A FORT-LAVAL
Makabendilou s'appelle désormais Fort- Laval, en souvenir de l'administrateur tué par Mabiala. Je ne reconnais plus nos anciennes cases. Marchand a voulu donner à ce poste un caractère de stabilité, et a fait venir de Loango une maison en bois. J'ai vu passer les planches, j'ai même souvent maugréé contre elles! Il fallait en vérifier le nombre ; si une charge avait été égarée, lu maison n'aurait plus existé! Aujourd'hui, je la contemple montée ; Germain a été chargé des travaux, en sa qualité de polytechnicien, artilleur, ingénieur. La maison est bâtie sur pilotis à 90 centimètres du sol, elle couvre une superficie de 48 mètres carrés ; sa façade a 8 m. 40, une véranda règne tout autour, protégée contre le soleil par des stores en bambou. De chaque côté, s'élèvent des paillottes, magasins, cases à l'usage des passagers, abris pour les tirailleurs. L'ensemble est entouré d'une barrière de 1 m. 60 de haut, derrière laquelle a été plantée une double haie de pajmiers et de bananiers.
Avant d'être en vue de cette maison, de son toit de tôles ondulées, j'avais déjà apprécié certaines améliorations; le sentier avait subi des rectifications, il s'était élargi ; enfin, au moment où je m'apprêtais comme
par le passé, à m'embourber dans le marécage créé par le ruisseau de Makabendilou. un pont de 60 mètres s'était allongé sous mes pieds.
Paillettes, maison, pont, tout cela est l'œuvre des tirailleurs dirigés par Germain. Bons à tout, ne boudant devant aucun travail, ils sont charpentiers, maçons, terrassiers. Les miliciens d'à côté pourraient en faire autant, mais les tirailleurs n'ignorent
A M BAMOU
Le départ de Fort-Laval a été tardif, Marchand ayant eu un courrier à expédier à la côte. A quatre heures et demie du soir, nous avons dû partir sans lui. En arrivant à la célèbre montagne des chiens, théâtre des exploits de Mayoké et de Missitou. la nuit nous a pris. Notre entrée à M'Ba mou n'en a été que plus pittoresque ; Ger-
pas que des soldats doivent mettre au service du bien général leurs connaissances professionnelles, et les miliciens savent qu'ils ne sont pas soldats.
D'autres travaux ont encore été exécutés ou entrepris ; une large allée descend du poste vers un rond-^point qui est l'emplacement du marché ; derrière les cases, de grandes trouées ont été amorcées dans la forêt.
Depuis le départ de Germain et des tirailleurs, les travaux sont en suspens, le Congo n'aura qu'à les continuer.
Demain, Marchand doit arriver, il est allé à Kimpanzou inaugurer le nouveau poste; il en ramène le détachement du Sud, Mangin, Simon, Emily, Leymarie. le commandant Morin et trois sous-officiers. Avec le sergent Bernard, M. Fredon et moi, nous serons douze Européens réunis à Fort-Laval. Après-demain, nous filerons sur M'Bamou.
main avait illuminé le poste, et sur les lumières se découpaient confusément des palmiers dont les longues feuilles retombaient et accrochaient des lueurs à leurs pointes. Nous entrions dans une oasis. Sous un abri étincelait une table qui faisait prévoir un repas de gala, l'attraction qu'elle exerça immédiatement sur les estomacs affamés détourna un peu les regards de la poésie des palmieis. Il était déjà huit heures et demie. Mais Marchand n'était pas là! Il écrivait toujours à Fort-Laval. A onze heures seulement, nous nous sommes mis à table.
M'Bamou est à la hauteur de ce que j'en ai entendu dire. C'est une véritable petite
Souvenirs de la Mission Marchand
us
oasis avec ses bouquets de palmes abritant des cases de formes variées que Mangin, en artiste, n'a pas voulu construire sur le gabarit de la paillotte caserne ; il ne les a pas non plus alignées les unes en face des autres, elles se disséminent comme un petit
y a planté plusieurs milliers de pieds de bananiers, de palmiers, de doubalets à grand feuillage ; plus loin, il a défriché quatre hectares de brousse, et les a transformés en champs de manioc. De chaque côté du camp, sur une longueur de plusieurs
Ils engagèrent avec lui la conversation.
troupeau à l'ombre des feuilles recourbées. La plus forte partie de la compagnie soudanaise se trouvait là, Mangin a voulu montrer ce qu'il était possible de réaliser, sans budget, avec des tirailleurs. Près de l'oasis, il a aménagé une petite pépinière, il
kilomètres, la route a été élargie; sur tous les cours d'eau des ponts ont été jetés.
Germain, malgré sa bilieuse, n'est pas resté inactif depuis son arrivée à M'Bamou ; il a tenu à compléter ces travaux et à laisser une marque de son passage. Il ne lui
restait plus rien à faire dans le domaine de la culture, et même de l'art, il n'avait rien à reprendre dans cet éden, il s'est rabattu sur le côté scientifique. Presque au sortir du poste, la route de Brazzaville traverse un ravin abrupt, au fond marécageux, de 50 mètres de large, de 6 à 8 mètres de profondeur ; sur cette tranchée, Germain a construit un pont, immédiatement baptisé pont Alexandre III. Une véritable charpente supporte le tablier ; des troncs d'arbres grossièrement équarris forment décharges, entretoises, croisillons, c'est un véritable travail d'art.
Enfin, au centre du poste, l'homme de science a mis sa signature sous forme d'un cadran solaire.
Une lettre de Brazza\iîle, du Dr Foutrain, vient de brusquer notre départ : « A l'heure où vous lirez cette lettre, disait le docteur, M. Castellani sera mort, car rien ne peut plus le sauver. »
Cette nouvelle est tombée sur notre joie et nous a assombris. Castellani était un enfant terrible, mais si ses escapades et son caractère qui n'avait rien de militaire, avaient forcé Marchand à lui adresser quelques reproches, il ne nous en était pas moins sympathique.
Marchand est immédiatement pa<rti en tipoye, j'ai suivi à pied, jetant dans ma cantine toute la comptabilité du poste; les autres officiers et tous les tirailleurs partiront demain.
Le long de ma route, je suis distrait de la topographie par la. pensée de Castellani. Je m'étais attaché à lui, plus que les autres membres de la Mission ; il avait été mon compagnon de voyage sur le Niari. S'il avait des défauts, je connaissais aussi ses qualités. Et je presse ma marche, je mets les visées doubles! Mais j'ai 55 kilomètres à faire, je n'arriverai pas avant demain.
Le terrain est accidenté, coupé de vallées encaissées et profondes, ce sont des ondulations qu'il faut constamment gravir et redescendre, tantôt boisées, tantôt sablonneuses. Enfin, voilà le plateau dont on m'a parlé, remarquable par l'herbe courte dont il est tapissé et qui recouvre de gros fruits violets, une espèce de prunes; j'approche du poste de Soundji.
A Soundji, je passe la nuit, et je repars
à 6 heures, dès qu'il fait assez jour pour lire sur ma boussole. Le terrain est encore plus difficile qu'hier, je ne peux guère faire plus de quatre kilomètres à l'heure. A onze heures et demie, je m'arrête un moment au bord de la Loua pour manger mon riz. Je reprends ma route, mes porteurs me montrent du haut d'une colline une coupure lointaine encore, la vallée du Djoué, presque Brazzaville.
Le Ujoué ! malgré les tristes réflexions du moment, je ne peux m'empêcher de penser à l'incident qui s'y est produit il y a peu de temps. Le Djoué est un gros affluent du Congo, on ne le franchit pas facilement. Marchand avait ordonné de placer un poste chargé de garder la pirogue servant au passage. Quatre tirailleurs et le vieux caporal Moktar Kari avaient été désignés. Moktar ne connaît que sa consigne; il arriva au Djoué au moment où Marchand venait de faire paraître un ordre par lequel il mettait en garde les tirailleurs contre les agissements des agents belges cherchant à provoquer la désertion des Sénégalais. Il leur enjoignait si un de ces agents essayait de les débaucher, de le prendre et de le lui amener.
Il v a quelques jours, deux Belges appartenant à la factorerie de Brazzaville se présentèrent pour traverser le Djoué. Mais ils voulurent auparavant déjeuner au bord de l'eau. Désirant être aimables pour ce vieux tirailleur galonné et chevronné, ils engagèrent avec lui la conversation. « Ils connaissaient bien les Sénégalais, ils les aimaient beaucoup, il y en avait des quantités qui travaillaient chez eux au chemin de fer... »
Moktar ne les laissa pas continuer :
— Ah ! toi v a vouloir faire déserter moi!... Tends un peu!
Il appelle un tirailleur :
— Y a amarrer ces hommes-là. Ah ! y a, vouloir faire déserter tirailleurs !
En vain les Belges essayèrent de s'expliquer. Ils furent bel et bien ligotés.
Heureusement pour eux, Moktar s'empressa de rendre compte, et quelque heures plus tard, les prisonniers étaient délivrés. Us étaient d'ailleurs très honteux de leur mésaventure et suppliaient qu'on n'en parlât pas.
Moktar Kari est toujours là. Il me reconnaît en me voyant descendre la côte vers la rivière, il monte dans la pirogue pour venir au-devant de moi.
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— Y a rien nouveau, mon capitaine.
Je lui demande s'il a entendu parler de M. Castellani. Mais « lui y a pas connaître ».
D'ailleurs, il n'y a plus qu'un kilomètre d'ici Brazzaville.
Déjà, j'aperçois des cases; quelqu'un vient sur le sentier. Est-ce Marchand? Non, mais... on dirait... Voyons, je deviens fou!... Et la boussole s'échappe de mes mains, je ne peux plus en douter, je le reconnais... C'est Castellani!
- Ah ! c'est trop fort ! Mais vous vous portez aussi bien que moi !
Castellani tombe dans mes bras en éclatant de rire :
— Est-ce que vous vous imaginiez que j'allais lui laisser ma peau à ce médecin !
Au moment où on s'apprêtait à l'enterrer, Castellani subitement avait ressuscité.
Je crois que le Dr Foutrain, sans en vouloir à Castellani d'avoir ainsi trompé son diagnostic, a trouvé que ce malade avait manqué d'égards envers la science.
Lorsque revint le premier tirailleur envoyé en courrier à Brazzaville, Mangin lui demanda :
— C'est beau Brazzaville?
Il répondit sans hésiter :
— Ça y a bon place pour faire grand village.
L'appréciation est d'une justesse indiscutable. Il est impossible de peindre plus exactement, en quelques mots, ce qui aurait pu être et ce qui n'est pas.
L'emplacement est très pittoresque, de premier ordre au point de vue pénétration et exploitation économique, mais ce n'est qu'un emplacement, sur lequel une demidouzaine de cases semblent égarées.
Avant de se précipiter dans les gorges, d'où par une succession de rapides et de chutes infranchissables, il descend vers la mer, le Congo s'étale en un lac immense de cent kilomètres de longueur et de vingt-cinq de largeur, le Stanley- Pool. A l'extrémité Sud de ce lac, à l'entrée des rapides, se dressent face à face les capitales de l'Etat Indépendant et du Congo français : Léopoli lville et Brazzaville.
Du côté belge, le terrain s'abaisse en pente jusqu'au bord du Pool. Du côté français, le plateau de Brazzaville, au sommet d'une falaise à pic, domine toute l'étendue de cette petite mer.
En ce moment, le soleil donne en plein
sur la rive orientale et illumine l'immense amphithéâtre borné de collines basses qui apparaissent comme perdues dans l'ail bleu. Au milieu du lac ensoleillé, l'île de Kinchassa s'avance en promontoire et coupe l'horizon de cimes vertes sous lesquelles s'abrite une petite ville. A mes pieds, s'étend une plage étroite bordée d'arbres ; elle est plongée dans l'ombre de la falaise et le contraste rend plus éclatantes les eaux qui miroitent et glissent doucement vers le couloir où elles vont s'engouffrer, se transformer en cataractes.
Autour de moi, sur le plateau, quelques constructions se dispersent : au fond, l'habitation, aux murs blanchis à la chaux, du trésorier-payeur, et celle, en briques, du délégué de l'intérieur, à gauche, la case de l'administrateur d'un modèle aussi primitif, recouverte en paille comme les autres ; lui faisant vis-à-vis. une longue baraque en planches montée sur pilotis, la demeure du médecin ; enfin, sur le bord de la falaise, et prête à s'effondrer avec elle, une maison à laquelle des piliers en briques donnent des prétentions architecturales. Voilà tout Brazzaville.
Au Xord, au sommet d'un mamelon, s'élève la mission catholique. Elle est séparée du plateau de Brazzaville par un ra-
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vin assez profond ; j'aperçois le toit de tôles ondulées d'une maison à un étage, le clocher de l'église et divers bâtiments, ateliers ou magasins.
Au pied de la mission, le terrain descend jusqu'au port de Brazzaville.
Est-il nécessaire de dire que ce port est à un port ce que Brazzaville est à une ville? Dans une crique naturelle, deux petits vapeurs sont échoués, le Djouc et YAlima, presque démembrés, abandonnés et condamnés. Un autre vapeur, considéré comme perdu, YOubangui vient d'être sauvé par un commerçant de Brazzaville, M. Tréchot, qui l'a réparé gratuitement, à condition d'avoir le droit de s'en servir et de se payer de ses frais en transportant des charges pour l'Etat ; en ce moment, il navigue. Enfin, le Faidherbe est avec Dyé sur l'Oubangui. Il ne reste dans le port que les carcasses délabrées du Djouê et de YAlima.
Au bord de la crique est l'atelier de la marine; un peu plus loin, deux cases servent au personnel destiné à la flottille du Haut-Oubangui; à côté, une paillote abrite nos 3.000 charges, ainsi que Landeroin qui a échangé ses fonctions d'interprète contre celles de magasinier en chef.
Au Nord du port, s'échelonnent le long du fleuve les trois maisons de commerce, belge, française et hollandaise.
Brazzaville, l'embrvon de village, Brazzaville la morte, était pourtant réservée à un autre avenir. Placée à la tête d'un immense réseau fluvial, au confluent de tous les courants commerciaux du Congo, de l'Oubangui, de la Sangha ; servant de base d'opérations à la pénétration vers le Tchad et vers le Nil, elle eût dû être un centre d'activité d'où son influence aurait rayonné sur toute d'Afrique équatoriale; elle n'a guère été qu'une station pour explorateurs.
La légère effervescence que Marchand a été forcé de calmer, il y a deux mois, n'a pas Laissé de trace. Aujourd'hui, tous les concours nous sont acquis. Je le constate en accompagnant Marchand au port de la maison hollandaise. \J Antoinette , un des vapeurs de cette maison, va partir pour Bangui, ayant à bord le sergent Venail et 14 tirailleurs. C'est le second voyage que ce vapeur fait pour nous, il a déjà emmené le 10 Novembre, Largeau, le sergent Dat,
35 tirailleurs et 900 charges. Mgr Augouard prend égalemenl passage sur Y Antoinette. M. Greshoff est là, pour assister au départ.
M. Greshoff, Mgr Augouard; les deux puissances de Brazzaville. Ceci dit sans vouloir porter atteinte à leur parfaite correction, vis-à-vis de la troisième puissance, la première dans l'ordre protoco laire, j'ai nommé l'administrateur : M. de Kerraoul. Mais des hommes de l'intelligence, de la valeur de M. Greshoff, et de MgrAugouaird, investis de l'autorité que chacun d'eux tire de son caractère particulier, comptent forcément dans une colonie comme le Congo. Il n'est pas étonnant que ces deux tempéraments d'action, d'énergie, luttant l'un pour les intérêts de la maison hollandaise, l'autre pour ceux de ses missions, ne se rendent pas toujours sans* discussions et ne s'inclinent que devant l'intérêt général.
M. Greshoff dirige depuis plus de dix ans la maison hollandaise; celle-ci, la N. A. H. V., comme on l'appelle des initiales de sa raison sociale, est la plus importante de toutes, les maisons de commerce du Pool. Elle est représentée à Loango, à Matadi, à Lécpoldville, et ses factoreries s'étendent un peu partout dans le Congo, dans l'Etat Indépendant, dans la Sangha, dans l'Oubangui. Son directeur exerce une véritable souveraineté. Il est le Foumou N'Tangou, le roi soleil, et Mangin a constaté avec tristesse que dans toute la région du Manyanga, le nom de la France était ignoré, que seul Foumou N'Tangou était connu.
Peut-on faire un crime à M. Greshoff, dont les vapeurs sillonnent le Congo, dont les agents couvrent le pays, de confondre parfois la N. A. H. V. avec un organe de gouvernement?
Mgr Augouard est au moins depuis aussi longtemps que M. Greshoff dans la colonie. Lui, a la puissance qui résulte de la force d'expansion que la foi met dans l'âme de ses apôtres. Vicaire apostolique du Haut-Oubangui, ses missions jalonnent tout le Congo, rayonnent dans> le Nord, au delà de Bangui. Si son ardeur, sa passion, ne veulent que conquérir des âmes, par l'existence de ses missions, par leur action, son pouvoir spirituel s'accompagne d'un certain pouvoir temporel.
N'est-il pas excusable, quand, emporté par son zèle, il lui arrive de sortir du domaine spirituel'? Il fut zouave pontifical; s'il n'avait gardé de son ancien métier de
soldat la passion du commandement, aurait-il ce caractère qui lui fait accomplir de grandes choses, et qui le fait admirer de tous?
U Antoinette partie, nous sommes remontés sur le plateau. En route, nous avons croisé la mère supérieure des sœurs de Brazzaville.
En la voyant si faible, si pâle, presque blanche, de ce teint décoloré par l'anémie, devant le calme de son vicage, j'admirais le contraste offert par elle avec tout ce qui l'environnait. Dans cette atmosphère de lutte âpre et sans merci pour la vie, dans ce pays où les volontés sont perpétuellement tendues vers un but terrestre, les unes vers la gloire, la plupart vers la fortune, elle représentait la paix, le calme, elle était celle qui n'appartient plus au monde, celle qui vit dans la volonté d' En- Haut.
Ici, tous s'inclinent avec respect devant elle et devant ses sœurs, exilées volontaires dont les ennemis mêmes ne peuvent nier le sacrifice; le climat déjà terrible pour les hommes est mortel pour elles, elles le savent et ne veulent pas y songer.
A les voir passer dans leur simplicité, leur humilité, leur pureté, dissimulant sous un visage toujours affable leurs propres souffrance?^ pour ne penser qu'à celles d'autrui, les plus endurcis s'attendrissent.
Leur présence donne un charme de douceur souriante et de bonté à l'occupation française. Elles la secondent puissamment, elles se concilient mieux que l'administrateur, le médecin ou le missionnaire, la reconnaissance des mères, des enfants, des malades ; par leur œuvre d'assistance et d'enseignement, elles font mieux que les hommes la conquête morale du pays.
C'est surtout quand nous souffrons que leur présence nous est précieuse et nous la désirons d'autant plus que la vie aura été dure pour nous. Et ce n'est pas seulement poésie de l'âme, imagination du cœur, la femme est faite pour la pitié, elle seule sait soulager. En Afrique, ce sentiment est ressenti plus vivement qu'ailleurs.
Et puis, ces religieuses sont femmes dans ce que la femme a de plus pur, ne les appelle-t-on pas ma mère, ma sœur? Ces deux mots, si loin de la France, qui n'aimerait à les prononcer, pour y retrouver l'illusion de la famille absente, pour y puiser la confiance, l'espoir, lorsque nous sommes atteints par une de ces maladies qui pardonnent rarement ?
Pas un malade, quelles que puissent être ses idées en Europe, n'écarterait ici la sœur venue s'asseoir à son chevet. A tous, elle apporte une consolation. Si pour les croyants, qui à travers leur délire perçoivent dans le battement de la coiffé le battement d'ailes d'un ange, la sœur est le lien entre la terre et le ciel, pour tous, elle est le lien entre l'Afrique et la France. Combien ont trouvé une dernière consolation dans le pâle et doux visage penché sur leur agonie !
Toute faible que soit cette sœur que nous venons de croiser, j'ai pensé que sans être une puissance, elle était une force, peut-être la plus grande force de Brazzaville, celle qui émane de l'amour et de la charité.
La grande question à résoudre, est celle du départ de la Mission. Elle ne peut être résolue par La flottille du Congo français, réduite à VOitbangid, réparé tant bien que mal par M. Tréohot. Ce vapeur est capable de prendre seulement deux cent quarante charges, il est d'ailleurs parti le 6 Janvier, faisant son deuxième voyage à Bangui.
Parmi les vapeurs de la maison hollandaise. Y Antoinette est en route avec le sergent Venail, le Holland et le Frederik sont bien disponibles et M. Greshoff les met à notre disposition, mais ils sont insuffisants. Outre le personnel et le matériel de la Mission, il reste à transporter une partie des approvisionnements de l'Oubangui, notre base d'opérations sur le Xil. De plus, il faut songer aux vingt-cinq tirailleurs du sergent Mottuel, destinés à renforcer l'effectif dont dispose M. Gentil au Chari.
Enfin, Marchand tient à expédier tous les ravitaillements du Chari et de la Sangha, dont nom avons assuré le passage sur la route de Brazzaville.
Il veut faire cette surprise aux gouverneurs de ces colonies qui crient famine et désespèrent de jamais rien recevoir. Ils s'attendent si peu à cette générosité de notre part que celui de la Sangha vient d'écrire une lettre originale de supplications. Avant appris que nous avions amené à Brazzaville son ravitaillement, il ne doute pas que nou9 n'ayons l'intention de nous l'approprier! Il nous conjure de ne prendre que les caisses destinées à tel ou tel poste,
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et même de les prendre toutes, mais de lui laisser celle du poste de Carnet.
Une réponse immédiate l'a tranquillisé et probablement étonné : il recevra son ravitaillement complet et dans le plus bref délai.
Mais par quel moyen effectuer tous ces transports? Seul l'Etat Indépendant peut nous sortir d'embarras. Marchand se décide à aller demander au gouverneur, le colonel Wahvs, le concours de ses vapeurs.
Il est impossible de débarquer à Léopoldville, sans faire une pénible comparaison. La capitale du Congo belge n'a pas encore atteint le développement que lui donnera prochainement son chemin de fer, lorsque la voie ferrée sera terminée, mais elle a déjà l'aspect d'une petite ville. Dans le port, sont mouillés le Stanley, la Villede-Gand, la Florida, la Villc-d 'Anvers, le Roi-des-Eelgcs. Tous chargent ou déchargent des marchandises. A côté, un nouveau vapeur est en construction, le Commandant-Sagerstrom. Et combien d'autres naviguent en ce moment entre le Pool et les Stanley-falls (i)?
On peut critiquer l'œuvre du roi des Belges ; généralement, d'ailleurs, ces critiques* sont intéressées. Le résultat est là, visible, tangible, et il est impossible de ne pas admirer la conception grandiose de ce roi, chef d'un petit Etat, qui a fait surgir un véritable empire du centre de l'Afrique. Il a prévu l'avenir pour son peuple, qui n'eût peut-être pas compris la nécessité de l'ascension économique, et qu'au milieu du développement de toutes les nations, il serait étouffé s'iL ne se tournait vers la mer. Le roi Léopold a assumé cette tâche, gardant pour lui seul tous les frais, tous les risques, toutes les responsabilités. Dans cette voie qu'il s'était tracée, il a marché avec une ténacité et une habileté remarquables. L'Europe le regardait d'un œil sympathique, parce que sceptique, elle croyait à son échec et espérait un jour pouvoir se partager ses immenses territoires, en bénéficiant de ce qu'il y aurait dépensé de forces et d'argent.
La France s'est même assuré un droit de préemption, au cas où la Belgique ne reprendrait pas le Congo; aujourd'hui, devant les résultats acquis, cette dernière hypothèse n'a aucune chance de se réaliser.
La colonisation de l'Etat Indépendan' a été conçue et dirigée pa.r un homme d'une intelligence de premier ordre, qui a réussi surtout parce qu'il était maître absolu des ressources, très faibles au début, dont il disposait. Cette colonisation n'est le résultat, ni de la pénétration pacifique, ni de la conquête par les armes. Le congrès de Berlin ayant stipulé la neutralité de l'Etat Indépendant, le roi n'avait pas le droit de se servir de l'armée belge, seuls des officiers
(1) Chutes à partir desquelles le Congo est navigable.