VIN PRÉFACE
ministère des colonies : M. Étienne s’en est fait le théoricien convaincu et l’éloquent apôtre; M. Delcassé en a courageusement essayé les premières applications. C’est celui des grandes compagnies. Il leur semblait que dans des pays encore sauvages, où l'outillage de la civilisation est à peu près complètement à créer, les individus isolés seraient impuissants à soutenir les charges de la mise en exploitation. S'inspirant d'exemples pris dans notre propre passé colonial, sous l’ancienne monarchie, ils pensaient que l'instrument de colonisation auquel il fallait commencer par recourir, était des sociétés réunissant de grands capitaux, possédant un nombreux personnel et pouvant, sous le couvert de concessions privilégiées, embrassant de grandes surfaces, tenter des entreprises de longue haleine.
L'autre système est celui de l'exploitation libre. Ses partisans faisaient valoir qu’au point de vue commercial les conditions ont complètement changé, avec la navigation à vapeur, et qu'au point de vue agricole les grandes compagnies ne sont point propres à des créations considérables. Il est évident
PRÉFACE IX qu'au temps où l'on procédait au moyen de voiliers que les particuliers devaient armer à leurs risques et périls, les pays lointains étaient inaccessibles aux petits commerçants; mais aujourd'hui que des paquebots desservent régulièrement toutes les côtes, il n’en est plus ainsi. Un négociant dans le voisinage d’un port de l'Afrique occidentale est actuellement dans une situation assez semblable à celle d'un négociant placé dans le voisinage d’une gare. Î[l peut porter ses marchandises au courrier à heure fixe. Il est évident aussi que les cultures riches des tropiques étant toutes des cultures arbustives, qui demandent, comme le café, le cacao, le thé, la girofle, [a vanille, 2 500 à 3 000 francs de dépenses à l'hectare avant d'entrer en rapport, une grande compagnie à laquelle on a cédé des millions d’hectares n'en planterait que quelques milliers à peine, si elle voulait y employer son capital. Elle serait impuissante pour le reste.
On a commencé par défendre les deux systèmes avec assez d'intransigeance. Puis, comme il devait arriver entre adversaires qu'animait seul le patriotisme, on s’est rendu compte qu'il
x PRÉFACE y avait une partie de vérité dans chacun d'eux.
Les partisans de la colonisation libre durent reconnaître qu'il se trouve, dans l’arrière-pays de nos possessions, des régions vers lesquelles il n'existe aucun moyen d'accès et qui rappellent ainsi la situation des côtes lointaines au temps de la navigation à voile. Leur premier besoin est d'entrer en communication avec le monde civilisé; et en raison des dépenses nécessaires pour y arriver, il est raisonnable d'accorder en compensation un privilège temporaire à ceux qui les hasarderont.
Les parlisans des grandes compagnies, de leur côté, renonçaient à contester que sur le bord de la mer, dans les parties où, grâce à la commodité des transports, des exploitations agricoles peuvent dès maintenant êtré entreprises à côté de l'exploitation commerciale, il est plus sage de laisser le champ ouvert à toutes les initiatives. Rien que pour produire dans nos colonies le café et le cacao qui se consomment en France, il faudra y engager plusieurs centaines de millions en plantations. Ce ne saurait être l'affaire ni d’une ni de plusieurs
PRÉFACE XI grandes compagnies. Des foules seules sont capables, par la multiplicité des efforts, de réunir de tels capitaux; ils ne pourront être fournis que par des milliers de petites sociétés et par des milliers de colons travaillant pour leur compte. Au lieu de leur fermer le pays par des concessions privilégiées, il importe par conséquent de les appeler par une publicité aussi large que possible, de faciliter leur établissement et, pour cela, la première chose est de tenir la terre à leur disposition.
Les deux écoles discutaient donc. Elles commençaient à se rapprocher, lorsque vos lettres au Temps sont venues précipiter un accord qui avait trop tardé.
Pendant que nous nous disputions en effet, les Belges avaient agi. Avec cette imagination créatrice, à la fois hardie et pratique qui en a fait un des héros du siècle, et aussi avec la liberté de décision que lui permet sa situation de souverain absolu au Congo, le roi Léopold s'était mis à l’œuvre. Ce que nous discutions, lui le démontrait. Et en quelques années, soit par son action directe, soit au moyen de grandes compagnies commerciales, il avait mis