du Stanlev-Pccl, au confluent des grands courants commerciaux du bassin congolais ; ils ont même abandonné les territoires entre Comba et Brazzaville pour se rapprocher du fleuve.
C'est drjis cette trouée que les Bassoundis ont pénétré, descendant eux aussi du Xord, parallèlement aux Batékés. Là, ils
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ont englobé les Bagangalas, dont les derniers représentants sont établis autour de (Tomba, ainsi que les Ogangalas des alentours de Biédi. Les Bassoundis se sont ainsi trouvés limités à l'Est par les Batékés et les Ballalis, à l'Ouest par les Bakambas. Se heurtant au Sud aux territoires bacongos, ils ont reflué vers l'Ouest, vers l'Océan, but suprême, et passant derrière l'enclave portugaise de Cabinda, ils se sont étendus jusqu'aux derniers contreforts du Mayombe, au Sud de Loudima.
Le Bassoundi est donc la race la plus dense, la plus importante du Congo, et d'après ce que nous savons, elle est aussi la plus turbulente. Ses méfaits ne se comptent plus. Les nombreux récits que j'ai entendus sur les crimes commis par les Bassoundis, permettent de juger qu'ils opèrent principalement dans deux régions, à l'Ouest de Comba, aux environs de Ba.limoéké, et à l'Est de Comba, dans le territoire de Foulembao.
Aux environs de Balimoéké, ils sont dirigés par un brigand célèbre : Mabiala Minganga, Mabiala le grand, ayant comme lieutenant sA>n neveu, Mabiala N'Kinké, Mabiala le petit. Ce sont eux qui, en 1892, ont assassiné l'administrateur, M. Laval. Ce meurtre est resté impuni. On a bien tenté de s'emparer de Mabiala Minganga, mais sans y réussir, et cet échec n'a fait qu'accroître le prestige déjà considérable du chef, car celui-ci est de plus « grand féticheur ». A la suite de ce meurtre, Mabiala a disparu, nul ne sait où il se cache, on a seulement la certitude qu'il existe encore et que son influence s'exerce toujours contre nous . Quant à Mabiala N'Kinké, bien qu'on fût certain de sa participation à l'assassinat de M. Laval, on n'a pas pu prouver sa culpabilité ; il continue de commander Balimoéké, un des premiers villages sur la route de Comba, près de la rivière Ouali-Ouali. Des porteurs, des miliciens ont disparu, nul doute que le neveu, sous la direction de l'oncle, ne soit l'auteur de ces disparitions. Malheureusement, cette conviction ne s'étaie sur aucune preuve. A-t-on vraiment cherché à avoir cette preuve? Dans l'état de faiblesse de la colonie, toute répression est impossible. Il y a quelques jours, deux porteurs malades déclarèrent au lieutenant Mangin ne pouvoir plus suivre sa colonne et demandèrent à rentrer chez eux. Mangin leur donna des vivres et quelques cortades d'étoffe, puisqu'ils se refusaient à l'accompagner jus-
qu'au poste de Comba. On a retrouvé leurs cadavres sur les bords de la Ouali-Ouali. Mabiala N'Kinké a déclaré à M. de Kerraoul, administrateur de Brazzaville, en tournée de ce côté, que ces Loangos avaient été tués par les tirailleurs. Il a fallu un rapport officiel de Mangin pour rétablir la vérité. Peut-être eût-on préféré ne pas la connaître ?
Est-il vraiment impossible de découvrir la retraite de Mabiala Minganga, de châtier l'oncle et le neveu? C'est ce dont je m'occuperai ici, pendant que Mangin s'éclairera sur les brigands des environs de Foulembao.
Dans cette région, les crimes sont prouvés, les auteurs connus. Il se joue là, depuis des années, une comédie tragique entre trois comparses, Mayoké, Missitou et Mabala, chefs de Foulembao, Lilemboa et Makabendilou. Ces trois Bassoundis ont formé une véritable association dont le but est le détroussage méthodique, on peut même dire raisonné, des caravanes et des Européens de passage.
A quelques kilomètres dans l'Est de Makabendilou, s'élève une colline abrupte, que gravit le sentier de Brazzaville et qui porte le nom de « montagne des chiens ». A ses pieds, le petit hameau de Lilemboa sert de halte habituelle aux convois qui y reprennent leur souffle avant de commencer l'ascension. Sous un prétexte futile, mais préparé, une discussion ne tarde pas à s'élever entre indigènes et porteurs, généralement à propos d'un achat de vivres. La discussion dégénère bientôt en querelle, et la, querelle en rixe. Aussitôt, apparaissent, venant protéger le faible village de Lilemboa, tous les guerriers du grand Mayoké, chef de Foulembao. Ils se trouvaient, par le plus grand des hasards, à proximité, dans les bois du voisinage. Le deuxième acte commence. Les porteurs et les Européens sont mis en joue, on les maltraite, on leur tire la barbe, on leur passe le tranchant des couteaux sur le cou ; les malheureux croient leur dernière heure venue. A ce moment, deus ex machina, Mabala surgit. D'un beau geste, le noble vieillard se place devant les victimes, les couvre de son corps, détourne les fusils bassoundis. Devant lui, les farouches guerriers s'inclinent.
Un tel service vaut bien une récompense. Mabala le fait délicatement comprendre. Le moyen de ne pas être reconnais, sant envers ce bon vieux quand on a encore devant soi la bande hurlante, quand on
sent encore sur sa peau le froid de l'acier? On s'exécute, on remet à Mabala le prix de son intervention.
Est-il nécessaire d'ajouter que ce prix est aussitôt partagé entre les trois intelligents associés qui réalisent ainsi des bénéfices fort appréciables?
Parfois', les porteurs loangos y laissent leur tête. Alors la route se ferme.
C'est en cet endroit, que furent arrêtés, l'administrateur Ponel, l'adjudant de Prat, plusieurs agents allant de Brazzaville à la côte. C'est là, qu'éclata un incident en 1895, au passage d'un membre de la mission Gentil.
C'est encore avec un des trois associés que le gouverneur Dolisie eut, cette année même, maille à partir et que peu après en Juin, plusieurs miliciens et nombre de porteurs loangos disparurent.
Tout cela se sait, mais le Congo est désarmé. Pouvons-nous en être étonnés? N'avons-nous pas trouvé, il y a deux ans, la même situation à la Côte d'Ivoire, où les Européens étaient massacrés à quelques kilomètres de Grand-Bassam qui fut même assiégé par les indigènes?
Le Congo et la Côte d'Ivoire sont deux victimes de cette illusion qui s'appelle la pénétration pacifique.
La Pénétration pacifique
Si je traite d'illusion la pénétration pacifique, ce n'est pas que de parti pris, j'attaque le régime civil. Cette conception de s'emparer des* âmes sans avoir recours à la force, est bien faite pour séduire un peuple ouvert à toutes les idées généreuses. Vouloir apporter le bonheur à des populations sauvages, leur faire entrevoir un idéal et se refuser à voiler de sang cet idéal, c'est un beau rêve, malheureusement irréalisable.
Pour s'en convaincre, il suffit de voir comment naît une colonie de pénétration pacifique, de rechercher les moyens dont elle dispose pour continuer son œuvre, et d'opposer ces movens aux difficulté» contre lesquelles elle est obligée de lutter.
Je ne parle pas spécialement du Congo, soumis dans les premiers temps, par la seule influence de M. de Brazza. Le Congo, dans la suite, s'est dérobé à l'autorité des agents de la colonie, parce que ceux-ci
n'avaient pas au même degré le don de séduction de leur chef, et se trouvaient privés des moyens nécessaires à tout homme pour mettre le pays en état de supporter les charges écrasantes qui pesaient sur lui. Je parle du cas général, de la façon habituelle dont est née telle ou telle colonie, sans' en viser aucune particulièrement.
L'n explorateur s'engage dans un pays inconnu ; il passe, il sème sur sa route les perles à pleines mains, il distribue les étoffes à brassées ; en échange il ne réclame rien, à peine quelques porteurs ou de quoi vivre ; et les populations enthousiasmées par ses libéralités signent tous les traités qu'il désire, ne demandent qu'à voir venir chez; elles le plus grand nombre de ces généreux philanthropes.
Mais voilà que derrière l'explorateur arrivent Les administrateurs chargés de répandre les bienfaits de cette civilisation qui s'est manifestée sous d'agréables apparences. Avec eux, les bienfaits cessent de revêtir la forme de largesses, ils prennent l'aspect de mesures éminemment vexatoires, bien que souverainement justes. Les indigènes ne comprennent pas !
Un blanc les a comblés de cadeaux, les a étourdis de promesses^ ; un autre lui succède qui ne leur donne rien, mais en revanche leur interdit de piller, de voler, de faire des captifs, et bien plus, leur réclame un impôt !
Celui-là entendait vraiment la civilisation, celui-ci n'est qu'un pirate, un ennemi.
Ils ne veulent pas se soumettre à des exigences qui leur paraissent pleines d'illogisme; et du refus d'obéissance à la révolte, il n'y a qu'un pas.
Pour faire respecter sa volonté, l'administrateur est forcé de réclamer des gendarmes, on les lui fournit sous le nom de miliciens, avec parcimonie à la vérité; quatre ou cinq, parfois moins, rarement davantage. Peu à peu, d'ailleurs, on est forcé d'en augmenter le nombre, et la colonie pacifique se trouve bientôt pourvue d'une forte compagnie dont les> hommes sont payés exactement deux fois ce que coûtent des tirailleurs réguliers. Rendent-ils les mêmes services? Ils créent simplement une difficulté de plus. Les miliciens sont de la race des tirailleurs ; guerriers, ils ont la domination dans le sang, et recrutés généralement parmi les fortes têtes dont ne veulent pas les régiments, ils sont tout disj>osés à régner en maîtres sur le pays dont ils ont
Souvenirs de la Mission Marchand
la garde, et à ne pas obéir à des chefs qui ne sont pas des officiers.
A chacun son rôle. Un administrateur n'est pas un soldat. Il est naturel qu'il n'ait pas sur ses hommes l'autorité nécessaire pour les empêcher de commettre des exactions ou de se soulever contre lui.
Que penserait-on d'une conception allouant à chaque département de la France, pour assurer l'ordre intérieur et la sécurité extérieure, quatre gendarmes commandés par un maire, ou même par un préfet ?
Que dirait-on si ces quatre gendarmes étaient, par surcroît, recrutés parmi les hommes les plus indisciplinés? Et si, de plus, lia population du département était spécialement encline à la révolte?
Telle est pourtant l'organisation d'une colonie soumise dès le début au régime civil. Le tableau n'est pas humoristique, il est fait d'après nature.
Et je dois encore ajouter une ombre à ce tableau, celle des concessions.
L'exploitation immédiate des ressources d'un pays neuf par une société puissante a des avantages ; elles est presque une nécessité pour la pénétration pacifique. Les postes, en effet, sont installés le long de la route parcourue par le premier explorateur, et ils ont. tron de peine à se maintenir en place, pour songer à étendre leur action en dehors de ce sentier. C'est même la caractéristique de ces colonies : elles sont « linéaires ». Le petit commerce n'oserait pas se risquer hors de cette ligne, il n'a pas les moyens de prendre des miliciens à sa solde. Au contraire, le concessionnaire a des capitaux, il est capable de payer la protection dont il a besoin, et il lance dans la brousse, encore inconnue, un essaim d'agents escortés de quelques miliciens.
Ainsi se trouve complétée et constituée la colonie : un axe jalonné de postes autour desquels va rayonner le commerce. Malheureusement, ce rayonnement multiplie les points» de contact avec les indigènes, c'està-dire les chances de conflit, et ces chances sont accrues par la présence des miliciens, encore moins disposés à obéir au commerçant qu'à l'administrateur. Enfin, le pays voit d'un mauvais œil l'établissement d'un monopole.
Un brave chef à qui je demandais la raison de son animosité contre les concessionsi, me répondit par la fable suivante :
« J'avais trois femmes; toutes rivalisaient d'amabilité; j'étais heureux. Une d'elles mourut; j'étais déjà moins bien soi-
gné, mais je n'avais pas à me plaindre, elles étaient encore deux, obligées de lutter pour obtenir mes faveurs. Un jour, il ne m'en resta qu'une... elle me rendit la vie impossible, elle ne s'occupait plus de moi, sûre que mes faveurs n'iraient pas à une autre, puisque je n'avais plus le choix. Vois-tu, ajouta-t-il mélancoliquement, c'est la même chose avec les commerçants. »
Telles sont les difficultés au milieu desquelles un administrateur se débat. On le place dans une situation inextricable, dont il ne sort souvent qu'en y laissant sa vie.
Cette issue est presque fatale, car les événements suivent un cours logique. Les indigènes se sentent peu de goût pour le travail, c'est-à-dire pour gagner ce qu'ils convoitent, et surexcités par la vue de richesses faciles à s'approprier, puisqu'elles ne sont pas, ou pour ainsi dire pas défendues, ils commencent par voler quelques charges dans un convoi.
L'autorité toujours paternelle ne manifeste d'autre sentiment que l'étonnement d'avoir des» enfants si mal élevés.
Les pillards ont bientôt la tentation d'ajouter aux perles et aux étoffes des caravanes les fusils des miliciens' d'escorte. Ceux-ci ne voulant pas abandonner bénévolement leurs armes, les agresseurs se voient forcés de supprimer les miliciens.
L'étonnement en haut lieu devient de la douleur. Quelques esprits subversifs, à tendances militaristes, émettent alors l'opinion qu'une répression paraît indiquée.
Une répression? On manque des éléments nécessaires. Les demander serait reconnaître l'inanité de l'occupation pacifique. Et puis on n'attrape pas les mouche? avec du vinaigre ! la sagesse des nations le dit, et la fable prouve que la douceur est préférable à la force. Les noirs sont de grands enfants ; on ne fusille pas des enfants.
Les esprits subversifs observent encore que si on ne fusille pas des enfants, on les fouette. Le fouet est hygiénique, il décongestionne, et le pays semble légèrement congestionné.
Bref, on prend une grande résolution, car à tout prix, il faut rouvrir la route : on bombardera les coupables... mais avec des projectiles susceptibles de les ramener, sans risquer de se les aliéner. On les bombardera de ballots djétoffes et de caisses de perles.
Les effets sont immédiats. Instantané-
Au Congc
ment le pays retrouve le calme, les routes fermées se rouvrent ; ainsi apparaît un grand principe d'ordre social : en donnant aux voleurs ce qu'ils désirent, on supprime le vol.
Bientôt, un second massacre se produit. Un deuxième bombardement est opéré, semblable au précédent. Et de bombardement en bombardement, l'audace des administrés s'accroît de jour en jour ; en même temps, leur intelligence s'ouvre, à mesure que pénètrent chez eux les produits de la civilisation ; si bien qu'un matin, ils se sentent capables de mettre sur nied une règle de trois : un Européen vaut bien dix miliciens ; or, si pour un milicien assassiné nous avons tant, nous recevrons dix fois plus pour un blanc massacré.
Quelques heures plus tard, le chef du poste voisin a vécu.
Combien ont péri ainsi, obscurément, sans que leur sacrifice fût connu ; on étouffe le retentissement d'actes glorieux, souvent héroïques, pour sauver la face de l'occupation pacifique.
Les peuples primitifs ne respectent que la force. La bonté, quand elle ne s'appuie pas sur les armes, n'est à leurs yeux que de la faiblesse. Faut-il s'étonner de ce sentiment chez les peuples primitifs admirateurs de la force? N'en est-il pas de même chez les peuples civilisés? La pénétration pacifique n'est qu'une forme de la diplomatie, et cette dernière, chez nous, ne \aut que si elle a derrière elle des baïonnettes et des cuirassés.
Apporter la civilisation, supprimer l'es-
clavage, inaugurer une ère de liberté, et "éaliser cela sans heurts, sans verser de sang... Quel beau rêve!
Ce n'est qu'un rêve! Nous ne cherchons pas en Afrique à améliorer, mais à transformer radicalement ce qui existe.
Nous voulons que le pays passe d'un état à un autre état complètement différent, en un mot, pour appeler les choses par leur nom, nous voulons faire une révolution.
Une révolution n'est jamais pacifique; ceux qui la font sont moins des médecins que des chirurgiens.
Dans toutes les colonies de pénétration pacifique, le résultat a été le même. Toujours il a fallu en venir à l'occupation militaire, nulle part la révolution ne s'est accomplie sans effusion de sang.
A le verser, tout de suite, on en eût moins répandu, et ces pays eussent pris plus vite leur essor vers leur destinée.
Les colonies ne sont pas faites pour y entretenir des armées; c'est vrai. Mais les armées y sont nécessaires au début et tant que le nouvel état substitué à l'ancien n'a pas effacé toute trace de ce dernier. Elles lie sont encore parce qu'une terre n'appartient réellement à un peuple que s'il l'a arrosée de son sang, s'il la conquise par le sacrifice des siens. Qui oserait proposer de céder à une nation voisine un territoire sur lequel ceux des nôtres, tombés glorieusement, montent la garde du fond de leur tombe?
Les vivants défendent nos possessions d'Afrique contre l'Afrique; nos morts les défendent contre l'Europe.
Mabiala N'Kinké
Dans la nuit transparente et froide, je viens de prendre le quart, mesure de prudence, au cas où Mabiala N'Kinké essaierait de nous attaquer pour rentrer en possession des prisonniers que je lui ai faits ce matin. Au nombre de ces derniers se trouvent une de ses femmes et un de ses enfants.
Parti, le 9 Septembre au matin, de Kimbédi avec M. Jacquot, que je comptais envoyer en recrutement de porteurs dans la région bacongo, j'avais emmené M. Fredon et ses vingt-cinq miliciens, me proposant d'installer un poste à Balimoéké. Il me semblait néressiaire de surveiller de près Mabiala N'Kinké. L'assassinat des deux porteurs du convoi de Mangin eût bien mérité une répression, mais si j'étais certain de la culpabilité de Mabiala, je n'en avais pas la preuve.
A quatre heures et demie, en arrivant à Balimoéké, je remarquai le silence du village. A peine m'étais-je arrêté, qu'un Bassoundi, la mine arrogante, vint m'intimer l'ordre d'aller camper ailleurs.
— Ici, lui répondis-je, c'est moi qui commande. Va dire à ton chef que j'ai à lui parler, il devrait déjà s'être présenté à moi.
Une minute après, l'indigène revenait avec cette réponse :
— Mabiala ne se dérange pas pour un blanc.
Je me retournai vers M. Fredon :
- Que deux hommes aillent s'emparer du chef.
Les deux miliciens n'étaient pas sortis du rang, qu'un brouhaha immense s'élevait, accompagné d'un bruit de course; en quelques secondes, il ne restait pas une âme dans le village.
Cette fuite était évidemment préparée.
Il était tard, je voulais laisser à Mabiala le temps de la réflexion, je lui envoyai un indigène sur lequel les miliciens avaient mis la main, et j'ordonnai de camper.
Ce matin, à six heures, Mabiala ne donnant pas signe de vie, je partis à sa recherche, tombai à l'improviste sur un petit village caché au milieu de la brousse, et fis treize prisonniers dont une femme et un enfant de Mabiala. Ayant des otages, je n'avais plus qu'à attendre ; j'installai le bivouac au sommet d'un mamelon coupé par le sentier de Brazzaville.
Sur ce mamelon, il est facile de se garder, mais pour plus de sûreté, j'ai décidé que M. Jacquot, M. Fredon et moi, prendrions le quart. Je n'ai pas grande confiance dans la façon dont ces miliciens ont été dressés ; je sais bien qu'il y a de la bataille dans l'air, sans que nous ayons encore tiré un coup de fusil, et cette idée ne peut manquer d'exciter un Sénégalais; mais le sem défaut du soldat noir est d'être incapable de veiller. Dans son village, il passera une partie de la nuit à ba-
J'allais être oratifii d'une balle.
varder, tout en rumant ; au bivouac, dès que les rumeurs ont cessé, il s'endort. Les sentinelles ont grand'peine à n'en pas faire autant; l'obscurité pèse sur leurs paupières, le silence les alanguit ; lorsque la nuit est fraîche, le froid les engourdit ; rien ne peut vaincre cette somnolence.
Pour un blanc en faction, la nuit est le moment où ses nerfs sont à la plus rude épreuve; dans l'ombre, il prête à un arbuste l'apparence d'un être humain, le frissonnement de l'herbe sous le vent devient pour lui un chuchotement, son oreille aux aguets perçoit des bruits imaginaires' ; toute la fantasmagorie nocturne l'environne, le tient éveillé. Le noir n'a pas cette sensibilité nerveuse, il demeure sans émotion là où on l'a placé, et le souci d'exécuter sa consigne n'arrive pas. à dominer la torpeur qui le saisit. Par exemple, quand les tirailleurs ne sommeillent pas, ils sont de terribles gardiens ! terribles même pour les amis, car ils ne comprennent pas toujours
les ordres. Je me souviens de la nuit où, étant de ronde, pendant le. colonne de 1892 contre Samory, je tentai d'aborder une sentinelle. En vain, je lui donnais le mot : « Passe au large r> répondait-elle invariablement. Et comme j'insistais, le levier du fusil craqua, m' avertissant que j'allais être gratifié d'une balle. J'eus heureusement l'idée de lui crier : « Caporal akili », c'est-à-dire : appelle le caporal ; et grâce à celui-ci, je pus faire rectifier la consigne; du moins j'en eus l'espoir. On raconte qu'au Dahomey, le général Dodds essayant de sortir du carré pour se rendre aux feuillées extérieures, fut arrêté de même; il s'obstinait à vouloir passer, et comme général, et comme simple mortel soumis aux lois de la nature. Sans hésiter, la sentinelle lui donna l'avertissement que j'avais reçu, il fallut l'intervention de l'officier de ce trop bon tirailleur pour que le général fût délivré de toutes ses angoisses.
Mais à côté de ces exemples, combien d'autres prouvent la faiblesse du noir contre le sommeil ! Que de douloureuses catastrophes causées par ce manque de vigilance !
Nous avons essavé quelquefois de recourir au fameux cri : Sentinelles, prenez garde à vous ! simplifié en deux mots : sentinelles, veillez! On entendait bien résonner l'appel : « Sentinelle ouillez! » mais il était prononcé d'une voix de rêve, d'une voix perdue dans, un songe.
En prenant le quart, je suis sûr que nous serons gardés.
La lune paraît, jamais la nuit n'a été encore aussi froide. Je me réchauffe en faisant le tour des postes disposés au fond du ravin qui sépare notre mamelon des collines voisines. LTne lueur transparente baigne la brousse ; au milieu de l'adoucissement de toutes les lignes fondues dans ce clair obscur, les arêtes de nos tentes se découpent rigides, les toiles tendues par l'humidité leur donnent l'apparence de petites pvramidesi. Sur l'une d'elles, un groupe sombre d'êtres, accroupis ou couchés, forme une tache noire, ce sont les prisonniers; à côté d'eux se détache la silhouette d'un milicien ; ils doivent être gelés, et me feraient pitié si je ne me sou-
Souvenirs de la Mission Marchand
venais de leurs exploits : c'est près d'ici que M. Laval a été assassiné, c'est au bord de la rivière dont j'aperçois la vallée que les deux Loangos ont été massacrés, et combien d'autres?...
Le jour se lève, de légères brumes flottent dans les fonds ; elles sont bientôt pompées par le soleil, les vallonnements se précisent, le sentier de Loango se dessine et trace une ligne grise sur la pente de la colline qui, dans l'Ouest, nous fait face. Le long du chemin, se dressent des poteaux télégraphiques, indice d'un effort tenté par le Congo, mais dans lequel il n'a pas persévéré. Ils sont là ces poteaux, fichés en terre depuis deux an?, et nul fil n'y a été attaché ; ils sont là, jalonnant la route, espoirs d'une civilisation future, représentants fidèles d'une pénétration aussi lente que pacifique. Trop lente assurément, ces poteaux l'attestent, puisque au bout de vingt-quatre mois, ils sont encore veufs de leur fil ; trop pacifique, ils en sont la preuve, car les isolateurs dont on les a pourvus ont tous été brisés intentionnellement par les indigènes sans qu'on ait songé à le leur reprocher. Il est vrai que le mal n'était que •dans cette manifestation de révolte ; nulle -communication n'a été interrompue de ce fait entre la côte et Brazzaville!
A l'Est, de la poussière s'élève. Est-ce Mabiala? Pourtant nous le supposions dans l'Ouest. Des chéchias apparaissent, -c'est un convoi conduit par le général Leymarie, et envoyé par Mangin pour prendre des charges à Kimhédi. Mangin m'annonce soixante-trois porteurs... les trente-neuf miliciens qui les escortent n'ont pu en conserver que vingt-six ! les autres se sont sauvés, peu désireux de traverser les Etats de Mabiala Minganga et de Mabiala N'Kinké. Un poste s'impose dans cette région, probablement aussi une répression. Si je ■suis amené à sévir, les trente-neuf miliciens qui viennent d'arriver ne seront pas inutiles. Huit heures. Une sentinelle signale dans l'Ouest que : « Y en a n'hommes beaucoup ». Cette fois, c'est Mabiala ! Un grouillement couvre la pente de la colline;
au centre, sur le sentier de Loango, le chef s'avance.
Je fais donner par l'interprète l'ordre à cette troupe de s'arrêter. Mes soixantequatre miliciens sont alignés derrière moi. Les Basscundis hésitent, palabrent, et finalement m'envoient un parlementaire. Celui-ci n'ose pas approcher, il reste au pied de son mamelon et me déclare de la part de Mabiala que si je ne rends pas les prisonniers, le chef me fera la guerre. Je lui réponds que les prisonniers seront remis- en liberté quand Mabiala sera venu lui-même me parler.
Il retourne sur ses pas et revient une deuxième fois porteur du même ultimatum. En même temps, je remarque un mouvement parmi les Bassoundis, ils ont l'intention de me cerner. Tout en palabrant, j'ai douné les ordres aux miliciens ; ils sont cachés derrière les broussailles qui bordent le petit plateau où j'ai passé la nuit; ils ont mis la baïonnette au canon et ont défense de tirer sans mon ordre. Je me fais désigner Mabiala par l'interprète : c'est celui qui est au milieu du sentier; il en est sûr, c'est « ce sauvage-là » qui a envoyé le parlementaire. Si nous nous battons, il faut l'abattre le premier. Je prends la carabine de Moussa et je réponds :
— ■ Mabiala veut la guerre? Il va l'avoir tout de suite. Qu'il vienne ou...
Des coups de fusil me répondent.
J'appuie ma carabine sur un rocher; pour une fois, les poteaux télégraphiques vont être utiles; il y en a huit entre Mabiala et moi ; le chef est donc à 400 mètres. Je tire, et je commande : feu, à la baïoiv nette !
Mabiala N'Kinké est tombé; en présence de ce désastre et devant les baïonnettes', les Bassoundis fuient dans tous les sens ; dix-neuf restent sur le terrain; j'arrête les miliciens.
La leçon est suffisante ; le chef mort, ses hommes ne renouvelleront pas l'attaque. M. Fredon que je vais laisser avec ses miliciens recevra, je l'espère, la soumission des révoltés, toutefois celle-ci ne sera complète, et les' caravanes n'auront de sécurité que le jour où Mabiala Minganga sera en notre pouvoir. Où est-il? Le poste s'emploiera à le découvrir.
A Makabendilou
Mon arrivée à Makabendilou ne s'est pas faite sans incident. Après les événements de Balimoéké, j'avais gagné Comba et, sans m'y arrêter, je m'étais remis en voûte pour rejoindre le lieutenant Simon et le docteur Emily à Makabendilou.
L'administrateur de Comba, M. Larzat, ■n'avait averti que sur mon chemin je ren-
J'avais reçu la soumission du chef des Makabendilou.
contrerais un ruisseau dont je ferais bien de me méfier, ce ruisseau sortant des mines de cuivre de Mindouli.
Comment oubliai-je cette recommandation? Ce fut justement l'endroit que je choisis pour m'arrêter et déjeuner. Le site n'avait pourtant rien d'enchanteur; pas un arbre, pas même une touffe d'herbe, rien que des pierres chauffées par le soleil ; mais il était l'heure de faire la halte. Je ne remarquai pas la teinte bleue des cailloux qui aurait dû suffire à me mettre sur mes gardes, Mouss?, ne s'en inquiéta pas et m'apporta de cette eau à boire.
Je ne tardai pas à maudire mon impru-
dence. Le soir je constatais les effets du sulfate de cuivre. J'étais trop récemment guéri de la dysenterie que j'avais eue entre Dakar et Libreville, pour que ce petit empoisonnement n'eût pas de sérieuses conséquences ; dans la nuit j'avais une rechute de dysenterie.
Le lendemain, à six heures du matin, je partis, me traînant littéralement sur le sentier. A quatre heures de l'après-midi, j'étais à bout de forces, épuisé, tordu par la douleur. Je dus faire abandonner deux chargespar les porteurs, qui me déposèrent à quelqueskilomètres dans un vil»lage de Makabendilou.
Je n'avais fait que 29 kilomètres en dixheures.
Je fis encore un effort, le jour suivant, H pour entrer sur mes.
W\ pieds dans le poste,
mais Emily fut fàcheu- ■• & sèment impressionné en
H '*>. ") me voyant.
Encore une fois il j. fallut me soumettre
■j aux prescriptions de la
faculté et faire preuve ,/ envers Emily de la
même docilité qu'envers le médecin du bord, cinq mois plustôt. Aujourd'hui, je suis sur pied. Avant huit jours je serai capable de me remettre en route.
Pendant ces quinze jours, d'ailleurs, le temps n'a pas été perdu. J'ai donné l'ordre à M. Levmarie d'installer un poste entre Comba et Makabendilou, à Misafo; l'administrateur de Brazzaville, M. de Kerraoul, a détaché un de ses agents, M. Goujon, à Soundji, entre M'Bamou et Brazzaville, de sorte qu'aujourd'hui de Kimbédi à Brazzaville, six postes au lieu de deux occupent la route.
Un double résultat a été atteint.
Les premières caravanes que Marchand a expédiées de Loango ont repris quelque confiance, se voyant protégées contre les Bassoundis de Balimoéké et ceux de Foulembao ; et les Bakambas de Kimbédi. comme les Bagangalas de Comba et les Ballalis
Souvenirs de la Mission Marchand
de M'Bamou, ont déjà fourni des porteurs. Le fractionnement du portage, décrété par Marchand est pour ainsi dire réalisé et plus facilement que nous n'aurions osé l'espérer. Enfin, nous avons fait créer des marchés à
marchant nuit et jour ; il y va de la vie du capitaine Marchand ».
Terrifié, je lis cette suscription sur l'enveloppe d'une lettre que me tend un tirailleur. Il est huit heures du soir, nous sommes
côté de chaque poste, les indigènes commencent à les fréquenter, et nous avons pu commencer à distribuer des vivres aux convois. Au lieu de donner aux porteurs quelques brasses d'étoffe, à charge à eux de courir les villages environnants à la recherche de leur nourriture, désormais chaque soir, à chaque ■étape on leur distribuera leur ration de chicouangue.
Seuls, les Bassoundis de Balimoéké et de Foulembao demeurent rebelles à toute tentative de rapprochement. Ils ont déserté la route, et attendent le moment de prendre leur revanche. Il est probable qu'il en sera ainsi tant que Mabiala Minganga, Mayoké et Misitou seront vivants.
Un seul des chefs bassoundis est venu à résipiscence, celui de Makabendilou, le vieux Mabala, fatigué sans doute de courir la brousse.
Avant-hier, ier Octobre, j'ai reçu sa soumission. Après avoir accepté le fusil dont il faisait la remise, je l'ai laissé partir en paix, ïl est désormais incapable de nuire, vieux, cassé, ayant perdu tout prestige et toute autorité.
Marchand ne tardera pas à arriver, il sera heureux des résultats que nous avons •déjà obtenus.
Faire parvenir cette lettre par courrier
assis autour de la table où le lieutenant Simon, le docteur En il y et moi nous venons de dîner. La lettre est brève, mais effrayante : M Renaud, chef du poste de Loudima demande d'urgence le docteur Emily ; le capitaine Marchand est au plus mal, il le considère mmrae perdu.
Les larmes me viennent aux yeux, Simon et Emily sont atterrés; mais je me révolte contre la vision suggérée par ce papier qui tremble dans mes doigts ! En tout cas, il n'y
a pas une minute à perdre. Emily va partir immédiatement.
Par bonheur, une caravane loango a fait étape ce soir à Makabendilou ; j'appelle le contremaître : que ses hommes se tiennent prêts à prendre la route de Comba, ils tipoyeront (i) le docteur Emily sans arrêt, ils seront relayés à Comba, peut-être avant, le paiement sera proportionné au travail et à la vitesse.
En même temps, un courrier rapide porte à tous les postesi, entre Loudima et Makabendilou, l'ordre d'arrêter partout les caravanes et de les disposer le long de la loutc, en relais les plus rapprochés possible.
Pendant qu'Emily se prépare, je fais apporter une branche de palmier, de la corde, j'éventre un ballot de toile, et je confectionne un tipoye.
A deux heures du matin, Emily disparaît dans la nuit.
Ah ! si en Afrique, on accepte facilement pour soi l'idée de la mort, on la repousse avec horreur, quand il s'agit d'un ami. De tous les liens, qui, en Europe, nous rattachent à l'existence, un seul subsiste en Afrique, l'ami; le perdre est d'autant plus cruel.
Alors qu'en France, cette perte, si grande soit-elle, se trouve atténuée par la présence de parents, d'autres amis, par le tourbillon même de la vie; ici, elle laisse derrière elle le vide le plus complet, et •les occupations qui pourraient nous distraire de notre douleur ne servent, au contraire, qu'à nous rappeler celui qui v était le plus intimement mêlé.
Et Marchand n'est pas seulement
(1 Le tipoye est le nom loango du hamac. D'où le verbe tipoyer et l'adjectif tipoyeur. Des tipoyeurs de profession marchent toujours au trot, un trot glissant, sans saccade, et atteignent ainsi une vitesse assez grande. Deux hommes portent à la fois, ils sont "généralement 8 par tipoye : 4 équipes de deux qui se relaient sans s'arrêter.
l'ami, il est le chef de la Mission! Que va. devenir notre Mission privée de sa tête ? On a beau répéter : uno avulso, non déficit alter; dans une expédition comme celle-ci où nous sommes du même grade, il faut un chef qui s'impose par son passé, par sa personnalité.
Non, ce n'est pas possible! N'a-t-om pas annoncé la mort de Marchand à la Côte d'Ivoire, au début de son exploration? X'a-t-on pas prédit, il y a cinq mois, à toutes les escales, que je n'irais pas jusqu'à Loango? Il y a quinze jours, dans quel état suis-je parvenu ici, mettant douze heures pour faire vingt-neuf kilomètres ! Je m'en suis tiré, il en sera de même pour Marchand. Mais tous ces raisonnements n'empêchent pas la mort de planer, de tout assombrir. Il y a quelques instants, à table, nous nous réjouissions de voir le payssensiblement amélioré, nous venions d'accueillir joyeusement cette caravane loango, au complet, qui marchait d'un pas assuré, nous prouvant les progrès accomplis... pouvions-nous penser que quelquesheures plus tard, elle rebrousserait chemin, conduisant Emily vers Marchand mourant ?
Je me répète qu'un pareil malheur n'arrivera pas. Dans quelques jours, je serai assez solide pour partir, et aller audevant de lui. Je me remémore tous ceux qu'on a crus perdus et qui subitement ont ressuscité... Mais combien aussi ne sont pas revenus ?
Par la porte de ma case, je regarde la nuit, elle enveloppe tout. Sur la pente douce qui descend vers le fond du vallon, les arbres ne sont que des ombres. Dans la forêt à laquelle est adossé le poste, une panthère halète d'un souffle rauque, des nuages recouvrent le ciel, un orage se prépare, la saison des pluies va commencer. Pourvu que les tornades ne retardent pas la marche d Emily !
Dans combien de jours aurons-nous des nouvelles?
Sur la route de Kimbedi
Marchand est sauvé; la nature a î^agi, avant qu'Emily ait eu le temps de le rejoindre. C'est Marchand lui-même qui m'a appris sa guérison par une lettre reçue le 8 Octobre. Landeroin, arrivant le 10 Octobre à Makabendilou, nous a confirmé la bonne nouvelle, et nous a même appris que Marchand avait dû quitter Loudima quelques jours après lui. Le 12 Octobre, je me suis mis en route pour le rejoindre à Kimbédi.
Je viens de traverser le ruisseau de Mindouli. Cette fois, je ne l'ai pas oublié. Je me ressens encore un peu du désagrément qu'il m'a causé, cependant l'étape d'hier n'a pas été mauvaise ; il est vrai que celle d'aujourd'hui me semble plus dure. J'ai perdu une partie de mon entraînement pendant ces quatre semaines de repos forcé.
Sur la pente que je gravis péniblement, apparaît un tipoye. Quel est le sybarite qui s'offre le luxe de voyager aussi confortablement, et ne craint pas d'employer pour sa personne des porteurs qui seraient plus utilement chargés de caisses et de ballots? Je me propose d'admonester sérieusement le chef de poste qui a ainsi contrevenu à mes instructions.
Le tipoye approche. C'est un vrai tipoye avec toit protecteur; ce voyageur ne se refuse rien ! mais un cri en sort, une forme humaine en jaillit et roule dans mes bras : c'est Cas'tellani.
— Ah ! mon petit capitaine ! je vous retrouve ; je suis sauvé !
— Vous étiez donc perdu... autrement que dans les délices de ce hamac?
— Chut... Vous ne le direz pas. J'ai attendri M. Gros à Kimbédi; j'étais tellement attendri moi-même ! Ah ! le voyage de Zilengoma à Kimbédi sur une caisse... Vous n'avez pas idée de l'état dans lequel il m'a mis, et de la crise de furonculose qu'il a déterminée! Je vous raconterai cela. Si nous déjeunions?
— Où vous voudrez, mais pas au bord de ce ruisseau !
J'explique à Castellani les propriétés du sulfate de cuivre, la cause de l'aversion que j'éprouve pour ces eaux qui roulent sur des cailloux bleuâtres.
Nous allons jusqu'au village voisin.
■ — Où est Moussa? me demande Castellani.
— ■ Il est en arrière, ne comptez pas sur lui pour vous servir ; il ne se presse plus ; la rechute de dysenterie que je viens d'avoir, lui crée des loisirs. J'ai juré de ne plus manger de viande jusqu'à ce que je sois complètement rétabli. C'est d'ailleurs très pratique, Moussa n'a plus besoin de batterie de cuisine; il pose sur le feu une boîte vide de conserves, qu'il porte en sautoir, et y fait cuire ma ration de riz dans un peu d'eau salée. Que ça ne vous empêche pas de manger votre poulet et de
me raconter pourquoi vous vous croyiez perdu. La difficulté que vous semblez éprouver à vous asseoir excuse le tipove ; mais une éruption de clous ne fait courir aucun danger à votre vie.
Il me raconte qu'il s'est cru perdu à Zilengoma, parce que le convoi de boats qu'il devait prendre était en retard. Une fois à Kimbédi, il s'est imaginé qu'on voulait l'empêcher de partir pour Brazzaville, M. Gros ne se hâtant pas de mettre un tipove à sa disposition. Il est convaincu que tout le monde conspire pour l'arrêter, sauf moi, paraît-il. Et maintenant il se dispose à filer en avant, toujours en avant ; il forme même le projet de ne pas séjourner à Brazzaville; il compte prendre le premier bateau en partance pour Bangui, où il trouvera un sujet de panorama, et les études une fois faites, ii dira à l'Afrique un éternel adieu.
Son récit terminé, je le plaisante, mais je suis un peu inquiet de son état d'esprit. J'essaie de le raisonner.
D'abord, les bateaux en partance pour Bangui sont rares! Actuellement le Congo ne possède pas un seul vapeur en état de marcher. C'est même un gros point noir à notre horizon, Largeau est à Brazzaville pour examiner cette question. Ensuite, il faudra bien qu'il nous attende pour partir, nous sommes responsables de sa vie et Bangui est rien moins que sûr, les Bondjos ont fait leur preuve comme anthropophages.
Il éclate de rire.
- Les anthropophages ! Ah ! oui : il y a aussi les boas qui mangent les poules ?"
Il est incorrigible; il est cependant obligé de convenir que la fièvre existe.
En le quittant, je comprends que je me heurte à un véritable entêtement. Faire le panorama et revoir Courbevoie le plus tôt possible, voilà les deux objectifs qu'il s'agit pour lui de réaliser, et vers lesquels il s'ayance au petit trot de ses tipoyeurs.
Après un court séjour à Comba où j'ai retrouvé M. Jacquot. retour du pavs bacongo, je me suis mis en route avec lui pour Kimbédi où Marchand sera demain, 19 Octobre.
A Balimoéké, tout va bien, les Bassoundis commencent à faire leur soumission, à regagner leurs villages, et M. Fredon
espère arriver à connaître enfin la retraite de Mabiala Minganga.
N'étant pas trop fatigué, je me décide à aller camper un peu plus loin; ce sera autant de gagné sur l'étape de demain.
A l'abri d'un fromager, je dresse ma tente sur un sol parsemé de flocons soyeux que le vent fait tomber des branches. Ce patriarche touffu nous couvre de sa protection ; son tronc entouré de contreforts, rayonnant à l'image des feuilles d'un radiateur, crée autour de lui une série d'ahéoles, de véritables stalles; mes porteurs s'y établissent par groupes, nous nous sentons chez nous.
Au matin, je me réveille, m'étire, et demeure un instant plongé dans la béatitude d'un demi-sommeil; je hume l'arôme du café que Moussa prépare ; je respire les exhalaisons de la brousse rafraîchie par la rosée, auxquelles se mélange l'odeur des feux entretenus toute la nuit par mes hommes. Je me sens dispos, heureux. Je pose mes pieds à terre et cherche mes bottines. Où sont-elles? Moussa les a prises sans doute pour les graisser.
Je l'appelle. Il proteste contre l'intention que je lui prête. Je le crois sans difficulté. Mais enfin où sont mes bottines? Elle? ne se sont pas envolées!
Moussa alilonge son doigt vers un petit tas de sable que je n'avais pas remarqué; sa bouche se fend dans un sourire joyeux et caustique :
— Bottines y a partir dans le ventre des termites.
Il a raison! Ce petit tas de terrs est le moule exact de mes chaussures. Suivant leur habitude, les termites les ont recouvertes d'un mortier devenu auss1' dur que de la brique; et sous cet enduit, ils ont dévoré le cuir.
Je s>uis encore plus furieux contre moi que contre les termites. Je me suis laissé prendre par eux comme un néophyte ! Trop pressé de me coucher hier au soir, j'ai oublié de poser mes bottines, sur ma cantine en tôle, où elles auraient été préservées. Ces fourmis blanches ne mangent pas à l'air libre. Si ce qu'elles veulent dévorer est placé sur une caisse de bois, elles font sur le bois un conduit en terre durcie par le liquide qu'elles sécrètent, atteignent ainsi l'objet qu'elles convoitent et entreprennent sur lui leur travail de revêtement. Ce travail achevé, elles se mettent à manger. Mes cantines de tôle m'auraient mis à l'abri de cette aven-
Ce petit tas de terre est lk moule exact de mes chaussures*
ture, car les termites n'ont pas encore trouvé le moyen de faire adhérer leur mortier au fer. Ils ne fabriquent pas de ciment armé. Heureusement, ne sachant quand je reviendrai à Makabendilou, j'ai emporté tout mon bagage, tout mon approvisionnement pour trois ans, mes deux cantines en tôle et mon tonnelet étanche. Ce fameux tonnelet qui, à Paris, inquiétait tant Castellani, et qu'il croyait destiné à transporter sa provision d'eau dans le désert.
C'est de ce tonnelet, où est enfermée la réserve, que je tire en soupirant une paire de bottines. Il m'en reste encore trois paires; chacune étant capable de faire environ 1.500 kilomètres, j'ai des chances d'aller jusqu'au bout du voyage sans risquer d'être nu-pieds ; mais il ne faudrait pas que j'aie souvent des distractions comme celle d'hier soir.
D'habitude, je fuis les termitières.
Nous sommes même fréquemment en conflit à ce sujet, Moussa et moi. Lui, les recherche, sa garde-robe n'a rien à craindre, et elles lui semblent avoir été créées par la nature pour lui permettre d'y creuser un four, et d'v cuire mon pain.
Du pain ! Evidemment, je mange du pain. Du moins j'en mangeais avant mon empoisonnement. Pourquoi s>'obstiner à transporter du biscuit ? Cinq cents grammes de farine ne pèsent pas plus lourd que cinq cents grammes de ces galettes aussi dures que la pierre. Tous les cuisiniers noirs sont des boulangers experts. Aussitôt arrivés à l'étape, ils pétrissent, ajoutent à leur pâte un peu de celle de la veille, qu'ils ont conservée, creusent un trou dans une termitière, ou dans la terre, chauffent et enfournent.
Pendant longtemps encore, Moussa sera dispensé de ce travail ; bientôt il ne saura plus faire cuire que le riz à l'eau. Je dois dire qu'il y excelle.
En entrant à Kimbédi la première figure que j'aperçois est celle de Marchand. î! vient d'arriver, et ne paraît nullement se ressentir de L'étal qui a provoqué l'appel désespéré du chef de poste de Loudima. Le danger passé, il a aussitôt repris son équilibre. Il rit de mon inquiétude, et je me venge :n riant de celle qu'il a eue pour moi pendant la traversée, quand, à chaque escale,
on lui annonçait qu'il apprendrait ma mort à l'escale suivante. Deux roigures ne se regardent pas sans rire, deux ressuscites non plus.
Germain est là, Emily aussi, nous nous questionnons, nous nous félicitons, mais Marchand a hâte de connaître exactement la situation. Je lui expose le bilan : à l'actif, l'organisation des postes, la, suppression de Mabiala X'Kinké, la soumission de Mabala, les résultats obtenus pour le portage un peu partout, particulièrement à M'Baraou par Mangin, le consentement des Loangos que je viens de décider à faire un deuxième voyage de Comba à Brazzaville.
Au passif, dans cette région, nous avons à obtenir la soumission des Bassoundis, qu'il ne faut pas espérer avant la capture de Mabiala Minganga. Dans la région de M'B 1mou, nous avons à nous emparer de Mayoké et de Missitou qui se cachent également.
Jusqu'ici, Marchand avait pu se rendre compte que les convois circulaient entre Loango et Kimbédi, il ne connaissait pas encore les résultats acquis dans la région bassoundi. Il savait que trois mille charges étaient parties de Loango, il craignait de les trouver accumulées à Kimbédi. Il est agréablement surpris en visitant avec M. Gros les magasins du poste. Des trois mille charges expédiées, tant par la route de terre que pa.r le Kouiliou, il n'en reste presque plus.
Devant ce succès inespéré. Marchand prend la détermination de reconstituer en partie la flotille du Haut-Oubangui.
Tous les morceaux du Jacqî/es-d'Uzès, naguère épars sur la route ont été rassemblés à Kimbédi ; ils vont partir immédiatement. Deux chalands : le Crampell et le Lauzieres, sont à Loango ; ordre est donné de les expédier. Il ne manquera à la flottille que le Léon-de-Poumayrac, coulé dans la barre du Kouiliou, et deux chalands dont les tôles ont été rongées par la rouille au fond d'un magasin. Le cinquième chaland vient d'être remonté à Loudima par le lieutenant de vaisseau Morin, et arrivera prochainement ici.
Pour bien terminer cette journée, M. Gros a préparé un festin. L'homme n'est pas égoïste, et lorsque son esprit se réjouit, il veut que toute sa personne participe à sa joie. C'est pourquoi il n'y a pas de véritable fête sans banquet, l'estomac doit prendre sa part de bonheur. A voir les préparatifs faits par M. Gros, l'air affairé de son cuisinier, je juge que les estomacs n'auront pas à se
Souvenirs de la Mission Marchand
plaindre! Je ne perle pas du mien hélas!... Mais M. Gros y a pensé, il pense a tous et à tout ; il m'annonce une surprise en se frottant les mains.
- Une surprise! Gros, ne me faites pas languir. Songez à mon ordinaire, et qu'à table je suis un nouveau Tantale! Je hume des parfums dont seul jouit mon odorat ; j'en deviens gourmand!
— Mon capitaine, vous aurez un gâteau de riz !
Un gâteau de riz ! Gros a trouvé une boîte de lait! O pouvoir de l'imagination sur les sens! Il me semble tout à coup qu'une odeur de vanille parfume mon palais, je sens dans ma bouche fondre ce riz onctueux comme une crème ; l'eau me vient aux lèvres, d'impatience, aux yeux, de reconnaissance et d'attendrissement.
Potage, hors-d'eeuvre, rôti, foie gras, défilent devant moi ; je reste impassible. Tout à l'heure, j'aurai mon tour! Les photophores disséminés éclairent des visages heureux ; entre deux plats, Germain, tou-
jours gai, plaisante avec son entrain habituel ; le poulet se faisant attendre, Emily chante le dernier couplet de la chanson de la Mission, celui de Makabendilou ; il en ajoute un à chaque étape. Au bord de la rivière, les grenouilles réveillées coassent; entendant des rires, elles s'y mêlent à leur façon. Moi, je me recueille, je n'ai de regards que pour le boy, dont je guette chaque retour de la cuisine. J'attends.
Enfin, dans le cercle de lumière projeté par les bougies, le gâteau de riz apparaît, superbe, moulé à souhait, énorme. Je 'e vois encore.
Toute la table pousse un hurra. Une unanime pitié m'envoie le gâteau. A moi,
WTJ