LES DERNIERS JOURS A BRAZZAVILLE
La Ville de-Bruges a bien marché. Partie le 24 Janvier, elle est de retour aujourd'hui ier Mars, prête à franchir de nouveau les 1.000 kilomètres qui séparent Brazzaville de Bangui.
Nous sommes impatients d'embarquer; il nous faut pourtant attendre. Un officier, le capitaine Valdenaire, et cinq sous-officiers, destinés à la relève des troupes du Haut-Oubangui, sont annoncés. Si nous ne les emmenions pas avec nous, Dieu sait quand ils pourraient rejoindre leur poste ! M. Jacquot, avec qui nous avons travaillé dans le Congo, et qui est détaché auprès du gouverneur Liotard, arrive également avec eux pour profiter de notre vapeur.
La Ville-de-Bruges utilise ce retard pour se ravitailler. Elle comptait transporter seulement quatre Européens, Marchand, Landeroin, M. Fredon et moi; elle va en avoir huit de plus. Aux sept passagers du Haut-Oubangui, s'ajoute, en effet, le Dr Foutrain. Marchand est alité depuis plu^sieurs jours, aucune complication n'est à craindre, mais il est hors d'état de marcher, et le docteur, bien que rapatriable, a refusé de rentrer en France; il veut accompagner le chef de la Mission jusqu'à ce que ses soins soient inutiles ou que nous ayons retrouvé le Dr Emily.
C'est un mauvais vent qui souffle depuis un mois sur Brazzaiville. Coup sur coup, la bilieuse hématurique a enlevé le quartier-maître Rouault de la flottille du Haut-Oubangui, M. Limouze, agent du Congo, et deux agents de la maison hollandaise. Chaque semaine, nous nous sommes rendus au cimetière. Que de croix gardent là le souvenir de ceux qui ont succombé à l'effort! Il y a quelques jours, je regardais joyeux défiler les colis au flanc desquels étaient gravés les noms de tous les pays, et
j'imaginais que devant moi passait la civilisation donnant l'assaut à la barbarie; sur ces croix aussi, j'ai pu lire des noms de Français, d'Anglais, de Belges, de Hollandais ; ce sont les victimes de cet assaut, le tribut de la victoire payé par l'Europe à l'Afrique.
Il est triste, aussi loin de France, de voir mourir des camarades, même des inconnus, mais cette tristesse est uniquement provoquée par la vision des mères, des femmes, qui apprendront la triste nouvelle, anéantissement de tous leurs espoirs; jamais elle n'est rausée par l'idée que le même sort nous attend peut-être demain.
La mort est sans influence sur notre moral.
Ce n'est pas seulement le résultat de la confiance un peu présomptueuse que tout homme a en lui-même; ici, la mort ne semble plus effrayante, on l'accepte avec résignation, avec indifférence. Est-ce parce qu'à force de côtoyer un danger, on finit par ne plus y penser? Est-ce parce qu'en partant nous avons fait le sacrifie de notre vie? Est-ce parce que nous sommes affranchis des mille liens dans lesquels la civilisation nous enchaîne en France? Est-ce parce que devant le but à atteindre, nous ne sommes plus qu'une volonté, et que cette volonté doit aller au delà de tous les obstacles, au delà de la mort? Notre insouciance vient de toutes ces raisons réunies, mais surtout de la dernière. Nous disons quelquefois en riant que nous sommes devenus philosophes. Oui ; mais ce n'est pas la philosophie qui nous mène, c'est nous qui la dirigeons. La philosophie assombrit la vie ou elle l'éclairé, suivant qu'elle domine ou qu'elle sert.
Le travail de comptabilité est achevé, je finis de le recopier pour en conserver le double. C'est bien le plus fastidieux travail qui soit au monde, surtout quand il faut .veiller une partie de la nuit à la lueur d'un photophore, au milieu du bourdonnement des moustiques qui ne se contentent pas seulement de bourdonner! Mais l'important est d'être prêt, de ne pas retarder l'embarquement.
Si j'éprouvais une peine quelconque à quitter ce Congo, où nous sommes restés trop longtemps, ou nous avons dû piétiner pendant six mois, le travail auquel je viens de me livrer suffirait à me faire aspirer au
départ, à la marche en avant qui ne eomimencera vraiment que du jour où la Xille-de-Br iiges quittera de nouveau Brazzaville.
Est-il vrai que je ne me sols pas attaché au Congo durant ce séjour dont je maudis la trop longue durée? Ma vie, en somme, y a été peu mouvementée, j'ai surtout circulé entre les postes, contrôlant la tenue des registres. Cependant je me suis intéressé a cette existence, au pays même ; et lorsque j'ai quitté Kimbédi, puis Comba, si je suis parti sans regrets, je suis obligé de reconnaître qu'en disant adieu à des paysages connus, en leur disant adieu probablement pour toujours, j'ai éprouvé une impression que je ne voulais pas m'avouer. Je me refusais à la reconnaître, parce qu'elle correspondait à cette mélancolie qui nous prend devant toute chose qui finit, parce qu'elle comportait, sinon un regret, du moins un regard vers le passé. Et mes yeux ne de- \ aient pas se tourner vers ce qui était fait, mais vers ce qui était à faire Avais-je l'idée que ma signature, mise au bas des registres de chaque poste, marquait la fin du premier chapitre de la Mission, et que le lendemain je tournerais la page pour entamer le chapitre suivant... un morceau de l'avenir, de l'inconnu? Non; je ne redoutais pas cet inconnu, je l'appelais même de tous mes vœux. Et pourtant, malgré mon désir d'être déjà sur le Congo, dans l'Oubangui, sur le Nil, j'avais la faiblesse de situer des souvenirs le long du sentier ; là, c'était l'endroit où s'abattit le grand fromager; plus loin, le point où tomba Mabiala N'Kinké; ici, c'était le senrier qui conduisait à la grotte de Mabiala... Que l'âme humaine est compliquée!
J'aurai bien le temps de vivre dans le passé lorsque je n'aurai plus l'âge ni la force de vivre dans l'avenir.
Aujourd'hui, regardons devant nous.
Depuis hier soir, nous sommes sur la Ville-de-Bruges ; tous les Européens onteouché à bord. Après quarante-huit heures de travail, le chargement du vapeur était achevé et Landeroin fermait son magasin, re magasin qui ressemblait au tonneau des Danaïdes, où aujourd'hui il ne reste plus une charge. Onze cents colis sont arrimés dans la cale, ou dans le chaland Lan-
Souvenirs de la Mission Marchand
zière< amarré à bâbord. Ce chaland, comme celui que Germain a déjà emmené, aidera aux transports sur l'Oubangui. A tribord, la baleinière en acier, réparée par Morin, est à la remorque.
Du pont, nous apercevons le Ja^ques-
la Yillc-de-Brngcs à la terre, sont larguées.
Le commandant Lindholm est à son jxjste à l'avant. Il tourne le levier du cadran placé devant lui ; un coup de timbre résonne dans la machinerie; la roue arrière
d'Uzes dont la coque terminée vient d'être commence a tourner.