LE GATEAU DE RIZ APPARAIT
l'honneur de l'attaquer! Je plonge la cuiller qui s'enfonce moelleusement ; à peine sur mon assiette le morceau est entamé... Je pousse un cri ! Horreur ! le gâteau de riz est à l'oignon! Et ce n'est pas un petit oignon qui s'y est égaré; il est truffé, pourri d'oignons !
Gros est atterré. Il tuerait son cuisinier. Moi, je le ferais mourir à petit feu. Le coupable est appelé ; il demeure contrit, sans comprendre notre fureur. Il a mis des oignons parce qu'il les aime, parce qu'il ne conçoit pas un plat sans oignon, fût-ce un gâteau, fût-ce une crème.
Et résigné, je suis obligé de dire à Moussa de faire mon habituel riz à l'eau. ^
Evidemment, comparée à la joie d'avoir retrouvé Marchand en bonne santé, cette déception est petite ; elle est cependant très grande je suis contraint de l'avouer, dussé-je passer pour être trop porté sur ma bouche !
Un courrier envoyé de Balimoéké par M. Fredon apporte une grave nouvelle : les miliciens sont en train de se révolter. M. Fredon a pourtant un commandement ferme et doux, il a dirigé très sagement et très habilement plusieurs petites opérations contre les Bassoundis; avant-hier, lorsque j'ai traversé son poste, tout était calme. Y aurait-il derrière cette mutinerie une action des agents belges qui cherchent partout au Congo à faire déserter les miliciens et à les embaucher dans les équipes qui construisent le chemin de fer entre Matadi et Léopoldville? Les Belges, en effet, se servent presque uniquement de Sénégalais ; ils ont essavé d'abord de tirer parti des noirs du pays ; ceux-ci, plutôt que de travailler, se sauvaient chez les Portugais, dans l'enclave de Cabinda ; ils employèrent ensuite des Chinois ; cinq cents moururent en trois mois ; les nègres de la Jamaïque, utilisés à Panama, n'offrirent pas la moindre résistance au Congo, quelques indigènes de la Côte d'Afrique consentirent à s'engager, mais ils n'étaient que de médiocres ouvriers. Le: Sénégalais, au contraire, sont des terrassiers de premier ordre, ayant un jet de pelle de 16 mètres, un record, paraît-il. Seulement, le recrutement au Sénégal n'étant pas favorisé par l'administration française, l'Etat Indépendant a une certaine peine à se procurer le nombre de travailleurs nécessaires, et ses agents tentent d'attirer nos miliciens. Ces. derniers sont séduits par la solde magnifique qu'on fait briller à leurs yeux : 80 francs, 100 francs, jusqu'à 300 francs par mois et la nourriture pardessus le marché. Ils oublient qu'ils ne seront pas rapatriés ; ils ne voient pas non plus que cette solde splendide est presque un leurre. On m'a raconté qu'à côté du bureau où se règlent les salaires, l'Etat Indépendant a organisé de petits bazars offrant à un nègre tout ce qui peut le séduire ; et le brave Sénégalais, à peine en possession de son argent, se précipite dans le magasin, d'où il ressort sans un sou, mais heureux du pagne, du chapeau, voire même de la petite trompette qu'il vient d'acquérir, et bénirsant la libéralité des Belges. Est-ce vrai? En tout cas, cette opération nullement dolosive, n'est que commerciale; l'Etat Indépendant est uniquement commerçant.
Aussi, les miliciens a.ssurés d'un avenir brillant, désertent en grand nombre, montrant plus d'arrogance que jamais envers
les agents du Congo français. Que risquent, ils? Le Conseil d'Etat ne reconnaît pas comme engagements militaires, ceux qu'ils ont souscrits ; ce sont de simples contrats de travail. Ils sont passibles dune condamnation à 16 francs d'amende pour rupture de ce contrat, et c'est tout. Encore faut-il un juge de paix pour infliger cette peine !
Que peut Fredon, malgré toute son énergie? Il est désarmé. Heureusement, nous sommes là; Marchand est escorté par vingt tirailleurs de la Mission avec le sergent Dat, et trente tirailleurs du Haut-Oubangui, commandés par le sergent Mottuel ; il donne l'ordre immédiatement au sergent Mottuel de partir pour Balimoéké avec quinze tirailleurs. Demain matin, nous arriverons nous-mêmes.
Tout est rentré dans l'ordre. La présence des tirailleurs a suffi pour ramener les miliciens au sentiment du devoir. Ils méritent cependant une punition. Marchand va leur appliquer la plus dure pour un Sénégalais. Fredon vient de lui en donner le moyen en nous apprenant qu'il a réussi à trouver un guide consentant à nous conduire à la retraite de Mabiala Minganga.
Les miliciens sont réunis. Ils ne sont pas tirailleurs, leur dit Marchand; cependant, comme le pays a été déclaré en état de siège par le commissaire général, M. de Brazza, les meneurs de la révolte pourraient passer en cour martiale et être fusillés. Il leur fait grâce de la vie, mais puisque les miliciens ne se sont pas conduits comme des soldats, ils ne sont pas dignes de se battre. Cette nuit, ils devaient partir avec le capitaine Baratier pour une expédition où il y aura des coups de fusil ; il ne partiront pas; les tirailleurs prendront leur place.
Les rangs sont rompus; les miliciens la tête basse, regagnent leurs cases, honteux, sous le regard des tirailleurs dont les yeux ont brillé à l'annonce du combat.
Marchand, en effet, s'est décidé à en finir avec Mabiala Minganga, à venger enfin la mort de M. Laval, à supprimer la cause de troubles qui subsistent dans cette région. La tranquillité règne dans les environs immédiats du poste ; mais l'action de Mabiala continue à s'exercer sourdement sur le reste du pavs, et même ici ; l'agitation ainsi créée peut, au moindre prétexte, se transformer en révolte. Si Mabiala n'était que chef, il
Souvenirs de la Mission Marchand
serait moins dangereux ; il est en même temps grand féticheur; c'est Lui qui est en communication avec les esprits, et tant qu'il
vengeance à exercer contre Mabiala. C'est un traître. Un soldat répugne toujours à se servir d'un traître mais nous n'avons
Les miliciens, la. tête basse, regagnent leurs cases.
vivra il terrifiera les populations. Celles-ci le croient invulnérable, gardé par ses fétiches; si je peux m 'emparer de lui, le retentissement de notre victoire sera immense.
Le guide est amené.
— ■ Un ballot d'étoffe si tu es fidèle, lui dit Marchand ; la mort si tu nous trompes.
Le malheureux tremble ; il est effrayé de ce qu'il va faire. Il faut qu'il ait un bien grand désir de richesse ou une terrible
pas le choix des moyens avec l'adversaire d'aujourd'hui, dont la disparition peut seule assurer le calme de la colonie. Il> a assassiné M. Laval dans un guet-apens; il a lâchement massacré, ou fait massacrer miliciens et porteurs; et demain, il agirait de même à notre égard. Qui nous dit que ce guide n'est pas son instrument?
Dans quelques heures je le saurai. Il est minuit, les vingt tirailleurs que j'emmène sont prêts, M. Jacquot m'accompagne. En / route.
[inganga
La nuit est profonde, des nuages recouvrent le ciel. Je précède Jacquot, les tirailleurs suivent.
Il n'y a pas de service de sûreté à établir dans une obscurité pareille. Seul le guide est devant moi ; nous sommes entièrement à sa merci. Je marche sur ses talons et je le distingue à peine. S'il veut s'échapper je n'ai aucun moyen de l'en empêcher. Un saut de côté ; et il disparaîtrait dans l'ombre. Lui attacher les bras? Il ne pourrait plus avancer dans le ohaos de rochers que nous traversons. A Dieu vat ! comme disent les marins.
Dans quelle direction allons-nous? Je l'ignore. Xous avons quitté le sentier de Brazzaville pour piquer dans le Nord ; depuis, impossible de me rendre compte de notre orientation. Je suis comme un homme aux yeux bandés qu'on aurait fait tourner sur lui-même. Où est le Nord? Pas une étoile pour me le dire.
Xous ne cessons d'escalader des collines, de descendre dans des ravins ; à chaque pas nous trébuchons. Comment le guide s'y reconnaît-il ? Suivons-nous seulement un sentier? Mes pieds tâtent le terrain à gauche et à droite et ne rencontrent que des
pierres. Pas un arbuste, pas une broussaille ne nous a frôlés au passage. Dans quel pays sommes-nous? Quelle région désolée traversons-nous? Je n'ai aucune notion de l'heure. Je ne veux pas flamber une allumette et le cadran de ma montre est invisible. Je crois que nous marchons depuis près de trois heures. Nous serions donc à 12 kilomètres du poste ; à cette distance, des coups de feu ne peuvent s'y entendre; si nous allons vers une embuscade, nous ne tarderons pas à tomber dedans.
Le guide s'arrête. Xous sommes au sommet d'une hauteur faite de rochers ; il me touche le bras, m'indinue le bas de la colline et murmure c Mabiala 9„,
C'est ici. .Mais quelles mesures prendre? Je ne vois rien. L'interprète est près de moi ; à voix basse, je lui dis de demander s'il y a un village au fond de ce ravin. Le guide répond non et montre le rocher. Mabiala est dans une caverne, en bon brigand qu'il est. Il faut reconnaître l'entrée de cette caverne, la disposition des environs immédiats. Je vais descendre. Je préviens Jacquot : un coup de sifflet bref et faible; les tirailleurs me rejoindront sans bruit ; un coup de sifflet prolongé, ils dévaleront aussi vite que possible.
Me voilà au pied de la colline, elle est
Souvenirs de la Mission Marchand
peu élevée, les tirailleurs seront vite près de moi ; c'est presque sur un seul bloc rocheux que j'ai marché, il est facile de ne pas faire de bruit. Je voudrais essayer de saisir Mabiala endormi. A cette heure, les noirs ont le sommeil profond.
Où est l'entrée de la caverne? Je me glisse avec le guide; à quelques pas, il me retient; son doigt désigne le sol. Tout près de moi, le rocher semble finir brusquement à quelques centimètres de la terre qu'il surplombe. Je me baisse. Cette ligne d'ombre sous le rocher est-elle l'entrée? Oui, affirme le guide. On ne peut y pénétrer qu'à quatre pattes. Nous aurons du mal à prendre Mabiala sans combat.
Je m'écarte et siffle doucement. Les tirailleurs observent fidèlement la consigne de tenir leur baïonnette, on ne les entend pas descendre. Dès qu'ils m'ont rejoint, je les dispose en demi-cercle en avant de la caverne ; il y a un peu de brousse sèche, j'en arrache pour préparer une torche. Je m'avance avec deux hommes. Je me couche à plat ventre et je regarde dans le trou : pas une lueur de tisons ; j'écoute : pas le moindre bruit. Il n'y a personne là dedans. Il faut s'en assurer. Avec les deux tirailleurs nous nous coulons à l'intérieur. Aussi brusquement que possible j'allume ma poignée d'herbes. La grotte est vide, inhabitée depuis longtemps.
Je sors et menace le guide ; il' m'a trompé.
Mabiala a deux maisons, répond-il ; celle-ci et une autre. Il est dans l'autre; allons-y.
Ma petite colonne repart à travers les rochers, par la même obscurité.
Au bout d'une heure le terrain se modifie, nous marchons sur de la terre, la brousse nous frôle.
Maintenant, nous longeons le bord d'un ravin boisé; nous avançons plus facilement et plus vite. Ce ravin m'a l'air d'un fameux coupe-gorge, les pentes doivent être presque à pic, car, autant que je suis capable d'en juger, nous avons des cimes d'arbres à notre droite. Si la deuxième caverne de Mabiala est au milieu de ces bois, comment arriverons-nous à la cerner par une nuit pareille?
Elle est bien là en effet. Le guide me montre une amorce de sentier qui paraît s'enfoncer dans la terre et les branches : ce sentier aboutit à la maison du chef. La maison ! Je sais ce que représente ce terme !
— Y a-t-il d'autres passages?
■ — Un seul; en face, de l'autre côté, là où est la maison <. vlabiala.
Je donne l'ordre a Jacquot de prendre le premier chemin avec quinze hommes.
En bas, il s'arrêtera et m'attendra.
Je continue avec cinq tirailleurs. Cinq cents mètres plus loin, nous franchissons le ravin et revenons vers la caverne que nous avons dépassée.
La nuit est plus claire, les nuages se sont dissipés, je peux voir l'heure; il est quatre heures et demie. Nous, descendons une pente douce. Le guide me ralentit, avance pas à pas ; il se baisse et touche une large dalle plate dont le bord surplombe de deux à trois mètres le fond du ravin. L'entrée est sous cette roche.
A ce moment, la baïonnette d'un tirailleur heurte un caillou. Des pas résonnent dans la caverne ; puis une voix lance un appel. C'est Mabiala. Il s'est réveillé et s'inquiète. Nous nous sommes couchés à plat ventre. Nul bruit ne lui répondant, le chef se rassure probablement. Tout rentre dans le silence.
Je lui laisse le temps de se rendormir, puis j'achève la descente. Où est Jacquot? il se glisse jusqu'à moi : les sentinelles sont placées, toute issue est fermée.
Je rrmpe vers l'entrée de la caverne avec le caporal Sori-Bondjo et un tiraiMeur. Je suis devant un large trou surplombé par la dalle où je me trouvais tout à l'heure.
Rien ne bouge. J'avance le corps dans l'intérieur. Sori-Bondjo est à ma gauche, son camarade à ma droite, leurs épaules touchent les miennes.
— Lui, y a foutu le camp, murmure Sori-Bondjo.
Au même instant, un éclair jaillit, un vent de feu passe sur ma figure, les deux tirailleurs tombent à mes côtés.
Au hasard, je décharge mon revolver dans le trou, pendant que Jacquot enlève les blessés; deux autres tirailleurs ont bondi près de moi, ils veulent entrer. Je les arrête; la lueur de mes coups de revolver m'a permis de reconnaître que nous n'avons devant nous qu'une première chambre, assez petite, où il n'y a personne, et qui communique avec d'autres chambres souterraines par un étroit couloir d'où Mabiala a tiré. Le guide m'a dit que Mabiala est seul, mais un homme seul simplement armé d'un couteau tuerait les uns après les autres ceux qui essaieraient de se glisser dans ce couloir.
Je n'ai pu m'emparer du grand féticheur
pendant son sommeil ; maintenant c'est un siège à faire. Se voyant cerné, il se rendra peut-être.
Je recommande aux hommes disposés en sentinelles de ne pas se montrer, de ne pas faire le moindre bruit; Mabiala ne sait ni qui l'attaque, ni combien nous sommes, il nous croira peut-être partis et essaiera de fuir. Qu'on le laisse sortir, et qu'on se jette sur lui.
Les blessés ont été portés au-dessus de la grotte, à l'abri; ce sont des tirailleurs, je n'ai pas besoin de leur demander le silence, ils ne pousseront pas un gémissement.
Le jour paraît, il pénètre dans le ravin ; l'entrée de la caverne se dessine au milieu des hautes herbes comme une tache d'ombre. Mabiala n'a pas donné signe de vie, n'a pas tenté de s'échapper... aurait-il été atteint par un de mes coups de revolver ?
Je fais le tour des sentinelles masquées par les arbres, le cercle d'investissement est complet. Je reviens vers les blessés, je passe à environ vingt mètres de la grotte : un coup de feu en jaillit, le tirailleur qui marche derrière moi tombe.
Maintenant, je distingue au fond de la première chambre le trou noir du tunnel qui conduit dans le fond de la caverne; c'est de là que Mabiala tire, sans qu'on puisse l'apercevoir ; en avant, sont alignés des fétiches en bois. Si nous ne nous emparons pas de- cet homme, pour tout le pays il devra la vie à ses fétiches !
Je poste deux hommes, aussi bien défilés que possible, en face de ce trou, avec ordre de tirer au jugé au premier coup de feu du grand féticheur.
Pendant que j'examine les blessés, une détonation retentit; une des sentinelles s'est montrée, Mabiala l'a atteinte aussitôt. J'ai déjà quatre hommes de moins. Comment pénétrer dans cet antre, éventrer cette caverne?
A tout hasard, j'ai emporté hier soir deux kilos de dynamite bien que tout le cordeau Bickford fût usé; je pense à m'en servir, mais comment ?
Aurais-je du cordeau que je n'arriverais pas à lancer les cartouches exactement dans ce tunnel étroit. Peut-être pourrai-je crever la dalle qui forme le plafond et qui est à nu. Je ne crois pas que ce soit possible, le rocher doit être trop épais ; pourtant je n'ai pas autre chose à essayer. Ma's si je veux obtenir un résultat, il faut que je fasse un bourrage sérieux sur la dynamite ; celle-ci par conséquent disparaîtra sous les rochers amoncelés et je n'aurai pas la ressource de
la faire détoner par le choc, en tirant d' sus...
J'appelle cependant Moussa à qui j'ai confié l'explosif. Il me le donne et me tend également une boîte de poudre qu'il y a ajoutée de sa propre initiative. Voilà le moyen de faire éclater les cartouches, je n'ai qu'à fabriquer un saucisson de poudre aboutissant au détonateur. C'est facile, Moussa a toujours sur lui du fil et des aiguilles.
Je découpe mon mouchoir en lanières, et me mets à l'ouvrage. En même temps, je commande à M. Jacquot de gagner avec le guide et un tirailleur la route se dirigeant sur Comba. Marchand y passera dans la matinée, Jacquot lui rendra compte des événements; je peux avoir encore d'autres blessés, j'ai besoin de renfort.
Avant de préparer l'explosion, je tiens à avertir du danger le grand féticheur et surtout ses' compagnons au cas où il ne serait pas seul. L'interprète crie que si d'autres hommes sont enfermés avec Mabiala, ils n'ont qu'à sortir, ils seront libres-. Les blancs ont résolu de s'emparer du chef; leur tonnerre, tout à l'heure, tombera sur les rochers.
A intervalles réguliers, l'interprète recommence son appel. Mabiala n'y lépond que par un nouveau coup de feu. Un cinquième blessé est apporté près des autres.
Les tirailleurs en fureur veulent entrer dans la caverne. Je suis obligé d'accourir pour empêcher cette folie. Pas un n'en reviendrait, ils n'y entreraient même pas ! Le premier tombé boucherait le couloir. D'ailleurs, mon saucisson de poudre est prêt.
Je prends, dans les quatorze hommes qui me restent, cinq tirailleurs pour rouler des rochers jusque sur la dalle, voûte de la caverne, afin de bourrer la dynamite. Que les sentinelles fassent attention ! elles ne sont plus que neuf.
Pendant que les morceaux de roc roulent et s'accumulent, un genou à terre aidé d'un tirailleur dans la même position à côté de moi, je ficelle le saucisson et les deux kilos de dynamite. Un éclair jaillit en face de nous, le tirailleur s'écroule l'épaule hachée. Mabiala était inquiet, sans doute, du bruit qu'il entendait au-dessus de sa tête, il n'était plus surveillé que par un petit nombre de sentinelles, distraites peut-être par mon travail, il a pu, sans être vu, se glisser jusqu'à l'arbre qui se dresse au bout de la grotte, et se hisser derrière lui. Me voyant occupé, une masse métallique dans
Le tirailleur qui marche derrière moi tombe.
les mains, probablement ce tonnerre dont je l'ai menacé, il m'a envoyé un coup de fusil à 10 mètres.
Il tire à chevrotines; cette nuit son premier coup de feu à bout portant a écarté et blessé les deux hommes à mes côtés, cette fois, à 10 mètres, les chevrotines ont fait balle ! Comment une seule d'entre elles ne s'est-elle pas écartée et n'a-t-elle pas frappé la dynamite, me lançant dans les airs?
Le tirailleur qui m'aidait a une horrible blessure, il n'a plus qu'un trou à la place de la clavicule. Ses camarades, les 13 qui me restent, trépignent de fureur. Je leur montre l'arbre qui a servi au grand féticheur : si vous aviez fait votre devoir au lieu de me regarder, Mabiala ne serait pas sorti ; vous l'auriez tué ou pris. Maintenant surveillez le trou et ne bougez plus ; collez-vous aux arbres ; il va pleuvoir des rochers.
Tout est prêt, les tirailleurs se sont éloignés, les blessés sont à l'abri. Le saucisson que j'ai confectionné a environ 1 m. 50, mais sa combustion sera instantanée; pour la retarder, je fais une traînée avec la poudre inemployée. La traînée est courte! La mine explosera à quelques mètres de moi. Encore une fois : à Dieu vat !
J'allume et me sauve. Une détonation formidable ébranle l'air et la terre; je m'aplatis. Les quartiers de roc, les uns entiers, les autres pulvérisés, montent à près de 100 mètres; puis le déluge de pierres commence autour de moi, dans un fracas d'arbres hachés, de brousse écrasée, de terre enfoncée. Je me relève et j'examine le rocher. Le résultat n'est pas sensible. La dalle n'a pas bougé. Mais subitement un doute me prend. ■Mabiala est-il encore là? S'il a pu tirer sur moi, tout à l'heure, sans être vu. il a pu aussi bien s'échapper dans le moment de stupeur causé par ce coup de feu et la blessure du tirailleur.
Voilà que les herbes crépitent, elles se sont enflammées. Le vent souffle, il ne faut pas songer à les éteindre; je donne l'ordre de les couper rapidement en avant des blessés. Le ravin est à contre-vent; l'incendie ne le gagnera que lentement, les sentinelles ne craignent rien pour l'instant.
Je me pose de nouveau la question : Mabiala est-il encore là? Je me découvre pour essayer de voir si le couloir est obstrué; des éboulements se sont peut-être produits à l'intérieur sous l'action de la secousse imprimée au sol par l'explosion. Je ne remarque rien.
Cette foiscependant nul coup de feu ne jaillit.
J'appelle l'interprète, je lui dis de répéter ce qu'il a déjà crié, qu'un nouveau tonnerre achèvera de tout démolir si Mabiala ne se rend pas. Que ses compagnons se hâtent de sortir.
J'attends. Mes objurgations restent sans réponse. Que faire? Si Mabiala m'a échappé, c'est un échec qui nous coûtera cher, mais s'il est encore là et si je me retire devant lui, sa victoire atteindra des proportions fabuleuses. Il n'est .pas seulement Mabiala Minganga, Mabiala le grand, il est le grand féticheur, celui qui parle avec les esprits, sa puissance deviendra une puissance surnaturelle; tous les fétiches qu'il aura alignés devant sa caverne auront suffi, pour mettre les blancs en fuite !
J'examine le ravin, la position des sentinelles qui se trouvent du côté où Mabial? aurait pu fuir ; il est possible en effet qu'elles ne l'aient pc-s vu se sauver.
Le feu est descendu de la hauteur, il va gagner le ravin. Je donne l'ordre aux tirailleurs de couper les herbes autour d'eux. Pour le faire plusieurs sont forcés de se montrer, et pas un coup de fusil n'est tiré à leur adresse. Que signifie ce silence?... Mabiala est-il écrasé par un éboulement? Je regarde le feu s'avancer sur la grotte; tout à l'heure les herbes devant l'entrée s'enflammeront ; dans la première chambre, il y a une litière de paille qui servait de couchette au grand féticheur et à ses hommes ; lorsque celle-ci prendra feu, la fumée forcera bien Mabiala à sortir. S'il ne sort pas?... Quelques brassées d'herbes ajoutées à cette paille et la mort de M. Laval serait vengée, le pays serait préservé de l'insurrection qui suivrait fatalement un échec. Peut-être Mabiala attendrait-il pour soulever le peuple bassoundi que les tirailleurs de la Mission soient partis; mais derrière nous il y aurait un massacre. La véritable humanité est-elle de sacrifier la vie des Européens, des miliciens du Congo, à la répulsion que j'éprouve à me servir de cette arme que l'incendie m'apporte? L'humanité a plus de droits d'un côté que de l'autre, et de plus, ces droits sont conformes aux intérêts de la France !
Je dis aux tirailleurs : « Ramassez toute la paille coupée ».
Maintenant, je fais crier, sans arrêt par l'interprète le danger qui menace la grotte. Que tous sortent. Tout à l'heure, il sera trop tard. Sauf Mabiala, tous auront la vie sauve.
Il m'a envoyé un coup d2 fusil a 10 mètres-
Il est midi. Depuis six heures je lance ces appels.
Le feu lèche le rebord des rochers ; autour de la caverne le ravin s'enflamme.
Des pas pressés résonnent dans la brousse au-dessus de nous. Marchand arrive avec les tirailleurs au pas gymnastique; il descend vers nous. Avant même d'avoir rencontré M. Jacquot. de la route qu'il suivait. il a entendu et vu l'explosion. Effrayé, il a piqué droit sur le panache de fumée.
En quelques mo^s, je le mets au courant et lui montre les tirailleurs prêts à alimen-
ter le feu qui vient de gagner la première chambre.
Il reste un instant silencieux. Toutes les réflexions qui ont passé dans mon esprit traversent le sien.... « Allez », dit-il.
Je fais un geste; les herbes tombent dans le foyer.
Deux heures plus tard, un tirailleur se glissait dans le tunnel, et dès le premier pas se heurtait à un cadavre.
Mabiala avait dû essayer de sortir, mais trop tard ; il était tombé asphyxié au seuil du couloir.
La mort de Mr.biala a soulevé l'enthousiasme des Loangos; cette nouvelle n'a pas mis longtemps à se répandre entre le Pool et l'Océan. La recrudescence des caravanes qui passent à Comba, nous Ta tout de suite montré.
Comba : un joli site, un poste en décadence!
Une petite rivière : la Comba, blottie dans la verdure, court en chantant ou en grondant, selon que les pluies en ont fait un ruisseau ou un torrent. Deux grandes gerbes de bambous marquent, au bord du gué, le commencement du chemin qui monte vers le poste. Mais sur ce cours d'eau de 25 mètres de large, nul n'a eu l'idée de jeter la moindre passerelle, afin d'éviter au voyageur, au moment où il touche au port, un bain plus ou moins complet, suivant le temps ou la saison. On est philosophe au Congo'. On a déjà pris tant de bains le long de la route ! Pourquoi chercher à en supprimer un? A quoi bon faire un pont qui risquerait d'être enlevé par la première tornade?
Autour du sentier, la brousse règne en maîtresse. D'un côté, elle laisse apercevoir des restes d'arbres fruitiers; bananiers, avocatiers, mandariniers, goyaviers se reconnaissent çà et là, étouffés par les herbes, ils ne produisent plus. De l'autre côté, se dissimulent les ruines d'un four à chaux ; celui qui le construisit, le même qui planta les arbres, voyait évidemment trop grand et trop loin ; il rêvait d'un petit éden, d'un pavillon tout blanc 2.11 milieu d'une gamme de verdure : les tons clairs des bananiers devaient se projeter sur les feuillages brillants des mandariniers, qui se découperaient sur les feuil-
les veloutées des goyaviers ; au-dessus, planerait la fronda.ison plus sombre des avocatiers. C'était un rêve! Le sentier lui-même fut bordé de bambous semblables à ceux du gué. Ils ont été coupés. Pourquoi? Peutêtre pour la raison qui fit raser à Loango deux superbes lauriers-roses, seuls arbres de la localité, parce que, disait-on, ils donnaient la fièvre !
De cette tentative de poste modèle, ne restent que des vestiges. Il n'y a que les manguiers, plantés dans la cour du poste qui aient résisté. Ils sont couverts de beaux fruits à la peau rouge et jaune.
Quant au poste, il est réduit à sa plus simple expression : une case pour les Européens, un abri pour les miliciens, et deux magasins.
La case est en terre, et comporte une demi-douzaine de cellules ouvra.nt sur une véranda formée par le prolongement du toit de paille.
L'abri des miliciens est construit avec les mêmes matériaux; mais moins luxueux, il n'a pas de véranda.
Les magasins sont les bâtiments les plus vastes. En cela, l'administration s'est montrée prévoyante. Elle se doutait, quen arrivant à Comba, les porteurs, trop heureux
d'avoir échappe aux deux Ma.biala, renonceraient à s'exposer à la rencontre de Mayoké et de Mi^sitou. Il ne faut pas tenter Dieu ! Ainsi en a-t-il été. Avec résignation, le chef de poste a fait entrer les charges abandonnées dans la catégorie a transit », désespérant de les voir jamais transiter.
Je ne fais pas le procès des agents du Congo! J'ai pu constater que tous ne demandent qu'à s'employer ; ce sont les moyens qui leur manquent. Ils ne disposent pas de la force indispensable pour commander aux indigènes, pour exiger d'eux, même contre paiement, le travail susceptible d'améliorer les routes, les habitations ; kata impuissance, seule, les condamne, contre leur gré, à toujours subir, à ne jamais agir.
Les caravanes passent maintenant en si grand nombre que le moment est venu d'entreprendre l'évacuation du magasin de transit.
Avant que Marchand ait quitté Comba pour aller à Brazzaville, régler la question des transports sur le Congo, je lui avais demandé de constituer une commission chargée de dresser l'inventaire des marchandises et de condamner ce qui était inutilisable. Je viens de terminer ce travail avec M. Larzat, chef du poste, et l'adjudant Bernard, de la Mission.
Il v av2-it de tout dans ces magasins : des colis que la mission Gentil attend avec angoisse ; des charges de ravitaillement pour l'Oubangui, pour la Sangha. J'y ai trouvé la machinerie du d'Usés, tout étonnée de revoir le jour ; les cylindres, les collecteurs, les bouilleurs, des pièces de 150 et 200 kilos, qui devaient se croire, par leur poids, solidement fixées! au sol ; dans un coin, gisaient les tranches d'une pirogue en aluminium qui commençait à s'efrYter au contact de la terre ; sur des planches, s'alignaient plusieurs centaines de pots de moutarde, un nombre de bouteilles de vinaigre pouvant suffire au ravitaillement de tout le Congo, pendant des années. Il est vrai que le chef du poste de Comba en manquait ! Il n'avait pas le droit de toucher au transit, et M. Larzat a mangé plus d'une fois de la chicouangue, alors qu'à côté de lui des caisses de farine, des provisions de légumes comprimés pourrissaient. Ce qui n'était plus
utilisable a été jeté; le reste va retrouver sa destination primitive.
Chaque jour, c'est un défilé ininterrompu de porteurs dans les deux sens, envoyés de Kimbédi par M. Gros, de Makabendilou par Germain et Simon, de M'Bamou par Mangin. Les Ballr<lis de M'Bamou, surtout. ne se lassent pas de porter depuis que la présence des tirailleurs les a soustraits au joug des Bassoundis, les a délivrés de la terreur inspirée par Mayoké et Missitou. Ces deux brigands ont reculé et sont passés sur la rive gauche du Djoué, chez les Batékés ; mais il n'est pas douteux, qu'une fois la Mission partie Ils redescendront sur la route des ea-avauc <>ù ils feront payer cher aux Balla elations amicales avec
les blancs; u prendront également une revanche éclatante sur les Loangos et les ballots qu'ils transporteront. Il est nécessaire d'agir, pour assurer de ce côté, et pour longtemps, la sécurité de la route. Aussi, à son passage à M'Bamou, Marchand a-t-il donné l'ordre de marcher contre les deux chefs : Mangin disposera de ses tirailleurs avec l'adjudant de Prat, de ceux du Haut-Oubangui avec le sergent Mottuel, en tout 90 hommes ; il pourra, rappeler Simon de M d^abendilou où la présence de Germain suffira.
Vendredi. 6 Novembre, jour mémorable, où notre mission commença de collaborer à une œuvre vraiment philanthropique, où j'éprouvai un des plus joyeux étonnements de ma vie.
Il pleuvait. C'est peu de dire qu'il pleuvait; l'eau tombait comme elle ne tombe que dans les pays tropicaux, en cataractes. L'obscurité de ma case m'avait forcé d'abandonner les instructions et les modèles de registres que je préparais pour tous les postes, afin de pouvoir établir, avant de quitter le Congo, une comptabilité régulière. Assis sous la véranda, je regardais la pluie rayer l'air de lames de cristal, quand, derrière ce voile, j'aperçus quelque chose de bizarre qui se mouvait sur le sentier conduisant de la rivière au poste.
On eût dit un sac en marche ; un sac surmonté d'une étrange coiffure... Au sommet de la côte, en prenant pied sur le plateau, le sac se redressa, un coup de vent le plaqua sur des formes humaines... Je me frottai les yeux, je n'en croyais pas ma vue,
Souvenirs de la Mission Marchand
j'avais devant moi une silhouette de femme ! Une femme vêtue à l'européenne! Et cette •coiffure était un chapeau! Un chapeau de paille fleuri !
A quelques mètres de ma case, la- tête apparut; ce n'était qu'une négresse! Mais une négresse dans cet attirail? U'où sortait- ■el-le? Où allait-elle?
Une lumière illumina subitement mon ahurissement. J'avais devant moi la princesse Marie-Thérèse Tchibinda.
J'avais oublié absolument que son arrivée nous était annoncée depuis deux mois par dépêche ministérielle. Marchand m'avait fait part de cette surprenante nouvelle. Le ministre des colonies nous envoyait « une femme poiitique ».
fille du sultan du Dar- Banda, qui désirait être replacée sur le trône, d'où une razzia l'avait enlevée jadis. Nous nous étions même demandé si nous n'étions pas l'objet d'une mystification ; le Dar-Banda avait été conquis par le sultan Rafaï, et le trône en question s'était écroulé depuis longtemps.
Je constatais l'authenticité de la dépêche, en même temps que l'existence de la femme politique !
Pauvre princesse !
Elle avait dû passer à gué la Comba grossie par la tornade ; sa jupe d'indienne, des épaules aux pieds, collait sur son corps, le chapeau garni de fleurs ruisselait, n'avait plus forme de chapeau, les roses pendaient tout autour lamentablement ; ce n'était plus une femme, c'était une cascade !
Elle me faisait pitié malgré cet accoutrement comique, 'et je m'avançai vers elle :
— Princesse, soyez la bienvenue. Vous voilà dans un triste état !
Le visage humide, mais épanoui d'un sourire, elle me répondit avec un fort accent méridional :
— Oh ! ça n'a aucune importance. Je ne suis pas de ces femmes qui font du fla-fla.
Ah! non; elle ne fait pas de fla-fla!
Voilà une princesse bonne entant! J'allais ?«pprendre peu après que j'eusse pu dire lionne d'enfants. Pour linstant, je l'invite à se sécher, à se changer même, si elle en a les moyens.
Si elle en a les. moyens !
— Ma malle arrive, affirme-t-elle fièrement.
En effet ! Cette fois mon ahurissement
— Princesse, soyez la bienvenue.
est complet. C'est une chapelière! Une malle chapelière sur les routes du Congo! Comment a-t-elle pu traverser la montagnes et la forêt du Mayombe? Il paraît que chaque matin il y a eu lutte entre les porteurs, à qui ne prendrait pas cet encombrant colis. Je le comprends. On aurait dû au moins, à Paris, donner quelques renseignements à cette malheureuse.
Derrière la malle, marche M. Crevost, agent du Congo, qui se rend à Brazzaville, et est chargé d'escorter la femme politique de la Mission du Nil'. Cette corvée le met d'assez méchante humeur ; il trouve sa fonction ridicule et n'a pour sa compagne de route aucun des égards dus à une reine,
même déchue. Peut-être que si la pauvre était moins laide, il serait moins dur avec elle?
Pendant que la princesse se déshabille, je déclare à M. Crevost qu'elle est pour moi l'envoyée du ministre ; je vais donc l'inviter à dîner. J'ai surtout une forte envib de connaître l'histoire de cette malheureuse. Comment cette idée de revendiquer une couronne a-t-elle pu lui venir? Il y a certainement longtemps qu'elle est en France, à en juger par la façon dont elle parle.
La voilà changée, de costume, pas de visage. Sa robe parsemée de petits bouquets ne l'embellit pas. Quand elle était trempée et que ses vêtements transparents plaquaient sur son corps, elle semblait être dans la tenue où on est accoutumé de voir une négresse ; mais une toison crépue, un nez épaté, des lèvres proéminentes, ne gagnent pas au costume européen.
Mon invitation est accueillie avec une reconnaissance dont j'ai peine à arrêter le débordement. A table, la princesse ne demande qu'à parler. A mesure que se déroule son histoire, j'admire l'œuvre philanthropique à laquelle nous sommes conviés à nous „\ssccier.
Agée de trois ou quatre ans, Marie-Thérèse Tchibinda fut enlevée dans une razzia opérée au Dar-Banda, sur lequel, as- S'Ure-t-elle, régnait son père. Transportée dans le Soudan Egyptien, vendue plus tard en Erythrée, elle échoua à Massaouah, où un officier italien la recueillit et la prit à son service. Avec cet officier, elle vint en Italie, et y passa la plus grande partie de son existence, jusqu'au jour où des événements', mal définis, la conduisirent en France. Ce qu'elle y fit tout d'abord, demeure dans le vague. Avec une tête couronnée, il faut être discret; je n'insistai pas. Où et comment, en combien de temps apprit-elle le français? L'histoire ne le saura jamais. Sa vie redevint publique quand elle entra comme bonne d'enfants chez un journaliste, rédacteur à Y Eclair, affirme-t-elle. C'est ce rédacteur avisé, qui probablement désireux de se débarrasser de cette négresse, tout en lui procurant une place avantageuse, lui mit en tête l'idée de remonter sur le trône de ses pères. Il dut être très éloquent; Marie-Thérèse Tchibinda, séduite par l'appât des grandeurs, s'enthousiasma de ce projet. Le malin publiciste ne fut pas moins éloquent avec le ministre des colonies; il lui exposa,
ainsi que le prouve la dépêche reçue par nous, que cette femme nous serait de la plus haute utilité; il n'hésita pas à affirmer que nous traverserions le Dar-Banda et que le fait d'y ramener une souveraine nous y créerait tout de suite une situation hors de pair. Le ministre ne pouvait se refuser à un devoir d'humanité qui se doublait d'un acte politique. C'est ainsi que devant la volonté bien arrêtée de Marie- Théièse Tchibinda de revoir le berceau de ses ancêtres., le gouvernement résolut de l'expédier à la Mission.
Nul ne s'est inquiété de savoir comment, ayant été enlevée à trois ans, Marie- Thérèse pouvait se rappeler qu'elle appartenait à la grande famille des Tchibinda f On a oublié que le Dar-Banda n'existait plus. On n'a pas réfléchi que nous ne traverserions nullement le pays qui fut le Dar-Banda. On n'a pas songé que la malheureuse, élevée en Italie, parmi le monde civilisé, ne se doutait pas de ce que représentait l'Afrique, de ce qu'était la vie des siens, si jamais elle les retrouvait ; on ne s'est pas dit qu'on allait la jeter dans un pays dont elle ignorait tout, dont elle ne savait pas la langue, et que lui faire reprendre les mœurs des anthropophages n'était peut-être pas le dernier mot de la philanthropie!
Je lui demande si elle se souvient du nom de son village? Elle me répond qu'il' est au bord d'une rivière. C'est faible comme renseignement! Quant à l'origine de son nom, elle est très étonnée de cette question. Elle s'est toujours appelée comme ça. Oui, toujours ; c'est-à-dire depuisqu'elle a des souvenirs, et les plus lointains remontent au temps de ?o captivité. Tchibinda est vraisemblablement un nom que lui ont donné ses ravisseurs. Elle ne connaît, en fait de brousse, que le Corso et le boulevard ! Elle s'imaginait voir ici des villes, des chemins de fer et des tramways...
Que ferons-nous de cette femme? Pour le moment, elle n'a qu'à poursuivre sa route jusqu'à Brazzaville, elle y attendra notre départ.
Le lendemain matin, elle se remit en marche, coiffée de ses roses, suivie de sa chapelière. Elle affirmait, essayant d'embrasser mes doigts, qu'elle était triste de me quitter car elle m'aimait bien déjà!
Je l'assurai qu'elle serait reçue à Makabendilou par le capitaine Germain et le lieutenant Simon qui avaient des qualités
Souvenirs de la Mission Marchand
très supérieures aux miennes. Elle sentit immédiatement qu'elle les aimerait bien aussi.
Pauvre princesse, elle ressemble à un chien perdu, prêt à lécher la main compatissante qui lui donne une soupe. Quelle niche lui trouverons-nous?
Pour me reposer du chargement des caravanes, et de l'organisation de la comptabilité, je suis venu rendre visite à M. Fredon, à Bodimoéké.
Depuis le commencement des tornades, les convois, sont fréquemment retardés par les crues de la Ouali-Ouali, et sont obligés d'attendre la baisse des eaux pour passer, aussi ai-je décidé, devant la difficulté de construire un pont, de faire creuser une pirogue.
Je me suis souvenu que j'avais précisément sur les bords de la rivière une vieille connaissance, placée là à point nommé, le fromager, au pied duquel les termites dévorèrent mes chaussures. Il était tout désigné pour être transformé en pirogue. Plusieurs des miliciens de Fredon « connaissant bien manière », j'ai envoyé l'ordre d'abattre le colosse.
Aujourd'hui, je viens le voir tomber.
Les petites haches indigènes ont presque terminé le travail ; ce mot de hache est bien pompeux pour désigner le morceau de fer de quatre à cinq centimètres de large, au plus, emmanché au bout d'un bâton, avec lequel les miliciens frappent à petits coups répétés. Il semble présomptueux, à première vue, de faire attaquer par six hommes, avec d'aussi faibles instruments, un arbre de cinq mètres de diamètre tel que ce fromager, si tendre que soit son bois. Sur le Bandama, à la Côte d'Ivoire, les noirs n'ont pas d'autre outil pour abattre les acajous, un des bois les plus durs, les creuser, leur donner la forme voulue. Couper un fromager n'est qu'un jeu. Il n'y a pas huit jours que celui-ci a été entamé, tout à l'heure, il sera à terre.
En ce moment, il dresse son énorme fût dont les contreforts vont en s 'épanouissant jusqu'au soi où ils s'étalent semblables à la traîne d'une robe; on le dirait revêtu d'une jupe d'écorce à larges plis. Il a grand air, il est prêt de tomber, et il défie le ciel.
Les dernières fibres qui le retiennent vont être coupées; un frémissement agite son corps et se propage jusqu'à sa tête qui se secoue orgueilleusement ; de sa chevelure, s'envolent quelques étoiles soyeuses échappées des capsules ouvertes de ses fruits.
Les coups de hache se précipitent, le géant fait entendre un gémissement ; il oscille ; un craquement le déchire, et c'est un fracas d'avalanche, il écrase les arbres, il aplatit la brousse. Je l'entends s'écrouler, mais je ne le vois plus ; il a disparu dans la pluie de ses fNx>ns, je suis perdu dans une tourmente de neige.
Maintenant, le sol, les buissons, sont poudrés de blanc, les étoiles soyeuses brillent au soleil comme des aiguilles de givre; c'est l'hiver sous un ciel resplendissant, un paysage de Russie transporté sous l'équateur. Au milieu de cette neige, le colosse est couché, il repose sous le linceul qu'il s'est tissé et que les miliciens lui enlèvent déjà. Les uns ébranchent, les autres équarrissent ; dans vingt jours, l'arbre sera presque creusé et ses membres épars serviront de rouleaux pour l'amener jusqu'à la rivière et le mettre à flot.
Nous ne sommes pas superstitieux.
Heureusement ! car nous allons être treize Européens à la Mission. Nous étions douze : huit officiers et quatre sous-officiers ; l'enseigne de vaisseau, Dyé, va se joindre à nous incessamment. Marchand, par un courrier, m'a annoncé cette nouvelle, à Balimoéké ; il me donne l'ordre de faire voyager Dyé par les voies les plus rapides, car il veut lui confier Le commandement d'une petite vedette, Le Faidherbe, le seul vapeur que possède la France sur le Congo. Le Faidherbe doit être employé sur l'Oubangui, afin d'accélérer les transports qui s'y font uniquement par pirogue; il faut qu'il arrive assez tôt à Bangui pour passer le seuil rocheux ; c'est une question de jours, les eaux baissent et sont près d'être à l'étiage.
Je suis revenu à Comba préparer le transport de Dyé. J'ai décrété qu'il irait en soixante neures de Kimbédi à Brazzaville. J'ai soulevé des protestations :
deux cents kilomètres en soixante heures ! Impossible. Nous* le verrons bien. Les dis-
WTS FOR BELGfAN "
T\rfKr ..
positions sont prises, les relais des tipoveurs sont préparés ; et comme Marchand tient à aller à grande allure de Brazzaville à Kimbédi, les relais qui auront servi pour Dyé dans un sens, seront utilisés par lui dans l'autre sens.
La marche des courriers, que nous avons organisée, a déjà stupéfié le Congo.
nécessaire, et par là de suppléer à l'insuffisance des troupes.
Les. porteurs passent de plus en plus nombreux. Les uns déjà chargés à Kimbé-
Je tire une piège de guinée.
Ils mettent de trente-six à quarante heures pour faire ce trajet ; autrefois, ils mettaient six jours. Cette rapidité, d'ailleurs, n'a pas pour objet d'étonner les populations, elle est le seul moyen pour le commandement, dans un pays* soumis à la répression, de connaître l'état d'esprit des différentes régions, de donner des ordres à temps, d'envoyer les tirailleurs où leur présence est
di, s'arrlîent devant ma case, déposent leui moutète et s'assoient sur leurs talona en attendant la distribution des vivres, pendant que le contremaître me remet sa feuille de route à vérifier. D'autres se présentent pour prendre des charges et s'accroupissent derrière les premiers. Suivant la situation des magasins de Kimbédi et de Comba, je les chargerai ici ou les en-
verrai à M. Gros. Une nouvelle caravane débouche du sentier ; elle arrive de Brazzaville, ce sont des Loangos ; il est facile de le deviner, car ils portent du caoutchouc, des défenses d'éléphant, qu'une maison de commerce expédie à la côte.
Ils s'ajoutent à leurs frères de portage, et comme eux, s'asseyent sur leurs talons.
S'ils reviennent pour la première fois de Brazzaville, ivoire et caoutchouc entreront en dépôt dans le magasin, ils recommenceront un voyage au Pool et à leur retour reprendront les marchandises du commerce. Je signe la feuille de route des premiers arrivés, on leur distribue ensuite la ration de chicouangue; j'envoie au magasin les porteurs à charger, et je passe aux Loangos. Ils ont déjà accompli leur voyage supplémentaire à Brazzaville, il faut les payer.
J'ai bien établi un tarif, mais celui-ci est basé sur la valeur de la guinée bleue, l'étoffe la moins chère, qui n'est pas la plus solide naturellement. Si les noirs font parfaitement la différence entre les qualités, ils voudraient ne pas en faire entre les prix. Mes Loangos ont droit à neuf brasses de guinée pour le trajet de Comba à Brazzaville, c'est-à-dire à 16 m. 20, puisque la brasse ou la cortade représente 1 m. 80.
Je tire une pièce de guinée. Protestation du premier à régler. Il préfère autre chose.
— Que veux-tu?
Le misérable! Il a immédiatement allongé le bras vers le fond du magasin.
Du calicot rouge ! Il s'y connaît ! Neuf brasses de guinée à o fr. 30 le mètre, en France, valent ici 8 fr. 10, tandis que neuf brasses de calicot rouge valent 17 francs.
— Si tu tiens à cette étoffe, je ne t'en donnerai à peine quatre brasses et demie.
D'ailleurs, régulièrement, nous ne devons pas payer avec du calicot rouge, nous en avons très peu. Je lui vante le mérite de mon coton écru à 8 fr. 90 les neuf brasses :
— De celui-ci, tu auras presque la même quantité que de la guinée, et comme tu es un brave homme, pour toi, je ne ferai pas de différence.
Il n'aime pas la couleur écrue !
Je tire mon calicot blanc à 7 fr. 30.
- — ■ Prends ça, je t'en donnerai 10 brasses au lieu de 9.
Il se décide. Je commence à mesurer l'étoffe entre mes bras étendus. Encore une
fois, mon client proteste. Il se plaint que j'aie les bras trop petits!
Je n'arrive pas à lui faire comprendre que ma brasse est calculée, qu'elle mesure 1 m. 60 au lieu de 1 m. 80, que je lui en compterai io et 20 centimètres en plus. Il montre le sergent Bernard qui est de retour du magasin; il veut que Bernard mesure.
Je crois bien, Bernard a près de deux mètres et sa brasse également !
Les autres porteurs rient devant mon refus et se moquent de leur camarade qui philosophiquement esquisse un geste signifiant : ça réussit quelquefois.
Enfin celui-ci est payé. Aux suivants.
Pïeureusement, ils ont été attentifs, ont r> fiéchi, et leur choix est fait assez rapidement-.
Il serait plus simple de leur dire : vous aurez ceci, pas de discussion ; mais il faul tâcher de les contenter et de récompenser leur bonne volonté. D'ailleurs, nous ne perdons pas à les régler nous-mêmes. Le gouvernement du Congo paie aux commerçants de Loango, qui ont le monopole du recrutement, 60 francs par porteur, c'est-à-dire 60 francs pour 500 kilomètres, ou o fr. 12 par kilomètre. Ici, je paie 8 fr. 10 pour 140 kilomètres, un peu plus de o fr. 05 par kilomètre. Il est vrai que nous nourrissons les convois sur toute la route, douze jours aller et retour; mais j'achète trois chicouanges pour une brasse à o fr. 90, et trois chicouanges représentent douze rations. Le kilomètre au total revient donc 1 six centimes, environ.
Le paiement des caravanes effectué à Makabendilou et à M'Bamou revient plus cher, puisque les ballots d étoffe y sont majorés du prix de transport ; mais à Kimbédi et à Loudima, la brasse est au contraire meilleur marché qu'ici. Il y a compensa* tion. Quant aux porteurs, ils n'y perdent pas, les commerçants ne leur remettraient pas les 60 francs, mais la valeur représentée en cortades*, sur laquelle ils doivent encore se nourrir, ou du moins essayer !
Les caravanes parties ou libérées, dans un sens ou dans l'autre, je vérifie les inscriptions sur les registres. A notre départ, il faudra pouvoir préciser les dépenses des différents services. Les caravanes, en effet, transportent des charges tantôt pour le Haut-Oubangui. tantôt pour notre Mission, tantôt pour le Congo, pour le Chari ou pour la Sangha. Je les paie avec des tissus ap-| partenant soit à la Mission, soit aux autres colonies ; il faut inscrire tout.
Pour chaque service est ouvert un registre et chaque registre comporte 15 ou 20 colonnes, l'origine des caravanes, leur numéro, leur point de départ et leur chargement, Jeur destinauon, le nombre de porteurs, les rations, les diverses sortes de tissus, la provenance de ces derniers... c'est un vrai casse-tête.
Je frémis en pensant à la récapitulation des comptes de tous les postes, à la balance à établir! J"aime mieux ne pas y penser.
Dans une petite ville, le marché est toujours une grande distraction, a fortiori dans un poste du Congo. Jamais je ne manque de faire une visite à celui de Comba. Chaque semaine le nombre des vendeurs augmente. Un marché qui réussit rapporte plus qu'un combat victorieux, car il est l'instrument de pacification par excellence Le fusil n'est qu'un prélude, et sert surtout à libérer les populations du joug d^s chefs qui les terrorisent; il sert aussi à donner à la parole le poids qui, sans lui, manquerait à la plus entraînante éloquence. Le pouvoir de cette dernière est singulièrement réduit en Afrique, d'abord, par les transformations qu'elle subit en passant par la bouche d'un interprète ; ensuite, parce que dans tous les pays du monde, les mots ne sont jamais que des mots. Je sais bien qu'en Europe, on ajoute aux mots des promesses ; si celles-ci ne sont généralement qu'un mirage, du moins, elles mettent devant les yeux une vision d'actes ; on promet une route, un tramwav, un dégrèvement. Ici, les blancs ne pourraient que grever; quant à l'amélioration des voies de communication, leurs administrés n'en sentent pas encore la nécessité. Il faudra, pour qu'ils y deviennent sensibles, que le commerce se soit développé. Or, préparer des voies au commerce, c'est faciliter les relations des blancs avec les noirs, et des noirs entre eux. Pour cela, il n'est qu'un instrument : le marché.
Ce n'est pas une découverte. Le principe est connu depuis longtemps. L'attraction du marché vient du désir d'échanger un produit contre un autre, contre des perles, de l'étoffe, un peu de sel; cette attraction résulte aussi du plaisir qu'ont les hommes à se réunir, à se communiquer les nouvelles. Evidemment, les nouvelles sont rares, dans le sens que nous, civilisés, attachons à ce
mot, mais pour des noirs, le moindre incident a un intérêt : un arbre tombé sur le sentier, une case dont on refait la toiture. Eh! mon Dieu; les commérages qu'on en tend dans un marché en France sont-ih beaucoup plus palpitants? Le besoin de ba varder est en raison inverse de la puissance de penser. Or les nègres pensent très peu.
Et puis, il y a i'attrait de voir le blanc! attrait d'autant plus fort que ce blanc semble plus terrible. Les plus audacieux se risquent, les autres suivent; et ainsi, petit à petit, le marché détruit les appréhensions, ramène la confiance. D'eux-mêmes, un jour, les indigènes prennent le blanc comme arbitre de leurs différends et proclament ainsi son autorité.
Les premiers jours, j'ai bien senti cette crainte; à mon approche le bourdonnement des conversations cessait, le nom de Mabiala courait tout bas ; à présent, hommes et femmes sont enchantés de me voir; ils espèrent que je me laisserai toucher par leurs arguments et paierai plus cher que le sergent Bernard.
Et c'est aujourd'hui un vrai marché que celui de Comba. Je circule au milieu de la cohue, du tapage de la venie. Bernard, qu* opère pour le compte du poste, est le gros acheteur, mais les miliciens s'approvisionnent aussi pour leur propre compte; avec leur solde, ou avec les gratifications qu'ils ont obtenues dans le service de courrier, ils s'offrent quelques douceurs, et profitent de l'occasion pour adresser des sourires aux jeunes Vénus noires.
Les chicouangues sont la base du marché; ficelées dans leur enveloppe de feuilles, empilées par deux les unes sur les autres, elles forment de petites pyramides sur lesquelles le soleil met des tons mordorés; par endroit, une feuille crevée laisse apparaître le manioc transparent que la lumière opalise. Des paniers, remplis d'ananas, jettent des lueurs d'or fauve: à côté, c'est le jaune éclatant d'un régime de bananes, aux fruits sans une tache, rendu plus lumineux par le voisinage d'un tas brun de manioc doux, non vénéneux, qu'on peut manger sans préparation. Au fond d'une petite corbeille, je vois des n'safos, les grosses olives violettes délicieuses à croquer avec du sel, produites par un arbre de la grosseur d'un noyer. Quelques feuillages, propres à confectionner des sauces, donnent une note de verdure; des calebasses renfermant des épisi de maïs, bossuent le sol ; des poules effa-, rouchées sortent leur cou maigre des mou-
Le marché de Comba.
Au Conço
tètes où elles sont enfermées, et leur cri suraigu domine le brouhaha des voix.
Bernard, ses larges épaules un peu voûtées, son binocle sur le nez, une petite cuiller à la main, circule impassible, suivi d'un tirailleur porteur d'une calebasse de perles. De temps en temps, il se penche, discute, acquiert un lot de chicouangues, et plonge su cuiller dans la calebasse pour régler son achat, car la cuiller à café est la mesure légale adoptée pour les perles. Si le vendeur préfère des étoffes, le sergent lui donn3 rendez-vous au magasin. Moussa, la chemise flottant sur le pantalon, traîne ses sandales nonchalamment, palpe un poulet, qui ne m'est pas destiné, hélas ! rafle le manioc doux ; cette fois, c'est pour moi. Il examine des œufs, et m'appelle pour cette opération délicate; je les mire dans le soleil et ies accepte ou les refuse.
Parfois une querelle s'élève entre deux vendeuses, les voix glapissent, les invectives se croisent ; je ne les comprends pas, mais je les devine. Je suis vraiment au carreau des halles.
Pas de nouvelles de Dyé; non plus que du courrier de France qui est en retard. Gros signale de Kimbédi, que les charges vont lui manquer, si le convoi fluvial attendu par lui n'arrive pas à temps.
L'élan donné est tel que je ne cesse d'envoyer à Kimbédi des convois à vide. D'ici, toutes les pièces du d'Uzès sont déjà parties, la baleinière en aluminium les a suivies ; nous fêterons sûrement le ier Janvier dans une île du Congo; et c'est avec joie que je contemple ce défilé de caravanes.
Je les. regarde passer et je les imagine couvrant de leur traînée noire le sentier de Loango à Brazzaville, telles une file de fourmis affairées. Je vois les caisses de toutes formes, les tonnelets de toutes dimensions apparaître hâtifs, oscillants, le long des crêtes, plonger dans les ravins ; tous les noms de l'Europe, gravés au flanc des colis, Amsterdam, Hambourg. Manchester, Gablonz, Liège. Venise, Marseille, Bordeaux, escaladent les falaises, s'enfoncent dans les bois ; toutes les civilisations prennent d'assaut l'Afrique.
* * Une lettre de Marchand ; il me dit qu'ar-
rivé à Brazzaville il y a dix jours, il a trouvé tous les Européens en effervescence. Cette effervescence, paraît-il, m'était imputable. En voici la raison.
Au moment où le mouvement de portage commençait seulement à se dessiner, Marchand avait décidé que le commerce et la mission catholique n'auraient droit qu'à ■une certaine proportion de porteurs. C'était juste; si nous n'avions pas été là, aucune charge ne serait passée. L'arrêt d'une caravane, ordonné récemment par moi, a déchaîné la tempête : le commerce et la mission catholique ont jeté des cris, ont menacé Marchand de réclamer au ministre par la voie des consuls : nous affamions Brazzaville! Il y avait vraiment de quoi rire. Depuis des mois, pas un convoi ne pouvait circuler; M. de Brazza s'en rendait si bien compte qu'il avait proclamé l'état de siège et nous avait donné le commandement de Ja région. Et c'était nous qui affamions Brazzaville!
Brazzaville est affamée, je n'en doute pas, car elle l'est pour deux raisons : d'abord par la situation que nous avons trouvée au Congo, ensuite par ses voisins les Batékés.
C'est une opinion accréditée et courante que les Batékés sont utiles, même indispensables, à Brazzaville, tant pour son commerce que pour assurer sa vie matérielle. L'alliance des Batékés, et la création du roi Makoko, ont été nécessaires à M. de Brazza, au moment de la marche de Stanley vers le Pool. C'est avec une habileté supérieure que le commissaire général du gouvernement a su en user. Politiquement, les Batékés ont donc rendu autrefois de grands services, mais économiquement, ils scnit aujourd'hui la ruine de Brazzaville.
Ils ne sont ni cultivateurs, ni porteurs. Ils sont uniquement commerçants, et ces commerçants ne nous rapportent rien. Ils accaparent les stocks d'ivoire descendant de l'intérieur, et les écoulent par fraude sur le territoire de l'Etat Indépendant, sans payer les droits qui chargent le commerce européen. Leur concurrence est aussi redoutable que déloyale.
Xe cultivant pas, ils achètent leurs vivres aux producteurs balalis. et les bénéfices de leurs opérations commerciales leur permettent de payer très cher. Ils accaparent et font monter les prix à un taux fantastique.
Ainsi, à l'arrivée de Marchand, d'une part, Brazzaville était dépourvue d'étoffes, puisque depuis longtemps la route était fer-
Souvenirs de la Mission Marchand
mée aux caravanes ; d'autre part, le peu qui lui en restait ne suffisait pas à la rapacité /des Batékés.
Cette situation ayant naturellement aigri ,les esprits, à la nouvelle que j'avais déchargé une caravane du commerce, la ville a poussé un hurlement.
Mais la véritable cause des réclamations des commerçants et de l'administrateur, s'est bientôt révélée à Marchand.
La Mission n'a sous son autorité que le territoire compris entre Loudima et Brazzaville; toute la région du Sud, celle de Manyanga, nous échappe; celle-ci, l'administrateur de Brazzaville, M. de Kerraoul, a déclaré la tenir dans sa main. C'est par la voie de Manyanga que passent les charges déposées par le chemin de fer belge à Toumba, son point terminus actuel. Or, M. de Brazza, convaincu, dès notre arrivée, que l'arrêt du portage se prolongerait longtemps encore, avait fait une démarche dans le but d'utiliser le chemin de fer de l'Etat Indépendant. Avec l'agrément du conseil d'administration de la voie ferrée, la maison hollandaise avait consenti à se charger du transport de 3.000 charges, à raison de 52 francs chacune, ?,vec prime de ic ou de 15 francs, suivant la da.te à laquelle les colis seraient rendus à Brazzaville; le dernier délai fixé pour ce transport était le 15 Octobre.
Le jour de l'arrivée de Marchand à Brazzaville, le 8 Novembre, trois semaines après l'expiration du délai accordé, pas une des 3.000 charges n'était même signalée; et si les deux tiers appartenaient L la Mission et au Haut-Oubangui, les autres revenaient au service local. C'étaient bien ces charges-là qui manquaient à Brazzaville, plutôt que celles arrêtées par moi ! Mais il était dur d'en faire l'aveu.
La responsabilité de M. de Kerraoul était en jeu ; il avait pris l'engagement officiel d'assurer lui-même ces transports, affirmant que notre présence du côté de Manyanga serait une calamité. A l'heure actuelle, il se trouve bien ennuyé.
Quant à la maison hollandaise, sa responsabilité était engagée, en même temps que l' amour-propre de son représentant, M. Greshoff, était mis à rude épreuve, lui qu'on appelle dans le pays 0 le Foumou N'Tangou », le roi soleil!
Toutes ces déceptions étaient la vraie raison de l'effervescence de Brazzaville. On attaquait Marchand de peur qu'il n'attaquât lui-même. C'était de la bonne tactique . malheureusement, Marchand vit immédiate ment la manœuvre.
M. Greshoff prit tout de suite le parti d'avouer son impuissance. M. de Kerraoul essava de se refuser à l'évidence. Ses regards anxieux continuaient à se fixer sur la route du Sud... Seule, l'herbe verdoyait et la route poudroyait; pas un porteur ne se montrait. Un jour pourtant, un homme apparut. L'administrateur se précipita; c'était sûrement un convoi. Hélas! c'était un courrier porteur des plus tristes nouvelles : les indigènes étaient soulevés, et la route était bien et dûment fermée !
Assez de fois, Marchand avait fait prévoir à M. de Kerraoul cette éventualité! Sa seule vengeance a été d'exiger que l'administrateur se joignît à M. Greshoff pour ré clamer l'intervention militaire sur la route de Manyanga. A la suite de cette demande, Marchand a lancé de Brazzaville, hier matin, 19 Novembre, l'ordre de mouvement suivant :
« M. Fredon laissant 8 hommes et 1 caporal à Balimoéké se portera avec 21 miliciens à Maïkabendilou. Le capitaine Germain ira prendre le commandement de M'Bamou, d'où il appuiera le mouvement sur Manyanga a.u Sud, et surveillera le territoire Batéké au Nord. D'ailleurs, de ce côté, rien à craindre ; Mayoké et Missitou, les deux brigands qui s'étaient réfugiés chez les Batékés viennent d'être livrés à Mangin par les populations, et ils ont été exécutés-.
« Mangin, avec la demi-compagnie soudanaise et les 30 tirailleurs du sergent Mottuel, marchera de M'Bamou sur Kimpanzou, avec l'ordre d'occuper la basse Foulakari et la route Kimpanzou-Manyanga.
a Le sergent Venail avec une section soudanaise partira de Brazzaville pour rejoindre Mangin à Kinpanzou. »
Marchand m'annonce enfin son départ de Brazzaville pour Kimbédi le 23. 11 compte toujours faire les 200 kilomètres en soixante heures, grâce aux relais que j'ai préparés pour lui et pour Dyé.
Ce matin, j'ai appris que Dyé approchait ; ils se croiseront en route.
A Kimbédi
Pour la première, et vraisemblablement pour la dernière fois, j'ai usé d'un tipoye. Marchand qui n'avait fait que traverser Comba, poursuivant son record, m'avait précédé à Kimbédi et avait envoyé au-devant de moi son équipe de Loangos, pour m'adoticir les derniers kilomètres.
On est fort bien dans ce hamac, lorsque les tipoyeurs sont des professionnels. Ils s'en vont d'une allure toujours égale, d'un petit trot glissant qui vous berce juste assez pour vous plonger dans une demi-somnolence ; on ne sent même pas les porteurs se relayer, la tige de palmier, à laquelle on est suspendu, passe de la tête de l'un sur la tête de l'autre sans secousse, sans arrêt dans la marche. On est certainement moins cahoté que dans un chemin de fer, surtout si le wagon est mal attelé. Passer soixante heures en tipoye, comme vient de le faire Marchand, est cependant fatigant, mais soixante heures de train, omnibus ou rapide, ne sont pas plus reposantes. Dyé, que Marchand a croisé, et qui gagnait Brazzaville à la même allure, était paraît-il assez moulu. Pour ses débuts en Afrique, il avait le droit d'être étonné. Quand, à son arrivée à Comba, je lui ai annoncé qu'il filait sans s'arrêter jusqu'à Brazzaville, il a semblé légèrement effaré. Abandonner ses bagages qui ne pouvaient le suivre à pareille allure, l'inquiétait un peu. Je l'ai pourtant autorisé à emporter une éponge et une serviette ! Encore lui ai-je déclaré qu'il y avait là une manifestation exagérée de civilisation.
L'ordre de Marchand était de le faire voyager par les moyens les plus rapides, je m'y suis conformé. Mais on peut dire que j-our une école, c'en est une.
Me voiià donc à Kimbédi pour la troisième fois. J'y ai trouvé Marchand plongé dans la comptabilité, les registres des caravanes, la situation des magasins; j'y ai trouvé aussi mon rmi Gros qui m'a accueilli avec un sourire amical.
Je suis toujours heureux de le revoir, il possède une douce philosophie que reflète son visage, et il attire la sympathie. Je me plais à le regarder fumer sa pipe posément, tandis qu'autour de lui s'agitent des porteurs rechignant devant une charge tiop lourde, ou discutant sur le prix du voyage. Moi, je les bouscule ; au besoin, je prends la charge et la leur flanque sur la
tête. Lui, ôte tranquillement sa pipe de sa bouche, leur répond avec ce calme et cette bonne humeur dont il ne se départit jamais, et ils s'en vont influencés par cette égalité de caractère.
Le sort ne l'a pas beaucoup favorisé.
Il attend tranquillement l'avenir, sans amertume contre le présent. Son attitude ne varie pas, il continue d'agir; il ne se plaint de personne, ne désespère de rien, et ce n'est pas qu'il cherche à se bercer d'illusions; il a simplement un sentiment très exact et très haut de son devoir.
Nous allons faire route ensemble, car dès mon arrivée, Marchand m'a appris qu'il m'envoyait avec Gros en tournée de ravitaillement. Si l'abondance règne à Comba et à M'Bamou, il n'en est pas de même ici. Kimbédi est affamée. Gros m'avait déjà signalé cette situation qui, aujourd'hui, est devenue critique. Le pays n'est pas très peuplé, du moins aux environs du poste, et les habitants d'un naturel plus sauvage que ceux de Comba, vendent moins; enfin, Gros n'ayant plus une seule charge appartenant au service local, manque de tissu pour solder ses achats. A la rigueur, Kimbédi pourrait prélever des étoffes sur les ballots du Haut- Oubangui ou de la Mission, ce que j'ai fait à Comba, ce que M'Bamou a été autorisé à faire; mais Marchand a trouvé que j'avais élé imprudent en permettant ces virements, il craint que le règlement des comptes ne soit trop compliqué, et que le remboursement par le Congo ne soit aléatoire.
La famine est réelle. Il faut pourtant nourrir les miliciens. Par bonheur, Gros vient d'avoir connaissance qu'un village aux environs de Bcuenza, Kissimba, récèle dans ses cases des tonnelets de lard salé et d'autres charges abandonnées par les porteurs au temps des paniques. Du lard salé! Peutêtre aussi des tissus? Xous sommes sauvés! Demain, nous partirons en pirogue à Bouenza ; je laisserai Gros se diriger vers le lard, et je continuerai à descendre le Kouiliou pour aller au-devant d'un convoi fluvial et presser sa marche. Ce convoi doit apporter les étoffes qui nous manquent. Il est en retard, ce qui n'est pas étonnant; les bateaux en ce moment doivent avoir de la peine à remonter le courant. La rivière coule à pleins bords, et les tornades ne cessent pas.
Souvenirs de la Mission Marchand
Mais jusqu'à notre retour comment vivra-ton? Il n'y a plus de manioc. Heureusement, il y a de la farine. Marchand a donné l'ordre de faire du pain; ainsi se trouvera réalisée une parole historique : « s'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche ».
Une pluie diluvienne nous a assaillis au moment où nous débarquions, et nous a retenus tout l'après-midi à Bouenza.
Ce matin seulement, nous avons repris notre marche, Gros vers Kissimba, à la conquête du lard, moi à Loudima, à la conquête des bateaux.
Au moment de partir. Gros, qui a pour moi des attentions de père, s'est inquiété de mes bagages. Il lui semblait qu'une fois les siens débarqués, il n'était plus rien resté dans la pirogue. Je l'ai rassuré, j'ai dû exhiber tout ce que j'emportais, il ne se paie pas de mots ! Je lui ai présenté un gilet de laine à mailles,
— Et ensuite?
— C'est tout !
Il m'a jeté un regard navré, et a voulu passer à l'examen de ma popote.
Cette fois, j'ai sorti triomphalement une boîte vide de conserves, ma marmite, et un sac où j'avais mis cinq kilos de riz. J'ai eu beau faire le calcul et vouloir prouver à Gros que, à raison de trois cents grammes par jour, mesi cinq kilos m'alignaient en vivres pour plus de seize jours, il s'est éloigné levant les bras au ciel, comme s'il refusait de se rendre à l'évidence des chiffres.
Je n'avais vraiment pas besoin de provisions plus abondantes. Mon voyage n'a duré que quatre jours.
A six heures de Bouenza, j'ai rencontré tout le convoi fluvial, les bateaux de la Société d'Etudes, ainsi que le chaland en aluminium remonté à Loudima par le commandant Morin et qui sera démonté à Kimbédi, puis transporté à Brazzaville.
J'ai accompagné le convoi jusqu'au confluent de la Bouenza, espérant trouver au village quelques maniocs ; je supposais que la proximité de la mission catholique devait inciter les indigènes à la culture.
Non seulement mon espoir n'a pas été déçu, mais il a été dépassé; j'ai chargé sur ma pirogue cent cinquante et une chiconangues ; six cents quatre rations !
Eier de ce résultat, j'ai laissé les boats poursuivre leur route et j'ai ga^né- RLimbédi à pied. Il pleuvait, je ne pouvais être plus mouillé sur le sentier que dans la pirogue, et je serais un jour plus tôt au poste.
Au moment où j'arrivai au bord de la Louvizv, la nuit tomiba.it; j'appelai pour que le village me fît passer le ruisseau gonflé par la tornade. Ce fut en vain, je dus me résoudre à me mettre à l'eau.
J'étais mouillé, ce bain n'avait pas grande importance, mais je trouvais que les sujets de Gros manquaient de prévenances.
Il fut d'ailleurs plus indigné que moi de ce procédé et déclara que le chef paierait un cochon d'amende.
Mon bain servira au moins à procurer un festin au poste. La fortune appelle la fortune ! Je rapporte 604 rations de manioc, Gros a récupéré ses barils de lard, ma baignade ajoute un cochon à toutes ces provisions !
Sur le pas de ma porte que je me hâte de franchir pour me changer et me sécher, Célestin m'attend ; il tient, après son chef, à m'offrir ses condoléances.
Célestin est le secrétaire de Gros. Il est noir mais a reçu une éducation parfaite. Elève des pères, il a eu un instant l'intention d'entrer dans les ordres. Il a commencé ses études théologiques, puis reconnaissant qu'il n'avait pas la vocation, il s'est mis au service de l'administration. Il a conservé de cet essai de vie religieuse une manière recueillie de se présenter et de s'exprimer. Il a le parler suave, il est tout onction ; en écrivant, il fredonne les vêpres. De temps en temps il vient solliciter de Gros la permission de faire un tour dans les villages environnants, mais il la demande à sa façon, les yeux baissés, les mains jointes :
— Me permettez-vous d'aller sauver quelques âmes?
Gros, discret, ne l'interroge pas sur le sujet de son homélie, et le laisse aller.
En oe moment. Célestin déplore l'égarement de ses frères de couleur qui ont oublié vis-à-vis de moi, ce qu'ils ' doivent à tout homme au nom de la charité chrétienne.
J'éclate de rire à ce discours :
— Mais Célestin, ils ne sont pas chrétiens J
11 lève les veux vers les étoiles : — Hélas! '
Célestin fait ma joie. Il porte son nom à ravir. Il ne pouvait en avoir un autre. Lui et 12 sont certainement les deux curiosités du poste.
12 est le cuisinier de Gros, un annamite doublé d'un cordon bleu; c'est lui qui confectionne les gâteaux de riz à l'oignon! J'ai de la peine à le lui pardonner. Quel est son nom? Il n'en a pas, il est un numéro... comme les forçats; car il appartient au pénitencier de Libreville où les forçats annamites sont déportés. Certains, ceux dont la conduite mérite un adoucissement de peine, sont ainsi détachés dans les postes où, avec l'intelligence de leur race, ils se mettent très vite à tous les travaux ; le jardinage, toutefois, demeure leur occupation favorite et leur triomphe, ils y rendent de réels services.
12 a un visage de vieil ivoire, au nez aplati, aux pommettes^ saillantes, avec deux yeux bridés dont on ne devine pas le regard. Il trotte menu, ne fait pas de bruit, a l'air doux et soumis, mais si on consulte le registre d'écrou, on apprend qu'il a assassiné un Européen. 12 n'est qu'un malandrin!
11 semble aujourd'hui bien inoffensif.
Il est vrai qu'il a eu le temps de faire un retour sur lui-même ! Xe comprenant ni le français, ni la langue du pays, il est muré dans son silence, plus qu'un trappiste, car il ne chante même pas. Il connaît le nom des légumes, de quelques animaux, suffisamment pour exécuter les ordres qui lui sont donnés en tant que cuisinier ou jardinier. Il est surtout précieux dans les moments de disette, il se débrouille, se faufile dans les villages, découvre des ressources là où il n'y en a pas.
Gros le protège, mais ce n'est pas seulement pour les services qu'il en reçoit, il se sent, je crois, pris de pitié devant ce pauvre diable, en songeant au sort qui lui est réservé. La race jaune ne vit pas en Afrique, un à un les déportés disparaissent rapidement ; celui-là fera comme les autres.
Le mutisme de 12 désespère Célestin qui s'en veut d'ignorer l' annamite et de ne pouvoir sauver cette âme.
Je suis allé avec Gros, rendre visite au chef de Kimbédi, Foumou N'Souadi, et lui infliger son cochon d'amende.
A l'entrée du village, une énorme fosse était creusée, au milieu de laquelle se dressait un mannequin fantastique, un gigantesque épouvantail à moineaux. Ce mannequin de plusieurs mètres de ha,ut, représentait un homme, il émergeait du trou à partir des genoux. La tête était grossièrement figurée par une boule badigeonnée en blanc, coupée de traits de charbon simulant des yeux, un nez, une bouche ; le corps était enveloppé d'étoffes bariolées, de couvertures à raies multicolores, un vrai vêtement d'arlequin ; sur la poitrine étaient plaquées deux assiettes maintenues par des ficelles. Les bras tendus horizontalement, mais trop courts en proportion du buste, complétaient l'effet produit par ce torse démesuré qui semblait reposer sur les genoux. Ce mannequin prenait l'aspect d'un géant nabot.
— Qu'est ceci? demandai-je. Est-ce un fétiche, le dieu protecteur de vos administrés ? Cet appareil est-il destiné à éloigner les oiseaux ou à terrifier les blancs ?
— Rien de tout cela, me répondit Gros. Saluez la dépouille mortelle de l'ancien chef du village, le père de Foumou N'Souadi.
Je crus que ce vénérable vieillard était couché au fond de la fosse et que ce mannequin était une espèce de statue ayant la prétention de figurer ses traits, de les immortaliser pendant le temps que cet assemblage de paille et de chiffons résisterait aux tornades.
Gros protesta :
— Nullement. C'est le corps même de N'Souadi qui est à l'intérieur de ce magot de carnaval, il en est l'ossature.
— ■ Ces Bakambas, opinai-je, sont de grands philosophes. Ils veulent sûrement nous pénétrer de cette idée : la vie n'est qu'une mascarade, le luxe dont s'entourent les hommes ne recouvre qu'un squelette, la gloire et les honneurs masquent la mort !
— Réflexions bien profondes pour des êtres aussi simples, fit Gros en riant, je doute qu'ils connaissent Bossuet.
— Oui, mais ils ont Célestin! Pauvre Foumou N'Souadi. Je vous a.ssure qu'il a l'air de déclamer du Musset :
« Mais quel bien fait le bruit, et qu'importe la gloire ?
« Est-on fins ou moins mort quand on est embaume? »
— ■ Il est certain, reprit Gros, qu'il est embaumé, ou à peu près. Lorsqu'il a eu rendu le dernier soupir, on l'a placé sur une claie et on a allumé du feu sous lui pour le dessécher.
Souvenirs de la Mission Marchand
— C'est une façon de concilier l'enterrement et ia< crémation.
Je commençais à ne plus trouver ce mannequin si burlesque. Après tout, nous, civilisés, que faisons nous lorsque nous voulons honorer particulièrement un mort? Nous l'embaumons et nous l'exposons, pour qu'une dernière fois des traits, dignes d'être conservés dans le souvenir, puissent être contemplés. Les Bakambas ignorent nos procédés de conservation, et leur chef, après avoir été mis sur le gril, n'étant plus présentable, ils l'ont affublé de cet accoutrement bizarre. Il n'y a là qu'une forme du culte des morts.
— Et combien de temps, demandai- je, N'Souadi restera-t-il exposé à l'admiration de ses sujets et aux intempéries.
■ — Douze lunes. Ensuite, il recevra sa sépulture définitive. On le couchera au fond de ce trou, on rejettera la terre sur lui et l'emplacement sera marqué par un signe quelconque, un verre, une assiette cassée, un parapluie.
Comme mausolée, c'est modeste, mais au moins la mort d'un chef, ici, n'est pas l'occasion des ignobles scènes qui se passent dans trop de régions en Afrique. Je me souviens du récit que m'a fait Marchand de l'enterrement auquel il a assisté pendant sa traversée de la Côte d'Ivoire au Soudan. Encore aujourd'hui, il ne peut y penser sans un hriut-le-cœur de dégoût, un frémissement d'horreur ; aussitôt la scène se représente à lui : d'abord les préliminaires du sacrifice; les lugubres gémissements des pleureuses qui dominent les clameurs des hommes, les battements ininterrompus du tambour qui scande les danses désarticulées des' indigènes. Au milieu, des bûches flambent et jettent sur cette frénésie des lueurs d'enfer. Puis un sorcier bondit, le corps barbouillé de peinture, orné de peaux de bêtes, de fétiches qui pendent et cliquettent ; ses pieds battent le sol, l'entourent d'un nuage de poussière, et subitement, il s'arrête, c'est le silence : une femme vient d'être amenée au bord du trou qui marque le centre de cette orgie démoniaque.
Le sorcier lui parle et luimontre le mort:
« Toi, tu seras chargée d'entretenir son feu, tu prendras de petites bûches, tu les choisiras bien sèches*... »
A chaque recommandation, la femme incline la tête... Tout à coup elle pousse un hurlement horrible. Le sorcier lui a plongé son couteau dans le ventre et d'un tour de main en a enlevé Le foie qui, avec le corps pante-
lant, est précipité dans la fosse. La horde sauvage hurle de joie, mais déjà une autre femme est la :
« Toi, tu iras chercher son eau, tu la puiseras à une source claire, tu auras soin qu'elle soit fraîche... »
— Oui, oui, halète la malheureuse...
Un nouveau hurlement et le deuxième corps tombe dans la fosse, pendant que le sorcier, dont la frénésie devient de la folie, mord dans le foie palpitant qu'il vient d'arracher, se barbouille la face de sang.
Profitant du délire qui secoue la foule, Marchand réussit à s'échapper, les mains sur les oreilles, fuyant ce cauchemar; il s'enferme dans sa case, mais les cris qui déchirent i'air parviennent jusqu'à lui.
Après les femmes du défunt, ce sont les esclaves qui sont sacrifiés, et plus les corps s'amoncellent dans le trou, plus les vociférations des forcenés montent et emplissent la nuit.
Ces mœurs épouvantables sont celles du Haut-Congo, de l'Oubangui, ou du moins l'étaient avant l'arrivée des blancs. Ici, le culte du défunt n'exige pas la mort des vivants. Foumou N'Souadi dans le fond de son absurde mannequin me semble maintenant un honnête et respectable vieillard.
Le convoi fluvial est arrivé. En ce moment, le Niari résonne de coups de majteau, du grincement des clés qui dévissent les boulons ; aussitôt le chaland démonté, les caravanes l'emporteront. Lorsque celui dont Marchand a donné l'ordre d'expédier les tranches restées à Loango traversera Kimbédi, en route pour Brazzaville, nous pourrons dire que la flottille du Hr,ut-Oubangui est reconstituée.
Ironie du sort ! Nous sommes en train de nous réjouir de ce résultat. Vn courrier arrive de la cote : Marchand l'ouvre; la première lettre dont il prend connaissance lui annonce la suppression de la flottille du Haut-Oubangui !
On ne peut nier que le ministère n'ait agi sagement, puisque depuis deux ans, il avait le droit de regarder ces bateaux comme perdus et qu'il pouvait justement être fatigué de considérer comme embarqués les marins rivés aux bords du Congo sans un bateau. D'ailleurs, tout ce que nous avons sauvé naviguera très bien sans un tel luxe
de personnel. Il suffit de maintenir Morin avec un mécanicien.
Autre courrier; celui-ci d'Emily : Germain a été atteint d'une bilieuse hématurique. Il va mieux, mais à Manyanga, Simon se trouve dans le même état. Il y est seul et n'a aucune expérience de cette maladie; c'est la première fois qu'il vient en Afrique. Emily est inquiet, il partira pour Manyanga dès qu'il pourra quitter Germain.
Les nouvelles se suivent et ne se ressemblent pas. Celles d'hier nous attristaient, celles d'aujourd'hui nous égaient. Castellani apporte dans notre existence sa note légèrement comique d'enfant terrible. Le commandant Morin écrit, de Brazzaville, à Marchand, que notre peintre a fait des siennes !
Poursuivi par son idée fixe de monter le plus tôt possible à Bangui, Castellani avait demandé à Marchand de devancer la Mission, lorsque Dyé partirait sur le F aidherbe. Marchand, connaissant le peu de sécurité dont on jouit à Bangui, et se refusant à offrir un artiste à la table des Bondjos, avait prié Castellani de mettre un frein à son impatience. Il partirait avec la Mission.
Castellani a l'imagination ardente.
Dans cette mesure de prudence, il ne vit qu'une mesure coercitive, une atteinte à sa liberté; Brazzaville ne fut plus, à ses yeux, qu'une prison. Morin ayant été chargé par Marchand de veiller sur lai, il considéra le premier comme un geôlier, le second comme un tvran.
L'idée de prison amène forcément celle d'évasion. Castellani n'eut plus d'autre pensée. Le Faidherbe devait partir le 10 Décembre: il partirait avec lui, malgré la défense de Marchand, malgré la surveillance de son gardien.
Se cacher à bord du Faidherbe paraît un problème insoluble. Le Faidherbe est une vedette, un petit vapeur construit pour faire le service des courriers et nullement pour transporter des bagages. Il marche très vite, il file seize noeuds, mais il n'a que seize mètres de long, c'est-à-dire que la chaudière et la machine occupent plus de la moitié du bateau ! Il y a bien une petite cale à l'arrière, seulement, Dyé l'avant ^emplie de colis, un rat n'aurait pu s'y glisser.
Castellani ne se découragea pas; il s'agissait de recouvrer sa liberté, et aussi de nous jouer un bon tour. Après avoir fait une étude approfondie du Faidherbe, il constata que le seul espace libre était constitué de chaque côté de la chaudière, par l'intervalle existant entre celle-ci et la coque du bateau; cet intervalle n'avait guère que cinquante centimètres! Et il servait de logement à l'injecteur à bâbord, à la pompe d'alimentation, autrement dit au petit cheval, à tribord. De plus, les chauffeurs y avaient entassé, pour combler les vides, un excédent de bois de chauffage. Castellani entrevit la possibilité de se substituer à quelques-unes de ces bûches; il se décida pour le côté de l'injecteur, soudova un des chauffeurs, se coucha df.ns le fond, et, recouvert par quelques m„. .ux de bois, pas trop lourds, sur lesquels une natte fut jetée négligemment, il attendit le départ.
Les feux sont allumés, la pression monte. Dyé passe une dernière inspection du vapeur, ne remarque rien d'anormal.
Un coup de sifflet : le Faidherbe se met en marche.
En même temps que la pression monte, la chaleur augmente. La chaudière est à circulation, c'est-à-dire que ce n'est pas avec la chaudière, mais avec le foyer, que Castellani se trouve en contact. Il n'est séparé de la fournaise que par une plaque d'acier. Nouveau saint Laurent, il n'a même pas la consolation de se retourner ! De tout temps, l'amour de la liberté a engendré des martyrs !
Il y a deux heures que dure le supplice ! Le Faidherbe est suffisamment éloigné de Brazzaville. Castellani peut se montrer. Les bûches se soulèvent, le peintie, à demi rôti, se dresse devant Dyé.
Le commandant du Faidherbe n'en cioit pas ses yeux! Castellani est là!
Les ordres de Marchand sont formels :
interdiction absolue de prendre notre peintre à bord. Il faut revenir en arrière!
Mais Castellani, d'un beau geste, indique le Nord :
— ■ Commandant, vous avez aussi Tordre formel de franchir sans aucun retard ie seuil de Zinga, les rapides de Bangui. Un jour perdu, et vous ne trouverez plus assez d'eau pour passer!
C'est vrai, hélas! Que faire? Angoissante énigme.
La nuit approche. Il est l'heure de couper du bois. De toutes façons, cette der-
Souvenirs de la Mission Marchand
IOI
nière opération est nécessaire, qu'on marche en avant ou qu'on retourne à Brazzaville. La nuit porte conseil. Dyé donne l'ordre de mouiller.
Castellani exulte. Il a gagné la partie! Il est libre !
Il a compté sans son gardien! A Brazzaville, à peine le Faidherbe parti, Morin, inquiet de ne pas voir Castellani, agité d'un vague pressentiment, s'est mis à sa recherche, l'a demandé à tous les échos. Il a parcouru le poste, s'est adressé aux maisons de commerce. Personne n'a vu Castellani! 11 a aussitôt deviné la vérité. Comment rattraper le fugitif? Il n'y a pas un vapeur à Brazzaville !
Si Castellani était entêté à recouvrer sa liberté, Morin ne l'était pas moins à exécuter sa consigne. Sans hésiter, il fait armer une pirogue et se lance à toutes pagaies sur les traces du Faidherbe. qui devait être obligé de s'arrêter la nuit pour s'approvisionner de bois.
Sur les bords du Congo, pendant que le vapeur repose, ses feux éteints, que les coupeurs de bois manient la hache et la scie, Castellani, triomphant voit dans un songe toute une vision de panoramas.
Tout à coup, une voix bien connue l'arrache à ses rêves :
— • M. Castellani est-il ici ?
C'est la voix de Morin ; la pirogue vient d'accoster le Faidherbe.
— Vous ne m'emmènerez pas! déclare Castellani.
Je vais vous faire enlever de force !
riposte Morin.
La résistance nést pas possible. Notre malheureux peintre doit descendre dans la pirogue, et furieux rentrer à Brazzaville.
Marchand a ri, il a apprécié tout le sel de cette aventure, mais il n'est pas content.
Marchand vient de partir pour M'Bamou. Il s'est décidé dès qu'il a eu pris connaissance d'un courrier envoyé par Mangin : les hostilités sont assez sérieusement engagées sur la Foulakari avec un chef du nom de Tensi qui a traîtreusement attaqué un convoi de ravitaillement escorté par le sergent Mottuel. Ce dernier a été blessé, a eu cinq hommes hors de combat et a pu à grand'peine se dégager, rentrer à
Kimpanzou où Tensi l'a aussitôt assiégé.
Il faut à tout prix éviter la panique des porteurs qui ont déjà commencé à déposer leurs charges au bord de la Foulakari; la route de Kimpanzou doit demeurer libre. Les indigènes ont besoin de ce côtélà d'une sévère leçon.
Marchand a résolu de la leur infliger lui-même. Il se porte à M'Bamou d'où il gagnera le pays insurgé. Il veut y concentrer des forces assez nombreuses pour frapper l'esprit des indigènes et rendre impossible l'idée d'une résistance. J'espérais l'accompagner, je suis obligé de rester jusqu'à l'évacuation des dernières charges, afin d'arrêter la comptabilité dan9 tous les postes.
Ce matin, 16 Décembre, à neuf heures, Marchand s'est éloigné dans son tipoye.
Gros passe en revue une caravane arrivée de Loango. Les porteurs sont accroupis devant leurs charges ; plusieurs de celles-ci consistent en bouteilles de vin ou de tafia ficelées en vrac dans les moutètes. Il a fallu, en effet, renoncer à transporter les liquides emballés dans des caisses. Les Loangos malins lançaient la caisse à terre afin de briser quelques bouteilles et, la relevant aussitôt, ils L'inclinaient de façon à faire égoutter le vin par un des coins, soit dans une calebasse, soit directement dans leurs bouches. Lorsqu'ils avaient bu ainsi à la régalade un certain nombre de fois, les caisses parvenaient vides à Brazzaville. Accident de route, disaient les porteurs d'un air navré. Ils avaient gagné à cet accident de se restaurer et de voyager avec une charge allégée.
En vrac dans les moutètes, les bouteilles sont à l'abri de ces accidents de route. Si les Loangos les cassaient, le vin coulerait à terre, ils n'en profiteraient pas. Mais chaque nouveau moyen inventé pour se préserver contre les voleurs, donne immédiatement naissance à un nouveau procédé de vol. Les Loangos altérés ne «ont pas restés à court.
Je vois Gros arrêté devant une moutête; son œil de lynx a aperçu une bouteille vide. Il La prend, tandis que le Loango déclare que le bouchon fuyait. Délicatement il soulève la capsule d'étain. qui. visiblement, a déjà été détachée. Il me montre deux traces de viol sur le bouchon,
des traces à peine visibles d'ailleurs, mais c'est par là que le liquide s'est évaporé! Le Loango a taillé deux petites fiches de bambou et les a insinuées délicatement entre le bouchon et le goulot, permettant tout à la fois à l'air de rentrer et au vin de sortir. La bouteille vidée, les fiches retirées, le liège est revenu sur lui-même bouchant la fissure par son élasticité. La capsule remise en place, on ne se douterait de rien si on n'était pas au courant du procédé.
Le Loango est signalé sur la feuille de route. Il baisse la tête d'un air contrit, ce qui ne l'empêchera pas de recommencer; il tombera peut-être un autre jour sur un œil moins exercé que celui de Gros.
12 est entré dans ma case et m'a salué d'un fléchissement des genoux, en me présentant une papaye.
Où a-t-il déniché cette papaye? Il y a bien dans le jardin un papayer, mais il a bizarrement poussé, accolé à un palmier, il est étouffé par lui et ne porte pas de fruits. 12 a dû se livrer à une reconnaissance dans un village ; il connaît mon faible pour la papaye, sa chair fondante, son parfum délicat, et veut se faire pardonner les oignons !
Je cherche dans ma cantine un cadeau.
Il ne me reste que quelques perles et une pièce de 50 centimes. L'œil de 12 se fixe sur celle-ci :
— Tu en as envie? La voilà.
Je ne vois pas bien ce qu'il en fera; les indigènes ne connaissent pas l'argent, mais c'est son affaire. Le gouvernement du Congo a eu l'idée d'essayer de diffuser notre monnaie dans le pays. Gros a reçu à cet effet une caisse de sous neufs et une caisse de pièces de 50 centimes. Les sous neufs ont pris tout de suite, les pièces d'argent n'ont eu aucun succès. Le cuivre était apprécié pour son éclat à titre d'ornement, comme des perles, nullement pour sa valeur monétaire.
L'argent ne peut être mis en circulation, tant que le commerce ne s'est pas répandu ; agir autrement, c'est mettre la charrue avant les bœufs. Encore doit-on faire une restriction. Le commerce ne suffit pas à assurer le cours de l'argent, il faut y ajouter les voies et movens de communication.
En effet, qu'un commerçant s'établisse à
Kimbédi et que Gros paie ses porteurs en ajgent, ceux qui reçoivent trois brasses pour aller à Comba, demanderont en paiement un prix équivalent pour se les procurer chez le commerçant. Or, si ces trois brasses reviennent à Kimbédi, pour l'Etat comme pour le commerçant, à 2 fr. 55, celui-ci les vendra plus cher afin de trouver son bénéfice. Ce ne sera donc plus 2 fr. 55, mais environ 4 francs qu'il faudra donner par porteur. Ce n'est pa,s tout; les marchandises en Afrique n'ont qu'une valeur conventionnelle sans aucun rapport avec leur valeur en Europe. J'achète une poule; je la paie, quand elle est belle, 3 m. 60 de coton écru, ou 10 cuillers de sel; si le vendeur veut de l'étoffe, ma poule me coûte 1 fr. 70. s'il accepte du sel, elle ne me coûte que o fr. 13, puisque le sel, à Kimbédi, revient à 41 fr. 08 les 30 kilos. En achetant avec de l'argent, je serais forcé de payer toujours plus de 2 francs, c'est-à-dire le prix qui permettra à l'indigène d'acquérir 3 m. 60 d'étoffe chez un commerçant, car tel pourrait être son bon plaisir.
Cet état de choses ne se modifiera que le jour où le chemin de fer répandant les produits, supprimera la rareté des uns par rapport aux autres, et rétablira le cours véritable de leur valeur, en même temps que la civilisation fera comprendre aux nègres que s'il est intéressant de saler les aliments, il est d'un intérêt au moins égal de ne pas se promener dans le plus primitif des costumes.
Au fait, combien ai- je payé ma papaye? Elle vaut une demi-cuiller de sel, par conséquent moins de o fr. 007 ; je n'ai pas volé ce pauvre 12, d'autant plus que cette papaye ne lui a sans doute rien coûté. J'espère qu'elle lui a été donnée, qu'il ne se l'est pas appropriée, mais quand on a tué un homme...
Ma case! Ce n'est pas un titre de chapitre, ça serait plutôt un titre de poème. Car ma case est un poème. Il s'y livre même des combats épiques.
A mon premier séjour à Kimbédi. ma case servait aux rendez-vous- de deux amoureux. Je crois, d'ailleurs, que ces deux amoureux se connaissaient depuis longtemps, car ils étaient en train de faire leur nid. Oui, deux pigeons, qui nécessairement s'ai-
Souvenirs de la Mission Marchand
maient d'amour tendre, construisaient leur nid. Ils y travaillaient assidûment, et de temps en temps, je me penchais pour les regarder entrelacer les brins de paille, les fixer dans l'angle formé par le mur et la terre, sous la tête de mon lit. Ils avaient choisi cet endroit ; et le soir, je me couchais avec précaution pour ne pas les réveiller ; le matin, je les entendais parler doucement, se donner des nouvelles de la nuit, faire des projets d'avenir.
Aujourd'hui, les petits sont éclos. Je n'habite plus la même chambre ; je loge dans un des magasins, mais à la suite de je ne sais quel événement, la couvée a été transportée da.ns ce magasin.
J'aimais bien les amoureux, mais leurs enfants sont insupportables. Ils sont toujours affamés ! ils ne cessent de réclamer leur nourriture. Les parents, eux, ne cessent pas d'aller à la chasse; ils vont et viennent continuellement ; le père sort quand la mère rentre et réciproquement. Chaque fois, ce sont des piaillements d'impatience et de joie. Je ne peux plus travailler, je ne sais plus au milieu de ce vacarme où en sont mes comptes. En outre, comme ma case ne reçoit de lumière que par la porte, ma table est juste en face de celle-ci ; et les entrées et les sorties du pigeon et de la pigeonne projettent sans arrêt des ombres sur mon papier.
Je n'ai rien dit le premier jour; le deuxième, j'ai commencé à éprouver quelque énervement ; le troisième, Marchand qui était venu travailler avec moi, s'est écrié : « Ces pigeons sont assommants ! »
J'ai ritposté : « Ils sont odieux! »
Le quatrième jour, j'ai pris une grande résolution. J'ai appelé Moussa, lui ai enjoint de construire un petit abri en dehors du magasin, et j'y ai installé la couvée, au grand scandale des parents. Ce changement les stupéfiait ! Ils protestaient, probablement au nom de l'hygiène. Je ne me laissai pas toucher, je maintins ma décision et heureux d'avoir conquis la paix, je partis faire un tour sur les bords du Niari, écouter si je n'entendais pas les chants des pagayeurs, car nous attendions avec impatience un convoi de Loudima.
Aucune pirogue n'était en vue. Je rentrai chez moi, me frottant les mains, j'allais enfin travailler tranquille. Que voisje?... Dans mon magasin, mes deux pigeons se promenaient, et me regardaient d'un air moqueur. En même temps, des piaillements bien connus éclataient dans le coin habituel. Je rappelai Moussa pour le semoncer sé-
rieusement. Je trouvais la farce de mauvais goût. Moussa se défendit cnergiquement.
— C'est pigeons y a faire ça tout seuls. Cette affirmation me laissait néanmoins
dans ie doute :
— Reporte-les dans leur case.
Ce deuxième transbordement amena de nouvelles protestations ; quand il fut terminé, je me mis au travail.
Tout à coup, j'entendis un frôlement le long de la porte... mes pigeons traînaient un des petits et le ramenaient au premier nid.
Cette fois, après avoir fait reporter le poussin, j'appelai un milicien :
— Toi, y en a faire faction pour empêcher les pigeons d'entrer.
Ils comprirent qu'il n'y avait plus rien à tenter, mais leur colère devint de la rage. Ils passaient, repassaient devant ma porte, les plumes hérissées, le cou gonflé, les ailes soulevées, et chaque fois s'arrêtaient en face du factionnaire projetant leur tête en lançant un phutt... que l'on comprenait être une suprême invective.
Le calme dont je croyais jouir dans ma case n'a pas été de longue durée, un autre ennemi m'a envahi, et celui-ci plus terrible que les pigeons, plus audacieux, plus tenace, contre lequel je suis désarmé. Ce n'est pas un factionnaire, mais une centaine de factionnaires qu'il faudrait pour me préserver, et encore!... Des poules, car il s'agit de poules, bravent toutes les consignes, toutes les lignes de circonvallation, trouvent toujours moyen de s'introduire dans une case. On bouche les trous? elles en creusent d'autres à côté ! On fait un mur en pierres ? D'un coup d'aile, elles se perchent sur le sommet entre la crête et la paille du toit... elles sont dans la place !
Ah! la poule! Il est nécessaire d'avoir vécu avec elle pour la connaître. Zola, dans Rome, n'a fait que la pressentir et dénoncer son effronterie, dépeindre la braise de son petit ceil rond. Octave Mirbeau l'a étudiée sur la route, il l'a déjà plus approfondie, il a reconnu en elle tout l'absurde, l'exemple parfait du déséquilibre mental, il l'a vue vorace, se nourrissant des pires saletés, il l'a constatée bêtement encombrante, se laissant écraser pour picorer dans un crottin, ou affolée se fracassant contre un poteau télégraphique. Il y a beaucoup de
vrai dans ces appréciations, mais il y a des erreurs. Rostand, lui, ne l'a pas sortie de la basse-cour, il ne s'est guère attaché qu'au coq, il l'a flatté, magistralement d'ailleurs.
Pour savoir vraiment ce qu'est la poule, il faut avoir pratiqué non seulement la poule de la route ou de la basse-cour, mais la poule de chambre, la poule intime, il faut avoir été condamné à habiter avec elle.
Une grande erreur d'Octave Mirbeau est de croire que la poule n'a pas de suite dans les idées ! Elle n'en a que trop. Quand elle a une idée dans la tête, elle l'a même dans les n^nes, dans les ailes; tout son être s'emploie a la réaliser. Généralement, elle n'a qu'un but : contrarier l'homme, jusqu'à l'exaspérer, et pour cela elle a les inventions les plus saugrenues. Ce n'est pas par bêtise qu'elle se place devant l'automobile, au risque de se faire écraser; elle est craintive de sa nature, elle joue sa vie pour le plaisir de pousser le chauffeur à bout. Essayez, le soir, de faire rentrer des poules au poulaililer! Elles en meurent d'envie, elles aspirent à leur perchoir, mais puisqu'on veut qu'elles se couchent, elles ne se coucheront pas. Aussitôt, elles se mettent à folâtrer dans l'obscurité naissante, les unes grattent des pattes, baissant la tête, picorant xe vide, regardant en dessous l'ennemi, les autres se vautrent dans la poussière, s'y plongent, ravies si le nuage soulevé par elles vous entre dans la gorge; les mères, 'iui l'allure inquiète semblent perpétuellement compter leurs petits, gloussent d'une voix enrouée pour rallier et entraîner leurs couvées vers la brousse. Il faut appeler des porteurs, des tirailleurs, une armée pour les réduire. On les cerne à pas comptés, les hommes avancent, resserrent le cercle, et tout d'un coup les bras s'allongent raflant des pattes ; les poules saisies s'égosillent, se débattent, celles qui ont échappé s'enlèvent d'un suprême effort et essayent de franchir le cercle; quelques-unes culbutent sur les crânes humains, s'accrochent des griffes dans les toisons crépues, celles qui sont retombées de l'autre côté filent à grandes enjambées, les ailes entr 'ouvertes, le cou tendu, ie bec ouvert ; et le travail d'enveloppement est à recommencer.
Je ne jurerais pas, quand elles mangent d'ignobles pourritures, que ce ne soit pas dans l'espoir de nous empoisonner; cependant, si la malveillance est au fond de presque tous les actes de la poule, sa véritable caractéristique est l'entêtement, jj. entêtement désordonné, sans motif.
Pournuoi les poules de Kimbédi ontelles résolu de pondre dans l'espace étroit qui se trouve entre ma cantine et le mur ; et non seulement dans cet espace, mais en un point déterminé.
A la vérité, je pourrais supprimer ce \ide à l'attirance mystérieuse, il suffirait de pousser ma cantine contre le mur. Elles iraient certainement pondre sur mon lit! Je m'étonne même que cette idée ne leur soit pas venue. Aussi, ai-je jugé prudent de ne pas tenter l'expérience et de leur abandonner l'endroit choisi par elles. J'ai, d'ailleurs, en cette circonstance, une indulgence assez intéressée. Les œufs frais mélangés à mon riz à l'eau améliorent sensiblement mon ordinaire. Je me garde de ie révéler aux pondeuses, persuadé que si elles s'en doutaient, elles cesseraient de pondre ou le feraient dans un coin perdu de la brousse. Je les surveille discrètement du coin de l'œil ; dès qu'elles sont sorties, j'inscris la date sur les œufs.
Quand une seule éprouve le besoin de déposer son œuf, l'opération s'accomplit tout simplement, mais parfois deux ont simultanément la même envie. La première arrivée ne se déplacerait pour rien au monde, l'autre s'en rend compte, elle n'insiste pas, elle attend. Au bout de quelques minutes, elle commence à donner des signes d'impatience; elle soulève alternativement ses pattes, elle allonge le cou, pousse un petit gloussement inquiet qui semble dire : dépêche-toi, je t'en prie. Bientôt, un second gloussement dénote l'anxiété. Heureusement, la place devient libre, le supplice de la malheureuse prend fin. J'ai voulu remédier à cet état de choses, j'ai installé un second nid dans le prolongement du premier, j'y ai posé des œufs, mais sans succès; ces poules ont dans la tête de pondre au même endroit, rien ne peut modifier leur conception à cet égard; elles préfèrent le supplice de l'attente, on dirait qu'elles soupçonnent un piège sous la paille arrangée par moi.
Hier, elles étaient deux à prétendre à la place déjà occupée; elles avaient pris la file. Ceci promettait d'être intéressant. Je quittai mon travail pour mieux suivre les affres que reflétait le petit œil rond de la dernière. Se déciderait-elle à essayer le nid vide, œuvre de l'homme, de l'ennemi? La première était partie triomphante, la deuxième s'était précipitée pour la remplacer; la dernière, elle, ne pouvait plus y tenir. Elle dansait d'une patte sur l'autre, elle gloussait désespérément. Encore quelques secon-
Souvenus de la Mission Marchand
ios
des, elle trépigna. Le dénouement approchait, imminent. Le supplice devenait torture. Brusquement, dans un coup de folie, elle s'enleva, sauta sur la crête du mur, le bec perdu dans la paille du toit, la queue
se tomba mollement au fond de la coiffe. bière; de son exploit, ma poule se retourna incontinent, la tête penchée dans le vide, et regarda. J'avais prestement subtilisé l'œuf et le chapeau. Je n'ai jamais vu et
vers l'intérieur de la case, et je vis soudain un point blanc qui surgissait comme au fond d'un tunnel. Elle se trouvait juste au-dessus de mon lit ! Plutôt que de se mettre là où je l'invitais à se coucher, pour bien marquer sa volonté de n'en faire qu'à sa tête et affirmer son dédain de mes inventions, elle allait pondre sur mes draps! Le point blanc grossissait, diminuait par alternatives; à chaque effort, il apparaissait plus visible.... Il était temps d'intervenir. Je saisis mon chapeau, un chapeau boèr en feutre, et l'interposai entre la poule et mon lit. Un dernier effort ; bœuf expul-
ne verrai jamais pareil ahurissement passer dans l'œil d'une poule.
Elle inclinait la tête à gau-' che, à droite... Rien! Elle ne trouvait rien ! Cependant, elle était bien sûre... Elle demeurait le bec ouvert sans qu'aucun son ne sortît.
Elle s'apprêtait à chanter son double triomphe de pondeuse et d'ennemie de l'homme, et voilà qu'elle doutait de la réalité, d'elle-même... Elle ne chanta pas! Morne, elle descendit, sortit de la case, ne comprenant pas l'hallucination dont elle avait été victime. Devant la broche, elle cherchera encore la solution du problème.
Si entêtées, si malveillantes que soient les pondeuses, elles sont déjà des personnes d'âge; elles s'appliquent à être désagréables, mais à distance; elles n'ont plus l'audace des jeunes poules dont l'effronterie n'a pas de limite.
Cette petite, au plumage jaune, qui tourne autour de ma table, je la connais; elle ne recule devant rien. Les crochets de mes bottines ont perdu le vernis qui les recouvrait; ils brillent; elle n'hésite pas à venir leur lancer des coups de bec. Xaturel~ lement, le bec glisse sur le métal et c'est mon pied qui reçoit le coup.
io6
Que médite-elle en ce moment? Elle s'avance, lève haut les pattes; jette par petites saccades sa tête en avant, puis, sur un mouvement que je fais, elle recule pour recommencer aussitôt. Je feins de ne pas la voir, elie fléchit sur les jarrets peur pouvoir s'élancer, ouvre ses ailes et saute sur les papiers ! Ah! non. D'un revers de main, je l'envoie à terre. ELle hurle à ameuter toute la gent volatile, se relève, se secoue, et, reprenant sa marche d'approche, se dispose à renouveler l'attaque. Cette fois, au moment où elle touche le rebord de la table, je lui envoie en plein bec la fumée de ma cigarette. A demi asphyxiée, elle culbute, et le bec ouvert, tourne sur elle-même pendant un instant pour reprendre ses esprits ; mais elle n'abandonne pas son projet, elle s'obstine. Elle est presque aussi entêtée que la grosse couveuse qui est là-bas dans le fond du magasin. Celle-ci, j'ai renoncé à la guérir de son absurdité. Les ailes étalées, immobile, sérieuse, imbue de la fonction qu'elle croit remplir, elle couve une assiette ! Parmi les colis entassés dans ce coin là, était une caisse appartenant à la flottille du Haut-Oubangui. On avait ouvert cette caisse pour en vérifier le contenu, car elle était mentionnée comme renfermant un service de lable en porcelaine. De la porcelaine destinée au centre de l'Afrique! C'était invraisemblable. Tout le monde sait qu'en Afrique, on n'emporte que du métal, généralement de la tôle émailiée. Où les marins situaient-ils donc le Haut-Oubangui? Quelle idée se faisaient-ils des moyens de transport en ce pays. Le prédécesseur du lieutenant de vaisseau Morin, chargé de faire les commandes, ne pouvait ignorer à ce point les régions où il se rendait ! Bref, on avait ouvert la caisse qui contenait, en effet, un service en porcelaine. Il n'y avait pas urgence à envoyer cette charge fragile ; on n'avait même pas replacé le couvercle, et la dernière assiette d'une des piles émergeait de l'emballage; luisante, brillante, elle éclairait l'angle obscur où elle était reléguée. C'est ce disque blanc qui avait séduit la couveuse, elle s'était donné mission de la faire éclore. L'autruche de Caran d'Ache couvant le crâne d'un monsieur n'était pas plus ridicule.
Evidemment, cette poule ne me gênait pas. Son occupation m'assurait même une longue paix, mais elle était vraiment trop bête. Il y avait, me dira-t-on, un moyen bien simple de la guérir : enlever l'assiette. Je le fis tout de suite, mais il fallait cacher
l'objet soustrait, et les armoires étaient inconnues à Kimbédi, je dus me servir de ma cantine. La poule, affolée de ne plus retrouver son rond blanc, s'employa à gratter de tous les côtés et finit par mettre à jour la deuxième assiette de la pile, sur laquelle elle s'étala avec un gloussement de satisfaction. Je ne pouvais cependant transborder tout le service de la marine dans ma cantine ! Je songeai à refermer la caisse. Le couvercle était introuvable. Alors je fis apporter un baquet d'eau et j'y plongeai mon entêtée à plusieurs reprises, pensant refroidir son ardeur. Trempée, à peine sortie de mes mains, elle courut vers son assiette. Je remplis d'eau son assiette. Elle couva dans l'eau!
J'y renonçai, mais qu'on ne vienne pa: me dire, après cela, que les pondeuses ont conscience de leur acte, qu'elles doivent leur air recueilli au sentiment de perpétuer l'espèce! Elles n'ont pas plus d'idée en s'asseyant sur des œufs que ma petite jaune n'en a en ce moment, car elle revient à la charge. Après tout, elle prend peut-être ma plume pour un perchoir?
Les caravanes continuent de passer, les porteurs affluent, les magasins se vident petit à petit. Il ne restera bientôt plus que la caisse de vaisselle de la marine avec l'assiette que la grosse poule couve toujours avec sérénité.
J'ai fini par m'expliquer, non l'attraction exercée par une assiette sur une poule, mais l'attraction exercée par ma case sur les volatiles. Ils s'y croient sûrement dans un bois, car ma case pousse ; elle réalise le tvpe du jardin suspendu.
La végétation tropicale produit de ces phénomènes. C'est une orgie de vie, un dé bordement de sève. Un bout de bois mort ressusciterait ! Aussi, les poteaux fourchus, fraîchement coupés sur les bords du Kouiliou, et plantés aux deux extrémités et aux quatre coins de mon magasin, n'ont eu aucune peine à prendre racine ; de petites branches tapissent les angles et le pignon. Ceci est presque naturel; mais là-haut au faîte du toit, et tout autour de ma case, les traverses posées sur les fourches s'y sont greffées et elles ont bourgeonné; un feuillage naissant se balance sur ma tête, enguirlande les murs.
Souvenirs de la Mission Marchand
C'est uniquement cette greffe qui m'a surpris. J'ai déjà vu les exemples les plus curieux de cette puissance de végétation, il n'v a qu'à regarder les poteaux téilégraphiques qui jalonnent la route de Loango à Brazzaville. J'ai dit, qui jalonnent, je n'ai pas dit qui relient Loango à Brazzaville; car s'ils ont été plantés il y a deux ans, ils n'ont jamais supporté aucune ligne. Toujours est-il que s'ils n'ont pas servi au télégraphe, ils ont donné bien du mal au Congo. Ils repoussaient avec obstination. Il est vrai qu'ils n'avaient rien de mieux à faire, puisque l'effort des différents services s'était borné à les ériger, sans leur accorder lt? moindre fil. Cependant l'administration, bien que décidée à les laisser attendre le conducteur auquel ils avaient droit, jugea que cet esprit de révolte de la nature méritait une répression. Elle déplanta les poteaux et les retourna, la tête dans la terre, les racines vers le ciel. Cette fois, elle les orna d'isolateurs, peut-être dans le but de les faire patienter. Eh bien! ils s'accommodèrent très vite de cette situation, la sève se contenta de faire demi-tour, et bientôt, sans souci des isolateurs, des feuilles dansèrent au bout des pieds devenus cimes.
Quelques-uns, pourtant, furent la proie des termites avant d'avoir eu le temps de s'habituer à leur position anormale. Pour lutter contre la vie et contre la mort, on se propose de remplacer le bois par du fer.
Moi, je m'incline devant cette puissance de végétation qui répare les blessures faites par l'homme à la nature et triomphe de lui par son inépuisable fécondité. Je laisse ma case se transformer en serre, en jardin d'hiver.
Je viens de reconstituer la marche d'une caravane et de déterminer les modifications apportées en cours de route à son chargement. Je pose ma plume et roule une cigarette.
Dans le bureau du poste j'entends Célestin qui psalmodie un cantique ; en bas dans les arbres qui précèdent le jardin une cigale chante; à l'un de ces arbres est attachée la petite chimpanzé du poste qui cherche à attraper des mouches et pousse, suivant qu'elle échoue ou réussit, un grognement de rage ou de satisfaction.
Je suis en assez bons termes avec Jane, c'est son nom. Je me lève pour lui porter
une banane. Elle la voit de loin et court jusqu'au bout de sa chaîne. Au moment de lui donner l'objet de sa convoitise, je retire ma main. Elle tend les bras d'un air désespéré. Je renouvelle la plaisanterie qu'elle commence à trouver mauvaise. Elle se fâche; elle m'injurie. Et comme j'insiste, elle ferme les poings les met sur ses yeux en trépignant; puis, à la façon d'un enfant en rage, elle se roule par terre et égratigne le sol de ses doigts.
Certain moraliste prétend que nous prêtons des pensées et des sentimnts aux animaux, afin de nous imaginer qu'ils nous aiment ou nous craignent, et de nous affirmer ainsi l'avantage que nous avons sur eux. Je suis convaincu que, en ce moment, Jane pense tout autant qu'un enfant et ce n'est pas pour me reconnaître une supériorité sur elle.
Parfois, je l'aperçois songeuse, pour un peu elle prendrait l'attitude du penseur! A quoi rêve-t-eller" Car elle rêve sûrement. Probablement aux grands arbres de la forêt, à sa liberté perdue? Eh! mais ce n'est pas si bête de se rendre compte qu'on est prisonnier. Tant d'hommes le sont qui ne s'en doutent pas! Prisonniers d'un parti, prisonniers du monde, de la mode, ils sont aussi enchaînés que Jane; et ils se croient libres.
Aujourd'hui, fait unique dans les annales du Congo, une caravane s'est présentée et n'a pu recevoir de charges; il n'en reste pas une seule en magasin, et "nous n'en attendons ni par la route de terre, ni par la voie fluviale. Les transports sont terminés, du moins au Congo ; nous les recommencerons dans l'Oubangui; mais sur une moins grande échelle, nous n'aurons plus à faire passer les ravitaillements en retard de toutes les colonies du centre africain; nous n'aurons à nous occuper que de nos 3.000 charges. Il est vrai qu'elles devront traverser successivement les Etats de tous les Chefs que nous rencontrerons sur quelques milliers de kilomètres dans l'Oubangui, puis dans la Bahr-ed-GhazaJ. Sur combien de têtes de nègres chacune de ces charges aura-t-elle porté en arrivant à Fachoda?
Je n'ai plus rien à faire à Kimbédi.
Dès que les comptes seront arrêtés, je me mettrai en route pour Comba.
io8
Avant d'attaquer les registres, je me suis donné congé, et ayant arraché Gros à la construction d'une nouvelle case, je l'ai emmené se promener. Marchand m'a chargé de chercher le tracé d'une nouvelle route au sortir de Kimbédi, et de faire ensuite le levé du sentier jusqu'à Brazzaville. J'ai déjà commencé la topographie des environs du poste, je vais la compléter.
Nous sommes allés sur le haut d'une colline au Sud du poste que nous dominons de cent mètres ; ses toits semblent aplatis ; derrière les arbres du jardin, brille le Kouiliou qui coule à pleins bords, à travers le feuillage, les petites rides du courant ont un éclat d'argent. A l'Est et à l'Ouest des mamelons arrondis reposent mollement dans la lumière, ils indiquent la vallée qui se creuse et fuit à travers les ondulations du terrain, marquée à l'horizon par le liséré bleuâtre des bois.
Derrière nous, c'est la vallée de la Louvizv. le pays Bakamba. Deux villages sont au bord du ruisseau, sans doute ceux où Celestin porte la bonne parole. D'autres apparaissent plus loin, leurs chaumes suivent les méandres du cours d'eau.
Ce pavs est peuplé, mais il est inconnu. Notre passage dans le Congo a été trop rapide pour que nous ayons pris contact avec d'autres indigènes que ceux habitant le voisinage immédiat des postes. Nous ne pouvons juger que superficiellement de la sincérité des soumissions. La route demeurera probablement libre après notre départ, cependant nous ne posséderons vraiment le Congo que lorsque toutes ces régions auront été traversées et occupées.
Au moment de descendre la colline, nous nous heurtons à un squelette. C'est, paraît-il, un squelette fétiche, placé là il y a longtemps pour interdire aux blancs l'accès de la route du Sud. Je regrette de ne pas l'avoir connu plus tôt; nous allons le faire enlever.
Rentrés au poste, nous nous sommes mis au travail, il faut que je puisse partir dans deux jours.
Les registres encombrent la table ; Gros d'un côté, moi de l'autre, nous compulsons, vérifions, additionnons, soustrayons ; nos deux photophores ont une lueur vacillante, comme fatiguée d'éclairer un travail aussi fastidieux, elle semble demander qu'on l'éteigne. Du Kouiliou monte la clameur des crapauds, leur mélopée lente résonne sur la rivière ; tout autour de notre case d'autres crapauds répondent, ils ont l'habi-
tude de rentrer la nuit ; ils nous regardent avec étonnement du pas de la porte qu'ils hésitent à franchir. L'un d'eux se risque, les autres suivent. Les crapauds étaient une des plaies d'Egypte, ils sont restés la plaie de l'Afrique, du moins dans la saison des pluies. D'où viennent-ils? d'où sortent-ils? On ne le sait pas. Durant toute la saison sèche, on n'en rencontre pas un. La dernière goutte de la première tornade n'est pas encore tombée, que la terre est subitement couverte de crapauds. Il y en a de toutes les tailles, des minuscules et des énormes. Aussi ma. faible science en histoire naturelle est complètement en défaut. Le crapaud est le plus bizarre des animaux, il peut vivre, paraît-il, des mois, des années même, enfermé dans un bloc de plâtre, par conséquent, j'admets que pendant la saison sèche, il disparaisse dans le sol ; mais les tout petits? Avaient-ils cette taille en entrant sous terre? Un long sommeil a donc arrêté leur croissance? Ne nous plaignons pas, nous pourrions avoir des moustiques. J'aime encore mieux la compagnie des poules le jour, et celle des crapauds la nuit.
Le règlement des comptes est terminé.
J'ai rangé dans ma cantine des papiers auxquels d'autres vont s'ajouter à mon passage dans chaque poste ; je ferai la cueillette des registres le long de ma route.
Il ne me reste plus qu'à dire adieu à Gros. Voilà quatre mois que nous nous connaissons, un mois que nous travaillons dans ce poste de Kimbédi, et nous avons réalisé ce m'-racle de vivre en bonne intelligence. Il n'est pas toujours facile, en Afrique, de maintenir entre soi l'harmonie. Il semble, à première vue. que l'on doive être heureux d'échapper à l'isolement et de se trouver avec un ami. Il en est bien ainsi durant les premiers jours, mais souvent, dans la solitude, l'esprit de chacun a pris une tournure qui l'a rendu peu sociable, et les rapports s'en ressentent. Cette influence de la solitude est indéniable.
On a dit des poètes, des lyriques, qu'ils ont une tendance à voir en eux le centre de l'univers, que reportant tout à leur propre personne qui leur sert à mesurer toutes choses, ils faussent ainsi les proportions, commettent des erreurs de perspective, et acceptent avec peine une limitation de leur
Souvenirs de la Mission Marchand
personnalité. L'orgueil en est moins cause que l'isolement dans lequel vit leur pensée ; l'inspiration dresse un mur, ou tout au moins tend un voile entre eux et le reste des hommes, dont la vie journalière n'a plus rien de commun avec la leur. Il y a une certaine analogie entre le lyrique et l'explora-
lence ; mais l'équilibre moral est surtout détruit par les conditions d'une existence dépourvue de toutes les conventions mondai nés, dans laquelle les caractères perpétuellement en contact sont à nu, où les froissements ne sont adoucis par rien ni par personne. De là, certains drames qui restent
Gros prendra, ses miliciens ..
teur, qui est le type de l'homme vivanr seul en Afrique.
L'explorateur par sa situation, son rôle, est bien forcé de tout rapporter à lui-même, il ne peut prendre conseil que de lui, il doit se déterminer, d'après son propre raisonnement, sans pouvoir entendre une opinion divergente; il n'a plus de points de comparaison, et s'il n'est pas le centre de f'univers, il est, par la force même des choses, le centre de ce petit morceau du monde dans lequel il se meut. Il est, par conséquent, sujet à un débordement, à une exaspéiation de sa personnalité. On demandait à un explorateur : que pouvez-vous rencontrer de plus terrible sur votre route? Il répondit, après un instant de réflexion : « Un autre explorateur. » La réponse parut humoristique, elle était vraie.
Il arrive aussi, que sans avoir eu cette habitude de vivre seuls, deux camarades deux amis, ne se supportent plus au bout de peu de temps. On accuse alors le soleil d'avoir engendré chez eux ce qu'on appelle la soudanite. Le soleil peut agir sur nous, de même qu'il agit sur la nature; son action qui va jusqu'à l'outrance, dans l'aridité comme dans la végétation, est susceptible de produire aussi l'outrance des sentiments, de transformer l'impatience en colère, la vivacité en vio-
une énigme pour ceux qui n'ont jamais mené cette vie.
Sans être des explorateurs, Gros et moi, nous avons déjà un peu vécu dans la solitude; ici, nous avons subi les influences du soleil, des tornades, de la vie commune, et pourtant nous ne nous sommes jamais dévorés. Je le quitte et laisse un ami derrière moi. Par lui j'ai connu, mieux que je n'avais pu le connaître jusqu'ici, le dévouement de nos administrateurs coloniaux.
Quels sont les fonctions, les métiers qu'ils ne remplissent pas? Us doivent être diplo- ' mates sans l'appoint des baïonnettes; souvent dénués de tout, il leur faut tout créer, être à la fois maçon, architecte, jardinier ; privés de médecin et de médicaments, ils y suppléent par la force morale, le sentiment du devoir et du sacrifice.
Qui sait, dans quelques jours, lorsque la Mission sera embarquée sur le Congo et que les tirailleurs seront loin, si les indigènes n'essaieront pas de revenir à leurs ancien-
nés habitudes de pillage? Ils ont eu de sévères leçons, mais notre séjour a été trop court pour que nous ayons eu le temps de pénétrer assez profondément dans le pays. Nous ne pouvons être certains que nulle part de petits incidents ne se produiront pas. En ce cas, le diplomate, l'architecte, le jardinier deviendra soldat. Gros prendra ses miliciens, et s'en ira sans émotion apparente, fumant sa pipe, vers le village révolté. Il ne connaît pas l'art de la guerre, mais il a son bon sens et son sangfroid.
A travers la fumée des coups de fusils qui le salueront, il apercevra très loin, dans une vision, sa femme et sa fille, et son regard s'attendrira une seconde ; il verra aussi
flotter dans l'air un bout de ruban rouge, et ses yeux brilleront... En tirant une bouffée, il entrera posément dans le village.
L'aura-t-il jamais ce ruban rouge qu'il aura eu tant de peine à gagner ! Le lui donnera-t-on seulement a la fin de sa carrière, quand, usé par la vie d'Afrique, il devra rentrer en France dans la petite ville où il est attendu, et où il gardera dans le cœur le souvenir de la brousse, de son charme, de ses dangers? Portera-t-il ce souvenir à sa boutonnière ?
Après avoir reçu la soumission des révoltés, il regagnera son poste, il sourira encore à son rêve; puis il secouera la cendre de sa pipe, et descendra vers le Kouiliou surveiller son jardinier.
En route vers Brazzaville
A COMBA
Il ne reste pius de tirailleurs de la Mission qu'à Makabendilou et à M'Ba(mou, je suis parti seul de Kimbédi, et de Balimoéké et je n'emmènerai personne de Comba,
car le sergent Bernard n'est plus ici, je le prendrai au passage à Misafo, où il a remplacé le général Leymarie, en colonne avec Marchand.
Je croyais partir définitivement après avoir rapidement arrêté les comptes. Avant, je suis obligé d'aller régler un incident aux environs de Misafo.
Au moment de quitter Comba, je reçois une lettre de Marchand, il me raconte sa colonne dans le Sud :
« Un mot sur nos opérations de la Foulakari. D'abord Mangin a été attaqué par des Bassoundis, l'éternel Bassoundi. C'est Tensi, le chef le pius puissant de cette région, qui a essayé, le 10 Décembre, de surprendre un convoi de ravitaillement entre M'Bamou et Kimpanzou. Le sergent Mottuel qui escortait le convoi avec 30 tirailleurs a été ramené par Tensi à Kimpanzou où il est difficilement arrivé ayant cinq hommes hors de combat. Tensi a bloqué le poste. Mangin est accouru au plus vite; le 12 au matin, il a engagé le combat avec les Bassoundis et les a reconduits jusque dans leur pays à 18 kilomètres plus au Nord, il a eu 7 blessés, les Bassoundis accusent 7 morts et 50 blessés. « Le 16, comme vous le savez, j'étais parti de Kimbédi à neuf heures du matin. A huit heures du soir, j'étais à Comba d'où je repartais à minuit et demi pour être à sept heures du matin à Misafo, après une route horrible dans l'obscurité et dans l'eau. Le soir même, à onze heures, j'entrais à
M'Bamou où je trouvais l'administrateur de Kerraoul en tournée avec le directeur de l'intérieur : M. Rousset ; le Dr Foutrain était là, venu de Brazzaville pour soigner l'adjudant de Prat atteint d'une bilieuse très grave. Germain, lui, était remis.
« Le 18, par courrier rapide, j'envoyais à Mangin l'ordre d'être le 20, à huit heures du matin, au marché de M'Tila Voula (le
J'ai eu dn instant d'inquiétude.
grand marché du Sud). Même ordre à Brazzaville pour un détachement de 15 tirailleurs commandé par Morin.
« Le 19, à midi et demi, départ de M'Bamou avec Leymarie. 50 tirailleurs et miliciens, De Kerraoul. Rousset et Fouttain nous accompagnent.
Le 20, à huit heures précises, après une marche de quarante kilomètres au clair de lune, nous arrivons au marché de M'Tila Voula, ayant traversé le pays de Tensi du Nord au Sud, sans avoir été signalés. A ce moment résonnent les clairons des 55 tirailleurs de Mangin, et de la route de Brazzaville débouchent les 15 tirailleurs de Morin.
« La concentration est faite. Cent trente hommes sont rassemblés au centre du pays insurgé.
« Vingt-quatre heures sont accordées aux chefs pour faire leur soumission. Tout viennent, sauf Tensi. Le 21, à une heure après-midi, le camp est levé ; à cinq heures, 'les villages du groupe Sud du territoire de Tensi sont occupés et détruits. A dix heures du soir, nous repartons. Après une étape de 30 kilomètres, par des sentiers détournés, les villages du groupe Xord sont 'surpris à l'aube et détruits ; un seul se soumet, N'Téguélé, il est épargné.
« Le 22, dans la nuit, le mouvement reprend, nous tombons sur le groupe Ouest et capturons un chef important. Le soir du 23, nous faisons halte à Ta-Bimbé, j'y laisse un poste de 60 tirailleurs avec Leymarie. Le Dr Foutrain demeure avec les blessés. Le reste de la colonne rallie Kimpanzou par une marche de nuit.
En route, Kerraoul et Rousset nous ont quittés pour rejoindre Brazzaville.
« A Kimpanzou, situation bonne.
Les transports n'ont pas été interrompus , les 3.000 charges de Toumba sont près d'être entièrement évacuées. Emily est là, retour de Manyanga, où l'avait appelé l'état grave de Simon actuellement hors de danger.
« Le 24, à quatre heures du soir, nou^ repartons de Kimpanzou pour entrer à quatre heures et demie du matin, le 25 (quel réveillon!) au poste de Ta-Bimbé. Je voulais repartir tout de suite, mais les tirailleurs étaient dans un état... que vous pouvez imaginer. Je les ai laissés dormir, et nous avons tous fait comme eux, pendant près de vingt-quatre heures.
« Ce matin, 26, je suis Darti avec 30 tirailleurs et suis arrivé à M'Bamou à 1 heure et demie. Cette route est tout simplement superbe, constamment sur une arête doucement ondulée, complètement dénudée ; herbecourteet grasse à droite et à gauche; à pic, des vallées magnifiques en contre-bas de 200 mètres, bariolées de forêts et de villages. C'est splendide. Et les 40 kilomètres
Souvenirs de la Mission Marchand
sont pareils, merveilleux de pittoresque, merveilleux aussi comme ligne stratégique e-ntre les deux routes du Nord eit du Sud.
« Pensez au topo* de la route. Voyez l'affaire Mompouïa; réglez-la si c'est néces^ saire. Il faut que le Congo n'ait rien à nous reprocher. En ce cas demandez-moi quelques troupes, vous devez en avoir besoin, il ne reste plus grand monde de votre côté.
« Comment avez-vous passé la nuit de Noël ? Des ordres de préparation àévacuer sur Brazzaville sont donnés partout. Venez vite. »
La nuit de Noël ? Ma foi, je l'ai passée en partie sur la route. Ayant quitté Gros le 24, et le soir, à l'étape, ayant décidé que je réveillonnerais, j'ai continué tout seul sur Comba ; mes porteurs ne pouvaient plus suivre. J'ai d'ailleurs eu quelque peine au passage du col qui précède la descente sur la Comba. Dans ces rochers, par la nuit noire, j'ai marché avec les mains autant qu'avec les pieds J'ai eu un instant d'inquiétude en croisant une demi-douzaine de Bassoundis. Que faisaient-ils à cette heure sur la route? Mais ils se sont posés, de leur côté, la même question à mon égard et ils ont été saisis de panique en arrivant à ma hauteur et en me reconnaissant... Ils courent encore. Ils ont dû me prendre pour un revenant.
Au poste, peu s'en est fallu que Jacquot et Larzat n'en fassent autant quand je les ai réveillés, avec invitation à souper; je ruisselais de l'eau de la Comba que je venais de passer.
L'affaire Mompouïa? C'est précisément celle qui m'oblige à me mettre en route avec Jacquot. Quant aux troupes nécessaires, j'ai fait venir hier quelques miliciens de Balimoéké; avec ceux de Comba et ceux de Bernard à Misafo, j'aurai une quinzaine d'hommes, c'est bien suffisant. Le village de Mompouïa ne vaut pas plus, et dans cette histoire, tous les torts probablement ne sont pas du côté des indigènes. Un milicien a été tué, nous ne pouvons pas le tolérer ; l'assassin sera livré, nous verrons après s'il a des circonstances atténuantes, comme je le suppose. Le milicien avait dû commettre quelques méfaits, se livrer à quelque exaction. Le plus grand tort de Mompouïa a été de nous livrer un pauvre diable, un innocent, un captif, et de cacher le vrai coupable.
L'opération s'est faite le plus simple-
ment du monde. Le 31 Décembre, dans la nuit, je suis parti de Misafo; le ier Janvier, au lever du jour, du premier jour de l'année 1897, mes hommes cernaient le village, et je saisissais tous les notables dans leur lit. Personne n'a songé à tirer un coup de fusil. Mompouïa, terrifié, m'a remis cette fois le véritable meurtrier que j'ai laissé en garde au sergent Bernard ; nous le conduirons à Brazzaville, après l'évacuation du poste. Je suis rentré immédiatement à Comba par un sentier beaucoup plus direct que le chemin habituellement suivi, mais j'ai eu quelque peine à en faire le levé. Il pleuvait à verse, le papier de mon carnet fondait dans mes mains.
Le lendemain, je complétais les renseignements topographiques en parcourant le massif accidenté de la rive gauche de la Comba. Le 3 et le 4 Janvier, j'arrêtais les comptes ; le 5, je rejoignais le sergent Bernard à Misafo, récoltais de nouveaux registres, et le 6, je partais pour Makabendilou.