XIV PRÉFACE
péenne, a fait de nous une grande puissance asiatique et une puissance africaine plus grande encore? Aveugles ceux qui peuvent supposer que les conceptions qui convenaient à la puissance enfermée dans ses limites primitives conviendront encore à la puissance si prodigieusement agrandie. Il nous faut nous habituer à de plus vastes horizons. D'autres nécessités, d’autres devoirs, d’autres espérances, d’autres efforts s'imposent à nous.
Nous avons besoin pour coloniser d'hommes entreprenants et énergiques, et notre empire colonial va modifier les idées sur notre éducation nationale. Nous avons désormais des intérêts dans les deux hémisphères et dans trois parties du globe, et notre empire colonial rompt les cadres étroits de notre ancienne politique extérieure. Nous avons à administrer des races barbares, et notre empire colonial nous oblige à remettre à l'examen la question de l'égalité des hommes, c’est-à-dire les principes mêmes de notre Révolution. Voici ce dont nous causions. La route était longue, la forêt était monotone, et nous avons envisagé bien d'autres changements. Ces perspectives
PRÉFACE XV vous paraissaient des rêves alors. Mais depuis vous avez visité Madagascar, vous avez visité le Sénégal, vous êtes allé au Congo. Et vous voilà à votre tour enrégimenté parmi ceux qui travaillent à élaborer les théories nouvelles qui sont nécessaires pour donner à notre pays une conscience claire de ses nouvelles destinées.
Vous y réussissez brillamment. Croyez bien que personne ne s’en réjouit plus cordialement que votre bien affectionné :
Pauz BoURDE.
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Découvertes de Stanley. — Les Belges et la colonisation. — Inauguration du chemin de fer de Matadi au Stanley-Pool,
Il existe, de par le monde, un empire absolu, grand comme six fois la France et qui contient trente millions d'hommes. Ce n'est pas la Turquie, car le sultan n’est qu'un illusoire autocrate : il a contre lui les ambassadeurs de six puissances, les comités de ses ministères, et un harem. Ce n'est pas la Russie : elle a des conseils provinciaux. L'empire dont je parle est tout entier entre les mains d'un homme qui gouverne seul, sans parlement, sans conseillers, avec l’aide d'un premier ministre irresponsable, qui met loute sa vive intelligence à n'être que son agent d'exéculion. Il n'y a pas de bornes à sa puissance, si ce n'est quelques clauses d'instruments diplomatiques. Cet empire est l'État Indépendant du Congo; ce souverain est Léopold IT.
Il faudrait voir d'ailleurs si ce n'est pas pour
cette cause que l’État du Congo, qui n'est pas une colonie belge, est pourtant pour les Belges la meilleure des colonies. Il est administré comme une affaire qui doit le plus vite possible se suffire à elle-même. Mais, en même temps, son très habile propriétaire et patron est roi, et ne l'oublie point. Il a les vues longues, et ne consacre guère ses bénéfices qu'à grossir sa mise.
J'ai fait un court voyage dans cet empire nouveau, grâce à la Compagnie du chemin de fer du Congo, qui m'a invité aimablement à l'inauguration de sa ligne, maintenant terminée. Le plan de ce petit livre est donc bien simple. Je dirai d'abord ce que j'ai vu, l'extérieur des choses, leur bizarrerie ou leur charme. Et puis nous parlerons du chemin de fer, sans lequel tout ce grand territoire, comme disait Stanley, ne vaudrait pas une pièce de deux sous. Après quoi nous regarderons l'État lui-même et nous verrons comment il marche : on ne le sait pas assez en France.
Il y a vingt et un ans à peine qu'un Européen descendit pour la première fois le cours du
Congo, depuis les terres qui le séparent du Tanganyika et le village de Nyangoué, que Cameron n'avait pas osé dépasser, jusqu'à son embouchure dans l'Atlantique. C'était Stanley, parti de Zanzibar trois ans auparavant. Cet homme énergique et âpre, exigeant et infatigable, impassible destructeur d'existences humaines quand il s'agissait d'atteindre un but, insatiable dévorateur de gloire, et presque aussi terrible à ses aides blancs qu'aux indigènes, enfin, — et pour ses défauts autant que pour ses qualités, — ce grand homme rapporta d'étranges et horribles nouvelles de sa découverte.
Le fleuve qu'il avait descendu était parfois large comme un lac, et, seul, l’'Amazone roulait une masse d'eau plus considérable. Ses rives étaient d’une ferüilité monstrueuse et inutile, puisque nul n'en tirait parti. Pendant des mois le tambour de guerre avait retenti aux oreilles de l'explorateur et les noirs cannibales se précipitaient sur lui en criant : « Voilà de la viande, de la viande d'homme, de la viande! » Parfois cependant ils s’arrêlaient, ébahis, le doigt sur la corde d'un
arc dont la flèche était empoisonnée. Pendant longtemps Stanley ne comprit pas le motif de leur stupeur : c'élait la première fois qu'ils voyaient un blanc, et ils le prenaient pour un être surnaturel.
Puis, après avoir livré trente-trois combats en deux mois, il était parvenu à un endroit où le fleuve s'élargissait en lac, et ensuite tombait en trenle-deux cascades d'une hauteur totale de 225 mètres. Il avait fait porter ses canots à dos d'homme à travers les montagnes, à travers les forêts, accompli, comme le lui dit plus tard M. de Brazza, dans une circonstance analogue, et à la même place, un travail de géant avec des moyens de pygmée. Quand 1il fut revenu en Europe, cet Anglo-Saxon volontaire et pratique, pour qui la vulgarité était un procédé d'action sur les masses, mit les mains dans ses poches et déclara nettement que, « sans un chemin de fer, il ne donnerait pas deux sous de tout le Congo ».
Ce qu’il y a de plus fort, c'est que le chemin de fer est fait, le troisième en date de l'Afrique occidentale, si je ne me trompe. Le premier a été le chemin de fer de Saint-Louis à Dakar, dans
notre colonie sénégalienne; le second celui de Saint-Paul-de-Loanda à Ambaka, dans la colonie portugaise d'Angola. Mais notre chemin de fer de Saint-Louis n’est encore qu'un canal latéral à la mer, amenant au seul bon port de la côte les produits convoyés par le fleuve Sénégal, et ce fleuve ne prendra son importance que lorsqu'une autre voie ferrée l'aura mis en communication avec le bassin du Niger. Le chemin de fer d'Angola traverse une contrée très riche, mais il n'aboulit pas, il s'arrête brusquement sans venir s'aboucher à une voie fluviale.
Le chemin de fer du Congo est un monte-charge qui gravit l'escalier trop raide que descend le fleuve ; et ce fleuve a un bassin de plus de quatre millions de kilomètres carrés, dont deux millions font partie de l’État indépendant. Trente millions de noirs y vivent sur une terre forl semblable à celle du Brésil, humide, chaude, pleine de bêtes et de plantes. En moins qu'au Brésil, le diamant. En plus, l’ivoire. Dix-huit mille kilomètres de voies navigables, aujourd'hui reconnues, constituent trente-six mille kilomètres de côtes, le long
desquelles on peut aborder, commercer, s’établir. Seulement ces voies ne commencent qu'au Stanley-Pool, et de là, la nécessité d'un chemin de fer.
Or, pour arriver de l'estuaire du Congo au Pool, il y a deux routes : la première en remontant le fleuve. C'est la plus courte et la plus raide : l'énorme masse des eaux a percé tous les obstacles et descendu les pentes les plus abruptes. C'est la voie belge. La seconde part de Loango et emprunte la vallée du Kouilou. C'est la voie française, elle est plus longue et moins difficile, prenant les pentes en écharpe.
Notre colonie du Congo français aurait donc parfaitement pu drainer tout le commerce d'un immense espace. On sait qu'une tentative a élé faite et qu'elle n'a pas abouti, tandis que l'entreprise belge a réussi. C'est que la société française a manqué d'appui, et aussi que son projet, il faut le dire, était timide : il s'agissait d'une route, puis, à partir d'un point déterminé, de l'utilisation du Kouilou, puis encore une route; on rompait charge trois fois. Peut-être aussi crûmes-
nous que les Belges ne réussiraient jamais à achever leur œuvre; et, en effet, les difficultés du début parurent à beaucoup, parurent même à la majorité des criliques, insurmontables, et la voie a coûté 65 millions au lieu de 25. Mais elle est faile.
Ce serait une maladresse d'expliquer au public les origines d’une chose, avant de l'avoir vue, condition indispensable pour la faire voir. Ceci n'est donc, si l’on veut, qu’une préface. Je dis simplement pourquoi je suis parti. Ce chemin de fer est l'œuvre d'un homme, le colonel Thys. Et ayant accompli son programme, charriant pour plus de 40 millions de marchandises qui payent en principe 1 000 francs la tonne, il vit les actions de la compagnie dont il est le directeur, monter de 312 à 1 700 francs; alors, en triomphe, il inaugura la voie, emmenant soixante invités jusqu'au Stanley-Pool, jusqu'à ce lac où les eaux du Congo semblent se ramasser, comme un buffle prêt à foncer, pour renverser le mur qui les sépare de la mer. Ce sont donc les Belges qui m'ont fait l'honneur de leur Congo. Cela ne me
gènera pas pour tout dire : mais je devais prévenir le lecteur.
En Belgique, cette inauguration était considérée comme une espèce de Te Deum après une victoire, et le départ de l'Albertville fut un événement. La foule, une foule de choix, encombrait les quais du port d'Anvers; des fanfares, des acclamalions, sortaient des vapeurs pavoisés qui entouraient notre yacht. L'esprit national belge était soulevé, tandis qu’en France le départ, mème d'un ministre, pour un tel voyage, n'eût guère donné lieu qu'à des manifestations officielles. C'est d'abord que nous sommes un peu blasés en toutes choses, et même en cela, tandis que les Belges avaient encore l'émotion inséparable d'un premier début.
Et puis, ils renaissent : le mot n'est pas trop fort. Ce peuple à qui une politique jalouse a fermé l’Escaut pendant trois siècles, n'avait plus l'habitude des grandes entreprises extérieures. Industriel et agriculteur, il n’était pas commerçant, ni surtout placeur de fonds à l'étranger ou
aux colonies. Prolégé par une neutralité inviolée depuis près de soixante-quinze ans, il n'était pas militaire. Aussi est-ce avec terreur el ironie — ces deux sentiments se mêlent parfois dans l’âme des hommes — qu'il vit son souverain se lancer dans l'affaire du Congo, et par contre-coup y engager quelque peu ses sujets, qui se crurent, à peu de chose près, guillotinés par persuasion. Quand les difficultés que rencontrait la construction du chemin de fer furent connues, et qu'il en fallut payer les frais, on accusa fort netlement le conseil d'administration de malhonnèteté flagrante; et quand un officier belge, ou un fonctionnaire civil, était mangé par les cannibales, événement dont la périodicité continue à être regrettable, les journaux catholiques et socialistes s’écriaient avec un touchant ensemble : « Quand finira cette lugubre plaisanterie! » Nous connaissons aussi cette phrase en France, et l'avons lue trop souvent. Ce que je veux dire, c’est que le Congo a eu en Belgique une presse aussi mauvaise que le Tonkin en France. Aujourd'hui, les premiers bénéfices arrivent, on s'excuse des
premiers doutes en disant qu'on n'avait jamais douté, on applaudit, et l’on s'exalte. Et il est possible, et peut-être même logique de croire que, la réaction étant égale à l'action, on ira trop loin. Le gouvernement de l’État indépendant, à en juger par certaines précautions récentes, semble le prévoir.
Tout cela était, en tout cas, à regarder, et le vapeur même qui nous emporta fut plein d’enseignements vivants. Le colonel Thys faisait des conférences sur son chemin de fer, et sa conversation, sa personne même, sont plus instructives encore que ses discours. Gigantesque et pesant, de voix forte et main lourde, il conduit une affaire comme un escadron. Le secret de sa force est là : une emprise quasi physique sur les hommes. Il ne les séduit pas, il les empoigne, il a de la volonté et sait agencer les forces humaines. Et cet agencement est une caractéristique de l'expansion belge au Congo sur laquelle j'aurai à revenir. Je ne sais pas bien si l’on pourrait parler ici d'initiative privée : le Congo belge est une entreprise d'État « concurrencée » par de grandes
sociétés, et tandis, par exemple, que la foi coloniale est universelle en Angleterre, elle est encore en Belgique une religion aristocratique dont les fidèles sont des intellectuels, des financiers, des militaires, et qui reste assez indifférente à la masse du peuple.
Qu'on ne croie pas d'ailleurs que cette organisation particulière de l'État du Congo ait mis obstacle aux énergies individuelles. Les officiers de l'État, Jacques ou van der Kerckoven, ont avancé jadis vers le nord avec une rapidité qui nous a donné, en même temps que de légitimes inquiétudes, la plus grande estime pour leur vigueur; et je voyais sur l'Albertville, en mème temps que le major Storms, par exemple, l'ancien commandant des stations du Tanganyika, des hommes comme Alexandre Delcommune et Diderrich, qui explorèrent le Katanga, passèrent trois ans dans l'inconnu et, partis avec 900 porteurs et soldats, revinrent avec 200. Le reste avait été tué ou était mort de faim. C'est le pendant de notre expédition Marchand. Il y avait encore notre compatriote Espanet, qui a été en Afrique le
directeur des travaux du chemin de fer, et quatre ou cinq directeurs ou agents des grandes compagnies congolaises : si bien que dans les conversations on percevait l'opposition, peut-être assez accentuée, qui exisle entre les intérêts de l'État et ceux de ces grandes maisons.
Ayant vu les hommes, j'ai tenté de reconstruire les choses. Il y avait le chemin de fer, et son parcours est aussi pittoresque que son histoire financière est curieuse. Il y avait le pays, qui, vu trop vite, pouvait être au moins expliqué par bien des compagnons de route, inventeurs de la colonie, militaires, diplomates et agronomes, et des compatriotes aussi, comme M. de Lamothe, commissaire général du Congo français; et des Anglais, et des Allemands, et des Russes. En somme, l'étude est intéressante : voilà, en effet, un État créé artificiellement par la diplomalie européenne, et considéré d'abord avec quelque scepticisme par ceux-là mêmes qui l'avaient créé, en passe, semble-t-il, de devenir une bonne affaire.
Cet État colonial est administré, d’une facon
LA
neuve et pratique, par un souverain adroit, qui y est maître absolu, sans ingérence d’un Parlement. Enfin l’Europe, en reconnaissant l’État indépendant, lui a imposé, dans l'intérêt général, certaines obligations, et il est peut-être utile de savoir comment, dans la réalité des faits, fonctionne le régime internationalement prévu. Je ne parle pas de nos intérêts politiques : on sait que maintenant toutes difficullés, toute cause de froissement, semblent avoir disparu entre la France et le Congo; les sphères d'aclion sont nettement délimitées, et l’on se prête un mutuel appui, ainsi que l'ont prouvé les facilités que le chemin de fer du Congo et l'État lui-même ont données à la mission Marchand de se ravitailler et d'user des moyens de transport sur ce territoire ami. Mais peut-être faut-il tout de même regarder son jeu. Toute question politique mise à part, il y a dans le régime de nos voisins beaucoup à observer, ils ont hardiment tenté des expériences qui ont réussi, dont on peut profiter. Il peut y avoir eu aussi des erreurs commises, une hâte
parfois excessive à entrer en jouissance et à tou-
cher des bénéfices, une politique indigène qui a parfois manqué de prudence, et peut-être de juslice. Mais dans ces erreurs mêmes, il y aurait encore un enseignement. Prenez, si vous voulez, que le Congo léopoldien soit un champ d'essai. Je n'ai pas eu d'autre prétention que de le parcourir.
Ainsi promenons-nous d'abord. Ce que j'offre
pour commencer, c'est mon carnet de notes.
Libreville. — L'’estuaire du Congo. — Boma.
Paysages fluviaux. — Matadiæt son hôpital.
99 juin 1898. — Un estuaire large mais peu profond, dont on n'aperçoit que vaguement les rives. C’est le Gabon, la côte du Congo français. Prudemment, l'Albertville se rapproche de terre à travers des bancs de boue, et sur une côte assez basse, couverte d’une verdure profonde, quelques toits apparaissent; c'est Libreville, où notre steamer doit prendre M. de Lamothe, le commissaire général de notre Congo. Mais nous avons trois heures devant nous avant de repartir, et nous en profitons, les Français surtout : n'est-ce pas à un morceau lointain de la patrie que nous rendons visite?
À peine débarqués, nous rencontrons M. de Lamothe, qui vient au-devant de nous avec son chef de cabinet, M. Superville. Puis voilà M. Dolisie, l’un des vieux héros du Congo français,
aujourd'hui administrateur du Gabon. Cependant, si je vois les hommes, où donc est la ville? On a devant les yeux deux bâliments administratifs, solidement construits en pierre, une église, et c'est tout. Elle existe pourtant, maïs une végétalion ardente la cache : les factoreries, les plantalions, s’allongent sur sept kilomètres de côte. Dans l'estuaire, à l'île des Perroquets, une importante plantation de 23 000 cacaoyers, appartenant à M. Jeanselme, donne de grands espoirs, et le commandant de port, M. de Ballaincourt, me dit qu'il a acheté une montagne pour y essayer la même culture. Pour une dépense de 20 000 francs il compte sur un revenu presque égal. Heureux pays, où l'on se paye une montagne aussi facilement qu'en France on achète une boule de jardin! Mais il n'y a pas, dans la métropole, assez de gens alteints de cet utile délire des grandeurs ; l'initiative louable de M. de Ballaincourt n’a pas eu beaucoup d’imitateurs. La plus grande partie des efforts des planteurs français s'est exercée dans l'Ogooué, et du côté de Loango, où les plantations sont au contraire assez nombreuses.
Le sol paraît pourtant assez fertile dans l’estuaire du Gabon. Même dans la grande forèt de l'Est, à Madagascar, je n'ai jamais vu pareille vigueur de végétation. Le jardin d'essai de huit hectares qu'on a créé à Libreville, et que dirige comme jardinier M. Chalot, prouve que le caféier, le cacaoyer, le poivrier, croissent admirablement. Les caoutchoutiers hévea que j'y ai vus sont encore trop jeunes pour qu'on puisse savoir si l'expérience a réussi.
Il faut être franc : il n'y a là que des efforts intéressants. Il existe dans notre personnel agronomique colonial peu de spécialistes comme le jardinier de Libreville. Mais on manque d'argent, on manque de graines. On manque de tout. Et ce jardin de huit hectares, ces lrois ou quatre maisons, ces quelques cases de nègres, ces ébauches de plantations, c'est pourtant la capitale du Congo
français...
41° juillet. — On ne voit pas encore la terre, et pourtant le Congo, l'énorme fleuve qui ne le cède qu'à l’'Amazone, fait déjà sentir sa puissante in-
fluence. La mer apparaît fangeuse, souillée d'écume, rouillée d'oxyde de fer. Nous sommes cependant en dehors encore de l'embouchure, devant Kabinda, station qui donne son nom à la petite enclave portugaise placée bizarrement au bord de la mer, entre le Congo français et le Congo belge, sur la rive droite du fleuve. Nous stoppons; il s'agit, cette fois, de prendre le gouverneur portugais, délégué de son gouvernement à l'inauguration. Il monte à bord, accompagné d'un superbe lancier. Pourquoi ce lancier dans la marine, nul ne se l'explique. Le lancier n'a pas sa lance, mais il est coiffé d'un casque admirable qui n'en finit pas, et ressemble à une sourcilleuse montagne sur laquelle un plateau serait posé en équilibre instable. Serait-il vrai que les colonies portugaises sont gaies ?
A deux heures, nous entrons dans le Congo, pour faire halte presque immédiatement devant Banana, un des points où furent le plus anciennement établies des factoreries. J'ai le plaisir de voir monter à bord le capitaine Salesses, le spécialisle en chemins de fer africains, que le minis-
tère des colonies a délégué, sous M. de Lamothe, à ce voyage officiel.
Une chose me frappe : la différence de cette embouchure avec celle du Sénégal, le seul fleuve africain que je connaisse sur la côte ouest. Pas de delta, pas de barre, un système de marigots peu développé. La puissance d'impulsion du fleuve, la configuration de la côte, les courants enfin, ont fait qu'au contraire il continue pendant quarante kilomètres à creuser son lit sous la mer. Mais Banana même, espèce de bec qui termine l'estuaire à droite, n'est qu'une laisse des flots, le résultat de la bataille des eaux douces et des eaux salées ‘: presque une ile, un amas de sable mouillé comme une éponge, où croissent des dattiers sauvages et une centaine de beaux cocotiers plantés par des Européens. Comme station, peu de chose : quelques factoreries, installées dans l’éternelle bâtisse que les blancs d'audelà de la mer envoient toute prête à être montée : dressée sur pilotis de fer pour échapper aux termites, avec des murs de bois ou de fer, et un toit, en tôle ondulée; mais aussi tout le confort qu'on
peut avoir aux colonies, l'employé vivant chez le patron d’une vie quasi luxueuse, en tout cas porté matériellement au-dessus de sa condition d'Europe, devenu aristocrate. Il le faut : c'est moralisant. Ajoutez qu'on meurt beaucoup. Et tant qu'on ne meurt pas, au moins faut-il bien vivre; c'est une compensation. Le cimetière, d’ailleurs, n'est pas loin, sous de grands cocotiers, à la pointe même, et de trois côtés battu des vagues. Quelle belle ombre est celle des palmiers, et ne serait-ce pas une consolation de savoir qu'au moins c’est là qu'on dormira pour jamais?
Et comme celte pensée me vient, voici qu'apparaît, venant à terre, le délégué du roi Léopold, le général Daëlman, portant une croix funéraire. Son fils était modestement quatrième officier à bord du navire même qui nous porte : il est mort ici, d'un coup de fièvre, après avoir aidé des nègres à rouler des tonneaux sur le sable, par le grand soleil qui tombe droit sur le crâne, et le brûle. C’est sans doute une des causes de la prospérité du Congo belge, que cet élan qui porte vers lui, et vers le danger, des jeunes gens au carac-
tère intact, issus de bonne souche; et il est remarquable aussi que ces jeunes gens s'engagent sur des navires de commerce, pour des œuvres où il n'y a point de panache à conquérir, ni de gloire apparente.
À la nuit, je relourne à bord. La navigation dans le fleuve est active; un navire belge, le Coumassie, est à l'ancre, et un français, la Villede-Marhanao, nous croise et nous salue. Son voyage est la conséquence d'une initiative récente de la compagnie des Chargeurs Réunis, qui veut prendre sa part d’un transit toujours grandissant. Quant à la compagnie Fraissinet, sollicitée de remonter jusqu'à Matadi, au débouché du chemin de fer, elle a refusé, craignant la difficulté des passes, et le fait est qu'à Banana nous devons, pour franchir les bancs de Matéba, y débarquer du charbon, vider des caisses de water-ballast, afin de remonter de quelques centimètres.
? juillet. — Nous avons passé l’île de Matéba, la grande île ombragée de palmiers élaïs, et dans laquelle une compagnie élève de grands troupeaux de bœufs, nés, dit-on, de quelques couples trans-
portés il y a dix ans à peine. À cette heure nous roulons vers Bomä, la ville mère, la capitale actuelle du Congo belge. Le fleuve a trois ou quatre kilomètres de large : c'est un lac en mouvement. Après l'ile de Matéba, des hauteurs escarpées, de lourdes roches schisteuses, le couronnent, et sur l’une de ces roches, à droite, s'élève le fort de Chinkakassa, dressé là par le souverain de l'État indépendant pour défendre l'entrée du fleuve : ouvrage solide et dont l’importance est encore exagérée par les « Congolais », qui paraissent souvent envier la gloire des Marseillais. Il a coûté trois millions, disent les uns; six, affirment les autres. Le budget de l'État lui-même ne peut donner de renseignements exacts sur ce point, car il est certain que la caisse privée du roi Léopold a très largement contribué à l'achèvement et à l'armement du fort.
La rive droite est la seule qui appartienne à l'État. Jusqu'à 1 800 mètres de Matadi, la gauche est aux Portugais. Presque en face de Chinkakassa, ceux-ci sont en train de fortifier la fameuse roche fétiche que les anciens navigateurs ont si
souvent décrite. Il y a quelques années, on y voyait encore, gravés dans la pierre ou pétris en glaise, d'étranges animaux, de barbares figures humaines. Tout cela aujourd'hui a presque disparu, ou du moins je n'ai rien pu apercevoir. Des canons et des coupoles tournantes remplaceront les antiques idoles qui commandaient aux esprits du fleuve : ainsi va le monde, et l'on prétend pourtant qu'il va mieux!
Oserais-je dire, maintenant, ce que je pense de Boma? C'est le siège de cet énorme empire du Congo, c’est là que sont placées les têtes des différents services; la ville est grande, assez peuplée aujourd'hui, bien que bâtie sur un sol ingrat. Pourtant, je ne crois pas à son avenir. Combien il est difficile de trouver l'emplacement d'une capitale, quand l'instinct obscur des peuples ne l'a pas lui-même découvert! Stanley avait placé le chef-lieu du Congo léopoldien à Vivi, plus haut sur le fleuve, en face de Matadi, et pourtant on a dû abandonner cette station. Maintenant le voici à Boma, et l'on commence à s'apercevoir que c'est une autre erreur, que le point central du
bassin du Congo est au Pool, sur les bords de la mer intérieure, qui servira de port aux floites commerciales, chargées de drainer les richesses de 36000 kilomètres de côtes fluviales. Mais nous pouvons faire notre mea culpa comme nos voisins. Ce n'est pas Libreville qui doit devenir la capitale de notre Congo, c'est Brazzaville, le meilleur port du Pool. Peut-être même doit-on avouer que nos voisins ont été plus sages que nous en nélevant à Boma que des maisons démontables, qu'on pourra transporter ailleurs sans grandes pertes, au lieu de constructions définitives.
Et c'est à Boma, après un Te Deum chanté dans une modeste église en tôle ondulée, que j'ai vu, pour la première fois, passer les Barbares.
Il y avait revue, par le général Daëlman, de sept ou huit cents hommes de troupes noires. Et pendant une heure ont défilé sous mes yeux, bien armés, roides et mécaniquement solides, obéissant à des commandements en français, extérieurement transformés, de terribles sauvages, il y a six mois cannibales. Leurs tatouages étaient
hideux, rongeant profondément la peau par places, la gonflant ailleurs d'une façon monstrueuse, levant sur le front, chez les Bangalas, une crête semblable à un casque de peau. Les Belges vantent le dressage de ces troupes comme un tour de force, et ils ont raison. Mais c’est qu'il leur fallait réussir; c'est que, devant percevoir des impôts pour vivre, lutter contre les Arabes de l'Est, imposer la cueillette du caoutchouc, recruter des porteurs et conquérir ce que l'Europe leur avait donné, ils n'étaient pas riches et ne pouvaient continuer à se ruiner en mercenaires haoussas ou zanzibarites. Avec quelle méfiance, pourtant, ils s'adressèrent d'abord aux éléments du pays, à ces hommes nus et farouches dont quelques-uns encore regrettent leur mets favori, des cheveux pilés et mêlés à du sang humaint La révolte des soldats battétélas de l'expédition Dhanis leur a montré que ce recrutement sur place n'était pas sans danger; à cette heure ils étudient leurs peuples, ils font sur eux de la psychologie sauvage, ils les déplantent de leur sol, ils mêlent les races. Et si leurs troupes
n'ont pas encore l'âme guerrière et francisée, l'air intimement soldat de nos tirailleurs sénégalais, qui sont les meilleurs d'Afrique, réfléchissez combien l’œuvre est encore jeune, réfléchissez aussi que les Belges y dépensent 7 millions par an pour 12 000 soldats et que, peut-être, ce n'est pas tout, car la rumeur publique en accuse bien plus encore, payés par la main toujours ouverte de celui qui donne discrètement, en souverain, ce qu'a gagné le propriétaire.
… Il y a un mercanti à Boma qui vend des crânes d'hippopotame. On me l’apprend, je me hâte vers lui : mais je n'aurais jamais cru qu'un crâne d'hippopotame fût si lourd! Je renonce au marché! Là-dessus un de mes compagnons se substitue à moi et part avec soixante kilos d’ossements blanchis et d'ivoire noirci, cadeau qu'il destine à Anatole France. L'ingénieux écrivain avait dit au donateur : « Vous allez en Afrique, rapportez-moi un dieu, ce sera peut-être celui qu'on attend ». On lui ramène un hippopotame. Je ne sais pas si c’est absolument la même chose.
Pourtant, je ne regrelle pas ma promenade.
J'ai vu passer un bien étrange cortège : une trentaine de femmes qui trottaient docilement sous la conduite de quelques-uns des rudes miliciens de tout à l'heure. Il paraît que l'armée manquait d'épouses; on lui en envoie, c'est bien simple. Il a suffi d'écrire un petit mot aux chefs de villages, qui se sont empressés de procéder à cette conscription originale. Dans quelques minutes, le cortège de ces dames va passer sous les fenêtres du gouverneur général, M. Fuchs, un homme d'action passionné d'écriture française, l'esprit le plus curieux et le plus lettré. Il a sur sa table le Cyrano de Bergerac de Rostand, les œuvres de Huysmans, l'Armée nouvelle de Gohier, et l'étude de Lichtenberger sur la philosophie de Nietzsche. Cependant, ses administrés emportent parfois encore au fond des bois des marmites où ils font cuire leur plat national, qui est un gigot de femme au piment. L'Afrique n'a pas cessé d'être une bien étrange contrée.
Maintenant, nous voilà rembarqués. Dans les îles, l’élaïs dresse toujours l'ombelle harmonieuse
et noble de ses palmes. Mais bientôt le fleuve se resserre, la végétation s’appauvrit; la plupart du temps 1l n’y a plus rien sous le ciel, que le torrent des eaux puissantes et la nudité rousse des grands dos bossus des montagnes. À des hauteurs diverses, mais par assises régulières, des terrasses étroites s'échelonnent dans les bancs de schiste et de grès. L'une est à quinze ou vingt mètres au-dessus du fleuve, les autres sont plus haut. C'est à ces hauteurs que, successivement, le fleuve coula. Lentement il a rasé ses cataractes, aplani ses rapides. Il continue, depuis Yellala jusqu'au Pool, à déraciner les marches de son escalier. Aujourd'hui même son travail est à peine terminé, il bouillonne et frémit toujours. Voici, en effet, que par-delà les quelques toits de Nokki, la deruière station portugaise de la rive gauche, apparaît une chose étrange et sublime. Les vastes eaux se sont ici précipitées dans un trou circulaire de trois cents mètres de profondeur. Une cataracte élait là : on en voit encore les traces. Ce fleuve, qui a parfois quatorze kilomètres de large dans le haut Congo, n'a que trois
ou quatre cents mètres à l'entrée et à la sortie de ce cirque diabolique.
Fermes, simples de forme, des falaises très hautes le dominent. Au-dessus, sur la rive droite, à l'heure où je passe, le soleil tombe, le ciel est d'un rose frémissant et léger; du côté de l'Orient assombri, un feu indigène s'allume, monte à l’assaut des monts en brûlant les brousses. Il s’agite, se tord, rougit en s'éteignant, et semble alors un collier d'escarboucles qui danse sur la peau noire et nue de la terre.
C'est le Chaudron d’Enfer. A l'époque où nous sommes, les eaux sont basses, et on le franchit sans difficulté. Mais le Congo, à l'époque de la crue, monte de trente pieds au-dessus du niveau actuel et tourbillonne dans celte prison. Le colonel Thys, il y a dix ans, faillit y naufrager avec un petit vapeur.
À peine sorti du Chaudron, on est à Matadi, La nuit est tombée. Ce point de départ du chemin de fer apparaît illuminé, grandi par les milliers de tranquilles petites lampes qui descendent la
colline abrupte sur laquelle est bâtie la ville. Pour chaque maison, il a fallu tailler dans le flanc de la montagne; pour chaque rue, chaque sentier, il a fallu le pic ou la dynamite. Il semblait qu'il ne pût y avoir chose plus impossible que la fondation d'une cité en cette place. Mais le chemin de fer ne pouvait être que sur cette rive. En l'élablissant sur l’autre, il fallait passer à Manyanga, sur le territoire français. La Compagnie, dit-on, s y était décidée d'abord, mais les négociations entamées avec notre gouvernement n'aboutirent pas. Or, l'autre rive en aval appartenait aux Portugais. Un peu plus loin, la navigation était arrêtée par les rapides. Matadi était, certes, le plus difficile des points de départ, mais c'était le seul. Et on a vaincu la nature.
: [n'y a pas actuellement, dans le Congo maritime, de ville plus vivante que Matadi. Je dirai même que c'est la seule, et qu'il doit fatalement en être ainsi, puisque c'est le vrai port d'arrivée, la suture entre l'Europe et le haut Congo. Ce grand remueur de pierres, d'hommes et de capitaux quest le colonel Thys la voit déjà très
grande; il en trace à grands gestes les futures avenues, les prochains boulevards; il la peuple, il la bâtit; peut-être y voit-il une Bourse, élégante comme celle d'Anvers, où se fixeront les cours du caoutchouc et de l'ivoire. Et je crois volontiers quil triomphera de tout, sauf du climat et de la fièvre.
Car c'est là qu'est la faiblesse de la cité neuve. Encaissée dans une gorge étroite, elle est à la fois un espalier que grille le soleil et un réservoir où s'accumule l'air chaud et malsain qui passe sur le fleuve. Depuis la fin des travaux de la voie ferrée, la situation sanilaire est pourtant meilleure, et cependant les habitants content encore - de tragiques et récentes hisloires, et montrent sur leur visage cette espèce d'énervement, de fureur inquiète que jai vus déjà aux soldats d'une colonne d'attaque. Ils ne sont pas sûrs de vivre.
Pour lutter contre le danger quotidien, l'État et la Compagnie ont fait, et bien fait, leur devoir. L'hôpital de Kinkanda, à une lieue de Maladi, est sur une hauteur bien éventée. Les malades y vivent dans de petits bâtiments séparés, bien
chez eux, bien soignés. On y cultive un petit jardin où croissent quelques fruits d'Europe, un singe familier joue sur les vérandas, et quatre sœurs de charité de l'œuvre de Gand suffisent à cette tâche, où elles ne semblent point s’attrister. J'ai emporté dans ma mémoire la figure, les gestes, les yeux, le son de voix de l'infirmière. Elle était très gaie, et riait souvent, en jouant avec son singe. Cependant, tout en elle faisait fondre l'âme, comme le rythme de certains vers, dont la puissance d'émotion semble ne pas venir de leur sens. On ne doit pas être trop malheureux de mourir à Kinkanda; on y doit avoir une joie singulière à guérir.
J'exprimais, au retour, ces impressions rapides à un député au Parlement belge, le comte d'Ursel. Il me fit alors visiter une œuvre d'initiative privée que je voudrais bien voir imiter dans nos colonies. Il y a, par exemple, dans notre Brazzaville, une ébauche de bibliothèque, ou plutôt de salle de lecture : des associés payent une petite cotisation et mettent de plus en commun les journaux qu'ils reçoivent. C’est un commence-
ment, mais combien il est modeste! Savez-vous ce qu'a fait le fondateur de la bibliothèque de Matadi, l'abbé d'Hooghe? Il a quêté en Belgique l'envoi régulier des journaux déjà lus, et l'on trouve maintenant dans ses salles, sans qu'il soit dépensé un sou, plus de cent journaux différents, belges, français, anglais, allemands. J'y ai vu le Temps, les Débats, le Gaulois, le Figaro, l'Autorilé, l'Univers, la evue des Deux Mondes, le Correspondant, la Revue Larousse, le Tour du monde, la Quinzaine coloniale. Et j'en passe! Le bâtiment, en fer et en tôle, a coûté 5000 francs pris à Anvers. C’est l'État qui a payé. Le transport et la pose ont été aux frais de la Compagnie du chemin de fer : 70 000 francs!
Notez la différence de ces chiffres. En Afrique, le prix intrinsèque d'une chose n’est rien, le prix du transport est tout. En somme, l'œuvre a eu son local gratuitement.
… Je vais passer, avant de partir confortablement en chemin de fer pour ce Slanley-Pool inconnu il y a vingt ans, une dernière nuit sur
l'Alberiville. Un noir du Congo, qui a été à l'Exposition de Bruxelles, est assis tout près du bateau, « expliquant » à quelques compatriotes moins civilisés le feu d'artifice qu'on a tiré hier. Un interprète me traduit ses paroles :
« … Feu d'artifice, c'est un truc des blancs, une habitude. De l'autre côté de la mer, ils font ça tous les soirs. Pendant le jour, leurs sorciers font tomber les étoiles, et le soir ils les rejettent dans le ciel... »
On aura beau faire, on n'étonnera pas ces noirs, parce qu'ils croient au miracle. Ce qui leur paraîtrait incompréhensible, c'est l'explication scienlifique d'un phénomène. Aussi, le prêtre qui dit la messe et fait des gestes mystéricux semble-t-il leur inspirer plus de respect encore que le médecin. Le prêtre est le ganga zambi, le féticheur des esprits. Nul n’ignore que les esprits mènent le monde. Le médecin, au contraire, n’est que le ganga counéna, le félicheur de la purge : le mot counéna est trop énergique pour que je le traduise exactement. Mais, d’ailleurs, tout blanc est un ganga, et par conséquent invincible. Avec
une telle foi, qui fit que les Bangalas ne tirèrent pas sur Stanley parce qu'ils le crurent un dieu, n'est-il pas incroyable que ces noirs se révoltent? Et pourtant ils se révollent, parce qu'il reste des féticheurs dé leur race, et aussi parce que nous les gouvernons sans les connailre et que, même sans le savoir, nous soulevons des haines plus fortes encore que leur terreur religieuse.
La voie ferrée, — Toumba. — Meeting de sauvages. — Le Stanley-Pool. — Brazzaville. — État actuel du Congo français.
1/10 juillet.
… Voici des terres que de Brazza a foulées, des têtes noires qui, peut-être, se sont tendues vers lui dans les palabres, il n’y a pas si longtemps. C'était le premier blanc qu'on voyait; on avait peur de lui. Il fallut, un jour, qu'un indigène, esprit fort et grand voyageur, osât l'aborder pour que cette terreur se dissipât. Encore les autres conlinuèrent-ils à dire, en voyant sa chaussure : « Il n'a qu'un doigt au pied, iln ya jamais eu d'homme comme ça. C'est mauvais. »
Et Brazza dut se déchausser et montrer qu'il avait autant d'orteils que tout le monde. La même chose est arrivée plus tard au capitaine belge Van Gèle, et l'épreuve même du déchaussement
-ne suffit pas. Le jury méfiant fit celte réflexion :
« Il a des orteils, mais ils sont blancs. Ce n'est pas naturel! » Par bonheur, un boy répondit pour lui : « C’est qu'il n'est pas comme les autres : il se lave tout le temps! » L’explication parut concluante.
Cette dernière aventure paraîtrait invraisemblable si elle n'était rapportée par un grave géologue belge, M. Dupont. Et c'est dans ce même pays que je m'en vais rouler en chemin de fer pendant quatre cents kilomètres. Je suis sur le quai de la gare de Matadi, décorée de verdure. Voilà mon wagon, si spacieux qu'on ne croirait point qu'il repose sur une voie large de 75 centimètres, et, dans les frais fauteuils d'osier, sont assises trois délicates Européennes. Sur cette route ferrée qui suit pendant quelque temps l’ancien sentier des caravanes, encore semée des squelettes des porteurs, je passe en partie de plaisir. Ces contrastes ne sont-ils pas violents? On m'a dit que la construction des dix-huit premiers kilomètres fut si dure que 30 0/0 seulement du personnel d'alors sont restés debout.
Nous aussi, nous roulons sur des cadavres, et
pour les chefs qui, dans ces contrées, vont à la conquête du sol et des choses, en fendant des rochers et en posant des rails, il faut le même sang-froid tragique que chez des généraux d'armée, il faut économiser les hommes et pourtant, devoir terrible, se résigner à en perdre. Pendant ce voyage, dans un des nombreux discours prononcés on a rappelé la mémoire de ceux qui n'étaient plus, et ce n’était que justice. Nègres de la côte, Noirs des Barbades, Chinois, fondirent comme une neige. Les Chinois décimés désertèrent.
Sachant vaguement qu'ils étaient venus, dans un navire, du côté où le soleil se lève, ils s’enfuirent à travers l'immense Afrique et marchèrent vers le soleil. Plus tard, on en retrouva quelques-uns, mourants de faim, ayant poussé pendant des mois vers leur but impossible. On ne sait même plus où sont les os des autres.
Mais je ne vais pas aujourd’hui vous conter la construction du chemin de fer. Je ne comprends que ce que j'ai vu, et je n'ai encore rien vu. Sachez seulement qu’en vérité il y a peu de
choses plus belles que le Congo au-dessus de Vivi, tout près de la grande cataracte d'Yellala. A plus de 50 mètres au-dessus du niveau des eaux, un torrent de 600 mètres de largé s'étrangle dans cet espace encore trop étroit pour lui, puis s’arrondit en gouffre. Sur une corniche à moitié taillée dans le roc, à moitié posée sur un mur de soutien, les wagons passent et grimpent. D’en bas, ils doivent sembler suspendus en l'air. C’est l'aurore, et, à travers le brouillard équatorial, un soleil rouge et sans rayons monte lentement dans la direction des chutes, qui pendant des siècles ont barricadé le continent.
Au bout d'une demi-lieue de ce parcours sur l'abîme, après avoir franchi un âpre ravin, nous quittons le Congo pour ne plus le revoir qu’au Stanley-Pool, et nous entrons dans la vallée de la M'poso, un torrent aux eaux vertes qui bouillonnent dans un lit profond. Depuis des années innombrables, ces eaux remuent, au fond de la même crevasse, le même galet de pierre dure, et ce galet a fini par forer un trou profond et circulaire, une « marmite de géant ». Ce phénomène
se reproduit à des centaines d'exemplaires et remplit de joie les géologues de mon comparliment. À ceux qui ne sont pas géologues il paraît creuser l'estomac. On apporte du champagne et des sandwiches. La sobriété est particulièrement recommandée en pays équatorial : on ne s'en douterait pas.
Cependant je commence à percevoir les difficultés de l'œuvre accomplie. Il fallait partir de Matadi, et alors on se heurtait à un massif rocheux haut de 290 mètres, celui du Palaballa. Il fallait trouver le col; on le découvrit à 184 mètres et on gravit la hauteur avec un parcours de cinq lieues seulement. Mais on mit trois ans, on perdit des milliers d'hommes, on jeta des millions, tout ‘le monde crut l’œuvre impossible. Ce furent nos Sénégalais qui la sauvèrent. Ces noirs, auxquels nous reprochons certains défauts depuis que nous en avons fait des électeurs, se montrèrent des ouvriers merveilleux, résistants et patients. Je les ai vus, et l'empreinté française qu'ils. ont reçue est bien solide. Personne ne leur demandait, en ce pays étranger, de dresser en toute
occasion notre drapeau : ils n'y manquèrent pas. Presque tous parlent le jargon français de Saint- Louis, et ce fut entre eux et moi un signe de reconnaissance : « Toi y en avoir été Sénégal! » À celte phrase nous nous sentions compatrioles, Et sur toute la ligne, ce sont eux qui se sont mis en tête des manifestations instinctives, non préparées, qui ont salué l'un des directeurs des travaux, M. Espanet, et aussi M. de Lamothe, que quelques-uns se rappelaient avoir vu gouverneur à Saint-Louis.
Le recrutement des Sénégalais résolut le problème de la main-d'œuvre. Mais on avait longuement tâtonné. Il fallut quatre ans pour construire vingt-huit kilomètres. L'autre difficulté était le passage des affluents torrentueux du Congo : la M'poso, la Loufou, le Kouilou et l'Inkissi. On les trouvait trop près de leurs confluents, déjà élargis et encaissés dans des vallées profondes. Il fallut donc des ponts de quatre-vingts à cent mètres et des lacets pour éviter les tunnels, des lacets bien plus nombreux que les vallées elles-mêmes,
comme dans tous les pays de formation primaire,
où la terre ondule à l'infini en grandes vagues figées, qui se heurtent. Partir d'une altitude de 26 mètres pour arriver, cent lieues plus loin, à celle de 340 en passant par celle de 746, ce n'est rien, à condition de trouver une pente régulière. Ce fut ce qui manqua le plus.
La caractéristique la plus frappante de ce pays, c'est l'absence de vie humaine. Il n'est pas pau- .vre, irrémédiablement infertile, aussitôt qu’on a franchi les arides montagnes de Palaballa, mais il est vide. Les Portugais y avaient organisé la traite; la demande industrielle moderne du caoutchouc et de l’ivoire y a organisé le portage. Et je crois bien qu'après tout le métier d'esclave vaut encore mieux que celui de porteur. Je dois pourtant faire observer que les routes du Congo ne m'ont pas paru plus dures que celles de Madagascar et que les charges dans le premier pays sont moins lourdes. Or, je n'ai jamais entendu parler, de Tamatave à Tananarive, d'un porteur mourant de misère ou de fatigue sous le faix. C'était, paraît-il, un accident commun le long du
Congo, malgré des salaires très élevés garantissant une bonne nourriture. Il faut vraiment que les races indigènes du bas Congo soient affaiblies par l'alcool ou qu'on leur ait trop demandé. Quoi . qu'il en soit, le résultat total est le dépeuplement. Les villages sont rares.
Le sol pourrait nourrir une population africaine plus dense; mais les Européens ne fonderont guère ici de grands établissements. Il leur faut des terres boisées, produisant du caoutchouc, et susceptibles après défrichement de cullures riches. Or, le paysage que je vois ici, je l’ai rencontré bien souvent en Afrique : c'est la savane, un sol assez sec, couvert de grandes herbes et de petits arbres rabougris. Chaque année, ou deux fois par an, les indigènes brûlent les herbes, ce qui n’améliore pas le sort des petits arbres, je suis forcé de le reconnaître. Mais, quant à croire qu'il y a eu là jadis d'immenses forêts, que des indigènes disparus ont entièrement défrichées pour planter du manioc, je ne puis l'imaginer. Il est démontré que le feu n'atteint pas les grands bois équatoriaux : il meurt à leur
pied comme la mer sur une falaise de granit.
Ceci est un fait qui nest nié par personne. Il faudrait donc que des nègres étonnamment travailleurs eussent coupé la forêt sur des espaces considérables. Je me permets de trouver l’hypothèse hardie et jusqu à présent non vérifiée. L'argument le plus grave qu'on lui peut opposer, c'est qu'à Vivi on reste six mois en saison sèche et que la forêt est, en tout pays, le résultat d’une humidité continue. Ce n’est certes pas moi qui trancherai la question. Il est déjà impertinent de ma part de la poser.
Au coucher du soleil nous sommes à Toumba, où nous devons dîner et passer la nuit. C'était déjà une importante station intermédiaire entre le Pool et Matadi, une grande « écurie pour locomotives » et un entrepôt de caoutchouc et d'ivoire avant l'achèvement de la ligne. Mais pour nous, on vient d'en faire une ville, une vraie ville, avec deux rues de maisons de bois, et un hall immense pour le diner officiel. L'État du Congo et la Compagnie se sont entendus. Nous coucherons cetle nuit dans ces fraîches maisons
neuves. Dans huit jours, l'Etat les reprendra et en fera des casernes. J'aurai l'honneur d'être remplacé par plusieurs Bengalas supérieurement latoués.
Mais quel étrange spectacle nous attend à Toumba! De ma vie je ne l'oublierai : une gare de chemin de fer à l'européenne, propre, froide, nette, et brusquement, dès qu'on en est sorti, dans une large voie sagement dessinée, un irrésistible flot de barbarie, de barbarie absurde et sauvage. J'ai vu bien des réunions de chefs noirs au Sénégal, j'ai vu même les fantasias des Maures, et la noblesse, maintenant dégradée, do ces pillards du désert, changée dans leurs yeux rougis par les sables en une incurable rancune. Mais cela ! Des chefs sont assis sur des peaux de panthères; ils ont pour étendards des peaux de panthères accrochées à une pique; leurs tambours sont doublés de peau de panthère. Derrière eux, les griots soufflent dans des cornes de buffle, dans de longues défenses d'éléphant; des mugissements de brute sortent de cette masse brutale.
Il est des chefs qui sont vêtus de vieux uniformes anglais; un autre a passé un gilet vert par-dessus sa veste rouge, el, glorieusement, la plupart érigent des casques de pompier, de ces casques restés célèbres, créés sous la Restauration et Louis-Philippe par l'imagination délirante de quelque chaudronnier admirateur malencontreux du peintre David. L'un d'eux, même, a trouvé je ne sais où un gigantesque morion de cuivre sur lequel plane une chimère d'argent, et il est nu comme un guerrier romain, sauf une loque rouge dont il drape sa chair.
D'autres que lui encore sont nus, les cheveux simplement tressés, un sale haillon autour des reins, des verroteries rouges dansant sur leur peau noire, qu'une crasse sèche blanchit. Mais ils ont d'élranges épées, des bâtons de commandement d’ébène et de cuivre; leur nudité est guerrière. J'approche, et je vois que beaucoup de ces armes sont européennes, mais du xvi® ou du xvu° siècle, glaives démodés donnés par les conquérants portugais, comme aujourd'hui on donne un fusil à pierre, et gardés comme d'antiques et
sublimes fétiches. Sur un signe du général Daëlman, qu'elle est venue saluer, toute cette foule brusquement s'ébranle; on voit flotter, en même temps que les peaux de bêtes fauves, des ombrelles de traite à pans verts, oranges et rouges. Tout cela, un instant, chante et joue dans l'air léger — et puis c'est tout. D'un grand bond de côté les sauvages disparaissent derrière les maisons, et la place est vide.
Ils revinrent après le diner pour les danses. Je n'en parlerai pas. Sachez seulement que les nègres bakongo paraissent avoir le génie de l'obscénité, et qu'en ce genre les gamins et les gamines de six à sept ans possèdent une science au-dessus de leur âge. Près de moi, on discutait gravement la question de savoir si ces danses avaient un caractère religieux. C'est bien possible; mais quelle drôle de religion! Les lectrices seront peut-être heureuses d'apprendre que ce qui se porte le mieux, aux bals de Toumba, c'est le collier de dents de chien et de crocodile. On en fait aussi en dents humaines, qu'on garde pour l'intimité depuis l'arrivée des Européens. Le
pagne de raphia est assez bien vu, mais non indispensable. On comprendra par conséquent, sans qu'il soit besoin d'insister, que toutes ces dames sont décolletées.
Le lendemain à quatre heures, avant l'aube, la locomotive sifflait. Cette voie ferrée de Matadi au Stanley-Pool fait une singulière impression.
Solide et robuste, mais petite, au milieu des grands espaces déserts, elle disparaît presque. Quand sa voie unique pénètre dans une tranchée, on dirait de loin qu’elle va entrer dans un terrier à lapins. Vers N'dolé, avant d'arriver à Toumba, elle fait des lacets invraisemblables, un S presque fermé. Les pentes sont raides, et, à cette époque de l’année, le froid se fait sentir assez rudement : ce qui paraît sous l’équaleur une assez mauvaise plaisanterie. Mais c'est que, à mesure qu'on approche du Stanley-Pool, dont nous ne sommes plus, au moment où je prends ces notes, qu'à 460 kilomètres, la terre, plus riche et plus peuplée, est aussi plus haute. Nous franchissons des cols élevés pour retomber dans la vallée de l'In-
kissi qu'on traverse sur un pont de 400 mètres, au milieu d'un paysage équatorial un peu mesquin, mais aimable. Les jésuites ont une mission tout près de là, à Kisantou, et nous font saluer par un tas de petits négrillons. Après quoi la ligne n'a plus qu'à se laisser glisser le long de la vallée d'une rivière capricieuse, la Loukaya, qui coule sous une galerie de grands arbres touffus. À quelques centaines de mètres, de chaque côlé, c'est la savane, la terre couverte d'herbes, avec de petits arbres qui la font ressembler à un vergèr mal tenu. Mais ce berceau donne l'illusion de la forêt équatoriale. Les beaux palmiers rondiers évasent leurs troncs par. le haut comme des porte-bouquets. Les essences s’y heurtent et s’y fondent : ce n'est pas, comme en Europe, un bois de pins, ou de châtaigniers, ou de chènes, c'est: comme un musée où chènes, châtaigners, pins et vingt autres espèces, seraient réunis.
Joignez leur tête par l'arrondissement de verdures différentes, emmèlez ces cimes de la chevelure des lianes, faites-y monter parfois cetle plante de sous-bois au vert allendri, à la fleur
brülante et parfumée, qui est la vanille; imaginez un silence troublé seulement par les cris de quelques singes et d'assez rares oiseaux : telle est la « galerie », le tunnel de végétation où passent les rivières du Congo, quand elles ne traversent pas la réelle forêt équatoriale, incommensurable, tiède, muette et triste.
Et, quand nous sommes sortis de ce tunnel, une plaine court, qui paraît sans limites : non plus les terres ondulées que nous avons traverséés jusqu ici, mais la plaine d’alluvions, plale à l'infini, couverte de graminées sèches, une Beauce avant la moisson. Jusqu'à l'horizon, sans une colline, varié seulement par des bouquets d'arbres tels que ceux où, dans les prairies d'Europe, les” troupeaux s'abritent en été, elle s'étend déserte et presque sans pente. C'est là que les ingénieurs ont pu poser 10 kilomètres de rails par mois, et il ne faut pas s'en étonner.
Brusquement, au bout de celte plaine, une lueur apparaît à ras de lerre et se reflète dans le ciel : c'est la couleur de l’eau, c'est le Pool, im-
ts
mense élargissement du Congo qui semble se ramasser avant de sauter par-dessus la barrière que nous venons de franchir. Et le train s'arrête sur ses bords, à N'dolo. Une marche de quelques minutes nous mène à la stalion commerciale la plus proche, au vrai, au seul port belge, Kinchassa. Devant nos yeux, la mer intérieure étale ses 210 kilomètres carrés et sa grande ile centrale, qui est française, Bamou, toute verdoyante et boisée, merveilleusement fertile, et cependant encore inculle; elle attend la bèche. Nous sommes sur la rive gauche. La droite est française, et en face de nous, vers le nord-est, cachée derrière un promontoire, c'est Brazzaville, tandis que le cheflieu belge, Léopoldville, est du même côté que Kinchassa, mais plus bas sur le fleuve et d'un abord assez difficile pour les navires.
Cependant des baobabs monstrueux dominent un vaste ensemble de toits. Deux ont plus de 42 mètres de tour, un autre en a 18. C’est le siège de l'une des plus grandes factoreries de la Société anonyme belge, dirigée par un Français
solide et adroit, M. Thierry, qui n'a pas craint d'amener avec lui sa jeune femme. Cette société va se transformer, se franciser pour une large part en s’adjoignant des administrateurs et des capitaux français; et elle continuera à être sous la direction, en Afrique, de M. Thierry. On sait qu'elle avait absorbé jadis la maison entièrement française Daumas, dont la flotiülle serait ainsi entièrement devenue belge si Le gouvernement du Congo français n'avait exigé qu'elle continuât à battre pavillon français. Seulement, depuis ce temps, l'Anonyme belge a vendu cette flottille, et il ne reste guère pour porter nos couleurs qu'un tout petit steamer, la France, bien insuffisant. Or, songez qu'il nous faut ravitailler les postes du Haut-Oubanghi, nos expéditions vers le Tchad! Alors il faut emprunter le Léon XIII de MF Augouard ou les services de la compagnie hollandaise. Tout le monde fait ce qu'il peut, j'en suis sûr, mais sans réussir toujours.
Actuellement, la situation est celle-ci : Brazzaville est le meilleur port du Pool. Mais c'est un
port quin'a ni aménagement ni bateaux.
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Il a été décidé que les Français iraient coucher à Brazzaville, où M. de Lamothe leur offre aimablement l'hospitalité, tandis que les Belges iraicnt à Léopoldville et viendraient nous faire visite le lendemain. Nous nous embarquons donc sur la France et nous retrouvons notre patrie, rien qu'en traversant le lac. Car c'est la patrie, Brazzaville! Je l'ai senti rien qu'à la poignée de main que j'ai reçue, en débarquant, de l'administrateur délégué, M. Henrion, à la sonnerie des clairons, à l'allure des deux compagnies de Sénégalais qui rendirent les honneurs à M. de Lamothe, à l'air de lroupiers français qu'ils ont sous les armes, à la présence de Bonnel de Mézières, l'explorateur qui va parüir vers le Tchad en mission scientifique. Une roule qui monte en jolis lacets, et qu'on vient de construire, conduit à la station plantée assez haut, sur une sorte de falaise, au milieu des arbres. Quelques bâtiments solidement construits avec des briques cuiles sur place, établis au meilleur marché possible, par conséquent, et assez confortables, bordent une vaste place bien ombragée. Sur celle place, en quelques jours, M. Hen-
rion et l'administrateur du Haut-Oubanghi, M. Cruchet, ont, par un tour de force, dressé une tente élégante, entièrement pavoisée, et qui peut contenir deux cents personnes. C’est là qu'on recevra les Belges demain. Nous ne leur rendrons jamais toutes leurs attentions, mais ils auront de la trompe d'éléphant à déjeuner. C'est un mets rare. J'ajoute qu'il est mangeable.
Le lendemain, nos hôles arrivent avec un retard de deux heures. Ce n'est pas leur faule : leur beau steamer Brabant, mouillé la veille au bord du quai de Léopoldville, s’est trouvé échoué le malin, comme un poisson hors de l’eau : le Pool avait baissé pendant la nuit de trente cenlimètres, et cela avait suffi : pareil accident n'eût pas eu lieu à Kinchassa ou à Brazzaville, où les eaux sont plus profondes. Enfin, tout s’est réparé : deux cents nègres ont fait rentrer le bateau dans son élément, et nos qualre-vingts visiteurs portent les toasts les plus aimables, boivent du champagne et mangent de l'éléphant, après que le général Daëlman a présidé au défilé de nos Sénégalais, dont il complimente chaleureusement les officiers.
Et dès que nous sortons de la tente, voici qu'une troupe noire et hurlante vient au-devant de nous. C'est le chef Bongoua, dont la tribu comple, dit-on, six à sept mille têtes, et qui se fait accompagner de deux autres seigneurs de moindre importance. Tous trois sont portés sur des pavois; ils ont leur peinture de cérémonie, des lignes rouges zèbrent leurs-corps, les sagaies de leurs hommes sont peintes en rouge, et Bongoua luimême, avec les deux disques blancs qui s’étalent de ses oreilles à ses tempes, semble avoir les yeux monstrueusement placés de chaque côté de la lête, par une loucherie affreuse. Beaucoup de ses hommes ont des sagaies empoisonnées, d'autres, d'étranges couteaux à manches de cuivre, et son féticheur, vêtu d'un jupon de plumes de coq, hideusement tatoué, tourne sans cesse autour de lui. Ce grand prêtre danse autour de son souverain, dont il est le conseiller — et le maitre. Car c’est lui qui dispose du poison tout-puissant dont une gorgée peut ouvrir la succession royale. Savez-vous qu'il existe des écoles de féticheurs?
L'initiation y dure jusqu'à six ans, dans des
huttes hautes de trois pieds. On y apprend quelques secrets, une sorte de langage maçonnique, l'emploi des poisons, et les femmes qui approchent du couvent fatal sont massacrées. Ayant fait de cette sorte leur droit, leur théologie et leur médecine, sans compter leurs sciences occultes, les initiés deviennent prêtres, médecins et juges de paix. En général, ils ne sont pas bêtes. C'est ce qui les rend dangereux.
Ayant eu, la veille, peur d'être repris par une vieille dysenterie, souvenir d’une campagne en Crète, j'ai dit au baron de Mandat-Grancey, le spirituel écrivain, et le plus aimable des compagnons de voyage, que je donnerais tout le Congo pour une tasse de lait. Là-dessus il me découvre, dans la suile de S. M. Bongoua... une nourrice. Et il me l'amène triomphalement. Cette dame so laisse faire d'abord avec docilité; le baron est un si grand charmeur! Mais j'ai le regret de voir que je la séduis beaucoup moins, et elle quitte précipitamment, à ma vue, le bras de son introducteur.
Les Battékés, que nous avons le plaisir de
recevoir, se mellent à danser. Leur sentiment des convenances égale celui es dBakongo. J'espère que vous ne voyez pas cela d'ici. Cependant on me prévient en confidence qu'il y a mieux, principalement le 14 juillet. Je le crois parce qu’on me le dit, mais c'est difficile.
Bongoua, cependant, quitte sa peau de léopard et vient avec majesté, accompagné de son épouse, saluer M. de Lamothe. La reine serait très bien, si elle n'élait un peu fardée : la moitié du corps en rouge, et le reste en blanc. M. de Lamothe remet à son royal conjoint une pièce d'étoffe, en l'invitant à êlre bien sage et à donner beaucoup d'hommes pour les corvées. Bongoua écoute, penche la têle affirmativement et se met le pouce dans la bouche pour prouver qu'il a soif. Telle est sa façon de comprendre la politique.
« Il est très poli aujourd'hui, me dit l’un de nos hôles de Brazzaville. Mais c'est qu'aussi il a reçu une petile leçon. Il y x quinze jours, comme il avail manqué à une promesse solennelle, j'ai envoyé deux Sénégalais le « crocher » au milieu de son village. Il a passé quelque temps sur la
paille humide des cachots. Ce coup de force a fait réfléchir ses administrés et l’a rendu lui-même doux comme un mouton. Croiriez-vous qu'il y a quelques mois à peine cette tribu, qui vit à trois portées de fusil, ne nous connaissait pas? Quand je suis entré dans le village, à chaque hutte, on croisait la sagaie. Voici la première fois qu'ils viennent, et c'est un grand signe de soumission. Dans quelque temps, le marché principal de là région sera ici, à Brazzaville. Tel est le premier résultat à obtenir. »
Le patriotisme du personnel de Brazzaville et son dévouement sont au-dessus de tout éloge.
« Dites bien en France, m'ont répété les moindres agents, dites bien qu'il faut faire quelque chose du Congo français; qu'il vaut le Congo belge! » C'est vrai. Mais pour le moment, c'est une colonie sur le papier. L'objet de ce petit livre n'est pas l'étude de notre Congo : mais il est des comparaisons qui s'imposent et c'est d'ailleurs un devoir de faire comprendre dans quel état notre négligence le laisse. Avec leurs faibles ressources nos administrateurs essayent d'établir la
66 AU CONGO BELGE topographie du pays, d'engager les indigènes à tenter des cultures vivrières, et à faire des plantations de rapport autour de leur village. On peut voir, à vingt minutes de Brazzaville, l'exemple instructif de la mission des Pères du Saint-Esprit, dirigée par MF Augouard. |
En quelques années, les missionnaires ont défriché trente hectares de plantations et de jardins; ils récoltent les légumes d'Europe, ont un troupeau de vingt bœufs, autant de mules, et donnent, en leur apprenant en même temps le français, un enseignement professionnel à une centaine d'enfants noirs. Une communauté de femmes, à quelques pas de là, forme de la même façon un nombre égal de négrillonnes. Que d'efforts! Mais administrer et exploiter réellement un pays grand au moins comme quatre fois la France, et qui commande le bassin du Haut- Nil et celui du Tchad, avec un budget de 3 millions et 1400 soldats, est-ce possible? Notre Congo a été jusqu'ici sacrifié.
J'ai pris ces notes, assis sur la terrasse d'une vaste et confortable maison du chef-lieu de la
province léopoldienne du Stanley-Pool. Que de différences, hélas! avec Brazzaville, malgré tout l’artificiel qu’on sent encore dans les constructions si larges de la rive belget Il y a du plaqué, mais aussi beaucoup de solide, un agencement savant des parties, un personnel obéissant et intelligent, et l'on sent planer au-dessus de tout cela une volonté qui ne lâchera pas. Brazzaville est une station, Léopoldville est une ville. Cela vaut la peine qu'on lui consacre plus qu'un croquis de voyageur qui s'amuse. Ce qui va suivre est une enquête, et je préviens d'avance que j'y cherchera à savoir, et non pas à amuser.
Nécessité d'une voie ferrée.
La genèse financière. — Les tarifs. — L'Avenir.
En 1895, le commerce total du Congo léopoldien était de 24 millions. L'année suivante, il était de 31 millions. En 1897, il s’est haussé brusquement à #{ millions. Une singulière pro: portion semble exister entre ce progrès constant et l'avancement des travaux du chemin de fer. En 1895, il y avait 104 kilomètres de voie achevée, l’année suivante 195, et en 1897 une centaine de plus. Cette année, la voie est terminée. On peut donc se demander quel nouveau bond vont faire l'importation et l'exportation congolaises. En tout cas, on voit dès à présent combien une voie ferrée, même de puissance réduite, comme celle-ci, a d'influence en Afrique sur le mouvement commercial.
Ceci peut nous éncourager. Notre chémin de fer soudanien, de Kayes à Bammakou, n'avance
qu'avec lenteur. La voie de Konakry au Niger, proposée par le capitaine Salesses, drainerait des régions incontestablement riches. Il n’est donc pas inutile de voir comment les Belges ont fait aboutir leur projet. On en a vu suffisamment, par les notes précédentes, les difficultés techniques : l'histoire financière en est également curieuse. Ensuite, quels sont les tarifs du chemin de fer congolais? quelle est pour eux la base adoptée? Il y a là un enseignement. Quel est son avenir, aussi? Sa prospérité sera-t-elle passagère ou durable? Et enfin, de quel œil, nous autres Français, devons-nous considérer cette prospérité? Voilà ce que je voudrais étudier.
. Un simple coup d'œil sur une carte du Congo léopoldien suffit à rendre compte des difficultés que les promoteurs du chemin de fer belge avaient à vaincre. Le bassin du Congo est le fond d'une immense mer intérieure qui s’est vidée dans l'Atlantique par une brèche étroite taillée à travers les monts de Cristal. Le point de plus grande dépression est encore marqué aujourd'hui par la paresse du fleuve et son élargissement, qui atteint
de 20 à 40 kilomètres, y compris les îles entre le lac de Toumba et l'embouchure de l’Arouhouimi, dans la région équatoriale. La partie du bassin réservée à l'État indépendant, comme on l’a fort bien dit, a la forme d'une gourde géante. Au centre et au sud, les districts de l'Équateur et du Kassaï, pays du caoutchouc et des plantations de café et de cacao; à l’est et au sud, le large compartiment du haut Congo jusqu'aux Stanley-Falls, puis les prairies et les mines du Katanga; et c’est, enfin, vers le nord, la forêt de l'Arouhouimi, vaste comme un continent, engourdie comme une bête énorme, avec sa chevelure hérissée, suante de vapeurs. Pour le moment, l’exploitation agricole, qu'on prépare, n'existe pour ainsi dire pas; mais c'est un cimetière d'ivoire et une mine de caoutchouc. Seulement, jusqu'à ces dernières années le goulot de la gourde était fermé. Il l'était doublement : par la nature d’abord, qui opposait à l'écoulement naturel des marchandises le long du fleuve une barrière de cataractes; si bien que le commerce refluait vers l’est, franchissait les grands lacs et gagnait la côte zanzi-
barite; et, pour l'État indépendant, par la diplomatie, qui, donnant sa sanction à l'activité de M. de Brazza, l'avait étranglé vers l'Atlantique entre les possessions portugaises et les possessions françaises.
Stanley avait découvert le Congo. Stanley, mis en 1878 à la tête du comité d'études du haut Congo, d'où est sorti l'État indépendant, alla au plus pressé, fit une route, lança des bateaux sur le bief navigable d'Issanghila-Manyanga, reconquit, avec une patiente et violente astuce, une partie de ce que Brazza avait acquis par une diplomatie quasi mystique, et il organisa des caravanes de porteurs. Actuellement encore, diton, le roi Léopold récompense ses services par une rente de cinquante mille francs, qu'il a bien gagnés.
. Mais le portage à dos d'hommes n’était évidemment qu'un pis-aller. Il était aussi cruel que l'esclavage, et tuait aussi sûrement. Par cela même, il était impolitique et faisait fuir les populations. Disons, si vous voulez, qu'il supprimait de futurs consommateurs et de futurs travailleurs
agricoles. Par une autre conséquence, il était indéveloppable, puisque ces populations émigraient d'autant plus qu’on leur demandait davantage, et qu'on semait de plus de cadavres la route des caravanes. Enfin, il était démoralisant pour les chefs de cercle, auxquels on imposait le métier de sergent rhbatteur, pis que cela, de garde-chiourme. Donc la construction d'un chemin de fer s'imposait : 1l est fait.
. C'était d'ailleurs une question de vie ou de mort pour le Congo léopoldien, de ruine ou de salut pour son souverain, qui avait jeté en Afrique sa liste civile, sa fortune personnelle, imité en cela par quelques-uns de ses proches et de ses amis. Et puis, la France n'allait-elle pas essayer de drainer par son Congo le commerce du bassin? Il faut avouer que les Belges ont montré dans cette affaire incommensurablement plus d'initiative, d'énergie et de décision que nous. Ils avaient quelques avantages. J'en ai déjà cité un : l'unité du commandement. Pas de Parlement, pas de commissions extraparlementaires, des rouages
administratifs simplifiés, une colonie considérée comme une affaire par un patron unique propriétaire. Il y en a un autre : étant donné que notre esprit d'expansion coloniale n'est pas, malheureusement, très vigoureux, nous avons pourtant à opérer sur une quantité de points divers qui tous sollicitent en même temps des capitaux peu courageux. Les Belges n'avaient à s'occuper que du Congo; ils ne parlaient que de leur Congo, ils ne s’intéressaient qu'à leur Congo sur la carte du monde. Îls étaient coloniaux ou anticoloniaux, comme en France; mais tout ce qui en Belgique était colonial était congolais. Prenez, si vous voulez, l'excellente publication qui a le plus fait chez nos voisins pour vulgariser et défendre l’entreprise du roi Léopold, le Mouvement géographique, dirigé savamment et patriotiquement — on ne saurait lui en faire un reproche — par M. À. J. Wauters. Vous y lirez en sous-titre : Organe des intérêts belges au Congo. Ce « mouvement » est donc limité. Il ne peut en être que plus vigoureux.
Mais les Belges avaient aussi des désavantages.
Leurs capitaux étaient, au début, aussi timides que les nôtres, et rien ne les préparait à une œuvre où, malgré tout, le militairé doit précéder le commerçant. Une paix perpétuelle imposée par l'Europe pouvait les avoir embourgeoïisés, et rétrécir leurs ambitions. Vivant à bon marché, la plupart avaient peu de besoins. Chez eux, comme chez nous, c'est le paysan vivant de sa terre qui forme le fond de la population. Par bonheur l'industrie, favorisée par l'existence sous le sol de vastes lacs de houille, la hardiesse des banquiers et des marins armateurs d'Anvers, ont pu neutraliser dans une large mesure ces traits de caractère. Enfin, tandis que la partie flamande de la Belgique forme un fond solide, un peu lent, mais à la fois sanguin et raisonnable, la portion wallonne est gauloise : elle a l'esprit d'aventure, l'esprit de conquête, l'esprit de généralisation. Ce sont après tout des frères de race qui ont marché au Congo belge, et, si nous avions un autre régime colonial, chez nos gens de Roubaix, de Lille ou de Tourcoing vous trouveriez peut-être un Thys.
Thys : un homme né dans un petit village de la province wallonne de Liège et qui a passé de l'école primaire à une école moyenne de petite ville — enseignement analogue à celui de nos classes préparatoires de lycée, de la neuvième à la septième, avec une seule année de latin. À seize ans il est entré au régiment, et ne continua ses études qu à l'école régimentaire... En 1865, il était caporal. Puis il est devenu fourrier, sergent, sergent-secrétaire, Îl a conquis ses galons, poussé jusqu'à l'école de guerre, est arrivé au grade de capitaine d'infanterie. C'est un fils de paysan devenu soldat; rien ne semble l'avoir préparé au rôle d'ingénieur, de financier et d'orateur. Mème il met quelque coquetterie à nier être tout cela. C'est pourtant sa volonté qui a fait le chemin de fer; il est l'âme — peut-être tyrannique — de plusieurs grandes sociétés congolaises. Homme d’affaires très moderne, préoccupé perpétuellement d'agir sur les masses, il se vante surtout d’être un vulgarisateur. Il y a des hommes à femmes, c'est un hommes à foules. Il a sur elles une action irrésistible et quasi physique, et, quand il les
tient, 1l ne les lâche plus, étant autoritaire comme plusieurs maréchaux d'empire à la fois.
Or, en septembre 1885, le roi Léopold pensait déjà à la construction du chemin de fer. Un syndicat de Londres, de Manchester et de Liverpool avait envoyé des représentants à Bruxelles. L'affaire avait été presque conclue avec eux. Puis, au moment de signer, ils avaient demandé qu'on accordât à leur compagnie le droit exclusif d’assurer la sécurité sur ses chantiers. C'était permettre à une société anglaise d'entretenir une armée sur le territoire congolais : le roi Léopold refusa. C'est alors que Thys entre en scène avec MM. Brügman et de Laveleye, puis plus tard M. Urban, le véritable organisateur financier de la combinaison. Thys fait deux cents conférences en quelques mois, et le conseil d'administration de la Société pour le commerce et l’industrie du Congo accepte les bases du projet. Ainsi la compagnie du chemin de fer est la fille de cette société primordiale, et, à son tour a contribué à en faire naître d'autres, qui restent
financièrement plus ou moins intéressées les unes aux autres.
On crut — et on se trompa énormément — pouvoir faire le chemin de fer avec 25 millions. À ce moment, les caravanes du Congo amenaient à la côte 200 tonnes d'ivoire et remontaient au Stanley-Pool 4 800 tonnes de produits européens. Le transport revenait pour ces quelque 300 kilomètres en ligne droite, à 4 000 ou 1 200 francs la tonne. On tabla là-dessus. La Compagnie assurerait le trafic d'une façon beaucoup plus rapide et moins aléatoire, et percevrait 4 000 francs; total, 2 millions de bénéfice brut par an. Avec cela, on pourrait marcher. Il n'était pas encore question du caoutchouc, qui, en 1890 déjà, donnait près de 1 200 tonnes.
Le gouvernement belge consentit à prendre pour 10 millions d'actions, qu'on nomma actions de capital, et qui ne devaient lui rapporter qu'un revenu de 3 1/2 0/0, sans avoir droit au dividende. Mais on lui assura un peu plus tard 1 800 parts de fondateurs sur les 4 800 qui furent créées et qui doivent toucher 40 0/0 du bénéfice
net, les dépenses d'exploitation et la rente du capital une fois payées.
Restaient quinze millions à faire souscrire par le public. On promettait à cette seconde série d'actions un revenu de 7 0/0, plus les dividendes possibles. Thys alla trouver un banquier de Berlin qui était, je crois, M. Bleichræder. Il avait été prévenu du cérémonial habituel de ce puissant seigneur : s'il accueillait un ambassadeur financier avec une certaine faveur, il lui offrait une cigarette. Voulait-il montrer plus de déférence, il allait jusqu'au petit cigare léger. La faveur étaitelle complète, il envoyait à l’heureux mortel le coupon de sa loge à l'Opéra. En trois entrevues, le capitaine Thys eut successivement cigarette, cigare et loge. Il se croyait au comble de ses vœux. Par malheur, il avait oublié qu'en même temps que financier un peu improvisé, il était officier d'ordonnance du roi des Belges; et ce n'était qu'à l'officier d'ordonnance que s’adressaient ces honneurs successifs. Quand il aborda l'affaire, le banquier lui répondit froidement : « Je n’entends rien à ces affaires-là. Allez donc
voir le directeur de la Disconto Gesellschaft. Il vous répondra pour nous deux. » C'était un moyen poli de se débarrasser du capitaine. Celui-ci alla pourtant à la Disconto. Il trouva un Allemand placide, qui lui offrit un bock, et jura d'étudier le projet dans la nuit. Le capitaine revint le lendemain, pour l’acquit de sa conscience : il élait sûr d'un échec. Le directeur de la Disconto le regarda avec un certain étonnement et lui dit : « C'est drôle, votre affaire est étudiée. Je m'en vais la présenter à mes collègues. Dès maintenant, je souscris pour un million, et je demande un autre million en option! »
Le capitaine Thys retourna chez le baron Bleichræder :
«a Eh bien! lui dit celui-ci d'un air de commisération, ce brave Lent na pas accepté; que voulez-vous? nous n’entendons rien à ces affaireslà, ce n’est pas notre genre. |
— Mais non! » dit Thys.
Et il rendit compte de la conversation qu'il avait eue avec « ce brave Lent ». La figure du baron changea :
«a Je vous félicite, dit-il, je vous félicite de tout mon cœur. Veuillez m'inscrire pour 2 millions ferme et la même somme en option. »
Et ce fut ainsi qu'on « flotta », comme disent les Anglais, la Compagnie du chemin de fer du Congo. J'ajoute dès maintenant que le capitalactions n'est plus de 25 millions, mais de 30, sur lesquels le gouvernement belge a 12 millions d'actions qui ne rapportent que 3 1/2 0/0 — il emprunte à 3, c'est un bénéfice de 1/2 0/0 — et 6 000 actions ordinaires rapportant 7 0/0 plus le dividende, et qui, payées 3 millions, en valent plus de 7 aujourd'hui.
Mais on avait commis de graves erreurs d'appréciation; le kilomètre de voie ferrée devait coûter 60000 francs : il en coûta 240000 au début, 100 000 à la fin. La mort faucha le personne]. En Belgique, beaucoup perdirent confiance; les actions tombèrent à 300 francs. Et le chemin de fer, au lieu de coùter 25 millions, en a dépensé 65! Ce n'est point par l'exactitude des calculs que les fondateurs ont triomphé, c'est par l’obstination et la foi : il
faut dire aussi par l'appui persistant du Parlement belge.
Actuellement, voici comment se décompose le capital engagé :
Millions, Francs,
Actions-capital à 3 1/2 0/0.. 412 Service d’intérêt. 420 000 — ordinaires à 70/0... 418 Service......... + 4 260 000 Obligat. garanties à 3 0/0... 10 Service 1........ 350 000 Obligations à 4 0/0......... 25 Service 1....,... 1 250 000 Totaux.......... cs. 65 3 280 000
- Mettons, pour le service de la dette, 3 500 000 francs en chiffres ronds. Il faut donc que le chemin de fer rende 8125 francs par kilomètre. Or, avant même l'achèvement de la ligne, le bénéfice kilométrique a été de 21 000 francs brut.
La lecture de ces chiffres a dû être un peu rude. Je les ai cités parce que la combinaison s'éloigne beaucoup de celles dont nous avons l'habitude pour nos chemins de fer coloniaux. Il n'y a pas ici de garantie d'intérêt, mais un État souscripteur et intéressé dans l'affaire. Maintenant, quel est l'avenir du chemin de fer? Il y a en Belgique, à cette heure, un véritable emballement :
4. C’est en ajoutant 1/2 ou 1 0/0 pour l’amortissement de la dette obligatoire qu’on arrive aux totaux indiqués.
les recetles n'ont-elles pas élé de 841 000 francs pour le mois de juin dernier? Mais cette progression continuera-t-ellef N'a-t-on pas porté en recette le transport des matériaux nécessaires à la construction de la voie? Le Congo est une mine de caoutchouc et d'ivoire. Actuellement, il y a des stocks accumulés, le chemin de fer vient de s'ouvrir, et « ça se débonde ». Aux temps géologiques, la mer intérieure du Congo s’est un jour vidée dans l'Atlantique. On pourrait dire qu'aujourd'hui la mer de caoutchouc et d'ivoire s'y épanche à son tour. Il est donc possible qu'après le débondage la courbe baisse, jusqu'à ce que le courant d'écoulement prenne enfin son niveau normal.
Pour être complet, il faut ajouter que la compagnie a plusieurs ressources. Elle peut diminuer ses frais d'exploitation en employant la traction électrique. Il en est aujourd’hui très séricusement question : et ce problème se confond d'ailleurs avec celui de l’amélioration de la voie. Le principe, pendant la période de construction, est de réduire les frais de construction au minimum,
sans jamais se préoccuper des frais d'exploitation. Aussitôt que la ligne est faite, que des marchandises roulent dessus, qu'elle produit, le principe doit être inverse : 2! faut réduire les frais d'exploitation, fàt-ce en exagérant les dépenses de premier établissement.
Il s'agit seulement, dans ce cas, de savoir si l'économie annuelle sur les frais d'exploitation, qui résultera de l'afhélioration de la voie, excédera la dépense annuelle résultant du service des intérêts de la somme empruntée pour faire les travaux. Soit, par exemple, 10000 francs dépensés. La compagnie emprunte à 4 1/2 0/0. Si l'économie ou le gain prévus résultant du travail est supérieure à 450 francs, il faut faire le travail.
Ces données une fois admises, un chemin de fer colonial a-t-il intérêt à marcher par l'électricité? Il semble que la question, dans les régions où l’eau abonde, doive être résolue affirmativement. L'emploi de l'électricité fatigue moins le matériel fixe et roulant, diminue beaucoup l'inconvénient des rampes et des courbes à faible rayon. Par conséquent, plus de vilesse, et accrois-
sement de la puissance de transport de la ligne. On peut d'ailleurs commencer par substituer l'électricité à la vapeur dans les ateliers, éclairer la ligne sur les points dangereux de façon à pouvoir marcher la nuit : et l'application à la locomotive arrive ensuite toute seule. |
La compagnie peut encore abaisser ses tarifs, de façon à augmenter la consommation, et par conséquent la production. »
Jusqu'à présent,.ces tarifs sont différents à la montée et à la descente. Il existe, pour l'établissement des barêmes de transport sur les chemins de fer coloniaux, une loi primordiale : le prix du transport d’une tonne, d'un point à un autre, peut être au maximum celui qu'exigerait le portage à dos d'hommes setil y a encore, à se servir du chemin de fer, économie de temps, garantie de sécurité, garantie contre les avaries.
Or, pour envoyer auparavant une tonne de marchandises de Matadi au Stanley-Pool, on payait 4 000 francs, et c'est ce prix de 1 000 francs la tonne qui a été pris comme base pour la montée. A la descente, au contraire, l’ivoire seul
paye ce tarif maximum. Pour les autres marchandises, on a établi un tarif différentiel ad valorem, sur la base de 75 francs de barême fixe pour les 400 kilomètres parcourus, plus 10 0/0 de la valeur en Europe : de telle sorte qu'une marchandise valant en France 250 francs paiera 75 + 25, c'est-à-dire 100 francs.
: Je viens de dire qu'au contraire, à la montée, pour 400 kilomètres, le. prix de la tonne était de 1 000 francs. Mais pour favoriser le développement du commerce et de l'industrie au Congo, et permettre l'alimentation économique des habitants, on a réduit ce prix à 500 francs pour le riz, le sel, les instruments aratoires, les engins industriels, le matériel des bateaux à vapeur, les chemins de fer, etc. Il est clair, en effet, que l'inlérêt évident de la compagnie est de favoriser l'exploitation de nouvelles voies ferrées ou fluviales, dont le trafic doit fatalement passer, au bout du compte, par la ligne Matadi-Léopoldville. Et c'est pourquoi elle a décidé d'accorder également la réduction de 50 0/0 aux marchandises, quelles qu'elles soient, destinées aux
régions desservies par un nouveau chemin de fer.
Ceci peut être fort important pour nous, si nous nous décidons un jour à relier le bassin de l'Oubanghi à celui du Tchad par une voie ferrée. . Mais il y a un correctif à celte mesure : les tarifs ainsi réduits ne pourront tomber au-dessous du prix coûtant de l'exploitation, plus 50 0/0 de ce prix. Admetlons que celui-ci soit de 0 fr. 20 au kilomètre, le tarif kilométrique sera de 0 fr. 20 + 0 fr. 10 — 0 fr. 30 centimes. C'est encore cher. |
Il faut admettre d'ailleurs qu'en bien des cas, des chemins de fer affluents, des lignes d’intérèt local — en précisant que les localités desservies représentent des territoires grands comme deux fois la France — seraient une très mauvaise affaire. On n’en doit construire que lorsqu'on ne peut pas faire autrement. C’est toujours la voie fluviale qu'il faut emprunter quand cela est possible : et le bassin du Congo présente un immense développement de cours d’eau navigables. Seulement ces cours d’eau sont souvent coupés par des
chutes de peu de hauteur. On s’est demandé si l'on ne pourrait pas alors recourir à la solution des charbonnages, construire des monte-charges, des transports par câbles et filières, des chaînes sans fin. Îl est évident par exemple que pour franchir les Stanley-Falls, le Kouango, la Lomami, il serait déraisonnable de créer des voies ferrées : mais pourquoi pas des ascenseurs! La compagnie du chemin de fer du Congo, de concert avec celle du commerce et de l’industrie, s’est décidée à faire une étude détaillée de cette solution, et elle construit en ce moment deux bateaux à vapeur dans ce but : l’un de grand tonnage, pour transporter les ingénieurs jusqu'aux chutes, l'autre d'une grande vitesse, filant 18 nœuds et demi, pour les études mêmes. Les choses en sont là.
Enfin, la compagnie peut retirer des bénéfices de l’exploitation ou de la vente des terrains qui lui ont été concédés. En effet, elle possède en toute propriété une bordure de 200 mètres à droile et à gauche de la ligne, sur 400 kilomètres. De plus, elle obtient 1 500 hectares par kilomètre de voie construite et exploitée. C’est donc
600 000 hectares dont elle est propriétaire actuellement. Là-dessus, 500 000 hectares constituent un domaine d’une seule pièce dans la région de la Bousira-Momboyo et sont loués à la Société anonyme belge. Les 100 000 autres sont divisés en 50 blocs de 2 000 hectares, échelonnés le long du Congo et de ses affluents.
Sur ces 1400000 hectares, il en a été vendu environ 10 000 dans ces derniers mois, pour une somme globale d'environ 225 000 francs.
Le barème de vente a été fixé comme suit :
1 hectare...........................,.. 3 000 fr. De 1 à 10 hectares.......,............. 100 De 10 à 100 hectares...........,......., 25 De 100 à 1 000 hectares... ............ 10 De 1 000 à 2 000 hectares............... 5
En somme, et pour résumer l'ensemble de ces données, le chemin de fer doit favoriser la mise en valeur de l'État, et celle mise en valeur progressive peut compenser la baisse provenant de l'écoulément des stocks naturels accumulés. IL y a les cultures riches, café, cacao, replantations en caoutchouc. Il y a aussi l'exploitation de nouveaux territoires.
Or ces territoires peuvent être léopoldiens : le Katanga ou la forêt de l'Arouhouimi; mais ils peuvent être aussi français.
Si l'on reprend la comparaison précédemment faite, le bassin du Congo est une mine. La partie française est la réserve encore inexploitée. En cas de mise en valeur de cette mine par nous ou par n'importe qui, où devront passer les produits? Par le chemin de fer belge. À cette heure même où il n'y a guère de produits, sauf l'ivoire, d'où viennent les 841 000 francs recueillis de mai à juin? À cette époque, la mission Gentil est redescendue par la voie ferrée avec 44 soldats et 2 blancs, et la mission Bonnel de Mézières est montée. Il y a eu aussi le ravitaillement et la relève de la mission Marchand, le capitaine Roulet, deux sous-lieutenants, deux sergents européens, 120 Sénégalais, 21 laptots, 150 charges, une baleinière; et je ne parle pas de 380 tirailleurs sénégalais, de 2 officiers et de 6 sous-officiers qui étaient à Brazzaville lors de mon passage, tandis que 70 de nos hommes attendaient encore à Matadi. Il faut nourrir, désaltérer, munitionner
tout cela. On se sert un peu de la route des caravanes qui va de Loango à Brazzaville, mais le gros des convois passe par le chemin de fer de nos voisins. Cela doit entrer en ligne de compte dans les recettes. | |
Donc, cette grosse affaire qu'est la voie ferrée congolaise, et l'État léopoldien lui-même, qui n'est qu'une affaire encore plüs grosse, ont un intérêt évident à la mise en valeur de notre Congo. Je dois même dire, à mon grand regret, que pour le moment ils ont l'air de s'en inquiéter beaucoup plus que nous.
Mais nous, de quel œil devons-nous considérer leur intérêl? Il est évidemment fâcheux que le mouvement commercial du Congo ne passe pas dans nos possessions. Si vraiment les Belges ont un instant proposé d'établir une partie de la ligne sur notre lerriloire, il faut qu'ils y aient mis des conditions inacceptables pour que notre gouvernement ait repoussé cette offre. D'ailleurs ne . récriminons pas : c'est maintenant une affaire réglée, le chemin de fer de M. Thys est belge, entièrement belge. Quant à en lancer chez nous
un autre partant de Loango et aboutissant à Brazzaville par la voie du Niari-Kouilou, je ne saurais êlre plein d'enthousiasme pour ce projet. Loango est un déplorable port, et les bateaux préféreront toujours remonter l'estuaire du Congo et décharger à quai. La voie aurait plus de 500 kilomètres, l'autre en a 400, et l'on aurait un concurrent riche qui pourrait abaisser ses tarifs dans une telle proportion que la jeune compagnie serait fatalement distancée.
Alors, que faire? Un article récent de la Revue des Deux Mondes nous conseille d'imiter ce que les Anglais ont fait au canal de Suez, dont ils ont maintenant la plus grosse partie des actions. L'auteur de cet article semble malheureusement oublier que le gouvernement belge est détenteur originaire des deux cinquièmes des actions, et qu'il en possède maintenant la moitié au moins. Qu'on y ajouie la part du roi et de la famille royale, et l'on verra qu'il nous est absolument impossible de confisquer le chemin de fer.
Il ne faut donc pas aller si loin dans le machiavélisme. Mais si nous mettions notre Congo en
valeur, tout simplement, et le plus vite possible? Il y faudrait, comme chez nos voisins, des sociétés puissantes, ayant de grands capitaux, un service de batellerie bien organisé; et si l’on veut faire un chemin de fer, qu'on relie le coude de l'Oubanghi au Tchad. Celte voie ne sera, après tout, qu'un affluent de celui du Congo? C'est parfaitement vrai, mais aussi elle ne présente, paraîtil, que peu de difficulté et ne coûtera pas si cher. Et ce qu'on ne voit pas assez, c'est qu'en étant les principaux, les meilleurs clients de l'État Indépendant, nous le tenons au moins autant qu'il nous tient. À toute force, nous pouvons encore utiliser la route des caravanes sur Loango; nous sommes assez riches pour y faire un chemin de fer si nous nous brouillons; tandis que l'État léopoldien est une affaire, on ne saurait trop le répéter : il a besoin de « profiter ». Il faut qu'il fasse quelque chose pour avoir notre clientèle. Seulement ,hélas! il faut aussi que cette clientèle vaille qu'on fasse quelque chose pour elle!
Absence d'entreprises individuelles. — L'’impôt en nature. — Les grandes compagnies. — Les projets d'exploitation agricole.
Il y avait sur l'Alertville un passager fort différent des autres. Ce n'était pas, à proprement parler, un gentleman, bien qu'il semblât à son aise. Il s'exprimait de façon assez populaire : mais il était bon, simple, patient et confiant, et trois ou quatre fois par jour il montait sur le rouf d'arrière, où il arrosait, nettoyait, couvrait paternellement de toiles quatre ou cinq mille pelites choses vertes, toutes tremblotantes et pâles : plantes de sous bois qu'il avait peine à protéger contre l’ardent soleil qui tombait sur la mer.
« Vous venez voir mon jardin suspendu, me dit-il un jour que j'avais gravi l'échelle derrière lui : ce sont des caoutchoucs-lianes et quelques hévéas. Ils me donnent du mal, allez!
. — Vous allez les planter au Congo? deman-
dai-je.
— Bien sûr. Dans ma propriété, sur le Sankourou. Puisque c'est moi qui suis le colon! »
Et comme je le regardais sans bien comprendre, il reprit :
« Comment, vous ne savez pas qu'il n’y a qu'un colon au Congo belge, et que c'est moi? Vous trouverez là-bas de grosses sociétés, privilégiées ou non privilégiées, dont le siège est à Bruxelles ou à Anvers, vous pourrez y voir les plantations de l'État, qui travaille joliment fort; mais un homme libre, sur sa terre, qui fait luimême son petit commerce avec ses petits capitaux, défriche et sème pour lui tout seul, il n'y a que moi. J'étais jardinier chez M°° de X..., en Belgique. Après ça, j'ai élé agronome au service de l'État du Congo; il m'est venu l'idée qu’on pouvait planter du caoutchouc au lieu de démolir seulement celui qui pousse dans la forêt. On n'a pas voulu me croire. Alors je me suis installé à mon comple, j'ai pris une concession de 2 000 hectares avec un peu d'argent qu'on m'a prêté. À présent, de grands personnages m'encouragent. On m'a même offert 400 000 francs de ma pro-
priété et de mes établissements. Mais il faut dire È
que je continue à acheter le caoutchouc aux indi- -
gènes. Ça, c'est le profit immédiat. Dans les colonies neuves, c'est le commerce qui représente le marché au comptant. L'agriculture, c’est la spéculation, le gain à venir. Je vis de traite, en attendant que mes arbres poussent. »
Et il est parfaitement vrai qu'il est le seul colon. Ce n'est pas une figure : il n’y a que lui. Quand les Belges vantent les merveilles accomplies par « l'initiative privée » au Congo, c'est là un étrange abus de ce vocable dont tout le monde aujourd'hui, d’ailleurs, se sert à tort et à travers. Il y a au Congo léopoldien une initialive d'État, ce qui est fort différent, et aussi ce qu'on pourrait appeler une initiative collective : celle de grandes compagnies anonymes, avec lesquelles l'État ou le roi — c'est la mème chose — se brouillent assez fréquemment. On semble bien avoir prévu l’action de planteurs indépendants, mais pour plus tard. Pour commencer, ce n'est pas à eux qu'on a fait appel. Voisins des Hollan-
. dis en Europe, les Belges ne cachent pas leur
-.” “intention d’imiter librement ce que les Hollandais
ont fait dans d'autres Îerres équatoriales, et c'est ainsi que, pour l'instant, le vrai colon c’est l'État.
Or, l'État s'est fait le même raisonnement que le planteur dont on vient d'entendre l'histoire tout exceptionnelle. Il s’est d’abord préoccupé de recueillir les produits naturels du sol, l'ivoire et le caoutchouc, afin de se procurer des ressources et, par conséquent, du crédit. L'indigène seul avait l’ivoire, dans des cachettes où il l'accumulait depuis longtemps; l'indigène seul pouvait aller dans la forêt chercher du caoutchouc. Mais il fallait qu'il consentit à y aller. C'est pour cela qu'on constitua l’armée sur le pied officiel de 12 000 hommes, de 22 000, disent certains renseignements. On put ainsi obliger les chefs à payer un impôt annuel de dents d'éléphants et de caoutchouc. D'autre part, on ne leur donna l'autorisation de chasse que dans certaines forêts et à certaines époques, pour assurer la conservation de l'espèce, et cette autorisation ne fut accordée que sous condition d'abandon à l’État de la moitié du produit. De
même pour le caoutchouc. L'État se réserva l'exploitation d'une partie des forêts, interdit qu'on procédât autrement que par incision des lianes, et non pas en les tranchant, et paya aux indigènes une certaine somme, 25 centimes, m'a-t-on dit, par kilogramme de caoutchouc récolté, mais en les forçant à apporter une certaine quantité. S'il y a excédent, dans quelques districts au moins, cet excédent est payé plus cher: actuellement l'État donne chaque année aux indigènes 1 700 000 fr. à titre de payement de marchandises et de rémunération de corvées. Ainsi le noir est tenu au travail, mais il y trouve un avantage, et, par une étrange coïncidence, tandis que le budget de l'armée congolaise était de 7 millions environ en 1897, le produit net du domaine, « tributs el impôts en nature payés par les indigènes, prestations, elc. », était également de près de 7 millions. Ceci équivaut à cela. |
Remarquez qu’on accoutume ainsi à la « prestation » un nombre considérable d'indigènes.
Les forêts à caoutchouc ne s'épuiseront pas si vite qu'on le dit, précisément parce qu'elles
seront aménagées , la cueillette surveillée, et aussi parce que, au bout d’un certain temps, la liane repousse, tout comme un baliveau coupé. Mais, en tout cas, à un moment donné, on aura dressé des travailleurs; certains espaces de terrains seront défrichés, et l’ère des cultures riches, café, cacao, plantations de caoutchouquiers, sera
venue.
L'État du Congo le sait, et son budget de l’agriculture est actuellement de 533 000 francs. Comparez, si vous voulez, avec les 20 000 francs que notre Congo consacre au même objet. « Les cultures de l'État, écrivait en 1892 le secrétaire d'État, M. van Eetvelde, ne doivent pas se borner à quelques champs de caféiers et de cacaoyers. Il faut qu'un million de pieds soient en plein rapport dans le Congo lors de l'achèvement du chemin de fer. » Le plein rapport n'a pas été obtenu, mais à Coquilhatville, à Nouvelle-Anvers, à Basoko, à Romée, aux Stanley-Falls, dans l’Arouhouimi et le Kassaï, 4 800 000 pieds sont plantés aujourd hui. Si l'on pouvait repiquer, comme on
le veut, 600 000 caféiers par an, dans vingt-cinq ans la production serait de 26 000 tonnes et égalérait la consommalion dela Belgique. Seulement, il faudrait d'abord qu’il y eût assez de terrains propices à cette culture, ce qui n’est nullement démontré.
Aussi bien, c'est surtout sur le cacao que se portent les efforts de l'État. On calcule que 600 pieds à l’hectare doivent donner, au bout de six à huit ans, un revenu de plus de 1 000 francs; et comme le travailleur noir ne coûte guère plus de six francs par mois, la marge des bénéfices serait belle, malgré le haut prix des transports. En 1896, il y avait 87 000 pieds plantés. Il doit y en avoir le double aujourd'hui, parce que toutes les graines sont destinées à l’ensemencement. On n'en vend pas une seule. Il en est de même pour le café. Les agents de l'État n'ont même pas le droit, dans les plantations qu'ils surveillent, d'en distraire pour leur usage personnel. On annonce pourtant qu à la fin de mai 1899, des envois de
41. Voir le volume; l'État indépendant du Congo à V'Erposilion de Tervueren.
café importants seront faits sur Anvers et on dit la qualité bonne.
Telle est l'œuvre considérable faite par l'étatmajor de l’agriculture avec son directeur, son sous-directeur, et 42 agronomes dont 3 ingénieurs, qui reçoivent 242 000 francs de traitement. Ajoutez que là où il n'y a pas d'agronome, l'agent de l'État, quel qu'il soit, doit en remplir les fonctions. Et on a repiqué du caoutchouc ireh et hévéa, fait monter des machines à décortiquer, amené des bestiaux d'Europe, du Haut-Nil, de Las Palmas, des plateaux de San Salvador. L'État possède aujourd'hui 900 têtes de gros bétail; 1l tente avec un certain succès, à Nouvelle-Anvers, l'élevage du cheval. Il poursuit en somme un double objet : d'abord créer une industrie agricole fructueuse pour lui. Ensuite faire des expériences utiles pour tout le monde. |
Car il est certain qu'il ne désire pas rester seul propriétaire. Il n'en faut pour preuve que le soin quil a pris de régler les conditions du contrat de travail, c'est-à-dire de l'embauchage des noirs. Je ne puis m'étendre sur ce sujet. Il suffit qu'on
sache que l'engagement ne peut dépasser cinq ans, est en général d'un an, et que, sous peine d'une forte amende pour le patron, cet engagement doit être enregistré par le magistrat du district. Un des traits originaux du système est la reconnaissance par la loi de l'autorité du « capita », du chef d'équipe noir, qui ne travaille pas et est payé double, mais est responsable de ses hommes. Il doit y avoir au moins un capita par 24 têtes. : Depuis longtemps, d’ailleurs, l'État concédait à bail de vastes élendues de forêts pour l'exploitation du caoutchouc. Afin de pousser à la culture, il a renoncé à ce système, sauf en ce qui concerne quelques grandes compagnies. Maintenant, si l'on veut avoir sur un terrain le droit exclusif de récolter le caoutchouc, il faut l'acheter ou le. louer. Le prix de vente de l’'hectare n'est pas invariable, mais il est en général de 10 francs l'hectare. Si dans l'espace de cinq ans la moilié au moins de la concession n’est pas défrichée, cette concession est déclarée caduque. Pour adoucir ce que cette règle a de trop rude, on admet une combinaison. Le concessionnaire peut
prendre, par exemple, 1000 hectares fermes, dont il devra, en cinq ans, cultiver la moitié, et garder un droit de préemption sur les 4 000 hectares adjacents dont il doit se rendre acquéreur au bout d'un nombre d'années déterminé. En attendant, il conserve sur tout cet espace le monopole de la récolte du caoutchouc. C’est toujours le même principe : on considère les richesses naturelles du sol comme le bénéfice immédiatement encaissable qui permet d'attendre le résullat de la mise en valeur agricole; mais on veut que cette mise en valeur ait lieu.
Peut-être ce qui précède suffira-t-il pour qu'on se rende compte d'une façon générale de la politique commerciale et agricole du nouvel État africain. Il ne s'inquiète guère jusqu'ici de faire venir des colons, et surtout de petits colons. Former de grandes compagnies avec lesquelles il reste souvent en rapports d'intérêt, et surtout exploiter lui-même, tel a été son plan, qu'il a poursuivi avec une fermelé qui, à nous surtout, doit paraitre bien remarquable. C'est d’abord que les capilaux belges s'expatriaient plus faci-
lement que les hommes; le Congo avait une mauvaise réputation et n'est point d’ailleurs une colonie de peuplement. C’est ensuite que le roi n'a point voulu augmenter cette mauvaise réputation. Il est joli de publier à son de trompe : « Ce pays est admirable, c'est le Brésil, ou Java, ou l'Eldorado. Le café, le cacao, le labac, tout y pousse. » Que tout y puisse pousser, c'est possible, mais tout ne pousse pas partout. Quel est le bon coin pour le café, et pour le cacao, et pour le tabac? Jusqu'à présent on n'en sait rien. Et dans ce cas ce serait plus qu'un crime, une faule, que de faire venir de braves gens qui repartiraient quelques années plus tard ruinés, et discréditeraient la colonie.
Ils la discréditeraient, non seulement en paraissant prouver par leur exemple qu'on n'y peut rien faire, mais encore parce que, manquant de ressources, de machines, d'indications que personne encore ne peut donner, ils enverraient des choses de médiocre qualité, mal préparées, et aviliraient la marque « Congo ». C’est donc l'État, ou les sociétés, espèces de duchés anonymes, qui
font les frais de premier établissement, avec du reste l'intention bien arrêtée de gagner le plus d'argent possible, car ils ne travaillent pas pour la gloire. Plus tard, l'État annonce qu'il vendra ses plantations, quand elles seront en plein rapport, et transportera son champ d'expériences ailleurs, de façon à utiliser rationnellement, par degrés, toutes les parties de son domaine. Alors les capitaux nécessaires pour réussir seront moins considérables, leur rendement plus faible, mais plus certain. Jusque-là, le Congo restera ce qu'il est : le type original d'une entreprise de colonisation d’État, appuyée sur des sociétés.
Recrutement des fonctionnaires. — Politique coloniale du roi Léopold. — La liberté du commerce et le domaine privé du roi. — Reprise éventuelle de l'État indépendant par la Belgique ou la France. |
C'était à Léopoldville, après un diner officiel. Il y avait eu des discours, un grand élalage de civilisation, des uniformes mèlés à des toilettes décolletées et à des robes de prélats; puis, sur les bords du Pool, de ce lac profond et plein d'îles, qu'il y a moins d’un quart de siècle les hommes pe connaissaient pas, un feu d'artifice! Les dernières fusées éteintes, on rompit les rangs. La nuit était pure et belle, et les jeunes gens de la bande allèrent chez l’un des habitants pour vider encore quelques bouteilles de champagne, et causer.
Et l’on causa, certes : de chasses et de campagnes, d'échecs et de triomphes. Mais aussi l'on chanta, c’est obligatoire : des chansons d'Yvette Guilbert et des mélodies sentimentales, car sur les terres africaines l’homme blanc, loin des
femmes de sa race, aime les rires un peu gros et les larmes faciles. Quelqu'un fit enfin remarquer que ce lyrisme n'avait point de couleur locale.
Alors un officier congolais, long et dégingandé, avec ces yeux à l'iris élargi qu'on garde après les coups de fièvre, chanta la Complainte du Haut- Congo :
Ÿ cn a qui font la mauvaise tête À leurs parents,
Qui font des dettes, qui font la bête Inutilement;
Qui, un beau soir, de leur maîtresse Ont plein le dos.
Ils fichent le camp, pleins de tristesse, Pour le Congo.
Dans l'haut Congo, c’est là qu'on crève De soif et d’faim,
C'est là qu'il faut peiner sans trêve Jusqu'à la fin.
Le soir, on pense à sa famille :
Pas rigolo!
On pleure encore quand on roupille Dans l’haut Congo.
On est méchant, farouche ct lâche Quand on r'vient de là;
Mais le plus souvent, d’chez ces sauvages On n’revient pas.
On n'a même pas un’croix de cimetière Pour ses pauv’z os.
Une croix de bois, et pis d’la poussière, Voilà l'Congo!
Les fenêtres donnaient sur une large avenue, bordée d'édifices solides et définitifs. C'était le commissariat général, le mess des blancs, le palais de justice, la maison des magistrats, la maison du commandant du camp militaire. A droite, celte avenue descendait vers le Pool, qui brillait encore " vaguement dans la nuit, comme s'il eût, à cette heure, restitué la lumière absorbée pendant le jour. Quelques lumières y révélaient le Brabant, un grand steamer empli d'officiers et de troupes qui, le lendemain, devaient partir pour Redjaf : Redjaf nouvellement conquise, à des distances infiniment lointaines, et où étaient cachés peut- ôêtre encore les derniers restes du trésor d'ivoire d'Emin-pacha. A gauche, c'était le camp militaire où dormaient, avec leurs femmes et leurs enfants, huit cents miliciens, barbares tatoués, que j'avais entendus dans la journée répondre à des commandements en français. Non loin de nous, au milieu
d'un jardin public, s'élevait une colonne de granit rose avec un sujet en stuc — la Civilisation tendant la main à une belle sauvage, et, par-dessus, le buste du roi — œuvre moulée en plâtre pour notre arrivée par un officier danois au service de l'État, et qui avait paru si remarquable, que cet officier avait été nommé séance tenante directeur d'une école de sculpture et de modelage : tout cela créé ou maintenu par la main forte et volontaire d’un homme froid, poli et impénétrable, le commissaire du district Costermans.
C'était dans ce cadre qu'éclatait cette chanson, cette espèce de gémissement populaire, aux rimes fausses et de sentiment tragique. Je m'en étonnai.
« C'est, me dit-on, que nous avons beaucoup souffert et que nous souffrirons encore. On meurt beaucoup ici : et nous prévoyons des peines plus grandes, l’agonie des fièvres, des batailles farouches contre des barbares sans nombre, la fin affreuse dans des marmites d'anthropophages : mais nous commençons à voir notre œuvre, et nous en sommes fiers. Seulement, il faut obéir. Tout instrument qui paraît de mauvaise trempe
est brisé. Il n’y a pas de condition d'entrée pour des fonctionnaires, bien que la plus grande partie des agents soient recrutés dans l'armée belge. Il n'y à même pas de condition de nationalité, témoin cet officier danois; et, lorsque l'intérêt général l'exige, le gouverneur général peut charger les agents de toutes les fonctions pour lesquelles il juge qu'ils ont les aplitudes voulues. Voilà Diderrich, par exemple. C'était un ingénieur des mines, qui a mème passé par Paris. Il est aujourd hui directeur de l'agriculture, par la seule raison « quil fait bien ça ». Le roi est le digne héritier de Stanley; il plie irrésistiblement les hommes et les choses.
« Cette ville, qui est sa création, est un miracle de vigueur, mais aussi d'arlifice, une espèce de grand couvent. À sept heures, le clairon sonne. On va au mess, car nous sommes nourris, blancs et noirs, par le gouvernement. Les blancs ont du café noir, du pain quand il y en a; et de la chicouangue, c'est-à-dire de la farine de banane, quand il n'y a pas de pain. A midi, viande de bœuf, de chèvre, d'hippopotame ou de conserve,
et de l’eau. Le soir, la même chose et une demibouteille de vin. Il y a, je crois, une seule succursale de factorerie dans la ville; le commerce préfère N'Dolo ou Kinchassa, qui a un bon port. C'est ici un chef-lieu administratif, une espèce de Versailles. On a voulu qu'il fût, etil est. D'ailleurs, nous sommes bien payés, et ceux qui réussissent reçoivent des dons sur la cassette particulière, ou des titres quand ils sont de bonne famille, comme Dhanis, qui est devenu baron. »
On doit commencer à comprendre maintenant le plan sur lequel a été conçue cette entreprise coloniale, dont le type est assez nouveau. Une grosse mise de fonds était nécessaire. La Belgique est un pays riche, mais petit, et quina qu'un petit budget. On dit que le roi Léopold tenait de son père une fortune considérable : mais quel qu'en soit le chiffre, elle était insuffisante à elle seule pour couvrir les frais d’une entreprise aussi colossale que celle de l'appropriation du Congo. Il fallait donc que cette mise de fonds rapportât le plus vite possible, qu'elle constituât
un placement à courte échéance. Le roi faisant la plus grande partie de l'apport et la Belgique le reste, ils tenaient à exploiter pour eux et à toucher rapidement des bénéfices. Les Belges, au contraire des Anglais, manquent encore d'initiative coloniale privée, et d'ailleurs les espaces à approprier étant immenses, l'État a partagé la tâche et les profits avec de grandes compagnies.
Ainsi le Congo léopoldien peut être lui-même assimilé à une compagnie à charte, dont la charte est dans l'acte de Berlin et dont les droits sont souverains, les obligations restant limitées : supprimer la traite et l'alcoolisme; laisser le commerce libre à toutes les nations civilisées, ce qui, du reste, n'a pas été tenu. Et cette compagnie à son tour a créé des filiales. Elle a de plus l'avantage de n'avoir même pas d'actionnaires ni de conseil d'administration, mais un patron toutpuissant qui est roi constitutionnel en Belgique et souverain absolu au Congo.
En Belgique, il est souverain constitutionnel, mais d'une vieille race, alliée ou amie de toutes les dynasties régnantes. Au Congo, il est absolu.
Sa parole ne dépend de personne. Il joue de la neutralité de ses deux royaumes, il profite des rivalités françaises, allemandes, anglaises, et il réussit. C'est ainsi qu'il a obtenu la frontière du M'Bomou, mais que, s'étendant à un moment donné jusqu'au dixième parallèle de latitude nord, il a reculé, et s’est contenté de l’enclave de Redjaf qui lui donne accès au Nil. Pour la grande politique militaire, il nous la laisse, et c'est nous surtout qui aurions eu à lutter contre les mahdistes, si, refoulés par les Anglais, ceux-ci avaient voulu s'étendre vers l'ouest. Commerçant pratique, il s'enquiert des pays qui rendent et les exploite à son profit.
L'acte de Berlin a pourtant déclaré, comme on l'a vu, le commerce libre pour toutes les nations dans le bassin du Congo. Il n'en est pas moins vrai qu’au point de vue économique le Congo léopoldien est belge, comme d'ailleurs le Congo français est français. À condition de payer les droits qui, avec le consentement de l'Europe, en 1886 et en 1892, ont été imposés à l'entrée et à la sorlie, tout le monde peut vendre et acheter
L'ÉTAT ET SON SOUVERAIN 121 depuis l'Atlantique jusqu'au lac Tanganyika. Il semblerait donc que rien n'empêche un Français d'établir une factorerie où il lui plaît; et si nous ne profitons pas de cette faculté, les Hollandais et les Portugais s’en servent et font hardiment concurrence à de grandes et brillantes entreprises bruxelloises comme la Belgika, par exemple.
Mais c'est seulement dans le Congo maritime que la liberté du commerce existe pratiquement. En fait, partout ailleurs, cette liberté est virtuellement supprimée. En vertu du droit des gens, toutes les terres vacantes et libres appartiennent à l’État. Or, dans le cas actuel, l'État, c'est Léopold IT. Il exploite, administre, concède, loue ou vend sa propriélé comme il l'entend. On peut considérer qu'il a fait deux parts de celle-ci. L'une, considérée comme domaine public, est en principe ouverte au commerce et à l'agriculture privés, en réalité à un certain nombre de sociétés seulement : ce sont notamment les domaines du Kassaï et de l’Équateur. L'autre est à lui, constitue son domaine particulier, son parc et sa ferme : ce sont les
districts du lac Léopold II et des Bangala, et la fructueuse zone qu'occupait auparavant Tipo-Tib.
« Cet homme devient insupportable, disait un jour le roi Léopold en parlant du chef arabe. Il continue.à faire la traite des esclaves et dévaste trois cents lieues carrées de pays.
— Sire, dit l'interloculeur, qui était le cardinal Lavigerie, et conta plus lard lui-même cette conversalion, pourquoi ne le faites-vous pas .assassiner? » .
Et comme le roi. semblait légèrement troublé, le grand cardinal, qui eût aimé êlre, au xvi° siècle, un prélat romain, s’amusa à démontrer que Tipo- Tib avait mérilé cent fois la mort; qu'il était condamné par la conscience du genre humain; qu'enfin il était cruel, pour l'exécuter, de lui déclarer la guerre, et de faire tuer une douzaine de blancs et quelques centaines de noirs; que par conséquent il fallait l’assassiner.
Le roi n'écouta point ce conseil un peu violent. Mais on découvrit que Tipo-Tib, gouverneur au service des Belges de la province des Stanley- Falls, avait manqué à tous ses engagements et
que son beau-fils Rechid était un avéré rebelle; bref, on les mit dehors. Les Arabes firent d'ailleurs une résistance plus qu'honorable. Leur grand crime avait été, au fond, moins de faire la traite que de garder pour eux une contrée riche en ivoire, et d'envoyer cet ivoire à Zanzibar, au lieu de le laisser s’écouler par le Congo. Auparavant, le commerce du bassin passait par l'océan Indien; maintenant, il passe par l'Atlantique. I] est entre les mains des Belges, qui ne se sont pas battus pour rien. De quoi je pense qu'il les faut approuver.
La retraite des Arabes avait donné au roi la propriété absolue de la région des Stanley-Falls, qui, on vient de le voir, est entrée dans son domaine privé. Il retire de ces territoires des tributs et des redevances en nature, dont le produit est versé au budget de l'État du Congo. Puis, pour rentrer dans les dépenses très considérables qu'il a faites, il est devenu lui-même acheteur et vendeur; il s’est mis à récolter sur son domaine le caoutchouc et l'ivoire.
Je crois qu'ici il vaut mieux que je cile un
Belge, car la question est délicate. Ce Belge est M. Picard, sénateur, qui siège dans l'opposition socialiste, mais est en même temps partisan décidé de la politique d'expansion coloniale : « Ce système — celui de l'exploitation du domaine privé au profit du roi — a pu être, dit-il, établi sans de grandes difficultés, grâce aux postes disséminés de l’État et à la force publique dont il dispose. Aussi, les résultats ont-ils été magnifiques et ne feront-ils que s'accentuer. Ils sont l'explication des quantités considérables de marchandises qu'on achemine vers l'Europe pour le D. P, — lisez Domaine Privé — et qui, dès à présent, doivent donner un revenu annuel de plusieurs millions, indépendamment de la somme figurant comme ressource budgétaire. Il est vraisemblable que ce revenu augmentera encore après l'achèvement de la voie ferrée. On dit que des stocks considérables ont élé amassés, par exemple, à Léopoldville. »
C'est ainsi que le souverain du Congo est devenu, pour employer le mot dun Anglais, the biggest india-rubber and ivory merchant in the
world, le plus gros marchand de caoutchouc et d'ivoire du monde entier. Les agents militaires et civils intéressés dans l'affaire reçoivent des gratifications, ce qui est fort légitime. Mais ils tendent aussi sur la corde; il y a eu, toujours d'après M. Picard, qui l’a écrit, et d'après les missionpaires, qui l'ont dit, des abus assez graves, « des villages brûlés, des mutilations, des violences sur les personnes. Non qu'on ait ordonné ces cruautés, mais elles étaient commises, comme d'’instinct, par les auxiliaires barbares dont on se servait pour dompter les récalcitrants. » J'ajoute qu'il n'y a eu là que des faits isolés, et je ne connais pas, hélas! de nation européenne qui puisse, aux colonies, se vanter d'avoir toujours fait respecter par ses mercenaires noirs, et parfois par ses nationaux, les droits de l'humanité. La suppression radicale de la traite, en même temps que le maintien provisoire — mesure extrêmement sage — de l'esclavage de case et de famille, qui est dans les mœurs des indigènes; enfin l'interdiction radicale de la vente de l'alcool dans le Haut- Congo et l'institution d’un corps de magistrats
qui ont pris fort au sérieux leur mission de défense du faible contre le fort, rachèteront ces erreurs passées, à condition qu'elles soient bien véritablement passées.
Seulement, comme le roi Léopold dépense en souverain ce qu'il a gagné comme commerçant, qu'il reverse assez largement ses bénéfices dans l'affaire, il est bien évident que la Belgique n'aurait intérêt à user de son droit de reprendre le Congo que si le propriétaire actuel faisait l'abandon de son domaine privé; celui-ci lui-même l’a bien compris et en a fait la promesse formelle. Mais la date de cette reprise paraît s'éloigner de plus en plus. On commence à s'apercevoir, en Belgique, que ni la métropole, ni le Congo ne gagneraient rien à l’ingérence du Parlement dans l'administration de la colonie, et il est bien probable qu'en 1900 tout le monde s’entendra pour laisser encore, au moins quelques années, le propriétaire actuel maître unique de sa création. Cependant des liens de plus en plus solides rattachent maintenant le Congo à la Belgique. Celle-ci a prêté, soit aux compagnies, soit au nouvel État,
des sommes considérables; il arrivera donc fatalement un jour où cette reprise s'imposera. Devonsnous le regretter? Nous aurions en effet le droit d'exercer cette reprise moyennant finances, si la Belgique refusait de le faire et si les héritiers du roi renonçaient à cette part de leur succession. Mais, dans la situation actuelle de l'Europe, nous serait-il aisé de faire reconnaitre nos droits, ne faudrait-il pas arriver à un parlage avec des concurrenis jaloux? Peut-être alors aurions-nous lieu de regretter la disparition de cet État neutre. On y peut faire des affaires; c'est un marché qui, malgré quelques restrictions en faveur des Belges, sera, aussitôt qu'on le voudra sérieusement, commercialement ouvert aux étrangers. Il suffit de s'entendre et de savoir à qui parler : le succès de la Compagnie d'exploitation du caoutchouc fondée par le colonel North — les actions en valent maintenant 13 000 fr. — est là pour le prouver. Ce que les Américains ont fait, nous pourrions le faire.
Valeur économique du Congo français. — F'aiblesse de l’organisation administrative. — Nécessité d'y créer de grandes exploitations commerciales et agricoles.
On m'a conté jadis, dans notre Midi, l’histoire d'une toute jeune femme, fort honnête et un peu naïve, à qui le ciel fit la joie d'envoyer un enfant. C'était son premier-né : « A-t-il vraiment un cœur qui bat? demanda-t-elle. — Certes! lui réponditon. — Et des poumons qui soufflent, et une petite bouche qui respire, et des yeux qui voient? — Sûrement, lui dit-on encore. Croyez-vous donc avoir enfanté un monstre? — Ah, fit-elle, non, mais de penser que c’est moi qui ai fait tout cela... »
C'est ainsi qu'elle s'émerveillait de ce mystère de vie sorti d'elle-même. Dois-je le dire, les Belges au Congo m ont assez souvent fait penser à cette jeune mère. Ils n'en reviennent pas encore d'avoir procréé une colonie. Le fait est qu'il y a vingt ans ils ne s’y attendaient guère et que pour-
tant l'enfant est vigoureux. Il aura, j'en suis convaincu, des maladies de croissance, mais, somme toute, il leur fait honneur.
Il leur en est venu quelque vanité, qui ne se manifesle pas toujours de façon obligeantie à notre égard. « Seigneur, eussent-ils dit volontiers dans le Te Deum qu'on chanta à Boma, en juillet dernier, je te rends grâce de ce que je ne suis point si rude aux indigènes que les descendants des Saxons et des Angles, et pourtant de coloniser mieux que mes frères des Gaules! » Ils oublient — et c'est notre faule : nous aimons tant à nous confesser à haule voix! — qu'il y a plus de 300 000 Français en Algérie, que ce pays, si mal organisé qu'il soit, et sa sœur tunisienne, font avec le monde un commerce de 675 millions de francs, qui n'existait pour ainsi dire pas avant 1830; et que, sans parler de l'Indo-Chine, les colonies françaises de l'Afrique occidentale, dont plusieurs sont de la plus extrème jeunesse, ont un mouvement qui dépasse de beaucoup encore les &A millions du Congo léopoldien en 41897.
Leur excuse, c’est qu'ils font assez naturellement
la comparaison avec ce qu'ils ont immédiatement sous les yeux, c'est-à-dire le Congo français. Et ils ont alors quelque raison de triompher.
Stanley, dans son volume Cinq années au Congo, a écrit : « La France est maintenant maitresse, dans l'Ouest africain, d’un territoire de vastes dimensions, riche en ressources végétales et minérales, et dont l'avenir commercial promet d'être des plus brillants. Ce territoire couvre une superficie de plus de 413 000 kilomètres carrés, c'est-à-dire qu'il égale la France et l'Angleterre réunies — Slanley, par parenthèse, réduisait considérablement notre portion! — Il a accès par l'est à plus de 2000 kilomètres de voies navigables, à l'ouest il possède une ligne côtière de 41 300 kilomètres baignée par l'océan Atlantique. Huit spacieux bassins fluviaux y sont renfermés. Et de ces 90 millions d'hectares il n'en est pas un seul qui soit sans valeur. »
Il faut faire ses réserves sur cette. dernière phrase; tous ces territoires, qui sont nôlres et s'étendent aujourd'hui jusqu'aux sources du Nil, ne sont pas d’une égale importance économique;
mais il est un fait certain, c’est qu'ils contiennent des réserves d'ivoire qui valent probablement celles du Congo léopoldien, tandis que d'autres parties sont des « mines » de caoutchouc et sont propices aux cultures tropicales. Négligeons même ces deux dernières sources de revenus; il faut se rappeler que c'est avec l'ivoire que les Belges ont réalisé leurs premiers bénéfices. Leurs sociétés commerciales en achetaient une partie, mais surtout l’État indépendant s’en faisait livrer, à titre d'impôt, par les indigènes. J'ai déjà atliré l'attention sur ce fait que les chefs noirs, pour obtenir l'autorisation de chasser l'éléphant, doivent donner la moitié du produit de leur chasse au Trésor congolais. J'ai montré aussi comment l'État indépendant a obligé les noirs à recueillir le caoutchouc et à exéculer certains travaux, contre rétribution d'ailleurs, puisqu'il leur paye de ce chef une somme de 1 700 000 francs par an.
Mais comment ont-ils pu arriver à obtenir l'impôt? C'est d'abord que leur armée coloniale est officiellement de 12000 hommes et dépasse probablement ce chiffre. Savez-vous combien
nous en avons dans notre Congo? 1 4001 C'est avec cela que nous tenons un pays grand comme quatre fois la France et que nous avons poussé jusqu’au Nil. La conquête, nous la faisons, certes, et il n'y a qu'une voix en Europe pour admirer l'héroïsme qu'il faut pour tenter une aussi grande entreprise politique avec d'aussi faibles moyens. Nous lâchons quelques centaines de Sénégalais et deux ou trois officiers à travers l'Afrique, et puis... qu'ils se débrouillent! Et ils se débrouillent. En ce sens, le mot impossible continue à n'être pas français. L'initiative individuelle est, dans notre pays, admirable. C’est l’initiative collective et le sens pratique de l'utilisation de l'effort qui manquent.
La vérité est qu'au Congo notre autorité s’arrête à la portée des fusils de nos postes. Résultat : avec un personnel civil, qui est maintenant bon et qui le deviendra chaque jour davantage, si l'on élimine quelques anciens agents dont le choix était regrettable, avec un personnel militaire qui a toujours été excellent, tandis que l’État léopoldien porte à ses recettes 6 700 000 francs de « pro-
duits du domaine, tributs et impôts payés par les indigènes », nous portons à notre budget : « Perceptions de diverses natures résultant de convenlion avec les chefs et collectivités indigènes : mémoire! » Cela veut dire que s’il y a des conventions, elles ne sont pas respectées. C'est pourquoi aussi, à quelques kilomètres de Brazzaville, la topographie de la région n'est pas levée; c'est pourquoi enfin, lorsqu'il y a quelques mois M. Henrion, l'énergique administrateur délégué de Brazzaville, pénétra dans un village batléké, qui est à une demi-heure de sa résidence, on croisait la sagaie à la porte de chaque hutte! Autre considération : nos dépenses sort de 3 500 000 francs. Celles du Congo léopoldien sont de. 17 millions, auxquels il faut ajouter, au dire de financiers sérieux, une somme inconnue, mais, à coup sûr, importante, que son souverain ajoute discrètement chaque année. Ce sont ses bénéfices qu'il reverse dans l'affaire. Malgré cela, le budget de l'État indépendant est en déficit régulier de 3 millions, et ce déficit n'est liquidé que par un emprunt qui reste toujours ouvert.
C'est une situation regrettable, évidemment, mais on juge les gens aux dépenses qu'ils font, à leur façade; on ne prête qu'aux riches, et l'État indépendant a l'air riche. Cela suffit pour qu'on lui donne de l'argent. Nous n'avons, au contraire, aucun crédit. Le Parlement a voté la somme nécessaire pour couvrir le déficit des exercices arriérés de notre Congo, mais il ne l’a pas mis en situation de ne plus avoir de déficit. C'est comme si un père de famille payait les dettes de son fils, mais ne lui donnait pas d'argent vivant pour commencer un commerce lucratif. Le fils ne ferait rien, que de nouvelles dettes, le père les payerait encore, en gémissant, et ce serait ainsi jusqu à la consommation des siècles.
Ce n'est pas à dire que l'examen du budget de notre Congo ne suggère la possibilité de quelques économies ; mais sont-elles compatibles avec notre organisation administrative? Au Congo léopoldien, c'est le personnel de l’intérieur et des finances qui est chargé de l'enregistrement et des postes. Nous avons, pour ces services, des agents spéciaux qui nous coûtent 140 000 francs par an.
Par contre, les Belges dépensent 533 000 francs pour le service de l'agriculture. Nous en dépensons 20 000. Peut-on avec cela donner des graines aux indigènes, auxquels on voudrait imposer certaines cultures, savoir quelles doivent être ces cultures et surveiller les résultats? Voilà 440 000 francs qui seraient plus productifs si on pouvait les employer à cet usage. Je sais qu'on peut répondre, et cela serait vrai dans une cerlaine mesure, que si l'on confiait aux services de l'intérieur et des finances, l'enregistrement et les postes, il faudrait augmenter le personnel de ces services.
Ce n'est pas tout : nos voisins dépensent pour leur marine près de 2 millions par an; nous dépensons 32 000 francs. Or, la sécurité, l'ordre, la soumission des indigènes dépendent de la rapidité des transports. Le gouvernement léopoldien dispose de 48 steamers sur le bassin congolais; nous n'en avons plus un seul. Lorsque la maison Daumas, qui élait française, vendit ses établissements à Ja Société anonyme belge, il fut stipulé que la flottille Daumas continuerait à
battre pavillon français et serait, sous certaines conditions, à notre disposition. Mais la Société belge a vendu ses navires à l’État indépendant, à l'exception d'un tout petit vapeur qui n'est pas toujours disponible. Au contraire, l'État indépendant, lui, possédant une grosse flotte, s'est fait entrepreneur de transports ; il a touché de ce chef 500 000 francs en 1897. Il est vrai que la même année il consacrait un million à l'achat de nouveaux bateaux.
C'est la solution de cette question de la batellerie qui est la plus pressante dans notre Congo. Il y a un embryon d'armée, après tout : in ya pas de navires pour la transporter. Deux grands vapeurs sont nécessaires pour desservir le cours de l'Oubanghi. Le gouverneur doit avoir un yacht pour se diriger rapidement sur les points où sa présence est utile; trois pirogues à vapeur, démontables, suffiraient pour parcourir les biefs au-dessus des rapides. Enfin le port de Brazzaville, qui est le meilleur du Pool, devrait être aménagé. Tout cela coûterait 500 000 francs.
C'est une avance que notre Parlement devrait
bien faire à une colonie jusqu'ici complètement abandonnée.
Il ne peut ressortir qu'une chose de ces rapides éludes : c'est que si le Congo léopoldien commence à donner de grandes espérances, si les capitaux privés s'y jettent avec un emportement tel que l'administration a décidé de ne plus accorder, pendant quelque temps, de nouvelles concessions, c'est qu'il a été considéré comme une affaire, et qu'on a constitué une mise de fonds.
Mais c'est ici que le problème devient embarrassant. Chez notre voisin, le bailleur et l'exploitant ont été le roi Léopold. C'est, en somme, un parliculier qui a fait un placement. Un Parlement n'aurait pas les mêmes facilités, et l'exploitation d'État soulèverait peut-être chez nous bien des susceptibilités et aurait des inconvénients qu'il ne faut pas se dissimuler. Le plus grave serait l'intervention perpétuelle des corps poliliques métropolilains dans l'administration de la colonie, S1 l'on pouvait éviter cet écueil, je ne vois pas.
après tout, pourquoi nous ne ferions pas aujourd’hui ce que les Hollandais font depuis longtemps en Australasie. Au moins faudrait-il dans ces pays absolument neufs, aider et guider l'initiative privée. Elle existe dans notre Congo de toutes les façons. J'ai vu, à Brazzaville, un tout jeune ingénieur, M. Le Bret, partir bravement à pied pour Loango : 600 kilomètres à travers les terres, avec deux Sénégalais d'escorte! Il trouvait cela tout simple. Notez également qu'il y a, dans l'Ogooué, et aussi près de Loango, des groupes tout à fait intéressants et assez nombreux de colons agriculteurs. Mais ils ont marché presque au hasard, on ne les conseille pas, on ne les dirige pas. Ils ont semé du café « sauvage » qui peut-être se vendra mal; il n'y a pas de pépinières où ils puissent prendre des plants, rien n'est fait pour eux.
Il faudrait commencer par organiser ce service d'agriculture, et ce sera encore bien peu de chose, si le gouvernement ne prend pas la responsabilité d'une grande exploitation d'État administrative. Puisqu'il s’y refuse, il faut au moins qu'il laisse cette responsabilité à d'autres, assez solides pour
la porter; il faut céder à bail le sol à.des sociétés jouissant d'un fort capital, qui puissent attendre quelque temps une rémunération. C'est-à-dire substituer à des tentatives trop particulières l'initiative collective, sans laquelle on ne peut rien faire dans ces pays trop grands et trop neufs. C'est ce qu'on a fait au Congo léopoldien, et je voudrais que cet exemple fût utile. Sinon, dans quelques années, il n'y aura plus que dans notre Congo qu'on trouvera des forêts vierges. Ce sera fort intéressant. Les Anglais y viendront en caravanes Cook, et déclameront des pages de Ruskin, en nous félicitant d'avoir respecté la nature, et les hippopotames. Mais ils se garderont de nous imiter.
Les sociétés et le domaine privé au Congo belge. — Les conflits. — État actuel. — Succès financier des sociétés belges. — Les sociétés au Congo français.
J'ai tenté de montrer que, pour mettre en valeur notre Congo français, l'organisation d’entreprises collectives, c'est-à-dire la création de grandes sociétés, était d'autant plus à souhaiter que, dans l'état actuel de l'opinion et des mœurs politiques, il était difficile que notre administration coloniale directe pût se faire elle-même planteur ou commerçant, comme l'a fait l'État du Congo. Il est peut-être alors instructif de savoir quelle a été l'œuvre des sociétés du Congo léopoldien, quel succès et quel enseignement nous pouvons tirer de l'exemple de nos voisins, puisqu'aussi bien de telles sociétés demandent à se créer chez nous : de quoi l'administration métropolitaine paraît encore tout émue.
Les Belges sont très fiers, on l’a vu, de l'élan qu'a pris leur colonie, et ils ont raison. Cela n'empêche point qu'il n'y ait parmi eux des écoles, des partis, des intérêts divers et parfois opposés. On s'en apercevait dès le débarquement, et même avant de débarquer. Veniez-vous de causer avec un agent de la Compagnie des Magasins généraux, quelqu'un s'approchait et vous disait confidentiellement :
« Méfiez-vous, c'est le groupe de la rue Bréderode : de la spéculation! C'est nous autres, d'Anvers, qui sommes les gens sérieux. »
Mais le précédent interlocuteur reprenait la conversation et murmurait :
« Ne vous y trompez pas : le groupe d'Anvers, c'est le roi des Belges, purement et srmplement, dissimulé sous les noms de différentes sociétés chargées de vendre les produits de l'immense domaine privé qu'il s’est réservé au Congo. Et ces sociélés nous accusent d'être des spéculateurs et non des commerçants sérieux, établis sur place! Voyez nos livres, voyez les sommes considérables que nous payons à nos agents africains.
Les sociétés d'Anvers n'ont garde d'en dépenser autant. Ce sont les propres fonctionnaires de l'État, ce sont les officiers du roi, qui récoltent pour eux le caoutchouc et l’ivoire. »
Il y a du vrai, beaucoup de vrai, dans cette réplique du groupe de la rue Bréderode. Je l'ai noté : l'initiative privée — si par initiative privée on entend celle du colon faisant valoir ses propres capitaux, ou des capitaux mis dans son affaire par commandite directe — n'existe pour ainsi dire pas au Congo léopoldien. Il y a : 4° l'État luimême, c'est-à-dire la grande entreprise commerciale dont le roi est le chef et le bénéficiaire; 2° de grandes sociétés plus ou moins privilégiées.
L'acte de Berlin avait cependant stipulé le régime de la liberté du commerce pour tout le bassin du Congo. Il était difficile, par conséquent, de refuser tout à fait cette liberté, au moins aux Belges. D'ailleurs, quel que fût son désir de faire une bonne affaire, le roi Léopold ne pouvait faire seul toutes les affaires. Malgré sa façon toute spéciale d'envisager son rôle de souverain propriétaire, le chef absolu du Congo s’appliqua
donc, au début, à encourager la formation de grandes compagnies privées. Il le fit même, avec autant de soin que nous semblons en mettre à décourager cette formation. Et c'est ainsi que sept compagnies virent successivement le jour : mais elles sont en rapports étroits. Le colonel Thys est administrateur de toutes, M. Urban de quatre, M. Brugman de trois : et elles sont toutes sorties de la première, la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie. Celle-ci devait tout accomplir, construire des chemins de fer, des ports et des entrepôts, améliorer les voies navigables, y jeter des bateaux, entreprendre toutes opérations de commerce, d'industrie et de finance. En réalité, elle n’a fait que des filiales. C’est un trust qui étudie des affaires, vend ses études, et reste participant à la fortune de ses enfants. Ce furent d'abord les Magasins généraux, puis la Société anonyme belge pour le commerce du Haut-Congo, puis le Chemin de fer de Matadi au Stanley-Pool, puis la Compagnie des produits du Haut-Congo, enfin la Compagnie et le Syndicat du Katanga.
Ce régime de filiales avait ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Les compagnies se prètaient mutuellement leur crédit : on put les accuser d'en abuser, de se fabriquer mutuellement, sous forme d'émissions nouvelles, une espèce de papier de complaisance, qui gonflait artificiellement leur portefeuille. Et en effet, les premières années de ces sociétés furent médiocres. Mais ces difficultés ne doivent être attribuées ni à la mauvaise gestion, ni à la spéculation : seulement ces compagnies s'étaient heurtées à la concurrence, à la grande et léonine concurrence de l'État.
L'acte de Berlin, je l'ai déjà répété bien des fois, garantissait aux sujets de toutes les nations civilisées la liberté du commerce dans le bassin du Congo. Mais un principe de droit, universellement reconnu, a permis au souverain de l’État Indépendant de restreindre cette liberté à peu près autant qu'il lui plaît. Ce principe fut proclamé par une ordonnance de 1885 : « Les terres vacantes, disait-elle, doivent être considérées comme appartenant à l'État. »
Or, au Congo, à part quelques hectares de culture autour des villages, et quelques arpents autour des factoreries, tout est vacant. La terre ‘est donc à l'État, avec ce qu'il y a dessus, et ce ‘qu’il y a dessous. En conséquence‘, un décret du 24 seplembre 1891, non inséré au Bulletin officiel, ordonnait aux commissaires de l'Oubanghi-Ouellé, de l'Arouhouimi-Ouellé, et aux chefs d'expédition du Haut-Oubanghi « de prendre les mesures urgenies et nécessaires pour conserver à la disposition de l'État, les fruits domaniaux, notamment l'ivoire et le caoutchouc ».
Et en vertu de ce décret, quelques mois plus tard, paraissaient {rois circulaires. L'une, celle du commissaire de district de l'Oubanghi-Ouellé, défendait aux indigènes de chasser l'éléphant, à moins qu'ils n’apportassent à l'État l'ivoire récolté. La seconde, émanant du commissaire de l'Équateur, interdisait aux indigènes de recueillir le caoulchouc pour une autre personne que l'État. La troisième, celle du commandant de l'expédition
4. Voir A.-J. Wauters, L'État indépendant du Congo, p. 402 et suivantes.
du Haut-Oubanghi, reproduisait ces interdictions, et ajoutait rudement « que les commerçants qui achèteraient aux indigènes ces produits, se rendraient coupables du recel et seraient dénoncés aux autorités judiciaires. »
Et c'était la mort sans phrase pour toutes les compagnies qui s'étaient fondées pour exploiter le Congo.
On vit alors un spectacle assez piquant : le colonel Thys, officier d'ordonnance du roi des Belges, mais administrateur de ces sociétés, faire au roi du Congo une guerre courtoise, mais violente. Il protesla au nom de la liberté commerciale, il répudia toute prétention à un monopole pour son trust, 1l déclara qu'il ne demandait qu'une chose, voir à ses côtés le plus de concurrents possible ; il appela de tous ses vœux la formation d'un groupe nouveau, et indépendant de celui qu'il défendait : car il y avait de la place pour tout le monde et 1l fallait presser le développement des relations entre la Belgique et le Congo. C'est ainsi qu'il invoquait éloquemment les immortels principes de l'économie politique : il plaidait pour
toute la Belgique, pour l'Europe, pour le monde entier. Puis, il inventait une autre machine de guerre, un bélier assez fort pour enfoncer la porte du royal palais, où l'on dit qu'un mauvais plaisant écrivit un jour : « Sonnez deux fois pour le Congo »; il réclama la reprise de ce Congo par la Belgique, la dépossession du roi Léopold.
Et le coup porta. Alors Thys renonça à plaider pour l'univers entier. Il pensa, et après tout on ne peut pas le lui reprocher, qu'il lui fallait d'abord s'inquiéter des intérêts dont il avait la charge, et qu'il était plus sûr de faire sa paix particulière. Son trust reçut sa part, et le reste demeura au roi. Cette sorte de traité intervint vers 1896. Mais, d'une façon générale, le régime du commerce demeura réglé par le décret du 30 octobre 1892. Le territoire de l'État est divisé en trois zones, assez vaguement délimitées. La première comprend les bassins du M’Bomou, de l'Ouellé, de la Mongala, de l'Itimbiri, de l'Arouhouimi, du Lopori, de la Maringa, des lacs Léopold II et Toumba ; celui de la Loukénié. Seul l'État y peut récolter l'ivoire et le caoutchouc des terres doma-
niales, soit par lui-même, soit avec le concours de compagnies dans lesquelles il a de puissants intérêts.
Pour la zone excentrique formée par les bassins du Congo-Loualaba, du Haut-Lomami, de l'Ouroua et du Katanga, il est décidé que le mode d'exploitation du caoutchouc sera réglé lorsque les circonstances le permettront. C'est-à-dire que là encore, c'est l'État qui exploite, quand il le peut.
Où donc est la part du commerce libre? C'est le Mayombhé et la région des chules, les rives du haut Congo depuis le Stanley-Pool jusqu'aux Slanley-Falls. Mais il faut en excepter les districts de l'Équateur et de l’Arouhouimi, la rive gauche de l'Oubanghi en aval du confluent du M'Bomou, les bassins du Rouki, de l'Ikélemba, une partie de celui du Kassaï : car tout cela encore, c'est le domaine privé du souverain de l'État Indépendant. Il le morcèle parfois, il peut y découper des parcelles qu'il vend à l'amiable, il crée lui-même des plantations qu'il compte céder plus tard; mais pour le moment, c'est à lui.
Donc, à l'exception de quelques rares planta-
tions, et de grands bazars, qui d'ailleurs semblent réussir, comme la Belgika par exemple, il n'y a dans le Congo léopoldien que deux grandes affaires: celle du roi, qui est énorme, prospère, et en relations avec certaines des sociétés d'Anvers; et celle du trust de la rue Bréderode, qu'on peut considérer comme privilégiée. Mais le succès de ces entreprises est assez grand, assez alléchant pour que l'initiative privée entre en mouvement à son tour. Ce mouvement a déjà commencé à Anvers.
Et maintenant, pour qu'on comprenne, prenons un exemple de chacun des types dont je viens de parler.
Voici d'abord l'A B I R, c'est-à-dire, l'Anglo- Belgian-India-Rubber Company. Elle a été fondée par un richissime Américain, le colonel North, mort aujourd hui. Cette société possède des concessions au nord de l'Équateur, et surtout, je pense, écoule le caoutchouc de l'État. Sur un capital de 4 million, il n’y a eu que 200 000 francs de versés. Cetle somme est remboursée à l'heure actuelle et le bénéfice de l'année 1897 a été de 4 500 000 francs. Cette année, c'est mieux encore.
Elle a récolté 600 000 kilos de caoutchouc, sur lesquels on réalise un bénéfice de 6 francs le kilo. C'est 3 600 000 francs. Le cours actuel des actions est de 13 200 francs. C'est le type d'Anvers.
Voici maintenant le type de la rue Bréderode : la Société anonyme belge pour le Commerce du Haut-Congo. Les cinq premières années donnent des bénéfices. Puis l'exercice de 1894 accuse une perte de 140 000 francs : c'est que les agents de l'État continuent à exploiter eux-mêmes le domaine et font une concurrence ruineuse aux sociétés particulières. On se brouille, puis on s'arrange, on se partage les aires d'exploitation, et l'année suivante la société gagne 204 000 francs nets. Mais la guerre contre les Arabes éclate, le gouvernement accapare tous les porteurs, et réquisitionne tous les navires belges du Haut-Congo. Il en résulte que les produits emmagasinés sur les rives du Pool ne peuvent pas descendre à la mer et que, situation extraordinaire, la compagnie n'a même pas le droit de se servir de ses bateaux pour transporter ses marchandises.
Ce fut l'époque de la grande bataille entre le
trust de la rue Bréderode et l'État : et l'État léopoldien finit par céder. Il prit en location dix des steamers de la compagnie pour 350 000 francs, avec cette condition que, si les bénéfices de la société atteignaient celte somme, aucun loyer ne serait dû. Il avait donc intérêt à ce qu'elle fit des bénéfices. Il lui assura de plus les porteurs néces saires pour descendre et monter de 40 à 50 tonnes par mois, et lui accorda d'immenses concessions qui élablissaient à son profit un véritable monopole commercial : la plus grande partie du bassin du Kassaï et la presque totalité du Congo moyen, en aval des Stanley-Falls, c'est-à-dire des bassins de la Loulonga, de la Boussira, du Momboyo et du bas Lomani. Enfin, il s'est produit plus tard ce phénomène bien naturel, mais bien intéressant : le chemin de fer élant terminé, la société n’a plus besoin de porteurs, et ainsi elle n'a plus besoin de l'aide de l'État. Depuis ce temps, sa situalion s'est améliorée dans des proportions colossales, et de 100 francs en 1895, ses actions sont montées à 4 200 aujourd'hui. Elle est riche, elle sort de la période de pure exploitation com-
merciale et va faire en grand de la culture. Les autres sociétés comprenant le trust ont suivi l'élan, ou tout au moins dépassé la période des tâtonnements. Intéressées plus ou moins au chemin de fer, elles en vivront et le feront vivre. La plupart commencent à distribuer des dividendes et l'espérance qu’elles donnent se traduit par le saut, en moins d'un an, de 850 à 2450 francs de leur progénitrice, la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie.
Telle est l'histoire des luttes entre le roi du Congo et ses grands vassaux : il n'y a pas encore de bourgeois ni de manants dans ce vaste empire. Seuls en effet, de grands organismes, durs aux coups et d’une intense vitalité, pouvaient pénétrer sans mourir dans la sauvagerie équatoriale. Ces grands organismes ont vécu, ont mangé, dévoré même peut-être, et ils ont engraissé. Le chemin de fer a coûté 65 millions. C'était trop cher. Je crois qu'on eût pu le faire à moins : mais il vaut, au cours actuel des actions et des obligations, plus de 90 millions. Les 1 200 000 francs de la compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie,
valent aujourd hui près de 6 millions. Les 5 millions de la Société anonyme belge ont doublé. Les 200 000 francs versés pour l'A BI R valent 20 millions. Et l'on peut apprécier en somme que, abstraction faite même du chemin de fer, les grandes compagnies ont jeté dans le Congo léopoldien 60 millions qui en valent à cette heure 150. Telle est la fortune qu'un pays européen peut faire avec une colonie! Ce sera plus tard le tour de la colonisation libre, ou peut-être d'abord d’arrière-vassaux : car le roi et les grandes compagnies vendront des terres, mulliplieront les filiales. Ils y trouveront un double avantage : faire de l'argent comptant, et se créer des appuis en Belgique. Nous avons vu tout à l'heure le colonel Thys réclamer la liberté commerciale complète, prétendre qu'il faisait bon marché de son monopole, si, en l'abandonnant, il pouvait trouver des alliés contre son omnipotent souverain. Et celui-ci, de son côté, accorde d'importantes concessions dans son domaine privé. C'est ainsi que dans ces dernières années, on a vu naître à Bruxelles et surtout à
Anvers, un nombre considérable de sociétés nouvelles !.
Ce qu'il faut retenir surtout de ce long exposé, c'est que le roi Léopold, si jaloux de ses prérogatives, si enclin à considérer le Congo comme sa propriété personnelle et privée, n'a cependant pas craint de créer de grandes compagnies privilégiées, auxquelles il a accordé d'énormes concessions territoriales. Vouliez-vous, jusqu'à ces derniers temps, obtenir une de ces concessions? Rien n’était plus simple et plus rapide. Il suffisait d'adresser une demande, avec une carte à l'appui, et la preuve d’un capital suffisant, à l'administration centrale du Congo à Bruxelles. La demande était renvoyée aux domaines et à l'agriculture, au Congo même. Sur le rapport de ces services, la concession était accordée ou refusée. C'était une affaire de trois ou quatre mois. « Nous voudrions bien faire comme vous de l’autre côté de l'Oubanghi », disait un jour au colonel Thys un
1. Voir les Pièces justificatives à la fin du volume; mais il faut noter que pour le moment, afin d’arrêter les spéculations, on n’accorde plus de concessions.
Français enthousiasmé de ce qu'il voyait. « Essayez, répondit Thys de sa voix puissante et ronde; mais je dois vous prévenir qu'au Congo français 1l n'y a pas de souverain libre de ses mouvements et qu'il y a un Parlement à Paris. »
C'est la vérité. Il y a environ deux ans, quelques Français se sont dit que, du coude nord de l'Oubanghi aux sources des rivières du Sud, s’étendent des territoires dont nous ne faisons rien. Sur les bords de l’Oubanghi, il y a du caoutchouc : on n'en récolte pas un kilogramme. Plus haut, il y a de l'ivoire en telle quantité que c'est de là que les sociétés belges ont tiré la plus grande partie de leur stock actuel. Ce sont leurs agents euxmêmes qui me l'ont dit! Ces Français, qui sont des gens d'affaires, eurent assez naturellement l'idée de s'associer dans une certaine mesure à ces sociétés belges, qui sont les seules à connaître la région, et en particulier à celle du Commerce du Haut-Congo. « Nous ferons, dirent-ils, les deux tiers du capital, les deux tiers des administrateurs seront Français, vous aurez l’autre tiers, la société sera constituée en France. Seulement,
vous nous donnerez votre directeur et vos agents, qui sont au courant. » Et alors il se trouva que le directeur de la société belge qu'on voulait mettre à la tête de la nouvelle société française était un Français! Il s'appelle Thierry et fut jadis sous-officier de cuirassiers : car il y a des Français au Congo. Il n’y a que nos capitaux qui n'y vont point, en vertu de cette loi malheureuse et glorieuse qu'aux colonies nous sommes moins ménagers de notre peau que de notre argent. Personne dans le Haut-Congo français ne donnerait 60 000 francs par an à un direcleur, par la raison qu'il n'y a pas de sociétés formées avec des capitaux suffisants.
Or, de telles sociétés, je ne me lasserai pas de le répéter, sont indispensables pour la mise en valeur de nos territoires, et même pour leur conquête, à moins que l'État ne veuille faire les frais d'une flotte fluviale, indispensable pour le transport de nos troupes. On demanda donc une concession, et, en échange, on promettait de créer ce service fluvial, d'assurer tous les transports
par eau de la colonie, et de payer à celle-ci 25 centimes par kilogramme de caoutchouc, et 4 fr. 25 par kilogramme d'ivoire, plus les droits de sortie. Si l'on se réfère aux quantités de caoutchouc récoltées au Congo l'année dernière par la Société du colonel North, le droit supplémentaire sur ce seul produit pouvait donner à la colonie 150 000 francs par an. Quant à la concession, elle devait avoir 25 millions d'hectares. Nous ne sommes pas à Asnières, ce que nos juristes ont quelque peine à comprendre : ce n’est même pas la moilié de ce que l'État léopoldien a . accordé à la Société anonyme belge dont le capital est le même.
Il se produisit alors un fait excessivement curieux. À peine eut-on appris qu une compagnie pour un tiers belge, et avec les réserves qu'on sait, demandait la concession de la rive droite de l'Oubanghi, que d'autres syndicats se formèrent, uniquement français, et demandèrent {a concession des vallées de la N’Kéni et de la N’Kénié, de la Likouala, de la Likouala-aux- Herbes, de la Lobaï. En un clin d'œil, la carte
de notre Haut-Congo français se teinta de rouge, de vert, de bleu et de jaune; on se jetait dessus. Le ministère des colonies se déclara enchanté.
Seulement, durant deux années il continua à se déclarer enchanté, mais saris rien décider. Ce n'est qu'aujourd'hui, après deux années. d'hésitations, qu'il a enfin réglé le régime foncier de notre Congo. Encore ne saurais-je promettre que ce règlement soit définitif’. Il est bien instructif, hélas! de comparer à cet égard les méthodes du Congo belge, que je viens d'analyser, avec celles de notre administration. En 1891, un projet de grandes compagnies de colonisation fut déposé devant le Parlement. Les jurisconsultes de la Chambre et du Sénat frémirent d'horreur à l’idée d’aliéner une partie des droits régaliens de l'État français, qui continue, d'ailleurs, à ne pas exercer ces droits régaliens. Au fond, c'est comme s'il avait des terres dans la lune. |
En attendant la réalisation de ce beau projet, le ministre crut utile d'accorder des concessions