CANOTS
bond qui l'attend pour s'éteindre tranquille. Ses moyens de locomotion? c'est le coach, la vieille diligence; le tronc d'arbre creusé, fendant l'eau au bruit des pagaies; plus souvent la charrette à bœufs, qui francMra au besoin le gué des rivières ; parfois la chaise à i)orteurs. Et quel voyage alors !
ce J'avais à me rendre, raconte le Père "Walljai, de Balangoda à Kiripatdeniya, à plus de deux lieues d'ici. Il n'y avait pour y aller qu'un mauvais iDetit sentier, qu'on était en train de convertir en route carrossable, mais qui était encore loin d'être carrossable, à l'époque dont je parle. Vous avez vu cliez vous ce que sont, en temps de pluie ou de dégel, ces chemins de terre fréquentés par les lourds chariots. On enfonce jusqu'à la cheville dans le sol détrempé et dans les ornières. Tel était notre sentier, à la suite de plusieurs jours d'averses, avec cette
différence, toutefois, qu'on y enfonçait jusqu'au-dessus du genou.
» Les gens de Kiripatdeniya désiraient m'avoir à tout prix, pour leur dire la sainte messe et administrer les sacrements. Mais comment m'y rendre? Je n'ai pas de cheval. Mon bœuf aurait disi^aru dans le bourbier. Je leur promis d'aller chez eux, dès que les chemins seraient praticables ; la saison sèche était proche : encore un peu de patience. Ils insistèrent et proposèrent de me porter eux-mêmes. J'accex)tai.
» Le lendemain, six forts gaillards Aânrent me prendre. Ils attachèrent, au moyen de cordes aux deux côtés d'une chaise à bras, deux gros bâtons, en guise de brancard, me firent asseoir sur la chaise et à un moment donné me soulevèrent et partirent. ÎSTous voilà en route. En voyant sur tout le parcours femmes et enfants se x^rosterner pour demander ma bénédiction, j'aurais pu me croire le pape du district, porté dans lusedia gestatoria.
» Je me souviens d'avoir lu
qu'après la proclamation d'un nouveau pape, on brûle des étoupes devant lui, pour lui rappeler que tous les honneurs ici-bas sont éphémères. Les empereurs romains, dans l'ivresse de leurs triomphes, se faisaient rappeler par un héraut qu'ils étaient mortels. Pour me rappeler mon néant, je n'avais besoin ni d'étoupe, ni de crieur j)ublic, la boue dans laquelle pataugeaient mes porteurs y suffisait. Ils en avaient jusqu'au-dessus des genoux, quoiqu'ils avançassent avec une extrême prudence, en n'appuj'^ant le pied qu'après
La sedia gestatoria.
EQUIPAGE DE MISSIOXXAIRE
COLLINES DE CEVLAN
avoir clierohé à s'assurer si le sol était ferme. Un faux pas de leur part et je piquais une tête dîins la vase. Aussi vous auriez dû voir avec quelle sollicitude les deux hommes qui n'avaient rien à porter marchaient à mes côtés, la main sur le brancard, prêts à me retenir si l'un des porteurs venait à glisser. Mon équilibre instable me fit faire des réflexions bien salutaires sur l'instabilité des honneurs en ce monde. »
Quand la distance est peu considérable, le missionnaire sur la route, ne dédaigne pas une excursion pédestre; et la soutane blanche a^^parue sur les grands chemins est toujours un sujet de joie : si bienfaisant est son passage sur la route. A x^eine apprend-on que le Sivaini passe, les portes des maisons s'entr'ouvrent ; le Siughalais s'agenouille pour recevoir la bénédiction; le coolie Tamoul se jette à terre de tout son long en criant : « Loué soit Jésus-Christ ». Il appelle cela la prostration des six membres; deux bras, deux jambes, le front et la poitrine, cela fait bien six.
Mais voici le village où le prêtre est attendu, et depuis au village, si longtemps ! Un évêquc n'est pas mieux reçu, le catéchiste accourt, la clochette sonne et dans un remue-ménage confus on entend : « Le swami est là! le swami est arrivé! » On se précipite, on salue, on se prosterne. Et le missionnaire? Il est heureux au milieu de son troupeau; il vient panser les plaies, consoler, relever. La nuit il n'aura peutêtre pour tout logement que la terre nue de l'église, le sol de la sacristie où vents, chauves-souris et moustiques conspireront pour le tenir éveillé; qu'importe? Demain, il célébrera la sainte messe, événement si rare dans le village ; aux âmes purifiées, mais si exposées durant sa longue absence, il distribuera le pain ({ui fait les forts... et puis, il s'en ira à quelques lieues de là soulager d'autres misères.
Parfois dans ses voj^ages un incident typique : chien et serpent.
« Je venais d'arriver à Gancgama, écrivait le PèreSchaefer, et me trouvais debout au milieu de la pièce, lorsc^ue je vis descendre le long des combles un énorme serpent long de 3 à 4 mètres et gros comme mon poignet.
» Inutile de dire que je fus saisi; j'avouerai même que je sentis le long du dos un petit frisson qui n'était pas celui que donne le sublime.
» Il est vrai que j'aurais pu facilement m'enfuir, car la porte donnant sur une petite cour était largement ouverte.
Mais par une fascination étrange, je restai là immobile et bientôt la liideuse bête vint se dérouler sur les dalles jîresque à mes pieds...
)) Je ne sais ce que j'aurais fait — probablement une sottise, étant troublé — si en ce moment un grognement terrible ne m'eût tiré d'embarras.
)) C'était la voix de Pândou, le grand chien noir, féroce pour tout le monde, excepté j)our moi, à cause des gros morceaux que j'ai coutume de lui jeter à mes repas.
)) Il sortit furieux
de dessous la table
où il était couclié et,
d'un bond superbe,
se lança à la poursuite du rei)tile qui, sentant un adversaire
redoutable, s'enfuyait avec rapidité.
» Mais Pândou, i^lus rapide, l'atteignit au milieu de la cour, et alors se déchaîna entre ces deux fauves — car le chien n'était rien d'autre en ce moment — une lutte à outrance où de part et d'autre l'adresse et la férocité mirent en jeu tous leurs ressorts. Le serpent, se voyant traqué et