XII PRÉFACE
en train l'exploitation de son royaume africain. Ce qu'il faisait n’était pas ignoré en France, mais les renseignements qui nous parvenaient étaient fragmentés et confus.
Vos lettres, en présentant pour la première fois un tableau d'ensemble, furent un coup de lumière. Tout le monde comprit que les disser tations académiques n'étaient plus de saison, et qu'il était temps pour nous de passer à notre tour à l’action sans plus tarder. Nous n'avions plus qu'à tirer les conclusions de l'expérience faite par nos voisins. Oui, la colonisation industrielle et libre reste le but définitif : elle seule est en état de défricher et de mettre en culture les pays vierges et sans maître; mais en attendant l’époque, fort lointaine encore peut-être, où l’on pourra y songer pratiquement, les grandes compagnies organisées principalement en vue de recueillir les produits naturels tels que l’ivoire, le caoutchouc et les bois précieux peuvent être, pour des régions forestières comme le Congo, l’instrument approprié à une première période d'activité fort intéressante. Il y a peu d'inconvénients, et il y a d’évidents avantages, à leur
PRÉFACE XIII consentir des monopoles qui leur permettent de se constituer, à condition que ces monopoles soient temporaires, et que l'avenir soit réservé. C'est ce qu'ont compris les capitalistes qui ont aussitôt multiplié les demandes de grandes concessions dans le Congo français; c'est ce qu'a compris le gouvernement qui les accueille avec empressement ; et c’est ce que, sans fausse modestie, vous pouvez vous flatter d’avoir contribué plus que personne à faire comprendre.
Vous rappelez-vous, mon cher Mille, nos conversations d'il y à trois ans, lorsque nous montions de Tamatave à Tananarive? C’étaient vos débuts aux colonies. J'étais votre ancien. Et c’est moi qui paraissais le plus échauffé des deux. Je vous disais que le gigantesque empire colonial, dont la France était en train d'achever la conquête, modifierait l'esprit français dans des proportions impossibles à calculer. Les éléments de nos conceptions nous sont donnés par la réalité. Quand la réalité change, nos conceptions doivent aussi changer de toute nécessité. Or est-il dans notre histoire un changement plus prodigieux que celui qui en vingt ans, de simple grande puissance euro-