‹ Au CongoChapitre 8 sur 13 · NOUS AVONS CROISÉ LA MÈRE SUPÉRIEURE · texte numérisé non relu

NOUS AVONS CROISÉ LA MÈRE SUPÉRIEURE

détachés, mis hors cadres, pouvaient y êtrt employés.

L'occupation du Congo a été une opération militairement commerciale. Les officiers exercent à la fois des fonctions militaires et des fonctions commerciales ; dès que l'un d'entre eux est installé dans un poste, il ne se contente pas de prélever l'impôt, il invite les chefs> à fournir au delà des quantités d'ivoire ou de caoutchouc pour lesquelles ils sont taxés, et le surplus est acheté et expédié à Léopqldville.

Quant au procédé employé pour se procurer des soldats et s'assurer de leur fidélité, il consiste dans le recrutement « antirégional » ; mais il faut ajouter que ce système a été favorisé dès le début par l'inimitié des races et même, peut-être surtout, par l'anthropophagie. Il est évident que des soldats bangalas, par exemple, faisant leur service chez leurs ennemis, les Ibenzis, exécuteront rigoureusement! leur consigne contre ceux-ci, mais si par surcroît, ils sont certains à la première tentative de désertion d'être dévorés par eux, leur fidélité sera absolue. C'est une façon de faire servir l'anthropophagie à la civilisation.

En ce moment, l'Etat Indépendant est sérieusement attaqué, des abus de pouvoir, des actes de cruauté sont dénoncés à la civilisation, probablement en raison de la prospérité de la colonie. Certain pays qui en avait escompté le partage, a amplifié les quelques abus qui se sont produits afin de prouver que le Congo ne devait pas rester la propriété de gens capables de corn < mettre des atrocités.

Il est évident que réunir dans les mêmes mains le pouvoir politique et militaire, et la direction de l'exploitation, présente des dangers et est susceptible de provoquer des exagérations de commandement, mais ce procédé était le seul que pût employer le roi Léopold, il était la seule combinaison qui lui permît de réaliser le système de l'exploitation en régie par un exploiteur unique.

En tout cas, s'il y a eu des abus, ils ont toujours été sévèrement réprimés. Le gouverneur, le colonel Wahys, que va voir Marchand, revient d'une longue tournée du côté des Stanley-Falls, au cours de laquelle il a frappé sept officiers, de peines variant de trois à sept ans de prison. Ces peines sont infligées en dehors du code de justice militaire applicable à l'armée belge, car les officiers qui viennent au Congo ne comptent plus dans l'armée métropolitaine. Les grades qu'ils ont ici ne correspondent en rien à ceux qu'ils avaient avant leur départ, ou qu'ils reprendront après leur retour. Un commandant, au Congo, se retrouvera peutêtre lieutenant en Belgique, sous les ordres d'un officier qui est ici son inférieur. S'il y a parmi eux quelques défaillances, comme celles constatées et réprimées par le colonel Wahys, il est impossible de ne pas admirer le dévouement de ces hommes qui ont créé le Congo belge; sa prospérité leur

est due, cet immense mouvement commercial qui anime le port de Léopoldville est leur œuvre.

Pour ne pas arriver en trop pauvre équipage au milieu de tou^ les vapeurs qui encombrent les quais, Marchand a pris la baleinière en aluminium, que j'ai sertie du magasin de Comba, et nous avons revêtu les pagayeurs de maillots rouges et de chéchias tirés de nos ballots. Nous ;< sauvons la face » comme nous le pouvons, mais notre démarche elle-même est la preuve de notre misère : la France avec son droit de préemption vient implorer la Belgique!

Le colonel Wahvs a mis à notre disposition la Ville-de-Bruges, un des plus grands steamers de l'Etat. C'est le succès assuré. La Ville-de-Bruges, qui doit faire deux vovages, transportera nos tirailleurs, notre matériel et les charges de l'Oubangui. Le HollancL et le Frederik, de la maison hollandaise, deviennent donc disponibles pour le transport des ravitaillements de la Sangha.

Hier, 23 Janvier, la Ville-de-Bruges, commandée par un Suédois, le commandant Lindholm a mouillé dans le port de Brazzaville et a commencé son chargement. Ce matin, à huit heures, le vapeur s'est éloigné emportant le capitaine Germain, le lieutenant Mangin, le lieutenant Simon, le docteur Emily, l'adjudant de Prat et 102 tirailleurs. Onze cents charges remplissent les cales; un des grands chalands d'aluminium, sauvé par nous, le Pleigneur, destiné à aider aux transports sur le Haut-Oubangui, est pris à la remorque ; lui aussi a ses cales bondées, et une partie des tirailleurs y est entassée.

Sur le pont de la V'dle-de-Bruges, les chapeaux sont levés joyeusement en signe d'adieu, l'un d'eux s'agite avec plus de frénésie que les autres, c'est celui de Castellani.

Castellani part! Et cette fois sans se cacher, sans risquer d'être rôti par la chaudière. Il était temps! Son impatience allait le rendre misanthrope, pour un peu, il aurait vu un persécuteur dans chaque membre de la Mission, un bourreau dans Marchand. Depuis qu'il est à bord, sa gaieté a reparu; il est convaincu que nous ne conspirions pas contre sa liberté; il va à Bangui! Une seule figure ne manifeste pas

de joie; une figure noire perdue dans la foule des tirailleurs, celle de Marie-Thérèse Tchibinda, princesse du dar Banda! Elle porte toujours son chapeau fleuri de roses qui pendent plus lamentablement que jamais, elles se eont effeuillées en même temps que s'envolaient une à une les illusions de la Prétendante. Pourtant, elle nourrit encore un secret espoir que l'un de nous relèvera le trône de ses pères et l'invitera à s'y asseoir à côté de lui, mais elle commence à avoir des doutes et à craindre que son royaume ne soit pas de ce monde.

Encore quelques tours de roue, un dernier coup de sifflet de la sirène, et la Villcde-Bruges disparaît.

Il n'y a plus à Brazzaville que Marchand, Landeroin, et moi, avec cinq tirailleurs plantons ou gardes-magasins.

La présence de Marchand n'est pas absolument utile dans l'Oubangui où les transports seront assurés à la fois par l'administrateur de la région, M. Bobichon. et par les membres de la Mission qui s'échelonneront sur tous les points importants du parcours. A Brazzaville, au contraire, il reste à achever le travail considérable de liquidation financière des dépenses engagées entre Loango et Brazzaville, et toutes les régularisations indispensables doivent être faites par le chef de la Mission.

Il est certain que ces dépenses étaient nécessaires. On ne peut reprocher à Marchand d'avoir sauvé le Haut-Oubangui de la famine, tout en assurant sa propre base d'opérations, et d'avoir permis à M. Gentil de poursuivre sa marche vers le Tchad. Encore faut-il laisser des comptes en règle. Le Congo paraît croire que tous ces transports vont grever de façon sérieuse le budget de li colonie, c'est une erreur. A l'épociue où les Chambres ont voté les crédits essentiels pour ces ravitaillements de 1894 et 1895, elles ont également voté les crédits désignés à leur transport. Ces charges étant demeurées dans les magasins de Loango les frais de portage doivent figurer en économie au budget.

La Mission n'aura pas été une charge pour le Congo, elle lui aura plutôt rendu service ; et c'est encore dans cette intention que Marchand reste à Brazzaville. Il tient à faciliter à la colonie le règlement des

comptes, et à surveiller, r.près le départ des tirailleurs, la route des caravanes. L'intervalle qui séparera les deux voyages de la Ville-de-Bruges, lui permettra de s'assurer que la sécurité n'est pas troublée.

Il veut en s'éloignant, emporter la certitude que le Congo n'aura rien à lui reprocher. Il n'a pas seulement travaillé pour lui-même en travaillant pour le Chari et pour la Sangha. Il a peut-être fait plus que son devoir, il estime n'avoir fait que son devoir.

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