COUVENT DES URSULINES A KHUNTI
la congrégation des Sœurs de Sainte-Anne, le joyau de la mission du Chota Nagpore.
(c Cette congrégation, écrit le Père Coppens, fut fondée par Mgr Goethals et ne compte encore qu’un nombre restreint de membres, vingt-trois religieuses. Destinée à devenir une congrégation indépendante, elle est provisoirement sous la direction des Sœurs Ursulines de
Ranchi et des Sœurs Lorettines de Morapaï (i). Leurs constitutions viennent d’être définitivement rédigées par Mgr Meuleman et sont entrées en vigueur le i®'' janvier 1904. D’après ces eonstitutions, les Sœurs de Sainte- Aune auront des maisons et des écoles dans le district et de ces maisons elles pourront chaque année, pendant deux ou trois mois, aller instruire les filles dans les stations où il n’y a pas d’école permanente.
» L’an passé, elles sont venues pour la j>remière fois à Noatolli et y ont obtenu le j)lus grand succès. Elles sont revenues cette année-ci et nous ont encore donné la plus entière satisfaction. Les grandes filles et les femmes mariées étaient à Noatolli depuis le 8 décembre ; les Sœurs sont arrivées au commencement de janvier, et n’ont en qu’à compléter leur instruction. En même temps que les Sœurs, arrivèrent à l’école les petites filles, sur lesquelles se concentra toute l’activité des religieuses.
» Il y en a eu en tout une centaine, divisées en trois classes, deux d’Ouraonnes et de Kbarrias, et une de Mundas; très peu se sont enfuies; chose remarquable pour de jeunes sauvages.
» Elles ont montré dès les premiers jours, pour leurs petites maîtresses, une grande docilité et une véritable affection; le fait que les Sœurs sont de leur race, de leur couleur et de leur caste, et vivent de leur vie, y est peutêtre pour quelque chose. Les Sœurs marchent pieds nus, prennent leur rei^as comme les natifs et couchent à terre sur des nattes.
» Voici leur costume d’après leurs règles :
1° Le sarée, pièce d’étoffe légère, bleu foncé, de 7 à 8 mètres de long, avec deux ligues blanches aux bords;
2° Le kedi biiml, ou ceinture, corde blanche d’environ 3 mètres, avec cinq nœuds (cordon du tiers-ordre);
3° Le mastk-bundhni, pièce de coton blanc qui couvre le front;
4° Rosaire à gros gi'ains noirs;
5° Médaille de sainte Anne;
6° Anneau d’argent.
(1) Les religieuses de Saiiite-Anue de race bengalie, ont suivi les Sœurs Lorettines à Morapaï.
» Dès l’arrivée des Soeurs, l’ordre le plus joarfait et la plus exquise propreté régnaient dans l’école et aux environs; les petites Sœurs ne se contentent pas d’instruire les fillettes, elles vont avec elles en i^romenade et prennent
une part active à leurs travaux manuels et à leurs jeux.
» Comme elles n’ont que peu de semaines à rester ici, elles n’enseignent pas toutes les matières qui forment le programme dans une école régulière; elles se contentent du catécliisme,de l’iiistoiie sainte, du chant, de la couture, du lavage et de quelques autres travaux
CHASSEUR DE BUNDELKUNU
manuels. Aidées de quelques enfants, elles prennent également soin de l’église et de la propreté de l’ornementation des autels. Parfois, pour rompre la monotonie, il y a une excursion extraordinaire, nu petit régal pour les enfants ou une danse du pa^'S au clair de lune.
» Bref, les Sœurs ont l’art de faire aimer l’école aux enfants ; la plus franche gaîté y règne, en même temps la ]>iété s’implante solidement dans ces jeunes âmes.
)) Dans huit jours les Sœurs rout nous quitter; j’espère qu’elles nous reviendront l’an prochain; quelques filles ont demandé de les suivre et de rester à l’école de Eauchi ; une des plus grandes veut même devenir Sœur; les autres retourneront dans leur s villages et coutribuei’ont par leur exemple à augmenter l’espiût chrétien dans leurs familles et parmi leurs com2îagnes. »
Cette éclosion de la vie religieuse dans une contrée à peine convertie est un magnifique témoignage en faveur du niveau inoi’al des races iirdigènes.
Dieu ménage d’ailleurs aux missioirnaires qui travaillent là-bas la consolation la irlus douce au cœur de tout vrai apôtre : celle de voir qu’ils ne dépensent iras en vain leurs sueurs et leurs vies.
« Bien souvent, éciât le Père Vandendriessche, en voyant comment nous progressons, je me dis que le Chota Nagpoi-e tout entier deviendra catholique. C’est du haut du ciel que nous verrons cela, nous autres; mais nous le verrons, je n’eu doute pas ! »
LE PÈRE''I,IEVEKS, S. .1.
LE PERE LIEVENS
Apôtre du Chota Nagpore (1856-1893)
Nous avons fait connaître la mission du Bengale Occidental. Dans cette courte notice, montrons le missionnaire à l’œuvre (i).
C’est le tableau d’une dec es existences sacrifiées, riiéroïsme de ces jours liasses au service des pauvres sauvages, par amour pour le Maître, qui les aima le j>remier, et, pour eux, comme pour nous, versa son sang au calvaire. C’est la vie humble, ignorée, la vie martyre d’un prêtre, né dans un i^etit village des Flandres, de cette forte race de laboureurs que les fadeurs des villes n’ont pas encore amollie et souillée, dont le rêve fut de vivre et de mourir i^our ses frères, et qui s’en alla, sachant bien qu’il allait à la mort, se donner à eux sous l’impitoyable ciel de l’Inde. Il est revenu mourir ici souriant sans un regret, heureux de s’être donné et heureux de mourir.
Les heures sont douces et vivifiantes que l’on j>asse en commerce avec ces ficres âmes. Si petit que l’on se trouve devant elles, — et combien petits, car, en vérité, que nos vies sont insignifiantes à côté de leurs vies ! — on se sent, à leur contact, comme agrandi et rapproché des hauteurs où elles habitent. Le cœur, réchauffé par leur cœur, se détache de toutes les mesquines préoccupations d’ici-bas
(i) Nous empruntons les pages qui suivent à la biographie que le Père Yan Tricht, le conférencier si connu et si regretté en Belgique, a consacré à la mémoire «lu Père Lievens. — Namur; Aug. Goclenne, éditeur, grand in 8®, illustré, pj). x-280.
Enfance.
et rêve du moins de grandes œuvres, de grands dévouements et de grands sacrifices.
Et il est bon de rêver ainsi...
En nos temps de petits calculs et de petits caractères, quand tout est mesuré à l’aune étriquée de l’argent gagné et du revenu mis en pocbe, ces dédaigneux de tout, allant au devoir et à l’honneur, sans souci des biens d’ici-bas, sans souci même de leur sang et de leur vie, dépassent de si haut nos générations bourgeoises, qu’à les voir on dirait une évocation de ces vieux temps chevaleresques, où l’Europe enfantait les Roland et les Charlemagne.
Et cette vision est grande; elle est inattendue, hélas ! par nos temps égoïstes; et elle est bonne à voir, parce qu’elle soulève l’âme iiar-dessus les régions basses où d’ordinaire on la laisse rami^er.
îjî H»
Sur la voie ferrée qui joint Yj)res et Roulers, à distance à peu près égale de ces deux villes, s’élève la belle tour gothique de l’église de Moorslede. Là fut baptisé le Père Constantin Lievens, l’apotre du Chota Xagpore.
Il naquit le ii avril i856 dans une de ces petites métairies ombragées de grands arbres, bordées d’aubépines, qui font dans les champs blonds comme des îlots de verdure.
Il apparaissait le septième d’une lignée qui devait monter à onze.
Dans un agenda où, l’année de sa mort, il écrivit de sa main tremblante et amaigrie quelques notes éparses, on trouve avec les noms de son père et de sa mère, ceux de ses trois oncles, de ses trois tantes, de ses quatre frères et de leurs éiîouses, de ses six sœurs et de leurs maris, et enfin de ses quarante et un neveux et nièces. Je note ces détails pour montrer, dès ce premier pas, un des caractères du Père Lievens : son intense amour de sa famille. Au séminaire, au noviciat, aux Indes, nous retrouvons toujours cet intérêt, cette sollicitude qui s’attache aux moindres détails de l’existence des êtres aimés.
Il est aisé de se figurer ce que fut l’enfance de Constantin. On sait quelle est la vie des enfants dans ces petites fermes dps Flandres, riantes, prox^rettes, aux murs
crépis de chaux blanche, humbles gardiennes des traditions, où vivent et labourent les fils, comme ont vécu et labouré les pères.
Quand l’àge fut venu d’aller à l’école, Constantin y suivit ses aînés. En classe, son attention, sa docilité, ses progrès surtout étaient merveilleux; une bonne Soeur de Saint-Vincent, qui lui faisait la classe, disait volontiers de lui : « Laissez aller ce petit Constantin, il fera un bien immense dans le monde; j’ai l’idée qu’il deviendi'a évêque. » Un évêque de ce petit ijaysan!... et l’on riait delà Sœur visionnaire!
Une grande souffi’ance allait — bien tôt, hélas ! — lui tremj)er le cœur. Il avait ii ans; il venait de faire sa première communion... et Dieu lui enleva sa mère! Il se fit dans le cœur de l’enfant une déchirure qui ne se ferma jamais plus.
La mort de cette mère, au sein d’une si nombreuse famille, faisait un vide immense... Qui pouvait la remplacer?... Chacun prit sa ijart du fardeau; Constantin fut chargé de mener paître les vaches. Tâche modeste, mais qu’il aimait à raj)peler, tant elle lui avait laissé de doux souvenirs! Il en garda un amour naïf, un enthousiasme sincère pour les beautés mystérieuses de la natui*e.
Un vicaire de Moorslede, remarquant l’intelligence éveillée de ce petit i)aysan, s’intéressa à lui : « Constant, lui dit-il un jour, si vous deveniez prêtre?... » Le petit pâlit et croisant ses deux mains sur sa poitrine, comme pour serrer son cœur qui bondissait : « Oh! si je pouvais, s’écria-t-il, si je pouvais. » Tout fut bientôt décidé; .lohan Lievens, son j)ère, consentit. Un an après. Constant entrait en sixième au petit séminaire de Roulers.
vSon professeur de rhétorique, M. l’abbé Verriest, a dit le souvenir qu’y laissa le jeune étudiant, avec son teint pâlot, ses yeux brillants, sa tête légèrement penchée, avec sabelle intelligence et son cœur d’or, avec ses grands rêves d’apôtre et son travail acharné (i).
Durant ses humanités, il remporte trois fois le i)remier
(i) licc.o Vkruiest: Twintig- olaamsc/ie koppeny deelfhl. i23-i37. (Jules Do Meester; Uitgever, Rousselare, laoi )
Au Collège
Au Petit séminaire.
Vocation
Départ
pour les Indes
prix d’excellence. 11 avait poussé assez loin l’étude de l’allemand, de l’anglais et de l’italien pour lire dans leur propre langue Klopstock et Goethe, Shakespeare et Longfellow, le Dante, le Tasse et les Fiorelti de saint François, hhi 2)hilosophie, il se mit au sanscrit.
En rhétorique, s’était soulevée pour Constant la grande question de l’avenir. Pour répondre aux desseins de Dieu sur lui, dans quelle direction devait-il orienter sa vie?
Ap rès sa philosophie, il entra au grand séminaire de Bruges; mais le désir le tourmentait d’une vie plus sacrifiée, de la vie des missions; et, le 28 octobre 1878, il entrait au noviciat de la Compagnie de .Jésus à Trouchiennes.
Nous ne nous attarderons pas à montrer le Frère Lievens s’acquittant parfaitement de ses devoirs de novice ; nous avons hâte de le monti-er sur son vrai champ de bataille.
Au commencement du mois d’octobre 1880, il est appelé chez le Père Maître. « Cher frère Lievens, je crois que je vais vous faire une bien grande joie!... « Et lui montmiit une lettre du Provincial ouverte sur sou pupitre : « Vous ôtes envoyé aux Indes. » Le novice ne sut pas répondre; son cœur suffoqua et ses jœux débordèrent: « Oh! je suis si heureux, je suis si heureux, w Après quelques moments d’entretiens et de derniers conseils, le Père Maître le congédia, et, à pas pressés, l’heureux élu courut à la chapelle, dans une effusion d’amour, remercier Dieu. Ce jour-là, on le vit se promener seul, dans les grandes allées du jardin, transporté d’une joie vraiment céleste.
Son départ avait été fixé au 22 octobre. Le Frère Lievens alla passer quelques jours en famille pour faire ses adieux à ses parents et à ses amis. Adieux douloureux!
Il y eut beaucoup de larmes répandues dans la petite ferme... et très tristes furent les soirs autour de l’âtre, où flambaient, pâlisantes, les premières biiches de l’hiver.
Ij’heure vint; le vieux père embrassa son fils en pleurant et lui fit de ses doigts qui tremblaient une petite croix sur le front. Fort de ces bénédictions paternelles, Lievens
partit . Le 2 décembre, veille de la lete de saint François Xavier, il abordait à Calcutta.
Asansol, village à cinquante lieues de cette cité, fut sa première résidence. Ce séjour était peu enelianteur. Mais
le Père Lievens, dans cette monotone et solitaire lande, se trouvait heureux et content. Son ai^plication à l’étude émerveillait tous ceux (pii le voyaient à la besogne. Le l'ère Van Impe, recteur du Collège de Calcutta, au retour d’une visite à Asansol, disait avec admiration : (c (iuel homme (pie ce jeune Père Lievens !... 11 parle le latin comme le français et le flamand, il sait l’anglais et l’allemand à la perfection, le voilà maintenant qui parle couramment le bengali, et, à le voir, on le croirait uni(pienient occupé de théologie. )>
Le 14 janvier i883, ([uatre ans et demi après son entrée dans la Compagnie, il reçut l’ordination sacerdotale des mains de Mgr Goethals, archevc(pie de Calcutta.
Il eut alors une joyeuse sui’prise : tout son trousseau de missionnaire lui fut donné par sa famille. Pour acheter le calice, le ciboire, les ornemeuts sacrés, pendant plusieurs années on avait économisé dans la ferme de Moorsledc.
Le nouveau prèti-e pouvait espérer partir pour les missions de l’intérieur du pays. L’obéissance le l’ctint encore deux années avant de rabandonner aux élans de sou zèle.
UNE MISSION AU CIIOTA^NAUrORF.
Torpa.
L’apôtre (pii d(^‘biitait (Hait alors dans tout l’épanouissement de sa jeunesse; il avait 29 ans. D’une constitution de fer, il était taillé pour cette vie de rudes labeurs et de souffrances continuelles, pour les courses à cheval de village en village, à travers les montagnes et les rivières, pour les expéditions aventureuses de plusieurs jours, d’où l’on revient épuisé, pour toutes ces privations ipii sont le pain (piotidien de la vie du missionnaire, et que souvent notre imagination se plaît à environner de iioéticiues couleurs.
Au moral, c’était un de ces caractères forts, doués d’une énergie extraordinaire, féconds en ressources, une de ces âmes ardentes, telles (pi’Ignace de Loyola les aimait.
Une fois (pie de pareils hommes n’ont plus devant les yeux qu’un seul but, la gloire de Dieu, ils font des jirodiges. Dans chaque héros on trouve une note caractéristi(iue : chez le Père Lievens, c’est l’enthousiasme du sacrifice.
Le jeune missionnaire ne resta que (quelques mois à la résidence de Jamgain, à cinq lieues au sud-ouest de Ranchi. Durant ce temps il observe, il prie, il cherche son plan de campagne. Le jour de la fête de saint Ignace, autorisé par ses supérieurs, il quitte Jamgain, et seul, sans autre ressource que quehpies misérables roupies de viatique, il part pour Torpa, décidé à y créer une station nouvelle.
Pour savoir ce qu’il fit jiendant (|u’il vécut à Torpa, rien de mieux que de l’entendre parler lui-même. Il écrit à ses parents quelques semaines après son installation, il leur fait part de ses succès, de ses projets, de ses souffrances.
(( J’ai déjà cinquante chrétiens, mais pour le reste, rien; ni maison, ni foj^er, ni croix, ni église, ni bœuf, ni âne, ni surtout argent. Je conqite bâtir le long de ma grand’route, à distance voulue, trois églises, et de droite et de gauche, de petites chapelles dans les bois.
<c ... Je voyage généralement i)ieds nus, c’est plus économi(pie et plus facile; un peu dur seulement, quand le sol est rocailleux. On dort où l’on peut. J’ai passé plusieurs nuits sous un arbre ou dans une étable: tout cela est très naturel ici, où l’on n’a rien de mieux.
<c ... Il y a un mois j’ai été surpris dans le bois par un orage qui dura i)lus de ({uatre heures; j’étais à plus d’une